I. Textes et monuments relatifs aux chaînes de saint Pierre. — L'histoire des chaînes de saint Pierre est inséparable de l'histoire de la basilique qui les conservait. Le vocable de cette basilique : basilica Eudoxiana a longtemps fait croire qu'elle était l'ouvrage de l'impératrice Eudoxie la Jeune, fille de Théodose II et femme de Valentinien III, ce qui nous reporte vers le temps du pontificat de saint Léon le Grand '. Il faut remonter à une date plus ancienne. Dès avant le commencement du V siècle, une église s'élevait à cette place dédiée à la mémoire des saints Apôtres. Le prédécesseur de saint Léon, le pape Sixte III, grand bâtisseur, la fit reconstruire sur un plan plus spacieux et décorer avec richesse, grâce à la munificence de l'impératrice Eudoxie. Le Martyrologe hiéronymien, document du V siècle, mentionne ainsi sa dédicace, au 1er août :

Rome, dédicace de l'église construite et édifiée par le bienheureux Pierre.

Rome, dédicace de la première église construite par le bienheureux Pierre.

Var. : station à saint Pierre aux chaînes.

Var. : fête de saint Pierre aux chaînes.

Var. : à la chaîne d'Eudoxie, apôtre.

Pierre, os de ses os, chair de sa chair, les chaînes du pape.

Ainsi, le pape Sixte III lit la dédicace de l'église après son entière reconstruction dont les travaux avaient été dirigés par le prêtre Philippe, attaché à l'église même. Ce Philippe est bien loin d'être pour nous un inconnu. Il avait représenté l'évêque de Rome en qualité de légat au concile d'Éphèse, en 431', et sa signature a été conservée : Philippus ecclesiae apostolorum presbyter'. Cette dénomination est à retenir : titulus Apostolorum ; elle était évidemment populaire dès ce temps-là '. Il est même possible que Sixte III ait remplacé par ce nom un autre que nous ignorons. Dans l'inscription qu'on vient de lire, on affirme que le pape, lors de la dédicace de la nouvelle église, a changé le nom ancien :

C'est le nom ancien que le pape a changé en un nom nouveau.

Le titre nouveau réunissait désormais les noms des deux princes des apôtres :

Ici, Pierre et Paul, qui sont désormais désignés par un seul nom.

Mais dans le cours des âges et pour abréger, on ne garda que le seul nom de saint Pierre. Au début du VI siècle, on désignait aussi cette basilique sous le titre de titulus vincula sancti Petri. Le Liber pontificalis fait mention d'un presbyter a vincula sancti Petri cipostoli. Dii/nissimus''. et une inscription de 333-535, encore fixée à la paroi de la nef gauche de la basilique, est ainsi conçue (fig. 23S0) :

Ris ordinaTo ex titulo sancti Clementis ad glo et iterum post consulatum Lampadi et Orestis VV. CC. VRBI + CLVS CED RICSNVS EST

Une inscription du V siècle rappelait la restauration exécutée par les ordres de Sixte III (432-440) ; cette inscription n'existe plus, mais son texte nous a été heureusement conservé dans une sylloge épigraphique. Elle se lisait à l'intérieur de la basilique, au-dessus de l'entrée' :


IFRVENS 5 VNVM QVAESO PARES VNVM DVO SVMITE MV-

Au jugement de Mgr. on devait encore attribuer à cette église une inscription vue par lui à Saint-Laurent-hors-les-Murs ' :


LOCVS • SEBASTIANI • PB CS A VIN(((s 6. PetH] IN ■ QVO • REQVIESCIT ■ FILIA • SS« • NOMINE| QVAE ■ VIXIT • ANN-XIIIDEPIIIKAL • NOVE|

Vers le VI siècle, l'appellation de S. Petri ad vincula (= San Pietro in vincoti) prévaut définitivement. En 554, la basilique est choisie pour être le théâtre de la lecture publique du poème d'Arator intitulé De actibus Apostolorum, et une notice contemporaine nous avertit », en effet, que la solennité fut célébrée in ecclesia sancti Petri, quae vocatur ad vincula« . Le catalogue des églises de Rome, au VII siècle, mentionne la basilica quae appellatur vincula Petri ubi habetur catena qua Petrus ligatus est^.

Le titre de basilica Eudoxiana n'apparaît qu'à une date assez tardive. Nous le rencontrons pour la première fois au VIII siècle, sous le pontificat d'Hadrien I » (772-795) dans la notice de ce pape au Liber pontificalis qui rappelle encore l'ancien titre : (Hadrianus) titulum apostolorum, quae appellabatur Eudoxiana ad vincula totam ejus noviter restauravit ecclesiam « , et plus loin : in titulo Eudoxiana, videlicet beati Petri apostoli ad vincula^.

On voit que le vocable d'Eudoxie exigeait encore, pour être bien compris, son identification avec l'ancien titre.

Aucun texte, ni historique ni épigraphique, antérieur au VIII ou même au IX siècle, ne fait mention du récit admis par tout le moyen âge, du transfert à Rome, par Eudoxie la Jeune, d'une nouvelle chaîne de l'apôtre. En réalité, le souvenir des chaînes de saint Pierre en cet endroit était très ancien. La conviction générale, sous Sixte III, dès la première moitié du V siècle, était à Rome de posséder »depuis de longues années« dans cette église les chaînes précieuses. Une des absides, probablement l'abside principale, contenait cette inscription en mosaïque très ancienne ex opere verniculoris veluslissimis litteris* :

C'était probablement dans cette abside majeure qu'était conservée la relique : « les chaînes intactes, les liens sacrés de Pierre, ce fer plus précieux que l'or ». Rien ne permet de croire qu'on leur ait, pendant le moyen âge, assigné un autre endroit.

L'inscription La description et l'épigraphie de la deuxième abside mineure ne nous ont pas été conservées ». Deux autres inscriptions de la basilique font allusion à la relique dont celle-ci tirait sa gloire »' :


HIS SOLIDATA FIDES HIS EST TIBI ROMA CATE-

[PRAESTENT QVAE TETIGIT QVI CVNCTA POTEST ABSOL-

Enfin, une dernière inscription faisait encore allusion à la relique' :


SOLVEIVVANTEDEOTERRARVMPETRECATENAS QVI FACIS VT PATEANTCOELESTIA REGNA BEA-

Cette inscription s'inspirait d'un autre poème épigraphique qui se lisait sur la porte de la basilique de Saint-Pierre à Spolète. L'évêque de cette petite cité, Achille, avait, pendant la première moitié du v » siècle, construit cette église et y avait déposé, parmi les palrocinia de plusieurs saints, une relique de la chaîne de saint Pierre. Les quatre vers peuvent être attribués à ce personnage (vers 419).

Achille fit placer sur l'escalier qui conduisait à sa basilique de Saint-Pierre, une longue inscription en vers dont le texte est encore conservé. L'édifice, entièrement restauré, s'élève à droite de la voie Flaminienne, sur une colline. L'évêque disait aux pèlerins passant à Spolète pour se rendre à Rome ou pour en revenir, que le prince des apôtres n'est pas seulement dans la ville sainte, mais aussi chez lui, sur la colline où se trouve la basilique de Saint-Pierre, grâce à cette relique de la chaîne, à ce souvenir sacré de son martyre, dont la basilique de Spolète a été enrichie.

L'épigramme se compose de trois pièces d'inégale longueur ; c'est un document aussi important pour la théologie que pour les études archéologiques. Le premier éditeur, J.-B. De Rossi, a trouvé ces inscriptions dans le ms. Palat. Vatic. 833, fol. 75 sq.« (sylloge Laureshamensis) ; le P. H. Grisar les a disposées dans l'ordre qu'elles ont dû occuper : Qui Roniam... ne pouvait se lire que sur la voie Flaminienne, à l'entrée de l'escalier qui, en gravissant la colline, conduisait à la basilique, ainsi qu'on peut s'en rendre compte de nos jours. Antistes... et Quidnam... devaient se lire sur la façade près de la porte ou dans la basilique près du sanctuaire' :


EOVE PETRI SEOE POSCE VIATOR OPEM QVIE MERITIS SANCTAQVE FIDE NIL DISTAT AB ILLA


II

I 15 VICTOR ENIM MVNDI SVPERATA MORTE TRIVMPHANS ! SPIRITVS AD SVMNIVM PERGIT IN ASTRA DEVM


QVIDNAM IGITVR MIRVM MAGNO SI CVLMINA PETRO '


PROPTEREA PETRAE NOMEN HABERE DEDIT DICENS ESTO PETRVS QVONIAM FVNDABO SVPER TE


ET TIR ! CAELORVM FORTIA CLAVSTRA DEDL HAC DITIONE POTENS TERRA CAELOOVE PETRVS STAT

Cette longue série de distiques est moins remarquable, à coup sûr, par le mérite poétique que par les renseignements qu'elle contient. Le fait de la présence de reliques de la chaîne de saint Pierre à Spolète, pendant le premier quart du v » siècle, mérite surtout de retenir quelques instants l'attention. Cette translation de Rome en province d'une partie de la chaîne est la plus ancienne qui nous soit connue. J.-B. De Rossi, s'appuyant sur la dissertation excellente, mais en partie vieillie, de Monsacrati, fixait la date de cette translation en l'année 441 au plus tôt ; il se laissait influencer en cela par les prétendus rapports de la chaîne avec Eudoxie et calculait d'après la chronologie de cette princesse. Dans ses Inscripliones, il relève cette date et admet que ces (iiirmina) conveniunl œlali, qiiœ Romœ hasilica a vinculis appellaUi maqnificc extnicla est et solemni rilu (ledicata*, ce qui nous ramène sous le pontificat de SLxte III. En réalité, tout ce que nous pouvons dire, c'est que la relique se trouvait à Spolète quand l'évêque Achille bâtit la basilique ; rien ne nous permet de savoir depuis combien de temps elle s'y trouvait ; rien n'empêche que le transfert ait eu lieu dès les dernières années du iv » siècle. En 394, nous savons que le ministre Rufin obtint pour l'église de l'apostoléion de Chalcédoine le transfert de reliquix apostolorum Pétri et Pauli. Quelles étaient ces reliques, de simples brandea peut-être ? nous l'ignorons absolument ; en tout cas, il n'est fait aucune mention des chaînes.

Au contraire, une mention très claire se trouve en 519, dans la Siiggestio legalorum (sedis apostolicœ) ad Hormisdam (papam), en faveur de Justinien, avant l'avènement de celui-ci'. Les légats disent : petit et de catenis sanclorum apostuloriim, si possibile est, et de craticula beati Laurentii martyris'. Saint Grégoire le Grand parle d'une chaîne de saint Paul qui se conservait à Rome et dont la limaille se distribuait à titre de benediction ou d'eulogie, de même que cela se pratiquait pour la chaîne de saint Pierre : De catenis (jLias ipse sanctas Paulus apostolus in collo et in manibns (jestavit, ex quibiis milita niiriicula in populo demonstrantur, partent aliquam vobis transniittere fcslinabo, si tamcn hanc tollcre liniando prœvaluero ; qui œdiun fréquenter ex catenis eisdem muiti vcnicntes benedictionem peliint, ut pannun quid ex linialura aeeipiunt, assistit saeerdos cum lima, et aliquibiis petentibus

[+ AECLESIA


VNVS HONOR CELEBRET QVOS HABET VNA

|FIDES + DON


PRESBYTERI TAMEN HIC OPVS EST ET CVRA

[PROBANTI + TIST....


II. La basilique de Saint-Pierre-ès-liens. — La basilique, dans son état actuel, a conservé la forme qu'elle avait sous Sixte III. Au v= siècle, lors de la reconstruction et grâce à la munificence impériale, l'intérieur de l'édifice était des plus magnifiques, grâce aux appliques de marbre et aux mosaïques. La distribution en trois nefs a été respectée. Toutes les colonnes, au nombre de vingt, monolithes en marbre de Paros, travaillées en style dorique et cannelées largement, sont restées en place ; el les doivent ^IT^^zfW ita concile aliqiiid de catenis ipsis exculitur, ut mora niilla sit. Qiiibusdcmi vero petentibus, diu per catenas ipsas ducitur lima, et tamen ut aliqiiid exinde cxeut non obtinetur '.

Vers la seconde moitié du v^ siècle ou le début du siècle suivant, on peut signaler une autre translation des reliques de la chaîne de saint Pierre ; la dédicace d'une église à Saint-Pierre et à Saint-Paul aux Aliscamps d'Arles, rend très probable le fait de cette translation''. L'inscription de Tebessa en Numidie, dont nous avons déjà parlé, copiée sur celle de la basilique de Sancti Pétri ad vincula et légèrement retouchée, donne tout lieu de croire que le prêtre Probantius, qui construisit l'église dédiée aux apôtres, était venu à Rome d'où il avait rapporté de la limaille des chaînes. Voici cette inscription ' : venir bien probablement de quelque monument classique. L'arc triomphal est soutenu par deux autres colonnes plus hautes, en granit, de style corinthien. Elles soutiennent dignement l'abside sous laquelle s'abritait l'autel principal. Les mesures de cette partie de la basilique sont encore assez faciles à reconnaître pour autoriser l'essai de reconstruction donné ici et pleinement d'accord avec les lois ordinaires de l'ordonnance basilicale » (fig. 2381).

Dans l'abside, s'élevait le ciborium abritant l'autel sous des courtines suspendues à des verges de métal. La décoration en appliques de marbre formant des tracés géométriques au pourtour de l'abside est une conjecture à peu près certaine, si on considère la décoration usuelle de cette époque. Pour la conque de l'abside et l'arc triomphal, nous sommes encore en droit de supposer une décoration analogue à celle des principales basiliques de ce temps. On a supposé ici une décoration identique à celle de l'arc de Placidie à Saint-Paul-hors-les-murs '. De chaque côté de l'abside centrale se trouvaient des absides moindres auxquelles aboutissaient les bas-côtés. Dans la vue des colonnes, on a figuré les grandes et nombreuses fenêtres à arc qui les surmontaient ». En 187fi, lors des dernières grandes restaurations, on découvrit entre l'abside et le maître-autel les restes d'une abside plus petite, avec des parois latérales qui font penser à une petite basilique ou à un oratoire, orienté comme la basilique actuelle. J.-B. De Rossi a donné une description très concise de cette découverte qui nous a fait connaître, sans aucun doute, l'emplacement de l'abside de la basilique primitive remontant au iv^ siècle et qui changea de vocable sous Sixte III. La fouille, écrivait J.-B. De Rossi, a deux mètres à peine et elle offre peu d'utilité pour la topographie des lieux, vu l'encombrement des terres. On voit un beau mur semi-circulaire à trois mètres de distance de l'abside actuelle =. 11 exprimait le souhait que cette découverte servît à éclairer les origines de la basilique Eudoxienne qui, au dire du Martyrologe hiéronymien, serait la première église dans laquelle saint Pierre réunit les fidèles ^ Sans doute, des fouilles trop sommaires n'autorisent pas à rien avancer de pareil, mais c'est déjà un point notable que de connaître l'existence d'une église en ce lieu avant le iv« siècle ; simple oratoire peut-être qui devint ensuite l'ecclesia apostolorum dont nous avons parlé.

Le P. H. Grisar conjecture que le souvenir des chaînes se rattache à une prison, autre que le carcer Mamertinus, dans laquelle saint Pierre aurait été aussi enfermé*. Il remarque qu'à l'époque impériale, les édifices de la « préfecture urbaine » - centre de l'administration judiciaire, se trouvaient dans le voisinage immédiat de l'emplacement de Saint-Pierre-ès-liens. Proche également se trouvait le porticus Tellurensis, souvent mentionné dans les passions romaines comme le lieu de la condamnation des martyrs. Sous ce portique, on affichait les édits du préfet de la Ville, et proche de là devaient être les lieux de détention des inculpés pendant la durée du procès =. Il ne serait donc pas du tout impossible que l'emplacement de Saint-Pierre-ès-liens consacrât le lieu d'un emprisonnement subi par saint Pierre sur l'Esquilin ; une tradition soutenue par la présence des chaînes mêmes de l'apôtre s'y conserva et fut notée d'une façon plus ou moins exacte dans le martyrologe hiéronymien « . Avant d'étudier ces chaînes, terminons ce que nous avons à dire sur l'église et ses monuments.

Le Mirabilia urbis Romœ nous a conservé une inscription que ne donnent pas les documents plus anciens et qui, par conséquent, a dû être composée vers le xi ou le xii« siècle :

[CATVM HOC DOMINI TEMPLVM RETRO FVIT ANTE DLTERTIVS ANTISTES SIXTVS SACR AVER ATOLI M ClVILl BELLO DESTRVCTVM POST FVIT IPSVM EVDOXIA QVIDEM TOTVM RENOVAVIT IBIDEM 5 PELAGIVS RVRSVS SACRAVIT PAPA BEATVS CORPORA SANCTORVM CONDENS IBI MACHA-


APPOSVIT PETRI PRETIOSA VINCVLA FERRI ILLVSTRIS MVLIER QVAE DETVLIT AB HIERV-

[VINCTVS 10AVGVSTI MENSIS CELEBRANTVR FESTA KA-

[LENDIS CVIQVE HVC ACCESSERINT LAVANTVR CRIMI-


III. La tombe des Maccabées. — L'inscription conservée par les Mirabilia fait mention de la présence à Saint-Pierre-ès-liens d'une autre relique célèbre, la tombe des Maccabées. Nous avons rencontré la sépulture de ces martyrs à Antioche' et nous avons dû cesser de nous en occuper à partir de leur translation''. Le martyrologe en rapportant leur fête au 1 »^ août ajoute cette indication : eorum reliquiie liomam translai.'B in eadem ecclesia sancti Pclri ad vinciila conditee fuerunt, que confirme l'inscription suivante, d'après laquelle la translation aurait eu lieu sous le pontificat de Pelage (550-501)« .

[CATVM HOC DOMINI TEMPLVM PETRO FVIT ANTE DLTERTIVS ANTISTES SYSTVS SACR AVER AT OLIM ClVILl BELLO DESTRVCTVM POST FVIT IPSVM EVDOXIA QVIDEM TOTVM RENOVAVIT IBIDEM 5 PELAGIVS RVRSVS SACRAVIT PAPA BEATVS CORPORA SANCTORVM CONDENS IBI MACHA■ » On connaît les rapports qui ont existé entre le pape Vigile et l'empereur Justinien« . Après bien des démêlés, l'accord se fit et Vigile obtint plusieurs faveurs avant son retour en Italie, en 555. On peut supposer qu'il obtint également, en totalité ou en partie, les reliques des Maccabées jadis apportées d'Antioche et les emporta avec lui à Rome ; mais il mourut en chemin à Syracuse (7 juin 555) et le diacre Pelage qui l'accompagnait lui succéda sur le trône pontifical. Ce fut donc ce dernier qui déposa, conformément au témoignage de l'inscription, les reliques dans la basilique Eudoxienne.

Lors des travaux de restauration exécutés en 1876, après avoir démoli les degrés du maître-autel de la basilique pour creuser l'hypogée qu'on devait construire à cette place, on se trouva inopinément en présence d'un sarcophage en marbre renfermant les restes des Macchabées. Ce sarcophage est un travail du IVe, sur lequel on a représenté divers sujets du cycle évangélique : Jésus au tombeau de Lazare, la multiplication des pains et des poissons, Jésus et la Samaritaine au puits de Jacob, le reniement de saint Pierre et la tradition des clefs à saint Pierre (fig. 2382). Le couvercle était formé d'une grande plaque de marbre. L'intérieur du sarcophage était divisé en sept compartiments au moyen de six plaques de marbre phrygien, insérées dans la longueur des parois. Au fond de chacune des sept cases se trouvait une couche de cendres avec des fragments d'ossements. On découvrit également deux feuilles de plomb, a, b, avec les inscriptions suivantes : a) IN • HIS • SEPTEM • LOCV • CONDITA • SVNT • OS SA • ET • CINERES • SCOR • SEPTEM • FRATRVM • MACHABEOU • ET • AMBOR. PARENTV • EOII • AC • INV » MERABILIV • ALIOu • SCOii h) IN -HIS-LOCVLIS-SVNT-RE • Q • SIDVA • OSSIV • ET • CINEii Q Q


SCOR • SEPTEM • FRATRV • MACHABEOK • ET • AMBOK

On a longuement discuté l'âge de ces inscriptions sans arriver à rien d'absolument certain. Il est certain par une absidiole jadis remplie par un autel que surmontait une mosaïque. En 1083, autel et mosaïque furent transférés à l'endroit qu'ils occupent encore aujourd'hui.

Une longue inscription, gravée sur le marbre, à côté de l'autel, à droite du spectateur, raconte l'origine de cet autel qui aurait été élevé en l'honneur du martyr saint Sébastien, à l'occasion de la terrible peste de 680. La voici ; eu égard à sa date récente nous ne la donnons pas en caractères épigraphiques :

S. Schastiono marti/ri depulsori i>cslilcUis. Ann. sal. DCLXXX. Urbem Ronuim perniciosa, et gravis invasil pesli.i. Trimestre malum fuil, Julio, Auguslo. et Septemhrio tanta accessit maltitndo pereunliiim, ul eodem feretro parentes euni liberis, uiri cani uxoribus, fratres cumfralribus cl sororibiis cfferrenhir, loca undi que replela caduveribus uix suppclebanl. Ad hœc noctiirna miracnla lerruerant ; nam duo Antjeli, bonus aller, contra aller malus Urbem perar/rahaiU, et hic Venabulum manu ferens quoi pulsibus oslia Ichiqisset, lotidem in illis domibus cadebanl morta les : tamdiii labes vagcUa, donec cuidam sanclo viro nunciatum ferunt, finem ccdamilalis fore, si in œde s. Pétri ad Vincula altare Seba23i-î. — Sarcophage des Macchabées. D'après la Revue de l'art chrétien, 189y, il est évident que les deux feuilles de plomb appartiennent à des époques différentes ; la feuille b trouvée hors du tombeau, bien conservée, est paléographiquement de date plus récente'. La feuille a parle de ossa et cineres, la feuille b n'indique que que residua ossium cl cinerum, cette légère distinction invite à admettre cette différence de temps. On avait conservé à Rome la disposition en sept loculi distincts telle qu'elle existait à Antioche, au rapport du pseudo--\nlonin de Plaisance'. Il est possible, d'après la forme des lettres de ces inscriptions, de les faire remonter au Xe, et peut-être même au IXe, ce qui nous amènerait à l'époque des grands travaux exécutés sous le pontificat d'Hadrien !■''.


IV. MOSAIQUE DE L'AUTEL DE S. INT SÉE. STIEN'.

— Le fond de la nef gauche de la basilique se terstiano marlijri consecraretur. Re perfecta, illico pestiveluli manu puisa, facesserc fussa est.

Ce monument a eu la bonne fortune d'être étudié par J.-B. De Rossi dont voici le commentaire* : Pietro Sablno a été le premier à transcrire ce texte qui (igure dans le recueil épigraphique dédié par lui en 1491 au roi de France Charles VIII. Sabino donne la date anno SAL. DCLXXII au lieu de DCLXXX« . Mais en examinant attentivement le nombre je me suis aperçu qu'à l'origine il portait réellement l'année relatée par Sabino. Les deux unités furent donc martelées dans la suite et on leur substitua un X pour former le chiffre LXXX. La peste sévit effectivement en 680, date hors de controverse' qui se trouve enregistrée dans la vie du pape Agathon ainsi que dans l'histoire de Paul Diacre'. L'erreur chronologique contenue dans le texte de l'inscription, quelle qu'en ait été la source, est un premier indice qui en atténue sensiblement la valeur historique. En effet, la substance de ce document n'est qu'une paraphrase abrégée du passage de Paul Diacre, dont le latin du temps de Charlemagne fut transformé en celui plus élégant des humanistes du XVe. Les capitaux romaines qui y sont gravées correspondent aussi à la paléographie usitée à la même époque. Le marbre n'est donc pas plus ancien que Le à la fin duquel il fut copié par Pietro Sabino. En résumé, ce texte, quoi que transformé et abrégé, ne dérive d'autre source que du témoignage de Paul Diacre.

C'est là l'unique fondement sur lequel les archéologues ont admis comme connu un fait prouvé par l'histoire, que l'image de saint Sébastien date du temps d'Agathon et de la fameuse peste de 680. Pourtant, la vie authentique de ce pape, où sont décrits les ravages du fléau à Rome et aux environs, ne mentionne aucunement l'érection de l'autel en l'honneur du clepulsor pestilitatis, saint Sébastien, pour la cessation de la peste'. Considérons d'abord ce point historique ; nous entreprendrons ensuite l'examen du tableau.

Si le biographe, écrivant à Rome cette partie du Liber pontificalis, a passé sous silence l'autel élevé à saint Sébastien, et si, par contre, Paul Diacre a rappelé ce fait dans son o\i\ra<ieDe geslis Lannobtinlorum. cela n'est pas sans motif. Paul Diacre parle de la peste en employant presque les mêmes termes que l'auteur de la vie d'Agathon. Seulement, tandis que celui-ci s'occupe exclusivement de Rome et de ses alentours, l'autre applique ces paroles à l'Italie lombarde, et spécialement à Pavie. La fin du fléau, après l'érection de l'autel de saint Sébastien est un fait expressément indiqué par Paul Diacre, comme étant advenu dans cette dernière ville. Et, ce qui est définitif, c'est que l'historien des Lombards dit aussi que l'autel fut élevé dans l'église de Saint-Pierre-ès-liens de Pavie après que l'on y eût transporté de Rome des reliques de saint Sébastien, tirlatis ab urbc Roma beati Scbasliani marlyris rcliiiuiis. L'une église ainsi appelée existait à Pavie et existe encore, comme à Rome '. C'est ce que les érudits, à partir du XVe, ont oublié de noter, appliquant ainsi par méprise le passage de Paul Diacre à la célèbre basilique romaine, tandis qu'en réalité celui-ci parlait de l'église homonyme de Pavie. Les mots delalis ab urbc reliquiis embarrassaient pourtant cette interprétation. L'auteur de l'inscription les supprima tout simplement. Sigonio, l'élégant historien, les transforma de la sorte : dclaiis <id nrbcm. sans citer ni Paul Diacre ni aucune autre source'. Baronius plaça en marge du texte de Paul Diacre, comme une variante ou une correction, la phrase modifiée par Sigonio* ; et Bollandus y mit également les pai-o les in urbem '. Ciampini, qui reproduisit le passage de Paul Diacre en adoptant sans hésiter la fausse leçon ad urbem au lieu de la véritable ab urbe', fut cause que les archéologues suivants tombèrent aveuglément dans la même erreur. Les mots ad Urbem ou in Urbein ne se trouvent dans aucun manuscrit de Paul Diacre '. Ils ont leur origine uniquement dans le texte créé arbitrairement par Sigonio. Il est donc maintenant assuré que le fait sur lequel les archéologues se sont fondés pour attribuer à notre mosaïque la date précise de 680, se rapporte à Pavie ; et non à Rome, et conséquemment n'a pas de relation directe avec la basilique romaine de Saint-Pierre-ès-liens. Je dis de relation directe, car le P. Giampaoli. ment, les Romains ont imité l'exemple des habitants de cette ville, en mémoire de la cessation de la peste. Celle hypothèse me paraissait extrêmement fondée ; il faut voir si le style de la mosaïque peut se rapporter à cette époque ou aux années qui ont suivi de près la fin du fléau.

Je commence par la bibliographie. Le plus ancien dessin subsistant est l'aquarelle de la collection Ciacconio. Cocl. Valic, âlOS, fol. 22. La figure y est toute entière et une note y signale la barbe et l'aspect sentie de saint Sébastien, contrairement à l'usage des peintres modernes qui le représentent comme un jeune homme. La même observation a été faite par Baronius et souvent répétée depuis'. La chevelure dans l'original est l'ouvrage de restaurations récentes dont j'ignore la date précise, mais la barbe, qui est ancienne, est réellement grise. Dans le lucernaire de la crypte de Sainte-Cécile, au cimetière de Calliste, est une peinture exécutée entre le IVe et le Ve, où saint Sébastien est représenté comme un homme d'âge très mûr (fig. 2239)^, ce qui se vérifie aussi à Ravenne, dans un monument du VIe '. Cet âge avancé convient en effet à un personnage comme saint Sébastien qui occupa un grade élevé dans la milice palatine. Ciampini a été le premier éditeur de notre mosaïque *. Sa gravure sur cuivre est la source des reproductions de Mai'tigny et de Kraus. Le dessin, de dimensions fort restreintes, publié par Séroux d'Agincourt, est tiré de l'original '. Garrucci aussi a fait graver le sien d'après l'original, mais en proportions plus considérables et avec des lacunes au sommet de la tête, ainsi qu'à l'endroit où commence le nom, ces parties étant modernes '. La planche donnée par De Rossi ', et d'après laquelle est faite notre figure (fig. 2383). est la première reproduction en chromolithographie. Elle permet de distinguer clairement les couleurs et les détails des vêtements, surtout ceux de la tunique avec la bande gemmée se repliant sur l'épaule. On y apercevra avec une égale clarté l'ample chlamyde palatine avec le morceau d'étoffe pourpre cousu par-dessus, et les chaussures : en un mot toutes les particularités de l'uniforme militaire usité à la cour byzantine. Ces vêtements sont semblables à ceux que portent Rufinianus, le vicaire, dans la fresque du VIe, au cimetière de Generosa », et les martyrs figurés en habit de cour dans une mosaïque du même siècle, à Saint-Venance, près du baptistère du Latran.

L'aspect général de la figure de saint Sébastien offre beaucoup d'analogie avec celui de la Vierge orante, représentée à l'oratoire de Jean VII au Latran, dans une mosaïque de l'an 706. Le type est meilleur et plus ancien que celui des images des mosaïques romaines du XIIe. On lui attribuerait plutôt quelque point de ressemblance avec les œuvres de la période italobyzantine du VIe, exécutées à Ravenne ». En sorte que notre mosaïque est fort justement attribuée à la fin du VIIe environ, c'est-à-dire à l'époque même où les faits consacrés à Pavie en 680 ont pu suggérer aux Romains la pensée d'imiter les habitants de cette ville en dédiant à leur tour un autel et une image à saint Sébastien.

Les plantes fleuries au milieu desquelles se trouve le martyr, et la couronne ornée de pierreries qu'il tient à la main, sont les symboles fort connus de la récompense éternelle dans le paradis. Le disque marqué d'une croix, entre les pieds du saint, pourrait, en quelque façon, être appelé à signifier la même chose. Ciampini l'a fait graver comme si c'était une rose avec sa tige et ses feuilles. Mais c'est un vrai disque semblable à ceux qu'on voit sur la voûte de l'oratoire de saint Jean l'Évangéliste au Latran, où ils ne semblent pourtant être qu'un simple ornement. J.-B. De Rossi a observé plusieurs fois des disques semblables, comme emblèmes de récompense, dans les monuments relatifs aux jeux de cirque. Cet objet pourrait donc aussi être interprété comme un symbole de récompense, en le considérant comme un symbole des luttes agonistiques et d'amphithéâtre, selon le sens allégorique et moral donné par saint Paul et reproduit dans la littérature et l'art des chrétiens. Il est encore possible que ce disque fasse allusion au jeu de la rolala et aux exercices de la palestre, en souvenir de l'hippodrome du Palatin, lieu du martyre de saint Sébastien, que l'on confondait au moyen âge avec le stade et la palestre.

V. La chaîne de saint Pierre. — La relique qui fit la célébrité du titre de Saint-Pierre-ès-liens existe encore et tout concourt à faire admettre sa parfaite authenticité (fig. 2384).

Les chaînes de saint Pierre, dans leur état actuel, se composent de deux morceaux ; l'un comprend vingt-trois chaînons allongés, le dernier est contourné et s'attache à deux fers recourbés en forme de demi-cercle et destinés à enserrer le col ; telle devait être sa destination. L'autre partie se compose de onze chaînons identiques à ceux de la partie déjà mentionnée et paraissant avoir fait partie d'une chaîne primitivement unique ; les quatre derniers chaînons de la chaîne plus courte sont plus petits et un peu différents des autres. C'est l'ouvrage d'un grossier forgeron. Cette chaîne n'offre rien qui diffère des quelques autres débris de chaînes antiques. Elle a été probablement assez réduite par suite des dons qui ont détaché un certain nombre de chaînons et du débit de quelques autres en limaille. Vu cette dispersion et l'incertitude qui en résulte sur les dimensions réelles de la chaîne, nous ne pouvons que conjecturer qu'il en existait deux primitivement, l'une ayant enserré le col, l'autre les mains. On a pu remarquer dans le texte de saint Grégoire le Grand, cité plus haut et relatif aux chaînes de saint Paul, que le pape parle de chaînes au pluriel ; mais ce pluriel vise deux parties de la même chaîne et non deux chaînes. Ce pluriel reparaît dans la mention des reliques pour le culte liturgique, c'est la tête des Vincula Petri.

Un catalogue des églises de Rome remontant au VIIIe réduit l'expression à son véritable sens : Basilica quam appellatur Vincula Petri, ubi habentur catenae quibus Petrus ligatus est. L'existence de deux chaînes, l'une d'origine romaine, l'autre apportée de Jérusalem, par Eudoxie, identique à la première et se soudant à elle, en sorte qu'on n'arrive plus à les distinguer, est un récit qui ne commence à courir que vers le XIIIe, une amplification assez naturellement appelée par le récit que l'on trouve dans l'homiliaire de Paul Diacre, composé par ordre de Charlemagne, entre 775 et 784, de l'existence d'une chaîne romaine et d'une chaîne hiérosolymitaine. La soudure spontanée mit donc cinq siècles à s'opérer. C'est sans doute à de pareilles historiettes que s'appliquait cette critique des correcteurs nommés par le pape Benoît XI, pour la réforme du Bréviaire romain : Quae in breviario exulant historias exhibent gratis omnibus non probantur.

H. Lecleucq.


CHAIRE ÉPISCOPALE. — I. La cathedra. II. Chaires dans les catacombes. III. Chaires après la paix de l'Église. IV. Chaires voilées. V. Chaire de saint Pierre. VI. Chaire de Saint-Hippolyte. VII. Chaire de Saint-Marc. VIII. Chaires historiques. IX. Chaire de Maximien de Ravenne. X. Quelques monuments.

I. CATHEDRA. — Chez les Grecs, καθδρα avait le sens général de siège et s'appliquait indistinctement au θρόνος, à dossier haut et droit, au δίφρος, espèce de tabouret, au θρόνος (ou κλισμός), au dossier concave, et à la simple banquette. Si on s'en rapporte aux figures représentées sur les vases peints, le καθδρα était de forme identique au siège que les Romains désignaient sous le nom de cathedra. Chez ceux-ci, les femmes surtout en faisaient usage, bien que les hommes ne dédaignassent pas de s'en servir. Dans une maison romaine, l'appartement de réception était pourvu de cathedrae : nous savons, en outre, qu'Auguste fit asseoir Cinna sur une cathedra et Pline le Jeune offre des cathedrae dans la chambre où il réunit ses amis, à sa campagne du Laurentin.

Ce meuble pouvait être exécuté en marbre, en bois : la cathedra ou chaise curule des sénateurs était confectionnée en ivoire, c'est-à-dire revêtue d'un placage d'ivoire. Des étoffes, des coussins garnissaient la cathedra et amélioraient ce siège d'une commodité relative. Suivant que le dossier était plus ou moins incliné, le siège recevait différentes épithètes, telles que longa, supina et la cathedra ainsi transformée ressemblait assez à une chaise longue. La belle statue d'Agrippine assise, conservée au musée du Capitole, nous montre la cathedra au siège large et peu élevé au-dessus du sol, le dossier assez peu élevé pour que le bras puisse s'y appuyer commodément. Afin de faciliter le transport de la cathedra, on s'ingénia à la façonner d'une matière très légère : Pline parle de cathedrae en osier qui devaient rendre des services analogues à ceux de nos fauteuils de jardin.

Les proportions amples de la cathedra s'altérèrent avec le temps. On rétrécit et on exhaussa le siège, le dossier fut rogné et perdit presque complètement sa courbure large, ou bien il s'évasa d'une manière ridicule, ou bien encore se recroquevilla au point de former le demi-cercle. En même temps la cathedra cessait d'être le meuble préféré du gynécée et le siège officiel des sénateurs pour obtenir une vogue très large. Rhéteurs et philosophes — et on sait à quel point ils étaient nombreux — adoptaient la cathedra, docteurs et évêques des chrétiens transportaient volontiers dans l'église le siège familier d'où ils avaient adressé leurs leçons dans l'école et ainsi la cathedra se trouva rapidement amenée à prendre une dignité liturgique. Elle fut le siège du fondateur de la plupart des églises, avec elle se confondit le souvenir des origines souvent obscures, et obscurcies à dessein, des premiers apôtres et évêques d'une ville. La cathedra localisa ce souvenir comme nous le verrons bientôt. Toutefois, dans les monuments chrétiens que nous allons étudier ou énumérer, le type de la cathedra primitive s'est considérablement altéré. Le dossier recourbé s'est aplati, la partie supérieure a été relevée et arrondie, le siège est demeuré bas, mais on l'a pourvu d'appuis pour les bras. Ainsi transformée, la cathedra se rapproche assez du solium, siège d'honneur du maître de la maison ; cependant ce dernier terme fut délaissé, celui de cathedra prévalut et donna naissance au mot « chaire ». Le lieu où l'évêque posait sa cathedra prenait aux yeux des fidèles une dignité éminente, c'était désormais l'Église épiscopale, le siège officiel d'une chrétienté et l'édifice qui abritait la chaire n'existait pour ainsi dire qu'en fonction de cette chaire, on lui donna donc le nom de ecclesia cathedrae, la « cathédrale ». La chaire elle-même est un objet de vénération. Chaire et église épiscopales sont inséparables désormais.

Vu le cours des siècles si troublés par les invasions de barbares ou de pirates, nous voyons souvent les évêques s'obstiner dans une cité parce que leur cathedra y est en quelque sorte attachée ; ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'on se résout à transporter ailleurs ce siège qui a, pour ainsi dire, pris possession du sol et créé une unité ecclésiastique, le diocèse. Cathedra prend ainsi le sens d'établissement. On raconte que saint Josse était à la recherche du lieu où il fonderait une Église : Devenit in quodam loco, ubi rivulum aquae perparvum reperit, ait : « Hic est cathedra », veluti diceret « Hic erit sedes mea ». Chez Victor de Vita, cathedra est pris au sens de diocèse, le concile de Milève lui donne le sens d'église ; c'est ainsi qu'on lit : cathedrae viduae, cathedrae matrices, cathedrae principales ; un capitulaire rendu à Aix-la-Chapelle, en 789, s'exprime ainsi : Ut non liceat episcopo principalem cathedram suae parochiae negligere et aliquam ecclesiam in sua diocesi minus frequentare. Dès le VIe, le concile de Tarragone, en 516, donne le nom d'Ecclesia mater à l'église qui possède la cathedra ; on trouve ailleurs ecclesia matrix et simplement matrix. Quant au terme « cathédrale », pris au sens absolu pour ecclesia cathedralis, on ne le rencontre guère avant le Xe et exclusivement en Occident.

À mesure que cathedra s'imposait dans le monde latin et servait à désigner un meuble liturgique indispensable, les Grecs adoptaient pour équivalent le terme θρόνος, lequel, décidément, vu la déformation subie par la cathedra, convenait mieux que καθδρα. Chez Eusèbe nous trouvons l'expression : θρόνος ἐπiscopal, θρόνος pour désigner le siège épiscopal adopté par Paul de Samosate, impatient de se distinguer des sièges du reste de son clergé. La chaire de l'apôtre saint Jacques, premier évêque de Jérusalem, conservée alors dans cette Église, est appelée τὸ θρόνον τοῦ ποστόλου. De bonne heure on prend l'habitude d'élever la chaire ou le trône de l'évêque au-dessus du niveau des autres prêtres qui l'environnent, d'où l'expression θρόνος ἐlevé chez Grégoire de Nazianze, cathedra gradata, sublimis, etc., chez les Latins. Dans son Oraison contre Julien, l'évêque de Constantinople nous dit : « Je me voyais assis sur un trône élevé ; sur des sièges inférieurs étaient assis les prêtres, les diacres se tenaient debout ; » saint Augustin : « Les évêques sont assis plus haut que les autres prêtres, afin qu'ils songent, qu'ils se rappellent qu'ils sont comme la vigie dont les regards surveillent le troupeau. » C'est très probablement au fait de cet exhaussement de la chaire épiscopale que nous devons l'adoption du mot thronus chez les Latins, pour qui ce terme évoquait naturellement l'idée d'un siège placé sur un lieu élevé, comme par exemple, le siège de l'empereur.

A vrai dire, du moment où l'évêque s'installait dans la basilique, il n'avait guère le choix de la place. L'usage invétéré voulait que, dans cet édifice affecté au service judiciaire, le juge ou président allât siéger au fond de l'abside, fort au-dessus des scribes et des assesseurs qui l'environnaient.

Froile sub aduersa gradibus sublime tribunal Tollitur, anlistes praedical unde Decum.

Ainsi orné et drapé, le siège épiscopal donne naissance à un type distinct que nous rencontrons sur des sarcophages et des mosaïques et que nous étudierons en son lieu sous le nom d'cliinasia (voir ce mot), c'est-à-dire : τὸ θρόνον τοιμάζειν, « la préparation du trône ». Ces sortes de chaires sont toujours richement décorées. Il y a lieu de soupçonner que ce luxe ne commença qu'après la paix de l'Église. Auparavant, la première chaire venue devait suffire aux besoins que ne compliquaient pas encore les exigences abusives de l'opulence. Nous verrons dans un moment que la chaire de l'apôtre Pierre était portative, par conséquent en bois ; d'autres devaient être en marbre, et pour se les procurer on n'avait que l'embarras du choix. Sans doute, la communauté pouvait se cotiser, lui, riche Adèle, c'est-à-dire qu'un sénateur ou une clarissime devait parfois tenir à l'honneur d'offrir le siège. — Chaire épiscopale en bronze. L'évêque ; à défaut de ces dons on s'adressait aux marbriers qui en fabriquaient de grandes quantités ; nous savons que les thermes d'Antoine à eux seuls possédaient six cents cathedrae. Plusieurs de celles qui subsistent aujourd'hui encore à Rome, par exemple, à Saint-Clément, à Sainte-Marie-in-Cosmedin, etc., n'ont pas d'autre provenance.

Le type caractérisé de chaire épiscopale qui ne peut évidemment provenir de ce mobilier de rencontre, c'est celui de la chaire dont le haut dossier est surmonté d'un insigne chrétien. Nous parlerons bientôt d'un fond de coupe trouvé dans les catacombes, sur lequel la chaire de Pierre porte au sommet du dossier le symbole du chrisme. La précieuse lampe en forme de basilique tout en bronze, trouvée près d'Orléansville, en Afrique, contenait dans l'abside de cette petite basilique la chaire épiscopale, également en bronze, surmontée d'une croix (fig. 2385) ; une autre chaire figurant sur un marbre trouvé dans la catacombe des Saints-Pierre-et-Marcellin, nous montre un autre symbole : la colombe avec la tête nimbée. Nous nous éloignons ainsi de plus en plus de la cathedra sénatoriale.


II. Chaires dans les catacombes. — Quelques cryptes des catacombes nous ont conservé des banquettes et des sièges de larges dimensions mais d'une extrême simplicité. Ces chaires, dont on s'est un peu trop hâté de déterminer la destination, sont taillées dans le tuf. Dans la petite basilique souterraine du cimetière Ostrien, l'extrémité du presbyterium est marquée par une large chaire qui ne peut être que celle de l'évêque ; dans ce même cimetière un cubicule très exigu — il ne mesure que 3 mètres environ de côté — est entouré d'une banquette et présente deux chaires de chaque côté de la porte. Martigny y voyait la chaire épiscopale et celle dans laquelle on invitait à prendre place les évêques de passage ; mais l'exiguïté de ce local rend assez peu probable qu'on y ait tenu des réunions liturgiques et célébré la synaxe eucharistique. Il paraît plus vraisemblable que cette salle devait contenir la chaire dont on ne voit aucune trace ; c'est donc qu'il existait des chaires transportables dans les catacombes. On se rappelle que dans la crypte papale au cimetière de Calliste, nous avons pu constater la présence des mortaises qui fixaient l'autel ; entre celui-ci et le mur du fond était adossée la chaire épiscopale dont il ne subsiste aucun vestige. Une fouille faite en 1873 par M. Armellini, sur la voie Nomentane, à Ostrianum, lui a fait découvrir une crypte spacieuse avec abside jadis visitée et mentionnée par Bosio. C'est une petite église (chiesuola) qui a pu servir jadis à des réunions liturgiques : sous l'abside du fond se voit un arcosolium ; dans les parois latérales on a entaillé dans le tuf, à droite, une mensa circulaire et, à gauche, une chaire (fig. 2387).

Toutes ces cathèdres des catacombes sont de plain-pied, ce qui s'explique sans peine vu le lieu d'élévation qui servait à l'instruction des catéchumènes ; en ce cas une des chaires était réservée à l'évêque, l'autre au catéchiste. Dans un autre cubicule du même cimetière, les chaires, au nombre de deux, présentent une disposition un peu différente ; elles sont ménagées aux deux angles opposés du cubicule ; enfin, dans un dernier cubicule, les chaires accoudoirs se font face (fig. 2386).

Outre ces exemples heureusement conservés, les anciens explorateurs des catacombes mentionnent la rencontre de chaires dans les souterrains. Bosio en signale une, creusée dans le tuf au cimetière de Cyriaque ; Marangoni découvrit une chambre avec une cathedra faite de marbres peints et il visita les cubicules décrits par le P. Marchi, sous le nom de cimetière de Sainte-Agnès, et qui sont ceux du cimetière Ostrien que nous venons d'énumérer. Dans la petite basilique du cimetière de Saint-Hermès, la niche du fond de l'abside est conservée ; mention des édicules et des petites églises souterraines. Cependant ce n'était pas une règle absolue. D'après la chaire de la crypte de Sainte-Émérentienne que nous venons de représenter, il est clair qu'un escabeau ne devait pas être inutile pour se jucher sur ce siège élevé. Ce n'est guère que dans les édifices à ciel ouvert qu'on pourra exhausser considérablement la chaire épiscopale, comme nous le voyons dans le petit oratoire découvert au monte della Giustizia ; une pareille disposition semble étrangère aux catacombes où cependant on prend soin de ménager une niche dans l'abside pour y loger la chaire, comme c'est le cas dans la crypte de Sainte-Pétronille, au cimetière de Domitille.

Les fresques antérieures à l'époque de la paix de l'Église sur lesquelles nous voyons des chaires, sont en petit nombre. À la catacombe de Priscille une fresque, représentant un sujet un peu énigmatique, nous montre un vieillard assis dans une cathedra et une jeune femme assise elle aussi dans une cathedra. Ces deux chaires sont de couleur foncée, en bois probablement, d'une extrême simplicité et posées sur le sol, sans socle ni escabeau ; le dossier arrondi monte jusqu'aux épaules, il n'y a pas d'accoudoirs. Dès le IVe, nous rencontrons souvent deux compositions : le Christ docteur et l'Adoration des Mages. Presque toujours ces sujets sont l'occasion de représenter une chaire luxueuse ; au contraire, pendant la deuxième moitié du IIe, nous voyons au cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin le Christ enseignant six apôtres, les sièges sont des plus simples, une banquette pour tous. Le Christ lui-même n'est pas encore pourvu de la cathedra.


II. Chaires après la paix de l'Église. — Nous voyons à Rome, près des Thermes de Dioclétien, une abside au fond de laquelle se trouve une niche destinée à recevoir une chaire ; autour de la niche régnait une banquette circulaire à un niveau très inférieur à celui de la chaire à laquelle on devait accéder par plusieurs degrés comme dans les exemples postérieurs mais bien connus de Grado ou de Torcello. Cette disposition, postérieure à l'époque des catacombes, devient rapidement générale et les monuments figurés en témoignent. Deux de ces monuments, appartenant à la deuxième moitié du IVe, nous montrent le Christ jugeant un défunt. La tête de celui-ci arrive à peine à la hauteur des genoux du juge, assis sur sa chaire dressée sur un haut piédestal ; dans le second de ces monuments la chaire est représentée de côté et fort bien faite, mais de type encore identique à celui des chaires de la fresque du cimetière de Priscille. Ce même type persiste pendant le IVe, mais, au lieu de la teinte sombre du bois, il prend les couleurs éclatantes de la toile d'or et de la pourpre. Au cimetière de Domitille, une adoration des Mages, de la première moitié du IVe, montre la Vierge assise sur une chaise ainsi drapée. Ce même type, mais moins éclatant, reparait dans plusieurs fresques dans les cimetières de Thrason et Saturnin, de Calliste, de Domitille, de Pierre-et-Marcellin, etc.

Les bas-reliefs provenant de sarcophages et représentant la scène de l'adoration des Mages offrent presque tous le même type de chaire ; malgré la rudesse du travail on peut soupçonner qu'on a parfois voulu la figurer drapée, quelquefois la Vierge est assise sur un rocher ou sur un tabouret. Sur plusieurs sarcophages la chaire est comme celles dont parle Pline, en osier tressé, et parfois recouverte d'une draperie et pourvue d'un tabouret pour les pieds. Nous avons déjà laissé entendre que le clergé, en s'installant dans les basiliques judiciaires et en adoptant ce type pour les édifices du culte chrétien, se trouva naturellement amené à accepter les dispositions consacrées par l'usage. L'évêque et son clergé vinrent prendre place dans l'abside d'où la vue s'étendait dans presque tout l'édifice ; l'évêque gravit les degrés du siège présidentiel et ainsi la chaire épiscopale se haussa par-dessus les sièges du corps presbytéral. Dans le petit oratoire découvert à Rome sur le monte della Giustizia.

A partir du IVe, un sujet devient fréquent dans les catacombes : le Christ enseignant les apôtres rangés autour de lui. D'ordinaire, le Christ seul occupe une cathedra qu'on a l'intention de rendre somptueuse. Au cimetière de Domitille, un large dossier est tendu d'étoffe bleue mouchetée ; parfois les apôtres ont des chaires, mais plus modestes, c'est l'ancien type du IIe à dossier rond ; dans la crypte de l'annone la cathedra est tendue de pourpre. Au cimetière de Saint-Hermès, une fresque antérieure à l'année 337 nous montre le Christ et les douze apôtres tous dans leur cathedra (fig. 2389).

Mais dans les fresques des catacombes et sur les bas-reliefs des sarcophages, les chaires sont toujours de plain-pied ou simplement posées sur un escalier. Ce type conservera longtemps la faveur, on le retrouve à Naples, dans une petite église taillée dans le roc ; la chaire grossièrement façonnée est pourvue d'accoudoirs et d'un dossier arrondi. La négligence avec laquelle ce siège a été taillé donne lieu de penser qu'il était revêtu de stuc ou d'enduit ou plus simplement encore drapé. Nous mentionnons ce monument parmi ceux de l'âge de la Paix tout en inclinant à le croire plus ancien (fig. 2390). Quoi qu'il en soit de cette date difficile à déterminer, nous devons mentionner dans la même ville, la chaire de l'évêque Gaudiosus, conservée dans le chœur de l'église Santa-Maria-dellasanità. Cet évêque mourut vers le milieu du Ve. La chaire présente les arrivants à la Vierge assise sur une chaire dont le dossier sculpté offre la coquille ; les panneaux des côtés sont dégagés et remplacés par une traverse (fig. 2392). Cette chaire n'a pas encore les majestueuses proportions de celle du Christ sur la pyxide du Musée de Berlin, mais elle marque un effort vers l'allégement et la décoration du meuble si lourd d'aspect que nous avons vu jusqu'ici. Le dossier, au lieu de s'arrêter aux épaules, dépasse maintenant la tête. On peut rapprocher cette chaire alexandrine de celle sur laquelle est assise la Vierge entre les anges et que nous avons donnée parmi les monuments du musée du Caire (voir fig. 1852) et aussi d'une chaire fort luxueuse peinte à fresque dans une chapelle de Bagaouât.

L'aménagement des églises au IVe nous montre uniformément la chaire épiscopale placée au fond de l'abside ; nous avons heureusement conservé un spécimen de cette installation dans l'abside de l'oratoire dédié par saint Damase aux martyrs Simplice, Faustin et Beatrix. Sa cathedra ne s'écarte pas encore du type alors consacré. Le siège est des plus simples, entièrement dépourvu d'ornements. Le dossier est décoré de trois filets de perles et du chrisme (fig. 2391).

Pour en finir avec ce type, rappelons encore quelques spécimens, notamment dans le manuscrit pourpré de Hossano : sur le feuillet où il représente Judas rapportant les trente deniers, et sur celui de l'évangéliste saint Marc écrivant nous retrouvons les larges fauteuils d'osier tressé (voir fig. 2391), de même dans la scène de l'annonciation sur le dossier de la chaire de Maximien de Ravenne, et sur une pyxide d'ivoire du Musée national, à Florence. Sur le coffret d'argent de Saint-Nazaire à Milan, la Vierge et l'enfant reçoivent les présents des bergers et Daniel juge les séducteurs de Suzanne. L'un et l'autre personnages occupent le centre de la scène assis sur des sièges à dossier carré élevé.

D'autres monuments pourraient être cités ; nous ne croyons pas nécessaire de prolonger cette énumération qui n'apprendrait aucune particularité nouvelle digne d'attention. Le seul monument qui ne doive pas être passé sous silence, est un ivoire de la chaire de Maximien de Ravenne, représentant la moitié de la scène de l'adoration des Mages. L'ange et Viatrix, près de l'emplacement de leur sépulture au cimetière de Generosa. Dans ce qui subsiste de cet édicule, l'abside est heureusement conservée au fond de l'hémicycle dans lequel elle trace comme une large niche, ainsi que nous le voyons dans la basilique souterraine de Sainte-Pétronille. Dans cette niche, la cathedra elle-même était composée d'une simple plaque de marbre posée sur deux petits nains. Lors de la découverte, J.-B. De Rossi a pu voir encore et dessiner cette chaire qui a disparu depuis (fig. 2393). Malgré son aspect grossier, cette chaire ne s'éloigne pas des cathedra de style classique ; elle rappelle la chaire en marbre qui se voit dans l'église de Saint-Étienne-le-Rond, à Rome, à droite en entrant. Une tradition locale représente ce siège comme une chaire de saint Grégoire le Grand. Sur la base, on lit le nom d'un fameux marbrier romain du moyen-âge : MAC. LOHS (magister Johannes). Le fait est curieux mais il n'est pas sans analogue ; on voyait encore au XVIIIe, dans le palazzo Verospi, sur le Corso, une statue d'Esculape portant sur son piédestal le nom ASACLETVS, c'est-à-dire Bassallectus, le marbrier qui façonna le candélabre en marbre de Saint-Paul-hors-les-murs, et divers autres ouvrages. Dans ces deux cas, il faudrait supposer que ces marbriers du moyen âge ont connu les monuments antiques qu'ils ont parfois imités ou copiés. Cette chaire se compose de deux dalles debout sur lesquelles repose une troisième servant de siège ; pas de dossiers ni d'accoudoirs, (fig. 2394), mais un marchepied.

Au Latran, la chaire pontificale, dont les fragments se voient encore dans le cloître, ne différait guère de ce type, sauf un dossier. On lisait l'inscription suivante en vers léonins :


HAEC EST PAPALIS SEDES ET PONTIFICALIS PRAESIDET ET CHRISTI DE IVRE VICARIVS ISTI ET QVIA IVREDATVR SEDES ROMANA VOCATVR NEC DEBET VERE NISI SOLVS PAPA SEDERE ET QVIA SVBLIMIS ALII SVBDVNTVR IN IMIS. La basilique des Saints-Xérée-et-Achillée, ancien titre de Fasciota, était le titre urbain dont dépendait le cimetière de Domitille. Il en est résulté quelques confusions qui ont fait appliquer à l'église urbaine des détails relatifs à l'église cémétériale.

Le monument le plus intéressant pour les monuments est celui qu'on conserve à Sainte-Marie-du-Transtévère ; les accoudoirs sont supportés par deux griffons ailés à têtes de lion et à cornes de chèvre. Mais il est bien aventureux de s'en remettre à des « traditions locales » pour accepter l'attribution historique de ces sortes de monuments. Heureusement, une catégorie de monuments dont le christianisme est indiscutable, nous apporte un utile supplément d'information, ce sont les sarcophages. Celui de Junius Bassus nous montre le Christ assis sur une chaire supportée par deux lions ; un sarcophage du musée du Vatican, ainsi Baronius croyait que l'homélie de saint Grégoire le Grand ; Sancti /s/ ; ud (quoniam tumlyain consistimus)... avait été prononcée à l'église urbaine, tandis qu'elle le fut au cimetière. Le commencement et la fin de cette homélie sont gravés sur la chaire pontificale dans l'église urbaine. Cette chaire fait partie d'une sorte de petit édifice à fronton dans lequel la niche sert de dossier, le siège est plein et profondément encaissé entre les accoudoirs que supportent des lions. Ce type n'est qu'une adaptation du modèle antique. La prétendue chaire de saint Grégoire, conservée dans l'église Saint-Grégoire à Rome, remplace les lions par des animaux ailés, un peu fantastiques et fort détériorés. On s'évertuait à découvrir après coup une signification symbolique à ces animaux : le lion représentait la force et la vigilance, vertus essentielles à l'évêque ; les chiens figuraient la vigilance et la fidélité, ainsi du reste.

Dans cette catégorie, un des plus intéressants est le musée de Pérouse qui offre une chaire de même modèle, très élevée et pourvue d'un suppedaneum ou marchepied encore rehaussé par un volumineux coussin. On remarquera dans ces deux derniers monuments, l'absence de dossier ; la cathedra se trouve ainsi réduite à une banquette de larges dimensions ; il est possible cependant que, soit négligence, soit inhabileté, le sculpteur se soit dispensé de figurer le dossier. La chaire conservée à Sainte-Marie-in-Cosmedin est certainement antique et offre un modèle bien complet du type que nous étudions ici. Elle est carrée, ornée sur le devant d'une dalle de porphyre, les accoudoirs sont formés de deux griffes, surmontées de têtes de lion vigoureusement taillées (fig. 2395).

Avec les Byzantins, la chaire haute, droite, anguleuse, dont on a fait usage jusqu'alors, va être remplacée par un siège qui n'a plus avec la cathedra que de lointains rapports. C'est dans les mosaïques que nous voyons ce meuble d'aspect nouveau et dont la décoration réclame toutes les richesses : soieries, métaux, gemmes et pierres précieuses.

Le monument le plus ancien et un des plus remarquables pour l'histoire de cette transformation de la chaire en trône, c'est la mosaïque de l'abside de Sainte-Pudentienne. Le Christ est assis sur un vaste siège dont les dimensions laissent loin en arrière la cathedra étriquée et même l'ample chaise curule sénatoriale. C'est bien un trône ici, et nous y voyons l'énorme coussin bouffant de chaque côté du personnage assis, qui deviendra une caractéristique de ces nouveaux sièges. Ici, le dossier ressemble assez à un vaste écran tendu d'étoffe. Ce qui est remarquable dans ce siège, c'est moins encore la richesse toute nouvelle des matériaux, l'ampleur des dimensions, le type tout nouveau, que l'intention évidente de rompre avec le type ancien, d'implanter une mode qui n'ait rien des usages du passé (fig. 2396). Outre le mérite d'art et l'intérêt qui s'attachent à la mosaïque de Sainte-Pudentienne, pour le point spécial qui fait l'objet de notre dissertation, elle prend une valeur d'originalité et d'innovation à laquelle on n'a pas jusqu'ici prêté assez d'attention. Si les chaires de marbre et de pierre nous ont été conservées en grand nombre, elles doivent moins cette heureuse fortune aux souvenirs historiques vrais ou faux qu'on leur attache qu'au faible prix qu'on peut retirer des matériaux entrés dans leur construction. Il n'en est pas ainsi pour les chaires byzantines dont le luxe éblouissant et l'énorme valeur excitaient trop de convoitises pour échapper longtemps à la destruction. Sans doute, les mosaïstes avaient beau jeu de prodiguer les richesses, au moyen de cubes de pierre ou de verre ; à supposer qu'ils aient parfois ajouté à l'éclat des meubles qu'ils copiaient, nous pouvons être certains, néanmoins, que leurs ouvrages s'en rapprochaient dans la mesure du possible. Ce que nous savons du luxe effréné employé par Justinien pour l'ornementation du mobilier de Sainte-Sophie, en particulier pour l'ambon, ne permet guère de douter que la chaire épiscopale ait été traitée avec moins de profusion.

Dans l'art byzantin antérieur à Justinien, une sorte d'incertitude comme d'une pensée qui se chercherait elle-même, affecte plutôt l'architecture que le mobilier et la décoration. Pour cette dernière, la formule est trouvée. L'application sur toute la surface de motifs ornementaux. La chaire de Sainte-Pudentienne n'est qu'un premier exemple qui sera de suite compris et imité. Sur le grand arc de Sainte-Marie-Majeure, la mosaïque nous offre un trône d'une richesse sans pareille. Voir Études. Dans cette même mosaïque, la scène de l'adoration des Mages nous montre l'enfant Jésus assis sur un trône de ce genre, moins riche mais plus large, le dossier est rouge encadré d'une bordure d'or, le coussin vert. Les pieds du siège et les disques qui les surmontent sont en or ; en avant est posé un escabeau avec perles et cabochons. Au baptistère de l'avenue, la voûte présente une série de trônes somptueux. Voir Études. Ce qui est remarquable, c'est l'abandon définitif du type et des dimensions de l'ancienne chaire à haut dossier. Le siège s'élargit outre mesure, porté par quatre pieds isolés, sur le siège un coussin dont les extrémités forment deux boules, le dossier et les accoudoirs sont de plus en plus abandonnés.

Tandis que le goût asiatique de la polychromie se naturalisait dans la décoration byzantine, les Occidentaux suivaient ce mouvement de loin, mais dans la mesure de leur moindre richesse, ils appliquaient avec bonheur le procédé d'inscriptions polychromes. On trouve dans les papiers manuscrits d'Ugonio, conservés à la bibliothèque Barberine, ce passage relatif à la basilique de Junius Bassus, plus tard Saint-André-en-Catabarbara : « Elle a une seule nef très grande, soutenue par des arcs élevés en briques. En tête, on monte au grand autel, où, derrière le presbytère, est le siège de marbre de l'évêque, tout incrusté de pierres de couleurs variées, dont le travail représente différentes figures ». Ce monument nous place à la limite des IVe et Ves, un peu plus tard, au VIe, nous voyons dans l'église du Dôme, à Parenzo, une chaire épiscopale adossée au fond de l'abside. Le dossier paraît de cette époque : ses dimensions n'ont pas dû changer, car les marqueteries de marbre qui l'encadrent sont primitives et en dessinent encore les anciens contours. Ce dossier carré est légèrement mouluré ; les accoudoirs sont composés de deux dalles moulurées en dehors, arrondies en creux à leur partie supérieure et ornées sur le devant de petits cercles en relief. Un perron de cinq marches entre deux échiffres donne accès au siège. On remarquera dans les mosaïques de nacre et de marbre qui tapissent le fond de la tribune, deux chandeliers figurés à droite et à gauche de la chaire. Un banc presbytéral l'accompagne et pourtourne la tribune ; il est précédé d'une marche, son dossier est formé de dalles de marbre d'environ 0,50 m de hauteur, couronnées d'une moulure. Aux extrémités, il se termine par deux dauphins d'un beau caractère dont la tête repose sur le sol.

À mesure qu'on s'éloigne de l'Orient et de la renaissance artistique qui souleva Rome au IVe, les monuments se font plus rares et plus simples. Un des plus remarquables par ses proportions heureuses est la chaire épiscopale conservée dans l'église de Vaison (Vaucluse). Cette église porte les traces de quatre constructions de style complètement différents. L'abside et la travée qui la précède, ainsi que les chapelles absidales, sont incontestablement les plus anciennes et remontent à l'époque mérovingienne. L'abside principale, entourée à l'extérieur d'un massif carré surmonté d'un fronton avec moulures et denticules, circulaire à l'intérieur, est couverte par une voûte en cul-de-four. Cinq arcatures supportées par des arceaux reposant sur des colonnes en marbre cipolin aux fûts antiques et dont les chapiteaux ont tous les caractères de la sculpture mérovingienne, décorent ce sanctuaire ; sous l'arcature centrale on voit en mosaïque, comme dans les anciennes basiliques, le trône de l'évêque (fig. 2397). L'autel ancien est encore debout ; c'est une grande dalle de marbre supportée par quatre colonnes ; nous avons ainsi une disposition vraiment primitive. Quant à la chaire, très simple, composée d'un banc avec accoudoirs, terminée sur le devant par deux colonnes engagées, précédée d'un escabeau, elle est d'une simplicité et d'un type primitifs, formée de dalles de marbre n'ayant pas plus de 0,50 m d'épaisseur. La hauteur du siège (0,90 m) nécessitait un escabeau.

Cette chaire de Vaison est d'une ampleur à laquelle n'atteindront plus les monuments postérieurs qui nous ont été conservés, pour le VIIe et le VIIIes. La chaire de Sainte-Cécile de Rome est du même genre ; elle ne doit guère remonter plus haut que le pape Pascal Ier, au IXe (fig. 2398).

À mesure que nous nous éloignons de l'antiquité, une particularité s'affirme, le relèvement progressif de la chaire. Dans le cimetière Ostrien et dans la catacombe de Priscille, la chaire est posée sur le sol, tout au plus si on doit recourir à un marche-pied pour l'escalader. Au Ve, nous voyons les ralhudrie qui déplaisent à certains, puis que saint Alaric refuse cette distinction. La chaire de Vaison est déjà exhaussée de trois degrés ; à Sainte-Sophie de Constantinople le trône patriarcal sous Justinien domine les sept rangs de gradins où s'asseyent les prêtres et doit avoir au moins huit ou neuf degrés ; à Grado, le perron est de six marches ; à Torcello d'une quinzaine environ. Cette chaire de Torcello clôture dignement la série des monuments caractéristiques étudiés ici. Quoi qu'incomplet, il est un des plus intéressants que nous possédions encore. Les anciens degrés ont été remplacés par des marches de bois, mais leur nombre ne devait guère s'éloigner de treize à quinze. Deux murs d'appui rampants accompagnent les chaires ; il est clair que dernièrement elles ne sont pas à leur place et qu'elles devaient se trouver en avant du siège pour soutenir un dais de marbre qui a disparu. Un évêque bénissant, vêtu du pallium, a été plus tard représenté en mosaïque au-dessus de cette chaire. L'inscription SCS ELIODORVS nous prouve que ce saint, évêque d'Altinum, au IVe, était resté titulaire de la nouvelle cathédrale (fig. 2399).

L'emploi d'un dais sur la chaire de Torcello n'a rien d'anormal. Nous en pouvons rapporter d'autres exemples. Paul Durand a signalé un exemple dans une église du Vieux Caire ; Salzenberg a pu voir pendant les nettoyages de Sainte-Sophie une mosaïque sur laquelle était représentée une chaire sous une arcade. La chaire de Grado est abritée sous un dais.


IV. Chaires voilées. — À plusieurs reprises, nous venons d'avoir occasion de mentionner des chaires renfermées de degrés près du trône. Six bancs suivent, à droite et à gauche, la circonférence de la tribune. « Je n'ose dire, écrit Piohault de Fleury, qu'ils ont absolument la forme et les dimensions primitives, parce qu'on remarque, aux abords du perron qui conduit au trône, des amorces de gradins ; mais leur nombre n'a pas dû varier. » Cet amphithéâtre, surmonté de revêtements de marbres et de mosaïques, était dominé par la chaire elle-même dont il ne nous reste que le dossier et deux colonnes. Ce dossier en marbre blanc porte une croix ornée de rinceaux et d'un médaillon central que remplit une main bénissante entre le soleil et la lune. Au-dessus des bras de la croix deux rosaces, au-dessous deux palmes inclinées, dans la partie supérieure une frise de rinceaux. Cette dalle est accompagnée de deux colonnes d'un marbre blanc, veiné de légères teintes grises, avec chapiteaux corinthiens à feuilles d'acanthe fortement recourbées. On comprend qu'elles étaient précouvertes d'une draperie. Un célèbre sarcophage, conservé au musée de Latran, présente un important développement théologique. Nous n'avons à en retenir ici que deux groupes. Dans le registre supérieur, les trois personnes divines prennent part à la création de l'homme (fig. 2100) ; dans le registre inférieur, la Vierge Marie reçoit les Mages. Dans ces deux scènes on voit l'emploi de la chaire. Dieu le Père et Marie sont tous deux assis sur la cathedra, mais celle de Dieu le Père est seule voilée. Cette distinction s'explique parce que le voile était une marque d'honneur réservée au seul siège de l'évêque, chef de la hiérarchie. Ce n'était pas chose sans exemple alors de comparer la dignité et le rôle présidentiel de l'évêque dans l'assemblée des fidèles avec le rôle central attribué à Dieu le Père dans la Trinité'. On lit dans l'épître de saint Ignace aux Magnésiens : « Je vous exhorte à faire toutes choses dans la ressemblance de Dieu, que l'évêque présidant tienne la place de Dieu ». Cette invitation n'est pas isolée ni la comparaison qu'elle renferme ; on la retrouve plusieurs fois dans la littérature apostolique et jusqu'au IVe, où elle reparaît dans les Constitutions apostoliques (I, II, c. xxvi, XXVIII, XXX). La sede lintea est donc bien l'insigne distinctif de la chaire épiscopale dans laquelle.

Sur le sarcophage du Latran, Dieu le Père est assis. Le diacre Pontien, biographe de saint Cyprien, fait mention du sedile linteo tecliun comme caractère distinctif de la chaire épiscopale, et Pacien de Barcelone, faisant allusion à l'époque du schisme novatien contre le pape Corneille, désigne également la chaire épiscopale par ces mots : sedes lintea. Ces témoignages concordent ; mais ils ne disent aucunement que cette caractéristique fut générale et obligatoire. Nous avons signalé sur tel sarcophage la Vierge Marie et l'enfant recevant l'hommage des trois rois sur une chaire drapée ; nous pouvons de même mentionner des chaires épiscopales, telle que sur le graffite trouvé auprès du mausolée de Sainte-Hélène où il n'y a nulle trace de voile ou de tenture. Un monument assez curieux est un peigne trouvé à Chiusi (voir Dictionnaire, t. I, col. 900, fig. 214) et pouvant dater du IVe ou du Ve à ses débuts. On y voit représentée sur une des faces une chaire épiscopale entre deux agneaux.

Cette chaire est entièrement voilée, et sur le siège repose le livre des Écritures. C'est le symbole du troupeau mystique des fidèles s'appliquant à connaître et à pratiquer la loi divine ; au revers, les deux agneaux reçoivent leur récompense céleste, ce n'est plus la chaire épiscopale et son enseignement, mais la couronne qui leur est offerte.

Il n'est pas question ici du trône et de l'Etimasia que nous voyons sur le sarcophage de Tusculum, et la mosaïque de Ravenne.

L'usage de draper la chaire épiscopale s'est maintenu et nous pouvons l'induire, à défaut de tout indice positif, lors que le trône de l'évêque est d'une nudité absolue, comme c'est le cas à Sainte-Agnès-hors-les-Murs, ou à Sainte-Cécile de Rome.

V. CHAIRE DE SAINT PIERRE. — La fête de la Chaire de saint Pierre fera l'objet d'une étude séparée, nous ne nous occuperons ici que du monument. En 1867, à l'occasion du dix-huitième centenaire des apôtres Pierre et Paul, on ouvrit le reliquaire de bronze exécuté sous le pontificat d'Alexandre VII et la chaire épiscopale qu'il renfermait fut exposée publiquement.

Les attestations textuelles relatives à cette chaire sont nombreuses et anciennes. Elles forment une chaîne ininterrompue. À la fin du Ve ou au début du VIe, Ennodius de Pavie met dans la bouche de Rome même ces paroles : Ecce nunc ad gestatoriam sellam apostolicae confessionis iida mittiinl liminacandidalos ; et ubcrihus, gaudio exaciorc, fletibus collala Dei beneficia dona geminaniur ; ainsi c'était alors l'usage pour les néophytes, vêtus de la robe blanche, de se rendre de la piscine, iida limina, à la gestatoria sella apostolicae confessionis. Qu'y venaient-ils faire ? Ennodius nous l'apprend quand il parle du double don céleste répandu sur les néophytes devant la sella apostolica : et ubcrihus, gaudio exaclore, fletibus collala Dei beneficia dona geminunlnr, allusion suffisamment claire à la confirmation qui succédait au baptême. Les néophytes, au sortir de la piscine, étaient donc amenés devant le pape qui leur administrait la confirmation devant le siège de Pierre conservé alors dans le baptistère, ainsi qu'on peut l'induire d'une épigramme conservée dans le sylloge épigraphique de Verdun, avec cette mention : ubi pontifex consignabal.


ISTIC INSONTES COELESTI FLVMINE LOTAS PASTORIS SVMWll DEXTERA SIGNAT OVES


HVC VNDIS GENERATE VENI QVO SANCTVS AD


IVNVM I SPIRITVS VTCAPIAS TE SVA DONA VOCAT.

La présence de la chaire de saint Pierre au baptistère du Vatican se trouve confirmée par l'inscription damasienne de ce baptistère élevé par Damase dans la seconde moitié du IVe.


VNA PETRI SEDES VNVWI VERVMQVE LAVACRVWL

lisons-nous dans l'inscription '. Une fois connu, le fait j de la présence de cette inscription au fronton du bap- ! tistère, l'allusion devient si évidente qu'on ne peut s'y ; dérober. D'ailleurs les témoignages se multiplient.

L'éloge funèbre du pape Sirice, successeur immédiat \ de Damase, nous apprend que « :


FONTE SACRO MAGNVS MERVIT SEDERE SA- '

ainsi donc l'emplacement ordinaire de la chaire épiscopale était, nous l'avons vu, dans l'abside de la basi- [ ' A, Aiicajanus (= J. IMarotti), De cathedra romana S. Pelri principis apostolorum onUio, in-4o, Romse, 1791 ; ' S. de Canzano, De cathedra romana b. Pétri principis apo- ' stolorum oratio, in-4°, Roma ?,ls67 ; L. Caraceiolo,De cathedra romana b. Pétri apostolorum principis oratio, iii-4 », Roma ;, ( 1S70 ; et quelques autres écrits de même valeur ne se rap-, portant à notre sujet que par l'apparence ; on ne trouve guère dans les écrits de ce genre que des considérations théologiques sur la primatie romaine. On consultera utilement : De Rossi, La cattedra di S. Pielro net Vaticano e qiiella del cimitero Ostriano, dans Bull, di archeol. crist., 1S67, p. 33-46 ; Stevenson, dans F.-X. Kraus, Realencyklopàdie dcr cliristliclien Alterthiimer, Freiburg-ini-Br., 1886, t. ii, p. 156-161 ; S. Sanguinetti, De sede romana beati Pétri principis apostolorum, commentcu-ius liistorico-criticus, in-S^, Roms, 1867 ; A.-S. Rames, Saint Peter in Rome and his tomb on the Vatican hill, in-S^ London, 1900, p. 35, 55, 7y-82 ; Smith and Cheetham, ZJic/ionary o/ Christian antiquities. 1880. t. ii, p. 1625-1627 ; A. de Waal, Chair o] S. Peter, dans The catliolic Encyclopedia, 1908, t. il, p. 553-554. Parmi les ou\Tages anciens, Fr. Phœbcus. Dissertatio de identitate cathedrœ S. Pétri, in-8^, Rom :e, 1666, èdit. Picralesi, Roma, 1886 ; Torrigio, Grotte vaticane, Roma, 1788 ; Cancellieri, De secretariis basilicœ Valicaniv, in-4« , Rounu li que ; mais depuis Damase la cathedra à laquelle l'évé que de Rome devait son titre de sacerdos magnas se trouvait au fonte sacro.

Cette localisation se trouve contemporaine de l'écrit de saint Optât de Milève contre les donatistes '. Optât oppose aux schismatiques qui se vantaient d'avoir dans Rome un évê que de leur secte S la suite des pontifes romains se succédant sur la même chaire ; il ajoute : deni que si Macrobio dicalur, ubi illic sedea luinvjuid polcst dicerc in ccUhcdra Pctri ? quam nescio si vel oculis novil, et ad cujus nienwriam non accedit quasi schisnudicus '. Au temps de Damase et de Sirice c'était donc sur la chaire même de saint Pierre que siégeaient les papes ; on la pouvait voir de ses yeux en se rendant ad Pelri mcmoriarn ; ainsi au IVe, personne ne mettait en doute que la chaire du pape Sirice au fonte sacro était la chaire même qui avait servi à l'apôtre.

LTne semblable conviction pour être ainsi affirmée dans une vive polémi que devait être bien générale et bien profonde alors : ajoutons qu'elle ne pouvait être récente sous peine de provoquer le démenti. Avant que Damase eût déposé la chaire dans le baptistère construit par ses soins, celle-ci devait se trouver soit dans la crypte même de la sépulture de saint Pierre, soit dans la basili que constantinienne depuis le temps de la paix de l'Église. A l'épo que des persécutions nous rencontrons dans le Carmen adi'crsus Marcionem, attribué à tort à Tertullien, mais appartenant au IIIe, ce disti que '° :

Hac cathedra, Petrus qiiu scileral ipse, locatum Alaxima Roma Linum primum considère fussit, et l'auteur poursuit la série des successeurs de Pierre sur cette chaire. Ces mots hac cathedra Petrus qua sedcral ipse, dans leur sens naturel, désignent la chaire même de l'apôtre. C'est ce sens que favorisent plusieurs témoignages fort anciens. Après le martyre du pape Fabien, saint Cyprien s'exprime ainsi : cuni locus Fabiani, id est locus Pelri el gradus calhedne sacerdotulis vacaret ». Un demi-siècle plus tôt, Tertullien écrivait cette phrase célèbre : Percurre ecclesias aposlûlicas, apud quas ipsse adhuc calhcdrœ apostolorum suis locis prœsidenl.Si Ilcdiœ adjaccs, habes Ronvun '-. Par cathedrœ ce sont bien les Églises, mais en même temps le souvenir matériel des chaires que Tertullien veut marquer ici. Nous savons d'ailleurs par un témoignage étranger que l'ÉgUse de Jérusalem conservait l'ipsa cathedra de l'apôtre Jacques « ; l'Église d'Alexandrie conservait à son tour l'ipsa cathedra de l'évangéliste Marc » ; l'Église de Rome, d'après les textes rapportés ci-dessus conservait Vipsa cathedra de saint Pierre. Manifestement Tertullien attactiait la valeur d'une attestation positive et histori que à la possession par une Église de la chaire de son fondateur. Nous pouvons ainsi, à l'aide de textes autlientiques, offrir une suite de témoignages parfaitement cohérents, une chaîne continue depuis le IIe jusqu'au Ve, grâce à laquelle nous savons que l'Église de Rome était en possession de la chaire de l'apôtre qui, au Ve, se trouvait au baptistère du Vatican. Au cours du moyen âge, nous n'avons que des mentions incidentes de la chaire, particulièrement à propos de l'intronisation des papes et dans les livres liturgiques. Nous savons qu'on avait coutume d'y introniser les papes ^ et une bulle de Nicolas III nous apprend qu'il était d'usage de transporter la chaire au maitrc-autcl sur les épau les des chanoines le jour et le nom du signataire de la mosaï que, c'est un travail du IVe ; or, le siège n'offre ici aucun rapport avec celui conservé au Vatican, c'est une chaire sans dossier et pleine, une sorte d'escabeau massif (fig. 2401).

La description de la chaire du Vatican est donnée à l'article Chaipe de saint Pierre (fête), cf. col. S.ï.

Nous nous contenterons de dire que l'ensemble de cette description ne permet pas de soutenir l'identité du siège conservé au Vatican avec la chaire de saint Pierre, vénérée et conservée dès les premiers sièc les chrétiens. La décoration en arcatures est radicalement incompatible avec un monument du Ier siècle, tel qu'une chaise curule sénatoriale. Mais toute cette décoration, on l'a remarqué', est appliquée, superposée au 0 cadre primitif ». Rien de plus naturel, à partir du Ve ou du VIe, de voir les fidè les faire usage de bijoux ou t l'objets d'art portant des reMAXIMVS FE C'iT CVM SVIS de' la fête du 22 février. Le rite indiqué par cette bulle devait lui être assez antérieur. Les historiens de la basiUque Vaticane rapportent que la chaire fut transférée d'un oratoire dans un autre, jusqu'au jour où Alexandre VII la fit enfermer dans une enveloppe de bronze.

La légende qui prétend taire de la chaire de saint Pierre, le siège sénatorial de Pudens, est absolument dé pour\T.ie de tout commencement de preuve ; elle a même contre elle la forme, la matière et la décoration du monument qui ne peuvent en auc une façon être reportées au temps de Claude et imputées à un sénateur. Le ms. V« (/e. S40T, p. 82, contient un dessin d'après une niosa'i que conservée à Sainte-Pudentienne (litulus Pudfnlis) dans une chapelle et détruite en l'année 1.595. C'était un ou\Tage du IVe dans lequel on voyait saint Pierre assis sur sa cathedra et distribuant la doctrine aux brebis : in œde sacra S. Padcnlianœ ad radiées Viminalis prope Exquilias est sacellum, in oiw S. Petrus diciiiir... célébrasse, etc. Exstat in eo sacello hujus rei monumenliini ex opère mtisivo jaclum cum inscriptione ad/ecta MAXIMVS FECITCVM SVIS^. Autant qu'on en peut juger d'après le croquis de Ciacconio présentations païennes, dont le sens est devenu lettre morte, pour les faire servir ou les transformer en objets chrétiens. Diptyques, couvertures d'évangéliaires, ornements de crucifix ou de reliquaires sont ainsi démarqués et adaptés à une destination nouvelle. Rien de pareil ne pouvait se faire pendant les trois premiers sièc les, alors que les apologistes menaient le combat contre les turpitu des de l'Olympe païen, que Clément d'Alexandrie interdisait aux fidè les le port de tels et tels symbo les. C'est au point que dans les catacombes, avant d'utiliser un sarcophage, un marbre représentant des figures païennes, on prend soin de les marteler : le mythe d'Hercule est dans ce cas. L'utilisation des plaques carrées nous indi que donc pour la décoration de la cathedra une épo que postérieure à la paix de l'Église.

C'est donc le « cadre » de chêne qui serait primitif ; le revêtement d'acacia et les appliques seraient sans autre relation avec la chaire que celle d'une décoration tardive. Par ailleurs, nous savons que l'usage se conserva pendant des sièc les de procéder à l'intronisation des papes sur la chaire même de saint Pierre et de célébrer le 22 du mois de février une fête solennelle à l'occasion de laquelle le pape faisait usage de la chaire. Il est aise de comprendre combien il est improbable, pour ne pas dire impossible, qu'une substitution d'un siège nouveau ait eu lieu alors que ces cérémonies consacraient périodiquement le siège histori que. Des réparations, des restaurations s'imposaient sans doute, mais le « cadre » subsistait sous le revêtement plus ou moins riche et bizarre qu'on lui appliquait. Ennodius nous apprend que la chaire vénérée, conservée au baptistère, était une sella fjestatoria, par conséquent un siège de bois et portatif, et la chaire du Vatican satisfait à ces deux conditions. Nous n'avons pas sans doute dans ces remarques et ces faits une preuve matérielle de ridentihcation du siège actuel avec la chaire primitive, mais les meilleures probabilités en faveur de cette identilication.

Nous n'avons pas à aborder ici la question des deux fêtes de la cathedra Pelri au 18 janvier et au 22 février. Toutefois, nous devons remarquer que la chaire un peu rudimentaire conservée dans le dessin de Ciacconio, d'après la mosaï que de Sainte-Pudcntienne. n'est pas sans offrir quel que rapport avec une autre chaire de saint Pierre, dont J.-B. De Rossi déterminait le site dans le cimetière Ostrien. Là, sur la voie Nomentane, près de la catacombe de Sainte-Agnès,.se serait trouvé la sc des ubi prias sedit S. Pelrus '. Voici en quelques mots les arguments présentés. Au VIIe, l'abbé Jean, chargé de porter à la reine Théodelinde des fio les d'huile sainte, écrit sur l'une d'el les • : Oleo de sede ubi prias scdil sanctus Pctnis. D'après la topographie suivie dans le catalogue des fio les, il ne saurait être question ici de la chaire du baiitistère du Vatican ; de plus, le mot prias impli que clairement la mention d'une première chaire et l'existence d'une deuxième, auxquel les se rapporteraient les deux fêtes. Cette première chaire se trouvait située dans le secteur qui sépare la voie Nomentane de la voie Salaire neuve, dans la direction du cimetière Ostrien que certains documents nomment : ufci /V(/'ii6bajilizabal, certains autres : ad nymphas S. Pclri et fuiiiis S. Pctri. Dans les souterrains où nous localisons ce cimetière, Bosio avait remar que une spacieuse trib une ornée de stucs à feuillages et d'une inscription en lettres rouges, indi ces d'archaïsme.

Cette question semblait devoir rester du domaine exclusif de la discussion conjecturale, lorsqu'en 1857 une fouille amena la découverte d'une crypte pourvue d'une abside et en 1876, dans cette même abside, jadis visitée par Bosio, Mariano Armellini découvrit à grand-peine ces mots : « SANC PETRAS ». Saint Pierre aurait donc donné ses instructions en ce lieu ; il y aurait établi sa chaire. Ce n'est là qu'un indice, mais il a son prix ; il suffit de l'avoir rappelé. Voir Ostianum. Quant à faire de la crypte qui contenait l'inscription et de la chaire en tuf qui s'y trouvait des monuments contemporains de l'apôtre, on n'y peut songer. La crypte est d'époque postérieure et la chaire, si elle eût été celle de saint Pierre, eût obtenu une place d'honneur au lieu d'être reléguée sur un côté. Tout ce qu'on peut dire c'est que l'apôtre a dû baptiser et prêcher en cet endroit, dans une villa appartenant à la « gens Ostoria » ; si, au VIe, le prêtre Jean pensa voir en ces parages une chaire de saint Pierre, c'est qu'il s'en tint sans plus y regarder, aux affirmations qui lui parurent suffisamment fondées par le souvenir de l'apôtre persistant dans ces lieux.

Les représentations de la chaire de saint Pierre sont très anciennes, et elles entrent parfois dans une composition symbolique aussi ingénieuse que grossièrement figurée. Nous avons donné au mot Calicula (voir fig. 1920) un tonde de coupe venant des catacombes et représentant un homme et une femme faisant le geste d'orants. À côté d'eux une cathedra surmontée du chrisme est adossée à la roche d'où s'écoule l'eau vive. On sait que le symbolisme primitif aimait à rapprocher Moïse frappant le rocher du personnage de saint Pierre auquel on prêtait le même geste, allusion à ce nom de pierre qui, par un heureux calembour, évoquait l'idée de l'inébranlable solidité du siège de l'apôtre : « Sic necati que ecclesiastici primalus cathedra sibi est tradita, ut perpétua sit soliditate fundata », et saint Jérôme écrivait à Marcella : « super illam petram œdificavit ecclesiam scio ». C'est le commentaire graphique de cette croyance qu'on exprimait en figurant la chaire surmontée du monogramme du Christ adossée au rocher. Celui-ci, dans le fond de coupe dont nous parlons, est de couleur verdâtre ; au sommet pousse un arbre plein de fruits, sur le flanc coule à flots une source. Pour tous ceux qui avaient quelque connaissance des Livres saints, cette pierre inébranlable c'était le Christ lui-même, fondement de l'Église, et à ceux qui n'auraient pas été familiers avec le symbolisme, on expliquait que « sicul in deserto dominico silenti populo aqua fluxit, ita universo mundo perfluenti ariditate lassato de ore Petri [ons salutiferæ confessionis emersit ». Cette source s'écoule ainsi du rocher et de la chaire elle-même et devient, grâce à la chaire bâtie sur le roc, la source du baptême : « Natalis fons, unde aquæ cunctæ procedant... et puri lati capitis incorrupti manant ».

Un fond de coupe conservé au British Muséum a été classé à tort parmi ceux qui nous montrent la chaire adossée au rocher d'où sort la source de Moïse (fig. 2402).

Nous ne pouvons malheureusement attendre aucun éclaircissement pour le type de la chaire primitive de saint Pierre de deux monuments anciens qui représentent cet apôtre : une statue de bronze vénérée depuis des siècles dans la basilique vaticane et dont le siège en marbre est d'époque moderne ; une autre statue en marbre polychrome, conservée dans les cryptes vaticanes, sous le n° 16. Ce dernier monument est une ancienne statue classique, pouvant remonter jusqu'au IIIe, qui aura pu devenir au IVe statue officielle du prince des apôtres ; le siège est très fruste et laisse deviner, sous les peintures, la forme des chaires antiques avec grilles de lion.

Nous ne ferons pas plus d'attention à un monument qualifié de cathedra di san Pietro conservé à Venise, dans l'église de San Pietro a Castello, entre le deuxième et le troisième autel. C'est un assemblage de marbres qu'on a trouvé ingénieux de compléter au moyen d'une stèle funéraire du XIIe empruntée à quelque cimetière musulman et portant une inscription coufique formée de quelques versets du Coran.


VI. Chaire de saint Hippolyte. — En 1551, on trouva près de la basilique de Saint-Laurent-hors-les-Murs une statue représentant un homme assis dont l'attribution ne saurait être douteuse un seul instant, malgré l'état pitoyable de conservation du monument (fig. 2403). En effet, la tête, les bras, les mains, une partie de la poitrine et du dos manquaient ; la restauration qu'on fit de ces parties est médiocre, notamment la tête. Mais ce qui était plus précieux que tout, la chaire avec les inscriptions, était conservée. On put ainsi identifier à coup sûr le personnage représenté, c'était saint Hippolyte, évêque de Porto, auteur remarquable par l'étendue de ses connaissances et dont les bibliothèques commencent seulement de nos jours à livrer l'œuvre de plus en plus vaste, à tel point qu'on a pu la comparer, d'après ce qu'on en prévoit, à l'œuvre d'Origène. Hippolyte joua, en son temps, un rôle considérable et jouit d'une notoriété considérable ; un instant en lutte ouverte avec l'évêque de Rome, il fut antipape, se ressaisit, rentra dans l'orthodoxie et finit sa vie par le martyre. Son activité littéraire nous est témoignée par la liste de ses écrits gravée sur la chaire de marbre dans laquelle il est assis. Parmi ces travaux d'érudition il se trouva amené à étudier une question brûlante en son temps : la fixation de la date de la fête de Pâques. Voir Comput. Pour résoudre ce problème qui renouvelait chaque année le dissentiment entre les différentes observances pascales, il composa un calendrier calculé d'après un cycle de 16 ans, dont le retour périodique devait, il s'en flattait du moins, amener un accord général. C'est ce calendrier pascal, calculé sous le règne d'Alexandre Sévère, qui fut gravé sur la deuxième face latérale du siège d'Hippolyte. De ces deux inscriptions, le catalogue et le calendrier, nous n'avons pas à nous occuper à cette place, mais de la seule statue.

Il est d'usage d'admettre, comme un lieu commun, que cette statue provient de quelque atelier païen et qu'on lui a attribué dans la suite la représentation sous laquelle elle est aujourd'hui connue. Nous avions nous-même adopté cette opinion qui, en définitive, ne repose sur rien. Si la statue est sortie d'un atelier chrétien ou d'une officine païenne, nous n'avons aucun moyen de le savoir ; si elle fut d'abord iconique ou si on lui imposa gratuitement la fonction de représenter un docteur chrétien, nous l'ignorons absolument. Si elle offrait les traits de saint Hippolyte, d'un rhéteur, d'un philosophe ou même d'un modèle d'atelier, si elle fut baptisée par le pape Damase au moment où celui-ci aurait eu besoin d'une statue à l'époque où il décorait magnifiquement la crypte de Saint-Hippolyte, personne ne nous l'apprendra jamais. La seule vraisemblance qu'on puisse faire valoir en faveur d'un changement de destination imposé à la statue, se trouve dans le fait de la cassure de la tête et des mains. L'antiquité avait coutume de faire succéder les têtes d'empereurs ou de personnages consulaires sur une même statue à mesure que les hasards et les surprises des révolutions et des disgrâces amenaient au pouvoir des hommes nouveaux. Une opération de cette nature a pu être infligée à notre statue. On substitua à un visage décidément trop caractérisé et trop connu pour permettre l'illusion, un visage quelconque pouvant, sans inconvénient, figurer Hippolyte ; quant aux mains, si ce n'est pas leur fragilité qui les a fait briser, c'est peut-être la présence d'anneaux que les Romains aimaient à porter en grand nombre et qui eussent choqué aux doigts d'un évêque. Malgré cela, nous doutons que si cette statue, qui est incontestablement du IIe, avait attendu la fin du IVe, le pontificat de Damase, pour recevoir des inscriptions (à supposer qu'on se fût déterminé à en faire Hippolyte de Porto) on eût songé alors à y graver le calendrier d'Hippolyte, depuis longtemps délaissé pour d'autres computs et que, le gravant en grec, on le pût faire sans faute. Nous inclinons donc à croire que l'attribution de la statue est contemporaine ou très peu postérieure au troisième ou au quatrième decennium du IIIe ; Winckelmann se prononce pour le premier tiers du IIe.

Déposée jadis au Vatican, cette statue orne maintenant l'extrémité de la principale galerie du musée de Latran. Elle est d'un style large et souple, la draperie, très ample, dessine assez agréablement les grandes lignes du corps. La chaire est un large siège à dossier arrondi, dont les accoudoirs se terminent par des têtes de lions d'un beau caractère, que soutiennent dans le bas les grilles ordinaires.

La statue est en marbre grec d'un grain très fin. Ses dimensions sont les suivantes : hauteur jusqu'à la brisure, côté gauche 0,81, côté droit 0,94 ; jusqu'au rebord du siège 0,625 ; jusqu'au genou droit (sans la base) 0,55 ; hauteur de la base, par devant 0,20, le siège est élevé de 0,40. La largeur complète de la base est, par devant 0,78, par derrière 0,58 ; la longueur 1,12.


VII. Chaire de saint Marc. — Nous avons dit ce que l'histoire authentique permet de savoir, touchant l'apostolat de l'évangéliste saint Marc à Alexandrie. C'est de cette ville que provient, dit-on, une chaire d'albâtre, conservée à Venise, dans la basilique de Saint-Marc. Ce monument a une longue histoire. On racontait que les fidèles d'Alexandrie murmuraient parce que leur évêque Pierre refusait de s'asseoir dans la chaire, mais s'asseyait seulement sur le socle qui la portait ; Pierre, apprenant ce mécontentement, déclara qu'il y apercevait une lumière divine qui le retenait de crainte. Les actes du martyre de cet évêque nous apprennent qu'on lui trancha la tête. Les fidèles la rapprochèrent du tronc, enveloppèrent ces restes et les rapportèrent dans la ville. Posthæc igitur orla est inter eos non parva contentio ; quidam enim sacralissimos artus in ecclesiam quam ipse œdificaverat, ubi et ipse requiescit, adveclare satanebant ; alii autem ad sanctuarium evangelistæ : ibi et martyrii metam complevit, deferre nitebantur. Pendant cette contestation et lorsqu'on va en venir aux mains, un groupe s'empare des restes et les transporte dans l'église de la Vierge ; on pose le corps sur sa propre chaire et on l'ensevelit ainsi. Voici donc la chaire du fondateur de l'Église d'Alexandrie à l'abri des indiscrétions. Une série de témoignages éclaire ensuite l'histoire de cette chaire et permet de remonter jusqu'au VIe. Le plus important est celui d'un doge célèbre, André Dandolo, vers 1350. Il nous dit : Detulit et secum (Heraclius) de Alexandria cathedram in qua B. Marcus evangelista in eadem urbe pontificatum tenuit, quæ sub sequenti patriarcha (sub Primigenio, successore Cypriani) Venetiis delata est. Le nom de Venise ne doit pas être pris trop à la lettre en cet endroit, et la même chronique nous en avertit suffisamment quand, après avoir raconté comment Primigenius fut établi par le pape sur le siège de Grado et comment il se plaignit à l'empereur de l'oppression des Longobards, elle ajoute : Tunc piissimus imperator ci auri et argenti plus remisit quam perdiderat, et insuper sedem beatissimi Marci evangelistæ ob confirmationem dictæ metropolis direxit, quam ab Alexandrina Constantinopolim secum duxerat.

D'autres chroniques beaucoup plus anciennes s'accordent avec Dandolo pour la substance du fait, mais en le défigurant par des anachronismes et par une étrange confusion de noms et de personnages. Au reste, écrit M. Le Hir, la cause de cette confusion n'est pas difficile à démêler. L'origine en est dans la rivalité qui exista assez longtemps entre l'ancienne Aquilée et la nouvelle, fondée par des réfugiés de l'ancienne dans l'île de Grado. Le schisme des évêques d'Aquilée avait obligé le pape Honorius à en transférer les prérogatives à Grado, vers le temps où l'Égypte tombait sous le joug des musulmans. Pour conserver au moins le souvenir du patriarcat d'Alexandrie, le pape jugea à propos d'en conférer le titre à quel que siège épiscopal plus étroitement uni à celui de saint Marc. Son choix devait tomber sur Aquilée qui se glorifiait d'avoir reçu la foi de la bouche de l'évangéliste. Mais son attachement à l'hérésie l'en rendant indigne, ce nouvel honneur fut conféré aux habitants de Grado. Quand, plus tard, ceux d'Aquilée rentrèrent dans l'obéissance et dans l'unité de l'Église, ils se souvinrent qu'ils avaient été déshérités. Mais ils tinrent au moins à l'honneur d'avoir joui pendant quelque temps des privilèges dont ils se voyaient privés. Ils renversèrent l'histoire et confondirent les faits afin d'en pouvoir conclure que leur Église avait possédé pendant quelque temps le titre, les honneurs et la propre chaire du premier siège patriarcal de l'Orient. Il est pourtant digne de remarque qu'au milieu de ces dates fausses et contradictoires, les chroniqueurs restent fidèles à attribuer à Héraclius le don fait à leur pays, de cette relique.

Il n'y a pas le même accord sur le nom du prince qui l'avait d'abord transférée d'Alexandrie à Constantinople. Volontiers, les vieilles chroniques en font honneur à Hélène, mère de Constantin. Mais indépendamment même des autorités plus graves qui le combattent, ce sentiment se détruit assez par lui-même. L'enlèvement d'un meuble liturgique si vénéré aurait excité sous Constantin des réclamations et des murmures dont il faudrait s'attendre à trouver l'écho dans l'histoire. Trois siècles plus tard, l'insécurité produite par les invasions des Perses et des Arabes, la lassitude causée par les luttes monophysites rendaient plus facile le transport à Constantinople des plus illustres reliques de l'Asie et de l'Afrique. Les circonstances historiques favorisent donc le récit présenté par Dandolo. La chaire de saint Marc, à une époque contemporaine des premiers progrès de l'islamisme, aurait donc été transférée d'Alexandrie à Constantinople et de là à Grado. Ce fait une fois établi et accepté, il ne subsiste aucune difficulté à prouver l'identité du monument, aujourd'hui déposé à Saint-Marc avec celui dont Héraclius fit don au patriarche Primigenius. On sait que cette chaire s'est conservée à Grado jusqu'au vers la fin du XVe ou le commencement du XVIe, puisqu'un jurisconsulte de cette époque, Giovanni Candido, affirme l'avoir vue à Grado : Vidimus illam cathedram S. Marci Alexandrinam in sacrario Gradensi, laceram, eburneam. Ce revêtement d'ivoire, mentionné également par plusieurs écrivains antérieurs, est trop caractéristique pour que le monument ait couru le risque d'être confondu avec d'autres pendant tout le temps qu'il en conserva des traces. Ces traces ont disparu depuis : mais l'identité de la chaire de Grado, avec celle qu'on conserve à Venise, paraît, néanmoins, véritable. Cette dernière est bien la même dont Stringa affirme qu'elle portait à Grado ce revêtement d'ivoire, et qu'elle y avait été vue par Candido. Il est vrai qu'on ne peut assigner la date précise de sa translation à Venise ; mais on sait, pourtant, que ce fut avant l'année 1534. Ce fut, en effet, en cette année qu'on la retira du maître-autel de l'église de Saint-Marc, où les Vénitiens l'avaient exposée d'abord, pour la placer dans la chapelle du baptistère. Elle avait occupé jusqu'alors un lieu honorable derrière l'autel, on la relégua ensuite près de la porte d'où elle a été transportée au trésor des reliques.

Au-delà du VIe, l'obscurité se fait très profonde sur la relique ; à l'exception du témoignage bien fragile des Acta de saint Pierre d'Alexandrie, on ne sait absolument rien qui mérite d'être pris en considération. L'authenticité du monument se fonde donc sur le récit de Dandolo. Mais ce témoignage n'est pas seul. Il faut en venir maintenant à la description de la chaire elle-même.

Celle-ci repose sur un piédestal moderne en pierre d'Istrie, étranger au monument. La chaire se compose de deux pièces de marbre ; un bloc d'albâtre égyptien évidé formant siège, dossier et accoudoirs ; au sommet du dossier un médaillon rapporté après coup. L'évidement de la chaire a été pratiqué non sans habileté ; le dossier est un peu arrondi pour encadrer le dos, les parois latérales présentent une légère courbure. Le P. Secchi, A. Le Hir, Rohault de Fleury sont d'accord pour conjecturer que la chaire primitive n'avait ni les sculptures ni l'appendice qui lui ont été imposés dans la suite. Le croquis proposé par Rohault de Fleury, de l'état primitif, est tout à fait recevable (fig. 2404, 2405).

La décoration est des moins séduisantes, elle s'inspire des visions de l'Apocalypse. Tout d'abord, le médaillon rapporté contient sur ses deux faces une croix surmontée d'une boule, ornée de bâtons rompus et accostée de deux saints portant des livres ; on a cru y voir, sur de vagues indices, les évangélistes Marc et Mathieu. Au-dessous du médaillon, dans le fond du dossier, un agneau est figuré au pied d'un arbre couvert de branches et de feuilles, croissant sur la colline, d'où s'échappent les quatre fleuves mystiques. C'est l'arbre dont il est dit : Vincenii dabo edere de ligno vitae, quod est in paradiso Dei mei.

Les autres faces sont ornées de symboles. Celle de droite représente saint Mathieu dans l'appareil des chérubins, avec six ailes, sur un semis d'étoiles ; audessus de lui, deux anges sonnent de la trompe, audessous un loculus destiné sans doute à contenir des reliques a été pratiqué, il est accosté de deux palmiers. Au revers du dossier, deux autres symboles du tétramorphe : l'aigle et le lion sous le croissant armé d'étoiles, au-dessus des palmiers et du loculus. Sur la face de gauche, le bœuf d'après le même type décoratif. Dans les tympans, au-dessus des accoudoirs, cinq torches allumées dont le sens est loin d'être clair. Sur le devant du siège, un panneau rempli de lignes en zigzag et une inscription passablement énigmatique.

Cette inscription ne fut remarquée qu'en 1830, elle sortit pour ainsi dire de la pierre sous la brosse du sacristain. Cathedra Marci (qui) evangelizavit Dominum, et ascendit e Roma.

Telle est la transcription et la traduction de A. Le Hir ; celle de Barges s'en éloigne peu : Cathedra Marci, qui evangelium stabilivit Alexandriæ. Nous n'avons pas à prendre parti dans cette question d'épigraphie sémitique ; nous nous bornons à présenter deux traductions que la science et la probité de leurs auteurs rendent crédibles.

Une première explication la présenta comme un texte en caractères longobards, dont la lecture expliqua tels événements locaux relatifs aux règnes de Frédéric Barberousse. On y revint cependant et on obtint un résultat assez différent. Cette inscription fut étudiée avec une érudition débordante par le P. Secchi, dont les conclusions furent discutées et partiellement inégalement probables ; c'est ainsi que A. Le Hir fait remonter jusqu'au Ve cette inscription que Barges retarde jusqu'au XIVe.

De tout ce que nous avons vu jusqu'ici, la forme et la matière de la chaire, l'ornementation, l'inscription, nous ne pouvons tirer que des vraisemblances, des probabilités. L'emploi du tétramorphe n'est guère antérieur au Ve ; le P. Garrucci propose de descendre jusqu'au VIIe ; c'est également la date à laquelle nous nous arrêterions le plus volontiers.


VIII. Chaires historiques. — On conserve, dans l'église de Saint-Grégoire, à Rome, une chaire qu'on attribue au pape Grégoire Ier. C'est un monument d'époque païenne que nul indice, nul document recevable permet de maintenir à ce saint personnage de préférence à tout autre ; sa décoration peut remonter vers le début de notre ère.

On n'a pas de meilleures raisons à faire valoir pour maintenir l'attribution au pape Étienne, martyr en 257, d'une chaire enlevée de la Plautonia ad catacumbas et transportée en 1700 dans l'église Saint-Étienne, à Pise ; il ne reste que le siège — le dossier et le soubassement ont disparu.

On attribue à saint Silvestre une chaire conservée dans le cloître du Latran ; à saint Augustin, la chaire de Sainte-Marie-in-Cosmedin ; à saint Ambroise, celle qu'on montre dans la basilique de ce nom, à Milan. Il va sans dire que ces attributions sont dénuées de preuves historiques, les affirmations intrépides des guides et les élucubrations des érudits locaux n'y sauraient suppléer. À défaut de ces monuments, on peut accorder, sinon la valeur d'une reproduction directe, du moins le témoignage d'un contemporain à la fresque du Latran, représentant saint Augustin assis sur une chaire et enseignant, fresque que nous avons donnée en étudiant les bibliothèques.

Dans la petite basilique du cimetière de Saint-Alexandre, Nesbitt signalait, en 1864, a marble cathedra, et Rohault de Fleury ajoute, en 1883, « ces ruines ont été si peu respectées que je doute qu'elle subsiste encore ».


IX. Chaire de Maximien de Ravenne. — Nous avons conservé presque intacte la chaire épiscopale de Maximien qui gouverna l'Église de Ravenne de 541 à 553. Ce monument hors ligne présente, au point de vue archéologique, une importance qu'on ne saurait exagérer. L'authenticité paraît défier toute discussion : Maximien ayant pris soin de faire sculpter son monogramme : Maximianus episcopus. On a, cependant, contesté l'appartenance du siège à Maximien et tenté d'établir que ce meuble ne vint à Ravenne qu'au commencement du XIe, époque où le doge de Venise l'aurait envoyé à l'empereur Otton III ; mais longtemps la date du VIe sembla incontestable (fig. 2407-2408).

Le siège mesure avec le dossier 1,24 en hauteur, 0,83 en largeur, 0,60 en hauteur, les accoudoirs ont 0,18. La structure est des plus simples : un grand panneau antérieur accompagné de deux montants verticaux à section rectangulaire, dont les parties inférieures forment les pieds et les parties supérieures les bras ; deux panneaux verticaux, dressés à droite et à gauche, formant un angle droit avec la face antérieure ; un dossier demi-circulaire, cintré à sa partie supérieure, divisé en compartiments rectangulaires, sur ses deux faces par de larges bandes décoratives. Des plaques d'ivoire sculptées qui ornaient ce siège, quelques-unes ont disparu. La face antérieure et les montants sont intacts, ainsi que les grands panneaux verticaux ; le dossier a été seul maltraité. Des vingt-quatre bas-reliefs qui composaient sa décoration primitive, sept seulement sont demeurés en place, quatre à l'intérieur, trois à l'extérieur. Quelques autres ont été retrouvés et identifiés dans des collections publiques ou privées.

La partie antérieure est celle qui présente le plus de perfection artistique et témoigne le plus de science technique. Elle se compose de cinq panneaux oblongs encadrés entre deux larges frises horizontales et les deux montants sculptés du fauteuil. Chaque panneau contient un personnage debout, sous une arcade, en plein cintre, dressée sur des colonnes cannelées en spirales et inscrivant des coquilles. Le panneau central présente la figure de saint Jean-Baptiste, debout, barbu, les cheveux longs, vêtu d'une tunique et d'une mélote de peau nouée sur la poitrine, les pieds sont chaussés de sandales. La main droite bénit à la manière orientale, la main gauche porte un disque sur lequel est figuré l'Agneau dont Jean était le précurseur. « Cette figure, dont l'aspect grandiose n'échappera à personne, est d'une exécution absolument supérieure. L'attitude est irréprochablement correcte, la draperie, bien dessinée et largement traitée, comme il convient à une figure de grande dimension. Le type adopté pour le Précurseur n'est nullement émacié ni farouche ; son visage respire la bonté et la joie, comme il convient au messager de la Bonne Nouvelle, et ce type, du reste, ne diffère pas très sensiblement de celui qui, dans des monuments presque contemporains, a été adopté pour la figure du Christ. C'est ce qui explique comment on a pu croire, quelquefois, que ce personnage figurait le Christ et non pas saint Jean-Baptiste » (fig. 2409).

Les quatre figures viriles qui accompagnent le Précurseur sont, sans hésitation possible, celles des évangélistes. Tous quatre portent le livre qu'ils ont écrit, enfermé dans une reliure dont le plat est orné d'une croix ; deux d'entre eux bénissent à la manière grecque, deux autres font le geste d'enseignement, l'un d'eux fait, peut-être, celui de l'acclamation. Trois sont barbus, le quatrième est imberbe, peut-être a-t-on voulu désigner ainsi saint Jean. Aucun nom, aucun indice ne permet d'appliquer en particulier à tel ou tel évangéliste leurs noms patronymiques. J'avoue, écrivait E. Molinier, que si cette assimilation avec les quatre porte-parole du Christ ne s'imposait en quelque sorte, j'aimerais à reconnaître, dans les deux personnages de gauche, saint Pierre et saint Paul, dont nous retrouvons là les types iconographiques, plus grossièrement, mais si clairement indiqués sur le diptyque de Tongres. Mais il est évident que le doute n'est pas permis ; c'est bien des évangélistes qu'il s'agit, et si leur type iconographique est commun à celui adopté pour certains apôtres les plus fréquemment représentés, il est comparable à l'art que nous font connaître les diptyques consulaires.

« Les frises d'ornement qui décorent cette partie antérieure du siège de Maximien, méritent qu'on s'y arrête un instant. Aucun monument d'ivoire de l'époque antérieure ne nous montre une pareille entente de la décoration jointe à une habileté technique au-dessus de tout éloge ; franchement, en face de ces tiges de pampres profondément refoulées et au milieu desquelles s'agite tout un monde, on est bien obligé d'admettre que dans certains centres, l'art de l'ivoirier au VIe ne faut s'en prendre qu'à l'indigence des modèles que l'artiste avait à sa disposition. Si ces quatre figures, qui ne sont pas exactement de même dimension, sont deux du moins, d'un plus fort relief que le panneau central, on ne peut, néanmoins, douter que le tout soit de la même main ; on y retrouve la même manière de traiter les draperies, largement, mais très habilement, les mêmes proportions, le même soin dans l'exécution des extrémités, la même architecture. Ces cinq figures réunies, à une époque où la sculpture monumentale était en pleine décadence, constituent à elles seules un monument d'importance unique ; elles peuvent servir à constater un progrès très réel dans l'art de l'ivoirier. Malheureusement, le trône de l'évêque Maximien forme, en quelque sorte, une exception ; il ne manque pas de monuments byzantins, créés vers la même époque, dans lesquels on retrouve les mêmes types iconographiques, mais dont l'exécution peu soignée atteste, au contraire, une réelle décadence, par Le avait fait de réels progrès ; que s'il n'atteignait pas les sommets où l'avait conduit l'art classique des bonnes époques, il était cependant sorti de l'ornière où il croupissait aux bas temps de l'Empire romain. Sur cette chaire de Ravenne, un art nouveau s'affirme en réalité, rempli encore des souvenirs de l'art classique, mais inspiré aussi par des formes provinciales de l'art grec. Ces paons, ne sont-ils pas la copie presque textuelle, mais une copie supérieure à l'original, d'une frise de linteau de porte que M. de Vogüé a reproduite, la porte de Dana, en Syrie ? Ce motif d'ornement, vieux au VIe, qui, en ce moment, est déjà parvenu jusqu'en Gaule depuis de longues années, prend une nouvelle forme sous les mains de l'habile sculpteur qui sait lui imprimer une tournure personnelle. On peut en dire autant de la frise inférieure où l'artiste a su vivifier une formule nullement nouvelle ; les lions sont proches parents de ceux qui figurent sur certains sarcophages chrétiens, mais les lièvres, les canards, les oiseaux de toute sorte qui circulent au milieu d'une végétation exubérante, appartiennent à un autre art, moins encore à l'art syrien qu'à l'art alexandrin, mélangé d'éléments tout à fait orientaux, tel que nous le font connaître en particulier les tapisseries coptes. Ce sont là des rapprochements qui, au premier abord, peuvent paraître bien osés, mais pas la place qui devrait être la leur.

Les deux panneaux verticaux nous présentent dix bas-reliefs consacrés à l'histoire de Joseph. Le choix du sujet semble déjà une présomption en faveur d'une origine égyptienne, la façon érudite avec laquelle l'artiste se préoccupe de la couleur locale dans le type des Égyptiens et de ce qui les entoure, est un nouvel indice favorable à l'opinion d'un atelier alexandrin. Les sujets représentés sont les suivants. Panneau gauche : 1° Joseph descendu dans la citerne ; 2° Joseph vendu par ses frères ; 3° Joseph vendu à Putiphar ; 4° Joseph résiste à la femme de Putiphar, et il est mis en prison ; 5° Les fils de Jacob lui présentent la tunique de Joseph teinte de sang, le patriarche déchire ses vêtements. — Panneau de droite ; 1° Songe de Pharaon ; 2° Joseph explique le songe de Pharaon ; 3° Joseph fait donner du blé à ses frères (fig. 2410) ; 4° Joseph fait arrêter ses frères ; 5° Rencontre de Jacob et de Joseph (fig. 2411). Le Pharaon, Joseph, les frères de celui-ci, les marchands de Madian, les gardes du corps du Pharaon, ses devins, tout ce monde est bien distingué par des vêtements et des types nettement accusés. C'était une bonne aubaine pour un atelier égyptien qu'une commande dans laquelle il pouvait ainsi exhiber ses modèles, tout en célébrant une illustration locale.

24C9. — Chaire de Maximien, partie antérieure. D'après une photographie.

On n'a ni preuve ni indice que les ivoires des panneaux latéraux soient l'œuvre du même artiste que les panneaux de la face antérieure du siège. Le travail diffère complètement. Tandis que Jean-Baptiste et les Évangélistes sont traités avec un soin minutieux, l'ivoirier s'est accordé de grandes licences en entaillant les scènes de l'histoire de Joseph. La technique ne peut donc servir à fonder aucune démonstration ; quant au sens artistique, à la faculté dramatique que révèle ce cycle, on n'en peut rien conclure, sinon que celui qui l'a exécuté était un artisan d'un rare et vigoureux talent, en pleine possession de ses moyens. « Comme ses contemporains, il accepte certaines formules iconographiques ; les frères de Joseph sont des bergers antiques, tous de même physionomie, ou à peu près, tous armés de la nature se voient encore d'une façon très évidente dans les bas-reliefs qui ornent le côté droit du siège. Dans deux d'entre eux surtout : Joseph expliquant les songes du Pharaon et Joseph faisant arrêter ses frères, si l'on trouve la représentation de soldats vêtus à la byzantine, on voit aussi des Éthiopiens, au type très caractérisé, figures camardes, cheveux crépus tressés en cordelettes. Les costumes, l'armement de ces personnages ne sont ni romains, ni byzantins ; leurs longues épées, larges et droites, sont évidemment copiées sur des armes que le sculpteur avait vues. Si, au point de vue du mouvement des personnages, de la composition, il n'y a rien à dire de particulier de ces bas-reliefs, on peut donner quelques éloges à la Rencontre de Jacob et de Joseph. Cette sculpture, où nous voyons Jacob vieux et infirme serrer contre sa poitrine son fils enfin retrouvé, est une lie inévitable pédia. C'est ainsi qu'il était de mise de représenter des bergers, nous ne devons pas nous en étonner. Mais aussitôt qu'il peut reconquérir sa liberté, comme il en profite ! Il varie les attitudes, les types pour mieux faire comprendre la scène et en faire ressortir le côté pittoresque. Il y aurait là de curieuses comparaisons à faire avec un manuscrit célèbre, le manuscrit de la Genèse, conservé à Vienne, où, sous une forme plus grossière et plus maladroite, se retrouvent, à côté de morceaux absolument insignifiants parce qu'ils ne font que reproduire un thème iconographique connu, des tendances au réalisme qui ne laissent pas de surprendre chez des artistes de décadence, mais indiquent très nettement qu'on est en face d'œuvres produites à une époque de transformation. Le bas-relief, représentant le désespoir de Jacob, est peut-être, à ce point de vue, l'un des plus intéressants ; s'il n'est pas l'un des plus beaux, il est certainement l'un de ceux où l'on rencontre quelque chose d'inattendu. L'attitude résignée de Rachel, assise, les mains croisées sur l'un de ses genoux, n'est pas absolument la reproduction d'une formule ; on y sent plus qu'une tentative d'observation de la nature, une réussite presque complète, un essai pour sortir du chemin battu (fig. 2411). Ces tendances réalistes, cette étude très belle chose digne de l'art classique auquel, du reste, bon nombre des gestes et des attitudes des personnages sont empruntés. L'exécution en est rude, presque sauvage, mais les attitudes sont si justes, l'opposition entre ce vieillard fatigué par l'âge et la douleur, aux formes alourdies, et ce jeune homme, à l'allure élégante, est si bien ménagée qu'on s'arrête à contempler ce bas-relief comme on examinerait la première idée, le croquis d'un tableau de maître (fig. 2412). -Auprès de lui, les autres compositions, Joseph donnant du blé à ses frères, le Songe de Pharaon, quel que soit leur mérite, ne sont que passables. » Dans ce rare ensemble décoratif, on est tenté de négliger les larges bandes qui tracent sur le dossier du siège une série de huit cadres à l'intérieur, et une autre série de seize cadres à l'extérieur. D'un relief moins accusé que celui des inimitables frises du panneau antérieur, ces bandes ne laissent pas de mériter presque tous les mêmes éloges. Le type ornemental est celui des frises et des montants de la chaire : des pampres s'échappant de vases et, dans leur végétation luxuriante, des oiseaux et des quadrupèdes vifs, légers, alertes, passant et repassant. Ici encore, nous avons à admirer l'œuvre d'une main à peine moins habile que celle dont nous avons déjà décrit les ouvrages.

Ces bandes sont du même art que ceux du panneau antérieur. Les tableautins qu'ils sont destinés à encadrer sont bien loin de présenter le mérite des morceaux qui viennent d'être énumérés. Sur les vingt-quatre petits bas-reliefs, la chaire en conserve sept, les collections privées et les musées cinq autres, il nous manque donc, en tout, douze bas-reliefs. Voici l'énumération des douze qui sont conservés : 1° L'Annonciation (musée Olivieri, à Ravenne) ; 2° La Vierge subissant l'épreuve des eaux amères, en témoignage de sa conception virginale (en place) ; 3° Le voyage à Bethléhem (dôme de Ravenne, détachée) ; 4° La Nativité (ancienne collection Trivulzio, puis Trotti, à Legnano) ; 5° L'adoration des mages (en place) ; 6° Le baptême du Christ (en place) ; 7° L'entrée du Christ à Jérusalem (collection Trotti) ; 8° Le miracle de Cana (au dôme de Ravenne) ; 9° La multiplication des pains (en place) ; 10° La multiplication des pains et le repas du peuple (musée Olivieri, à Pesaro) ; 11° Le Christ et la Samaritaine (musée de Naples) ; 12° Guérison de l'aveugle-né (musée Brera, Milan).

Ces bas-reliefs, les deux derniers surtout, sont d'une facture rapide et grossière, ce n'est presque rien de plus que des ébauches. Très probablement, on n'a pu confier à un seul artiste une commande aussi considérable ; on a été obligé de répartir le travail entre plusieurs mains et celui ou ceux qui furent chargés du panneau antérieur, des panneaux de côté, des bandes et des frises n'ont pu rencontrer des tabletiers d'un mérite égal au leur pour exécuter les vingt-quatre petits bas-reliefs. Force fut donc d'accepter des apprentis auxquels on passa le cahier de modèles. C'est ce qui expliquerait cette espèce de contradiction qui rapproche des morceaux d'un style byzantin très franc d'autres morceaux encore bien empreints du style classique ; c'est ainsi que la plupart des plaques portent à la partie inférieure ou à la partie supérieure une ornementation composée de losanges et de disques, ratifiés, la distribution des bas-reliefs, le choix des ornements, tout cela revient à un seul et même artiste qui a conçu toute l'entreprise. On peut dire que la chaire de Maximien est une sorte d'étalon de la sculpture byzantine, du milieu du VIe, à laquelle il faut toujours se rapporter pour juger des monuments d'ivoire de cette époque.

« On trouvera peut-être que nous nous sommes étendu bien longuement sur cette chaire épiscopale de Ravenne ; mais son importance est tellement grande, on y trouve la clé de tant de petits problèmes que soulève l'étude des premiers ivoires franchement byzantins, qu'on peut s'étonner qu'elle n'ait pas donné lieu à une publication complète véritablement digne d'elle ; on n'en connaît guère communément que la partie antérieure, la plus belle sans doute, mais les autres bas-reliefs, pour être plus grossiers, ne le cèdent pas en intérêt, et surtout leur étude permet de formuler, sur l'ensemble, des conclusions. La chaire épiscopale de Ravenne est, à notre avis, un monument sorti d'un atelier alexandrin, conçu par un seul artiste qui en a exécuté lui-même les meilleures parties et fait sculpter le reste sous sa direction, soit par des Byzantins, soit par des Italiens. Mais la conception, le parti pris décoratif, si l'on peut ainsi dire, est celui d'un seul homme, et la distribution des bas-reliefs, le choix des ornements, tout cela revient à un seul et même artiste qui a conçu toute l'entreprise.

Depuis que cette notice a été écrite, on a constaté de nouveau la tradition qui attribue la chaire de Ravenne au contemporain de Justinien, et, par des raisons assez plausibles, on a tenté d'établir que le meuble ne vint à Ravenne qu'au XIe. M. Martroye, dans une communication faite à la Société nationale des antiquaires de France, a présenté ainsi la question dont je cite le résumé transmis par lui-même : « La chaire épiscopale conservée à Ravenne, précédemment dans la sacristie de la Cathédrale, actuellement dans la chapelle de l'évêché, ne peut être celle de l'évêque Maximien, sacré en 546, car il est certain qu'elle fut apportée à Ravenne en l'an 1001 par le diacre Jean, ambassadeur du doge de Venise, Pierre Orseolo II, et offerte au nom du doge à l'empereur Othon III.

« Le diacre Jean avait mission d'obtenir de l'empereur la reconnaissance du titre de duc de Dalmatie que Pierre Orseolo II avait pris au retour de son expédition de 997, dont le succès avait établi dans ce pays la domination vénitienne. Pierre Orseolo, ayant intérêt à rendre manifeste de toutes façons l'assentiment de l'empereur, ne dut point négliger une occasion de lui faire agréer publiquement, en présent, un objet rappelant par sa provenance la conquête dont il sollicitait la consécration. Il y a donc lieu de penser que l'objet offert, dans ces circonstances, à l'empereur par Pierre Orseolo avait été rapporté par lui de Dalmatie et faisait partie de son butin. Il n'avait pu faire aucun butin ni en Istrie, ni en Dalmatie jusqu'à Spalato, car il avait eu à ménager des populations qui s'étaient soumises volontairement. Il n'en avait point été de même après la soumission de Spalato. Il avait fallu vaincre des résistances, agir en conquérant ; et la région entre Spalato et Raguse n'est pas éloignée de l'emplacement de l'antique Salone, d'où furent tirées de nombreuses reliques, après la destruction complète de cette cité dont l'Église avait été régie en 342 ou 343 par cet évêque Maximus qui figure au nombre des destinataires de la lettre encyclique des évêques eusébiens dissidents du concile de Sardique.

« Or, parmi les localités qu'occupa Pierre Orseolo, il en est une dite « l'église de Saint-Maximus » qui devait apparemment son nom à l'évêque Maximus, considéré comme un saint parce que sur sa sépulture on avait dû lire le qualificatif « sanctus », généralement attribué aux évêques dans les inscriptions de leurs tombes. Parmi les reliques de ce prétendu saint, apportées de Salone, Pierre Orseolo a pu trouver sa chaire épiscopale, la recevoir en don ou s'en emparer.

On estime, il est vrai, que les plaques d'ivoire du siège de Ravenne ne peuvent être antérieures au VIe. Cette appréciation semble parfaitement exacte pour une partie de ces plaques, mais non pour toutes. Celles de la partie antérieure du siège, où se trouve le monogramme, présentent, au contraire, les caractères de l'art du IVe, et la différence de qualité entre ces dernières plaques et celles du dossier permet de supposer que la chaire a subi, au VIe, des restaurations et que des plaques anciennes ont été, à cette époque, remplacées par d'autres.

« Le monogramme dont elle est ornée et où dom Bacchini, en 1723, avait lu : MAXIMIANUS EPISCOPUS, parce qu'il y voyait le chiffre d'un ancien évêque de Ravenne, fournit une présomption en faveur de cette hypothèse. Non seulement on y peut lire MAXIMUS, mais on y peut aisément trouver DICT. D'après le Dictionnaire d'archéologie chrétienne, qu'elle provient de Salone, on serait obligé de l'attribuer à Maxime II, évêque de cette ville de 592 à 620. Ce n'est guère possible, car Maximus II prenait le titre d'archevêque. Or, le monogramme donne EPISCOPIUS, non ARCHIEPISCOPUS, et ce personnage, dont les lettres de saint Grégoire le Grand nous font connaître le caractère, n'était pas homme à négliger ses prétentions.

Voici la disposition des ivoires du dossier :

Nativité du Christ.

Annonciation.

Visitation.

Adoration des Mages.

Epreuves des eaux à la mère.

Les Mages à genoux.

Massacre des Innocents.

Songe de Joseph.

Voyage à Bethléhem.

Baptême de Jésus.

Triomphe du Christ.

Noces de Cana.

Multiplication des pains.

Pèlerins d'Emmaüs.

Repas de la multiplication des pains.

La Samaritaine au Puits de Jacob.

L'aveugle-né.

X. Quelques monuments. — 1. Écartons avant tout une mosaïque de Thabraca, en Afrique, du même : un évêque priant debout dans la chaire épiscopale, avec cette épitaphe : PELAGIVS IN PACE. Le défunt est représenté dans le paradis, parmi les fleurs et les oiseaux ; deux chandeliers ont été pris à tort pour les montants d'une cathedra ; ce sont, à n'en pas douter, des candélabres allumés, la flammèche du cierge a encore gardé la couleur rouge.

Plusieurs graffites, tracés à la pointe, offrent la représentation de cathedræ :

2. Au cimetière de Priscille, un petit fragment de marbre représente une cathedra isolée.

3. Même cimetière, sur une dalle trouvée dans un des escaliers conduisant à l'étage inférieur, une chaire gravée à la pointe.

4. Même cimetière, même symbole gravé sur une pierre.

5. Au musée de Latran, on conserve un fragment.

Le même sujet se retrouve sur un graffite découvert par Mariano Armellini au cimetière de Domitille et présenté à la Conférence d'archéologie chrétienne. On voyait, paraît-il, un personnage assis sur une cathedra et un autre homme qui s'approche et pose les mains sur les épaules du premier, comme pour lui faire violence. J.-B. De Rossi enregistrait l'explication proposée : l'arrestation du pape Sixte II, tué sur sa chaire, non loin de ce cimetière.

N'eus avons cherché en vain la trace de ce monument.

8. Severano avait trouvé, près du mausolée de Sainte-Hélène, un fragment sur lequel se voyait une cathedra placée devant un rideau : sur le dossier de cette chaire est perché un oiseau nimbé, une colombe probablement. Ce motif n'est pas rare ; nous l'avons rencontré plusieurs fois sur des lampes, où la colombe est perchée sur la croix. L'interprétation est évidemment abandonnée à l'ingéniosité de chacun ; le sens le plus naturel, eu égard aux habitudes du symbolisme de ce temps, c'est de voir l'assistance divine personnifiée par l'Esprit-Saint reposant sur la chaire épiscopale. Quant à l'âge de ce petit monument, il n'est pas aisé d'en décider. « Le monument est d'époque incertaine, disait J.-B. De Rossi, mais les plaques de marbre ornées de symboles graffites appartiennent en général à la classe des pierres cimetières souterraines et ordinairement elles ne sont pas postérieures à la première moitié du Ve ».

Multa de illis dicenda forent, écrit Passer !, sibyllandi olim suppellect ; nam YflAP vigilantiani, et veram visionem significai ; YRIAPZIS subsistantiam, et vitam : FIAYAOZ gregem agnorum,^ ; mille his similia, qux convenicntissime officinali aptarentur ; et, ut mea fert opinio, nullum monitum, nullumque documentum in hisce notis ac lemmatibus continetur ; sed nomen illius, in cujus gratiam gemma scalpta est, il est écrit : ITAYAOI. ITAYAINOZ at que cedia hujuscemodi, in quorum imagine opéra omnino luditur.

Pour J.-B. De Rossi, le sens de ce symbole n'est pas douteux, il ne peut représenter que la Chaire du Christ.

10-12. Trois verres dorés nous montrent des cathedræ. Deux de ces verres représentent des types que nous avons déjà rencontrés et décrits ; le troisième offre une scène d'un vrai mérite artistique et dont les artistes pourraient s'inspirer encore utilement. Le Christ, imberbe, est assis au centre de la composition, sur une large chaire qui l'encadre presque tout entier ; il porte la tunique et le manteau, tient de la main gauche un feuillet écrit, de la main droite fait un geste oratoire. Autour du Christ, mais à un niveau inférieur, sept personnages (la cassure du verre dérobe le huitième) sont assis eux aussi sur des chaires, dans des attitudes animées et semblent prendre part à une discussion. Ceux du centre ont leurs noms écrits sur le piédestal de la chaire du Christ : TIMOTEVS, SVSTVS, SIMON, FLORVS. Nous pouvons lire, également, les noms de CRISTVS, PETRVS (Paulus). Les autres manquent. Les chaires sont en forme de colonnettes surmontées d'un globe ; sur ce siège, un coussin bouffant et un dossier tendu en étoffe, offrant exactement l'aspect de celui de la mosaïque de Sainte-Pudentienne. Cette chaire est disposée sous une arcade qui en est indépendante et qu'il faut se garder de prendre pour le dossier du meuble lui-même.

14. Les ivoires de la chaire de Ravenne, consacrés à l'histoire de Joseph et comportant des sièges, nous montrent toujours des sièges sans dossier.

Et voici que, sur un fragment de plat en terre, trouvé sur l'Esquilin, nous voyons reparaître le barbare hirsute de la lampe de Genève, habillé et posé de même, sur une chaire identique aux précédentes, mais l'homme est ici sans coiffure (fig. 2423). Ce fragment semble devoir être attribué à l'époque ostrogothique ; on a trouvé, d'ailleurs, beaucoup de monnaies et de terres cuites de ce temps, sur l'Esquilin. J.-B. De Rossi avait commencé par établir que le personnage qui figure sur la lampe trouvée à Genève devait figurer l'apôtre de cette ville ; il s'agissait non d'un type général, mais d'un portrait. La lampe trouvée à Rome infirmait cette conjecture ; le plat de l'Esquilin lui a suggéré la pensée que ce personnage barbare pourrait figurer Cassiodore ou Théodoric, ou peut-être ni l'un ni l'autre. Il est clair que la lampe de Genève et le fragment de l'Esquilin représentent un même personnage, mais lequel ? Par ailleurs, il siège sur une chaire qui ne lui est pas spécialement réservée, puis que le docteur, sur la lampe trouvée à Rome, y siège à son tour. Si une hypothèse pouvait jamais servir à quelque chose, nous serions disposé à admettre que la chaire est, dans ces trois monuments, le morceau capital. D'après la lampe de Rome, on pourrait croire que le docteur assis représente saint Paul, dont il offre assez bien le type de profil ; mais cette identification est par trop incertaine. Le docteur est ici quel que évêque dont le siège, précieusement conservé dans le trésor d'une église, aura servi à l'intronisation d'un de ses successeurs sorti des rangs barbares et représenté à son tour sur ce même siège, suivant un modèle répandu, dont la lampe de Rome nous conserve une attestation. Le fait que ce personnage tient un rouleau à la main ne permet guère de douter qu'il s'agisse d'un évêque, bien qu'on l'ait représenté en costume laïque — il n'y avait plus guère de rhéteurs, alors — mais sa présence sur la chaire bien connue et le rouleau expliquaient assez l'abandon de la carrière civile pour l'état sacerdotal.

Quelques manuscrits anciens peuvent être consultés pour l'histoire des chaires épiscopales. Nous avons déjà mentionné l'évangéliaire de Rossano ; on peut citer aussi le Book of Kells qu'on croit avoir appartenu à saint Colomban et sur lequel on voit une Vierge assise sur un siège à dossier très élevé et couronné d'une sorte de volute ; les accoudoirs sont arrondis et les côtés ornés de roses crucifères. Marques bénissant le peuple. Le médaillon est à fond de camaïeu foncé, bordé d'une couronne de lauriers retenus par des rubans et enserrée dans un grenetis de perles rouges. L'abbé, nimbé de muguet, tient sa crosse par la volute et bénit de la main droite pendant qu'un religieux, incliné devant lui, tient sur la tête le bénédictionnaire. On lit au-dessus cette inscription : HIC BENEDICIT POPULVM. Derrière celui qui tient le livre, sept autres religieux sur deux lignes, tous nimbés, s'inclinent profondément en tendant les bras. Une troisième file de cinq personnages, vêtus de la tunique, sans nimbe, s'incline également ; ce sont les laïques. Tous ces personnages sont figurés en or avec rehauts de couleur rouge, pour les ceintures et les bordures. La chaire épiscopale est fort remarquable. Elle repose sur deux degrés très élevés, sculptés en arcades, sous lesquelles on a inséré les lettres formant ces mots RAGANALDVS ABBAS ; quatre rangs de perles achèvent l'ornementation de ce beau meuble (fig. 2424).

H. Leclercq, auteur d'un compte rendu, signale deux fêtes de saint Pierre, l'une au 18 janvier, avec cette rubrique Cathedra sancti Petri quæ Romæ primum sedil, l'autre au 22 février : in cathedra sancti Petri Antiochenæ. La liturgie romaine, fidèle à cette rubrique, célèbre à la première de ces dates la fête de la chaire de saint Pierre à Rome, et à la seconde, la fête de la chaire de saint Pierre à Antioche, en souvenir de l'épiscopat de l'apôtre dans cette ville. Mais en réalité, comme on va le voir, il ne s'agit pas de deux fêtes différentes, ni même des deux chaires de Pierre.

Il semble qu'il n'y ait eu à l'origine qu'une seule fête, celle du 22 février, où l'on solennisait le souvenir de l'épiscopat ou de l'apostolat de saint Pierre à Rome. L'addition d'Antioche est due en réalité au rédacteur de l'édition auxerroise du martyrologe hiéronymien et n'a pas de valeur historique.

Celle fête romaine du 22 février était, d'après Mgr Duchesne, l'anniversaire correspondant au Xicilicis ; consécration épiscopale, ou prise de possession de chaire évêque, et dont on voit des exemples déjà dans la première moitié du IVe. Saint Léon a ainsi trois sermons sur l'anniversaire de sa promotion, Nullilis calhedræ. Saint Augustin a aussi un traité De natali episcopi, tractalis iinis, et deux sermons pour l'anniversaire de son ordination. L'anniversaire de l'ordination de l'évêque est appelé Natalilia. Diem natalis nostri, natalis mei feculilas, disent les papes Anastase et Hilaire. Les plus anciens sacramentaires ont des messes in natale episcoporum. Le Léonien notamment en a plusieurs, dont le formulaire serait intéressant à étudier.

Il semble donc que la fête de la cathedra sancti Petri ait été instituée pour célébrer un anniversaire de même genre. Mais quelle raison fit choisir le 22 février ? Il parait bien que ce fut le désir de remplacer par une fête chrétienne le souvenir d'une solennité païenne qui se célébrait à ce même jour par des festins et d'autres manifestations profanes en l'honneur des défunts de chaque famille. C'était la caracolla ou charistia, célèbre dans les annales de la liturgie païenne.

À ces pratiques païennes, que le culte chrétien s'efforçait d'abroger et de remplacer par d'autres cérémonies, font allusion les homélies dont le texte nous a été conservé. On en retrouve aussi un écho dans ce canon du concile de Tours de l'année 567 (c. 22) : Si quis in festivitate cathedrae domini Petri Apostoli cibos mortuis offerat, et post missas redcant ad domos proprias ad gentilium revertere, et post corpus Domini sacras dæmoni escas accipiant.

Beleth au XIIe parle encore de ces banquets en des termes qu'il faut rappeler :

Hoc item tempore (se. septuagesimæ) celebrari solet Cathedra sancti Petri, tam quæ fuit Romæ, quam quæ fuit Antiochiæ. Verum illa quæ fuit Antiochiæ, solemnior profecto est alla, ut re hujus diei collecta quæ est de incathedraliine Antiochiæ facia, abunde testatur, dicilur quæ festum B. Petri epularum. Fuit enim consuetudo veterum ethnicorum ut singulis annis mense Februario certo quodam die epulas ad parentum suorum tumulos apponerenl, quas nocte dæmones consumebant, cum inde non minus falsum quam ridicule animæ refici credebantur. Putabant enim hujusmodi epulas ab animabus circa tumulos errantibus absuni. Hæc autem consuetudo alque hujusmodi falsæ opinionis error a christianis vivæ exstirpari potuit. Quod quidem cum viri sancti animoerlisscnt, ac penitus illam consuetudinem exstinguere voluissent, instituerunt festum de Cathedra S. Petri, tam de illa quæ fuit Romæ, quam quæ Antiochiæ, idque illo eodem die quo ubominanda illa ab ethnicis fiebant, ut solemnihoc festo prava hujus consuetudinis festum omnino exstingueretur. Unde etiam ab illis epulis festum hoc appellatum est beati Petri epularum.

II. LA FÊTE DE LA CHAIRE DE SAINT PIERRE LE 18 JANVIER.* — Qu'il n'y ait eu à l'origine qu'une seule fête de la Cathedra, c'est un fait prouvé par l'examen des calendriers, martyrologes et autres livres liturgiques anciens. Missis innumeris propemodum martyrologiis, calendaris, aliisque liturgicorum librorum monumentis, dit Vezzosi, illud idem constat et ex codicis a ven. nostro Thomasio vulgalis antiphonarii, gradalis, evangeliarii, lectionarii locis, in quibus, cum unicum occurrat Cathedra S. Petri festum, nullo signo indigitatur quænam cathedra intellegi debeat, an antiochena, an romana. Il conclut de l'examen de ces livres, que dans l'antiquité il n'y avait qu'une seule fête de la chaire de saint Pierre, célébrée dans l'Église romaine. C'est aussi l'opinion des bollandistes, de Menard, de Cenni et d'autres auteurs cités par Vezzosi. Ce dernier semble admettre que s'il n'y eut d'abord qu'une fête de la chaire de saint Pierre à Rome, dans d'autres églises, notamment en Gaule et en Espagne, il peut y en avoir eu deux. Mais il suffit d'étudier les anciens livres liturgiques ou les calendriers de ces églises, pour constater qu'il n'y eut là aussi d'abord qu'une fête de ce genre. C'est le cas, par exemple, pour le Missale Gothicum, pour le lectionnaire de Luxeuil, pour le missel de Bobbio. Ces témoignages seront corroborés par ceux des manuscrits des martyrologes et des calendriers que nous donnerons au n° IV.

Cependant, il faut remarquer que dans les documents gallicans, cette fête de la chaire ne semble pas, au premier abord, avoir été célébrée au 22 février. La date est le 18 janvier, dit Mabillon. C'est en effet celle que lui assignent d'anciens martyrologes et calendriers. Mais le Missale gothique que nous avons déjà cité, la met après la fête de la conversion de saint Paul, donc après le 25 janvier ; et le Missel de Bobbio, avant la fête de l'Assomption, assignée d'ordinaire dans ce rite au 18 janvier.

L'Espagne qui est aussi un des témoins de l'usage gallican ne connaît que la fête du 22 février.

De plus, dom Wilmart fait à propos de la date cette remarque : c'est grâce à la révision gélasienne de la deuxième moitié du VIIIe, qui a eu une si grande influence liturgique, que cette fête de la chaire, oubliée ou perdue à Rome, a fait sa réapparition dans la liturgie. Or, cette révision ne connaît qu'une fête de la Cathedra, celle du 22 février. Mais cette date et cette fête, la révision gélasienne ne pouvait la tenir que de l'usage gallican, ou, pour spécifier, de l'usage franc. C'est donc là encore, comme en Espagne, la date du 22 février et non celle du 18 janvier, que nous retrouvons. Et il ne parait plus aussi clair que cette dernière date représente l'usage gallican.

D'autres témoins gallicans mettent la fête au 22 février, par exemple, certains sacramentaires gélasiens des Gaules (révision gélasienne du VIIIe), sacramentaires de Saint-Gall, de Rheinau (Zurich), de Gellone, d'Angoulême, de Keims.

Mais d'où viendrait alors la date du 18 janvier ? où le recenseur auxerrois l'aurait-il prise ? Selon Bailllet, ce serait la date d'une dédicace d'église à saint Pierre, mais il ne donne pas de preuve. Pour Mgr Duchesne, le 22 février tombait souvent en carême, et la coutume, à laquelle les gallicans étaient très fidèles, ne voulant pas qu'on célébrât de fête durant cette saison de l'année, on évita cette occurrence en plaçant la fête en janvier.

Par suite de la fusion des deux usages, gallican et romain, les fêtes du 1er janvier et du 22 février auraient pris place l'une à côté de l'autre, et, pour les distinguer, mais sans aucun fondement historique, on appela celle du 22 février la fête de saint Pierre à Antiochie ; ce serait simplement un doublet liturgique. Telle est du moins l'explication adoptée par Mgr Duchesne..Mais, comme nous le disions tout à l'heure, est-il bien sûr que les gallicans n'aient pas célébré primitivement cette fête à la même date que les romains, étant donné surtout qu'ils empruntèrent, certainement, cette fête au calendrier romain' ? Faut-il chercher l'origine de la date du 18 janvier dans ce fait que c'est à ce jour que se célèbre la fête de sainte Prisque, dont l'église sur l'Aventin eut l'honneur de garder à l'origine la chaire de Pierre' ? Voir § V.

Ou bien, faut-il recourir à l'explication du P. Erbes, qui a essayé de trouver un autre fondement au choix de cette date' ?

Selon lui, elle repose sur un calcul chronologique. La durée de l'épiscopat de saint Pierre aurait été de 25 ans 1 mois 8 jours ; si l'on admet le 18 janvier comme date initiale, on obtient par l'addition d'un mois huit jours, le 22 février. La coïncidence est curieuse, mais comme le montre P. Lejay, l'hypothèse repose sur des bases trop fragiles, et du reste le chiffre additionnel est en réalité non pas 1 mois 8 jours, mais 1 mois 9 jours ^.

Quoi qu'il en soit de la date et de l'origine, les livres gallicans nous ont conservé pour cette fête un formulaire liturgique qui mérite que nous l'étudiions à part.


III. Le formulaire gallican et le romain. — Le Missale Gothicum pour la Messe in Cathedra sancti Petri apostoli contient un ensemble de formules très intéressantes, que l'on retrouve du reste à peu près intégralement dans le Missale de Bobbio. Le cadre est gallican, comme on s'en rendra compte par le tableau suivant où l'on voit les deux textes parallèles :


MISSALE GOTHIICUM

Soïemnitas praedicanda diem praeceptae noblem...


COLLECTA. Deus qui hodierna die Beatum Petrum post te dedisti caput ecclesiae...


POSTCOMMUNIO. Deus qui beato Petro tantam potestatem discipulo contulit... missale BOBBIENSE. Beatissima Petri apostoli solemnissimum diem.


COLLECTA. Deus qui hodierna die beatum Petrum post te dedisti caput Ecclesiae...


POSTCOMMUNIO. Deum qui beato Petro tantam potestatem discipulo contulit...


ANTE ORAT. Iesum Christum, Domine, vivificum...


POST ORAT, ij'Missam. LiMan que. vera nos aeterna pietas.., Benedictio. Supra coelum, quae rum agmina sedens, toto orbe terrarum pugillo...

Nous parlerons dans le VI des homélies lues au bréviaire.

Il y aurait bien des remarques à faire sur ces formules où les privilèges de Pierre sont énoncés en termes éloquents ; nous nous contenterons de souligner quelques passages : a) Il faut observer d'abord qu'il n'est question que de la chaire de Pierre à Rome dans ces formules. b) Le texte de la conteslatio semble faire allusion à la chaire matérielle de saint Pierre, Beati Petri cathedra episcopatus exposila.

En voici du reste la partie la plus importante : Teslis est dics hodierna beali Petri cathedra episcopatus exposila, in qua fidei merita revelationis mysterium, lilium Dei confilendo, praelatus apostolus ordinalur (ou plutôt, comme lit Mabillon, revelationis mysterio lilii Dei confilendo, praelatus apostolis ordinalur)'. Quoi que le texte ne soit pas absolument clair, il semble bien qu'il soit question ici d'autre chose que d'un simple anniversaire d'épiscopat. Ce serait le seul passage, du reste, où l'on relève une allusion de ce genre. c) L'Évangile (dans le Missel de Bobbio et dans le lectionnaire de Luxeuil) est tiré de saint Matthieu, ch. XVI et contient la fameuse confession de Pierre à Césarée de Philippe et la réponse du Christ : et ego dico tibi quia tu es Petrus, qui est le fondement des privilèges de Pierre et qui semble prouver que la liturgie gallicane était conforme à la tradition romaine qui croyait que la fête du 22 février était l'anniversaire de la confession de saint Pierre et même du jour où il avait été élu pape. D'autres textes de cette liturgie font allusion au même fait : quem diem ipsa divinitas consecrarit delegando coelorum claves, vel pontificis cathedra : conlulit dignitatem... Deus qui hodierna die beatum Petrum post te dedisti caput Ecclesiae... Deum qui beato Petro tantam potestatem discipulo contulit, etc.

On rapprochera ce texte des coutumes dont il est fait mention dans le passage de Beleth cité ci-dessus. Voir aussi au VI le texte des homélies. d) Nous ferons remarquer en outre que si l'on acceptait l'hypothèse de dom Cagin sur l'origine du Missel de Bobbio, la messe in Cathedra sancti Petri appartiendrait à la partie A du document, qui représente, dans cette hypothèse, l'état liturgique romain au commencement du vi° siècle'. La conclusion serait donc que le formulaire, considéré jusqu'ici comme gallican, serait romain, sinon dans son cadre, au moins dans sa substance. De plus, nous arriverions à établir à peu près à quel moment la messe de la Cathedra passa de la liturgie romaine dans une liturgie gallicane. Ces conséquences seraient de haute importance au point de vue liturgique, mais elles reposent sur une base bien fragile.

Nous avons un autre formulaire romain, que l'on peut lire au missel romain, à la fête du 1er janvier et dont Férotin ne connaissent aussi que la fête du 22 février : en voici le schéma :

Codex A CodexH m, 10 :ij'. (a. 10 :2'Kathedra sancti Petri apostoli.

Kathedra sancti Petri apostuli.

Co [• i : X r.i in, ;-.

Kathedra sancti Petri apostuli, c o t> E X D (a. 106S).

Kathedra sancti Petri apostuli.

Codex E [a. 1067).

Kathedra sancti Petri apostuli. r o !• E X F (a. iij :2', Kathedra sancti Petri apostuli.

G. K A I,. {'OR 1>U B.

1 !)ra In !iyvonisai'U !^totif qui dictas cit Petriif. Pume'.

Dom Férotin, Le Liber Ordinum, t. V des Monumena liturgica, 1904, p. 456, 457 du 22 février, et qui est caractérisé surtout par les oraisons suivantes :

Oraison : Deis qui beato Petro, culiilus cl(i'il>us...

Secrète : Ecclesiae laie, Dne, jireccs el Iwstiiis, beati Petri commendel oratio..

Postcomm. : Laetificel nos, Diie, imtius ubtalum.

L'épître, comme dans le missel de Bobbio, est le début de la première épître de saint Pierre ; la péricope de l'évangile est la même que dans le lectionnaire de Luxeuil, et dans le missel de Bobbio.

Ce qu'il faut noter, c'est que cette messe est, en substance, celle que l'on trouve dans la famille des Pélasgiens des Gaules, dans ceux de Saint-Gall, de Rheinau, de Gellone, d'Angoulême, de Reims.

La première oraison en particulier Deis qui bcato Petro, est fort ancienne et a une longue histoire. C'est l'oraison employée en beaucoup de sacramentaires au 29 juin ; c'est celle de la Missa romeusis cotidiana, dans les plus anciens documents liturgiques, notamment dans le missel de Bobbio, messe dans laquelle dom Cagin est tenté de voir la messe propre, ordinaire, quotidienne de la basilique de Saint-Pierre de Rome, au commencement du v° siècle, selon son hypothèse '. L'allusion que nous citions tout à l'heure à la Cathedra Petri s'éclairerait donc du même coup, et désignerait la chaire transportée au Vatican par saint Damase. Cf. n' VIL Nous parlerons au VI des homélies sur cette fête, notamment de celle qui est insérée au bréviaire romain pour le 22 février.


IV. Le témoignage des martyrologes, des calendriers ET DES LIVRES LITURGIQUES. — Nous donnerons ici les principaux et plus anciens textes des livres liturgiques, des martyrologes et des calendriers qui relatent la fête de la chaire. On comprend quelle est leur importance dans la question :

Le calendrier de Philocalus (en 3.31) ne fait pas mention de la fête du 18 janvier. Au 22 février il dit : VIII kl. marlias : Natale Petri de cathedra.

En Gaule le calendrier de Polemius Silvius au v° siècle, porte au 22 février : Deposilio Petri et Pauli.

Nous avons cité le Concile de Tours de 567 qui parle aussi de la fête du 22 février.

Le Martyrologe hiéronymien (mss. de Weissenburg) dit : xv kl. febr. Dedicatio cathedra' sci Petri apustuli qua primo Rome Petrus apostolus sedit (— 18 janvier).

Le Codex Epternaucensis a simplement : cath. Petri in roma.

La recension du ix' siècle donne une seconde fête de la chaire au 22 février sous cette forme (mss. de Berne) Vlll kal. mar. cathednc sci Petri apustuli qua sedil upud antiochiam.

Pour l'Espagne la fête de la chaire est indiquée dans le lectionnaire de Silos et dans le missale mixtum, au 22 février. Les calendriers mozarabes publiés par Les autres fragments de calendriers mozarabes publiés par le même auteur mettent toujours la fête au 22 février-. L'antiphonaire de Léon l'annonce à la même date^.

Elle est absente dans le calendrier de Naples (vii° siècle), ainsi que dans les calendriers cassiniens du viii° et du ix° siècle.

L'adoption d'une double fête remonte donc, nous l'avons dit, au moins jusqu'à la recension auxerroise du martyrologe hiéronymien (fin du vi° siècle) et s'est de là répandue dans les calendriers et dans les abrégés martyrologiques.

En voici quelques exemples : Calendrier de saint Vaast (2e moitié du x° s. Delisle, Mémoire sur d'anciens sacramentaires, p. 345), calendrier du Bosworth Psalter (xi° s., représentant l'usage de Cantorbéry : Bishop, p. 76, 80). C'est sans doute grâce aux calendriers que la fête du 18 janvier s'étendit dans la liturgie..Mais encore faut-il noter que la grande majorité des calendriers, surtout des anciens, ne porte que la mention du 22 février, ordinairement avec l'indication in Antiochia, par exemple les calendriers de Rheinau (viii° s.), de saint Denys (ix° s.), d'Amiens (x° s.l cf. Delisle, Mémoire, etc., et plus tard, celui du Leofric Missal(x° s.), celui de Travaglia (xi° s., éd. Magistretti).

La fête de la Cathedra est absente dans le Gélasien primitif (Regin. 316) ; dans plusieurs recensions du Grégorien (sacramentaires carolingiens) ; dans l'ancien Comes romain (vi° s. ?) de Würzburg, dans le Capitulare evangeliorum de Würzburg (viii° s. ?), dans l'évangéliaire de Burchard (vers 7t°), dans l'évangéliaire carolingien, dans l'homéliaire de Paul diacre, dans le Comes d'Alcuin ; dans l'ancien Comes ambrosien du vii° s. (Regin. 9), ainsi que dans les livres ambrosiens (sacramentaires, missels, manuels, évangéliaires) du ix° au xi° siècle, avec la seule exception du ms. du Tesoro (x° siècle) où elle a dû être introduite sous une influence étrangère. CL Ebner, p. 91.

Elle est donc absente en général de l'usage romain, italien et ambrosien pendant une longue période Des (vi° au x°), et les quelques exceptions s'expliqueront facilement par des influences étrangères.

On la trouve au contraire en pays franc au vi° et au viii° siècle : Lectionnaire de Luxeuil (entre l'Épiphanie et le carême) ;

Missale gothicum, entre la conversion de saint Paul et le carême ;

Missel de Bobbio. entre l'Épiphanie et la fête de la sainte Vierge (au 18 janvier).

A ces représentants une note de dom Wilmart nous permet d'ajouter un autre témoin, un document gallican qui parait provenir de l'abbaye de la nouvelle Corbie en Saxe, l'Ambrosian..1/. 12 supr., dont Mai et Poyron ont publié chacun de leur côté quelques fragments. Ce sacramentaire a un ordo missae complet in cathedra sel Petri apostoli, composé d'une formule de préface, d'un post nomina, d'un ad pacem et d'une conteslatio, toutes pièces dont le grand intérêt est de reparaître d'autre part dans la messe mozarabe du Missale mixtum. L'un des fragments publiés par Peyron', mm/s/m ! siisceplor, etc.. intercessionis sme sliidio, est à rapprocher de son contexte naturel. Missale Mixtum, l'l\. Dans ce sacramentaire pour lequel dom Wilmart prépare une notice, la Cathedra Petri est la seule fête pour cette partie de l'année entre l'Épiphanie et le carême.

La date de ces manuscrits, dont on pourrait compléter l'énumération, prouverait toujours qu'à partir du xi° siècle, surtout, la fête de la chaire au 22 février, se répand partout, avec le même formulaire que la revision gélasienne.

A partir aussi de ce moment, quelques missels adoptent une seconde fête de la chaire au 18 janvier.

V. LA FÊTE DE LA CHAIRE ET LES PÈLERINAGES A

Rome. — Revenons à la fête romaine du 22 février pour en découvrir l'origine, s'il est possible, en tout cas, pour montrer le lien qui la rattache à la relique conservée à Rome, sous le nom de chaire de saint Pierre.

La fête du 22 février se célébrait solennellement à Rome et nous savons qu'elle y attirait souvent des pèlerins illustres. On a publié récemment le texte d'un sermon inédit, prononcé probablement le 22 février 450, en présence de l'empereur Valentinien III et de sa cour, et que De Rossi propose d'attribuer à saint Léon. On y lit les passages suivants : Natale cathedræ sancti Petri primi apostoli est. Quod pia devotione sancta ecclesia... Ubi deinde postolatum vel episcopatum ore Christi indeplus est, hanc esse, quo ci cathedra coniuncta est, non inconvenienter accipimus. Cathedra quoque ipsa non est illa pestilentiae, sed sanae doctrinae... Ex hac cathedra nostra ; ecclesiæ, id est catholicæ, prolationem institutionem cognoscimus, congaudemus, credimus et confitemur.

Après une description des privilèges de Pierre qui se rapproche de celle qu'on lit dans la contestatio des messes du Bobbiense et du Missale Gothicum que nous avons citée, il est fait allusion à la présence d'un prince : Ecce in universo orbe urbs prima vel maxima paupertudo homini a Christo specialiter regenda committitur. Signa crucis regalia sceptris subduntur, et imperia les purpuræ Christi et sanctorum martyrum sanguini subiugantur. Fulgenti conspicuo diademate, et innumerabili vallatus exercitu princeps piscatoris ministris se præibens instituit, eiusdemque meritis magis quam circumfluentibus graniis se potius ornari deposcit« .

Dom Germain Morin qui a publié ce texte, et a le premier émis l'hypothèse à laquelle s'est ralliée De Rossi, a refusé d'y reconnaître l'œuvre de saint Léon, mais en ajoutant que la date de ce sermon ne devait pas être rabaissée beaucoup au-dessous du v° siècle, et que Valentinien n'est pas le seul prince qui vint à Rome à cette époque ; on y vit entre autres l'empereur Anthème, sous le pape Hilaire, en 467 et dans les années suivantes'.

Quant au pèlerinage de Valentinien avec Placidia et Eudoxie en 450, le souvenir nous en a été conservé par les historiens anciens. Ils nous racontent que les souverains y célébrèrent la vigile de la fête de la chaire et vinrent le lendemain, 22 février, à la basilique du saint apôtre où ils furent reçus solennellement par saint Léon et par plusieurs évêques de toute l'Italie. Ce qui est curieux, c'est que cette fête si romaine par ses origines et par son objet, et qui parait célébrée au iv° et au v° siècle avec tant de solennité, semble disparaître du calendrier liturgique de Rome pendant plusieurs siècles, du vii° au x° siècle, au moins. Elle ne se trouve même pas mentionnée dans la recension romaine du Gélasien, ni dans les éditions anciennes du Grégorien. Quant au Léonien, on n'en peut rien dire à cause de l'état fragmentaire dans lequel nous le possédons. Ce n'est que plus tard que reparaîtra dans la liturgie romaine la fête de la chaire du 22 février et même celle de la chaire du 18 janvier.

Cette éclipse d'une fête, pendant plusieurs siècles, n'est pas la moindre singularité de cette histoire. On en est réduit aux conjectures sur les motifs qui ont pu amener cette suppression.


VI. Les homélies pour la fête de la Cathedra. — Nous venons de citer l'homélie inédite donnée par dom Morin. L'auteur en la publiant faisait cette remarque : les sermons vraiment anciens pour la fête de la chaire sont relativement rares. On ne connaît guère jusqu'ici que les deux petits discours de l'appendice de saint Augustin, et un troisième attribué faussement au pape saint Léon.

L'une de ces homélies est donnée au bréviaire romain, comme de saint Augustin, pour la fête du 22 février. Il faut en citer quelques passages.

Institutionem solemnitatis hodiernæ a senioribus nostris Cathedræ nomen accepimus, ideo quod primas apostolorum Petrus hodie episcopatus cathedram suscepisse refertur... La suite contient un développement intéressant sur les privilèges de Pierre. La finale s'exprime ainsi : Cum solemnitatem hanc Ecclesiæ merito religiosa observatio introduxerit, miror quod apud quosdam infidèles hodie iam perniciosus error increverit, ut super tumulos defunctorum cibos et vina conferant, quasi egressa de corporibus animæ carnales cibos requirant, que l'on rapprochera du canon du concile de Tours cité au 1°.

Deux autres homélies, données au même appendice, sont également curieuses. La première fait allusion au culte des défunts : Orent quotidianæ (fidèles) pro charis suis, interpellent dominum voce flebili... pascant esurientes, vestiant nudos. Adhibeat quoque unusquisque pro charis suis sanctorum preces, sacrificia offerat, et sacerdotalem eos prosecutionem Domino commendat... Cibi autem et pocula quæ sepulchris superponuntur, si quæ superstitionis istius cura ad defunctos pertinet, tædiis inaniis (juam declarari possunt, etc.' La deuxième est tout entière consacrée à la louange de saint Pierre et au miracle de la marche sur les eaux.

L'autre homélie attribuée quelquefois à saint Léon, célèbre les titres de saint Pierre, surtout celui de pasteur. Du reste, dans tous ces sermons, aucune allusion à une relique de la chaire, mais seulement à l'épiscopat de saint Pierre et à sa primauté.


VII. Les chaires de saint Pierre au Vatican ET AU CIMETIÈRE OSTRIEN. — Il était naturel que l'on cherchât à établir un lien entre la fête de la Cathedra de saint Pierre, et la chaire qui existe encore à Rome, au Vatican. Celle-ci est enfermée dans un monument de bronze, œuvre du Bernin, qui, depuis 1663, sous Alexandre VII, décore l'abside de la basilique Vaticane.

En 1867, pour les fêtes du centenaire de saint Pierre, Pie IX la fit sortir du monument, et exposer à la vénération des fidèles. On put alors l'étudier et la photographier à loisir, et rectifier par là même certaines idées fausses qui s'étaient répandues sur ce monument, celle en particulier qui voulait y voir la chaise curule du consul Pudens.

C'est une chaise en bois de chêne ; la hauteur totale, y compris le tympan, est de 1,31 ; la largeur 0,89 ; la hauteur du siège proprement dit, 0,78 ; la hauteur des petits pilastres, 0,25 ; la hauteur des arcatures, 0,56 ; l'épaisseur du siège, 0,01.

On voit par notre gravure, que la chaire, comme il était naturel, a souffert des atteintes du temps : quelques parties sont rongées ; de plus il faut accuser de cette usure l'indiscrétion des pèlerins, qui à l'aide de couteaux, ont tailladé le bois, pour emporter quelque relique (fig. 2425).

La chaire est munie de chaque côté de deux anneaux qui permettaient de la transporter. Le dossier et les panneaux ont été renouvelés à une époque postérieure, en bois d'acacia de couleur sombre ; ce dossier est formé d'arcades à jour, que surmonte un tympan triangulaire de même bois.

Des ornements d'ivoire ont été adaptés au devant et au dossier de la chaire. Ceux qui couvrent le panneau de devant sont surtout intéressants : ils sont divisés en trois rangs superposés, contenant chacun six plaques d'ivoire, sur lesquelles ont été gravés divers sujets, entre autres les travaux d'Hercule. Quelques-unes de ces plaques sont posées à faux, et l'on reconnaît aisément que leur emploi a eu lieu dans un but d'ornementation à l'époque où l'on adaptait les restes de l'antiquité aux objets que l'on voulait décorer, aux châsses de reliques, aux missels, etc., dans les viii° et ix° siècles. Les ivoires qui décorent le dossier correspondent à son architecture et semblent fabriqués exprès. Ce sont de longues bandes sculptées en relief, et représentant des combats d'animaux, de centaures et d'hommes. Le centre de la ligne horizontale du tympan est occupé par la figure d'un prince couronné à la main gauche et le sceptre dans la droite ; sous ses traits M. De Rossi croit voir un empereur carolingien, Charlemagne ou l'un de ses successeurs.

Les plaques d'ivoire qui représentent les travaux d'Hercule sont incrustées d'or. Garrucci les croit du xi° siècle, selon De Rossi elles seraient plus anciennes.

De Rossi s'est efforcé de suivre l'histoire de cette chaire jusqu'aux origines. (Vest sans doute sous le pontificat de Damase qu'elle fut transportée au Vatican. Mais où était-elle auparavant' ? On a cru généralement que c'était dans l'église de Sainte-Pudentienne, mais il est plus probable que c'était dans l'église de Sainte-Prisca sur l'Aventin, qui serait ainsi le Locus ubi secundo sedebat sanctus Petrus. Sous le pontificat de Damase, l'importance de cette église était bien diminuée. On ne dut pas s'étonner de voir le pape transporter la chaire qui en faisait l'ornement dans le nouveau baptistère qu'il avait fait construire au Vatican. On a remarqué que la dédicace de l'église de Sainte-Prisca est au 22 février ; il faut rappeler aussi que la fête de sainte Prisca coïncide avec l'autre fête de la chaire au 18 janvier.

En tout cas, au iv° siècle et même avant cette époque, nous avons plusieurs textes qui font allusion à une Cathedra ou chaire de Pierre, et qu'il ne sera pas inutile de citer ici.

Rappelons tout d'abord que le terme même de Cathedra fut emprunté aux païens par les chrétiens pour l'appliquer au siège des évêques. Il désigne un siège complet avec dossier et appui ; c'est une sorte de fauteuil attribué d'ordinaire aux personnes de qualité, rhéteurs, philosophes, personnages consulaires.

Le mot Cathedra, passé dans l'usage chrétien, emporte donc avec soi une idée mystique et symbolique, qui rappelle l'autorité de l'enseignement chrétien. C'est en ce sens que nous le voyons employé par Tertullien : Percurre ecclesias apostolicas apud quas ipse adhuc cathedrae apostolicae suis locis præsident. Si Italiæ adjas habes Romam, De præscriptione, et par saint Cyprien : Primatus Petri datur, ut una Christi ecclesia et cathedra una monstratur... Qui cathedram... Petri deserit, in ecclesia se esse confidit ? et ailleurs : Cum locus Fabiani, id est locus Petri et gradus Cathedra : sacerdoti vacaret, Cypr., Epist., vers 250.

Dans l'auteur anonyme Adversus Judæum, probablement du iii° siècle, nous lisons : Illic cathedra, Petrus qua sederat ipse, locum Maximum Romæ primam considere jussit.

Damase dit de son côté dans ses inscriptions : una Petri sedes, unum verum quæque lavacrum. Gruter, Inscr. 1163, 10.

Optat de Milève, à peu près au même temps, pose cette question à propos d'un évêque donatiste :

Quidquid petitur in cathedra Petri, quam nescio, si vel oculis novit et ad cuius memoriam non accedit, quasi schismaticis.

Saint Jérôme dit de son côté : Christum sequens, beatitudini suæ, id est cathedræ Petri communioni, consocior ; super illam Petrinam ædificatam ecclesiam scio.

A la fin du v° siècle, Ennodius de Pavie écrit à son tour : Ecce nunc ad gestatoriam sellam apostolicæ confessionis uda mittunt limina candidati ; et ubi exacto gaudio, fletibus collata Dei beneficia dona geminantiur.

Tandis que dans le Codex de Verdun, nous trouvons ces vers du iv° ou du v° siècle, que l'auteur a lus à l'entrée du baptistère : Auxit apostolicæ geminatunt sedis honorem Christus et ad cœlum hanc deddit esse viam.

De ces textes. De Rossi rapproche ceux des itinéraires, des martyrologes, des anciens calendriers et même des documents apocryphes, Gestn Liberii, Passio Marcelli. etc.. et en même temps le témoignage des catacombes et des monuments romains. Il rappelle que le martyrologe hiéronymien contient deux fêtes de la chaire de saint Pierre, celle du 18 janvier, Dedicalio S. Pétri apostoli, qua primo Romœ Petrus apostolus sedit (Cod. Luc), et celle du 22 février, Natalis S. Pétri aposloli catliedra : quant resedit apud Antiochiam.

Il ne lui est pas difficile de démontrer que cette désignation de la chaire d'Antioche n'a pas de base historique. Selon lui. la première mention, celle du 18 janvier, désigne une autre chaire, celle du cimetière Ostrien, et le 22 février, celle de la chaire du Vatican.

Le cimetière Ostrien sur la voie Nomentane est mentionné dans plusieurs documents anciens, sous divers titres ad Xymphas, ubi Petrus baplizaverat, ubi Petrus baptizabat, in co'meteriuni fontis sancti Pelri, ad nympltas sancti Pétri. Là se trouvait une chaire différente de celle vénérée au Vatican. Sur la fameuse liste des huiles saintes envoyée par le pape saint Grégoire le Grand à la reine Théodelinde, on lit cette mention très curieuse : Oleum de sede ubi prius sedit sanctiis Petrus, qui désigne un monument du cimetière Ostrien. Ce culte prouve qu'au moins à cette époque la chaire du cimetière Ostrien était vénérée par les fidèles et on allumait, par honneur devant elle, des lampes, dont l'huile était considérée comme une relique. Le cimetière Ostrien et ses monuments archéologiques ont été étudiés, avec beaucoup de soin, par De Rossi et par ses successeurs.

On ne sait où était cette chaire. Celle que l'on voit dans la crypte de Sainte-Émérentienne, et que l'on a donnée comme celle de Pierre, n'est certainement pas celle de l'apôtre, dit M. Alarucchi. Cette chaire, si on l'eût possédée, aurait occupé une place d'honneur ; du reste, il est vraisemblable que ce cimetière n'existait pas au temps de saint Pierre.

Mgr Duchesne qui a rejeté la plupart des conclusions exposées par M. De Rossi dans son Bulletin, se refuse à admettre qu'il y ait eu avant le bas moyen âge, un lien entre le culte de la Cathedra S. Petri et le culte de la relique vénérée à Rome sous le nom de chaire de saint Pierre. Les textes allégués pour démontrer que cette chaire se trouvait, dès le IVe, dans le baptistère du Vatican, n'ont pas, selon lui, le sens qu'on leur attribue. Ils ne parlent que de la sede Petri, de la sede apostolica, dans un sens métaphorique. Celui d'Ennodius, où il est question d'une sella gestatoria, a rapport à la sella sur laquelle les consuls étaient portés le jour de la procession consulaire. Cf. Revue de philologie, t. VII, 1883, p. 81). En réalité, toujours d'après Mgr Duchesne, la plus ancienne mention d'une relique de ce nom se trouve dans le catalogue de Monza du temps de saint Grégoire et de la reine Théodelinde (De Rossi, Roma sot., t. I, p. 170), que nous avons cité. Cette huile avait été recueillie loin du Vatican, sur la voie Salaria ou la voie Nomentane. De ce côté se trouvait un cimetière appelé quelquefois Ad nymphas S. Petri, où l'on croyait que saint Pierre avait baptisé. Cette tradition est attestée dès le commencement du VIe, par les Gesta Liberii papae, et la Passio Marcelli. Il y avait sans doute là un siège mobile ou plutôt taillé dans le tuf, que l'on considérait comme une sede Petri. Quant à celle du Vatican, dont la forme et les dimensions ne se prêtent guère à l'hypothèse d'un séjour dans les catacombes, je ne relève aucune trace de vénération spéciale antérieurement à l'année 1217. Xerini, De templo S. Alexii, p. 209. Pierre Mallius, qui décrivit la basilique de Saint-Pierre au temps d'Alexandre III (1159-1181), n'en dit pas le moindre mot ; ce qui, eu égard à sa préoccupation constante de faire valoir les reliques de la basilique vaticane, signifie que, de son temps, on n'y vénérait aucune chaire de saint Pierre. Les origines du culte chrétien, p. 286).


VIII. Conclusions. — Tel est aujourd'hui l'état de la question. Si quelques points restent encore obscurs, il paraît du moins certain qu'il n'y eut à l'origine qu'une seule fête de la Cathedra Petri, celle du 22 février ; cette fête est d'origine romaine et remonte jusqu'au IVe ; elle rappelait l'épiscopat de saint Pierre à Rome plutôt que la vénération d'une chaire matérielle de l'apôtre.

Rien de plus curieux au point de vue liturgique que les destinées de cette fête. Rome, après en avoir laissé d'assez bonne heure, probablement au VIIe, peut-être dès le commencement du Ve, l'usage aux églises des Gaules et d'Espagne, la raye de son calendrier pour plusieurs siècles. Puis, par une sorte de jus postliminii, elle emprunte à la revision franque du livre gélasien, la fête de la chaire et même les deux chaires, qui prendront place, dès lors, officiellement sur son calendrier jusqu'au jour où Paul IV décrétera pour l'Église universelle la célébration des deux fêtes.

Il est plus difficile d'établir le rapport qui existe entre la question liturgique et la question archéologique. Il est incontestable que l'on connut à Rome dans l'antiquité, deux chaires de Saint-Pierre, l'une au Vatican, l'autre visitée par les pèlerins, au cimetière Ostrien. Mais le lien entre ces chaires et les deux fêtes du 18 janvier et du 22 février n'est pas établi, au moins pour l'époque primitive.

Les calendriers et les martyrologes du moyen âge portent les traces de cette diversité d'usage. C'est pour la faire cesser que Paul IV, en 1558, admit séparément deux fêtes de la chaire de Pierre, à Rome et — Kellner, Die Feste Cathedra Petri und des Antiochischen Episkopals des Apostels, dans Zeitsch. f. Aruthol. Theol, 1889, t. XIII, p. 566-576. — Marucchi. Le memorie dei SS. Apostoli Pietro e Paolo nella cilla di Roma, ib. 1894. — C. Erbes : Die Todestage der Apostel Paulus u. Petrus u. ihre römischen Denkmäler, Leipzig, 1899. Cf. Lejay, Ancienne philologie chrétienne, dans la R. d'hist. et de littérature religieuses. 1902, t. VII, p. 362-364. — Dom G. Morin. Notes d'ancienne littérature ecclésiastique, un sermon ancien sur la fête de la chaire de Saint-Pierre, dans la Revue bénédictine, 1896, t. XIII, p. 343-340. Cf. Aneedota Maredsokma, 1893, t. I, p. 409, sermo in cathedra sancti Petri.

— Stevenson, Chair of Peter, dans Kraus, Realencyklopädie d. ehristl. Alterthümer, 1886, t. II, p. 156-161.

— Recdencijklopädie. Stuhlteie' Pelri. — De Waal. Chair of Peter, dans The catholic Encylopedia, t. III, p. 551-554, ne parait pas connaître les conclusions de Mgr Duchesne. — Kirchenlexikon. art. Cathedra, t. II, p. 2060. — De Rossi, La Cathedra di S. Pietro nel Vaticano e quella del cimitero ostriano, dans Bull, di archeol. cristiana, 1867, p. 33 sq. — Quentin, Les martyrologes historiques, Paris, 1908. — Armellini. Scoperta della cripta di S. Emerenziana e di una inscrizione relativa alla cathedra di S. Pietro, Roma ; 1877, Onviggio cattolico di principi degli apostoli nel XVIII centenario, Roma, 1867, p. 160, 161. — S. Sanguinetti, De sede romana beati Petri commentarius historico-criticus, Roma, 1867, p. 192 sq. — Rampolla, La cathedra romana beati Petri, Rome, 1868.

— Barnes (AII.). St Peter in Rome and his tomb on the Vatican Hill, London, 1900, p. 35, 55, 79-82. — Kellner, Dr K. A. H., L'anno ecclesiastico e le feste dei santi, Roma, 1906, p. 262-268. — Saintyves, Les saints successeurs des dieux, Paris, 1907, p. 79, 80. — Paléographie musicale, t. V, p. 161. — A. Ashpitel et A. Nesbitt, Two memoirs of saint Peter's Chair preserved in Rome, into., London, 1870. — Sur la première chaire de saint Pierre au cimetière ostrien : Giuseppe Bonavenia, La sylloge de Verdun et le Papiro di Monza. Se rerum abbiamo tal vedore topografico che si dû loro nella opinione che della via Nomentana trasferissee alla Salaria nova una insigne memoria di S. Pietro. in-8 », Roma, 1903. — O. Marucchi, La récente controverse sur cimetière Ostriano e sulla sede primitiva di S. Pietro in Roma, dans Nuovo bull. di archeol. crist., 1903, p. 199 sq. ; El valore topografico della sylloge di Verdun e del papiro di Monza, ibidem, 1903, p. 321 sq. — Dom Leclercq, Manuel d'archéologie chrétienne, Paris, 1907, t. I, p. 74, 292, 297, etc. — Marchi, I monumenti delle arti cristiane primitive, Roma, 1844, pi. XXV. XXVIII. etc.

F. Cabrol.


CHALCÉDOINE'. — I. Chalcédoine. II. La basilique de Sainte-Euphémie. III. Église de Saint-Christophe. IV. Église de Sainte-Basse. V. Mont Saint-Auxence. VI. Autour du mont Saint-Auxence. VII. Hiéria. VIII. Ruffinianes. IX. Le Polyaticon et le monastère de Satyre. X. La liste épiscopale. XI. Épigraphie. XII. Bibliographie.

I. Chalcédoine. — Chalcédoine (Χαλκηδών), ville de Bithynie, à l'entrée du Pont, sur la côte, en face de Byzance. C'était une colonie de Mégare, dont on railla doucement les fondateurs après les accroissements merveilleux de Byzance, dont le promontoire et ses avantages étaient restés comme inaperçus ; l'oracle de Delphes, en un jour d'heureuse boutade, avait donc qualifié Chalcédoine : la ville des aveugles. Entre Byzance et Chalcédoine on mesurait, à vol d'oiseau, sept stades environ ou un mille romain, d'autres parlaient de quatorze stades, le tout serait de savoir de quel point à quel point. Au reste, cela importe assez peu, car l'emplacement de l'ancienne ville est certain, c'est celui que les Turcs désignent aujourd'hui sous le nom de Kadi-Keui (lig. 2426).

La ville elle-même présente, au point de vue de l'antiquité chrétienne, moins d'intérêt que ses faubourgs : Hiéria, Ruffinianes ; n'était le IVe concile œcuménique qui a marqué pour jamais dans l'histoire de l'Église le nom de Chalcédoine. Celle-ci suivit les fluctuations ordinaires des villes de cette région dans l'antiquité. Très commerçante et riche, elle renfermait des temples et des édifices en grand nombre ; peu de temps avant l'ère chrétienne (75 av. J.-C), Chalcédoine fut léguée aux Romains par le testament du dernier roi de Bithynie, Nicomède. Sous l'empire, la ville, très éprouvée par un siège, fut attachée et se releva de ses ruines, mais sa situation géographique l'exposait aux premières attaques dès qu'on menaçait l'empire. D'après Zosime, Chalcédoine fut prise par les Scythes sous le règne de Valérien et Gallien. Le transfert du siège de l'empire à Byzance devait apporter quelque sécurité et un accroissement de richesse aux cités voisines, mais à condition pour elles de s'effacer devant leur ancienne rivale. Chalcédoine ne pouvait songer à lutter d'illustration et de richesse, cependant, il lui échut un avantage qui l'empêcha d'être entièrement éclipsée : elle posséda le sanctuaire célèbre de Sainte-Euphémie.


II. La basilique de Sainte-Euphémie. — « A cent cinquante pas du Bosphore, en dehors des portes de Chalcédoine, s'élevait sur un monticule la basilique dédiée à la martyre sainte Euphémie, une des saintes les plus vénérées de l'Orient. On y montait par une pente insensible : mais lorsqu'on avait atteint le sommet du coteau, on voyait se déployer un spectacle merveilleux ; d'un côté, la mer, ici tranquille, là plus ou moins agitée et jetant son écume sur les rochers de la rive ; de l'autre, de hautes montagnes couvertes d'antiques forêts ; au fond de la vallée, des prairies à perte de vue, des moissons jaunissantes, des vergers couronnés des plus beaux fruits ; en face, la ville de Constantinople, s'étageant sur la côte européenne du Bosphore, et l'on se rendait processionnellement à l'oratoire, l'empereur et l'impératrice en tête, puis les magistrats, le clergé et le peuple de Constantinople. Entré seul dans le sanctuaire, l'archevêque s'approchait du tombeau, et, par une ouverture pratiquée du côté gauche du monument, il introduisait une tige de fer portant une éponge qu'il retirait pleine de sang, et ce sang, considéré comme un préservatif contre tous les maux, était ensuite distribué par gouttes et envoyé dans des fioles jusqu'aux extrémités de l'empire ».

Sous un portique couvert attenant à l'oratoire, se trouvait un grand tableau peint sur toile, dû au pinceau d'un peintre célèbre et représentant la vie et la passion de sainte Euphémie. Le Bosphore, servait de fond à ce magnifique tableau. La basilique elle-même était digne de cet encadrement par son architecture. On y entrait par une vaste cour rectangulaire, garnie d'une colonnade, et formant péristyle à un ensemble d'édifices. L'église, de la même dimension, et d'une ordonnance pareille, conduisait à un oratoire circulaire surmonté d'une coupole qu'entourait une galerie d'où l'on pouvait entendre l'office. » Ainsi, la grande église de Chalcédoine possédait un sanctuaire placé en dehors du bâtiment principal et construit sur le tombeau même de sainte Euphémie. Dans les actes du IVe concile général *, ce sanctuaire est appelé τρίκλινον xo-j à » ;o'j aïprjpiov, mais c'est l'église elle-même, la basilique, qui porte le nom de απτόπλοβ '. Le corps de la sainte était enfermé dans une châsse d'argent.

La croyance générale était qu'il s'opérait dans ce lieu beaucoup de miracles. Dans les temps de désastres ou de dangers publics, l'archevêque de Constantinople, averti par certains signes, prévenait à son tour la mort d'Euphémie, martyrisée sous Dioclétien. Il nous en reste une description qui est, en son genre, une rareté de la littérature chrétienne ; la voici :

« Le juge est assis sur son siège ; il regarde la vierge d'un air farouche et cruel. L'art sait, en effet, quand il veut, peindre la colère, même sur une matière inanimée. « Tout près sont les satellites, la foule des soldats ; les greffiers ont leurs tablettes et leurs stylets ; l'un d'eux suspend sa tâche et se tourne vivement vers la vierge, comme s'il lui ordonnait de répondre plus haut, craignant d'entendre mal et de commettre quelque erreur dans le procès-verbal. Euphémie porte des vêtements sombres, et le pallium, signe de la philosophie. Le peintre lui a donné une physionomie aimable ; pour moi, son âme me paraît embellie par ses vertus. Deux soldats la conduisent au juge ; l'un marche en avant et la traîne, l'autre est derrière et la pousse. La pudeur se mêle au courage de la vierge. Elle baisse la tête comme si elle rougissait d'être regardée par des hommes, mais elle se tient sans crainte et ne souffre point de montrer la moindre terreur dans le combat. Autrefois, j'admirais comment certains peintres ont rendu l'histoire de Maccabée ; comment, lorsqu'elle est sur le point d'égorger ses enfants, la pitié et la colère se mêlent sur son visage ; un œil exprime la fureur, l'autre trahit la mère prête à épargner et prenant en horreur un tel crime. Maintenant, j'ai reporté mon admiration sur la peinture dont je parle ; je suis étonné du talent de l'artiste qui, mélangeant mieux encore les sentiments que les couleurs, a tempéré l'un par l'autre la pudeur et le courage, vertus qui semblent contraires par leur nature. Plus loin, dans la suite de cette peinture, les bourreaux, vêtus seulement d'une tunique, accomplissent leur tâche : l'un d'eux a saisi la tête de la vierge et la renverse en arrière, il la maintient ainsi immobile, exposée aux tortures, l'autre lui arrache les dents. On voit les instruments du supplice, un maillet et un foret. Mais ici je fonds en larmes et la douleur me coupe la parole. Car le peintre a si distinctement rendu les gouttes de sang, qu'il semble qu'on les voit réellement couler, et qu'on s'éloigne en sanglotant. Puis, on aperçoit la vierge en prison ; elle est assise seule, dans ses vêtements de deuil ; elle tend les mains vers le ciel ; elle invoque Dieu au milieu de ses souffrances. Pendant qu'elle prie, apparaît, au-dessus de sa tête, le signe que les chrétiens ont l'habitude d'adorer et de représenter ; c'est, je pense, le symbole du martyre qu'elle va subir. Tout près, en effet, le peintre a placé un bûcher embrasé qui répand, çà et là, ses flammes rougeâtres et épaisses. Euphémie est au milieu, les mains vers le ciel ; son visage ne trahit aucune tristesse ; il montre plutôt la joie de fuir vers la vie immatérielle et bienheureuse ».

D'après cette description, on voit que l'artiste avait fait cinq tableaux. Aussi, grâce à Évagre et à saint Astère, nous pouvons nous figurer quelque chose de la célèbre basilique dans laquelle les Pères du VIe concile tinrent leurs sessions. Baronius a cru à tort que les Pères se réunissaient dans le presbytérium ; induit en erreur par une variante incorrecte de son exemplaire du Breviarium de Liberatus ^, il a lu : adveniens Marcianus imperator ad secretarium cum judicibus, etc. Baronius se souvenait que le secretarium est un bâtiment annexe de l'église et que beaucoup de conciles se sont tenus dans ces secretaria-, mais les actes du concile de Chalcédoine disant explicitement que les évêques se sont assis près de l'autel. Baronius a identifié secretarium avec sanctuarium et il a cru y voir le presbytérium. Le texte correct de Liberatus résout la difficulté ; il porte : sexto autem secretario adveniens, Marcianus imperator ad concilium cum judicibus, etc., c'est-à-dire « lors de la sixième session, Marcien assista au concile ». Comme le nombre des Pères présents s'élevait à six cents environ, il est probable qu'une si grande assemblée n'aura pu trouver place que dans la nef de l'église et non dans le presbytérium*. Tillemont avait déjà vu la nécessité d'adopter cette disposition ; aussi écrit-il « que le concile s'est tenu dans la nef de l'église plutôt que dans le chœur ». La cinquième session se tint dans τρίκλινον, autour du tombeau de la martyre : les incidents qui s'y passèrent ne nous apprennent rien de nouveau sur les conditions architectoniques de l'édifice.

La description de la basilique est bien loin de nous apprendre tout ce que nous souhaiterions connaître, et d'abord le donateur et l'époque de la construction et de la dédicace. Nous savons, toutefois, qu'elle existait avant l'année 399, ce que nous apprend la rencontre d'Arcadius et de Gainas le Goth, qui eut lieu cette année-là dans la basilique '. Il est assez peu probable que la basilique élevée primitivement sur la tombe de la jeune martyre de l'année 305 soit le même édifice dont les vastes dimensions suffirent à abriter six cents évêques environ et le personnel indispensable à une pareille assemblée.

Au dire de certains auteurs modernes ', il existait jadis, proche de Chalcédoine, à Fener-Bagtché, un temple de Vénus — outre que rien n'est plus douteux que l'existence de ce temple — celui-ci serait devenu avec Constantin la basilique de Sainte-Euphémie. « Cette opinion, pour si répandue qu'elle soit, reste douteuse. Ceux-là même chez qui on la trouve se permettent parfois d'hésiter et parfois aussi de se contredire. Skarlatos Byzantios hésite ; le patriarche Constantios se contredit ; Hammer identifie le sanctuaire de Vénus avec l'église de Sainte-Euphémie et fixe l'emplacement de cet édifice unique au faubourg du Chêne. N'y a-t-il rien à redire à cela' ? On peut y reprendre et beaucoup. Tout d'abord, comment se fait-il que le temple de Vénus soit en même temps au τρίκλινον du Chêne et sur le promontoire de Fener-Bagtché ? Fener-Bagtché remplacerait-il le Chêne' ? S'il en est ainsi dans la topographie de Hammer, il en va tout autrement dans la topographie véritable. Celle-ci, basée sur les textes, nous montre avec la dernière évidence que le faubourg du Chêne, plus connu sous le nom de Rufinianes (voir plus loin), occupait le site du moderne Djadi-Bostan. » Si on identifie le temple avec la basilique qui lui succéda, il faut donc situer celle-ci à Djadi-Bostan, ce qui est impossible, parce que la distance de trois milles, intermédiaire entre Kadi-Keui et Djadi-Bostan, est de beaucoup supérieure à celle que tous les textes font supposer entre Chalcédoine et l'église de Sainte-Euphémie. — 2° Djadi-Bostan est assez éloigné du Bosphore, même en étendant cette dénomination au bras de mer qui baigne Chalcédoine ; or, nous dit Évagre, Sainte-Euphémie ν τὰ Βοσπόρου, τὰ νωθεν τοῦ γίου τόπου. — 3° De Djadi-Bostan la vue ne s'étend que sur la mer de Marmara et que sur des côtes parfaitement semblables entre elles. Or, ajoute Évagre, de Sainte-Euphémie, le regard embrassait τὰ πέρατα τῆς χώρας. — 4° Djadi-Bostan n'est pas en face de Constantinople et n'a pas vue sur elle. Or, le même Évagre écrit à propos de Sainte-Euphémie : ντιπέρα τῆς Κωνσταντινουπόλεως, τῶν γίων μῶν πόλις, τῶν ἀποστόλων, τῶν μαρτύρων, τῶν γίων πάντων. — 5° Au milieu du Ve, l'emplacement du moderne Djadi-Bostan ne portait, comme édifice religieux, que l'ποστολœum des saints Pierre et Paul et le monastère de l'higoumène Hypace ; il ne portait pas la basilique de Sainte-Euphémie. La biographie d'Hypace, composée à Rufinianes même, quelques mois à peine avant le concile de 451, tenu à Sainte-Euphémie, ne permet de conserver aucun doute sur ce point. Si on néglige la question du site du temple de Vénus — qui, au témoignage de Denys de Byzance, se trouvait entre Chrysopolis et Chalcédoine — et son identification avec la basilique de Sainte-Euphémie, la place de ce dernier édifice ne peut être fixée ailleurs qu'au moderne Haïdar-Pacha, au sommet de la petite colline aujourd'hui couronnée de maisons. Cela résulte : 1° du fait que le sanctuaire euphémien se trouvait en dehors de Chalcédoine ; — 2° de la description que nous en fait Évagre, à qui seul nous devons les indications topographiques positives suivantes : l'église était à deux stades du rivage, sur une hauteur qu'on gravissait en pente douce ; du sommet on voyait la campagne verdoyante et, au loin, Byzance éblouissante.


III. Église de Saint-Christophe. — Sur une pierre longue de 2 mètres, large de 1 mètre, trouvée proche de Haïdar-Pacha, on lit l'inscription suivante :


TOY MAP COCHA.


CYAAAIOY ENICKOXAAKHAO NOCKTIZETGAENAPATHC 10 CEWNONPKOYBIKOYAAPI-. eYc t'HMIAOYKAIERENETOH e NAHPOYWIM ■ ceniembp KBYHN 15 TOYAAN li

ligne 4, au lieu de T il faut f. laniue 4.30 indiquée par la date consulaire ayant l'indiction troisième ;

— ligne 9, il faut y.-i :,s.-x\ ; — lignes 11, lî-jjr.u.i'o-j ; — ligne 12, il faut ivo., au lieu de eÎ/ô ; — lignes 7 et 14 : Aiti-pN ; 'j-N, dans les deux cas, la lettre N serait un signe abréviatif.

Xpio-rosôso-J ivô(iy.T'.<ôvo ;) ).' y.{r,'i\) Mafco tiï-i tv ; -j« aTE t'av llprùTOYô'vo'J ? xat 'Airo'jptO'j ztày ).aa7 ET t'i 0âooo<y :'oj êaffO.édj ; [xa]. EjÀx>.ioj e7 ;i7y.ô[7rov] XaÀy.r.ôôvo ;. Kt :Cîtî oz itïpà t/, ; (7£iivo ; :p(îUï :a ;j xo'jSi/.ou. ).ap :[o'j] E-J3ïj ;iio-j, v.xl èvivîTO r, xari^Eciç àv c'.vô( !zx'.wv !) e' ;L).ir)po-./iJi{=vr,) a(r|vl) ; ! ;ktîuioç ;[ :« )] vê' ■J ;i[oc-e'ï S^ïopayj.o'j xa » ; 'Kpx]o'j).av['jO T(« .>v ).a

L'inscription relate la fondation et la consécration d'une église, en l'honneur de saint Cliristophe : les fondements furent creusés au mois de mai de l'année 450, la dédicace eut lieu le 22 septembre 452. Dans l'intervalle avait eu lieu le IV* concile œcuméni que réuni dans la basili que Sainte-Euphémie. Tous les personnages sont connus. Eulalius, l'évê que trembleur, que nous signalerons dans la liste épiscopale ■• ; Protogène est le consul de 449, Sporacius, autre consul, qualifié dans le préambule des Actes du concile de « Comte des domestiques >. L'empereur Théodose II mourut le 28 juillet 450. Quant au personnage désigné sous le nom d'E\,z.r,o.iô',-j, ce serait peut-être \'.'jz.r,o.ir,-j qu'il faudrait lire, et il s'agirait d'un chambellan, cubicularius, qui fit une belle carrière, devint magister officiorum S conseiller écouté de l'empereur Marcien.

L'église dédiée à saint Christophe, personnage fort exploité par les légendaires, était un marlijrium. Ce n'est pas à dire qu'elle s'élevait sur la tombe d'un martyr, car, dés le iv siècle et surtout au v^, on commença à se relâcher de l'usage qui voulait que le titre de ij-aptOp ;'./ fût réservé aux seu les églises abritant les corps saints ou commémorant l'emplacement du supplice ou de la tombe d'un martyr..\u sud de Chalcédoine, à Rufinianes, se voyait un i-oaro'/Eîov bien qu'aucun apôtre n'y eût souffert ou reposé. Par une fiction généralement admise, on se procurait des reliques d'un martyr', brandea (voir ce mot), huileéclats du sarcophage, linges, étoupes cnsanglan, tées, etc., et ces reliques, au sens très large du mot, étaient déposées solennellement dans l'église que l'on voulait consacrer au culte. Ce transfert de reliques était assimilé à la translation du corps saint lui-même, on l'appelait ; chez les grecs, et chez les latins : depositio.

L'inscription de Chalcédoine est le plus ancien monument daté du culte de saint Christophe, dont le nom se trouve dans les martyrologes les plus reculés, notamment dans Vhieronymianum où la mention du saint appartient à la rédaction primitive et ne peut, pour cette raison, être postérieure au v siècle.


IV. Eglise de Saixte-B.'vss.^. — Sainte Bassa fut. s'il faut en croire ses actes, martyrisée sous Maximien, dans l'île d'Haloné, prés de Cyzi que '. Cette sainte fut. à Chalcédoine, l'objet d'un culte et y posséda une église dédiée sous son vocable. Théodore le Lecteur nous apprend qu'en 464 le prêtre chargé de cette église ; toO iv Ka/./.TÔovt vaoj liïTçrr : T ?, : jj.ïpr-jpo :, était le futur patriarche intrus d'.\ntioche destiné à une si bruyante carrière. Pierre le Foulon »..\ cette date nous ignorons si l'église dédiée à sainte Bassa appartenait ou non à un monastère ; mais en 538, nous savons qu'elle était conventuelle, comme nous l'apprend la vingt-quatrième signature d'une lettre adressée au patriarche Menas par quarante supérieurs religieux soumis à l'évê que de (Chalcédoine : Toj>.iavo5 (ou ToJ/.irjç) é'/.éto Weo'j TipETo-J-îpo ; xai r.yo^- (j-Evo : uovï^ç TT, ; â-j'îx ; Bi(r(7'/ ;î v 7(j> 'IjA^pw Onô 4>(oteivÔv TÔv -rtîTzo-ov 'j-É-j'pa^î/a'.

Maintenant, où faut-il en chercher l'emplacement« ? L'Himéros indiqué dans la souscription ci-dessus était-il un quartier urbain de Chalcédoine ou un quartier suburbain' ? Ici, nous pouvons affirmer, et pour ' 464 et pour toute autre date, que l'Himérosne se trouvait point au de dans de la ville, mais constituait un de ses faubourgs, et même un faubourg maritime. Tel hagiographe lui donne, en effet, le titre d'cmporion, et ce mot, lorsqu'il s'agit de la capitale et de ses environs, les auteurs ne l'emploient que pour les petites échel les, que pour les petits ports de banlieue situés sur le Bosphore ou la Propontide..Au point où se trouvait l'cmporion de Chalcédoine, aujour d'hui la baie de Haidar-Pacha. se trouve encore de nos jours un insignifiant ruisseau boueux qui avait nom dans l'antiquité : Himéros. Ce renseignement tout à la fois pri'cis et jiri'cieux nous a été conservé par Deny, de Byzaiice' ; les moindres circonstan ces topograpliiques relevées par le P. J. Pargoire ne laissent pas l'ombre d'un doute sur l'identification. Et ce fait, ajoutait-il, impose des conclusions. Comme rivières et localités riveraines se passent récipro quement leurs noms, il faut dire que le quartier »l[j.epor, signalé par l'higoumène Julien, doit être cherché aux mêmes parages que le cours d'eau « luspo ;, mentionné par le géographe Denys. Hn outre, comme l'embouchure de ce cours d'eau est placée à souhait pour être un emporion chalcédonicn en relation directe avec Constantinople, il faut dire que le quartier »\]i--.y'j :, OÙ s'élevait l'église de Sainte-Bassa, doit être identifié avec le faubourg 'll]a.£po :, où les visiteurs du mont Skopa s'embarquaient pour la capitale. \~A\ conséquence, l'Himéros ou Héméros, cours d'eau ou faubourg, correspond au ruisseau de HaïdarPacha et aux quelques mètres carrés de plaine qu'il arrose en se jetant dans la mer ^ Un texte est venu confirmer cette localisation ; il est tiré de la vie de saint Alype le Stylite, d'Andrinople en Paphlagonie '. On y voit que le saint, forcé d'accompagner son évê que jusqu'àConstantinople, s'était arrêté à Chalcédoine et passait la nuit dans l'église de Sainte-Bassa : propler pontifuis lamcii revercntiam Chalcedonem usqiie est conseculus. Illic cum clam se subduxisset, dum esset episcopas mare Iransmissnrus Conslantinopolim, ubi juxla mare est positam martyriiim Bassœ martyris, id ingressus, sub iino ex scamnis, quœ illic erant, dormicns latebat '. Le texte est clair. L'église Sainte-Bassa s'élevait prés de la mers jiixta mare '.

Resterait à déterminer l'emplacement exact de l'église. A plusieurs reprises, des trav aux de construction ou de terrassement entrepris dans l'enceinte de la gare de Ha'idar-Pacha ont mis à jour des ruines manifestement chrétiennes, malgré la présence de matéri aux plus antiques. Des topographes amateurs afiirment que ces restes appartiennent à la basili que de Sainte-Kuphémie, ce qui est absolument incompatible avec la description qu'Évagrius nous a laissée de ce monument « . Xe seraient-ils pas mieux inspirés d'y chercher les fondements de Sainte-Bassa' ? Peut-être '.

Si on ne peut encore déterminer le point précis de la basili que qui s'élevait dans le faubourg d'Himéros, il y a lieu de penser, cependant, que ce point était assez rapproché de l'emplacement de la gare actuelle '. Quoi qu'il en soit, c'est un nouveau point de repère pour l'étude de la ville de Chalcédoine à l'épo que chrétienne.

V. Mont S.\int-Auxe n'ce. — Aux environs de Chalcédoine se trouve une colline illustrée par un solitaire fameux qui lui laissa le nom sous lequel elle fut désor mais désignée : Mont Saint-Auxence. Le personnage nous est bien connu grâce h trois vies publiées in exiensn et deux vies analysées à grands traits et peu dillérentes des précédentes ». Xé en Syrie et venu chercher fort une à Constantinople, Auxence y fut enrôlé dans les sclwlaircs ; mais désireu.x de soli-


DICT. D'ARCH. CHRÉT.

tude, il démissionna, passa dans la Bithynie, courut à une dizaine de mil les de Chalcédoine et s'y établit sur un rocher, au liane du mont Oxia. Il s'y trouvait encore à l'épo que où se tint le concile de Chalcédoine et le bruit s'étant répandu que l'ermite était eutychien, l'empereur Marcien l'en arracha et le fit venir par Rufinianes '° (avril-mai J52). Après un séjour de quelques semaines, coupé par un voyage à l'Hebdomon » et un autre à Constantinople « , les instan ces de l'empereur Marcien » et les communications du patriarche Anatole « l'amenèrent à se déclarer formellement contre l'hérésie d'Eutychès '=. Dès lors, on ne le retint plus, et lui s'en alla, en toute hâte, chercher au mont Scopa le calme que Rufinianes lui refusait. Mais il ne retourna pas sur le mont Oxia, lui préférant une hauteur plus voisine ».Là, sa vie ne différa point de ce qu'elle avait été sur la première colUne ; quelques chrétiens imitèrent son exemple, reçurent de lui l'habit éréiuiti que et vécurent dispersés dans les environs. Des fennues reçurent de l'anachorète ce même habit et fondèrent un monastère au pied de la montagne. Cette maison, dite des Trikhinaires, reçut la dépouille mortelle du saint, peut-être en 473 « ; ce ne fut pas sans contestations ».

.\près Auxence, son petit ermitage ne fut pas abandonné et les discip les contiimèrent à se grouper à l'entour de la demeure sanctifiée. Ils vécurent sous la direction de quatre moines, principalement Serge, Bendidianos, Grégoire et Jean. Lors que Auxence avait quitté Rufinianes, les moines de cette maison l'avaient accompagné au chant des hymnes et des psaumes jusqu'au mont Scopa où ils lui avaient bâti une maisonnette. Mais cette bico que avait fini par tomber de vétusté, et Auxence s'était probablement réfugié dans une grotte, c'est du moins ce que laisse supposer le biographe d'Etienne le Je une qui montre Serge, premier successeur d'Auxence, établi dans la grotte du père ^'. Il est possible qu'avec le temps on agrandit un peu cette anfractuosité, on l'aménagea, et la postérité, ignorante de cette légère transformation, attacha le souvenir du saint à la petite grotte où elle voyait les anachorètes se succéder derrière quelques planches. Qu'il y ait eu ce petit déplacement, cela parait certain. Déjà, au début du ix« siècle, le diacre Etienne faisait observer que la position de la grotte ne répondait point tout à fait à la position indiquée par la cellule (</o-jgo :) d'Auxence dans la vie de ce dernier -°.

Après Serge, ce fut Bendidianos qui gouverna quarante-deux ans et se trouva enfin à la tête d'une légion de discip les dispersés de droite et de gauche, comme au temps d'Auxence. En vinrent-ils dans la suite à former une conununauté' ? La présence parmi eux d'un ecclésiasti que, la mention d'une église conventuelle et d'un monastère terniraient à le prouver. Par contre, les documents relatifs à saint Etienne le Je une nous défendent, en ce qui regarde les hommes, d'introduire la vie cénobiti que au mont Saint.\uxence, avant le milieu du viii'- » siècle « .

Puis ce fut Grégoire, puis ce fut Jean à qui succéda Etienne le Je une ; mais, dans l'intervalle, des inconnus s'étaient succédé depuis le v » jusqu'au VIIIe, leur réputation à quelques-uns avait été grande mais non pas au po'nt d'éclipser le souvenir d'Auxence dont le nom était désor mais associé par tous à ces lieux ; on disait to opo ; toj à-ioj A-jli-ni'j-^. Implantée dès la fin du V siècle, cette dénomination devait rester en usage durant toute la période byzantine. La célébrité de saint Etienne le Je une n'y fit pas de tort et servit plutôt à la consacrer. Ce fut lui qui construisit un premier monastère qui prit le nom de monastère de Saint-Auxencc, auquel il préposa un supérieur afin de se reléguer lui-même dans une retraite plus étroite et plus élevée que celle où avaient vécu ses devanciers, en un point qu'on croyait être l'emplacement du y./.o-jëoc primitif.

Il nous faut maintenant identifier les lieux que nous avons nommés. : Chalcédoine, écrivait le P. J. Pargoire, est comme le pivot autour duquel roule toute la vie de saint Auxence -, » et » la position du mont Saint-Auxence au nord-ouest de la Bithynie ne saurait donc faire le moindre doute '. Entre Chalcédoine et Chrysopolis les monticules ne manquent pas. lequel choisir' ? Les textes des divers biographes d'Auxence, de celui de Bendidianos, du premier historien d'Etienne le Jeune sont tous d'accord pour nous donner cette triple détermination : à savoir que le Skopa se dressait à l'est de Chrysopolis et, par conséquent, de Chalcédoine, qu'il était 1° le point culminant de la région, 2° plus élevé que l'Oxia, plus rapproché de Chalcédoine que l'Oxia. « Si l'on ajoute à ces données que le mont Oxia, plus éloigné que le mont Skopa, s'élevait à dix milles environ de Chalcédoine, on n'aura pas de peine à trouver une indication précise. Dix milles, cela équivaut à quinze petits kilomètres. Quel est, à l'est de Scutari, moins de quinze kilomètres à l'est de Kadi-Keuï, le seul sommet qui dépasse tous les sommets environnants et réponde aux descriptions ? C'est le Kaich Dagh *, qu'il faut se garder de confondre avec l'Oxia ^ lequel, après le premier séjour d'Auxence, n'est ja mais plus mentionné ni dans l'hagiographie, ni dans l'histoire '.

Le Kaïch-Dagh est une hauteur bien caractérisée. Il se détache sur l'horizon, conique et noir, terminant au nord la petite chaîne dont la colline de Maltépé, sur le rivage de la mer, et les îles des Princes, au milieu des flots, sont comme les anneaux extrêmes. Il s'appuie à cette chaîne par son flanc méridional. Isolé des trois autres côtés, son isolement le grandit. Avec ses 430 mètres d'altitude, il en impose plus que l'Alem-Dagh, qui en compte 445, plus même que l'Iidos-Dagh, qui en mesure 528 '.

Mont Saint-Auxence porta plusieurs monastères. Le plus ancien de tous, que nous avons déjà nommé, le couvent des Trikhinaires, fondé au troisième quart du V siècle ', par une certaine Stéphanie, ancienne cubiculaire de l'impératrice Pulchérie, à un mille de l'ermitage d'Auxence, en un lieu dit Gyréta. En peu de temps on compta soixante-dix postulantes ; il fallut bâtir. On commença par l'oratoire, ensuite on passa au couvent dont l'inauguration fut très solennelle *. A ses religieuses, Auxence donna un costume de même apparence que le sien. Comme les hommes, ses disciples, qui vivaient en ermites dans les environs, il les revêtit d'habits grossiers connus sous le nom de Taphrioi. (Ces habits, ainsi que le mot l'indique, étaient faits de poils, j'ajouterai même, en généralisant un témoignage byzantin '°, faits de poil de chèvre. Leur usage en Orient, dans le monde monastique et surtout anachorétique, est attesté des centaines de fois et les saints de l'Église grecque ne sont pas très rares qui leur doivent le surnom de Taphrioi « . Mais le public du V siècle n'avait pas encore eu le temps de se familiariser avec cet accoutrement austère. Il en fut surpris, il en parla, et bientôt, comme l'écrit un de ses biographes, les filles spirituelles d'Auxence n'eurent d'autre dénomination que celle de religieuses Trikhinaires ^-. Dès leur installation au pied de la colline, avant la construction des cellules qui devaient les abriter d'une façon définitive, Stéphanie, Kosmia et leurs compagnes ne manquèrent pas de mettre à profit la présence du saint anachorète. Deux fois par semaine, le dimanche et le vendredi, elles montaient auprès de son ermitage, et lui, sage directeur, leur donnait une conférence ou une instruction. Les paroles qu'il leur adressa dans une circonstance plus solennelle nous sont parvenues par la voie du Métaphraste ». Jusqu'à quel point sont-elles conformes au texte de l'orateur, dans quelle mesure la néfaste facilité de Syméon les a-t-elle embellies, je ne saurais le dire. Mais elles ont cela de remarquable, ces paroles sur la grandeur et les avantages de la virginité, qu'on peut les regarder comme le testament spirituel de l'anachorète à ses filles. Auxence, en effet, les prononça dans son ermitage, le jour même où fut inauguré le couvent. Trois jours plus tard il tombait malade et dix jours de maladie le conduisaient au tombeau. La chapelle des Trikhinaires avait dû, à peine construite, recevoir les saintes reliques dont Stéphanie s'était défaite en faveur de son père spirituel. À la mort de ce dernier, cette même chapelle s'enrichit de son corps et cette relique y fut plus précieuse à elle seule que toutes les autres, et plus vénérée. Endormi là, Auxence attira la dépouille mortelle de ses successeurs dans le voisinage. Ainsi fut créé, tout contre le couvent, le cimetière que l'on trouve plusieurs fois mentionné par les biographes de saint Etienne le Jeune.

« Ce que fit la pieuse communauté du dernier quart du V siècle au premier quart du VI nous est inconnu. Serons-nous téméraires, pourtant, si nous supposons que chacun des nouveaux anachorètes établis sur la montagne fut, jour pour jour, un nouvel Auxence, c'est-à-dire un père et un guide ? Très probable pour Serge, pour Bendidianos et pour Grégoire, la chose paraît à peu près certaine pour Jean et pour Etienne le Jeune. Au temps de ces deux derniers, les rapports entre l'ermitage et le couvent sont de toutes les heures. Avant de prendre rang parmi les Trikhinaires, déclare le diacre de Sainte-Sophie ', Anne et Théodote, mère et sœur d'Etienne le Jeune, vinrent recevoir la bénédiction et les conseils de Jean. Celui-ci envoyait chercher chez les Trikhinaires tout ce dont il avait besoin. Et comment ne pas mentionner ici le petit chien dont il employait le ministère' ? Etienne, disciple de l'ermite, avait la charge de monter l'eau ainsi que toutes les autres provisions prévues, et il s'en acquittait chaque jour, par le soleil d'août comme par les neiges de janvier, avec une régularité parfaite. Mais parfois, tandis qu'il était en course ou occupé à d'autres soins, arrivaient soudain des visiteurs inattendus. Le moyen, avec la pénurie de l'ermitage, de subvenir à leurs nécessités ? C'est alors que Jean recourait à son petit chien. Il écrivait un billet et, le lui attachant au cou : « Descends au monastère, lui disait-il, porte ce billet à la supérieure et reviens au plus vite. » Quelques minutes plus tard le fidèle animal se trouvait devant la cellule de la supérieure, aboyant de toutes ses forces jusqu'au moment où les gens du monastère lui prenaient le billet pour le passer à qui de droit et faire ensuite selon son contenu '. A lire ces dernières lignes, à voir comment la destinataire du billet ne le prend point elle-même, il paraîtrait assez naturel de croire que la supérieure était une recluse. Cette opinion semblerait confirmée par le fait que les soldats de Constantin Copronyme envahissant l'église conventuelle à l'heure de l'office trouvèrent toutes les religieuses au chœur, mais point l'higoumène. 'Ev xs) >. ;<■> yàp y-|'7'jyaîiv,dit le biographe *, ', tiJ.ia YpaO ; /.a'i tt] ; p.ù'^r, ; 7 :^oiG-ûi'j'x. Il est vrai que le biographe ajoute : -lixr, ; tv' !j.iapiv k'yoôov Y'/oj^x... 'i cit ; -po ; a-JTOJ ;. Mais que conclure ? Cette sortie au-devant des soldats peut s'expliquer chez une recluse par la gravité de la circonstance, comme aussi cette absence du chœur peut s'expliquer chez une cénobite par tout autre motif que la réclusion. Auxence avait vécu de la sorte, ses successeurs aussi. Ce genre de vie était si ancré dans les traditions de la montagne, qu'il n'y a rien d'invraisemblable à ce qu'il fût pratiqué par la supérieure des Trikhinaires. D'autant que, nous le constatons par plusieurs exemples, diriger une communauté de cénobites et vivre soi-même en reclus ne s'excluaient point sur notre colline, pas plus d'ailleurs qu'en bien d'autres endroits '. • Pendant la persécution iconoclaste du Copronyme, une des nonnes trikhinaires, Anne, subit la question' : mais on ignore si elle mourut des mauvais traitements qu'elle eut à subir. Le monastère subsistait encore et prospérait au début du IX siècle. Peut-être exista-t-il plusieurs siècles encore : nous n'avons pas à poursuivre l'histoire de sa destinée, mais il nous reste à savoir le lieu exact de son emplacement.

Diverses petites incidents des hagiographes peuvent nous aider à déterminer exactement sa position. D'abord il était au pied de la montagne, mais non pas en plaine ; au flanc même de la colline, ayant dans son enceinte ou bien touchant celle-ci une source à laquelle le disciple de l'ermite Jean allait remplir ses outres. L'existence de cette source au midi de la colline et à un quart d'heure de chemin du sommet permet de ne conserver aucun doute sur l'emplacement et de vérifier les quatre indices fournis par les textes. Complétés et corrigés les uns par les autres, ces quatre renseignements nous conduisent tout droit au large col par où le Kaïch-Dagh soude son flanc méridional aux autres sommets de la chaîne qui descend vers Maltépé. Là se trouve encore, entouré de larges murs en pierres sèches, un vaste emplacement qui répond à toutes les conditions requises, assez plat pour être dit 'Axbo-j.xiv', assez en pente pour être qualifié de 'Ttpavi ». Là se distinguent par endroits, au milieu des buissons et des ruines, les arasements des murs extérieurs d'une modeste église. Là, coule silencieusement, à trois mètres environ de profondeur, l'hagiasma que les orthodoxes de Benyuk-Bakal-Keuï visitent à l'Ascension et qu'ils appellent à-, iairua To'j iyirj-j.\C ;ivTioj d'après tel critique ', ou bien encore i/iîcTiiï xr, ; ',\va).r, • !/£(.■ ; d'après tel autre '. Tels sont les souvenirs et les vestiges de l'humble monastère qui fut, pendant plusieurs siècles ', un des curiosités monastiques des environs de Chalcédoine.

Ce qu'on appelle « Monastère de Saint-Auxence » eut une destinée bien différente. Auxence, ermite consultant, ne fonda jamais un monastère d'hommes et ne fut de sa vie higoumène. Il y a bien lieu de tenir en suspicion ce qu'on lit touchant l'existence d'un monastère dans la vie très retouchée de saint Bendidianos, suspicion d'autant plus légitime que la liste de 53G dont nous avons déjà parlé, où figurent quarante monastères d'hommes appartenant au diocèse de Chalcédoine °, ne présente aucune maison qui soit, connue il faudrait s'y attendre, si la donnée biographique était juste, désignée par le nom de Skopa, d'Auxence ou de Bendidianos. Et vers 807, Etienne de Sainte-Sophie ne soupçonne même pas qu'il ait pu exister au mont Saint-Auxence un monastère d'hommes contemporain de saint Bendidianos. Pour lui, exception faite en faveur des Trikhinaires, le cénobitisme ne s'introduisit sur la colline qu'au milieu du VII siècle '.

Etienne le Jeune habitait l'ermitage depuis 743 ou 746, lors que cédant, après bien des refus, aux instances de quelques disciples, il consentit à l'établissement d'un petit monastère dont les constructions s'élevèrent tout à côté de l'ermitage, au sommet de la colline, non point sur la plate-forme supérieure, mais un peu en contre-bas, sur une petite terrasse méridionale, inférieure de cinq ou six mètres comme niveau et protégée contre le vent du nord par un mur de rochers. L'ensemble fut placé sous le patronage de saint Auxence. De douze membres qu'elle comptait au début, la communauté passa bientôt à vingt, vers 754-757. Etienne conserva le titre d'higoumène, mais délégua au gouvernement des religieux le premier reçu dans la communauté, l'économe Marin. En 759, au printemps, Etienne, qui avait refusé de souscrire à l'iconoclasme, vit le patrice Calliste assiéger les moines six jours et ne lever le siège que pour revenir pendant l'automne ou l'hiver suivant, ruiner et mettre à sac le monastère qui, fondé vers 750, disparut en 763 ou 764. « Mais disparut-il pour toujours ? Ce serait peu connaître la ténacité des moines byzantins et leur esprit traditionaliste que de le penser. Un lieu sanctifié par un ascète comme Auxence et par un martyr connu, Etienne, était sacré pour eux et l'abandonner sans retour leur eût paru un sacrilège. Aussi, la persécution du Copronyme passée, ermites et cénobites revinrent-ils au poste ». Pendant la persécution, l'accès de leur colline leur avait été interdit. Le Copronyme, laïcisateur à outrance, avait retiré le mot « à Dieu » au monticule et décrété que « Quiconque sera surpris allant à la colline d'Auxence le paiera de sa tête ». Dès lors, les cénobites n'eurent qu'une pensée : rejoindre Etienne le Jeune au lieu de son exil. Tandis que le mont Saint-Auxence était désert et quelques semaines seulement après la dispersion, ils se réunirent en Proconnèse, à Kissouda.

A l'avènement de l'impératrice Irène, dont la régence signala une restauration générale des images et du monachisme, il est possible que le monastère ruiné du mont Saint-Auxence ait reçu de nouveaux habitants. Rien ne prouve, cependant, que la restauration n'ait pas eu lieu tardivement. Vers 807, Etienne, diacre de Sainte-Sophie et biographe d'Etienne le Jeune, dédie son ouvrage à un certain Épiphane, émule et successeur d'Auxence, de Serge, de Bendidianos, occupant sur la colline l'ermitage d'Etienne le Jeune. Était-il reclus ou bien gouvernait-il un monastère de cénobites, nous l'ignorons. La vie religieuse avait repris pied sur le Kaïch-Dagh pour les hommes.


VI. AUTOUR DU MONT SAINT-AUXENCE. « Dans les environs de la colline, les maisons religieuses s'étaient multipliées à profusion bien avant le VIIIe. Elles y fleurissaient en grand nombre dès le Ve. Dans sa biographie de l'higoumène saint Hypace, que nous verrons mourir à Rufinianes, le 10 juin 446, Callinique nous montre que la ville de Chalcédoine et ses faubourgs avaient toute une armée de moines dès 434 ou 435 ». Il cite en particulier le petit couvent dirigé par le pieux higoumène Eumathios à trois milles du proastion rufinien. En 452, entre le mont Oxia et le cloître de saint Hypace à Rufinianes, Auxence rencontrait un monastère dédié à saint Jean-Baptiste. La quantité vraiment considérable d'ermites à qui l'exemple de saint Auxence et de ses successeurs suggéra de s'établir aux alentours ne manqua certainement point d'y provoquer une sensible augmentation de monastères, car on sait le peu de peine que les ermitages ont à se transformer en couvents. Plusieurs d'entre eux durent subir cette métamorphose auprès de notre colline. De fait, au VIe, les hauteurs voisines se trouvaient couvertes de maisons religieuses. Aussi passionné pour la chasse qu'il l'était contre les moines, Constantin Copronyme fit détruire ces asiles de l'iconophilie, afin de rendre la contrée plus giboyeuse.


VII. HIÉRIA. — Au sud-est de Kadi-Keuï, une presqu'île aujourd'hui désignée sous les noms de Phanaraki (petit phare) et de Féner-Baïtché (jardin du phare) a porté dès l'antiquité et à l'époque byzantine des appellations variées dont la plus retentissante est celle de Presqu'île des Empereurs. Ce qui pour les anciens était « Hépaia » reçut des Byzantins le nom de « Hiéria ». Cette identification basée sur des indications précises et sur des textes formels est hors de doute. Le site appelé « Hiéria » ensuite répondait également aux noms de « Hippias », « Hippos », « Hiera », etc., et ces noms divers s'appliquent au « Hierasion » si fameux dans les annales byzantines.

Nombre de textes nous apprennent que Hiéria était située au bord de la mer, et Procope nous dit que Justinien y fit construire un port, tandis que Théodora y possédait son palais maritime le plus fréquenté. Hiéria, par rapport à Constantinople, se trouvait de l'autre côté de la Corne d'Or, du Bosphore ou de la Propontide, sur la rive orientale. L'historiographe de Constantin Porphyrogénète représente Hiéria comme le vieux cimetière des Chalcédoniens : « to Hierasion to Chalkedonion ». Un fragment de manuscrit cité par Lambecius l'appelle également « Hierasion ». Les villes d'autrefois n'établissaient jamais leurs nécropoles bien loin des murs : il est donc impossible de chercher notre « Hierasion » ailleurs que dans les alentours immédiats de l'antique cité, ailleurs par conséquent que dans le voisinage du Kadi-Keuï moderne. Les Patria mentionnent Hiéria entre l'église Saint-Georges qui s'élevait à Chalcédoine et le palais de Bryas qui s'étalait sur la côte bithynienne, en face des îles des Princes. Cette place intermédiaire assignée à Hiéria serait une preuve absolument péremptoire de sa position à l'est de Chalcédoine, si l'Anonyme suivait toujours dans ses énumérations l'ordre topographique, mais nous savons par ailleurs et nous verrons dans la suite des paragraphes de cette dissertation qu'il existait toute une série de ports maritimes échelonnés le long de la côte septentrionale de Nicomédie ; c'étaient, en venant de cette dernière ville : Kartalimèn ( = Kartal), Bryas (= Maltépé), Satyre, Poleatkon, Rufinianes (= Djoudilioslan) et Hiéria, qui se trouvait donc entre Kadi-Keuï et Djadi-Bostan. La configuration géographique apporte une nouvelle garantie à l'identification. Hiéria formait, en effet, un promontoire en face de Chalcédoine. Etienne de Byzance le dit formellement : « Hiéria, à la pointe de la presqu'île, face à Chalcédoine ». Et il emprunte à Démosthène le Bithynien sept vers qui débutent ainsi : « Et c'est ainsi que la terre et les eaux se sont réunies ». Dès lors, pas à pas, d'étape en étape, nous en sommes arrivés à circonscrire notre « Hierasion » en des limites fort étroites. Localité maritime, faisant face à Constantinople, sur la rive asiatique, au sud du Bosphore, près de Chalcédoine, à l'orient de cette ville, sur un cap, Hiéria n'a guère le choix entre plusieurs emplacements, un seul promontoire lui convient, qui se trouve jeté entre Kadi-Keuï et Djadi-Bostan, celui de Féner-Baïtché. Nous avons parlé d'un port creusé sous Justinien, et ce port se laisse aisément retrouver ; mentionné par Théophylacte Simocattas, par la Chronique paschale et par Zonaras, ces trois auteurs nous obligent à le placer au nord, dans la baie de Haïdar-Pacha, ou à l'est dans le petit golfe de Calamieh. Entre les deux, l'hésitation n'est pas possible, puis que l'église grecque de Calamieh conserve la pierre tumulaire de l'éponyme Eutropios. Le port créé par Justinien à « l'Eutropios » occupait donc une partie de la baie de Calamieh. Le site de Hiéria est ainsi déterminé sans hésitation possible.

Le nom de la presqu'île Hiéria a subi un si grand nombre de déformations qu'on a pu dresser un catalogue de trente-huit intonations dont les variantes, portant tour à tour sur les lettres, l'esprit, l'accent, le genre et le nombre, conduisent de « Hépaia » à « Hiéria », en passant par toutes les déformations imaginables. Ces trente-huit formes ne sont pour la plupart qu'une collection de cacographies introduites par le parler vulgaire, par l'itacisme, par les copistes, par les éditeurs autour de quatre noms : « Hépa », « Hiéra », « Hiero » et « Hieron ». Mais il en est résulté beaucoup de confusion, principalement entre la presqu'île asiatique que nous étudions et plusieurs localités homonymes, notamment Iérion, dans la banlieue européenne de Constantinople, à Galata.

Nous ne nous occuperons ici que de « Hiéria » ou « Hierasion » dont l'itacisme lit « Hiparia », et cela d'autant que « leoilrj- », Procope nous le prouve, avait déjà pénétré dans l'usage du VIe, leyin finit, en effet, par s'imposer aux Byzantins. Il apparaît pour la première fois dans l'Anthologie, en tête d'une épigramme destinée au palais de Justinien. Peut-être, sous la forme où nous le possédons, ce titre est-il l'œuvre d'une main plus tardive. Il semblerait, en effet, que le nom de « Hiéria » destiné à représenter la presqu'île comme une chose sainte et sacrée ne se généralisa pas avant le VIIe. Héraclius l'introduisit le premier dans l'usage, ou, tout au moins, lui donna sa consécration. L'histoire ne dit pas à quelle époque le nom d'Hiéria déserta le promontoire ; au XVIe, Pierre Gilles ne l'y trouva plus.

L'histoire d'Hiéria, déblayée des événements qui eurent pour théâtre les localités homonymes, reste assez intéressante. Jusqu'au temps de Justinien, les destinées de la presqu'île sont peu et mal connues ; peut-être servait-elle dès lors de cimetière, les tombes retrouvées à Phanaraki (voir le paragraphe : Épigraphie) invitent à faire admettre cette destination. La presqu'île, à raison de sa petitesse, ne pouvait songer à devenir elle-même l'assiette d'un centre important, et elle ne fit que subir le contre-coup des prospérités ou des infortunes réservées aux grandes agglomérations voisines. Son rôle ne commença que du jour où Byzance et Chalcédoine perdirent leur caractère de villes commerçantes pour s'accorder la vie joyeuse et bruyante des plaisirs coûteux. Ces plaisirs ne pouvaient se satisfaire dans l'intérieur des villes, on s'éprit donc de la campagne ; de ce jour, la presqu'île était promise au plus brillant avenir.

Justinien, sur les conseils de Théodora, l'embellit comme il savait le faire. Avec un château magnifique, il y construisit une église, des galeries, des places, des bains publics. L'église reçut pour patronne la Théotokos : Procope se déclare impuissant à décrire sa splendeur. Le reste des édifices ne le cédait en rien aux palais impériaux de la capitale. Le rivage devint, à grands frais, le débarcadère de l'auguste villa. Deux môles puissants jetés dans la mer au-devant des îlots y formaient un port merveilleusement abrité contre les vents du large. Théodora, sa cour et l'empereur lui-même se transportaient chaque année à Hiéria, à la belle saison, pour un séjour de plusieurs mois. L'Anthologie nous a conservé un distique dont le texte, gravé sur le marbre, à la porte même du palais, félicitait Justinien d'avoir ajouté en ces lieux à la beauté de la terre et des eaux.

ToCtov 'lojTTivtavô ; iyx-/.'/.l% OciaXTO yto^ù't « l'SotTi y.'xX vair, -/i/./o ; i-'./.'ji\i.h.'7'x :, Justin II continua à embellir la presqu'île qui fut, le 27 novembre (il2, le théâtre d'une de ces tragédies que ménage l'histoire byzantine De en siècle.

Dans la nuit du 23 novendire, l'empereur Maurice avait quitté Constantinople en fugitif, emmenant sa femme et ses neuf enfants. Le dromon qui les portait échoua à Pendik ; la goutte empêchait Maurice de monter à cheval ; il se réfugia donc avec toute sa famille dans l'église voisine de Saint-Autonome. Pendant ce temps, Phocas arrivait devant Byzance, y entrait, s'y faisait proclamer empereur le 25 et, le 26, envoyait une troupe arracher l'empereur déchu et les siens de leur lieu d'asile. On prit aussitôt le chemin du port d'Eutrope ou de la baie de Calamieh ; seul manquait le prince héritier Théodose que Maurice avait dépêché au shah de Perse, Chosroés, pour lui demander du secours. Le mardi 27 novembre, au milieu d'une foule nombreuse que contenait une troupe de soldats, probablement sur l'emplacement de la chapelle actuelle dédiée à saint Jean Chrysostome de Calamich, on amena l'empereur, cinq de ses fils : Tibère, âgé de seize ans à peine, Pierre, Paul, Justin et Justinien tous plus jeunes, enfin deux générations, un frère de l'empereur Pierre, et Commentiolos. On commença l'exécution par les enfants. Déjà éclaboussé du sang de quatre d'entre eux, Maurice n'avait su que dire à chaque coup de hache : « N'êtes-vous juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables ». C'était le tour du cinquième fils, quand Maurice reconnut qu'on lui avait substitué l'enfant de sa nourrice. L'empereur ne fut pas moins héroïque que cette femme, il arrêta le bourreau et réclama son fils, le petit Justinien, blotti près de sa mère et de ses sœurs ; on l'apporta et, après ce dernier enfant, ce fut le tour de l'empereur, de Pierre et de Commentiolos ». On jeta les corps tout nus à la mer. L'officier commandant l'escorte emporta les huit têtes pour convaincre Phocas que ses ordres avaient été exécutés. Peu de jours après, le prince héritier Théodose fut à son tour saisi dans l'église Saint-Antonome, où il s'était réfugié après la mort de son père, et décapité immédiatement. Cinq années plus tard, mais la date exacte n'est pas connue, à Hiéria, aux lieux mêmes où Maurice avait péri avec ses fils, ce fut le tour de Constantine, veuve de l'empereur, de ses trois filles : Anastasie, Théoctiste et Cléopâtre, et de sa belle-fille, la jeune veuve du prince Théodose.

Les victimes de Phocas trouvèrent un vengeur dans Héraclius, et Hiéria eut en lui un de ses hôtes les plus illustres. Héraclius y passa l'été de 610, sa fille aînée y naquit le 7 juillet et son fils Héraclius le 3 mai 612. À cette date, Chalcédoine et la banlieue asiatique de Byzance furent occupées par les armées persanes pendant plusieurs années ; l'empereur renonça pour longtemps aux villégiatures à Hiéria. Un retour d'énergie amena l'empereur à reprendre la lutte, et, en 622, une flotte grecque sortit des ports de Constantinople. Au jour de son départ, la presqu'île répondait encore, semble-t-il, au vieux nom qu'elle tenait Des païens. Héraclius profita de la circonstance pour le changer. « Lorsqu'on eut laissé à gauche Chalcédoine, on passa devant le promontoire d'Héra, où s'élevait autrefois un temple consacré à cette grande divinité de l'Olympe grec. Dominé par un enthousiasme religieux qui n'avait jamais été aussi ardent ni aussi expansif, l'empereur supprima ce nom, dernier vestige du paganisme et lui substitua une appellation chrétienne, sans doute celle de la Vierge Marie ». C'est une manière d'entendre les vers de Georges Pisidès.

Kx\ cr, -ap£7 ;/,£i ; î-JOÙ ; 'Ilpïia ; -or.ry^ ;. O-jrti) fàp Mvoaa^ov x TiXâvr, ; Ttj ; Tipiv ; « îcaoo/Tiv 6£5cYtj.£vot, »Ewç 2Tp=4'3c ; sOctê^w ; ; fo T7) ; TiXccvr^ ; afioEov sî ; t'av. TpÉuw 6= to-jTtuv p.vyjaovî'jirac Tàjv tÔtîuv 2iy7J TTap£),Q£lv T,V £V ; « Evav/^o ; svaéés'.xv* s'ffTat yàp 'iy^a. Kai To : ; |j.$6' tijjlîi ; /j uiMîir, ^ripiix.

Cette interprétation est-elle irréprochable d'un bout à l'autre ? Je ne renierai pas : un fait bien avéré, pourtant, c'est que l'ancienne dénomination se trouvait officiellement abolie quand le diacre poète composa les trois acroaseis de son El ; Tr,v xïri ILpaôr/ EX orparsîav.

Au retour de la campagne glorieuse, Héraclius débarqua à Hiéria, parmi ces manifestations turbulentes, familières aux foules byzantines^. L'empereur attendit l'arrivée de la relique de la Vraie Croix, reconquise sur les Perses ; dès qu'elle fut arrivée, on pressa le départ et l'entrée triomphale dans Constantinople eut lieu le 11 septembre 628. Quelques années plus tard, Hiéria abrita encore une fois Héraclius dont l'intelligence, amoindrie sous le coup de trop d'infortunes, après la désastreuse campagne de Syrie, était assiégée de terreurs folles. Pour l'emmener d'Hiéria et le ramener à Constantinople*, il fallut jeter un pont de bateaux sur le moyen Bosphore entre une double haie de branches touffues. Héraclius se crut dans une avenue, parmi quelle forêt ^ Parti d'Asie à cheval, il arriva en Europe quelques heures plus tard, et, contournant la Corne d'Or, entrait le soir dans Constantinople, étant en selle depuis le matin. Cette même folie hydrophobe lui avait fait combler les citernes du palais d'Hiéria : nous en reparlerons.

Pendant plus d'un siècle l'histoire d'Hiéria n'offre plus rien de notable. En 753, Constantin Copronyme rassemble dans sa ville impériale d'Hiéria 338 évêques partisans de sa théologie et prêts à souscrire aux décisions du prince*. C'est là encore qu'est exilé le misérable patriarche Constantin, fantoche créé par le Copronyme jusqu'au moment de l'exil à Hiéria, que suivit l'exil à Prinkipo. Enfin le supplice (76').

En 765, nouveau spectacle, Hiéria reçoit la jeune Irène avant son mariage avec le fils du Copronyme ' ; on ne sait trop si elle y reparut dans la suite. Après elle, Théophile s'y montre au retour d'une campagne victorieuse en Cilicie. Avec la dynastie macédonienne, Hiéria revit les réceptions et les fêtes éclatantes des règnes de Justinien et d'Héraclius ; Basile fit construire une église à Hiéria '. Le biographe du prince ne s'attarde pas à décrire le nouvel édifice annexé à l'ancien édifice de la Théotokos, mais il déclare d'un mot qu'il ne le cédait en rien à aucun autre : o-Jôv/o : tw/ a>).œv èv 7.i).>.îi y.oil (ôpjioT/.Tt y.pivoasvov ce--rîpov'°. Là ne se borna pas l'œuvre de Basile. Nous avons dit qu'Héraclius, dans un jour de folie, avait fait combler de terre et transformer en jardin potager la vaste citerne creusée sous Justinien près de la villa impériale. Depuis lors, on n'avait cessé d'y cultiver les légumes et les arbres fruitiers. Basile fit rendre la citerne à sa destination primitive, le potager redevint réservoir, à grands frais, comme bien on le pense, mais c'était là un simple détail ». Au xvi« siècle, le voyageur Pierre Gilles en admirait encore les vastes dimensions, mais déjà il n'en restait plus que les quatre murs '^. Bâtis à la manière de Justinien, avec un ciment presque indestructible, ces quatre murs existaient naguère encore à peine entamés, à peine vus de leur revêtement. En 1897, on fut contraint, pour procéder à des constructions modernes, de faire sauter à coups de mine ces murs formidables.

Nous nous arrêtons à cette limite chronologique. Hiéria recevra, au ix« et au x« siècle, les trois patriarches de Constantinople, tombés en pleine disgrâce. C'est d'abord Ignace, conduit de l'île de Terebinthos =i ; tyiv où il fut enfermé dans une étable à chèvres bU (iivîpav oiiyM', « . C'est ensuite Photius que Léon VI y relègue pour quelques jours ' it-'piv... toO « iiteo ; =•/ toi ; xoc>.ouu.jvoiî »Irpi'uç. C'est enfin Nicolas !'='■ qu'une barque dépose sur le promontoire, en plein hiver, et que des séides poussent à pied, malgré la neige, jusqu'à Galaorènes '.

Une dernière indication mérite d'être recueillie sous le règne de Constantin Porphyrogénète qui témoigna un intérêt très vif pour la presqu'île et y entreprit des travaux qui semblent avoir été considérables ; par malheur, ils nous sont rapportés dans une phrase incorrecte ou mutilée dont certains membres se laisseraient malaisément traduire. Il faut relever, toutefois, cette indication :... npàysov ojaa-/ Xï/y.r,- Sovirji ; s'i ; Tï ?r,v'. Ainsi, jusqu'à cette époque la presqu'île avait continué à servir de cimetière aux habitants de Chalcédoine, voisinage inattendu pour les villas impériales, mais, somme toute, voisinage original. Serait-ce que la propriété des empereurs occupait la partie libre du terrain et que le reste n'avait pu être exproprié ? Quoi qu'il en soit, les débris d'épitaphes rencontrés à Phanaraki, et dont nous parlerons plus loin, ne sont pas faits pour rendre cette hypothèse invraisemblable. Quant aux constructions et installations du Porphyrogénète, le plus sage, en l'état du texte qui nous les fait connaître, est de renoncer à en préciser le lieu et la disposition.

Puis passeront encore quelques empereurs, mais on ne saurait indiquer à quelle date les constructions impériales disparurent de la presqu'île. S'y trouvaient-elles encore au moment de la conquête musulmane ? Avaient-elles succombé quelques années ou quelques siècles plus tôt ? Au début du xvi« siècle, Pierre Gilles trouva le promontoire dans un état de ruine qui témoigne d'un long abandon. Vers le milieu de Ce, Soliman le Magnifique fit construire une maison de plaisance qui a disparu depuis. Aujourd'hui la presqu'île porte de pimpantes habitations qui ont puisé parmi les débris qui couvraient le sol, pour se procurer les matériaux nécessaires. Les puissantes bâtisses de Justinien * ont disparu, la citerne n'est plus représentée que par quelques pans de murailles ; une église dont Pierre Gilles vit les murs encore debout était rasée au temps de Skarlatos Byzantîos, aujourd'hui ces restes eux-mêmes ont disparu. Les jetées des ports d'Hutrope et de Héraeon ont à leur tour cédé et les mariniers seuls peuvent reconnaître sous l'eau des bas-fonds artificiels. Un écueil dressé devant la presqu'île portait une inscription, il en fut dépouillé par des Européens vers 1816.

Rufinianes fut la création de I-'l. Rulin, consul en 392, préfet du prétoire en juillet-août de cette même année « . La Vie de saint Hypace, abbé de Ruflnianes, par Callini que » a procuré à ce dernier l'occasion de parler du monastère et des constructions élevés par le tout-puissant ministre d'Arcadius qui s'était préparé à Ruflnianes un somptueux tombeau« ;

Qui sibi pijramidas, qui non cedentia leniptis Ornalura suos exsiruxit culmina mânes.

Ru fin construisit au Chêne trois monuments principaux : une église, un monastère, un palais.

L'église dédiée aux apôtres Pierre et Paul était un martyrium, οστιπίων, pour lequel son fondateur avait obtenu de Rome quelques reliques des deux apôtres ». On l'appelait souvent aussi V'A-οαζο'/.v.'yi« , ou même l'άγιον άντίτορον », très souvent aussi ο 'τ « Υ'οι κ-Κδρσ-ολοι « , OU ol ι-6(ιΤο).oi tout court », OU encore ô ορ/.ο ; τωv άγιωv άντίτορωv « ^.

C'est dans cette église que Rufin fut baptisé le jour même de la dédicace, en 393, ou mieux en 394', en présence d'un grand nombre d'évêques ; un moine égyptien, Animon, servit de parrain, rien ne prouve que saint Grégoire de Xyss ? ait, dans la circonstance, prononcé une homélie -. La mort soudaine et rapprochée de Rufln (27 novembre 395) ne compromit pas l'édifice qui se trouvait achevé.

Près de l'église dédiée aux apôtres, et pour la desservir, Rufin établit un monastère. Le témoignage de Sozomène est formel sur ce point : Τι/ρι.iov ôà [ιοβα/o-^ ; ('Ποvίv' ;;) νριω/.-.m ; et celui de Callini que ne l'est guère moins : Τô çÈ •/.T :'7â : ('Πο.çîvo ;) ποva- ;οvTa ; Α-j- ;-., : ;T :t>-j ; v.aTwy.i^sv '. Mais les moines égyptiens ne s'étaient pas attardés à Rufinianes après la mort de Rufln ; dès le mois de décembre 395 ou le début de l'année suivante, au plus tard, la colonie avait regagné sa terre natale ; ce qui n'était, peut-être, de sa part que l'effet d'une sage prudence . Le monastère se trouva donc abandonné, puis que ce n'est que vers l'année 400 que saint Hypace entreprit de le restaurer. Pendant cet intervalle de cinq années, plusieurs tentatives avaient été faites d'occuper les cellules abandonnées '. et il ne parait pas que ces tentatives aient toutes eu lieu coup sur coup ; mais elles échouèrent et, vers l'année 400, Hypace trouva à Rufinianes un ολοκαύτωμα, w ; υ.t, la'vôfjôai οτι τιοvααTT.pifiv ,v et un εορταστικὸν ολ ττ^vj ■/■.uêÀr,- [λέvov '. L'ensemble des constructions était même en si piteux état que les neiges s'y engouffraient à plaisir : τ,v vis τô τ/.r^u.'x yiyx •/.%' : çr/j.ov, wr •/■.ovo ; l-j ■/ ;iii(ivi ■(■c'j.'rî'îOat '. Cette situation si voisine de la ruine s'explique par l'insouciance dont on enve ;oppa. à la mort de Rufin, tout ce qui lui avait appartenu et que la rapacité des particuliers ou du fisc impérial n'avait point confisqué.

La restauration tentée par saint Hypace doit se placer à la date approximative de 400 '. En effet, nous avons vu le monastère déserté en 395 ou 396 et trouvé par Hypace, à son arrivée, dans un état de complet délabrement : or, l'incurie, si profonde soit-elle, demande pour produire de pareils résultats le concours du temps, nous voulons dire un certain nombre d'années. D'autre part, Hypace s'établit à Rufinianes avec deux compagnons, Tiniothée et Moschion ; or, dans l'été de 403, nous le voyons à la tête d'une communauté, sinon très nombreuse, du moins très respectable. C'est à l'occasion des funérailles du célèbre Ammon, l'un des ' Longs-Frères ', célébrées sans hésitation possible par la communauté et dans le monastère d'Hypace » ; ce n'est pas trop d'accorder deux ou trois années pour réunir les moines qui entouraient Hypace dans la circonstance. La restauration fut, d'ailleurs, semble-t-il, assez lentement menée. L'extrême pénurie au sein de laquelle vécut au début la communauté d'Hypace en doit être le motif« ; il fallut très probablement attendre les bienfaits du chambellan Lrbicius, en 434, pour procéder à une restauration méthodique et complète '^ Cette pénurie s'expliquerait d'ailleurs en partie par l'attitude prise par la communauté renaissante en faveur de Jean Chrysostome dont la querelle occupait alors tous les esprits » ; ce n'était pas un moyen de s'attirer la faveur et les dons de tout ce qui touchait à la cour impériale et disposait des richesses. On ne fut qu'en 406, à la mort de Cyrinus, adversaire de Jean, que les difficultés intérieures prirent fin à Rufinianes.

L'année 403, signalée par le conciliabule du Chêne » « , amena à Rufinianes les ennemis les plus acharnés de l'archevêque de Constantinople. Leur voisinage ne dut pas être bien favorable à l'affermissement de l'œuvre de restauration encore branlante entreprise par Hypace ; toutefois, il importe de noter que le monastère était bien distinct de 'à.-'j<7-.'/ii~.'--^ où se tenaient les réunions des évêques dont les logements devaient se trouver très vraisemblablement dans le palais voisin de Rufln, confisqué et devenu propriété impériale, que l'impératrice Eudoxie devait être bien aise de mettre à la disposition de son complice, Théophile d'Alexandrie '*, et de ses collègues. On a cependant quelquefois rapproché le monastère et l'apostoleion au point de les confondre. C'était, en réalité, deux constructions voisines, mais fort distinctes. Si l'emploi constant de l'adverbe ->t,t :ov », lorsqu'il s'agit de leur position respective, indique suffisamment leur voisinage, il n'indique point leur identité « .

Le plan du monastère consistait en une vaste cour intérieure bordée sur les quatre côtes par l'oratoire ou les cellules, et c'est tout : ασαυάγιον /.jx'/m iyov xs>.- 1.% : v.jl : îC/.tt.v.o-/ 0I/.0 ». La présence de cet oratoire est attestée à maintes reprises « , on y célébrait l'oraison et la psalmodie quotidienne 2° ; mais le dimanche, pour la célébration de la liturgie, Hypace Cette rectification est proposée par Tillemont, Mémoires pour serv. à l'histoire ecclésiastique, t. ix, p. 592, 593, qui croit devoir faire coïncider la présence de ce grand nombre d'évêques à Rufinianes et le concile tenu à Constantinople, le 24 septembre 394 ; cf. Hefele-Leclercq. Hist. des conciles, in-8 ». Paris, 1908, t, 11, part. 1, p. 97. quittait le monastère et se rendait à α.ioαTo)ερov '. l'une seule porte dans le monastère servait à ces allées et venues ^ ; nulle trace de cloîtres ou de galeries entre le monastère et l'église, le trajet se faisait en plein air ^ Quelles étaient maintenant les relations de l'abbé du monastère avec l'église voisine ?

Héritier fortuit des moines égyptiens ^ Hypace ne succéda pas de prime abord à tous leurs droits et ne recueillit pas, en arrivant, tous leurs privilèges ^ Il avait pu, lui, ascète ignoré, venir s'installer avec ses disciples, dans un monastère déserté ; mais il n'aurait jamais poussé la hardiesse jusqu'à prendre possession d'une basilique entretenue, à défaut de Rufin, par ses héritiers. Rien n'empêche, d'ailleurs, le service de cette église réclamait un prêtre : Hypace, encore dépourvu du caractère sacerdotal, ne pouvait y prétendre en 403. Bien plus, la mention parmi les gens de V xr.orirr j'i.v.o'i d'un ; marié ^ la présence dans ses murs de xρ,p'/.oi' étrangers au monastère • sont des indices de nature à nous convaincre qu'une fois les Égyptiens partis, l'évêque de Chalcédoine leur avait donné des séculiers comme successeurs. Ces derniers, maîtres de la place, y conservèrent, au moins en partie, leurs emplois même à l'époque où l'archimandrite voisin nous paraît y agir en maître. Fixer à cette époque un point de départ précis n'est pas chose facile. Toutefois, en voyant dans l'écrit de son disciple que saint Hypace, devenu prêtre, ne manqua jamais, le dimanche, de célébrer aux Saints-Apôtres, on se persuade que la date de sa mainmise sur l'église se confond avec celle de son ordination, laquelle doit être, suivant toute vraisemblance, postérieure à l'année 405. L'année suivante, 406, Hypace devenait l'higoumène et il ne devait mourir que quarante années plus tard ' ; c'est dans les années de ce long gouvernement qu'il prit assez d'autorité, en 431, pour se permettre d'effacer le nom de Nestorius sur les diptyques de son église », au vif mécontentement de l'évêque de Chalcédoine, qui tenta, mais en vain, de l'y faire rétablir. Cette initiative hardie, cette résistance opiniâtre indiquent bien qu'il jouissait alors de quelque autorité sur l'κκλησίαν. Ses disciples en héritèrent "« .

Pendant les quarante années du gouvernement d'Hypace, l'établissement monastique de Rufinianes s'était définitivement affermi ; la réputation de l'archimandrite avait grandi au point de le placer à la tête du monachisme contemporain, à la mort de saint Dalmace », et on s'habitua, en conséquence, à donner à l'établissement de Rufinianes le nom de son restaurateur. Appelé οκός 'Y-ξ-ι',-^ du vivant de celui-ci •-, Il prit à sa mort le titre de οκός τοῦ γίου ωάννου « , et plus tard celui de οκός τοῦ γίου ωάννου τοῦ πατίου *.

Le monastère passa ensuite sous le gouvernement d'un personnage mal connu »et à quelques années de là il offrit une courte hospitalité à saint Auxence (452) 'S mais non à saint Sabas (.513) '« . À partir de cette date le monastère hypatien reste de longues années sans occuper beaucoup de place dans l'histoire. Son éclipse paraît s'expliquer par les malheurs qui ne tardèrent pas à fondre sur lui. En 529, il semble que la banlieue de Chalcédoine fut visitée par une invasion arabe '« ; en 615, sous Héraclius, l'armée persane, sous Sàhîn ravagea toute la banlieue asiatique de Constantinople et son collègue Sarbarâz en fit de même onze ans plus tard. S'ils étaient encore debout, les monuments de Rufinianes compteraient cette fois parmi ceux dont le Chronicon paschale nous apprend le sort : λαμπαδηφόροι = ;αov'.ο : τοῖς ταλικοῖς... τι ξηραίνοντες τὰ τοῖχοι '. Dans les cellules ainsi dévastées avait vécu, peu auparavant, un certain saint Jean, ο γιος 'Ιωάννης, ἐκ τῆς 'Ιβηρίας 6 èv 'Πο-ι'ι'ι' ;; (i.e. : 'Πο'ι'ι'ι'αβαî ;) ^'*.

Il semble que du vif au x » siècle Rufinianes demeura désolée ; ce ne fut que sous l'épiscopat du patriarche Théophylacte (933-954) qu'on entreprit une nouvelle restauration -°. Nous n'avons plus à suivre l'histoire de cette destinée -'.

Outre l'église et le monastère, Rufin avait bâti un palais qualifié par Sozomène de παλατίων et qui, confisqué par Arcadius, après l'assassinat du 27 novembre 395, devint résidence d'été de la famille impériale, dont plusieurs membres y firent de rapides apparitions « - ; sous Justinien il était devenu la propriété de Bélisaire -'. Dès lors, le palais rufinien disparait de l'histoire. Selon toutes les vraisemblances, il devint la proie des flammes après avoir logé soit Sâhin, soit Sarbarâz, sous le règne d'Héraclius ='.

Ainsi voilà de vastes et multiples constructions surgissant tout à coup en un lieu désert où un chêne était chose remarquable. En effet, sur cette terre grasse, un chêne paraissait une gageure ; au reste, le pays était désert et n'attirait pas les cultivateurs. L'existence chétive qu'on menait à Rufinianes au temps d'Hypace était à peu près défrayée avec un jardin et des vignes. Les gens du pays, campagnards assez sympathiques, étaient, semble-t-il, maraîchers et vignerons. Bientôt, pourtant, l'importance prise par le monastère attira quelque population et, ainsi qu'il arrive souvent, devint le noyau d'une agglomération ; Hypace à peine mort, il s'était constitué sur la côte, pour les besoins du trafic, un groupe de maisons assez considérable où les barques venaient aborder. Les moines habitaient eux-mêmes dans le voisinage immédiat de la mer. Ce petit centre actif était un lieu de commerce, un emporium. Son échelle vit approcher le dromon que Marcien envoyait à saint Auxence et Xicéphore Botoniatès y attendit, quelques jours durant, celui qui devait le transporter sous sa pourpre récente devant la Porte Dorée. La ville eut même, dans la suite, quelque valeur militaire, ce qui ne lui procura qu'un traitement plus rigoureux et une ruine plus irrémédiable.

Rufinianes disparut si absolument que son emplacement fut aboli, son nom oublié, son site transféré en divers lieux. L'histoire de ces variations a été faite, il serait sans aucun profit d'y revenir. Une conférence de M. Paspati sur les ruines de la côte de Bithynie, le 24 avril 1875, commençait à diriger Rufinianes sur la bonne voie ; le P. Pargoire acheva la localisation et sa démonstration est définitive.

Un texte de Callinicos nous apprend, pour Rufinianes, que le bourg se trouvait à trois milles de Chalcédoine, à l'est de cette ville, sur la côte qui regarde les îles des Princes, et, ajoute la Vie de saint Auxence, dans le voisinage immédiat de la mer. Si on compte trois milles depuis l'endroit précis où la déclivité du terrain et d'autres indices forcent à placer les murs de Chalcédoine, et qu'on tienne compte du recul indispensable pour faire commencer le premier mille au centre de la ville, le troisième mille vous amène au bourg de Djadi-Bostan. C'est autour du petit golfe de Djadi-Bostan qu'il faut placer Rufinianes.

Il n'y a point de ces ruines accumulées, comme il s'en trouve ailleurs, sur l'emplacement de centres importants et compacts aujourd'hui disparus. Il faut citer à Bagdad-Djadési une belle citerne de quarante mètres carrés. Quelques pas en deçà, un chapiteau presque intact dort sur la route. Plus près de la mer, l'on remarque, avec une autre citerne, les restes de constructions antiques fort importantes. De droite et de gauche gisent divers fragments sculptés, entre autres deux croix différentes de forme et de dimensions, deux ou trois chapiteaux, des tronçons de colonnes. Les marbres brisés ne se comptent pas.

Ces ruines représentent-elles les cellules des moines ? On serait tenté de l'affirmer, s'il n'était puéril de vouloir assigner, sans preuves, une place fixe à toute chose. On peut faire observer simplement que la citerne de Bagdad-Djadési, située deux minutes plus haut, occuperait dans cette hypothèse une place merveilleuse par rapport aux jardins du monastère ; on peut même ajouter que cet emplacement, contigu aux flots et tout au bout des trois milles, cadrerait de tout point avec la position du monastère que les textes nous indiquent sur la côte, après la description du site. Loin de nous toutefois la pensée de certifier l'identification de pareils détails ! Il nous suffit, sans prétendre indiquer à quel monument particulier se rattache tel ou tel débris, de répéter que Djadi-Bostan représente Rufinianes. Que le bourg se soit un peu déplacé dans le cours des siècles, que les maisons groupées tout d'abord au point le plus accessible du golfe se soient insensiblement transportées sur le cap qui précède l'échelle actuelle, ou peut-être même sur le monticule de Bagdad-Djadési, pour y former le village actuel, il n'y a rien là que de très naturel, et les déplacements de ce genre sont fréquents et on les remarque un peu partout. Opéré ici, dans un rayon très restreint, il n'a jamais éloigné Rufinianes du moderne Djadi-Bostan.


IX. Le Polyaticon et le monastère de Satyre. — En 717, nous dit Théophane, l'arabe Ized allant avec sa flotte de l'ouest à l'est, passa par Satyre ; d'où il résulte que le monastère de Satyre se trouvait avant Bryas, c'est-à-dire avant Maltépé qui représente, à peu de chose près, ce hameau byzantin. Mais ailleurs, Constantin Porphyrogénète, marchant en sens inverse, nous apprend qu'un jour où le basileus retournait d'Orient à Constantinople, il passa par Satyre. Et la conclusion s'impose : Satyre précède Bryas, mais entre Satyre et Bryas, deux bourgs, c'est-à-dire Polyaticon et le bourg de Satyre, réclament leur place, et ils la réclament de telle sorte qu'entre Bryas, à l'ouest, et Kibotos à l'est, l'ordre soit le suivant : Polyaticon, Satyre, Bryas, Kibotos.

Polyaticon, plus rapproché de Chalcédoine que Satyre, se trouvait donc sur la côte entre Djadi-Bostan et Maltépé. La disposition de cette côte et la distribution dans ces parages des restes antiques suppléent en partie au silence des documents. Le site de Polyaticon pourrait alors être fixé à vingt-cinq minutes de Djadi-Bostan, à vingt minutes de Bagdad-Djadesi, au lieu dénommé Bostandji-Keupru, aux débris antiques qui se trouvent à l'embouchure du Bostandji-Doré. La rive droite du torrent peut être regardée comme le centre du vieux Polyaticon ; le cap voisin devait former la partie occidentale de son emplacement. De la sorte, le hameau dominait tout ensemble les deux golfes creusés par la Propontide, entre la baie de Rufinianes et celle de Satyre. Un peu sur la gauche de la route, à deux minutes de Kara-Haeh-Tchesmé, presque à mi-chemin entre Bostandji-Keupru et Maltépé, se trouverait le site du monastère de Satyre.

Ces ruines ont leur caractère. Assises non loin de la plage et dans un lieu peu élevé, elles forment un tumulus quadrangulaire imposant. Dans les gros murs encore debout, on reconnaît sans peine les substructions de l'édifice qui a fourni tant de marbres, tant de fûts de colonnes aux tombes musulmanes du cimetière voisin. Le tumulus est divisé au moins en trois rectangles. Celui du milieu, le seul éventré et déblayé, servait de citerne, mais la disposition des piliers et des voûtes encore intacts dans la partie orientale donne au premier abord l'impression d'une vaste crypte. L'idée qui persiste à la réflexion, c'est que la citerne soutenait une église orientée ; c'est là, croyons-nous, que s'élevait le monastère de Satyre, la tombe de saint Ignace de Constantinople et gardienne de son tombeau. Au cours de la petite notice qu'il lui consacre, le continuateur de Théophane appelle ce lieu monastère et nous révèle l'existence dans le voisinage d'un temple païen dont les restes fournirent à l'empereur Théophile (829-842) les matériaux de son palais de Bryas. Près des ruines que nous signalons, le terrain est tout aussi accidenté que sur tel autre point de la côte, et sa proximité de Maltépé explique tout naturellement l'acte de Théophile.

Il y a plus. Le pont jeté sur le torrent voisin porte, encore aujourd'hui, un nom des plus significatifs. C'est le Monastir-Tach-Keupru, le « pont de pierres du monastère ». Fort de cette dénomination traditionnelle, nous affirmons que les ruines de Kara-Bach-Tchesmé représentent une ancienne maison religieuse. Et cette maison religieuse est évidemment celle de Satyre, puisque l'histoire n'en mentionne aucune autre sur ce rivage. Si l'on adopte ces conclusions qui ne sont peut-être pas de simples hypothèses, les bourgs maritimes énumérés par Théophane et Constantin Porphyrogénète se trouvent tous identifiés. Bryas ou Polyaticon est à Phener-Bagtché, Apollonia ou Satyre à Djadi-Bostan, Polyaticon à Bostandji-Keupru, Satyre ou monastère de Satyre à Kara-Bach-Tchesmé, Bryas à Maltépé et Kibotos à Kartal. Qui désirerait pousser jusqu'au village voisin, retrouverait dans Pendik le monastère célèbre par la mort d'Eutrope et le séjour de Bélisaire.

X. La liste épiscopale. — Avant l'illustration que jeta sur le siège de Chalcédoine, au temps de l'épiscopat d'Éleuthère, en 451, la réunion du IVe concile œcuménique, la liste épiscopale ne contient que peu de noms. Le Quien en donne sept, Mexoudis va jusqu'à onze : voici leurs schémas respectifs :

Le Quien :

I. Kpiay.r, ; ou plutôt Kpyjir/.v) :, Cresccns » mentionné par saint Paul à l'occasion d'un voyage en Gaule ou en Galatie — le litige n'est pas vidé — a été arrêté au passage et intronisé sur le siège de Chalcédoine. On n'échappe pas à sa destinée ; celle de Crescent le poussait vers l'épiscopat ; à telle enseigne qu'on l'a revendiqué pour une demi-douzaine de sièges ' : Carchc, Chalcis, Vienne en Dauphiné, Mayence, Carthage, Chalcédoine, enfin la Galatie entière ; voilà des destinations assez divergentes et difficilement conciliab les, encore que le Synaxariste nous prévienne que les apôtres et leurs discip les n'avaient pas l'habitude de s'éterniser sur le même siège'. Ce qui impoite plus, c'est que ja mais l'ancienne tradition grec que n'a fixé la chaire épiscopale de Crescent dans une ville de Bithynie ; ce n'est que beaucoup plus tard que cette localisation commence à se faire jour. Le premier auteur qui mentionne l'épiscopat de Crescent est le f aux Dorothée de Tyr. Son travail sur les discip les du Christ le signale au di.x-huitième rang avec cette rubri que : Kp-fiT/'isi « J [J.i[Xv-/]Ta[ 0 *.-\TtO(7TO>.o ; iv t>, Ttpô ; Ttjj.ô0£ov ^E'jrépot 'IOttitto'/ï ; o ; /.ai è~ :i/.oî ;o ; Xa>.y.r|56vo ; Tr, ; èv l'a/Xia Év£vi7o '. Comme on le voit, il s'agit d'une ville gauloise et non d'une cité bithynienne. Ce que peut être une ville gauloise du nom de \ix'>y.rfi(o-j, nous l'ignorons et ce n'est pas ici le lieu de le chercher, mais ce c[ui est certain c'est qu'il n'est pas question de Chalcédoine, en Bithynie. La précision qu'apportent les mots Tr, ; iv Pa'A/.ii interdit le transfert d'une Chalcédoine des Gau les en Bithynie, d'autant plus que ce dernier siège n'est plus vacant puis que le même pseudo-Dorothée y collo que un autre disciple du Christ, Tychi que, qu'il fait i-irjy.oKo ; Xï).xr,6ovo ; TT,ç Bi6-jvia ; ». L'opposition entre les deux cités est formelle, indéniable, voulue. Donc, dans la pensée de l'auteur, la ville épiscopale de Crescent n'a rien de commun avec Chalcédoine de Bithynie. Le Calalogus Ilippotyli^^ fait de Crescent un l-nirjy.o-nr, ; Kip/r, ; tîjç Iv l'x.Àicxiî ; cette mention rapprochée de celle du pseudoDorothée témoigne en faveur du maintien de la détermination en Gaule dans la phrase discutée, el le atteste en même temps que les Grecs connaissaient fort mal le nom exact de la ville particulière dont ils parlaient, mais qu'ils étaient par contre pleinement d'accord sur la région où se trouvait cette ville '. Toutefois, cette région gêna un peu à partir du jour où on imagina d'amener Crescent à Chalcédoine où il devait faire bonne figure et épauler au besoin l'apostolicité un peu branlante de son voisin de Constantinoplc. Le remède était tout près du mal ; les mots, t/. ; èv raÀ/i'j, gênaient, on les biffa ; ce fut ainsi que les boUandistes firent usage d'un manuscrit qui ne les contenait point, tandis que Du Gange mit la main sur un manuscrit qui les avait conservés. Ce n'était pas le seul qui témoignât de l'ancienne tradition, encore vivace au temps du pseudo-Dorothée et même bien plus tard, puis que saint Joseph l'Hymnographe l'accueillait dans son Canon en l'iionneur des cinq discip les fêtés le 30 juillet '. dont elle disparut également à une date postérieure. Ainsi donc saint Crescent n'a aucun droit à figurer sur le catalogue épiscopal de Chalcédoine où il ne peut faire que figure d'intrus.


II. T-^y.y.'ii n'est pas un inconnu, son nom figure une fois dans les.\ctes des apôtres ' et quatre fois dans les épitres de saint Paul '. Nous apprenons ainsi qu'il était asiate et accompagna saint Paul dans son voyage de Macédoine à Jérusalem ; destiné par l'apôtre à faire l'intérim de Tite dans l'île de Crète, il fut envoyé de Rome porteur de lettres et de nouvel les pour les communautés d'Éphése et de Colosses. C'est tout. Plusieurs martyrologes font de lui un diacre, pres que tous lui refusent le titre épiscopal* ; cependant, le Calalogus IJippulyti. le Ménologe de Basile et tel Synaxaire lui réservent le siège de Colophon ; le pseudoDorothée l'envoie à Chalcédoine, et la vie de saint.\uxibius lui attribue Xéapolis de Chypre. Dorothée qui a besoin d'un nombreux personnel dédouble le compagnon de saint Paul et trouve ainsi un évé que pour le siège de Chalcédoine ; mais il demeure seul témoin et comme son témoignage ne vaut rien, le personnage n'a guère chance d'être maintenu sur son siège imaginaire ^.


III. Theocritus nous est connu par un chapitre du Prifdestinatus ' qui le représente avec son collègue Evandre de Xicomédie, comme luttant avec succès contre la secte des Ophites, chassant leurs prêtres et tuant leurs serpents. Les Ophites ont duré depuis l'an 150 environ jus que vers le premier quart du iu= siècle ; on voit, d'après cela, que la date de l'épiscopat de Théocrite reste un peu vague et c'est sans raison véritable que Le Quien propose de le fixer au II siècle ; on peut admettre une épo que un peu plus tardive. Les obscurités qui enveloppent ce détail de chronologie ne sauraient nous empêcher de regarder Théocrite comme le premier évê que, de nous connu, qui ait gouverne l'Église de Chalcédoine.


IV. Maris '^ commence enfin à faire figure sur le siège de Chalcédoine. Présent au concile de Nicée de 32,') « , il devait s'y intéresser d'autant plus qu'il avait eu, au dire de Philostorge, Lucien d'Antioche pour maitre » et professait chaudement les doctrines d'.\rius, dès avant 325 « . Théodoret le range au nombre des Ariens les plus militants ». Gélase de Cyzi que lui réserve une place dans sa liste des dix-sept Pères hétérodoxes du Concile « . Ce n'était pas un intransigeant, à Nicée il signa la profession de foi catholi que, mais sans modifier ses opinions. En 335, on le rencontre à Tyr, peu après à.\lexandrie, puis à Jérusalem et à Constantinoplc, où il obtient la condamnation et l'exil d'.\thanase dont il resta l'irréductible adversaire. On le voit apparaître pour la dernière fois en 362, complimentant Julien l'Apostat lors du passage de celui-ci à Chalcédoine ; il était aveugle alors et dut disparaître peu de temps après ».

V. Theoduhis succéda peut-être directement à llaris, rien de précis sur ce point..\u IL« concile œcuméni que, à Constantinoplc, en 381, les signatures des Pères nous donnent pour la province deBithynie : Theodohis calcedonensis.

C'est tout ce que nous savons de l'épiscopat de Théodule. Le Quien a pensé à tort que cet évê que était mort pendant les derniers mois de 381 ou au début de 382, il infère cela d'un renseignement contenu dans la vita s. Isaaci monachi, mais le Philothée qu'on y donne pour successeur à Théodule ne parut pas au concile de Constantinoplc, ne succéda pas à Théodule, n'occupa pas le siège de Chalcédoine au cours du iv« siècle.


VI. Cyrinns a reçu des noms divers : Cijrillos, Marinas, Xyrinos et même Severus ; les contemporains n'ont connu et cité que le seul nom de Ivjpivo :. Le personnage doit sa triste célébrité à sa haine contre saint Jean Chrysostome ; son animosité est connue de tous les historiens et il fait digne figure à côté de son compatriote Théophile d'.\lexandrie. En 403, lévé que de Clialcédoine se multiplia lorsqu'il s'agit d'héberger Théophile et les évêques égyptiens venus pour terminer la campagne entreprise par l'impératrice Eudoxie '^. Il joua également un rôle dans le conciliabule du Chêne, tenu dans son diocèse, à une heure à l'est de sa ville épiscopale et dans les démarches qui suivirent ». C j'rinus mourut peu après, pendant le dernier semestre de 405 '* ; nous ne savons depuis combien d'années il occupait le siège épiscopal de Chalcédoine, peut-être depuis l'année 401, épo que à laquelle il se trouverait attesté« .


VII. Philotheus, mal connu ; nous savons de lui qu'il ordonna Hypace, abbé de P.ufinianes, et cette ordination n'est pas antérieure à 405. C'est donc après cette date que Philothée, l'ordinand d'Hypace, était assis sur le siège de Clialcodoine, en 206. Les récents éditeurs de la Vila Ilijpalii l'y maintiennent sans preuve jusqu'en 430 '.


VIII. Eulalius occupait, incontestablement, le siège de Chalccdoine, en 431, on peut même dire qu'il l'occupait avant cette date, et plusieurs annéesavant, au moins dès 426 ou 427, à laquelle se rapporte l'incident de l'expulsion de l'archimandrite, Alexandre, de la basili que de Rufinianes '. Eulalius, nous le savons par une inscription relative à une église voisine de Chalcédoine, vivait encore en mai 450 ', date de la * pose de la première pierre de l'église de Saint-Christophe. Entre cette date et le mois d'octobre 451, Eulalius mourut et fut remplacé par Éleuthère.


IX. Eleulherius occupait donc son siège depuis fort peu de temps, lors que le IV<^ concile œcuméni que se réunit dans sa ville épiscopale. A partir de ce prélat la liste épiscopale offre moins d'incertitude ; on touche au terrain histori que.

Nous ne nous arrêterons pas à discuter après le P. Pargoire la réalité des personnages indûment introduits dans la liste épiscopale de. Mgr Anthime Alexoudis, Le catalogue qui précède est le seul qu'il importe de retenir pour les renseignements positifs qu'on peut songer à demander aux fastes èpiscop aux de Chalcédoine . Toutefois, un nom reste à intercaler dans la liste qu'on vient de lire, mais, faute de pouvoir déterminer son rang, nous avons préféré le noter séparément. C'est '. Hadrien ('A5ç, !a : pour '.A5pij'/6 ;), sans doute, évê que de Chalcédoine », par ailleurs inconnu, n'était la mention que lui accorde le martyrologe syria que de Wright '. L'épiscopat d'Hadrien est à placer entre le if et le iv siècle .

Depuis la réunion du IV<-' concile, « il semble que ' la ville de Chalcédoine, jus que-là simple évêché, ait été érigée en métrojiole ecclésiasti que. Du moins, elle porte dèj ;\ ce titre en 458, lors de la célèbre consultation de l'empereur Léon '..\ partir de ce moment, elle figure comme métropole dans tous les documents ecclésiastiques, mais, chose curieuse, elle n'avait pas et n'a ja mais eu depuis des évcchés suHragants. C'est une métropole autocéphale, une particularité du droit canoni que byzantin ». » I !'épiscopat d'Kleuthère, commencé entre mai 450 et octobre 451, se prolongea plusieurs années, puis que nous en retrouvons la mention dans l'inscription de Haidar-Pacha ' (22 se])tembre 452), puis à l'occasion de l'assassinat du patriarche Protérios (458) '°, enfin au concile de Constantinople (459) « . On ignore absolument la date de la mort d'Élcuthcre.

X. Héraclien. Cet évê que écrivit vingt livres contre les erreurs des manichéens '-. reprenant et citant les ouvrages de ses devanciers : Hégèmonius, Titus de Bostra, Georges de Laodicée, Sèrapion de Thmuis et Diodore de Tarse ; cette seule citation de noms nous reporte au moins au début du v« siècle. Parmi les ouvrages perdus d'Héraclicn s'en trouvait un intitulé : IIpô ; Swrripiynv ». Sotérichos, métropolitain de Césarée de Cappadocc, occupa ce siège depuis 496 (au plus tôt) jusqu'à 536 ; mais c'est surtout vers la fin du règne d'Athanase, entre les années 509 et 518, que Sotérichos fit parler de lui. Il ne sera donc pas téméraire de faire vivre Héraclien à cette épo que, car son écrit est adressé à Sotérichos personnellement. Par ailleurs,Héraclien a dû mouriren 518 au plus tard, car nous trouvons alors Marcien sur la métropole de ' Chalcédoine « .


XI. Marcien signe, en juillet 518, une pétition épiscopale adressée à.Jean de Constantinople, en faveur du concile de Chalcédoine '^ En 520. il signe une lettre adressée au pape Hormisdas par des métropolitains et des évêques, au sujet de l'élection d'Épiphane, le nouveau patriarche de Constantinople ».


XII. Photin occupait le siège de Chalcédoine en 536 ■'.


XIII. Constantin était présent au « V« concile œcuméni que, tenu à Constanlinople, en 533, qui condamna les Trois Chapitres ».


XIV. Pierre, ancien moine de Palestine, et probablement au Sinaï, ami de Jean Moschus « . Pierre monta sur le siège de Chalcédoine après 593, avant 619. On pourrait être surpris de voir un titulaire de Chalcédoine, venu de si loin, mais le siège de Jérusalem fut occupé de 575 à 593, par un ancien religieux du monastère des Acémètes, dans le diocèse de Chalcédoine, ce qui explique les relations entre la Palestine et la Bithynie et le choix de Pierre. Voir


ACÉMÉTES.


XV. l'robus avait eu une vie fort mouvementée, tour à tour jacobite, monophysite, chalcédonien. Son élection au siège de Chalcédoine doit être rapportée aux premières années du VIIe - ».


XVI. Jean était présent au VIe concile œcuménique tenu à Constantinople, en 681 ; et au concile de Trullo, en 692 ».


XVII. Xicélas, inscrit dans plusieurs ménologes à la date du 28 mai. » Le Quien déclare qu'il ignore à quelle époque il vivait ; un office, publié par M. Papadopoulos-Kerameus', permet aujourd'hui de le placer durant la persécution iconoclaste. Mais celle-ci a duré de 726 à 842, avec une longue interruption, il est vrai, entre 780 et 815 ; saint Nicétas a-t-il vécu au VIIIe ou au IXe' ? Au IXe, de 815 à 824, le trône métropolitain est occupé ; Michel le Bègue n'a presque tué personne et, si Nicétas avait été une victime de l'empereur Théophile (829-842), nous aurions d'amples renseignements sur son compte. Force est donc de placer son épiscopat et son martyre sous les empereurs Léon l'Isaurien ou Constantin Copronyme, entre les années 726 et 775 ''. »


XVIII. André, sous l'épiscopat duquel eut lieu le transfert des reliques de sainte Euphémie « , Constantin VI étant empereur et Taraise, patriarche de Constantinople. Ce synchronisme nous limite entre décembre 784 (avènement de Taraise) et août 797 (chute de Constantin VI). Mais, dès 787, Staurakios était métropolitain de Chalcédoine. André doit donc prendre place avant cette date et non après, puisque, au dire de Constantin de Tium, l'historien du transfert de sainte Euphémie, le siège de Chalcédoine était vacant depuis longtemps ', lors que l'impératrice Irène, au début de son règne, lui donna un titulaire. L'épiscopat d'André prend donc place entre 780 et 787.


XIX. Staurakios était présent au VIIe concile œcuménique, tenu à Nicée, en 787 ^.


XX. Cosmas était moine lorsqu'il devint métropolite de Chalcédoine. Très attaché aux images, il fut exilé une première fois et maltraité, il fut ensuite rappelé, et, sur son refus de céder, il mourut avec son ami Auxence, après avoir enduré de nombreux tourments '. D'après Le Quien, ces événements se rapporteraient au règne de Léon l'Arménien (813-828) '. Dans ce cas, le compagnon du martyre de saint Cosmas serait peut-être à identifier avec l'higoumène Auxence, un des correspondants de Théodore Studite'. Outre que Jean portait le surnom de Kamoulianos ». Quelques mois après son voyage de 824, une méchante éruption de pustules le coucha dans la tombe : l'higoumène de Studion, qui devait mourir le 11 novembre 824, eut la triste consolation de suivre ses funérailles, et la première catéchèse qu'il prononça au retour fut consacrée en grande partie à dire les vertus de l'illustre défunt « . »


XXII. Damien, métropolite de Chalcédoine, au VIIIe ou au IXe '- ; son rang pourrait être aussi bien entre Staurakios et Cosmas, mais entre Jean et Cosmas il semble n'y avoir place pour aucun nom ».


XI. Épigraphie « . — 1° Dans l'église grecque de Saint-Jean-Chrysostome, qui marque l'emplacement d'une plus grande église détruite, au lieu signalé par le voyageur Pierre Gilles, qui sut l'identifier avec l'ancienne Hiéria : promontorium (jiiod hoclie vacant acram Johannis Calamoti, c'est-à-dire à la baie de Calamich : Canarum sylvis herbis que /requens ejus ora cernitur : uiide nomen lemplam proximiim diui Joanni^ Chrysuslcmi Calamoti inuenlt, c'est aujourd'hui Phanaraki ou Hénéri-Bagtché ''. Une plaque mesurant deux mètres en longueur et offrant, dans t HAEUHIÊC ÔYMÔMATHCAFFTHCEIXENAEIAÔMEMÔN :ÂCÂHIPÀ ÏETP^ EAErHû)TOCCTÀEEP[NÏÏAIKATMFML^^C

Ce saint est fêté à diverses dates, notamment le 14, le 18 et le 19 avril ; la date du 18 est la plus connue.


XXIII. Jean, d'abord « investi de la dignité sénatoriale avant de revêtir l'habit religieux, passa ensuite du monastère au siège métropolitain de Chalcédoine et eut à subir l'exil pour la foi '. Théodore le Studite le tenait en singulière estime. Il parle de lui dans une missive à son disciple Grégoire '. Il l'accompagna au mont Olympe pour rendre visite à saint Joannicc ; non pas, comme le veut Le Quien, lors que ce dernier approchait de sa fin, mais bien, comme l'indiquent les bollandistes^, vers 884, c'est-à-dire vingt-deux ans plus tôt. La vie de Joannice, qui nous fournit ce renseignement, nous apprend en un encadrement mouluré, un cartouche à queue d'aron des entre deux croix posées sur des globes te's qu'on les voit dans quelques ambons byzantins. La paléographie de l'inscription offre assez d'intérêt pour être reproduite ici (fig. 2427 ;.

Les dimensions du marbre et le soin donné à la gravure prouvent que le défunt n'était pas le premier venu ».

E'Jtpo^'O'j Txyo ; e'jji' ; 7Cîp ;j3ovo ; r, yàp à>.ii9s ;

0'jvo(i.a TÎi ; ipsTT, ; tî/Ji iEtûonevov. « .\Tp07T£, [xotpiwv tI tôv E'jTponov r^pîTaia ; av5px :

»O ; çépîv £^ piovaôx ; rpcî ; ô' ItIwv ôcxiSa :. Ilirpo ; fia ■[■''^« ô ;, (7Ta6£pT,v TtXàxa Tf,vôe yapi ;a ;.

Sf/JTiv àîtoyOïtjiévto to-jto ys ?*î izaçti^wt.

« Je suis le tombeau du très sage Eutrope, qui contient avec vérité le nom célébrait le mérite. O Par que, pour quoi avoir ôté la vie à cet homme de bien, qui a vécu trente-six ans ? — Pierre, son parent, a gravé cette dalle épaisse, et l'a posée comme un hommage au défunt. »

La traduction, ainsi que le faisait remarquer le premier éditeur, ne peut rendre le jeu de mots qui résulte du rapprochement des formes Ej-rpo-m'o-j,

« Ici repose Salomon, diacre, avec sa femme Elpidie, du pays de Pingalon. »

|5) 'KvOàôî 'AT-jvy.pt'-cta y^oLy.i'r^ 'lu.Eoiry^ (fig. 2430), 0°70 X O^ôO.

« Ici repose Asyncritie, femme d'Imerius. »

Y) 'Evôioî v.xz-x/.iizxi Aû[Avo ; llpovér j'j yotpio'j (fig. 2431), 0°aO X 0°20.

« Ici repose Domnus, du pays de Proneos. »

Peutri A RTQY C'T E tci\HC ! A C A 2'i2 !>. — pilaphe de Salomon. Ibxit., fii ;

»ATpoTts et M-ç.oTim et qui est le seul mérite de cette composition, si mérite il y a.

Nous avons déjà mentionné, en parcourant Hiéria, le port d'Eutrope'.

2« Aux environs d'Ischmidt, un couvercle de sarcophage antique, dont l'inscription est de beaucoup postérieure aux sculptures (lig. 2428).

On lit :

Mâpa ;, UïioêoJ.S'jç Tr, ; â- ; :a ; toû t)(£o)C £■/.). r^^t'a ;, iv=- vcw a3tjXf|V Ti\v [Loi Tr-jEAOv.


INIS©TJt©(PC@Y o.-fff o.so '2'430. — Épitaphe d'Asyncritie. Ibid., fig. 5.

être Tipo est-il à séparer de viov et le village s'appelle-t-il simplement Néov -/(opi'ov..

2) zaTixeitat O'j'pïvi ; iiiittù ; (•■ »ÔS X 0°'20.

« Ici repose Ouranis, fidèle. »

dllM la restitution sans forme de cartouche à queues d'aronde.

» (Ici repose...) fils d'Onésime, tisserand, du lieu de Cronnéa, mort le 22 juillet, indiction 6. »

r J'KvOi y.3.-i/.t'.-x : o Tr, ; u-axapia ; [ivriuv, ; Ma5 :viovo ; (fig. 2135), O^aO X 0'°54.

t Ici, repose Marinien, d'heureuse mémoire. »

1899, t. VIII, p. 85-91, 204-209 ; 1900, t. IV, p. 21-30, 104-113 ; Environs de Chalcédoine, dans les Échos d'Orient, 1897-1898, t. I, p. 145-147 ; Anaple et Sosthène, dans Izviéstia russkago arkheologiteheskago Instituta V. Konstantinopolié, 1898, t. III, p. 60-97. — S. Vailhé, Sainte-Basse de Chalcédoine, dans les Échos d'Orient, 1908, t. XI, p. 227 ; Exécution de l'empereur Maurice à Calamich en 602, dans les Échos d'Orient, 1910, t. XIII, p. 201-208 ; Les métropolitains de Chalcédoine, v=-\« siècle, dans les Échos d'Orient, 1908, t. XI, p. 347-350.

H. Leclercq.


CHALCIS D'EUBÉE.

La ville de Chalcis, capitale de l'île d'Eubée, est bâtie sur un promontoire de la côte ouest de l'île. De la cité antique, qui avait trois lieues de tour et renfermait de nombreux monuments, il ne reste que quelques débris sans importance.

En 1884, quelques jours grecs annoncèrent la découverte d'une catacombe chrétienne à Chalcis d'Eubée. Le fait est des plus rares pour cette région où on n'a relevé d'excavations cimetières que dans les îles, mais sur le continent, et ces catacombes sont d'une insigne pauvreté. Celle de Trypeti de Mélos ne contient ni sculptures, ni peintures, que le monogramme constantinien ; elle peut remonter à la deuxième moitié du IVe. La catacombe de Chalcis se réduit à bien peu de chose. À dix minutes de la ville actuelle, au sud, se trouvent le cimetière et la nouvelle église Saint-Jean-Baptiste. Au sud-ouest de celle-ci, à l'intérieur du mur d'enceinte du cimetière, un étroit passage conduit vers une tranchée par laquelle on arrive jusqu'à une sorte d'excavation qui, d'après les traditions locales, serait l'emplacement de l'ancienne église Saint-Jean, qui est aujourd'hui entièrement remplie d'ossements. De ce point, un chemin conduit vers la nouvelle église. Au nord de celle-ci, se trouve l'entrée d'un passage élevé, flanqué, sur sa gauche, d'une chambre ronde pourvue d'une petite niche semblable au loculus d'un columbarium. Si on poursuit dans ce même passage, on aboutit à un lieu voûté qui a dû être, auparavant, une église de Saint-Cyriaque. Ici aboutissent deux boyaux dont l'un, celui de gauche, se termine dans une petite chambre carrée.

Quelques débris d'une basilique byzantine ont été relevés à Chalcis.

Nous avons eu déjà l'occasion de mentionner un beau chapiteau provenant de Chalcis.


CHALE.

Le vêtement auquel nous donnons ce nom de châle était une écharpe probablement plus longue que large que nous voyons posée sur les épaules et tombant sur les bras de quelques femmes chrétiennes vêtues à la mode du IIIe-IVe. En réalité, c'était un pallium, mais souple et léger — on le voit flotter — et d'une coupe assez distincte de celle du pallium ordinaire pour que nous nous croyions autorisé à lui imposer ce nom de châle.

Les monuments sur lesquels nous le rencontrons sont rares, mais bien conservés. Ce sont des fonds de coupes. L'un d'eux a déjà été donné ; voici les autres : entre deux arbres. On lit son nom MARA'. Le vêtement se compose de la tunique tombant jusqu'aux pieds et d'une tunique plus courte passée par-dessus, nouée à la taille et découpée en feston ; il semble que ce soit le vêtement grec appelé cypassis que portaient les jeunes Grecques. Le châle posé sur les épaules est relevé sur les bras et retombe à peu près jusqu'à mi-jambes (fig. 2438). Il est utile de rapprocher ce monument du suivant.

2 » Fond de coupe. Une femme debout, entre deux arbres. On lit son nom ANNE, dans lequel Garrucci voit, sans l'ombre d'une preuve, sainte Anne. Le fait d'être coiffée du bandeau appelé mitni ou milella ne prouve rien, car cette coiffure, plus particulièrement réservée aux jeunes filles, était parfois conservée par les femmes mariées. La coupe du châle est plus facile à comprendre : ce devait être nécessairement une pièce d'étoffe très ample (fig. 2437) et très légère comme nous le montre le monument suivant. Dessous, une fleur. L'extrémité du châle, au lieu de tomber à longs plis, flotte légèrement comme pourraient faire les tissus délicats, tels que gaze, tulle ou mousseline (fig. 2439).

4 » Fond de coupe. Une femme debout, entre deux arbres. On lit son nom ANNE. Ici, le châle n'est plus relevé sur les épaules, c'est une simple écharpe posée sur les bras.

5° Fond de coupe. Ici le nom d'Agnès est certain : ANGNE et peut viser la célèbre martyre. Le port du châle est très particulier ; il est posé sur les épaules, les extrémités sont ramenées et le vêtement est étroitement serré et fixé avec une broche sur la poitrine.

H. Leclercq.

CHALONS-SUR-MARNE* (MANUSCRITS LITURGIQUES DE).

45 (XIIIe). Pontifical ; table en tête ; au verso du feuillet l'on a ajouté la fête du Saint-Sacrement (instituée par Urbain IV, en 1261). Reliure curieuse, dont voici la description : les plats, en chêne, sont recouverts d'une étoffe de soie brochée (or, rouge et vert) d'origine orientale ; sur cette soie ont été fixées des bandes de laiton, divisant chaque plat en quatre compartiments égaux ; ces compartiments renferment huit peintures sur velin, représentant les différents actes liturgiques réservés aux pontifes : consécration d'un autel, consécration d'un évêque, intronisation d'un abbé bénédictin, intronisation d'une abbesse du même ordre, ordination d'un prêtre, ordination d'un diacre, consécration d'une religieuse. Peintures fines, la plupart bien conservées ; fond d'architecture et d'or bruni ; elles étaient autrefois recouvertes de plaques de corne.

H. Leclercq.


CHALUMEAU.

Le texte de la ' loi dite des Francs Chamaves « nous est parvenu dans deux manuscrits du x'^ siècle '. Les opinions varient notablement sur son caractère. Suivant Baluze, c'est un capitulaire ; il l'intitule et le décrit ainsi : Capitulare tcrtium anni S 13 sive capitula 40 de causis neccssariis Ecclesix Dei et populo christiano, data, ut videlur, Aquisgrani in gênerait populi conventu, anno S13, mense septembri. A'unc primum édita ex duobus antiquis codicibus, etc. Après avoir fait longtemps bonne figure à son rang parmi les capitulaires, le texte disparaît de la collection en 1835 ' et, en 1846, Pertz le réduit à n'être plus que la loi populaire du canton de Hanten = ; mais en 1855, Gaupp en fait la loi populaire des Francs Chamaves ' et ce nom lui est resté jusqu'à nos jours ; il lui a été maintenu par Rudolf Sohm dont l'édition criti que tient lieu de toutes cel les qui ont précédé \ IL Date. — Le texte ne contient auc une date précise ; à son défaut on peut grouper quelques éléments d'information qui permettent d'arriver à une date approximative. L'ensemble des documents dont le texte est entoure dans les manuscrits invite à se reporter vers le commencement du ix« siècle ; mais cette preuve est à peu près illusoire, car on sait que dans les manuscrits à l'usage des praticiens « les textes législatifs sont écrits à la suite les uns des autres, sans auc une règle °, » à telle enseigne qu'au jugement de Pertz « on ne peut tirer, de la place que la loi occupe dans les manuscrits, auc une conclusion pour en fixer la date' ».) ! A défaut de cet indice trop vague, nous avons des témoignages intrinsèques de grande valeur. « Certains artic les de la Icx dicta Fremeorum Chamavorum portent, en effet, en eux leur date, pour ainsi dire ; c'est le cas pour l'article 8, où il est question du missus dominieus ; ■ — • pour l'article 7, qui concerne le cornes in suo comilatu ; — pour l'article 36 encore, qui mentionne l'obligation de la wacta ou de la warda. A quelle épo que se rapportent toutes ces mentions, sinon aux règnes de Charlemagne et de Louis le Pieux ? Et non pas même à tout leur règne, mais à une partie seulement ; à la fin du règne de Charlemagne, alors que le grand empereur a complètement organisé son empire, ou au début du gouvernement de son fils, alors que la décadence n'a pas encore pu se produire. Il ressort de ces preuves irrécusab les que la loi des Francs Chamaves a été rédigée dans le premier quart du ix« siècle ; et, en faveur de cette opinion, militent encore la conformité matérielle de plusieurs passages avec certaines prescriptions contenues dans les capitulaires de la même épo que, la'conformité des expressions, etc. On peut même aller jusqu'à dire que notre document appartient très \Taisemblablement au règne de Charlemagne, qui fit, au témoignage de son panégjTiste Éinhard, rédiger, après le rétablissement de la dignité impériale, cel les des coutumes de ses peup les qui n'avaient point été écrites jusqu'alors'. > On ne saurait, sans donner dans la conjecture, adopter l'opinion de Gaupp qui fixe la rédaction du texte à l'année 802, ou celle de Baluze qui le date du mois de septembre 813 '-.


III. Région. — La =loi des Chamaves « est un texte local, n'ayant de vigueur que dans une région nettement déterminée. Ce point, méconnu par Baluze, a été mis en pleine évidence par Pertz. moins bien inspiré lorsqu'il identifia cette région avec le pays de Xanten, pagiis Xantinais', en se fondant sur cette uni que raison de la présence à trois reprises différentes dans le texte, des expressions sanclum et in sanclis *. Cette opinion discutable ' fut réduite à néant par la discussion de Gaupp ' qui montra que ces expressions visaient les reliques des saints, ou bien plutôt, comme Zôpfl l'a démontré, l'église elle-même '. In sanctis juret ; in loco qui dicilur sanctum ; in sanclis reliquiis désigne donc l'église, sanclum étant ici le synonjTne d'ecclesia, à'altare. En effet, à l'épo que mérovingienne et à l'épo que carolingienne, c'est dans l'église qu'on prêtait serment sur les reliques des saints. Les textes des historiens, les actes législatifs, les formu les, les vies des saints confirment cette dernière interprétation, universellement admise aujour d'hui. De Xanten, il n'est donc pas question.

Gaupp propose de faire du mot Amor qui se lit dans le texte à plusieurs reprises, une localité nommée Emmerich. Dederich soutient que les mots cuva qusc se ad Aniorem habel signifient : la loi qui est en vigueur à la frontière de l'Amorland '. (Les expressions ad Amorem, in Amore désignent une région précise qui est le pays appelé au moyen âge Hamaland », c'est-à-dire, comme l'a déclaré Grimm : la vieille terra Chamavoruni.) Celte opinion fut bien vite acacceptée et reproduite, avec quelques modifications, par Zôpn, par Waitz, par Sohm, par Schroeder et par Boretiusi'' ;des érudits français l'accueillirent sans discussion « . quelques autres se montrèrent plus réservés '■''. Tout esprit, écrivait Fustel de Coulanges, qui n'accepte les affirmations que lorsqu'el les sont prouvées, peut se demander sur quel les preuves Gaupp appuie la sienne. Disons d'abord qu'il ne pourrait y avoir, pour attribuer cette loi aux Chamaves, que deux preuves véritablement convaincantes. L'une serait que le nom des Chamaves se trouvât écrit dans notre texte. L'autre serait que, en dehors de ce texte, quel que chroni que ou quel que charte mentionnât une loi des Chamaves et en indiquât certaines dispositions, que nous reconnaîtrions dans notre texte. Auc une de ces preuves ne se rencontre. Le mot Chamavi ne se Ut pas une seule fois. Aucun préambule, aucun titre, auc une note, même du copiste, n'indi que que nous ayons sous les yeux une loi d'un peuple chamave. Dans les manuscrits, les lois sali que et ripuaire portent en tête leur titre, parfois un prologue qui les caractérise, et les mots salicus et ripuarius se lisent plusieurs fois dans le corps du texte. Rien de semblable ici : les hommes pour lesquels ce code est écrit, ne sont ja mais appelés du nom de Ciiamavi. D'autre part, on pourra lire toutes les chroniques et toutes les chartes du moyen âge, on n'y trouvera ja mais l'indication d'une loi des Chamaves. Ainsi les deux preuves qui pourraient seu les forcer la conviction, font défaut. Tout le système de Gaupp repose sur le mot Arnor qui ne serait autre que V Hamaland dont font mention plusieurs documents du ix » siècle, et entre autres les Anna les de Saint-Bertin « . Auc une des formes différentes du nom (Hameland, Hamalant, Hamaland, Hammelanl, Hamarlant, Hammland), qui se rencontrent du ix^ au xi » siècle, ne semble complètement justifier cette assimilation. Ja mais, si ce n'est dans le texte publié par Baluze, le mot Amor ne se retrouve comme désignant V Hamaland. A force d'entremêler les conjectures et les affirmations, Gaupp parvient à identifier V Hamaland et la terra Chamavorum et le pays d'A77 !or. Est-ce à dire que tout soit fantaisie dans ces conclusions ? Non, assurément. On peut, avec M. Froidev aux », se refuser à croire que y Hamaland soit le pays A' Amor, mais il est très possible, \Taisemblable même, que V Hamaland ait fait partie de l'Amorland, et on doit tenir pour certain que le pays d'Amor s'étendait dans la région des bouches du Rhin, sur la rive droite du fleuve, au sud du pays des Frisons, à l'ouest de la Saxe, et confinait du côté du sud au Jlaasgau ; quant à sa Ihnite occidentale, elle est tout à fait inconnue. Était-ce le mare Germanicum, la mer du Nord' ? N'était-ce pas (chose vraisemblable) la Frise efie-raême ? En tous cas, il subsiste encore aujour d'hui un certain nombre de dénominations géographiques qui confirment les renseignements fournis par le texte découvert et publié par Baluze ; el les prouvent que là, sur l'emplacement du pays d' Utrecht actuel, est bien l'ancien pays d'Amor, mais el les ne permettent pas de préciser davantage, de dh-e queUe partie de ce pays le Zuyderzée recou\Te maintenant, et de dresser une carte, même approximative, de cette région au temps où fut rédigé le texte qui seul en fait mention et qui y fut certainement appliqué. rv. X.\TURE. — Suivant Baluze, le texte en question est un capitulaire et son opinion est suivie sans objection auc une par Chiniac ', Gcorgisch ', Walter', Guérard *. Le premier à s'inscrire en f aux contre cette opinion tut H. Pertz, qui prétendit avoir découvert le véritable capitulaire du mois de septembre 813, ce en quoi il s'abusait' ; mais il voyait juste en déclarant ([ue le texte n'offrait ni le nom de (.^harlemagne, ni la date 813, ni la mention d'Aix-la-CluipcUe, qu'en outre le document visé par la Chroni que de Moissac« qu'invoquait Raluze comptait 40 capitula, au lieu de 45 et 47 dans les manuscrits de la loi des Chamaves, et enfin que, pendant que le capitulaire dont parle la Chroni que de Moissac a pour objet les choses (jux cranl necessarix Ecclesiœ Dei ci christiano populo et se trouve donc être un ensemble de règlements ecclésiastiques, notre texte laisse de côté les choses d'Église. Surtout, le capitulaire de 813 dont parle le chroniqueur de Moissac était fait pour tout l'empire, de omni regno vel iinperio. Or, il suffit de lire notre document pour s'apercevoir que les dispositions législatives qu'il contient ne s'adressent qu'.à un petit groupe de population. C'est une sorte de code d'un caractère tout local '. Nous savons maintenant ce que n'est pas notre document, reste à savoir ce qu'il est.

Pertz en fait un coutumier local, le jus pagi Xan- {ensis'. Pardessus en fait également « un statut local »'' ; après lui, Walter abonde dans le même sens »..Survint Gaupp qui ne se contentait plus de la » coutume » ( Weisttmm) admise par Pertz, mais imaginait une « loi populaire » (Volbsrcchl), un i ancien droit spécial aux habitants de l'Hamaland » dont « une grande partie s'était conservée à l'état de coutume, jusqu'à ce que le besoin d'une rédaction s'y fût fait sentir^'. » L'explication fut adoptée et fut déclarée « le dernier mot » sur la question. Cependant, dés 1807, un historien, M. de 'Valroger, repoussait, mais trop sommairement, l'explication mise en cours '2, et, en 1887, Fustel de Coulanges réduisait ;\ néant la thèse de Gaupp « . De loi des Chamaves nulle trace, nulle mention explicite ou implicite dans les documents du moyen âge, diplômes, formu les, testaments, donations, actes judiciaires. Éinhard dit que les Francs ont deux lois », il ne dit pas qu'ils en aient trois !'. Tvjous ne pensons donc pas qu'après examen, il y ait lieu d'adhérer à la théorie de Gaupp. Ce serait, à notre avis, une grande illusion de croire que ce texte nous mette sous les yeux une vieille loi populaire des Francs Chamaves.

Le texte que nous avons à étudier comporte 48 articles qui ne s'occupent guère que du droit privé avec d'énormes lacunes qui empêchent de les considérer comme une législation. Le désordre qui règne dans cette brève rédaction est remarquable. À le lire attentivement, on constate que, sur ses 48 articles, 34 règlent la compensation pécuniaire exigée pour tel ou tel délit (articles 3-10, 10-41, 47). Sans doute, les lois franques manifestent la même préoccupation, mais elles y apportent un luxe de prévoyance qui ne se retrouve plus ici. Là où Lex emendata consacre un titre tout entier, en vingt articles, pour le vol des porcs — nous trouvons dans notre document deux lignes. Perpétuellement, la prétendue loi des Chamaves semble renvoyer à un autre texte plus développé. — Autre caractère : la généralité. Abstraction faite de quatre articles (26, 27, 28, 29), le document (si on ne tient pas compte du titre donné par un manuscrit) semble s'étendre à tout l'empire. Prenons par exemple ces formules : Qui hominem Francum occiderit (art. 3) ; Si quis coniux in suo comitatu occisus fuerit (art. 7) ; qui per cartam ignarus est (art. 12) ; si quis cum armis hanitus fuerit (art. 31) ; quisquis audet arma clamare (art. 37). On pourrait multiplier les exemples. Ceux-ci suffisent à montrer qu'on s'est attaché à choisir les formules vagues et générales, ce qui n'est guère le cas dans la rédaction d'une loi particulière. — Deux arguments sont invoqués en faveur d'un texte local, c'est la mention de l'affranchissement per hantradam qui n'est prévu que dans notre document et qui deviendrait l'usage particulier d'une peuplade. De cela nulle preuve péremptoire. Les articles 11 et 12 insinuent le contraire puisqu'ils parlent de cette manumission comme d'un mode très connu. — 2° Le titre donné dans le manuscrit 96.J4 : Notitia vel conunemoratio de illa lege quae se ad Amorem habet, diffère de celui du ms. 46-2SA, dont l'importance est à peu près égale, sinon supérieure. Or, le mot lege ne se rencontre pas dans ce dernier manuscrit ; il signifie loi, comme le montrent les textes du ix' siècle, et se trouve n'avoir ici qu'une seule attestation. Quant à la place occupée par notre document dans les manuscrits, on n'en peut rien conclure puis que le même désaccord existe sur ce point et sur le titre lui-même ; le ms. 965 i intercale nos 48 articles entre la Lex emendata et la Lex ripuaria, tandis que le ms. 46i'A les place au milieu des capitulaires.

Il faut donc, en définitive, s'en tenir à l'étude intrinsèque du texte lui-même, et voir ce qu'il peut apprendre sur sa propre nature. Des observations diverses qui viennent d'être faites successivement, il résulte que les travaux des érudits d'Outre-Rhin doivent être rejetés. Leur prétendue loi n'a pas, en effet, le caractère d'une loi, même d'une loi populaire ; il lui en manque plusieurs éléments constitutifs et essentiels. Quant à voir dans la prétendue lex Francorum Chamavorum un appendice de la loi Ripuaire, c'est là une hypothèse purement gratuite et formellement contredite par les manuscrits ; tous les deux sont d'accord sur ce point, et placent les 48 articles après la loi salique et avant la loi ripuaire.

V. Analyse. — 1. Droit public. — Au point de vue monarchique et au point de vue administratif, notre texte témoigne en faveur de l'identité absolue du pays d'Amor, avec le reste de l'empire franc. Nous n'avons pas à nous y attarder et nous en venons tout de suite à ce qui concerne le point de vue ecclésiastique.

In primo capitulo, de causis Ecclesiae et de illis servis Dei, qui ibidem deserviunt, sic habemus, quomodo et ceteri Franci habent. Ainsi donc, sur ce point encore, parité absolue avec les autres Francs. Mais que faut-il entendre sous ce nom très vague de causa Ecclesiae ? On en est réduit aux conjectures, car on sait, par l'étude des Capitulaires, que les rois francs, mérovingiens ou carolingiens, et Charlemagne surtout, se sont ingérés à tout réglementer dans l'Église. Il est, toutefois, une explication fondée sur l'interprétation restreinte du mot causa qui, dans la langue latine telle qu'on la parle au début du ix' siècle, en Gaule, désigne les choses de l'Église, c'est-à-dire ses domaines, ses biens temporels et les monuments du culte. Les mots suivants : et de servis Dei, qui ibidem deserviunt, favorisent nettement cette deuxième explication, car l'expression servus Dei désigne de préférence un prêtre ou un clerc à un laïc ; enfin, les mots qui ibidem deserviunt enlèvent tout doute, il s'agit bien, ici, des desservants ecclésiastiques.

Quels sont, dès lors, les dispositions prises à l'égard du clergé d'Amor dans l'article 1er ? Ce sont des dispositions protectrices relatives à la punition du meurtre d'un prêtre, aux coups et blessures qu'il reçoit, etc. Cela dit, on ne s'occupera plus, dans les quarante-sept articles suivants, que des laïques. « Une pareille brièveté est loin de contenter la curiosité, et les mesures qui se trouvent dans la loi ripuaire sont trop rapidement énoncées pour nous satisfaire -. Il existe aussi, il est vrai, dans les capitulaires, plusieurs dispositions qui complètent celles de la loi ripuaire, et les corroborent ; mais cela encore est trop insuffisant pour permettre de donner une idée un peu précise de la situation du clergé dans le pays d'Amor. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le meurtre des ecclésiastiques était sévèrement puni, et que la valeur de la composition devenait de plus en plus grande, suivant que le rang occupé par la victime dans la hiérarchie ecclésiastique était plus élevé ». Ce qui concerne la justice, les pénalités, le service militaire, la police, les ponts et chaussées ne nous appartient pas.

2. Droit privé. — Il existait, dans le pays d'Amor, quatre classes sociales : Francs, hommes libres, affranchis, esclaves. Nous avons déjà traité des affranchis, nous rencontrerons les autres classes ; nous voulons seulement revenir sur le mode spécial visé par notre document : l'affranchissement per hantradam : une des plus intéressantes questions que soulève l'étude de la loi dite des Chamaves.

Voici le texte de cet article 11 :

Ms. 965i.

Qui per hantradam hominem ingenuum dimittcre voluerit, sua manu daodecima ipsum ingenuum dimittcre faciat.

Ms. 462S.i.

Qui per hantradam hominem ingenuum dimittcre voluerit, in loco qui dicitur semelum cum xii ipsum ingenuum dimittcre faciat.

Ce qui donne la traduction suivante, en combinant les deux textes : « Celui qui voudra affranchir un esclave par le mode appelé hantradam, que de sa propre main, assisté de douze témoins [var. lui douzième], dans le lieu appelé le lieu saint, il le renvoie libre ». Voici maintenant l'article 12 dont le début met l'affranchissement per hantradam sur le même rang que l'affranchissement si connu per cartam : Qui per cartam aut per hantradam ingenuus est, et si ille foris de eo miserit, tunc ille leodis dominicum veniat et suus peculiaris radilum jam dicta domino non fiat. » Celui qui est devenu libre par cartam ou par hantradam (et) si le maître l'a renvoyé hors de chez lui, alors que le prix vienne dans le trésor royal et que le pécule ne soit pas remis au devant-dit maître. » Le mode d'affranchissement consiste donc en ceci : le maître, accompagné de douze témoins, se rendait dans une église avec son esclave, et là, lui-même, en présence des douze témoins, il renvoyait son esclave libre et le laissait maître de ses actions. Ceci est bien sommaire, aucun détail sur les formalités à remplir, nulle mention de la cérémonie qui opère l'affranchissement ; mais peut-être n'en est-il ainsi que parce que ce mode d'affranchissement était si répandu qu'une description et une explication paraissaient superflues. Si l'affranchissement per hantradam ne se rencontre que dans notre document — et jusqu'à ce jour on ne l'a découvert nulle part ailleurs — le plus sage est peut-être encore d'avouer son ignorance et de s'en tenir à l'article 11 : dans le mode d'affranchissement per hantradam, la manumission de l'esclave a lieu dans l'église, par la main du maître, assisté de douze (ou onze) témoins. Dès lors, il est assez naturel de comparer ce mode d'affranchissement à la manumissio in ecclesia que de nombreux textes nous font connaître.

La loi salique ne parle pas de cette sorte d'affranchissement, mais la loi ripuaire lui consacre son titre LVIII en vingt et un articles. On y voit que le maître se rendait dans l'église accompagné de son esclave ; là, en présence des prêtres et du peuple, il le déclarait libre et lui remettait une tabula d'affranchissement, signée de tous les assistants. Les articles 12, 13 et 14 de la loi dite des Chamaves décrivent les effets produits par l'affranchissement per hantradam ; or, ces effets sont identiques à ceux produits par l'observation du titre LVIII de la loi ripuaire, telle que les font connaître les recueils de formules, même extension et mêmes restrictions possibles. Quant à l'omission faite par notre document en ce qui concerne la présence du prêtre et la rédaction d'une tabula, on peut soutenir que ces conditions sont impliquées par la cérémonie faite dans l'église où la présence du prêtre est, non seulement normale, mais obligatoire, et par l'usage, toujours vivace au ix' siècle, de dresser un procès-verbal à l'issue de toute cérémonie.


VI. Conclusion. — Le titre donné au document est injustifié. Les Chamaves disparaissent de l'histoire dans le cours du iv' siècle ; rien n'autorise à supposer qu'ils aient persisté jusqu'au ix'. A cette date, le pays d'Amor est peuplé de Francs qui, sur la plupart des points, ressemblent absolument aux habitants du reste de l'empire carolingien.

Le titre donné par le ms. 9654 est formel : Notitia vel conunemoratio de illa lege quae se ad Amorem habet. Il s'agit d'un texte juridique, et les deux premiers mots en déterminent la nature ; ce n'est pas une loi populaire, c'est un résumé, rien de plus.

H. Leclercq.


CHAMBELLAN. — I. Cubicularii et cubicularix. II. Fonctions. III. Préposés. IV. Maîtres du palais. V. Sarcophage.

Les cubicularii des empereurs jouèrent ordinairement un rôle, parfois considérable, auprès de leurs maîtres et exercèrent sur l'esprit de certains empereurs une influence néfaste '. Parfois, nous les voyons tenir le rôle tragique. Domitien fut assassiné avec la complicité de ses chambellans, Parthenius et Sigerius. On voulut faire de ce drame un complot chrétien par suite de la présence d'un certain Stephanus, affranchi de Flavia Domitilla et intendant de ses biens. Ce Stephanus avait probablement été nommé séquestre de la fortune de la femme de Clemens ; quoi qu'il en soit, accusé de concussion, l'empereur voulait lui faire rendre des comptes. Stephanus s'offrit pour porter le premier coup et frappa l'empereur à l'aine ; on accourut et, dans le tumulte qui suivit, le chambellan Sigerius acheva l'empereur et Stephanus lui-même fut massacré, l'auteur a induit que cet assassinat, qui suivait de fort près la persécution contre les chrétiens, n'était pas sans quelque rapport avec elle : « ce qui est probable, ajoute-t-il, c'est que Domitille et les gens de Flavius Clemens entrèrent dans le complot '. » Cette supposition ne s'autorise que du rôle du seul Stephanus, « un nom qui va bien à un chrétien, n'ajoute-t-il. L'argument est un peu mince. Parmi les conjurés que nous connaissons avec certitude il ne se trouve pas un seul chrétien. Un texte de Tertullien ne laisse guère de place à l'hésitation : D'où sont sortis les Cassius, les Niger, les Albinus, ceux qui forcent le palais à main armée, plus audacieux encore que les Sigerius et les Parthenius ? Ils étaient Romains, si je ne me trompe, c'est-à-dire qu'ils n'étaient pas chrétiens. Unde Cassii et Nigri, et Albinii... unde qui armati palatium irrumpunt, omnibus Sigeriis atque Partheniis audaciores' ! Ic Romanis — ni fallor — id est de non christianis '. il faut donc renoncer à mêler les chrétiens à ce complot des chambellans.

Sous le règne de Trajan, un chambellan, nommé Primulus, embrassa le christianisme ; il subit le martyre. Nous ne possédons malheureusement pas d'actes authentiques sur ce personnage, mais seulement des textes de l'époque du Bas-Empire, dans lesquels on lui donne le titre de : παπατρίκιο ; ;οικονόμο ; ou ^t l'j :- '/.îm ; ', terme fréquemment employé sous le Bas-Empire pour désigner les chambellans '. Nous parlerons, dans un moment, d'un chambellan chrétien de Caracalla ou de Commode. Il n'y a pas lieu d'accorder plus qu'une mention à lui pseudo-Lucien, chambellan de Dioclétien, auquel Théonas d'Alexandrie aurait écrit une lettre. C'est une pièce latine qui n'a jamais existé en grec et qui a été forgée par un faussaire célèbre, l'oratorien Jérôme Viguier (t 1661) '.

Avec les empereurs chrétiens, il va sans dire que les chambellans appartiennent à la nouvelle religion ; c'est alors, probablement, que le cubicularius est régulièrement choisi parmi les eunuques. Constantin, en s'établissant à Byzance, acceptait la civilisation de l'Orient dans toutes ses conséquences, il n'adoptait pas seulement le cérémonial, le luxe, l'autorité sans contrepoids des princes orientaux, mais jusqu'aux eunuques. Le chambellan de Constance, Euthérius, est eunuque et porte le titre de prœpositus cubiculi que lui donne à satiété Ammien Marcellin « , de même que Philostorge : 'j :JvoO/o ;, ô ; si ; t ?,v -'i\j -oï ;- !)<7 ;to-j'^ et Sozomène : i ;pœtot-./-o :Tw/ y.o'.rclvwv toO |5a7'.).î'ù) ; vrio^àyo ; ». Pour le chambellan de l'empereur Julien, Cassiodore emploie ce titre : prœsidens imperiali cubiculo^' ; pour celui d'Honorius, Zosime dit ceci :6-r, ; ç-j/.a/.T, ; ToO ^icù.'.y.o'j xciiTtôvo ; Ttposarc'.) ; « . L'un des plus célèbres parmi ces eunuques cubiculaires est l'eunuque Eutrope, chambellan d'Arcadius. Dès cette époque, fin du IV' siècle, la charge de cubicularius est devenue inséparable de la condition d'eunuque. Une inscription du cimetière de Commodille nous fait connaître un cubicularius qui ne songe pas à cacher une situation qu'on ne songerait guère à proclamer de nos jours '^ :

[S RECESSIT IN PACE IOANNIS EVN( ! ;)CVS CVBICVLARIVS QVI VIXIT ANNIS PLVS MINVS XLV BENEMERENS DIAE 3 es III KAL AVGVSTAS £\___ On voit d'après ce texte que les empereurs n'étaient pas seuls à avoir des eunuques en qualité de chambellans, car si ce Jean avait eu le titre de cubiculaire impérial, il n'eût pas manqué de s'en parer.

Vers le temps de l'inscription qui précède nous trouvons la mention épigraphique cubicularia', c'est-à-dire de simples femmes de chambre, mais l'une d'elles se qualifie de cubicularia reginae, et il ne faut pas donner un sens trop rigoureux de basse domesticité à ce titre' :


HIC • REQVIESCIT IN PACE[


QVIVIXIT ANNOSXXXIIIM[<>nses...d ;fs....


XV-ORAS • VIRECESSIT[

Cette inscription, ainsi que les deux suivantes, ont été trouvées dans le pavement de Saint-Paul, sur la voie d'Ostie - :


CVBICVLARIA DOMN

et celle-ci ' : rf/es]-XX -DEP XVII ■ KAL • lAN c]VBICVLARIAE REGINE j-ETFLCONST un/io v.c.conss.

La charge de chambellan menait à tout, à condition d'en sortir. Eutrope avait été revêtu de la dignité consulaire . Le Code Théodosien consacre un titre aux Prsepositis sacri cubiculi^ : Qui sacri cubiruli nostri fuere prœposili, vel mine esse cœperunt, vel quos poslea sors ad ascendendi hajus gradum fasliiiii devocaril, ca dignitalc fnnganlur. qua sanl prœditi, qui eminentissimam prœlorianam vel urbanam meruerinl prœfecluram aul cerle militarem magisleriam potesiatem, ila ut sit inler eos post deposilas adntinislrationes nulla discretio IL — Pendant toute cette période du haut Empire, les fonctions de ces camériers nous paraissent tout à la fois vagues et précises, car le service d'un prince peut comporter bien des choses inattendues et c'est ce qui parait avoir été l'usage. Passablement désœuvrés, ces gens de service passent une partie de leur existence dans l'antichambre de l'empereur ', on les voit écouter à la porte du cabinet impérial ' et dérober des papiers sur la table du prince . La nuit, ils gardent les abords de la chambre à coucher » et introduisent ceux qui se présentent avec des nouvelles urgentes « . Ils circulent dans le palais, portent les messages que s'envoient les membres de la famille impériale »' ; se tiennent au courant des moindres racontars et des petites nouvelles'-. Les cubiculaires suivent le prince dans ses déplacements, expéditions militaires ou parties de plaisir« .

Une charge si intime a pu et dû être sujette à des règlements ; toutefois, la fantaisie du prince pouvait modifier la coutume sans en laisser trace, sinon dans de rapides mentions qui, parfois, semblent contradictoires parce qu'elles énoncent non un règlement fixe, mais un bon plaisir vite délaissé.

Il n'y avait guère de loi pour régler les attributions du chambellan dont la faveur décidait l'élévation, les privilèges et la chute. Sa fonction se confondait avec la toute-puissance du maître ; on ne les distinguait pas aisément l'une de l'autre. Compagnons de tous les instants, les chambellans qui parvenaient à la faveur intime, se baignent, jouent, mangent avec le maître » et transmettent ses ordres — avec les leurs — à la domesticité ''. Le chambellan influent est parfois choisi pour arbitre dans les joutes littéraires ou athlétiques dans lesquelles figure son maître « et se donne les apparences de l'impartialité. Il connaît les moments favorables pour formuler des demandes, présenter des requêtes et recevoir de toutes mains' ». Évidemment, on ne saurait confondre ce favori avec la foule des cubiculaires inférieurs, de laquelle il est presque toujours sorti, et qu'il enviera peut-être après sa chute à peu près certaine.

C'est à ce monde d'esclaves subalternes que reviennent les charges multiples du service de la chambre de l'empereur. L'un renouvelle l'air « , l'autre chasse les mouches », prend soin des vêtements, les présente, les passe au prince, orne sa coiffure, le farde, le rase, l'épile, coupe les ongles, parfume, chausse, drape, toutes besognes auxquelles nous n'avons pas à nous attarder ici, encore moins à les énumérer, si l'on veut bien songer que certains empereurs eurent plusieurs centaines de chambellans. A Byzance, leur nombre ne diminue guère. La cérémonie de leur promotion, racontée au chapitre xxv du livre II des Cérémonies, nous donne de curieux détails sur l'importance de la dignité et de la fonction. Leur insigne est un vêtement de soie et d'or, le ■miav^^^^^'' °^ « ip^tyaOc :ov. Ils sont placés sous les ordres des préposites ou chambellans et on les avertit, au nom de ces chefs hiérarchiques, de se bien garder, sans l'avis de l'empereur, de porter la main sur un homme qui n'est pas rasé (ΣιφῆιTo ;),de ne pas s'enivrer, de n'être ni vain, ni léger, ni occupé de choses étrangères au service, d'éviter la compagnie et même la rencontre des hommes pervers et désireux de nouveautés, c'est-à-dire, les mécontents, l'opposition révolutionnaire, de répandre au dehors les secrets de l'empereur, ils doivent honorer tous les dignitaires du palais, supérieurs et égaux, le sénat et, par-dessus tout, les préposites. « Voici, dit la formule de promotion, quelle dignité tu reçois. Songe que la sainte porte dont la garde t'est commise, tu la tiens de Dieu même, surveille-toi toi-même afin que jusqu'à la fin de ta vie tu observes ces avis, et, qu'orné des plus belles vertus, tu obtiennes aussi de notre empereur de plus hautes dignités et que tu deviennes illustre dans le sacré couboucleion. » Ceux-ci appartiennent donc à la foule des οκέται III. Préposites. — C'étaient là, somme toute, de — » Hérodien, I. xvii, 6. — '-Suétone, Domitianus,c. xvi. ^ « Flav. Vopiscus, Carus, c. viii ; Dion Cassius. His(. roni., I. Lxxvi, c. xrv ; I. Lxxviii, c..xxxii ; Suétone, César, c. il. — » Philo, Legatio ad Caium, c..x.xvi, sq. — « Hérodien, I, xvii, 9. — '« Dion Cassius, I. LXXH, c xix. — » Martial, v, 6 ; n', 97. — « Suétone,.-iugustits, c. lxxxii. — »Dion Cassius, I. LXXIV, c. IV. petits compagnons. Pour retrouver le chambellan tel que nous l'avons rencontré auprès des empereurs romains il faut, à Byzance, en venir aux « préposites » qui détiennent la fonction la plus importante du palais, ■q T<ôv Tip » àÇi'oc, héritiers directs des prepositi sacri cubiculi. Avec le temps, la charge s'était dédoublée. Aux IV et V siècles on distinguait deux prœposili sacri palatii des pra'posili cubiculi, l'usage ne s'était pas encore établi que tous fussent eunuques ; dès le VI siècle, cette coutume ne souffre plus guère d'exceptions et surtout la charge prend une consistance hiérarchique qu'elle n'avait guère connue jusque-là. Ils ont autorité sur tous les dignitaires eunuques qui, au jour de leur élévation, leur paient la gratification. En outre, ils transmettent les ordres du basileus à tous les dignitaires auliques et dans les diverses cérémonies reçoivent de leurs mains les insignes qu'on présente à l'empereur, par exemple, ils offrent à l'empereur les cierges ; ils lui mettent la couronne sur la tête, etc.

Le nombre des préposites n'est indiqué nulle part. « Cependant, en confrontant les différents passages du Livre des Cérémonies, on peut remarquer que, dans tous les passages qui parlent de plusieurs empereurs, il est fait mention des préposites ; dans ceux qui parlent d'un seul empereur, nous ne trouvons trace que d'un préposite. D'autre part, nous pouvons faire la même remarque pour la maison de l'impératrice, ce qui semble bien indiquer qu'il y avait un préposite par cour, mais un seul, chef unique de chaque maison impériale, ayant sous ses ordres tous les cubiculaires'. « y.n terminant, nous voulons mentionner un chambellan nommé Théophanes, ο ξορα/ζο'j/.àπιο ; xx'i nipaxoi(i<ot..£vo ;, qui confessa l'orthodoxie sous Léon IV (775-780), pendant la persécution iconoclaste.

Les sceaux byzantins, dont le nombre s'accroît chaque année, offrent la mention de plusieurs cubiculaires et préposites. Nous ne mentionnerons parmi les plus anciens que celui d'un cubiculaire du vii° siècle nommé Théodore, qui s'intitule « esclave de la Théotokos » (fig. 2410) = Οκοῦργος Κουβικουλάριος, et au revers - Θεοτόκου, vii° siècle.

Celui du préposite Basile :

Γεώργος Βοηθῶν (en monogramme cruciforme), Τ σ Δούλ δελφ. viii°-ix° siècle (fig. 2441).

Celui de Joseph, protospathaire, préposite et doyen, qui est un curieux exemple de ce que pouvait être la confusion des dignités dans une société telle que celle de Byzance. Voilà un homme, très probablement eunuque, qui est à la fois préposite, c'est-à-dire chargé de fonctions importantes au gynécée impérial, protospathaire, c'est-à-dire membre de la hiérarchie nobiliaire militaire, enfin doyen, c'est-à-dire fonctionnaire de l'ordre ecclésiastique.


IV. Maîtres du palais. — Si nous quittons l'Orient pour revenir en Occident, nous rencontrerons encore les chambellans, mais pourvus d'un titre tout nouveau, celui de major domus, ce sont les « maires du palais ». Voir ce mot.

V. Sarcophage. — Le monument que nous allons décrire est un des plus curieux et des moins remarqués de l'antiquité chrétienne. C'est un grand sarcophage vu et étudié par J.-B. De Rossi à la villa Borghèse et d'une apparence païenne si on n'y prend pas garde. Amati affirme que ce monument fut trouvé dans une fouille sur la voie Labicane, et Fea précise en disant que ce fut dans le terrain désigné sous le nom de Torre nova, à un demi-mille environ de cette tour, en revenant vers Rome. Ces deux antiquaires et Cardinali après eux ont copié et publié l'inscription qui se lit sur la face antérieure du sarcophage ; quant à l'inscription qui se lit sur la face droite, elle ne les a guère préoccupés.

D'après G. Schlumberger, Sigillographie de l'empire byzantin, 1884, p. 480, fig. 1.

Amati a beaucoup insisté sur l'expression ordinatio Castrense qui mentionne une charge militaire. C'est à un autre titre que le défunt relève de notre travail, l'épitaphe nous apprend, en effet, qu'il était chambellan de l'empereur Commode et affranchi des empereurs Marc-Aurèle et Lucius Verus.

Rien dans le texte de la face antérieure ne permet de soupçonner le christianisme du défunt, dont on énumère pompeusement les charges diverses. Outre celle de chambellan, il était encore pourvu de quatre autres charges : procurator thesaurorum, procurator patrimonii, procurator munerum, procurator vinorum. Ce personnage important avait des amis parmi les affranchis païens qui prirent soin de lui procurer la sépulture et y firent graver l'inscription suivante :

Tout était dit lorsqu'un ami du défunt, affranchi comme lui, un nommé Ampelius, qu'une absence avait privé de s'associer au hommage rendu, revint à Rome et voulut voir la tombe de Prosenès. Il remarqua que l'épitaphe remplissait si complètement le cartel qu'on ne pouvait rien y ajouter, cependant l'inscription pas...


RECEPTA IN PACE. Quoi que la formule employée par Ampelius pût, à la rigueur, se rencontrer chez quelque platonicien, elle ne se trouve nulle part.

•2442.

Inscription de Prusénès. D'après Wilpert. Die Papstgräber, pl. v, n. 1.


JIA-PRAESENTE-ET-EXTRICATO-II. SCRIPSIT AMPELIVS LIS

sait sous silence un fait que les amis païens avaient négligé, ignoré peut-être ; la foi chrétienne du mort. Celui-ci reposait hors d'un cimetière réservé aux fidèles, sa qualité risquait d'être méconnue. Ampelius ne le souffrit pas et, sur la face droite du sarcophage, il fit graver une inscription à la mémoire du chambellan, son coreligionnaire (fig. 2442).

La revendication était claire. La formule receptus ad Deum ne se rencontre jamais sur les épitaphes en fait. Au reste, un autre indice corrobore ce premier signe de christianisme ; c'est la mention du jour de la mort. Tandis que les païens qui tiennent ce jour pour funeste s'abstiennent avec soin de le rappeler, les fidèles, qui en font le jour de la vraie naissance, prennent soin de le faire connaître. Ampelius n'y manqua pas ; il nous apprend donc que c'est le V. Kal. Apr. (27 mars) que mourut son ami et nous dit, en outre, que ce fut en l'année 217. Probablement païenne, celle reparait, au contraire, à plusieurs reprises, sur les inscriptions des fidèles : MALA ACCEPTA APUD DEUM — IN PACE XPI RECEPTA — REQVIEM ADCEPIT IN DEO — SEVERIANVS CVIVS SPIRITVS...

Prosenès avait été de ce nombre de recrues que fit le christianisme pendant la longue accalmie du règne de Commode.

Le sarcophage est à peine moins remarquable que l'inscription. C'est une œuvre soigneusement entaillée. Le sujet de la décoration n'offre rien de très digne d'attention quant à la cuve. Le cartel est soutenu par deux amours qui, pour mieux s'acquitter de leur tâche, ont jeté l'arc à leurs pieds et déposé en l'inclinant, la torche, attribut des génies funèbres ; sous le cartel deux cornes d'abondance et à l'extrémité droite de la face antérieure un pilastre surmonté d'une urne cinéraire. Le couvercle est plus intéressant. Aux angles, les deux petits génies funèbres, assis, appuyés sur leur flambeau renversé, se désolent ; ces petites figures sont d'un naturel parfait. Sur la longue dalle du couvercle, repose Prosenès. D'après ce qui subsiste, — car la tête et une partie du buste ont disparu et toute cette partie est déplorablement mutilée — nous avons ici une représentation très rare, et qu'on peut rapprocher du sarcophage d'Asclépia à Salone. Ce beau monument, quoi que sorti à coup sûr d'un atelier païen, n'en devient pas moins, grâce à la précaution prise par l'affranchi Ampelius, un des plus curieux souvenirs du christianisme primitif (fig. 2413).


II. LECLECQ.

Cha que sujet, pris isolément, présente, au point de vue technique, un véritable intérêt. La pensée, à coup sûr, ne rachète pas la pauvreté de l'exécution. Pour apprécier la mesure du terrain perdu depuis un siècle, il suffit de comparer la Cène que nous trouvons représentée ici, avec la fractio panis de la Cappella greca. La maladresse et l'ignorance gagnent rapidement. On peut encore représenter les personnages de face et debout, mais, lorsqu'on entreprend de les asseoir et de les coucher, ils sont désarticulés ; les convives qui prennent part à la Cène gesticulent tous de même façon et en même temps ; celui qui monte le bateau dans la tempête se tient droit, ayant perdu l'équilibre, ainsi des autres. Le navire en perdition, le trépied, les corbeilles, c'est-à-dire tout ce qui n'est plus le modèle vivant, sont traités avec soin et avec quelque succès.


III. L. CHAMBRE A'. — Le deuxième cubicule a des fresques moins endommagées que le précédent, à l'exception, toutefois, de la paroi latérale droite. Ici encore on a pensé découvrir un enchaînement d'une haute importance dogmatique. Nous retrouvons une partie des sujets figurés dans la chambre A : Moïse frappant le rocher, un pécheur, un baptiste, le paralytique portant son lit, un fossoyeur, la consécration eucharistique, le repas miraculeux au désert, le sacrifice d'Abraham, un fossoyeur, le Christ et la Samaritaine, enfin les trois moments de l'épisode de Jonas, mais intervertis : jeté à la mer, se reposant sous le cucurbitacée, rejeté par le monstre marin. La voûte, heureusement conservée, offre une décoration très élégante, des paons, des oiseaux, des amours, des fleurs diversifient les compartiments tracés par quatre cercles concentriques et une double croix (fig. 2445.)


IV. Les chambres A« , A », A. — La chambre A' a également des parois recouvertes de sujets symboliques ; à droite, le poisson et douze corbeilles ; à gauche, trois moments de l'épisode de Jonas ; de chaque côté de la porte d'entrée, Moïse et Lazare ; la paroi du fond avait reçu une application de marbres, la voûte est tombée. La chambre A' a perdu la décoration et l'enduit de la voûte ; les parois latérales ont reçu des peintures symboliques ; à droite, Jonas couché ; la Cène et dix corbeilles ; dans le mur du fond, le sujet a disparu'.

La chambre A* avait reçu une voûte décorée avec simplicité et d'un ensemble moins heureux que dans les cubicules A' et A'. Au centre, le bon pasteur ; dans deux lunettes latérales, Jonas rejeté par le monstre, à droite, et Jonas, couché à terre, à gauche. La paroi du fond reçut, dès l'origine, une grande tombe a mensa avec niche rectangulaire ; malgré les dégradations et les entailles faites pour deux loculi d'enfants, on voit qu'il existait sur cette paroi des sujets symboliques et deux petits orants. Les parois latérales laissent voir une bande décorée entre les deux rangs de loculi, c'est encore le banquet avec le poisson d'un côté et la première scène de l'épisode de Jonas de l'autre côté, ou bien, Moïse frappant le rocher. De chaque côté de la porte, des fossoyeurs occupés à entailler le mur. Le sol a reçu un pavement de marbre de diverses couleurs ; les morceaux dont il se compose sont taillés en forme de carrés, triangles et autres figures géométriques, ainsi que dans les beaux pavements du Palatin de l'époque de Septime-Sévère et d'Alexandre-Sévère.

On voit, d'après cette description sommaire, que l'intérêt se concentre exclusivement dans la décoration des cubicules A= et A' ; les autres cubicules ne présentent aucun sujet qui ne se retrouve dans l'une ou l'autre, et parfois dans les deux chambres précédentes*.

V. Les symboles. — Le désir de chercher des interprétations, différentes de celles qui s'offraient instinctivement à la vue des sujets évangéliques ou bibliques figurés par les peintures, a parfois entraîné les archéologues à de bizarres solutions. C'est ainsi que dans la chambre A', sur le mur, à droite de l'entrée, un groupe s'expliquait tout naturellement par la rencontre de Jésus et de la Samaritaine au puits de Jacob '. Cette explication s'était présentée à M. De Rossi qui ne s'en contenta pas, fit de la Samaritaine court vêtue, un homme, et s'engagea dans des rapprochements contestables qui le conduisirent à voir dans le personnage assis de la chambre A' et dans le personnage également assis de la chambre A-, le chef d'atelier qui dirigea la décoration symbolique dont il offrait le schéma sur le rouleau déroulé devant lui. Vint V. Schultze qui déclara que l'homme assis auprès du puits était le propriétaire du cubicule qui, d'après un plan concerté, tracé sur le rouleau qu'il avait sous les yeux, en dirigeait de son vivant l'aménagement. Quant à l'homme qui puise l'eau, il y met un si bel entrain et tant d'habitude, qu'il est clair que tel devait être son métier*. On ne saurait s'arrêter à tout ce fatras qui

» V

•IL

s :' /-■' ne s'interdit même pas de remplacer les fresques détruites par des compositions offrant un parallélisme convenable •'. Le P. V. de Buck se contentait avec plus de raison de voir dans les peintures de ces cubicules « une représentation des leçons tirées de l'Ancien Testament, relatives à l'administration du baptême et à la réception de l'eucharistie-. » F.-X. Kraus, adoptant cette manière de voir, interprétait la scène d'après une prophétie d'Isaïe : Omnes sitientes venite ad aquas'.

Or, nous avons ici le Christ et la Samaritaine. La disposition des personnages à des plans différents peut, sans doute, s'expliquer par la difficulté qu'offrait à l'artiste le champ élevé et étroit qu'il avait à remplir, mais aussi par quelque souci et un essai timide de perspective. Le rouleau que tient Jésus est un attribut nécessaire pour le faire reconnaître. Quant à la femme, elle a pris soin de retrousser sa jupe pour aller à la fontaine : c'est un petit trait de naturel finement observé.


VI. Les vêtements. — On voit, d'après cet exemple, les abus auxquels le symbolisme à outrance peut entraîner. Ce ne sont pas les seules erreurs dont l'interprétation systématique des fresques des chambres des Sacrements ait eu à souffrir. Le vêtement des personnages a été aussi peu étudié que mal interprété. M. J. Wilpert a très heureusement traité ce point de détail auquel il a apporté le goût et le talent de précision qui caractérisent ses remarques archéologiques. • M. A. Pératé, écrit-il, voit, par exemple, dans la stola de la Samaritaine une tunique et une robe courte'. » M. V. Schultze prétend que le Moïse du cubicule A porte une (tunique courte), laquelle devient, quelques pages plus loin, « une exomide légère qui découvre le bras droit et s'arrête aux genoux », lorsqu'en réalité, Moïse porte le manteau de philosophe, ailleurs, le prêtre occupé à baptiser (A=) est affublé d'une toge », au lieu qu'il porte la tunique et, par-dessus, le pallium. Dans le groupe qui montre un homme et une orante auprès d'un trépied (A^) on explique la nudité du bras par le geste de la main étendue vers le trépied. Or, c'est simplement la façon ordinaire des philosophes de porter le pallium sur le corps nu (iï-ja t'ôo ; -p6-o-i). En un mot, l'homme au trépied, comme le Christ et comme Moïse (AS A'), porte le manteau de philosophe, alors fort considéré, malgré les dédains que lui prodigue saint Cyprien ', et qu'un martyr estimait assez, au temps de la persécution de Dioclétien, pour aller au supplice vêtu en philosophe '. Ce manteau n'avait, toutefois, aucun rapport avec le costume du clergé '. 1 Aucun rapport, non plus, avec le vêtement sommaire d'un homme nu, portant une simple ceinture de toile (perizoma) et procédant au baptême d'un enfant (A^). Il ne s'agit pas ici d'un prêtre, ni de l'administration d'un sacrement, mais — ainsi que la présence de la colombe le prouve — de Jean-Baptiste baptisant le Christ '« . Au contraire, dans le cubicule A^ c'est bien du baptême d'un fidèle qu'il s'agit, la colombe n'apparait plus et celui qui baptise porte la tunique et le pallium. Dans ce même cubicule A^ le repas des sept disciples au bord du lac de Tibériade a été mal compris par suite de l'erreur du copiste de M. De Rossi qui, trompé par quelques taches, dessina devant le sigma autour duquel les disciples sont assis, le rebord supérieur de sept corbeilles dont la fresque n'offre aucune trace. Cette méprise amena une confusion persistante entre le repas miraculeux de la foule nourrie dans le désert et le repas des disciples au bord du lac. M. De Rossi y vit, en conséquence, une sorte de combinaison (iconpenetrazione) du poisson et du pain de Tibériade avec les poissons et les pains de la multiplication ». Cependant, aucune combinaison n'a eu lieu et aucune confusion n'est possible. Au lac de Tibériade, point de corbeilles et des hommes nus comme le sont des pêcheurs'^ (A=) ; dans le repas miraculeux du désert la foule est représentée par sept hommes vêtus de la tunique et accompagnés des corbeilles (A').

Lin dernier sujet, le plus mouvementé de tous, réclame aussi l'examen. Il s'agit du navire en perdition qui se voit au sommet de la paroi du fond du cubicule AS fig. 2448. La copie donnée par Rossi et de laquelle procédèrent longtemps toutes les reproductions dans les ouvrages de vulgarisation contient une grave inexactitude. Le navire porterait deux passagers à bord, un à l'avant, un à l'arrière, tous deux dans l'attitude d'orants. En réalité, la fresque originale ne montre qu'un seul passager à l'avant. Celui-ci est vêtu de la tunique serrée par une ceinture autour de la taille, vêtement vulgaire que les peintres ne donnent guère aux personnages de qualité comme les apôtres ; il s'agit donc, vraisemblablement, d'un simple fidèle. L'artiste. Il s'y livre sans contrainte, mais il s'accorde quelques excursions dans le symbolisme en faveur parmi ses contemporains. D'abord, les sujets ornementaux sont étrangers à ces deux sacrements : colombes, paons, dauphins, etc., alors qu'il eût été aisé de leur substituer des images parlantes, comme le vase dans la tempête. Cette dernière circonstance est suffisamment indiquée par la position du navire rudement secoué, et l'homme qu'une vague a emporté et qui va disparaître dans les flots. Malgré ce péril imminent, le fidèle demeure impassible sous la protection de Dieu qui se manifeste par un buste et une main déchirant la nuée et s'étendant sur le chrétien. Le sens de cette dernière figure est incontestable. Dès lors, le sens général de la scène, d'une signification en rapport avec le cycle ou prétendu cycle à retracer. Parmi les figures choisies, un certain nombre sont également étrangères : l'épisode de Jonas, le docteur assis, le personnage debout auquel on a donné un rouleau, la résurrection de Lazare, les fossoyeurs, le navire en perdition. Or, ces sujets, loin d'être relégués tous ensemble, sont intercalés parmi ceux qui rappellent le baptême et l'eucharistie. La fresque est bien claire : le fidèle qui est resté à bord du vaisseau de l'Église jouit de la protection divine, celui qui l'a quitté est entraîné vers l'abîme.


VII. RAPPORTS DES PEINTURES ENTRE ELLES.

Personne ne peut songer sérieusement à contester l'inspiration de cet ensemble décoratif. L'évidente préoccupation du baptême et de l'eucharistie occupe la scène. Le cycle, ou ce qu'on était convenu d'appeler de ce nom, ne comportait donc pas un développement rigoureux, ininterrompu et, pour ainsi dire, linéaire. En outre, dans V, nous voyons sur la paroi d'entrée : la Samaritaine, Moïse frappant le rocher ; en continuant, un pêcheur retire un poisson de l'eau, puis interruption, c'est bien du baptême encore qu'il est question, mais du baptême du Christ ; cela fait, on retrouve le paralytique ; enfin, dans la paroi du fond, trois scènes à intentions eucharistiques : la consécration des éléments, le repas miraculeux au désert, le sacrifice d'Abraham. Dans A, le prétendu cycle se réduit à Moïse, le pêcheur, ensuite le repas des disciples au bord du lac de Tibériade ; à la paroi suivante reparaît une scène de baptême, un naufrage, un docteur et les éléments eucharistiques, enfin on arrive à Lazare. Tout ceci, on en conviendra, est loin d'offrir un développement didactique. En ce qui regarde le baptême et l'eucharistie, la chambre A n'offre rien de plus que la chambre A et tout se réduit, en complétant l'un par l'autre, à une scène biblique, Moïse frappant le rocher, deux scènes évangéliques, la Samaritaine et le paralytique, un épisode historique, le Christ dans le Jourdain pour commenter et introduire le baptême administré par un prêtre en A ; tout se réduit de même, en complétant l'un par l'autre, à une scène biblique, le sacrifice d'Abraham, deux scènes évangéliques, le repas au désert, le repas au bord du lac, une nature morte, pain et poissons sur un trépied et sept corbeilles pour commenter et introduire la célébration eucharistique par le Christ ou par un prêtre. Le parallélisme que nous venons ainsi d'établir est tout à fait factice et arbitraire. Nous croyons qu'un regard jeté sur le développement des scènes.

Technique. — Les peintures des chambres V et A sont de la même époque, du même atelier, sinon de la même main. Toutes, spécialement quelques-unes de A, sont esquissées avec une légèreté de touche dont on ne trouve pas d'autre exemple à ce degré dans les catacombes. C'est, probablement, une extrême habileté pratique plutôt que la fatigue ou la hâte qui explique ce procédé. Les traits de séparation qui délimitent les divers champs sont tirés par une main sûre d'elle-même. Les figures ont leurs contours tracés du premier coup, non au charbon ou à la pointe, mais avec le pinceau enduit de couleur. De là des détails négligés, sacrifiés ; les extrémités, bras et jambes, sont indiquées, l'artiste ne s'est pas attardé à donner cinq doigts à la main ni au pied, peu importe : deux, trois, quatre ! Le visage est traité avec une égale désinvolture, quelques points, quelques traits, un frottis plus clair suffisent à indiquer les yeux, le nez, la bouche ; une touche claire donne la lumière, une touche foncée donne l'ombre. Et malgré, ou peut-être à cause de cette négligence hautaine du détail, ces peintures font preuve d'une dextérité, d'un « métier » que pouvaient seuls posséder des hommes donnés dans les figures 2445, 2446, montre clairement l'absence de tout plan arrêté, de tout développement méthodique, de toute démonstration théologique. Nous sommes en présence de sujets choisis et rapprochés sans y mettre beaucoup de finesse. Dans le cubicule V, la paroi d'entrée montre deux scènes formant réplique : Moïse frappant le rocher et la Samaritaine au puits de Jacob, probablement aussi étrangères à l'idée de symbole baptismal, malgré que toutes deux aient de l'eau, que les trois épisodes de Jonas dans lesquels l'eau ne manque pas non plus. Cette paroi d'entrée, la paroi du fond avec ses deux fossoyeurs et ses trois symboles du centre, les épisodes de Jonas nous montrent que, par-dessus la préoccupation d'un cycle théologique, l'artiste a eu surtout le souci de l'équilibre décoratif ou, comme on s'est habitué à dire, du parallélisme dans la distribution de ses groupes. Dans le cubicule A, les dégradations sont trop considérables pour que ce même souci s'impose aussi évidemment.

C'est un exercice de virtuosité que d'établir un lien logique entre ces peintures ; avec quelle adresse on peut découvrir des raisons ingénieuses et même spécieuses pour ordonner le commencement, le développement et la fin, faire contribuer les moindres débris, les aligner en bon ordre et aboutir à un ensemble aussi satisfaisant qu'arbitraire. Des textes on n'en manque pas, mais des raisons on en trouve toujours. -A ce prix, les contradictions deviennent autant de traits de lumière, les inversions, les doublets autant de traits de génie. Familiers avec toutes les ressources de leur art, qui avaient séjourné dans les ateliers, connu tous les secrets et tous les « trucs », de manière, avec les moyens les plus limités, à créer des œuvres opulentes de réalité vivante. Les couleurs dont ils faisaient usage étaient bonnes et le stuc, à deux couches superposées, sur lequel ils peignaient, de bonne qualité.

La date de ces chambres a été étudiée par Michel De Rossi qui admettrait qu'on remontât jusqu'aux vingt dernières années du IIe. J.-B. De Rossi retarde jusqu'au premier quart du IIIe. J. Wilpert estime, d'après un raisonnement qui diffère de celui adopté par les artistes du IIIe, que la date la plus ancienne offre plus de vraisemblance. Quant aux chambres A, A, leur décoration doit appartenir à la première moitié du IIIe, à en juger par l'usage de la tunique sans manches et, pour le Christ et Moïse, de la tunique et du pallium au lieu du manteau de philosophe.

Dans la chambre A il n'est plus question de cycle. Quelques sujets bibliques et évangéliques s'y trouvent rapprochés, ce sont Moïse frappant le rocher, les repas des sept disciples, Lazare, Jonas, le bon Pasteur. Dans la chambre AS rien ne permet de présumer quelque image relative au baptême ou à l'eucharistie.

H. LECLENCQ.

Soft par suite de ce qui paraissait trop disproportionné dans la comparaison, soit plutôt à cause de la difficulté d'en trouver une figuration (puisque les artistes chrétiens ne paraissent pas s'être jamais exercés à interpréter ce proverbe). Pour rencontrer dans les monuments la figure du chameau, il faut avoir entaillé la plupart des sarcophages chrétiens, il ne faut pas s'attendre à rencontrer autre chose qu'une approximation ; l'indication de quadrupèdes qu'on pourrait être tenté parfois de prendre pour des chevaux si quelques bas-reliefs travaillés plus soigneusement ne permettaient de reconnaître le type du chameau *. Chaque fois que l'animal est représenté, il est placé de profil, derrière son maître, en sorte qu'on voit les jambes. Une fois seulement, les mages forment un groupe et, en arrière d'eux, on voit un seul chameau représenté avec un certain souci d'exactitude '. Ce sarcophage, assez remarquable par un mérite d'observation directe de la nature, encadre la scène entre de vigoureux plants d'arbres et de feuillages. Le chameau n'est pas complètement dégagé de ces arbres, c'est, malgré l'imperfection des jambes, un assez bon morceau, inférieur cependant au bœuf de la crèche. Les mages, vêtus à la mode orientale, offrent leurs présents les mains couvertes, suivant le cérémonial sur divers autres monuments consacrés à la glorification de ce saint '. A vrai dire, ce n'est pas sans peine qu'on s'est décidé à y reconnaître des chameaux. Auparavant, on voyait dans ces quadrupèdes des énigmatiques, des agneaux, des éléphants ', des oiseaux ', des dragons ', des crocodiles ', des serpents ', des lions '- ; nous ne prétendons pas qu'on n'ait trouvé d'autres interprétations. Ce fut une ampoule du musée de Florence, bien conservée et offrant le nom de saint Menas, qui mit sur la voie de l'identification définitive « . Le saint est presque invariablement représenté.

245i. — Estampille égyptienne. D'après J. Strzygowski, Koptische Kunst, pl. 22, n. 8991. Un berger est vêtu de la tunique à l'exomide, la Vierge, assise, amplement drapée, semble copiée d'après quelque statue de l'époque classique (fig. 2448). Plus étudiés, et, à tous points de vue, plus intéressants sont les chameaux figurés sur deux plaques d'ivoire servant à la décoration des bras de la chaire épiscopale de Maximien de Ravenne. Ces deux plaques font partie de l'histoire de Joseph et représentent le jeune garçon vendu par ses frères aux marchands israélites de Madian et revendu par ceux-ci à Putiphar (fig. 2449-50). Il y a dans ces deux petites pièces des personnages debout, portant le vêtement d'un officier de l'armée romaine, la tête découverte et nimbée ; il est accompagné de deux chameaux prosternés à ses pieds. C'était une allusion à un incident qui précéda la mort du saint. Celui-ci dit à la foule qui l'entourait : »Après qu'on m'aura coupé la tête, prenez mon corps et le déposez sur un chameau que vous laisserez aller à sa guise ; vous verrez alors la volonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui mènera cet animal au lieu où il veut que son serviteur soit enterré.« Ayant parlé, il s'agenouilla, tendit le col et, ayant reçu le coup mortel, il obtint la couronne parmi les cohortes des anges et des saints. Les frères de Joseph, les Israélites et les Égyptiens sont représentés avec des distinctions faciles à saisir. Les chameaux sont encore un peu difformes, mais guère plus que leurs modèles '.

La représentation du chameau se trouve sur un certain nombre de monuments dont nous avons eu déjà occasion de parler, les ampoules de saint Menas *, et martyrs. Ce fut le troisième jour des ides de novembre qu'il entra en la présence de Dieu. Dès qu'il fut mort, les fidèles enveloppèrent son corps dans des vêtements précieux et le déposèrent sur un chameau qu'ils laissèrent aller. Le chameau se mit à gravir la montagne, précédé qu'il était de l'ange du Seigneur, et il se coucha au lieu voulu par Dieu. Ceux qui avaient suivi s'approchèrent, prirent le corps et l'inhumèrent. Plus tard, ils élevèrent en ce lieu une basilique digne de la gloire du saint. Dieu ne cesse d'y montrer sa puissance pour sa plus grande gloire, jusqu'à ce jour '. Le texte ne fait mention que d'un seul chameau, les monuments nous en montrent deux, ce qui doit s'expliquer par l'habitude des artistes anciens d'introduire la symétrie dans leurs compositions =.

Nous avons fait connaître suffisamment, en étudiant les ampoules, le type de celles de saint Menas ; les exemplaires publiés par Strzygowski, par Fôrrer et par Kaufmann n'enrichissent pas la collection de types nouveaux. Toutefois, on ne s'est pas borné à des ampoules, l'industrie égyptienne a fabriqué des estampilles en bronze de teinte brun foncé représentant un chameau portant au cou un collier, muni probablement jadis d'une sonnette. La bosse avec le ventre sert de récipient pour l'huile ; le chargement est figuré sur les flancs par des pochettes dans lesquelles on pouvait placer des mèches de rechange et l'épingle ; enfin, la queue, tournée en anneau, pouvait servir à suspendre cette petite lampe grâce à une chaînette qu'on aurait placée sous la tête ; dimensions : longueur 0,145, hauteur au sommet de la tête 0,093, au sommet de la bosse 0,080 ; épaisseur du ventre avec les chargements 0,1105 (fig. 2453).

Nous mentionnons simplement les chameaux figurés 4^, ; » Wi

^M '

215i. — Éliézer et Rébecca. - Miniature du Cod. Vienensis Oeneseos. D'après F. Wickhoff et W. Hartel, Die Wiener Genesis, 1899, pl. xiil. en forme de médaillons portant une empreinte sur chaque face. Celui que nous représentons ici mesure 0,080 de diamètre et 0,043 d'épaisseur, au droit c'est saint Menas, avec un seul chameau, cette fois, mais les pieds en l'air, au revers un coq et une croix (fig. 2451).

Il faut s'attendre à rencontrer en Égypte, de préférence aux autres pays, la représentation du chameau, c'est ainsi que nous pouvons mentionner une sorte de petit poêlon de bronze à manche pourvu d'un goulot représentant une tête de chameau * ; dimensions : hauteur 0,079 ; diamètre 0,078, au pied 0,062 ; longueur de la poignée 0,09 (fig. 2452).

Plus curieuse que l'objet précédent est une lampe sur les bas-reliefs de la colonne de Théodore ' et deux miniatures du célèbre manuscrit de la Genèse de Vienne ; nous donnons ici celle qui représente Éliézer désaltéré par Rébecca. Le serviteur d'Abraham est suivi de sept chameaux dessinés avec autant de bon goût que de verve ' (fig. 2454).

H. Leclercq. CHAMPS-ELYSÉES. Le christianisme, à ses débuts, avait devant lui un champ de réforme si vaste et si rempli de difficultés qu'en s'adonnant tout entier à la moralisation de la société antique, il négligea certains aspects qui lui semblèrent de moindre importance. L'art, malgré quelques impulsions heureuses et des lueurs de renaissance, ne connut jamais les jours glorieux et les œuvres impérissables de l'antiquité ; la poésie s'exprima dans quelques chants d'une inspiration très pure, mais elle fit usage d'un matériel poétique fatigué et presque hors de service. Faute de pouvoir et de savoir mieux faire, on se contenta d'utiliser des formules défraîchies, et même fanées depuis longtemps, de la mythologie. Le tour donné aux générations, l'éducation encore distribuée dans les écoles et par les rhéteurs marqua l'imagination chrétienne, quoi qu'elle en eût, d'une empreinte à laquelle elle ne parvenait pas complètement à se dérober. Dans les conférences de Cassien, un abbé parle ainsi de la puissante persistance des souvenirs laissés dans son âme par l'étude des vieux poètes : » Les incitations des maîtres, mes lectures assidues, ont, pour ainsi dire, infecté mon esprit de poésie et de vers. Ces fables, ces récits de combats, que j'ai appris dans mon enfance, ma mémoire les remet sans pudeur devant mes yeux, au milieu des méditations, des chants sacrés, et, lors que je supplie le Seigneur de me pardonner mes fautes. Je revois sans cesse les héros combattant ; l'imagination qui évoque ces fantômes m'empêche d'élever mon âme vers le Très-Haut, et les larmes mêmes de la prière sont impuissantes à les écarter^. » Les formules épigraphiques ont gardé la trace de cette survivance obstinée de la poétique mythologique. Le Tartare ^, le Styx, les Champs-Elysées servent au V siècle et plus tard à exprimer l'idée de la vie future. Il est bien possible que les rédacteurs des formulaires versifiés, en usage parmi les lapicides, aient emprunté leurs idées — et quelque chose de la forme à des intentions poétiques dont ils les ont revêtues — à des recueils profanes plus anciens qu'ils ont accommodés au goût d'une clientèle chrétienne, mais il est également possible qu'ils aient, pour plus de sécurité, cherché dans les traités des Pères et des évêques une partie de leurs inspirations. On a heureusement rapproché telle inscription de Trêves, dans laquelle il est question du Tartare, d'un texte de saint Maxime de Turin '.

La mention des Champs-Elysées, si fréquente sur les épitaphes métriques des gentils, se montre plusieurs fois dans l'épigraphie chrétienne, notamment en Gaule. Une lettre de Venance Fortunat à Martin de Braga nous fait bien connaître la pensée symbolique qui s'attachait à cette image : paradisiaci horli odoramenta sabarrans (i.e. subodorans), siiavium flonimniuiA Narbonne, une inscription, conservée au musée et fort maltraitée, a été heureusement copiée au XVIe, au temps où elle était complète, ce qui permet de reconstituer l'épitaphe, pour la partie métrique du moins (fig. 2155). Voici la transcription de toute la pièce dont il ne reste qu'une partie sur le fragment ;

Yix diini iranscursus Elysiiim ingrederis Ter rosa vix fuerat, 1er spicœ et pampiniis ex quo Tradila Grcgorio Fcsta ja ces tiimulo.

Anni vota simul lieheu quam parva fuerunt !

Heu qnam vila brei'is, quani brc t'c conjiigium !

.Elas sola minor ncun cetera maxima Fcstie :

Adfcctus, pielas, forma, pudicitia.

Angelicie legis docla dicata Deo Hic ja cet hoc superis placitum est. hue ibimus cl nos, Sit modo sancla fi des, sit pia credulitas.

Fcsta, decus nostrum, ccrte ueniemus in unum Si mihi vila proba, si libi cura nwi est.

.it tu, sanclarum moderalor summe animarum, Fac rata quœ cupimus, fac eita quœ volumus.

Pour l'épitaphe du prêtre Clarus, compagnon de saint Martin de Tours, Sulpice-Sévère avait composé un assez long poème dans lequel on lit ' :

|ARA


SIVE PATRVM SINIBVS RECVBAS DOMINIVE SVB CONDERIS AVT SACRO PASCERIS IN NEMORE QVALIBET INREGIONEPOLISITVSAVT PARADISI CLARE SVB AETERNA PAGE BEATVS AGIS II. Leclercq.


CHANAAN (Grappe de raisin de). Moïse envoya des hommes pour considérer le pays de Chanaan et il leur dit : Montez par le midi.... soyez courageux, et apportez-nous des fruits du pays. Or, c'était alors le temps auquel on pouvait manger les premiers raisins. Ces hommes... étant allés jusqu'au Torrent de la Grappe, ils coupèrent une branche de vigne avec la grappe, que deux hommes portèrent au moyen d'une perche 2. » L'art chrétien n'a adopté ce sujet que tardivement et il n'a été reproduit que sur un nombre très restreint •2456. — Fond de coupe. D'après Gjirruccî, Vetri orriati, pi. n. 0. de monuments. Pour la représentation, on ne fit guère elïort d'imagination. Une enseigne de marchand de vin, retrouvée à Ponipéi, nous montre le prototype dont on s'est inspiré. Deux sommeliers portent sur leurs épaules une longue perche au milieu de laquelle une amphore est suspendue '. Ce sujet, à peine modifié, se retrouve sur d'autres monuments de l'époque classique et d'art profane '.

Un des plus anciens monuments chrétiens est un fond de coupe en verre doré qui a été partie du musée Olivieri, à Pesaro ^.Garrucci. voyant les personnages vêtus de la tunique et du pallium, soutient que le sujet ne représente pas les explorateurs de Chanaan. auxquels l'art chrétien des iii« -iv= siècles donnait la tunique courte serrée à la taille, le birrus et un bonnet cylindrique °. L'argument n'a guère de valeur à nos yeux. Les artistes chrétiens n'ont pas de scrupule en fait d'anachronisme et les sujets représentant des Hébreux sont alors trop rares pour imposer un type immuable. Les deux jeunes espions portent la grappe énorme et on lit en légende : ANIMA DVLCIS PIE ZESES IN DEO (fig. 24.56).

Quelques lampes de même époque, le iv= siècle. L'une d'elles, faisant partie de la collection Zurla, ne permet pas de s'attarder à l'objection qui voudrait rattacher ces petits monuments à l'art juif ; en effet, au-dessus des explorateurs, on voit le monogramme du Christ' (fig. 2457). D'ailleurs, malgré le peu de vogue de ce sujet parmi les fidèles, les Pères et les écrivains ecclésiastiques n'ont pas laissé d'en tirer parti. Dans le prétendu dialogue entre un juif et un chrétien, intitulé : Allcicalio inter Theophilum el Simo2'i57. — Lampe chrétienne. D'après Rô)insche Quartalschn[t, 1886, t. !, pi. 10, n. 3. nfm, nous lisons, en propres termes, cette interprétation : A i/e mine intelliije racenmm illuni inNumeris,xin, 2t, qiiem in terra repromissionis duo veclanies reporlabanl, quod uti que fiijura fuil Christi pendcniis in ligno ', et l'auteur, Evagrius, si heureux de sa découverte, la pousse à fond et en arrive à voir dans les deux porteurs, le peuple gentil et le peuple juif. Saint Augustin se rapproche de cette explication lorsqu'il écrit à propos du Christ : Ipse est holnis qui pependit in ligno '. Un sermon de r.\ppendice aux oeuvres de saint Augustin '■' expli que ainsi : liane uiKini duo de/enint inscrto vecte pendenteni. Possunt isti duo cliam clirislianum vel jiidaicum populum figurarc. Isli ergo sunl duo, id est, Synagogœ v-l Eccesix popiili. El quia prior fuit Jiidœonim populus,pra :cediÙudieussequiliir Chrislianus : sahilem suam hic anle conspcctum stium gcrit, ille posl dorsîim. Enfin, Aponius écrit : Ut eum in holro a duobiis de (erra promissionis populis iudaieo videlicel el romano, in phalanga crucis in lorcular morlis exprimendo, paria to inveniat '.

On remarquera que la décadence s'accuse entre l'enseigne de Ponipéi et la lampe. Sur ce dernier monument les explorateurs ne marchent plus, ils sont plantés en face du spectateur, les jambes écartées ; il en est de même sur une autre lampe provenant de Thébessa en Afrique et conservée au musée du Campo santo tedesco, à Rome, d'une facture moins soignée encore que la précédente '. Outre ces lampes, il en existe quelques autres offrant le même sujet avec d'insignifiantes variantes ^ Une d'elles, publiée par E. Le Blant. est d'une singulière grossièreté et marque la période d'extrême décadence ; néanmoins, cette lampe, celle que Garrucci a publiée et celle de la collection Zurla nous offrent toutes trois la juxtaposition du monogramme et de la grappe suspendue, ce qui montre assez que celle-ci représentait bien pour les anciens le corps même de Jésus attaché à la croix.

Cette pensée familière aux Pères de l'Église devait se prolonger dans la littérature alors que l'art avait déjà abandonné la représentation correspondante. Saint Eucher de Lyon, au V siècle, et l'apocryphe intitulé Clef de Méliton, s'accordent à accueillir et à répandre ce symbolisme parmi leurs lecteurs. Bolrus Ecclesia, sive corpus Domini. In Numéris : Eo quod Botrum de terra repromissionis in falanga crucis Israelitici speculatorcs rcportarcnt, lit-on dans la Clef , et dans saint Eucher : Bolrus Ecclesia sù'c corpus Domini. In Xum. Eo quod bolrum iiide portassent filii Israël . Enfin, le Liber de proniissionibus el prœdictionibus Dei : J\Iysteria Christi Domini résonant Ecclesix. Bolrus in Chrislo, vox Ecclcsiœ in canticis canticorum : Bolrus cypri fralruelis meus. Quod ligno porlalur crucifixum agnosce, etc. '.

Il nous reste à parler d'un petit bas-relief récemment trouvé. Il a été découvert aux environs d'Hébron, en Palestine. « C'est un fragment de très fin marbre blanc, mesurant O« » ! ? de long, sur 0 »i095 de haut et une épaisseur presque égale. Il est brisé sur trois côtés, mais le sujet sculpté est en assez bon état. Sur une face très soigneusement polie, on a taillé en creux, presque à Qo'Ol de profondeur, un cartouche rectangulaire de 0 « 105 sur 0 » 07 en moyenne. Dans ce cadre est représenté le pittoresque épisode biblique de la fameuse grappe d'Echkol. Deux hommes aux vêtements courts et retroussés comme il convient à des explorateurs, les pieds chaussés, la tête nue, s'avancent avec effort, visiblement écrasés sous leur fardeau. Du milieu d'une longue perche appuyée sur leurs épaules pend une grappe énorme de raisin dont les grains mal détachés, sans doute à dessein, font ressortir davantage l'apparence massive. La perche a légèrement fiéchi et le dos busqué du premier porteur, le pas lourd du second donnent la vive impression de l'effort. En cela, du reste, tient toute la valeur artistique du morceau, dont la facture est par ailleurs médiocre, soit que le sculpteur n'ait su mieux faire ou qu'il ait négligé la correction et le fini des traits, le soin des proportions, l'élégance de la draperie. Le dessin qu'on a sous les yeux suppléera à tout autre détail (fig. 2458). Ajoutons seulement que l'examen de la pièce ne laisse aucun doute sur son antiquité. On y verrait volontiers une traduction plastique, romaine ou byzantine, de l'opinion qui place aux environs d'Hébron la vallée fertile où les espions de Moïse coupèrent jadis leur merveilleuse grappe '. » H. Leclercq. CHANANÉENNE. « Jésus quittant Jérusalem s'en alla sur les confins de Tyr et de Sidon ; et, étant entré dans une maison, il voulait qu'on l'ignorât ; mais il ne put demeurer caché, car une femme dont la fille était possédée d'un esprit impur, ayant entendu parler de lui, entra aussitôt et se jeta à ses pieds. C'était une femme païenne, syro-phénicienne de nation. Et elle le pria de chasser le démon de sa fille. Mais Jésus lui dit : « Laisse d'abord les enfants se rassasier ; car ' il n'est pas bon de prendre le pain des enfants et de le ■' jeter aux chiens. » Mais la femme répondit : « C'est « vrai. Seigneur, mais les petits chiens mangent sous la » table les miettes des enfants. » Alors, il lui dit : a « cause de cette parole, va ; le démon est sorti de ta « fille. » Et s'en étant allée dans sa maison, elle trouva la je une fille couchée sur le lit ; le démon était sorti *. » Tel est le récit de saint Marc ; celui de saint Matthieu est plus complet, c'est certainement à un détail donné par le seul Matthieu que fait allusion la représentation dont nous parlerons plus loin : « Voici qu'une femme chananéenne, venue de ces contrées, s'écria : « Ayez « pitié de moi. Seigneur, fils de David ; ma fille est af- « freusement tourmentée par le démon. » Mais Jésus ne lui répondit pas un mot. Et ses discip les, s'approchant de lui, le priaient, en disant : « Renvoyez-la, car elle « crie derrière nous. » Il répondit : « Je n'ai été envoyé = qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Mais elle vint cl l'adora, en disant : « Seigneur, secourez- « moi, » et le reste'. C'est aussi la dénomination de Chananéenne, employée par saint Matthieu, qui a prévalu.

L'épisode ainsi rapporté par deux évangélistes est un de ceux qui se rencontrent le plus rarement sur les monuments de l'art chrétien primitif. L'un sarcophage, provenant de l'ancien cimetière du Vatican et publié pour la première fois par Bosio^« , nous montre le Christ aux pieds duquel une femme de taille minuscule baise les mains du Sauveur, pendant qu'un apôtre pose a main sur l'épaule de la suppliante. L'identification de ce petit bas-relief à celui que rapporte le texte cite est très vraisemblable sans être certaine ' (fig. 2459).

On n'est pas plus certain pour deux verres dorés conservés, l'un au musée du Vatican, l'autre au British Muséum. Tous deux représentent une femme agenouillée, les mains suppliantes. La première porte sur la tête un peplum qui lui couvre les épaules (fig. 2460) ; la deuxième a la tête découverte et, parGrégoire le Grand. G » vii^-ix« siècles. 7 » RcUiquise. I. Chancellerie impériale. — « Dès le début de l'empire, la maison impériale comprit une foule d'employés, indispensables pour remplir les services nouveaux qui venaient s'imposer au chef de l'État ^. Ces emplois n'eurent qu'un caractère privé ; ils furent confiés aux esclaves et aux affranchis impériaux'. On connaît la plupart des affranchis qui ont occupé ces postes, sous les premiers empereurs, ainsi que le rôle dessus la coiffure, un petit ornement horizontal, à moins que ce ne soit, tout simplement, ce paquet de cheveux au sommet de la tête qu'on désignait sous le nom de lululus. \5\\ voile gonflé par le vent flotte derrière 2460 et 2461. — Verres dorés. D'après Garrucci, Vetri ornati, pi. 9. n. 1, 2. rière le dos, retenu sur l'épaule gauche et à la ceinture (fig. 2451).

H. Leclercq. CHANCELLERIE. — I. Chancellerie impériale. II. Chancellerie pontificale. 1 » Période des persécutions. 2« Époque constantinienne. 3 » Au iV siècle. 4« De saint Léon à saint Grégoire (4G0-G04).5''Saint important qu'ils ont joué dans l'histoire ; nous n'avons pas à faire ici l'énumération de ces divers emplois* ; qu'il nous suffise de dire que bientôt certains d'entre eux acquirent une grande importance, et furent dès lors enlevés aux affranchis pour être confiés aux chevaliers. Ces fonctions sont les procuratèles financières et provinciales et celles de la chancellerie impériale ^ t Nous n'avons à nous occuper ici que de ces dernières.

La chancellerie impériale, prototype de la chancellerie pontificale, se composait de plusieurs bureaux désignés sous le titre de leurs principales attributions : ab epistolis, a libellis, a memoria, a cognitionibus. Au cours du XIe et surtout pendant Le suivant, le premier bureau se dédouble et dépend de deux titulaires, l'un ab epistolis latinis, l'autre ab epistolis graecis, qui centralisent toute la correspondance officielle. Le bureau a libellis, d'abord peu chargé de travail, reçoit les mémoires adressés à l'empereur par les particuliers, les annote et propose la réponse qui équivaut souvent à une véritable consultation juridique ; aussi le poste de notarius a libellis a-t-il été occupé par d'éminents jurisconsultes. Le bureau a cognitionibus fait un rapport à l'empereur sur les questions qui lui sont soumises. Enfin, le bureau a memoria, qui apparaît, pour la première fois, sous Caracalla, acquiert rapidement une grande importance et attire à lui les affaires des bureaux a libellis et a cognitionibus dont le maître ne semble plus travailler que pour le compte du ministre memoriae. Celui-ci, à l'époque où fut rédigée la Notitia, a l'expédition de toutes les affaires concernant la chancellerie impériale.

À l'époque de Dioclétien et de Constantin, la chancellerie forme quatre divisions principales appelées scrinia et placées sous la surveillance du Magister officiorum qui communique directement avec les quatre préposés à ces bureaux : magistri scriniorum. Le scrinium epistolarum reçoit les députés des cités, prépare et expédie les réponses aux demandes des magistrats (consultationes) ou des parties (pieces). En Orient, nous trouvons un magister epistolarum graecorum qui rédige les lettres devant être écrites en grec, ou qui traduit, en cette langue, les lettres rédigées en latin.

Le scrinium memoriae a pour mission de rédiger les décisions sommaires, sous forme d'annotations (adnotare), d'expédier les nominations à certains emplois (emere) et de répondre aux placets des particuliers. Le scrinium libellorum qui a absorbé, à cette époque, le bureau des cognitiones, prépare et expédie les jugements des affaires portées devant le prince (cognitiones) ainsi que les réponses aux placets des particuliers.

La Notitia, d'ailleurs incomplète en cet endroit, ne mentionne pas le scrinium epistolarum graecorum en Occident. Il est probable que le bureau qui manque est celui des dispositiones, qui était chargé de préparer les voyages du prince et d'instruire certaines affaires extraordinaires qui ne rentraient pas dans la compétence des trois autres.


II. CHANCELLERIE PONTIFICALE. — 1° Période des persécutions. — Dès ses origines, l'Église chrétienne eut à prendre soin de documents relatifs à son organisation, à son administration, au gouvernement de ses membres. Nous avons déjà étudié ce que furent, pendant la période antérieure à la Paix de l'Église, les bibliothèques naissantes. Outre les livres, les écrits des Pères et des docteurs, tout ce qui relevait de l'instruction et de l'édification, d'autres écrits encore réclamaient des soins au moins égaux, c'étaient les actes, la correspondance, les matricules, la comptabilité, en un mot tout ce qui regardait l'administration. De là naquit pour les grandes Églises, principalement pour celle de Rome, l'absolue nécessité d'une chancellerie. À mesure que le nombre des fidèles allait croissant et que les communautés se multipliaient, l'Église se trouvait obligée de subir la centralisation et de prendre modèle sur ce qui se faisait dans l'État.

La plus ancienne mention du scrinium apostolique que se lit dans la notice du pape Antéros au Liber pontificalis. Voici le texte : Hic gesicis martyrum diligenter a notariis exquisivit et in ecclesia recondidit, propter quod Maximino presbytero, qui martyrio coronatus est. Le martyre d'un prêtre nommé Maximin fut ainsi l'occasion d'instituer une branche distincte dans le scrinium apostolique ; le bureau chargé de recueillir ce qui avait trait aux suppliques des fidèles fut réorganisé par le successeur d'Antéros, le pape Fabien : Hic regiones dividit diaconibus VII subdiaconos, qui VII notariis imminerent, ut gestas martyrii in inscriptione fidelium colligerent. Des liasses formées alors, il ne nous est rien ou presque rien parvenu ; du moins, avons-nous quelques témoignages de l'activité des bureaux. Saint Cyprien nous apprend que le clergé romain avait mandé à l'Église de Carthage — et probablement à beaucoup d'autres — le supplice du pape Fabien et celui du pape Sixte II. Les actes des martyrs romains sont ceux sur lesquels nous sommes le moins renseignés ; presque tous furent détruits pour être reconstitués tant bien que mal après la Paix de l'Église. Mais à Rome même, on faisait peu de cas de ces récits. Nous ne sommes pas réduits, heureusement, à ces trop rares indications. Divers indices permettent d'entrevoir quelque chose de l'activité du scrinium apostolique.

Ce que par anticipation on serait tenté d'appeler le premier bureau a, dans ses attributions, la correspondance administrative, les documents qui seront désignés un jour sous le nom de regesta. On a supposé, plus qu'on n'a prouvé, que de très bonne heure, l'Église romaine, suivant le modèle que lui donnait la chancellerie impériale, avait possédé ses regesta epistularum pontificum romanorum. Jusqu'au IVe révolu, nous n'avons aucun vestige, aucun indice de ces regesta ; à partir du Ve, nous savons que le bureau fonctionne, le chartularius ecclesiae Romanae se remplit. Jusqu'à cette date relativement tardive, nous savons que les papes ont beaucoup écrit, qu'ils ont entretenu des correspondances avec les Églises, mais aucun document ne nous est parvenu d'original. Isolés les uns des autres, ces documents n'en gardent pas moins une grande importance au point de vue diplomatique, car on y peut entrevoir l'apparition et les premiers linéaments des formules et des dispositions destinés à constituer, plus tard, le style de la chancellerie romaine.

Du bureau de la correspondance relèvent : vers l'an 97, la lettre du pape Clément à l'Église de Corinthe ; — vers l'an 168 une autre lettre du pape Soter aux Corinthiens et une série de lettres adressées à diverses Églises : — en l'an 177, une instance de l'Église de Lyon sollicitant l'ordination et recommandant la mission de saint Irénée ; — en 197, des lettres d'indiction synodale à Éphèse et en Asie-Mineure, relativement à la question de la Pâque ; — en 199, un senatus-consulte du pape Victor, communiquant, selon les uns, exécutoire, selon les autres, d'excommunication contre les principaux évêques asiates : — en 210, une censure contre l'évêque de Lambèse, Privatus ; — en 251-252, une active correspondance de l'Église de Rome avec des Églises d'Afrique, de Gaule et d'Espagne, correspondance menaçante et aigre-douce entre Rome et Carthage. Les pontificats des papes Étienne, Corneille et Fabien sont des plus actifs au point de vue épistolaire. Quoiqu'ils aient aujourd'hui disparu en partie ou en totalité, ces documents ont existé et, probablement, beaucoup d'autres avec eux ; il est vrai, semblable et même très probable que ces actes, éléments des regesta les plus anciens, ont été conservés à l'exemple de ceux des empereurs et ont formé le premier fonds du scrinium.

Une autre catégorie d'archives est attestée par quelques textes formels. Au dire de Gennadius, un chrétien, nommé Bachiarius, faisant profession de philosophie, remit au pape un écrit justificatif de sa conduite : satisfecisse pontifici Urbis adversus querulos et infamatores peregrinationis suae. Il y avait des précédents puisque Tertullien nous apprend qu'on conservait avec soin un écrit signé par un hérétique notoire, Praxéas, rétractation autographe de ses erreurs : chartam de emendatione sua, et manu chirographum apud Psychicus (les catholiques) apud quos festa est ; ceci se passait à Rome, sous le pontificat de Zéphyrin. À quel que temps de là, c'était au tour d'Origène, à propos de certaines expressions hasardeuses, qui prodidit libellum ad Albiam, urbis Romae episcopam dalo. Nous voyons ainsi que, dès le IIe, on gardait copie à Rome, et on y gardait même les originaux quand la chose était possible, des controverses et des décisions soumises au jugement de l'Église romaine. Les textes que nous venons de transcrire ne font connaître qu'une parcelle minime de ces documents : le peu qui nous en est parvenu a été conservé par des manuscrits de provenance étrangère à Rome.

Dans les attributions d'un deuxième bureau devaient se trouver les questions de contentieux. Chaque Église avait alors de lourdes charges à supporter. Tertullien en dit quelques mots : Areic... imidieam anusquis que stipem menstrua die, vel eum velit et si modo velit et possit, apponit :... Ila'e quasi deposita pietatis sunt, nam inde... dispensatar cgenis alendis humanitis que... eis) qui in metallis, in insulis et in eustodiis... alumnis confessionis suae fu/i ;*. Vers le milieu du IIIe, l'Église de Rome, à elle seule, pourvoyait aux besoins et à l'entretien de plus de quinze cents clercs et pauvres. Un pareil nombre exigeait une comptabilité minutieuse suivant la nature et la qualité des prestations auxquelles chacun avait droit. Pensions et subventions alimentaires, en espèces ou en nature, devaient faire l'objet d'un enregistrement pour lequel on avait vraisemblablement pris modèle sur l'album qui contenait les noms de ceux qui recevaient des pensions ou des distributions de blé de l'État. Deux inscriptions romaines rappellent la mémoire de veuves qui ne furent pas inscrites sur la liste des assistés :


DAFNEN VIDVA-Q-CVN VIX[e n'i annos... ACLESIAN III • GRAVAVIT et :


RIGINE VENEMERENTI FILIA SVA FECIT VENERIGINE IVIATRI VIDVAE QVE SE DIT VIDVA ANNOS LX • ET ECLESA NVMQVA GRAVAVIT ■ VNIBYRA • QVE 5 VIXIT ANNOS LXXX. MESIS V. DIES XXVI Daphne, vidua, qux ciim vixeiit annos... Eeelesiam nihit gravavil... Mais tous n'avaient pas les scrupules ou l'honneur de Daphné et de Regina. L'auteur, tardif d'ailleurs, du Martyrium Polycarpi nous apprend qu'il avait fallu procéder à la rédaction de listes des pauvres dans chaque région ; c'était là ce qu'on appelait les matricules, « matricula ». Outre ses assistés dans Rome, l'Église de cette ville envoyait des secours aux Églises éprouvées. La lettre célèbre de l'évêque Denys de Corinthe au pape Soter atteste cette bienfaisance et proclame que c'était là une tradition du siège apostolique, grâce à laquelle frères omnes Ecclesias que quam plurimas avalent été soutenus. Il n'est guère croyable que ces allocations extraordinaires n'aient fait l'objet d'une comptabilité distincte. De même aussi une nouvelle source de dépenses que faisaient naître les persécutions périodiques, les secours à envoyer aux fidèles arrêtés et condamnés aux mines. Il fallait savoir à qui l'on envoyait ceux qui mouraient, ceux qui changeaient de puits de mine. Sous le pape Victor, Marcia obtint de l'empereur Commode l'élargissement des chrétiens condamnés aux mines et relégués en Sardaigne ; vite on recourut aux matricules afin d'en donner ampliation au délégué chargé de procéder à l'élargissement. On voit que le bureau du contentieux ne manquait pas de besogne. Tantôt, ce sont les Syriens et les Arabes, tantôt, les Cappadociens qu'on secourt, en accompagnant les dons d'une lettre, et, jusqu'en pleine persécution de Dioclétien, on trouve les moyens et l'occasion de ne pas abandonner les Églises trop accablées. Voir CUAHITK.

Autre bureau, sur lequel nous savons fort peu de chose, mais dont l'existence ne peut guère être mise en doute, chargé des conflits entre fidèles et surtout entre clercs. Dès le temps des apôtres, on remarque que la tendance marquée à soustraire aux tribunaux civils les litiges inévitables entre chrétiens. Comme il arrive fréquemment, sinon toujours, que les deux parties ont des torts réciproques, il n'y avait donc que desavantage sans compensation à exposer l'affaire devant des juges disposés à imputer au christianisme les faiblesses de ses fidèles. Ce bureau ne devait pas être le moins encombré d'affaires et de paperasses, car la procédure romaine n'avait guère à en changer sur ce point à ce qui se voit de nos jours ; toutefois il n'en reste aucun vestige et même aucune attestation bien claire avant le IVe.

Aces renseignements trop peu nombreux, mais suffisants néanmoins pour laisser entrevoir quelque chose de l'organisation et du fonctionnement d'une chancellerie chrétienne à ses débuts, nous pouvons ajouter ceux que nous possédons sur l'Église de Carthage, si étroitement modelée sur celle de Rome, que ce qui concerne l'une regarde presque nécessairement l'autre.

Les registres dans lesquels s'accumulaient les renseignements s'appelaient censits ; là s'entassaient catalogues, inventaires, matricules, comptes, etc. Malgré l'inconvénient et l'imprudence de tenir un état officiel de tous les membres de l'Église locale, les avantages l'emportaient et des listes devaient exister, classant les chrétiens suivant les règles de la hiérarchie : ordo ecclesiastici d'abord, ordo sacerdotalis ensuite, enfin ordo laïcus. Mis à jour au fur et à mesure des mutations et du renouvellement, les registres servaient de base à la rédaction de ces chroniques que consulta Hégésippe, aussi bien à Rome que dans les autres Églises, et dont il tira cinq livres concernant la prédication des apôtres et les plus anciennes listes épiscopales. A Carthage comme à Rome, et dans la plupart des Églises on se glorifiait de cet ordo episcoporum qui témoignait de la tradition et de l'invariable orthodoxie ; les conventicules hérétiques n'avaient rien de comparable, on les mettait au défi de produire leur ordo episcoporum. Si concis qu'il fût, ce document aurait de nos jours une valeur immense si on le retrouvait pour telle ou telle Église ; on ne sait trop comment il pouvait être rédigé, il est probable qu'il ne s'écartait que très peu du type qui a survécu sous le titre de : Depositio episcoporum.

Une source qui devint de jour en jour plus abondante en pièces d'archives fut la copie des décisions synodales. Ce que nous en connaissons n'est probablement rien en comparaison de ce que nous ignorons. L'Église d'Afrique, qui avait le goût de la netteté et de l'exactitude, posséda des recueils de canons. Saint Cyprien y fait allusion et les déclare fort anciens, du moins certains d'entre eux, par exemple, celui qui défendait à un clerc de remploier la charge de tuteur.

Une catégorie de documents qui n'est également pas représentée de nos jours concernait l'histoire des phénomènes surnaturels dont les membres de l'Église étaient l'objet. Nous verrons bientôt l'abondance des dons spirituels ou charismes (voir ce mot) et l'autorité qu'on leur reconnaissait. Lors que le montanisme revendiqua ces dons comme le critère de son orthodoxie, il prétendit bien ne pas innover mais continuer, et la preuve n'en pouvait être que dans une conformité rigoureuse entre les phénomènes de vision, d'extase et prophétie tels qu'ils existaient dans la secte avec ceux dont avait été favorisée la primitive Église. La justification serait dans la comparaison ; aussi, on notait régulièrement ces manifestations divines : « On en rédige le récit avec le plus grand soin, pour en faire, au besoin, la preuve. » Tout porte donc à croire que des recueils beaucoup plus anciens, les prototypes, existaient déjà.

C'est encore parmi les archives que se compulsaient les éléments destinés à former un jour le calendrier ecclésiastique. Listes d'évêques où était mentionné le jour de leur mort et de leur inhumation, avec, parfois, le lieu de celle-ci : Depositio episcoporum, dont nous possédons un exemplaire romain et un exemplaire africain, mais ce dernier fondu dans un calendrier du Ve ou du VIe. C'était ce qu'on nommait les Fastes d'une Église (Fasti). Cette liste sommaire ne comprenait pas que les évêques, on y accueillait quelques noms qui glorifiaient grandement la communauté, par exemple : les martyrs. On la tenait à jour avec soin : saint Cyprien y trouvait de son temps la mention de plusieurs martyrs obscurs dont le nom seul s'était conservé dans les Fastes, à défaut desquels le souvenir même eût péri. Des Fastes bien en règle étaient non seulement honorables, mais encore indispensables à une Église pour renseigner exactement les clercs sur la série et la date des fêtes locales.

Aux Fasti se rattachaient les Acta martyrum. On a représenté les Églises chrétiennes exploitant le martyre de leurs membres au profit de leur pieuse politique d'envahissement ; c'est là un point de vue tel que les doucereux psychologues d'académies en peuvent découvrir ; en réalité le martyre était, dans les Églises primitives, l'expression de la plus haute charité et d'une charité le plus souvent sans alliage de vanité humaine. Aussi, l'histoire des interrogatoires et des supplices faisait-elle l'objet de récits et d'enquêtes conservés aux archives. De là, deux séries de documents. Les Depositio martyrum, listes sommaires, simples catalogues, et les Acta ou Passiones. Dès le IIIe, au plus fort d'une persécution, saint Cyprien, fugitif, recommande à ses clercs de tenir soigneusement au courant le catalogue des martyrs : « Des eorum quibus occiduntur, ut commemorationes eorum in memorias martyrum celebrare possimus. » Pour les Acta on recourait, quand c'était possible, aux archives officielles, dût-on n'obtenir la communication qu'à prix d'argent.

L'administration des cimetières a dû entraîner la création d'un bureau distinct. Le droit funéraire, à l'époque impériale, était une des branches les mieux organisées de la jurisprudence. L'importance des tombes dans les religions antiques, les conséquences qu'entraînait leur présence pour la parcelle du sol qui les contenait avaient de bonne heure imposé à l'administration impériale une série de mesures protectrices et prévoyantes dont le christianisme ne pouvait se dispenser de son côté. À mesure que s'étendaient les catacombes, il importait d'en pouvoir concéder les loculi sans courir risque de les voir accaparer par des intrus. D'abord, les cimetières furent administrés par le clergé. Une inscription du cimetière de Domitille rappelle qu'« Aferius et Capriola fecerunt se vivi jussu Archelai et Dulciti presbyterorum ». Au cimetière de Calliste c'est le pape lui-même qui accorde une concession de terrain : « Cubicalum duplex cum arcosoliis et luminare jussu p(pae) sui Marcellini diaconus iste Severus fecit mansionem in pace quae... » Ce mot jussu dans le langage officiel du IIIe et du IVe est employé pour marquer la décision des princes ou des magistrats supérieurs (jussu dominorum nostrorum, jussu proconsulis, etc.) ; ici, il ne laisse aucun doute sur la juridiction du clergé. Vers la fin du IVe, les fossores constitués en corporation succèdent ou se substituent au clergé, mais vers la seconde moitié du IVe les prêtres et les préposés des basiliques reprennent l'administration. Les épitaphes mentionnent, fréquemment, le prix d'achat ou le prix de vente d'une concession et fixent l'endroit avec précision. On multipliait les précautions, mais il est clair que si on n'avait que l'unique témoignage du marbre on courrait grand risque d'être victime de quelque personnage indélicat qui déplacerait la pierre, ou même la briserait. Il était indispensable qu'on passât un acte en règle, auquel, en cas de contestation, on pourrait recourir. Ces contrats se trouvent attestés par cette épitaphe :


LOCVM VICENTI QVEM CVIMPARA VIT CVM SVIS SI QVI VOLVERIT REQVI 5 RERE VENIAT IN CLE

Locium Vicentis quem comparavit cum suis. Si quis voluerit requirere (chirographum venditionis) veniat in de (melteriiim ad) et le nom de la personne auprès de laquelle on pouvait se renseigner. Nous n'avons pas à rechercher maintenant la formule omnicule du contrat, ni les témoins requis ; il suffît d'en avoir constaté l'existence. L'original était-il conservé dans chaque cimetière ou bien était-il enregistré aux archives pontificales, on peut hésiter sur ce point ; nous penchons à croire, toutefois, que les archives possédaient au moins des cadastres, des matricules, des états, comme on voudra les appeler, sommaires, mais suffisants pour repérer les concessions dans chaque cimetière.

Une inscription grecque, probablement d'origine romaine, nous met au courant d'une autre coutume funéraire. Des fidèles interdirent l'inhumation dans leur hypogée sous peine d'être cité au tribunal de Dieu. D'autres chrétiens d'un tour d'esprit plus justif soumettaient le violateur de leur tombe à une pénalité pécuniaire. La loi civile reconnaissait cette disposition et faisait appliquer la sanction au coupable. Si c'était le fisc qui bénéficiait, il est clair que c'était à lui de veiller à l'intégrité de la tombe et à tenir un état de celles qui se plaçaient ainsi sous sa protection. Mais il y a des cas où l'amende est au profit de telle ou telle Église catholique, par exemple l'Église de Salone. Dans ce cas, c'est à celle-ci de connaître ses droits, d'exercer la surveillance ; parfois, ainsi que nous le voyons à Concordia, la décision sera rendue par l'Église et l'amende ira au fisc. Évidemment, nous sommes ici en présence d'une administration spéciale, d'un bureau des archives chargé de tenir la liste de ces tombes, de veiller à leur intégrité, de procéder, le cas échéant, aux constatations et aux poursuites légales, enfin de faire verser à qui de droit l'amende prévue. Si on en doutait, une inscription grecque de Smyrne enlèverait toute hésitation et fixerait ce point :

La juive Rufina, archi-synagogue, a construit ce tombeau pour ses affranchis et les esclaves élevés dans sa maison. Personne n'a le droit d'y ensevelir un autre corps ; si quelqu'un se permet de le faire, il paiera 1500 deniers d'amende au trésor sacré et 1000 deniers à la nation des Juifs. Une copie de cette inscription a été déposée aux archives publiques.

TxJt ?, ; xr, ; ètiiYpa :pr, ; TQ àvTÎypayov iK'i'/.tl' :x. : litô àpystov*.

Faire après la dévastation méthodique opérée pendant la persécution de Dioclétien. En outre, l'Église n'avait plus seulement à veiller à la conservation de ses archives domestiques, des droits et des fonctions officielles lui étaient dévolus, ce qui entraînait un développement considérable de son administration. Par exemple, l'affranchissement des esclaves pouvait se faire légalement désormais dans l'église en présence du prêtre ou de l'évêque ; ainsi, la chancellerie romaine, où ces affranchissements seraient accordés en grand nombre en l'honneur des saints apôtres, s'annexait, ce qu'on pourrait appeler, d'une certaine manière, un nouveau bureau, le bureau d'état-civil.

Sous le pontificat de Silvestre Ier (314-335), on courut, sans doute, au plus pressé ; sous le pape Jules Ier (337-352) on entreprit la réorganisation des archives. Le Liber pontificalis nous apprend qu'on réglementa ce qui avait trait aux affranchissements, cautionnements, actes publics, testaments : de manumissionibus celebrandis in ecclesia per scrinium sanctum... de cautionibus, instrumentis, testamentis. Les érudits se sont accordés à voir dans ce texte le témoignage de la reconstitution de la chancellerie apostolique. Désormais, ses actes avaient une valeur au même titre que les actes de la chancellerie impériale ; les dons faits à l'Église, par-devant l'Église, se trouvaient exécutables et nous en avons un exemple dans un papyrus dûment enregistré par l'Église de Ravenne, en 591. Les rescrits des papes ont conservé longtemps la formule solennelle indispensable dans les donations : gestis municipalibus allegalis. C'est donc le pape Jules Ier qui réorganisa les archives et confia la garde de ce dépôt en même temps que la rédaction des actes à un collège de notaires dirigé par un primicier : ut nulla, quae omnibus pro fide ecclesiastica est, per notarios colligeretur, et omnium numinum in ecclesia per primicerium notariorum confectio celebraretur. Ces notaires régionnaires étaient des personnages très qualifiés : on les voit, au Ve, remplir les hautes fonctions de légats du pape auprès des évêques et des conciles.

Outre le primicier, le personnel de la chancellerie apostolique se composait de ceux qu'on désignait sous le nom d'excepteurs. Formés à ces fonctions dès l'enfance, ils acquéraient une extrême habileté dans l'art tachygraphique — la sténographie — on les choisissait de préférence parmi les lectores, attachés à des tituli, c'est-à-dire à des églises et non à des régions, comme les notaires. Une épitaphe de l'année 338 nous fait connaître un certain Héraclius, lecteur de la IIe région et probablement aussi notaire de la chancellerie pour cette région.

Faut-il, pendant cette période d'organisation et peut-être aussi de tâtonnements, réunir, dans une même charge, les attributions de notarii, de scrinarii, de chartularii ou chartulaires ? Un papyrus de l'Église de Ravenne, dont nous avons déjà parlé, réunit sur un seul personnage les titres de notarius et de scrinarius. Avec le temps, les titres et les emplois se spécialisèrent, l'appellation de scrinarius fut réservée à ceux qui rédigeaient les lettres pontificales, mais au début on ne peut rien affirmer de bien précis ; ce qui paraît très vraisemblable, c'est que, pendant les IVe et Ves, le scrinium pontifical fut calqué sur le scrinium sénatorial et l'administration de la préfecture urbaine. Au Ve, nous possédons un spécimen insigne des actes du Sénat dans le document de promulgation du code théodosien, en 438, editit a Flavio Lanrenlio exceptore senatus amplissimi, personnage dont l'épitaphe fait mention sous le nom de Laurentii scribae senatus. Ces deux titres d'excepteur et de scriba étaient donc identiques ou successifs. Dans la préfecture urbaine nous voyons énumérer : cura epistolarum regendarum, exceptores. ces derniers sont donc distincts des scrinarii et des regendarii qui composaient la correspondance et qui en prenaient copie sur des registres. Il est probable que le titre d'excepteur était réservé aux débutants, aux surnuméraires ; à mesure qu'on se pénétrait de l'air du bureau on recevait les titres de scriba, regendarius, scrinarius. Si on compare les gesta promulgationis du code théodosien avec l'exemplar gestorum de absolulione Misent, on peut se convaincre de l'analogie des fonctions entre exceptores senatus et notarii ecclesiae, on lit, en effet : Sixtiis notariis sanctae Iulianae Ecclesiae iussu domini mei beatissimi pape Gelasii ex scrinio edidi die m idus Martii. Flavio Viatore viro clarissimo consule (495).

Au IVe. — Le pape Damase (366-384) fit construire pour les archives un édifice spécial. Proche du théâtre de Pompée, il éleva une basilique dédiée à saint Laurent et cette œuvre est attestée par des témoignages anciens, la persistance du nom de ce pape attaché au vocable : Saint-Laurent-in-Damaso, et les attestations des sylloges épigraphiques. Dans l'hémicycle de l'abside on lisait cette inscription :

A l'entrée de l'église, on lisait cette autre inscription :


HINC PATER EXCEPTOR LECTOR LEVITA SACERDOS


CREVERAT HINC MERITIS QVONIAM MELIORI-

Au V siècle on préférait à l'expression charlariiim Ecclesise ronumœ, celle de scrinium ou scrinia Sedis aposloUcœ. Ce sont les termes qu'emploient Boniface I »', Célcstin I'', Léon le Grand et beaucoup d'autres. Probablement ce fut au v« siècle que les archives furent transférées de la demeure que leur avait assignée saint Damase pour être installées au Latran, à proximité de la demeure pontificale '. Ce nom de scriniuni vient de l'usage établi de renfermer dans des scrinia, coffres fermés, les documents les plus importants. Les lettres des papes, les actes et documents de toute nature relatifs au gouvernement et à l'administration de l'Église avaient leur place marquée dans le scrinitim. Cruice conjecturait un classement géographi que et logi que : Duas in par les percomnwde illnil diuisum esse coniperio ; qnariini altéra spirilualem universœ Ecclesiœ adminisiralioneiii dislinctis eurn diœresron sea Iraciuiim singulùrum nrniiinibiis prœ suis quornnwis pluteis, ul qaœrenti pr n'sto essrl qiiidquid ferrcl oceasio, altéra vero, doeumcnta omnia donalionum seii palrimonioriim et quivcum que ad ea perlinebant, qiia : infinitum esset enumerare, tant multiplex prœceplorum, privilcgiorum aliarum que chartarum genus oecurril in pontifleiis litleris, quibus de eorum adminisirulione agilur'. Nul indice n'autorise à admettre ce classement géographi que ; au contraire, on est ' fondé à le rejeter, d'après ces mots de Boniface II, dans l'instruction de l'affaire d'Etienne de Larisse : quœ lecla snnt eeclesiaslicis indanlur annalibus'. Les documents en question ne se trouvaient donc plus ' classés sous la rubri que du « diocèse » d'IUyrie, mais I sous celle des » Anna les ».

Dans le dépôt olTiciel des archives et de la chancellerie, on enregistrait tous les actes émanés du Saintj.Siège. Le prestige de l'Église de Rome au point de vue : dogmati que et disciplinaire allait grandissant, la correspondance et les décisions pontilica les prenaient, de, jour en jour, une importance plus considérable. Entre saint Sylvestre et saint Léon le Grand, on voit paraître des traités (traeloria'), des lettres (epistula'), des tomes (tonmi), des enmmonitoria qui jouissent d'une autorité trop grande et d'une dignité ofTicielle trop avérée pour qu'on puisse les exposer à être perdus, altérés, tronqués au gré de la passion de ceux que ces textes condamnent ou protègent. On les dépose donc au scr !/H'( ;m apostoli que ; ainsi apparaissent les registres ofTiciels. Une pièce envoyée ou reçue n'a de valeur que par ce dépôt, et les copies ne sont réputées officiel les que par leur conformité aux origin aux romains *.

Ces correspondan ces, ces consultations, ces réponses viennent de toutes ])arts et vont en tous pays. Parmi les hommes dont l'activité nous est connue avec quel que détail, il n'en est guère qui ne s'adressent à Home : évêques, docteurs, hérétiques, syno des, empereurs. « Et que serait-ce, si tout nous était parvenu' ?.Mais des séries entières sont perdues ; il en est qui n'existent que par un seul manuscrit. Dom Constant n'arrive au chiffre de 339 lettres qu'en tenant compte de 171 dont il n'existe qu'un souvenir. Jaffé, qui n'a pas enregistré les lettres des correspondants, s'arrête il 148. La nouvelle édition des Regesla s'étend à 22-1, englobant confusément les lettres apocryphes, les décrets suspects et tout le f aux Isidore. Et voici que sur la foi d'un nouveau ms. de Turin, Pflugk-Harttung permettait d'ajouter à toutes ces sommes une nouvelle série de 29 piè ces inconnues, en remontant jusqu'à saint Évariste '. •> On ne laissait pas, malgré les précautions prises, d'être quelquefois surpris. Le gros incident provo que par l'affaire d'Apiarius, en 418, montra que les scribes de la chancellerie romaine n'étaient pas à l'abri du reproche de négligence. Ils copiaient sans discernement, bout à bout, des canons de conci les, sans distinguer la provenance, et les évêques d'Afri que ne furent pas fâchés de donner une verte leçon à ce scrinium impeccable en lui procurant la courte honte de reconnaître qu'il avait tort sans excuse possible en donnant les canons de Sardi que pour canons de N'icée '.

L'ne autre source de tracas était les officines de faussaires. L'n des exemp les les plus notoires en fut offert par la secte des apollînaristes qui répandirent leur doctrine erronée sous le couvert de documents apocryphes, et les plus imposants furent mis sous le nom du pape saint Ju les'. La supercherie était si bien tissée que les plus clairvoyants y furent trompés. Ni saint Cyrille, ni les Pères réunis à Éphèse et à Chalcédoine ne virent l'imposture '. L'n siècle plus tard, Eupheinius d'Antioche s'exténuait à interpréter, suivant l'orthodoxie, ce qui portait le nom de Ju les '. Bien d'autres n'y virent pas plus clair jusqu'à ce que Léontius de Byzance dissipât pres que tous les doutes' ». Eutychés, s'emparant de ces f aux textes, osa les présenter à Rome« ; la secte des monophysites eut tout le temps d'en abuser et de les opposer aux plus vénérab les autorités de l'Église. Ils ne cessèrent de les répéter, de les traduire en syria que, en copte, en arabe et d'en appeler surtout ' au vénérable Père Ju les, de Rome. Ainsi, à une épo que récente, dans un manuscrit arabe, nous retrouvons ces mêmes textes, en partie réduits, en partie développés sous le nom de saint Hippolyte'-. Car, de préférence, par un singulier hommage, on recourait aux grands noms de Rome, pour masquer les impostures. Il y avait une lettre à un Prosdicius, lue à Éphèse et acceptée par saint Cyrille », une lettre à un Denys de Corinthe ou d'Alexandrie « ,un traité sur 1' » union du corps du Christ avec la divinité »'*, une encycli que à tous les évêques'« . un discours sur le mot « consubstantiel » », et bien d'autres écrits encore« .

A cette invasion d'apocryphes, on ne voit pas (pie le scrinium romain ait opposé un démenti catégori que. Mais eût-il été en état de le faire ? La réorganisation parle pape Ju les, l'installation spacieuse par le pape Damase ne nous apprennent pas si la chancellerie reconstituée pratiquait, dés lors, la coutume de tenir registre de tous les actes émanés du Saint-Siège. l'ne réfutation diplomati que des apocryphes eût été décisive, à condition qu'elle eût été possible ; au lieu d'y recourir, la discussion taisait appel à des arguments où l'autorité des archives n'était pour rien. Saint Léon avait mis le doigt sur la fraude d'Eutychês, en taxant le moine d'ignorance ». Gennade avait nettement nonuué Apollinaire -'. Sans tout éclaircir, Facumlus d'Hcrniiane, Éphrem, Évagre le Scolastiquc, Jean de Scythopolis avaient soulevé des doutes graves dans la conférence tenue à Constantinoplc, en 533, devant Justinien. Les monophysites sévériens ayant allégué ces textes, Hypace d'Éphése montra que pour tromper les simp les, on avait substitué le nom des saints à celui d'Apollinaire 1. Enfin, Léonce de Byzance reprit à fond l'examen, confronta les doctrines, et poussa l'enquête jusqu'à exhumer des textes authentiques d'Apollinaire, qui, lui-même, réclamait la propriété de ces écrits -.

Il n'eût pas fallu, croyons-nous, déployer une érudition si minutieuse et si tardive si on avait recouru aux registres de la chancellerie ; mais pour une raison que nous ne connaissons pas, les piè ces nécessaires étaient égarées ou détruites. En effet, les lettres pontifica les étaient conservées et transcrites dans les registres, chac une d'el les pourvue de son numéro d'ordre ainsi que Maassen la pu constater dans quelques manuscrits d'anciennes collections canoniques, où ces annotations margina les sont déjà employées pour les lettres d'Innocent I« ''' (402-417)'. Ainsi donc, dés lors il existait des regesla des lettres pontifica les distribuées par tomes avec une numérotation par piè ces ; en sorte qu'une recherche y était chose aisée et rapide. Et ce n'était pas alors une innovation, puis que saint Jérôme pouvait écrire à Uufin : Si a me ficlam epislolam suspicaris, cur eam in romance Ecclcsiœ charlario non rcqiiiris • ? et il s'agissait d'une lettre du pape Anastase I »' (400-401). Après ces papes, l'usage s'était maintenu de tenudes rcgcsla. Nous savons, à n'en pouvoir douter, que l'on tenait ceux des papes Zosime (417-418) et Celestin L' (422-132) ^ On avait adopté une coutume de la chancellerie impériale d'après laquelle toute lettre du prince — ou du pape — dont on faisait plusieurs expéditions à différents destinataires, était transcrite dans les regesla une fois seulement, mais on faisait mention des noms de tous ceux qui avaient reçu copie, c'est ce qu'indiquait, en termes de chancellerie, la formule a pari qui se lit sur deux lettres de Zosime ». L'ne lettre du pape Celestin touchant l'hérésie de Xestorius, que nous possédons en latin, tirée des regesla avec cette mention : per Orienlern episcopis a pari, se retrouve traduite en grec dans les actes du concile d'Éphése, d'après l'exemplaire envoyé à Jean d'Antioche '.

4° De saint Léon à sainl Grégoire (4iû-604). — Dès le pontificat de Léon le Grand (440-461), le style des lettres expédiées par la chancellerie pontificale fut assujetti à certaines règ les qui se sont maintenues jusqu'au temps de Grégoire I« (590-604). C'est un agencement euphoni que de mots, fondé sur la quantité et emprunté à des règ les plus anciennes, dont on voit déjà l'application un siècle auparavant, dans les lettres de Symma que. Les règ les de cette prose métri que disparurent et s'oublièrent dès le début du vu » siècle. Le formulaire de la chancellerie romaine, connu sous le nom de Liber diurnus, dont la rédaction remonte au vii« siècle, n'en conserve aucun vestige '. Sous le pontificat de Grégoire le Grand, le formulaire avait acquis assez de fixité pour que les clercs, chargés de l'enregistrement, aient pu remplacer parfois dans les registres la transcription intégrale de certains passages par les mots : secundum morem ou de more solito. C'est dans ces lettres, d'autre part, que l'on voit apparaître, au moins en germe, beaucoup des formu les qui, développées et fixées plus tard, se retrouveront dans les bul les « .Les compilateurs qui,auvii« et au viii » siècle, composeront le Liber diurnas puiseront, en effet, à pleines mains dans les registres grégoriens« .

A la période intermédiaire entre les deux célèbres pontificats appartiennent d'insignes documents historiques relatifs au concile de Chalcédoine, au schisme de Dioscore sous Boniface II en 510, à la controverse résolue par Jean II, en 534, relative au de uno ex Trinitate passa et conservée dans un manuscrit de Novare, d'après les actes authentiques et les originaux conservés au scrinium apostolique. Cette copie fut nécessairement faite avant l'année 535 où, sur l'ordre du pape Agapet, l'original fut retiré des archives pontificales et brûlé publiquement*. L'auteur du manuscrit de Novare pourrait être Denys le Petit, un habitué de la chancellerie pontificale où il mit à profit pour des traductions sa science, alors rare, du latin et du grec. Nous allons le retrouver dans un instant ; mais auparavant, remarquons que l'œuvre de Denys, dans les archives pontificales, se rattache à un ordre de préoccupations qu'il avait dû partager avant son voyage à Rome. Il existe un certain nombre d'anciennes collections canoniques ; telle remonte à Hormisdas, comme le ms. Vatican 199T ; au pape Vigile, comme le ms. Paris 12097 (= Corbeiensis) et le Paris 1857 (= Colbertinus) qui ne dépasse pas l'époque de Symmaque, comme le ms. de Saint-Paul en Carinthie ', le Quesnellianus ; toutes collections formées loin de Rome. C'est qu'à Rome on avait sous la main les originaux, au delà des monts on recueillait de son mieux les diplômes parvenus de l'archive pontificale aux Églises locales et ces répertoires se ressentent des conditions défavorables dans lesquelles ils ont été formés. A Rome, à la même époque, on avait aussi des collections, des canonistes et des controverses, mais avec plus d'ordre, plus de compétence et plus de matériaux.

Sur ces entrefaites arriva Denys le Petit qui s'employa d'abord à des traductions. Bientôt les évêques Étienne et Pétrone dirigèrent son activité vers les canons ecclésiastiques et Denys, pour leur complaire, entreprit une collection de canons. Plus tard, Julien, prêtre du titre de Saint-Anastase, élève du pape Gélase, lui inspira son œuvre capitale, une collection des décrétales des papes, accompagnée de toute la série précédente avec les canons apostoliques, les canons de Sardique et ceux du concile d'Afrique de 419.

Denys avait dû, par ses amis, avoir accès à l'archive pontificale', pour y puiser un recueil choisi de quarante lettres des papes Sirice, Innocent, Zosime, Boniface, Célestin, Gélase et Anastase. Autant ce recueil est précieux par la sincérité des documents, autant il est difficile d'expliquer pour quoi il se réduit à quarante lettres, parmi quatre cent soixante que nous connaissons ; et pourtant Denys assure qu'il a mis le plus grand soin à recueillir ce qu'il nous donne. On peut l'en croire ; il s'était fait la main dans les collections destinées à Pétrone, et à Étienne de Salone ; cependant son nouveau recueil fut mal reçu et le pape Hormisdas, pour couper court aux réclamations, commanda à Denys une quatrième collection '. Enfin, Denys aura dû profiter de son accès aux archives pontificales pour former une cinquième collection, celle du ms. de Novare qui contient les pièces capitales contre Nestorius.

On a encore été tenté d'attribuer à Denys le Petit un autre travail accompli au cours de son exploration des archives pontificales et qu'Anastase le bibliothécaire décrit ainsi : Nolandum, quod nonnulla quae latine fuerunt edita, latinitas funditus mole oblivionis obruta deplorasset, nisi ex Graecorum fonte librorum hae hausla sitibundo pectore resumpsisset, sicut epistolam beati papae Felicis in Petrum sententiam proferentem Antiocheni damnationis ', mais Fr. Maassen a montré que ce passage vise un fait plus ancien et une seule lettre, de Félix III à Pierre le Foulon ».

Le meilleur de l'œuvre du moine Denys c'était sa compilation canonique dont la vogue fut générale et durable. Il avait tracé un modèle longtemps suivi. Même à Rome, dans l'encombrement chaotique croissant des documents originaux et complets, on appréciait ces collections partielles, sur un sujet spécial, formant des dossiers maniables et portatifs. En ce genre, le ms. de Novare était un modèle du genre, et l'exemple donné parait avoir été suivi '. L'auteur de la collectio Avellana (milieu du VIe) appartenait à la chancellerie apostolique et puisait au scrinium à pleines mains, parfois il se contentait d'y renvoyer le lecteur : Gesta in causa Abundantii episcopi Trajanopolitani in scrinio habemus ' ? Heureuses gens !

La chancellerie pontificale du VIe avait d'autres travaux à poursuivre. Le pape Gélase avait ordonné la rédaction du polyptyque des biens et cens de l'Église romaine. On développa évidemment dans la suite, à mesure de l'extension du patrimoine, le recueil primitif, mais on ne le délaissa pas et, sous le pontificat de saint Grégoire, on s'employa à dresser la liste des pensions à payer omnibus ordinibus ecclesiasticis vel palatinis, monasteriis, ecclesiis, coemeteriis, diaconiis, xenodochiis urbanis vel suburbanis. Il est assez probable qu'on avait développé le type, mais sans altérer le plan ; ainsi le polyptyque grégorien reproduisait le polyptyque gélasien et c'était celui-ci qui continuait pendant des siècles à faire bon usage, jusqu'à ce que Jean Diacre écrivait au IXe : Extat usque hodie, in sacratissimo Lateranensis palatii scrinio, huius (Gregori) confectum temporibus cum pia providende volumen, in quo communes sexus cunctarum aetatum ac professionum nomina tam Romae quam per suburbana civitatesque vicinas, necnon longinquas maritimas urbes degentium, eum suis cognominibus, temporibus et remunerationibus continentur ». Cette administration du patrimoine pontifical obligeait la chancellerie non seulement à tenir état des propriétés, mais à se mettre en rapport avec les administrateurs. Les biens étaient placés sous la responsabilité de représentants officiels qui, après avoir déposé un cautionnement, recevaient a scrinio breve patrimonii, contenant la description des biens-fonds à eux confiés« . Les biens qui n'étaient pas affermés de la sorte étaient attribués à des basiliques et à des églises urbaines dont les préposés, prêtres ou diacres, étaient chargés au point de vue économique ; au cas où un bien quelconque sortait du patrimoine de l'Église romaine pour entrer dans le patrimoine privé d'une basilique ou d'une église, on procédait à sa radiation sur les registres du polyptyque et on l'inscrivait sur les registres particuliers de cette basilique ou de cette église ».

La rédaction et la mise à jour du polyptyque général de l'Église romaine, les brevia relatifs à chaque patrimoine, les cautionnements des administrateurs, leurs rapports, ont suffi à occuper un bureau des archives, distinct en tout cas du bureau des actes et de la correspondance pontificale relative aux gouvernements et aux affaires des diverses Églises.

Le Liber pontificalis mentionne fréquemment les dons faits aux églises, les uns faits au moment de la fondation, les autres plus tard, alors que le culte était déjà célébré. Ces dernières n'offrent ni ordre ni uniformité : le choix y est évidemment déterminé par les besoins accidentels de l'église ou par les préférences et les ressources du donateur. Les donations faites au moment de la fondation offrent des particularités notables et qui ne se retrouvent plus postérieurement. Elles se rencontrent dans la vie des papes Silvestre, Marc, Damase, Innocent, Boniface, Célestin et Sixte III qui appartiennent tous au IVe ou à la première moitié du Ve. Toutes ces donations, au nombre de dix-neuf, sont faites aux églises suivantes : la basilique Constantinienne, — le baptistère Constantinien. — Saint-Pierre, — Saint-Paul, — la basilique Sessorienne, — Sainte-Agnès, — Saint-Laurent, — Saint-Pierre-et Marcellin, — l'église d'Ostie, — l'église d'Albano, — l'église de Capoue, — l'église de Caples, — le titulus Equitii ou Silvestri, — le titulus Marci, — le titulus Damasi, — le titulus Vestiarii, — l'oratoire de Sainte-Félicité, — la basilique de Sainte-Marie, — la basilique de Saint-Laurent. Pour chacune de ces églises, on trouve régulièrement deux catalogues, l'un de vases liturgiques et lampadaires, l'autre de biens immobiliers affectés à l'entretien du luminaire '. Le premier catalogue présente toujours les mêmes objets - et généralement énumérés dans le même ordre, les différences ne concernent que le nombre des pièces, leur poids et leur richesse. Le second énumère le revenu des fonds de terre, maisons, édifices divers spécialement affectés à l'entretien du luminaire. Les ressources ainsi cataloguées avec une minutieuse description ne peuvent être connues par la tradition, pas plus que par la notoriété publique, mais seulement par des documents écrits. Parmi ceux-ci nous devons écarter les inscriptions. Les basiliques de Saint-Pierre, de Saint-Paul, des Saints-Jean-et-Paul, de Sainte-Suzanne possèdent encore des chartes gravées sur marbre ou sur bronze, mentionnant des donations. « Mais, d'abord, aucune de ces quatre inscriptions les plus anciennes que l'on connaisse, ne remonte au temps où le Liber pontificalis a été écrit ; ensuite il semble que l'usage de l'épigraphie, pour des pièces de ce genre, ne soit pas primitif ^ Ceci, sans doute, n'exclut pas absolument la possibilité qu'il y ait eu à Rome, dès le commencement du VIe, des inscriptions de ce genre, d'où l'auteur du Liber pontificalis aurait pu tirer ses informations. Mais on a pu constater, en divers passages, qu'il ne parait pas avoir accordé une grande attention aux inscriptions, même les plus monumentales et les plus solennelles. Il est donc peu probable que les renseignements qu'il nous donne sur les dotations immobilières soient le fruit de recherches épigraphiques. Celles-ci, du reste, ne lui auraient rien ou presque rien fourni pour ses énumérations d'objets mobiliers. Ce qui est plus probable et même certain, c'est qu'il aura tiré toutes ces indications de documents d'archives, de chartes de fondation et de donation où se trouvaient indiqués à la fois les biens-fonds et le mobilier liturgique *.

Il est difficile de croire qu'il n'y ait pas eu dans les bureaux du siège apostolique, un registre des ordinations : ces actes étaient trop importants pour que l'on ne cherchât point à en garder souvenir par une écriture officielle ^. Comment et par qui était tenu ce registre, nous n'en savons rien. « Du reste, il n'est guère probable que ce registre, s'il existait, remontât bien haut ; la série des lettres pontificales provenant des archives du Saint-Siège commence assez tard ; on n'est nullement autorisé à affirmer que des documents aussi précieux aient été conservés avec moins de succès que les procès-verbaux d'ordination'. » Un texte un peu obscur a été quelquefois interprété comme s'il y était question des ordinations. On lit dans la correspondance de saint Grégoire : De ordinationibus vero apostolicae sedis pontificum, utrum posset beatissimum Hormisdam aliqua sui addita, vestra charitas requirit. Sed utque ad Vigilii papae tempora exposui, ordinaliunes praesulum esse cognoseas '. D'après M. Duchesne, ce texte se rapporterait à une catégorie de décrets pontificaux qui auraient été l'objet d'une publication spéciale. On ne voit pas, en effet, s'il s'agissait des lettres pontificales en général ou de leurs registres, pour quoi Grégoire aurait parlé d'une prolongation arrêtée à Vigile. On a beaucoup de lettres et de fragments de registres postérieurs à ce pape ; même s'il s'agissait des ordinations, ce qui paraît inadmissible, il n'y aurait pas eu lieu d'indiquer ce terme '.

5° Saint Grégoire le Grand. — Jusqu'ici nous n'avons relevé que des fragments plus ou moins dispersés, plus ou moins remaniés, des registres transcrits dans des collections postérieures. Avec saint Grégoire Ier (590-602), les fragments de registres s'offrent à nous assez nombreux et assez étendus pour autoriser une ingénieuse tentative de restitution'. Un texte célèbre de Jean Diacre, biographe de saint Grégoire, mentionnait toi charieios libros epistolarum ejusdem Patris, quoi annos et assurait que ces registres s'étaient conservés au moins jusqu'au IXe'. Il appartenait à M. Paul Ewald d'entreprendre la reconstitution de ce registre pontifical, spécimen de ce qui se faisait dans le bureau le plus important de la chancellerie« . « Nul mieux que lui n'était préparé à dépouiller cette vaste correspondance, dont il a confronté par toute l'Europe 93 manuscrits et 87 éditions. Le premier, il a reconnu trois familles de manuscrits dont les plus anciens montent jusqu'au VIIIe ; un premier groupe provient des deux volumes que fit extraire Hadrien Ier du registre original en papyrus, alors déposé aux archives du Latran. Ces parchemins copiés, plus facilement communicables au public, sont comme une première édition comprenant environ 150 lettres. Une autre édition plus portative de 200 lettres donna lieu à un second groupe de manuscrits. Paul Diacre, à la même époque, provoqué par son ami, Adalhard de Corbie, lui envoya un recueil de 53 lettres, différentes des précédentes, nouveau noyau d'une troisième série de manuscrits, parfois combinés avec ceux du second groupe. C'est sur cette triple base que M. Ewald conçut le projet hardi de reconstruire le grand registre original en papyrus. Ce que nous possédons n'est qu'un extrait ; chaque famille de manuscrits en porte la preuve en son titre : ex registro. Certains manuscrits d'origine normande ajoutent des lettres avec la mention de superioribus indictionibus desiderantur, ce qui est plus décisif. Saint Grégoire lui-même mentionne expressément 77 lettres dont il faut regretter la perte '.

« Mais, outre les lettres émanées du Saint-Siège, ce registre, sans aucun doute, contenait, comme documents inséparables, les pièces auxquelles répondait la chancellerie romaine, et qui constituaient le dossier des consultations et des litiges soumis au tribunal suprême. La réponse ou la sentence le plus souvent mentionne la réception de ces lettres d'appel et parfois les déclare annexées à la missive pontificale ^ Et si ces documents font défaut, on les réclame, pour les enregistrer aux scrinia'. On vérifie sévèrement les instances, pour voir si elles sont en désaccord avec les enquêtes reçues et conservées. Grégoire, régisseur scrupuleux de tout le patrimoine, surveille toutes les administrations temporelles. Il veut que même les livres de compte soient en partie double, pour être déposés à la fois aux archives épiscopales et pontificales '. Les lettres privées, même celles de pieuses dames ^, ne sont point négligées, bien que, pour y répondre, le pape, fatigué et souffrant, doive les chercher longtemps ». Enfin, même dans l'édition d'Hadrien !« ■, évidemment choisie et réservée aux seules lettres de Grégoire, plusieurs pièces étrangères reparaissent dans les divers exemplaires '..\insi, le registre original ne se composait pas seulement des volumes en papyrus correspondant aux quatorze indictions du pontificat. Si on veut le reconstituer, il faut tenir compte de l'accessoire non moins considérable des correspondants et des ayants-cause '. » On ne peut mieux se faire une idée de tout ce qui arrivait à la chancellerie que par la liste suivante qui ne renferme, cependant, que les documents transmis par écrit ; on omet les très nombreuses instances, même venues de personnes éloignées, (jui ont pu être présentées de vive voix par des intermédiaires sous ces diverses désignations : insinuatio, petilio, querelos, suggestio, etc. On pourra ainsi entrevoir quelque chose de ce que présentait dans son ensemble, parmi les papyrus du Latran, le grand registre de la correspondance pontificale '.

Registre, Livre I.

1 Scripta Justini praetoris Siciliœ (epist. il).

2 Narsœ scriptum de solitudine et de fratribus(ep. vi).

3 Anastasii Antiocheni usi.ylr.a ;; (ep. vu).

4 Bacaudîe Xenodochi testamentum (ep. ix).

5 Clementinre patricire epistola (ep. xi).

6 Gesta synodi Salonitanse, a Natali episcopo missa (ep. XIX).

7 Honorât ! scripta simul missa (ep. xx). S Nova Natalis scripta (ep..\xi).

9 Nonnosi petitio (ep. xxii).

10 Scripta Anastasii Antiocheni (ep. xxvi).

11 Anastasii Corinthi vota (cp. xxvii).

16 Symmachi defcnsoris scriptum (ep. lu).

17 Epistola Severi episcopi (ep. Lvii).

18 Ariminensium relationis textus (ep. LViii).

19 Episcoporum Numidiîe relatio (ep. lxxvii).

20 Laurentii Mediolanensis scripta (ep. LXXxii).

21 Januarii Caralitani scripta (ep. LX-Xxiii).

22 Felicissimi et Vincentii diaconor. petitio adnexa (ep. Lxxxiv).

Livre II.

23 Velocis militum raagistri epistola (ep. m).

24 Januarii subdiaconi petitio subdita (ep. v).

25 Xeapolitanoriiin relatio (ep. ix ).

26 Pelagii III epist. de Honorato ad NatiUcm Salonit.

(ep. xviii, XIX, XX).

27 Episcopor. Illyriei relatio de Joanne epise. Primœ Justinianse (ep. xxn, xxni, xxxm).

28 Rusticianae patrieiae epistola (ep. xxvii).

29 Maurili et Vitaliani militise magistror. epistola ep. xxix).

30 Ariulphi Longobardi epistola (ep.xxx).

31 Relatio.\ntonini defensoris de legatis recuperan d's (ep. xx.xii).

32 Relalio de obitu epi. Crotoniensis (ep. xxxviii).

33 Joannis Ravennatis inulta scripta (ep. XLVI).

34 Dominici Carthaginiensis epistula (ep. XLVii).

35 Episcopor. scripta de tribus capitulis (ep. Li).

36 Pelagii liber transmissus (ep. Li).

37 Natalis Salonitani scripta (ep. lu).

38 * Liciiiiani Carthaginiensis epistula (ep. Liv).

39 Relatio de scclere in episc. Paulum commisse (ep. il).

40.Joannis abbatis relatio (ep. m).

41 Acta de Joanne Larissaeo et altero Joanne leeta (ep. vi-vii).

42 Hadriani episc. Thebani capitula (ep. vi-vii).

43 Decretum eleetionis Florentii in episc. Neapolit.

(ep. XV).

44 Relatio cleri et popidi Terracinensis (ep. xiii).

45 Epistola cleri Mediolanensis (ep. x.xix, xxx, xxxi).

46 Testanientum Joannis romani presbyteri(ep. xxxvii).

47 Scripta episcoporum Corinthiorum (ep. xxxix).

48 Gesta et décréta de Joanne Calliopolitauo (ep. xlvi).

49 Cleri Salonitani scripta (ep. xlviû.

50 Columbi episcopi scripta (ep. xlviii).

51 Adeodati episc. in Nuniidia scripta (ep. xlix).

52 De Paulo episc. pagince rationum in scriniis Romano et Lilybetano deponendie (ep. l).

53 * Joannis Ravennatis in scrinio servata (ep. LVir, 1. VI, ep. x.xxiv).

54 Litterœ Italicre patriciœ (ep. Lx).

55 Fortunati Xeapolitani scripta (ep. LX-i).

56 Eutychii Tyndaritani scripta (ep. lxii).

57 Gratiosœ abbatissae petitio subdita (ep. lxiii).

58 Juliani.\p0stata3 lex adversus monachos (ep. Lxvi).

59 Domitiani Melitinae metropolit. scripta (ep. Lxviii).

Livre IV.

60 Constantii Mediolanensis scripta (ep. i).

61 Ejusdem aliud scriptum (ep. 11).

62 SardorumlitteraîcriniiiiantesEpiphaniuin(ep. xxvii).

Livre V.

68Rclatio Thcodosiœ religiosse feminîe (ep. ii).

69 Epistola Venantii Lunensis (ep. m).

70 Consultatio Constantii Mediolanensis (ep. iv). 71-72 Duplex epist. Dominici Carthaginensis (ep. v).

73 Scriptum Joannis Ravennatis (ep. xv ).

74 Mandata Sabiniano apocrisiario Constantinopol. scripta (ep. xv).

75 Scripta Datiani (al. Domitiani) metropolitœ (ep. xvi).

76 Epistola Cypriani (ep. xviil.

77 Scripta Joannis Constantinopolitani (ep. xviii).

78 Epistola nobilium Syracusanorum (ep. xxii).

79 Theodosii abbatis petitio subne.xa (ep. xxxvii).

80 Scripta Eliïe abbatis (ep. xxxviii ).

81 Epistola Anastasii.\ntiocheni (ep. xxxix).

82 S. Ignatiispuriaeepistulïeiam latine vers3e(ep.xxxix).

83 Mauricii imperatoris jussiones (ep. xj.).

84 Scripta Sebastiani Sirmiensis (ep. xlii).

85 Responsalium relatio (ep. XLVii). SBEpistoliE Virgilii Arelatensis (ep. Lin). S7 Childeberti régis epistula (ep. lv ).

88 Epistula Jo innis (llorinthii (ep : Lvii ».

89 Epistula epis ?oporum Helladis (ep. Lviii).

Livre VI.

90 Scripta episcoporum Epiri (ep. vin).

(ep. xn).

92 Gesta Joannis presb. synodica (ep. xv, xvi, xvii).

93 Epistolae Dominici.\fricani (ep. xix).

94 Mariniani Ravennatensis scripta (ep. xxiv-xxi.\).

95 Colunibi episcopi scripta (ep. x.xxvii).

96 Epist. Venantii patricii ex-monachi (ep..XLiii).

97 Leontii Ariminensis (ep. xlv t.

98 Epistulïe Rrunechildis reginîe (ep. L ).

99 Litterœ dominici Carthaginensis (ep. Lxiv).

100 Libellus fidei ab Athanasio porrectus (ep. i.xvi).

Livre VIL 101 Epistula Columbi episcopi (ep. ii).

102 Epistula ; Cyriaci Constantinopolitani (ep. iv).

103 Scripta trium episcoporimi (ep. vu i.

104 Scripta Stepliani episcopi (ep. vni).

105 Relatio de obitu Bacaudœ (ep. xvi).

106 Supplicatio Castorii data scriptis (ep. xix, xx, xxi).

107 Gregoria ; cubiculariœ apud Augustam scripta (ep. XXV).

108 Epistula Anastasii Antiocheni (ep..xxvii).

109 Scripta Andreae (ep. xxix).

110 Narsœ scripta (ep. x.xx).

111 Scripta Cyriaci Constantinopolitani (ep. x.xxi).

112 Joannis jejunatoris epist. et gesta adversus Isauros (ep. xx.xiv).

113 Scripta Eulogii (ep. xxxiv).

114Dynamii et.\urclia> in Galliis scripta (ep. xx.xvi). epistula (ep. xx.xviii.

116 Epistula Eulogii Alexandrini (ep. XD.

117 Epistula Mariniani (ep. xlii). llSClaudii secretie litterae (ep. XLV).

Livre VIII.

134 Anastasii Antiocheni scripta (ep. xLix).

135 Secundini inclusi scripta (ep. xlix).

130 Constantii Mediolanensis scripta et capitulare (ep. lui).

137 Epistula Martini Scholastici (ep. lviii).

138 * Recaredi epistula (ep. lxi).

139 Joannis Syracusani epistula (ep. LXiii ).

140 Valerii notarii Firmani petitio, subdita(ep.LXX,Lx.xi).

141 Eulogii Alexandrini scripta (ep. lxxviii).

142 Januariïe petitoria suggestio, subdita (ep. Lxxxiv).

143 Capitula Neapolitanorum (ep. crv).

144 Syagrii et Gregorii litterae mutuse (ep. cvi, cvm).

145 Childeberti régis scriptum de condendo monasterîo.\relatensi (ep. cxi).

146 Leandri epistula (ep. cxxi).

147 Epistula Donelli erogatoris (ep. cxxiv).

148 Epistula ; M.ariniani episc. (ep. cx.xv). 149 'Epistula S. Columbani (ep. cxxvii).

Livre IX.

150 Dlrecta relatio de obitu Paulini Taurinensis (ep.xviil.

151 Joannis Italiae praepositi scriptum (ep. xxi).

152 Fortunati Xeapolitani excusationes (ep. xxv).

153 Graece scripta ; Zittani epistulae (ep. xxvii).

154 Lectae Constantii Mediolanensis epistulae (ep..x.xix).

155 Transmissa gesta de Maximiano (ep..xxix). 156Suscepta Secundini scripta (ep. xxxiiii.

157 Transmissa.\ufridi scripta (ep. xxxiv).

158 Suscepta Eulogii suavissima scripta (ep. xxxv).

159 Olim recepta Anatolii epistula de Agnoitis(ep. x.x.xv).

160 Epistulae Maximi Salonitani (ep..xx.xvi i.

161 Innocentii.\fricie praefecti epistula (ep..xxxvn).

162 Epistula Dominici Carthaginensis (ep. xxxviii).

163 Venantii Lunensis scripta (ep. XLiii).

164 Agrippini et Servandi petitio. subjecta (ep. xlh').

165 Scripta ab Ecclesio Clusino (ep. xlv).

166 Epistula illustris Adeodatfe (ep. xlix).

167 Testificatio epistularum Domitiani (ep. l).

168 Libertini cautio et exemplar (ep. li).

169 Scripta.\mandini domestici (ep. lu).

170 Transmissa Mauricii imperatoris jussio, olim in Constantlnopolit. per Gregorium recepta pro Neapolitanis (ep. Lin).

171 Scripta Neapolitanorum (ep. lxii).

172 Adeodatae petitio subdita (ep. lxvi).

Livre X.

173 Epistula Joannis abbatis in monte Sina (ep. i).

174 Palladii de monte Sina, suscepta (ep. il).

175 Suscepta Mariniani scripta (ep. vi).

176 Litterae Sereni.Massiliensis (ep. xiii). 177-178 Augustini epistulae a Britannia (ep. xxviii).

179 Indiculus erogationum et eleemosinarum (ep. x.xxiv).

180 Scripta Barbara ; et.\ntoninae (ep. xxxv).

181 Suscepta Joannis Syracusani scripta (ep. xx.xvi).

182 Venantii epistula (ep. xxxvi).

183 Epistula Fausti Syracusani (ep. xli-xlii).

184 Epistula Pétri Vicedomini (ep. xliii).

185 Suscepta Rusticianae Patriciœ scripta (ep. xliv).

186 Epistula lecta Isaacii Hierosolymitani (ep. xlvi).

187 Anatolii Constantinopolitani scriptum (ep. XLVii).

189 Epistula ; Etherii Lugdunensis (ep. LVI).

Livre XIII.

205 Brunichilde reginae litterœ (ep. vi, viii, ix, x).

206 Regum Francorum capitulare (ep. vi, viii, ix, X).

207 Theodorici regis scripta (ep. vii, viii, ix, x).

208 Directa relatio de obitu Victoris Panorraitani (ep. xiii).

209 Capitulare Joannis episcopi (ep. xvii).

210 Lecta Juliani Scripta (ep. xix).

211 Epistula Paschalis et Consolantia ; (ep. xxi).

212 Epistulae Philippi presbyteri (ep. xxix).

213 Cillanis ducis litterae (ep. xxxiii).

214 Bonifacii scripta ex Constantinopolit. (ep. XLii).

215 Epiphanii diaconi epist. ad Alexandrum et Isidorum Eulogii intuitu (ep. xlii).

216 Scripta Joannis Panormitani (ep. XLiii).

217 Ejusdem capitula (ep. xLiv).

218 Sententia Joannis defensoris in Hispania (ep. XLv).

219-220 Leges imperiales. Petitio et gesta Januarii (ep. XLV).

Livre XIV.

221 Epistula Vitalis defensoris (ep. il).

222 Joannis Panormitani petitio, subdita (ep. m).

223 Epistulae Alcisonis Corcyræi episc. (ep. vi-viii).

224 Theodelindae scripta (ep. xii).

225 Scripta Joannis et capitulare (ep. xiii).

226 Felicis Messanensis (op. xvi).

Le registre original fut écrit en pleines onciales romaines.

Pendant les quatorze années de son pontificat, presque jour par jour, saint Grégoire apparaît écrivant et faisant appel aux services de sa chancellerie. Car ce ne sont pas seulement les lettres qu'il fait expédier, le polyptyque gelasien qu'il fait rajeunir, mais encore il fait collationner les manuscrits romains avec ceux de Constantinople afin de s'assurer de l'inexactitude des transcriptions pour tout ce qui concerne le concile d'Éphèse, le résultat est, d'ailleurs, tout à l'honneur des manuscrits romains quæ ab antiquitate servata in scriniis habebantur, lesquels emportaient en sincérité. Romani autem codices multo veriores sunt Græcis, quia nos, vestra sicut non acumina, ita nec iniposturas habemus. Au scrinium le pape imposait en outre de garder copie de ses homélies, afin qu'on pût les consulter à loisir : retineri in scrinio sanctæ Ecclesiæ... ut (omnes) hic inveniantur in his, quæ certificata sunt, certiores fiant. Le scrinium et la bibliotheca, sous la direction du primicier des notaires étaient alors logés au Latran. Les formules du vi siècle, insérées dans le Liber diurnus montrent qu'on ne sépare pas alors l'archivum sanctæ Romanæ Ecclesiæ et le sacrum Lateranense scrinium.

À cette date du vi siècle commençant, la chancellerie pontificale a pris une importance et acquis des traditions et des habitudes de régularité qui n'excluent aucunement une amélioration progressive que nous pouvons ressaisir dans quelques détails, par exemple : la date. Toutes les lettres apostoliques des quatre premiers siècles nous sont parvenues sans date, soit qu'elles en aient toujours été dépourvues, soit plutôt que les copistes aient négligé de les reproduire. C'est au pape saint Sirice que remontent les plus anciennes lettres datées ; et elles le sont, suivant l'usage romain, de l'année des consuls. À la fin du v siècle, on rencontre, mais très exceptionnellement encore, le signe de l'indiction. Au milieu du vi siècle, à la suite d'un voyage du pape Vigile à Constantinople, on voit apparaître à la date l'année de l'empire ; à partir de saint Grégoire, c'est une formule admise.

Dans les plus anciennes lettres des papes, la suscription, lors que les copistes l'ont conservée, est fréquemment placée après l'adresse. Le pape s'intitule généralement episcopus, parfois papa, et parfois il exprime son titre par une périphrase. Grégoire I introduit une formule nouvelle dans le protocole ; il emploie pour la première fois l'expression episcopus, servus servorum Dei, et, peu à peu, cette formule s'impose et reparaît dans toutes les lettres de ses successeurs ; elle est déjà fréquente au vii siècle ; au viii, son absence est devenue exceptionnelle et elle est de règle absolue à partir du ix siècle.

De la plupart des huit cents lettres de Grégoire, on pourrait, écrit le cardinal Pitra, détacher la série de presque toutes les formules qui, après lui, reparaissent dans les bulles, soit pour l'intitulé, soit pour la salutation, soit pour l'exorde, soit pour l'énoncé du fait, soit pour la déduction des motifs de la sentence, soit pour le dispositif, soit pour la commination, soit pour la conclusion, soit pour la date, soit pour la souscription finale. Il suffirait, pour s'en rendre un compte sommaire, de dépouiller rapidement les cent lettres qui, selon l'édition des bénédictins de Saint-Maur, ont passé plus ou moins complètement au Décret de Gratien, dont la dernière édition offre cent quatre-vingt-six lettres, fournissant au Décret deux cent soixante-cinq textes, lesquels ont eu force de loi avant et après Gratien. Le savant éditeur du Liber diurnus n'a pas hésité à dire que le tiers de ce formulaire était tiré du registre du pape Grégoire. La proportion se maintient dans les divers canonistes du genre de Gratien.

Le style de la chancellerie pontificale, relativement supérieur aux écrits de la même époque, conserve jusqu'au temps de la plus grande décadence, une gravité et une noblesse qui rappellent les bonnes traditions du passé. C'est surtout à saint Grégoire qu'on doit cette persévérante dignité et cette distinction de race. Sous le flot des affaires et sous le poids des infirmités, il demeure toujours le préteur disert et mesuré, l'apocrisiaire sentencieux.

La continuité et l'influence du registre ressortent surtout de la reproduction des mêmes formules. Il y aurait un livre à faire, aussi curieux qu'important, sur les protocoles grégoriens et leur long voyage à travers les vicissitudes de la chancellerie apostolique. En voici un exemple entre bien d'autres. Les privilèges accordés aux monastères d'Autun contiennent une formule d'excommunication contre tout roi, prêtre, juge, etc., violateur du privilège ; or, cette formule a été adoptée dans les mêmes termes, durant plus de cinq cents ans, pour la plupart des privilèges monastiques : Si quis vero regum, sacerdotum, judicum, personarum quæque sæcularium, hanc constitutionis nostræ paginam agnoscens, contra eam venire tentaverit, potestatis honorisque sui dignitate careat, reumque se divino judicio existere de perpetrala iniquitate cognoscat, et nisi vel ea quæ ab illo maius ablata sunt restituerit, vel dignam pœnitentiam illicite acta deffecerit, a sacratissimo corpore ac sanguine Dei et domini nostri redemptoris Jesu Christi alienus fiat, et in æterno examine districtæ ultioni subjaceat.

Grégoire avait vu, à Constantinople, les notaires et les greffiers (scrinarii) rangés devant l'empereur ou le préfet du prétoire pour recueillir les termes de la sentence, les communiquer aux parties et en surveiller l'exécution. Il nous affirme plus d'une fois que, devant lui, les notaires ont écrit sous sa dictée, qu'il a relu leur texte, et que la plupart de ses lettres sont portées par ces fonctionnaires. Il avait vu, au Palais sacré, soit V Auditorium public, où les parties étaient admises à présenter par écrit leur instance et à défendre leurs droits, soit V Auditorium secret, quand l'empereur délibérait à huis clos avec son conseil. C'est ainsi qu'il y aura à Rome les consistoires secrets et publics. La sentence rendue, l'empereur signait en cinabre, après lui signaient les témoins. Grégoire a soin de noter qu'il a souscrit de sa main une lettre avec témoin, pour sceau d'authenticité. Il avait vu, dans la basilique théodosienne, les différents scrinia où l'on déposait les actes publics, l'armoire des lettres émanées du prince (scrinium epistularum), l'armoire des protocoles et des enquêtes (scrinium libellorum et cognitionum), l'armoire réservée (scrinium memoriae, id est gestorum et arcanorum imperii), l'armoire des lois et constitutions (scrinium legis dispositionis, id est pragmaticarum sanctionum sive constitutionum generalium). Ainsi le palais du Latran possédera, nous l'avons vu, ses polyptyques et ses archives diverses et toutes les lettres y seront classées dans le »Registre« .

Grégoire a vu à Constantinople les onze collèges destinés à régler toutes les branches d'administration et remarqué le collège des notarii fondé par Auguste sur le conseil de Mécène, présidé par le magister scriniorum et composé des subalternes, proxinius scriniorum, etc., intimes assesseurs et conseillers du prince. Ainsi Rome aura, outre les écoles des défenseurs, des régionnaires, des sous-diacres, des chantres, etc., la schola ou collège des notaires. Le chef était primicerius, après lui venait le secundicerius ; tous prêtaient, avant d'entrer en charge, serment sur la tombe de saint Pierre. Nous ne pourrions poursuivre la comparaison de chaque office avec les charges pontificales sans parcourir la phalange innombrable des employés impériaux. Nous ne pouvons toutefois omettre une institution qui semble avoir été le plus puissant levier de cette administration : c'est le collège des defensores. Ils sont au nombre de sept, et placés sur le même rang que les sept diacres régionnaires. Non seulement ils administrent les vastes domaines du patrimoine de l'Église, mais ils font parvenir partout les ordres du pape, traitent avec les évêques, les convoquent devant eux, président les synodes et les tribunaux, distribuent même aux évêques les reproches et les censures, vérifient les comptes, les procès, les sentences, et rendent de tout un rapport sévère. Eux-mêmes, d'ailleurs, sont surveillés par les évêques, soumis à un appel, admonestés au besoin et réprimandés sévèrement.

Avant de quitter la chancellerie grégorienne, notons une particularité qui serait de nature à provoquer des confusions. Depuis le VIe au moins, les lettres pontificales furent scellées d'une bulle de plomb, et ce nom de bulle passa du sceau au document dont il garantissait l'authenticité, et dès le moyen âge on a, communément, donné le nom de bulles aux lettres pontificales scellées en plomb. Il est bon d'observer toutefois que cette appellation qui ne fut guère en vigueur avant le XIVe, n'a jamais été employée par la chancellerie pontificale.

Après le registre de saint Grégoire le Grand, nous ne retrouvons plus semblable aubaine jusqu'aux fragments, d'ailleurs considérables, des registres de Nicolas Ier et de Jean VIII. Les pontificats se succèdent rapides et stériles ; il est peu probable que l'heureuse découverte d'un manuscrit comparable à celui du British Muséum restitue de nouvelles séries de lettres ; l'active exploration des bibliothèques publiques rend cette chance de moins en moins probable. Tout ce que nous pouvons espérer, c'est de relever les témoignages de l'activité persistante de la chancellerie. Ainsi, des notes jointes à certaines lettres du pape Hormisdas (514-523), et l'indication, ajoutée à celles qui étaient adressées à ce pontife, du jour auquel elles étaient parvenues à Rome, indiquent également que les compilateurs les ont recueillies dans les archives romaines. Le ms. du British Muséum et la collection de Deusdedit ont démontré que les deux registres d'Honorius Ier (625-638) et de Grégoire II (715-731) étaient parvenus jusqu'au XIIe.

Une copie exécutée au XIe d'une partie du registre de Jean VIII (872-882) est conservée aux archives du Vatican. Les registres des papes Honorius, Zacharie, Hadrien Ier, Léon IV sont constatés par des mentions précises. On pouvait d'ailleurs en prendre communication sans trop de formalités et cette tendance débonnaire d'une administration à l'égard du public a pu nous valoir quelques fragments dispersés. En 730, Bède s'exprime ainsi à propos de la chancellerie : »Nothelmus (Britannus) Romam veniens, nonnullas ibi beati Gregorii papae et aliorum pontificum epistolas perscrutato ejusdem sanctae Ecclesiae Romanae scrinio permissu Gregorii pontificis itineri« . Le pape Zacharie, successeur de Grégoire III, ante scrinium Lateranense fecit porticum atque libreriam, parvas wncas atque cellarios... et super limen triclinium et canonicos aedes construxit, ubi et orbis terrarum descriptionem depinxit atque diversis versiculis ornavit ».

Il faut se résigner pendant cette période qui fait présager le moyen âge à ne recueillir que de rares indications. Un mot du pape Hadrien Ier, prononcé au concile romain de 745, nous apprend qu'on ne s'était pas départi de l'ancienne coutume de garder aux archives les ouvrages des hérétiques. Nous savons également que les cautions des évêques et des papes eux-mêmes, c'est-à-dire leurs professions de foi scriptae a notariis in scrinio (Lateranensi), deponebantur in sacratissima confessione beati Petri apostoli ad corpus ejus conservande : les procès-verbaux d'élection étaient également déposés dans le sacro scrinio Lateranensi ; enfin les donations royales, telles que le privilège d'Otton qui était plus une mise en tutelle qu'une donation.

De toutes les sources diplomatiques, celles qui proviennent de la cour romaine sont, certainement, de beaucoup les plus nombreuses. Le gouvernement spirituel de la chrétienté, si étroitement uni, au moyen âge surtout, à nombre d'affaires politiques et à tant d'intérêts privés a donné lieu, depuis les premiers siècles de l'Église, à une quantité immense de documents qui, du siège de la papauté, se sont dispersés dans tout l'univers et dont un très grand nombre se sont conservés. Si l'importance et le nombre des lettres des papes ne suffisaient pas à en faire placer l'étude diplomatique avant celle de toutes les autres chancelleries souveraines, elles mériteraient néanmoins ce rang à cause de la faveur dont les règles en usage à Rome ont été l'objet dans la chrétienté tout entière. Organisée très anciennement, la chancellerie pontificale ne tarda pas à adopter pour la rédaction et la disposition des lettres un ensemble de formules et de règles qui se développèrent, se précisèrent, se fixèrent, De en siècle. Le « style » de la cour romaine fut au moyen âge, on l'a dit, l'une des bases de l'enseignement du dictamen, et les actes pontificaux devinrent des modèles qu'imitèrent plus ou moins la plupart des chancelleries, laïques ou ecclésiastiques, autant à cause de la régularité et de la belle ordonnance de ces documents qu'en raison de l'autorité qui s'attachait naturellement à tout ce qui émanait du Saint-Siège.

Les plus anciennes lettres pontificales qui nous sont parvenues, celles des huit premiers siècles de l'Église, ne nous ont été conservées que par des copies ; les unes recueillies dans des compilations canoniques, d'autres dans des collections formées à l'aide de registres dont nous avons retrouvé un modèle typique sous le pontificat de Grégoire le Grand. La disparition des originaux a laissé subsister quelques sceaux qui les authentiquaient. La série est assez considérable par le nombre plus que par l'importance ; les monuments nous sont connus par des dessins et par les originaux. Une bulle du pape Agapet (535-536), jadis conservée à Velletri, au musée Borgia, est aujourd'hui perdue, mais il en existe une copie dans un manuscrit de la bibliothèque Vaticane. Le musée du Vatican conserve des plombs d'un pape Jean, qui est peut-être Jean III (560-573), et du pape Deusdedit (615-618). A partir du pape Boniface V (619-623) le type reste immuable jusqu'à Léon IV (847-855) ; le diamètre de la bulle varie, de 25 à 35 millimètres ; au droit, est le nom du pape et au revers, son titre, au génitif. Nous donnons ici les bulles des papes Agapet (fig. 2461), Jean III (fig. 2462) et Deusdedit (fig. 2463). Cette dernière, dont la face principale est assez mal conservée, représente le Bon Pasteur (fig. 2461). On n'a pas même un commencement de preuve pour avancer que l'usage des bulles de plomb s'introduisit dans la chancellerie pontificale dès la fin des persécutions, au commencement du IVe, sous le pontificat de saint Sylvestre.

La série diplomatique des lettres pontificales commence à la fin du VIIIe ; le plus ancien original non suspect que l'on puisse citer est un fragment d'une lettre d'Hadrien Ier, de 788, sur les affaires de la principauté de Bénévent. Depuis cette époque, tout en demeurant rares encore jusqu'au début du XIe, les bulles originales sont cependant assez nombreuses et présentent assez de points communs pour qu'il soit possible d'en déterminer les caractères généraux. Sans nier la part d'innovation que toute administration introduit même inconsciemment dans ses usages, nous pouvons penser, d'après tout ce que nous avons exposé, qu'en ce qui concerne les formules et les types, la chancellerie romaine les maintint à peu près invariables jusqu'au pontificat de Léon IX, en 1048. Quoi que postérieurs à la limite du IXe où s'arrêtent rigoureusement nos recherches, nous n'hésitons pas à faire usage des renseignements de cette période de 814 à 1048 comme n'étant que l'écho d'institutions et de pratiques plus anciennes.

Jusqu'au commencement du XIe, les lettres et diplômes pontificaux sont écrits sur papyrus. A l'onciale en usage au Ve pour le registre grégorien avait succédé une écriture particulière, dérivée de la lombarde, nommée littera romana, et dans laquelle on a voulu voir, sans raisons suffisantes, une influence byzantine. Jusqu'au commencement du XIe, la chancellerie romaine s'est servie pour les bulles originales exclusivement de papyrus, et jusqu'au début du XIIe elle a employé l'écriture lombarde en la rapprochant peu à peu de la minuscule romane. Toutefois, dès le Xe, il semble qu'elle délivrait parfois, en même temps que l'original, une ampliation sur parchemin, écrite en minuscule, l'écriture lombarde étant dès lors lettre morte pour la plupart des fidèles. Il y a lieu de présumer que parmi les bulles sur parchemin, antérieures au XIe, qu'on a souvent considérées comme des originaux, il s'en trouve qui ont cette origine.

La dernière bulle* sur papyrus que j'ai vue, écrit A. Giry que nous citons ici ^, est la cession par le pape Serge IV, en novembre 1011, au comte Guifrcd de l'église de Saint-Martin du Canigou, pour y établir une abbaye ', mais il existe des mentions de bulles sur papyrus de Léon IX et de Victor II ». La plus ancienne bulle originale sur parchemin, signalée comme non suspecte par les nouveaux éditeurs des Regesta romanorum pontificum, Cf, t. un privilège de Jean XVIII pour l'église de Paderborn, de décembre 1005. Exceptionnellement et dans des circonstances particulières, le parchemin avait été employé par la chancellerie pontificale dès le Xe ^.

La première ligne est ordinairement en caractères plus gros que ceux du reste de la teneur ; à la fin du Xe, on y employa souvent une écriture capitale mêlée d'unciales dont les caractères sont parfois enlacés ; sous le pontificat de Clément II (1046-1047), une écriture allongée. Souvent la suscription n'est précédée d'aucun signe d'invocation, tout au plus d'une petite croix qui, à la fin du Xe et au commencement du XIe, est parfois plus grande et parfois remplacée par le chrismon. La suscription précède toujours l'adresse ; elle est invariablement sous la forme : A, episcopus, servus servorum Dei, elle est presque toujours suivie d'une adresse, qui dans les privilèges dont l'effet doit être perpétuel, se termine par la formule in perpetuum, presque toujours abrégée de la sorte : in perp.

La teneur se compose ordinairement d'un préambule, d'un exposé et d'un dispositif qui ne donnent lieu à aucune observation ; on y peut noter un style généralement diffus, de longues phrases coupées d'incidentes nombreuses, la liaison des diverses parties les unes aux autres par des conjonctions. Les clauses finales comportent des anathèmes contre ceux qui violeraient l'acte, la promesse des récompenses éternelles pour ceux qui en assureront la fidèle observation. La disposition et les expressions mêmes de cette clause, que l'on peut faire remonter jusqu'à Grégoire Ier, se répètent dans la plupart des bulles ; elles ne sont pas encore toutefois fixées en une formule invariable.

Depuis le pontificat d'Hadrien Ier (772-795), les bulles sont datées d'une manière particulière. La teneur se termine par une première date de la main du scribe de la pièce ; elle commence par la formule : Scriptum per manum, suivie de son nom et de son titre, qui est ordinairement « notaire et scriniaire », et comprend seulement l'indication du mois et de l'indiction. En voici un exemple : Scriptum per manum Theodori notarii et scrinarii sanctae Romanae ecclesiae. in mense octobrio, indictione quarta. L'acte ainsi expédié était soumis à l'approbation du pape qui ajoutait ou faisait ajouter à la suite, en manière de souscription, la formule Bene valete. Dans les plus anciennes bulles ce mot est tracé sur deux lignes, en gros caractères, souvent en capitales entremêlées d'unciales et disposés entre deux croix de la façon suivante :

+ BENE VALETE +

La manière dont ces mots sont tracés, parfois d'une main défaillante, suffit à montrer qu'ils l'étaient quelquefois au moins par le pape lui-même.

Revêtu de cette formule, l'acte passait dans un bureau où l'on ajoutait la véritable date, plus développée et plus précise que celle du scribe. Elle débute par le mot : Datim ou Dala, dont la première lettre est formée d'un paraphe assez compliqué. Cette date comprend : 1° le nom et le titre de celui par la main duquel l'acte a été « donné » ; 2° des indications chronologiques. Apposée d'abord par le primicier, parfois suppléé par le secondicier, par un notaire ou par l'un des autres officiers, cette date fut, depuis le pontificat de Pascal Ier (817-824), donnée de plus en plus souvent par le bibliothécaire du Saint-Siège qui paraît avoir absorbé peu à peu, à partir de cette époque, les fonctions du primicier, auquel il était auparavant subordonné. Les éléments chronologiques de cette date sont : le mois et le quantième à la romaine, l'année du pontificat dont on trouve le premier exemple à la fin du VIIe, sous Hadrien Ier, l'année de l'empire, l'année du post-consulat et l'indiction.

Avant le couronnement de Charlemagne, Léon III date de la conquête d'Italie (« quo cepit Italiam), et, après l'an 800, de l'année de l'empire de Charlemagne. La date du post-consulat, qui n'est qu'une superfétation, tombe peu à peu en désuétude, mais la date de l'empire persiste. Cependant, après le grand interrègne du Xe, elle devient peu à peu moins fréquente et est remplacée de plus en plus souvent par l'année du pontificat. Comme les papes changeaient de nom et en prenaient fréquemment un déjà porté par leurs prédécesseurs, l'usage s'établit d'indiquer le rang occupé par le pape parmi les pontifes du même nom. Sous le pontificat de Jean XIII (965-972), apparaît la date de l'incarnation, mais elle demeure exceptionnelle. L'indiction commence au 1er septembre.

L'acte était validé par une bulle suspendue à des cordelettes de chanvre. « Nous accorderons une notice distincte au Liber diurnus. Voir ce mot. Toutefois, nous devons, dès maintenant, rappeler l'emploi qui en fut fait par la chancellerie romaine. Le Liber diurnus — qui n'était peut-être, par sa destination première, qu'un manuel destiné à faciliter l'apprentissage des jeunes employés de la chancellerie pontificale — devint au Xe et au XIe le formulaire suivi par cette chancellerie pour la rédaction des actes. L'argument capital dont Th. de Sickel appuie cette opinion est déduit de l'usage que fit, au XIe, le cardinal Deusdedit de textes empruntés au Liber diurnus. Quoi qu'il en soit de l'autorité qu'en son temps Deusdedit attribuait au texte du formulaire, il est aujourd'hui hors de contestation que le Liber diurnus est un formulaire régulièrement suivi dans la chancellerie pontificale pendant une certaine période du moyen âge'.

H. LECLERCQ.

chape, les autres en tunique qui paraissent trop étrangers à la scène. Tout ce clergé vient de sortir du Temple dont on voit l'entrée et le fronton. Nous sommes devant le Temple et les portiques de Salomon, sujet auquel les artistes chrétiens se sont rarement attaqués'. La façade de l'édifice est composée de quatre colonnes soutenant un fronton triangulaire qui est orné de l'image du Sauveur assis entre les bustes nimbés des princes des apôtres. L'artiste a, évidemment, imité la façade d'une église chrétienne et a fait comme l'auteur des portes de Sainte-Sabine qui, dans la scène de Zacharie, a mis dans le fond une église surmontée d'une croix gemmée à la place du temple de Jérusalem *. Ce sont des anachronismes dont les artistes chrétiens sont coutumiers et dont ils ne s'embarrassent guère. Dans le cas présent, nous devons nous en féliciter puis que l'anachronisme nous met en possession d'un document positif de la manière dont le fronton extérieur des basiliques chrétiennes était orné dans la première moitié du Ve.

A l'extrémité de la scène que nous venons de décrire, vers le point de contact de l'arc avec la paroi 2iG0. — Présentation au temple. Mosaïque de Sainte-Marie-Majeure. D'après une photographie. ne semble avoir exercé aucune influence. Ce sujet est demeuré unique - (fig. 2466).

Au sommet de l'arc, à droite du spectateur, un registre offre la scène de la présentation. Devant un portique à colonnes qui sert de fond au tableau, la vierge Marie s'avance tenant son fils dans ses bras. La Vierge porte un riche vêtement byzantin, et son fils, déjà grand, vêtu d'une tunique talaire, a la tête ornée de l'auréole au sommet de laquelle se dresse une croix. Trois anges, adultes, les escortent, celui qui est en tête du cortège et qui montre le chemin a dû être entaillé et réduit à l'époque de la Renaissance ou même plus tard, lorsqu'on s'avisa d'introduire saint Joseph, dont l'attitude empruntée dépare l'ensemble. A la rencontre de Marie et de son Fils, viennent la prophétesse Anne et le vieillard Siméon. Celui-ci est le morceau magistral du tableau. On peut apprécier par la planche que nous donnons, la vie et l'éclat de ce visage vigoureux ; l'attitude du corps est d'une vérité et d'une perfection auxquelles les monuments du Ve ne nous ont guère habitués (fig. 2467). Derrière Siméon, une troupe de prêtres, les uns en latérale, la mosaïque a disparu presque complètement. Au point où nous voyons la façade du Temple, la scène changeait évidemment. Garrucci a cru voir, là où commence la lacune, la trace des extrémités du vêtement de la Vierge richement tissé d'or. Il pense, par conséquent, que cette scène mutilée figurait la fuite en Égypte protégée par un ange ; celui-ci est encore visible.

Pour rencontrer d'autres représentations du sujet que nous avons rencontré exceptionnellement au Ve, il faut attendre le VIIIe ; nous le retrouvons alors sur une mosaïque de Saint-Pierre ; au IXe, dans une miniature d'un manuscrit grec de la Bibliothèque nationale, n° 150, au Xe, dans un ms. latin du même dépôt, n° AJJS, le « Graduel de l'Érim » et, depuis lors, sur divers monuments qui cessent d'appartenir à nos recherches '.

Toutefois, nous voulons faire une place à un monument certainement ancien, mais dont la date ne peut être déterminée avec beaucoup de précision ; il s'agit d'un chapiteau de marbre blanc, dans un des minarets de Haram-esh-Sherif, à Jérusalem (fig. 2468).

DiCi i/.\i<< ;iii' ;oi.O( ;ii- :

Li ;i()i /TY i :i Asr. liditcuis. lî sa' ••a-il.Mu^aiinicde S.iinlc-.WariL-.MAJL-iiri.-. Clichc-s par.\L J.-P. Kichtcr.

Quoi que très mutilé, ce morceau de sculpture est suffisamment conservé pour que l'on y puisse reconnaître la scène de la présentation de Jésus au Temple '. Les musulmans se sont surtout attachés à briser les visages dont il ne subsiste nul vestige. Cependant à la suite d'un examen minutieux on reconnaît à l'extrémité de la gauche la présence d'une figure portant un vêtement long, serré à la taille par une ceinture dont les extrémités tombent naturellement. Le personnage est debout, les jambes légèrement courbées, les bras tendus 1, ' • f 1,/ (

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du Hai-am-esh-Scliérif.

D'après Clermont-Ganneau, Archa^ological researches in Palestine, 1899, 1. 1, p. 144. en avant, et sur les bras une pièce d'étoffe à grands plis formant une sorte de cavité entre les bras. L'attitude est celle de l'homme qui se prépare à recevoir un objet dans ses mains tendues et, suivant l'usage ancien, drapées par respect pour ce qu'on va recevoir. Ce geste est en fonction d'un autre personnage, également drapé, assis à l'extrémité de droite. Ici encore, la tête, la main et le bras droit ont été brisés, il ne reste que le bras gauche et la main gauche ouverte. En martelant la tête, on a oublié de détruire un large nimbe crucifère orné de points ; d'après la position de ce nimbe on peut induire que la tête placée devant ne regardait pas de face, mais était tournée à gauche. Entre ces deux personnages s'en trouvait un troisième, debout, drapé, le coin de son vêtement jeté sur l'épaule gauche ; le bras gauche est brisé, le bras droit semble s'employer à remplir une place intermédiaire entre les deux personnages extrêmes de la scène. Celle-ci représente — avec quelle gaucherie sans doute, qui peut tenir à la science de l'artiste et à la forme du chapiteau peu favorable à un haut-relief — la présentation de Jésus. Il est probable que Marie était assise, tenant son enfant dans ses bras et faisant le geste de le tendre à Siméon qui s'apprêtait à le recevoir ; entre eux, la prophétesse Anne tendait instinctivement les bras, afin de ne pas laisser choir l'enfant. Nul vestige du temple, des colombes, etc. ; mais outre que l'état du chapiteau ne permet pas de dire avec certitude ce qui s'y voyait et ce qui ne s'y voyait pas, ses dimensions ont pu engager le sculpteur à simplifier le plus possible son sujet. La présence d'une aile permet toutefois de reconnaître la présence d'un ange qui a complètement disparu. M. Clermont-Ganneau croit voir saint Joseph dans le personnage que nous appelons la prophétesse Anne ; le geste de son bras replié serait celui d'un homme qui retient les deux colombes du sacrifice sur sa poitrine : le personnage de saint Joseph est trop exceptionnel dans l'ancien art chrétien pour que nous ne préférions pas la prophétesse ; au reste, c'est là pure affaire de préférence.

L'emploi du nimbe crucifère pour la Vierge est exceptionnel dans l'art chrétien ; on peut supposer qu'ici Marie a reçu cet attribut parce que le visage de Jésus touchait le sien et qu'on aura confondu leurs deux nimbes en un seul.


II. Leclehcq.


CHANDELIER. — L'Usage. II. Emplacement. III. Curiosités. IV. Chandelier pascal.

I. Usage. — Dans la notice consacrée au mot Candelabre, Dictionnaire, t. II, col. 1834-1842, nous nous sommes occupé presque exclusivement de l'usage de cet emblème dans les représentations de martyrs et de personnages allégoriques ; ici c'est l'usage liturgique qui nous retiendra particulièrement.

L'origine de l'emploi des cierges allumés pendant la célébration des mystères eucharistiques fera l'objet d'une autre dissertation (voir Cierges) ; nous ne nous occupons à cette place que du matériel liturgique. Étant donnée la pratique de faire brûler des cierges, la forme de ceux-ci imposait l'adoption de récipients, en vue de les maintenir debout. Un marbre antique représente une âme à l'entrée du paradis. Heureusement, au lieu de nous montrer le jardin fleuri si fréquent sur les fresques de cette époque, le lapicide a figuré cette entrée par l'iconostase d'après un rapprochement d'ailleurs aisé à saisir. Il y a deux colonnes ioniques formant trois entre-colonnements et deux de ces derniers montrent des cierges plantés dans des chandeliers et posés sur le stylobate de chaque côté de l'entrée. Les chandeliers semblent, à en juger par cette incision grossière, un simple bloc évidé aux dimensions nécessaires pour laisser ficher un cierge dans la cavité. Ce n'est pas encore, à proprement parler, le chandelier dans le sens que nous donnons à ce mot. Celui-ci se rencontre sur la fresque de Xaples ; il est des plus simples. C'est un long fuseau monté sur trois pieds et soutenant une coupe évasée dans le haut : au centre de cette bobèche est planté le cierge. Dans la même catacombe de Saint-Janvier, on voit un autre type en forme de balustre porté sur trois pieds. Les chandeliers les plus luxueux sont alors formés d'une suite de boules et de fuseaux alternés et reposent sur un trépied à griffes de lion. Nous en avons un exemple remarquable sur une épitaphe chrétienne représentant Bessula entre deux chandeliers posés à terre et pouvant mesurer environ un mètre de haut ; c'est un des plus anciens types du chandelier liturgique, qui, pendant des siècles, restera ainsi au pied de l'autel. La matière de ces chandeliers devait sans doute varier beaucoup, depuis le bronze jusqu'au bois ; peut-être dès avant la paix de l'Église vit-on des chandeliers d'argent ou de vermeil, nous n'avons ni un texte ni un monument qui autorise à rien affirmer ou à rien nier sur ce point. Le Liber pontificalis nous apprend que l'empereur Constantin offrit des chandeliers d'or et d'argent fort pesants et montés sur des pieds. Un croquis, ou même l'original, nous servirait mieux que les descriptions les plus pompeuses.

Dès le V siècle, le luxe s'empare des chandeliers comme de tout le mobilier liturgique ; malheureusement, on prend plus de soin à énumérer les splendeurs reluisantes de tel ou tel objet qu'à nous en décrire la forme et l'emploi. Une médaille de dévotion que nous avons déjà eu occasion de figurer et de décrire, nous montre un fidèle nommé Gaudentianus portant un calice d'offrande à l'autel. Cet autel est couronné d'un ciborium portant au sommet une rangée de cierges allumés, plantés à même dans la charpente. Ces herses lumineuses, écrit Rohault de Fleury, devaient produire un bel effet et couronner dignement l'autel. L'usage de disposer des cierges au sommet du ciborium ne se perdit jamais ; nous le constatons à Sainte-Sophie, d'après la description du Silentiaire, et je l'ai retrouvé sur un ciborium de la cathédrale de Reims, d'une époque tardive ; là, comme sur la médaille de Gaudentianus, brûlaient en l'honneur des reliques, une suite de cierges serrés.

Un autre usage a été indiqué dans notre étude sur les lettres A et C. On fixait des cierges sur la croix de procession à laquelle pendaient les lettres symboliques, ces cierges étaient allumés et l'usage des croix céroféraires traversa tout le moyen âge. Dans la basilique de Nole, saint Paulin nous décrit l'éclairage : lampes, lustres et candelabra qui sont moins ici des chandeliers que des girandoles : vei circumfixa per omnes ordine diuerso quasi candelabra columnas, Depietas exstante gerunt qua : citspide seras, Lumina ni inclusis reddantur odora papijris.

Ici, la colonne sur laquelle on attache les girandoles, prend le nom de chandelier ; il n'est que de s'entendre.

Nous hésitons un peu à faire usage de quelques textes auxquels on s'est habitué à faire dire plus qu'ils ne contiennent. Vouloir tirer une indication de ces paroles de Jésus : Ne que accendunt lucernam et ponunt eam sub modio sed super candelabrum ut luceat omnibus qui in domo sunt, n'est plus affaire de science mais de virtuosité. De même, il est aventureux de faire des sept chandeliers d'or, au milieu desquels saint Jean vit le Verbe, une prescription ou même un simple indice liturgique.

Saint Athanase se plaint de ce que les ariens aient introduit des païens dans les églises, ceux-ci emportèrent les chandeliers pour y faire brûler des cierges devant les idoles.

Prudence, dans son hymne sur saint Laurent, lui fait reprocher par le juge le luxe qu'il déployait dans les églises et les cierges qui, dans les offices nocturnes, étaient posés sur des chandeliers d'or. Nous croyons du moins qu'on peut ainsi traduire ces deux vers :

Auro que nocturnis sacris Astare fixos cereos

Au point de vue du mobilier liturgique, le renseignement ne vaut qu'à l'époque de Prudence. Les Statuta Ecclesiae antiqua prescrivent en ces termes l'ordination des acolytes : » Que l'acolyte reçoive le chandelier avec un cierge des mains de l'archidiacre, afin qu'il sache que sa fonction est d'allumer les cierges dans l'église ». Ce texte permet d'induire qu'il s'agit de chandeliers lors que saint Isidore de Séville nous apprend que « les cierges sont portés et déposés par les acolytes ».

Au VII siècle, le sarcophage de saint Barbatianus, à Ravenne, nous montre sur les faces latérales, deux chandeliers allumés disposés de chaque côté de la croix ; ils se composent d'une étroite bobèche, d'un fuseau entre deux nœuds et d'un trépied qui sert de base. Ces chandeliers flanquant la croix surmontée du chrisme, pourraient bien vouloir figurer ici les chandeliers de l'autel. Un hommage rendu à la croix n'est ni impossible ni extraordinaire à cette époque ; néanmoins, nous penchons à voir ici dans les croix une suppléance de l'autel que, faute de place et d'habileté, le tailleur de pierres ne s'est pas risqué à sculpter.

Au IX siècle, la renaissance carolingienne ramène un peu de paix et d'opulence. Les papes s'efforcent de se montrer magnifiques. Léon III donne à la basilique de Saint-Paul cérosthales majores versales les anaglyphos ex argento. Léon IV offre aux saints des chandeliers d'argent du poids de deux livres et six onces. Il fait recouvrir d'argent quatre chandeliers qu'on ne mettait jadis dans le chœur que les jours de fête et qu'il décide d'y laisser perpétuellement. Ces lustres à cierges étaient quelquefois en fer plaqué d'argent. Dans un seul presbytère, il en dressa vingt-sept. J.-B. De Rossi pense que le terme lilia qu'on rencontre fréquemment dans le Liber pontificalis désigne la partie supérieure des chandeliers, sorte de gobelets ou de calices de fleurs, dans lesquels on plantait les cierges.

Consultons maintenant les textes. Les écrivains ecclésiastiques antérieurs au XIe qui se sont occupés des autels, saint Cyrille de Jérusalem, saint Isidore de Séville, Denis l'Aréopagite, Amalaire, Walafrid Strabon, Rhaban Maur, ne font aucune mention de chandeliers fixés sur l'autel. Ils nous apprennent que les acolytes posaient leurs chandeliers par terre, in pavimento, aux angles de l'autel, comme c'est encore l'usage aujourd'hui dans beaucoup d'églises orientales ; qu'au moment de l'Évangile, ils les reprenaient pour accompagner le diacre à l'ambon ou au pupitre ; qu'ils les replaçaient ensuite au pied de l'autel, et qu'après l'office ils les rangeaient soit à la sacristie, soit derrière l'autel.

Le pape Léon IV et le concile de Reims au IXe, Rather de Vérone au Xe, prescrivent expressément de ne rien mettre autre chose sur l'autel que les reliques des saints et le livre des évangiles. Quand les anciennes coutumes de Saint-Bénigne, de Dijon, de Fleury, de Corbie, etc., prescrivent un nombreux luminaire pour les offices, elles parlent toujours d'allumer les cierges non point sur l'autel, mais devant l'autel. Les Coutumes de Cîteaux, rédigées en 1188, disent que le Vendredi-Saint, avant l'office, on doit allumer deux cierges près de l'autel, comme c'est l'usage pour les jours de fête, ul mos est festivis diebus.

C'est seulement dans les auteurs du XIIIe qu'on trouve des indications positives sur la présence des chandeliers sur l'autel ; ce qui ne veut dire nullement que ces textes n'existent pas, puis que la châsse de Riom témoigne en faveur de l'usage dès le XIIe. Guillaume Durand dit que : aux coins de l'autel sont placés deux chandeliers, pour signifier... ; et encore : la croix est placée sur l'autel, au milieu de deux chandeliers, parce que... Le Sire de Joinville dit, en parlant des cérémonies de la Sainte-Chapelle, sous le règne de saint Louis : Et en chascun jour fériale ou jour que l'on ne dit pas ix leçons, estoient deux cierges sur l'autel qui estoient renouvelés chascun jour de lundi et chascun mercredi : mais en chascun samedi et en toute simple fête de ix leçons estoient mis quatre cierges à l'autel ; et en toute fête double ou demidouble ils estoient renouvelés, et estoient mis à l'autel six cierges ou huit ; mais es festes qui estoient moult solennelles, douze cierges estoient mis à l'autel.

Au XIVe, sainte Brigitte écrivait au chapitre XXI de ses Révélations : Le maître-autel aura deux calices avec deux paires de burettes et de chandeliers, une croix et trois encensoirs. L'usage de mettre des chandeliers sur l'autel était devenu général au XVIe, il y avait encore, cependant, des exceptions au XVIIe parmi les églises cathédrales et collégiales qui, selon l'expression de J.-B. Thiers, « étaient restées le plus attachées à l'antiquité ». La cathédrale de Chartres a conservé cet usage de placer les chandeliers sur les marches de l'autel jusqu'à nos jours.

Ainsi donc, pour nous résumer, il paraît certain : 1° que jusqu'au Xe on ne mit point de chandeliers sur l'autel ; 2° que cet usage existait, du moins dans quelques églises, au XIIe et surtout au XIIIe ; qu'il se généralisa aux XVe et XVIe, sauf quelques exceptions qui ont persévéré plus ou moins longtemps.

Outre les chandeliers à poste fixe, il y en avait pour les acolytes plus ou moins nombreux, employés à la célébration de l'office. Dans l'ancienne liturgie gallicane, le diacre qui chantait l'évangile était accompagné de sept acolytes portant chacun un chandelier pour figurer les sept dons du Saint-Esprit. Le degré de solennité des offices, dans tous les monastères, était vulgairement désigné sous le nom de fête à trois, à cinq, à sept chandeliers. On indiquait par là, non qu'on dût placer ce nombre sur l'autel, mais que l'officiant devait être accompagné d'un pareil nombre de céroféraires.

Dans les processions, dès le temps de Grégoire de Tours, deux chandeliers escortaient la croix. On éleva ce nombre de deux à trois, à cinq ou même à sept, et cette pratique se maintenait encore en Touraine, il y a un demi-siècle.


III. Curiosités. — Nous réunirons ici quelques types de chandeliers dans l'espoir d'attirer l'attention sur certaines pièces qui reposent dans les vitrines des musées et auxquelles on ne fait pas l'honneur d'une publication, faute, souvent, de pouvoir en établir la destination.

Aux environs de Châlons-sur-Marne on a trouvé, vers 1877, un objet en bronze dont la forme éveille d'abord l'idée d'un double coquetier bien que la présence d'un tube circulaire intérieur impose un usage différent de celui du coquetier. Des objets analogues ont été signalés par l'abbé Cochet dans les cimetières de Normandie : ils existent en nombre au musée de Rouen et au musée de Saint-Germain-en-Laye. Il y a tout lieu d'admettre l'opinion d'Alex. Bertrand qui propose d'y voir des candelabra ou lychnuchi ; J. Quicherat conjecturait avec vraisemblance que ces chandeliers ont dû servir dans les processions ; ainsi ces pauvres débris gallo-romains offriraient un certain intérêt liturgique.

A Syracuse, dans la catacombe San Giovanni, un objet assez curieux et très grossier comme fabrication. C'est un petit chandelier qui devait servir à tenir une mèche dans un récipient rempli d'huile suspendu en manière de lampe à la voûte. Probablement, une de ces lampes qu'on appelait, à cause de leur forme, coronae lucernae, et dont nous trouvons cette description dans Prudence :

Pendent nobilibus luminaria funibus

Quae siffixa miennt per laquearia,

El de languiditis fota narrantibus

Luceni perspicuo flamma iacii vitro.

1. Chandelier pascal. — Les liturgistes se sont occupés du cierge pascal, de sa matière, de sa bénédiction, de sa décoration : ils ne se sont guère attardés à la question de son support. À vrai dire, on n'en sait absolument rien, et, en l'absence de tout monument authentique, mieux vaut, peut-être, s'abstenir d'en improviser.


II. Leclercq.


CHANDELIER A SEPT BRANCHES. Le Seigneur dit à Moïse : Tu feras un chandelier en or pur, six branches sortiront de ses côtés : trois branches d'un côté du chandelier, trois branches de l'autre côté du chandelier. Cet ordre fut exécuté et le chandelier à sept branches devint comme le symbole de la foi juive, symbole infiniment cher aux anciens Hébreux qui en multiplièrent la représentation. Ce chandelier prit une telle importance dans l'histoire politique et religieuse du peuple juif qu'il devint, même et peut-être surtout après son transfert à Rome, par Titus, le signe symbolique et mystérieux de la race et de la foi juives. Désormais, on le trouve sur tous les monuments figurés quels qu'ils soient, qui ont une origine hébraïque : épitaphes, lampes, pierres gravées, pâtes de verre, anneaux. À vrai dire, on le rencontrerait également sur des monuments chrétiens, ce qui a été discuté. Mais avant d'aborder cette question, il importe d'être fixé sur les représentations juives. Tout d'abord, il ne semble pas que la représentation figurée, fresque ou bas-relief du chandelier fût une contravention de la défense qui ne portait que sur une copie du chandelier employé comme objet d'usage journalier. Avant la destruction du Temple, ce symbole n'était pas encore adopté comme tel, car on ne le rencontre pas sur les monnaies juives ; sa reproduction sur l'arc de triomphe de Titus dut avoir quelque influence sur sa propagation : il figurait sur le monument de la défaite de la Judée par Rome, ainsi, il devenait assez naturellement le symbole officiel du judaïsme en exil.

Cette découverte offre d'autant plus d'importance qu'en signalant le premier l'image du chandelier à sept branches dans un hypogée de Gamart, Davis en avait fait un emblème chrétien*. La rencontre du chandelier et de la formule in pace donnait lieu de croire que cette formule entraînait le christianisme de l'inscription et du symbole lui-même'' ; mais la lampe en question semble lever tous les doutes. Cette représentation ne laisse pas moyen de soutenir qu'à Carthage du moins, le chandelier était employé comme emblème par les chrétiens.

Si on examine successivement les monuments d'époque chrétienne ornés du chandelier, on arrive à peu près régulièrement à conclure qu'ils proviennent de quelque juif isolé. Au palazzo dei Cesari à Rome, on a trouvé parmi d'autres débris chrétiens une lampe portant le chandelier à type anguleux'' ; à Aklimîn, une lampe ornée du chandelier ne peut en aucune façon être revendiquée pour le christianisme'' ; à Lambèse, dans la basilique, c'est un débris remployé ; à Chiusi, les lampes rouges en terre cuite sont juives '* ; à Rome, une lampe dont la terre et le grain font penser à une ollicine alexandrine doit l'être également'' ; en somme, suivant l'opinion mesurée de J.-B. De Rossi : di regola ordinaria nei monumenti cristiani questo candelabro non apparisce. Quand on étudie directement les monuments, on constate que les anciens éditeurs n'y ont pas toujours regardé de très près. Marini a publié un marbre avec ces mots TITVS IN PACE et le chandelier à sept branches ; le monument, aujourd'hui conservé à Arezzo, porte simplement la palme que l'éditeur a confondu avec le chandelier ^°. À Novare, le pavement en mosaïque de la cathédrale a subi des restaurations modernes ; c'est dans l'une de celles-ci qu'on voit le chandelier ''. Boldetti a publié comme chrétienne une lampe juive', et si Peiresc ' a pu signaler au cimetière de Lucine (= Commodille) près de la basilique de Saint-Paul une lampe chrétienne portant le chandelier, il serait plus exact de dire que c'est la lampe de quelque juif devenu chrétien. Les juifs convertis n'avaient pas sans doute les mêmes préventions que les fidèles contre cet emblème ; d'ailleurs une lampe, si peu qu'elle coûte, coûte toujours à acheter et au lieu de briser sans profit celle qu'il possédait, le nouveau chrétien a imaginé de la faire servir en un lieu où on ne s'avisait guère de lui demander autre chose, sinon d'éclairer'.

On pourrait croire la question résolue par l'affirmative la plus absolue si une épitaphe fragmentaire de San Giovanni à Syracuse ne venait nous montrer le monogramme du Christ accolé au chandelier à sept branches. La formule de l'épitaphe n'offre d'ailleurs aucune espèce d'intérêt'' :

'EJ.E'jÔlfa ; ^YiTsv £t<i i xal iJ.r|V :ç /, ' t ?, itpb iS« [xa).H5« v [iiipù] ;ù>v. ^C (fig. (2471).

Cependant un doute subsiste. Ce chandelier à sept branches en compte quatorze ou quinze au moins et ressemble assez à une palme plantée debout, mais la présence du petit trépied plaide pour le chandelier : c'est sans doute un petit instrument destiné à maintenir debout la palme. Nous pouvons donc maintenir comme une règle archéologique l'absence du chandelier à sept branches sur les monuments chrétiens ^

Il nous reste à dire quelques mots du monument lui-même. Son histoire est pleine de vicissitudes. Sauvé des flammes lors de la destruction de Jérusalem par Titus', le chandelier d'or fut transporté à Rome et placé dans le temple de la Paix ' après avoir servi à orner le triomphe du vainqueur '. L'incendie dévora cet édifice » ; soustrait à ce nouveau désastre, le candélabre n'aurait pu éviter, d'après Procope, de tomber aux mains d'Alaric, en 410. Le bruit courait, ajoute cet historien, que le trésor de Jérusalem avait été transporté à Carcassonne. Selon Théophane le Chronographe, on le retrouve à Rome, à l'époque du pillage de cette ville par Genséric. Peut-être ces vases se trouvaient-ils dans le Temple de la Paix où ils avaient été déposés jadis et réintégrés après l'incendie ; toujours est-il qu'ils durent aller grossir le butin des Vandales' ». Le sort des objets du temple de Jérusalem et spécialement du chandelier à sept branches est devenu très obscur depuis leur transport en Afrique. D'après Procope « , lors de la conquête de Carthage, Bélisaire aurait envoyé à Constantinople tout ce qu'il aurait trouvé du butin de Jérusalem. Un juif, spectateur du triomphe, dit que ce trésor ne pouvait être gardé dans le palais impérial ; il ne doit, ajouta-t-il, reposer que dans le lieu où le plaça autrefois Salomon. Sa présence a causé la prise de Rome par Genséric et elle vient d'amener la ruine du royaume vandale. Justinien, effrayé, envoya les dépouilles des Juifs aux églises de Jérusalem '^ Lors que les Arabes soumirent cette dernière ville, il est bien possible que les objets en question soient devenus leur proie. Au moyen âge, la basilique de Latran prétendit posséder le chandelier à sept branches, l'arche d'alliance et d'autres souvenirs judaïques d'une importance capitale, soi-disant envoyées par Constantin le Grand ». Il est à peine besoin de remarquer que la liste authentique des dons de Constantin à la basilique de Latran ne contient rien de semblable « .

H. Leclercq. CHANGEURS. Un même nom désignait, chez les Romains, les manieurs d'argent : banquiers, changeurs, orfèvres. Nous avons déjà étudié les banquiers » ; nous ne dirons ici que quelques mots des changeurs chrétiens, qu'on nommait argenlarii fabri ou vascularii et quelquefois simplement argentwii. Ces diverses professions n'étaient pas rigoureusement séparées et un même personnage faisait volontiers les opérations de banque, l'achat et la vente des métaux, l'essai et le change des monnaies. Les changeurs, plus précisément appelés nunumilarii, mensularii, collectarii, ouvraient des comptes, changeaient l'argent ou le prenaient en dépôt. C'est pour quoi, dans la pratique, et selon le droit, ces professions furent souvent confondues ^ Argenlarii et nummalarii sont souvent mentionnés par les textes, tantôt avec les témoignages de considération pour les hommes remplissant un emploi honorable, tantôt avec l'épithète insultante d'usuriers. Il est probable qu'à Rome comme dans le reste de l'empire, ces appréciations trouvaient à s'appliquer à des chrétiens '. L'épigraphie va nous offrir une intéressante récolte d'inscriptions :

Rappelons d'abord l'inscription déjà donnée' d'un nummulariiis trouvée au cimetière de Priscille, en 1803* :


AVR • VENERANDO ■ NVM vl niahiiiceN QVI VIXIT • ANN ■ XXXV \h poiilsj ATILIA ■ VALENTINA • FECIT (5


MFTRITO BENEMERENTL • IN PAGE

Cette profession de « changeur » qui réclamait une honnêteté à l'abri du soupçon s'explique sans peine parmi les chrétiens qui pouvaient se réclamer d'un illustre modèle. Le savant M. Le Hir, dans une note passée à peu près inaperçue, écrivait à propos du mot syriaque N-i— r-c : « Ce mot tant discuté ne signifie pas autre chose, selon moi, que » banquier » ou » changeur. » Le substantif s ;-w'î :d qui en dérive et qui a la même valeur, se trouve avec cette signification, soit dans les Didascalia apostolorum soit dans les Ancient syriac documents publiés par M. Cureton '. Ce terme moins odieux que celui de publicain rappelait l'ancienne profession de l'évangéliste saint Matthieu « .

Une inscription publiée par Muratori fait mention d'un nummularius de Circo Flaminio, deux autres dont une chrétienne, malgré la présence du sigle D. M. nous parlent de nummularii de basilica Julia. Voici cette dernière ' :

D P M


NVMMVLARI •


DE • BASILICA • IVLIA • 5 QVI VIXIT ANN • XL •

Il ■ MENS • III ■ DIES •


XVIII • FECIT • MAR

Les argenlarii prennent soin, eux aussi, généralement, de mentionner leur quartier : L. Canidius Evelpistusest [« 'lycn |(] urius posl œdcm Castoris ;h. Suestilius L. L. Clarius et L. Suestilius Lsetus sont l'un argenlarius ab sex arcis, l'autre nummularius ab sex arcis ; C. Calcius Heraclus est argenlarias de Foro Esquilino ainsi que L. Vettius Rufus ; d'autres sont établis au Forum Vinarium, un autre au Marcellum magnum, un autre au Velabre, un autre encore au l'icus actionum ferroTLarum ; mais tous ces tituli sont païens'. Quatre épitaphes chrétiennes de Rome mentionnent des argenlarii chrétiens en 406, 522, 544 et 557 « ; deux autres sont sans date ' ».

Voici ces inscriptions : celle de l'année 406 » : pos/ICONSVLATVM F STILICHonjs SECVNDO ce DEPOSITVS PVER HELIAS ARGENTARIVS SEPTIMV KAL NOBEMBRES DIEBENERIS Olraquart.i JOVI BIXET ANNIS TRIGINTA ET QV[in que el [die s JVIGINTI ET TRES BENEMER[c/î ;/ in pace Celle de l'année 52212 :

+ Hune locum loannilis vh ARGENTAR ; el A nastasies h/, qui si viuoS CONPAraicr uni si« i eredivus qui SOPETRO PREsvite ro tu sanc C.risogoni+ HIC REQVI'esc 5 il in pace Petrunia que wlxit ANNVI/ni ! mensis VII dies qiindeci IN pace subd pridie nome innius CDNSVLA in Symmaci el Boeli viris consuubvs Celle de l'année 544 » :

/OCVS Anlonini argent, ter ca-}dens qnrm se vi(vo) CONPARAV/7 a Pclro el Fortanalo'pp. basilic, beati [apost PAVLI IN QVO REqniescenl in pace slefanus filius [e/iis qui inxil ANN -XV ET DIES XI dTp.sûb.d. III. id. febr. ind. l VII. et. il. pc. Basili i>c.

5 ET THECLA FILIA EIVS q li ri.vit ânn. XIII. et dies XL. dep. sub d. id. ss. iND. SS. ET ANTONInus pater eorum dêp. subd.

\prid. I<al. MART • ET t. 'pc. cl Tnd. ss. vi.xit. ami. 'pîm LXV.

Celle de l'année 557 « :

+ HIC REQVIESCIT IN PACE IVLIANVS ARGT QVI

[VISIT ANNVS PLVS MINVS XL DEPOSITVS EST SVB

B XCI KAI NOBEMBRIS PC BASILI VC ANNO Xq [S — Kraut. Dt' cu'gcnUuiis el nummulariis, in-S », Gœttinga ?, 1826. — Sicber, De argenlariis, in-S », Lipsia ?. 1737, 1739. — Hubert, Dispukdiojuridica de argentariavelerum,in-S'>,Traiec\.i. 1739, 1740, et dans Dissertai, jurid. selecl. in Acad. Belg. de lrichs, Bremœ et Lipsia ;, 1769, t. n, part. 1, p. 1-136. L. Harscher, Ueber die RcUiones domesl. der Rômer, dans Grolman', ^[af|as. fur Philos, und Gcsch. des Rechls, in-8 », Giessen,'l807, t. i, p. 319-336 ; t. ii, p. 17S-182, 213-221. — G. HofImann,'£)e commerciis et cambiis velerum, in-4<>, Regiomonti, 1726. — Pagenstecher, De liU. oblig. cl rai. tani dont, qiiani argentarioriim, in-S« , Heidelberg, 1851. — G. Humbert,dans le Diciionn.des antiquités grecques et romaines, t. i, p. i06 sq., au mot Argentarii.

H. Leclercq. CHANOINES. — I. Du i » au iv^ siècle. II. La fondation d'Hippone. III. La fondation de Verceil. IV. En Orient. V. Des origines au v« siècle. VI. Chanoines. VII. Du V au viii« siècle. VIII. La fondation de saint Chrodegang. IX. Le concile de 817. X. Bibliographie.

I. Du i''' au IV SIÈCLE. — L'étude consacrée au Cénobitisme (voir ce mot), nous a permis de suivre les progrès de l'organisation des communautés religieuses. L'incertitude que le régime impérial laissait planer sur tout ce qui touchait au christianisme pendant la période des persécutions, s'opposait à toute tentative d'établissements tels qu'on les vit naître et se multiplier à partir de la paix de l'Église. L'ascèse domestique donna rapidement naissance aux premiers groupes monastiques que suivirent les premiers essais de communautés ecclésiastiques. On peut, sans doute, faire remonter beaucoup plus haut les origines de cette forme de vie commune. Jésus vivait en communauté avec ses apôtres, ceux-ci et les disciples vécurent également d'une façon très intime ; mais si on rapproche dans le détail cette communauté avec les institutions canoniques, on doit reconnaître que les dissemblances l'emportent de beaucoup sur les similitudes. Jésus et son groupe se trouvent dans des conditions très particulières qui ressemblent assez à celles des docteurs juifs entourés de leurs élèves. Après la mort du Maître, l'association persiste et s'étend ; elle comprend même les femmes et les laïques de la première église de Jérusalem et ce simple trait montre suffisamment en quel sens très large le mot de « communauté » est applicable à ce groupement. Dans les Églises fondées par saint Paul, — et dont plusieurs de ses épîtres nous font entrevoir la police intérieure — nul indice de vie commune. Ce qu'on entendait par ces mots n'était d'ailleurs qu'un rudiment et une approximation du sens qui leur fut donné depuis. La « communauté » dans la première Église de Jérusalem consistait simplement dans la désappropriation que plusieurs particuliers faisaient de leurs biens et dans la distribution qui s'en faisait en égard aux besoins de chacun : mais le nombre des frères et leur dispersion dans la ville sainte s'opposaient à ce qu'ils partageassent un logement unique et prissent leur réfection tous ensemble dans la même maison. La communauté de biens se conservait dans plusieurs Églises durant les premiers siècles et on distribuait aux clercs une portion des revenus ou des dons de l'Église dans la mesure des besoins et des services de chacun, mais cela même peut servir de preuve que la vie de communauté n'était pas établie. Le mode de répartition adopté pour le produit des offrandes, prémices ou décimes entre les clercs, est une preuve sans réplique que si le clergé eût vécu en congrégation, on n'eût pas appelé les clercs séculiers frères ; on n'eût pas, ajoute Thomassin, appelé les distributions mensuelles : divisiones mensurnas ; on n'eût pas distingué entre les honoraires du prêtre et ceux du clerc de rang inférieur ; on n'eût pas majoré ceux des jeunes clercs qui s'étaient illustrés par la confession de leur foi et qui, à ce titre, s'honoraient comme des prêtres.

Saint Cyprien, à qui nous devons ces renseignements, ne pourrait ordonner de faire certaines aumônes, prises sur sa part personnelle, de quantité ma propre, laquelle eût dû être strictement suffisante à ses besoins ; enfin, nous ne verrions pas les novatiens attacher à leur schisme l'évêque Natalis sous la promesse d'une pension de cent cinquante pièces d'argent par mois. Les Constitutions apostoliques confirment la conclusion qui se tire de ces textes quand elles règlent les portions inégales qui se devaient faire des biens de l'Église entre les divers ordres du clergé.

Les textes invoqués par quelques auteurs anciens, pour faire attester par la littérature chrétienne la plus ancienne l'existence d'une institution et d'une organisation de communautés ecclésiastiques, sont tirés sans résultat ; il faut renoncer à rien découvrir dans ce genre avant le IV siècle avancé. Saint Augustin, si soucieux des institutions du passé, n'en trouvera nul vestige lorsqu'il entreprendra la création de la communauté des clercs à Hippone. Ayant dessein d'opposer aux vertus apparentes des manichéens, les vertus solides des chrétiens, il écrira son De moribus Ecclesiæ catholicæ dans lequel il se montrera bien renseigné sur les monastères de l'Égypte et de l'Orient où se pratiquent la vie, la prière et le travail en commun. Passant au clergé, il fera observer que la vertu de ses membres est d'autant plus louable qu'elle est exposée à de plus grands dangers parmi les tentations qui se rencontrent dans le monde. Nulle mention de rien de comparable à ces asiles qu'il établira afin de procurer aux clercs les garanties et les bienfaits de la vie commune. Son silence, sur ce point, est d'autant plus convaincant, qu'après avoir parlé des retraites ouvertes aux moines, il va parler de celles des laïques, ayant connu, dit-il, à Rome et à Milan, des fidèles vivant, priant et travaillant tous ensemble dans une même maison sous la direction d'un prêtre. Des communautés de ce genre existaient pour les femmes séculières, placées sous la conduite d'une doyenne. Il ne semble pas douteux que si saint Augustin eût connu alors — le De moribus Ecclesiæ catholicæ fut écrit en 388 — quelque communauté de clercs, il eût évité ou oublié de la mentionner dans sa démonstration.

Vers la fin de l'année 388, Augustin, de retour à Tagaste, y fonda un monastère ; mais, dès le début de 391, il fut ordonné prêtre et attaché à l'église d'Hippone dont l'évêque Valère lui concéda une propriété intra ecclesiam pour fonder un monastère. Évêque en 396, Augustin quitta sa fondation monastique pour la résidence épiscopale, mais, dès lors, sa maison devint un monastère où il établit la vie commune avec ses clercs qui s'engageaient à observer la pauvreté et la règle religieuse.


II. La fondation d'Hippone. — Ces fondations de Tagaste et d'Hippone ont droit à une particulière attention.

Possidius, évêque de Calame, nous parle ainsi de la première : Plaçait ei percepii gratiam (baptismi) cum aliis civibus cl amicis suis Deo pariter servientibus ad Africam cl propriam domum agros que remeare. Ad quos veniens, cl in quibus constitulus, ferme Irennio el a se jam alienatis curis saecularibus, cum illis qui eidem adhærebant, Deo vivebant, jejunis, orationibus, bonis que operibus, in lege Domini meditans die ac nocte. Et de his quæ sibi Deus cogitanti atque oranti intellecta revelabat ; et præsentes cl absentes sermonibus ac libris docebat.

Le Liber LXXXIII Quæstionum, le De Genesi contra Manichæos, le De Magistro, le De Vera Religione sont les fruits des entretiens et des méditations de ces années de retraite.

C'est encore à Possidius que nous empruntons ce qui a trait à la deuxième fondation : Fadas ergo presbyter monasterium intra ecclesiam mox instituit ; et cum Dei servis vivere coepit secundum modum et regulam sub sanctis apostolis constitutum : maxime ita ut nemo (quidquam) proprium in illa societate haberet, sed eis essent omnia communia, et distribuerentur unicuique sicut opus erat : ipse jam ipse prior lector, dum de transmarinis ad sua remeasset. C'était donc un recommencement de ce qui s'était fait à Tagaste où rien ne nous permet de supposer que saint Augustin eût pris habit ou adopté l'institution monastique. La communauté de Tagaste, composée de séculiers, devait différer assez peu de celles qu'Augustin avait vues fonctionner à Milan et à Rome. Après qu'il fut prêtre, il approcha de l'Église cette communauté de séculiers vertueux et vivant en commun avec la même désappropriation que les moines ; ce qui lui a fait donner le nom de « monastère », mais de « monastère » joint à l'Église, « monasterium intra ecclesiam » ; ce qui ne peut proprement convenir à des moines ; car les moines n'étaient point encore descendus dans les villes, et leurs monastères en étaient écartés, tout au plus, ils n'étaient que dans les faubourgs comme celui de Saint Ambroise et celui de saint Martin. Au contraire, les monastères ou les congrégations de séculiers pieux étaient dans les villes comme à Milan et à Rome.

Après qu'Augustin fut élevé à l'épiscopat, le monastère eut à subir une nouvelle modification : Proficiente porro doctrina divina, sitb sancto Augustino in monasterio Deo servientibus, Ecclesiæ Hipponensi clericis ordinari coeperunt. Ac deinde innotescere et crescere de die in diem Ecclesiæ catholicæ prædicationis veritas, sanctorumque sermones Dei proposilo, continentia et paupertas profunda, ex monasterio quod per illam memorabilem virum et esse et crescere coeperat, magnam desiderio poscere atque accipere episcopos et clericos pax Ecclesiæ alque unitati.

D'après la date de leur épiscopat, on peut retrouver les noms de quelques-uns de ceux qui firent partie des premières générations du monastère-séminaire d'Hippone, plusieurs furent envoyés en qualité de prêtres dans ce que nous nommerions aujourd'hui des « paroisses » ; ce furent Evodius, Possidius de Calame, les deux Profuturus, Privatus, Servilius, Parthenius. À ces noms, Tillemont ajoute ceux de l'Urbain, Peregrinus, Boniface, Fortunat et Privatus. Lorsqu'ils se dispersant, ces hommes répandaient les idées et reproduisaient l'institution qu'ils avaient pu apprécier à Hippone. C'étaient autant de fondations nouvelles qui, modelées sur celle d'Augustin, étaient peu développées. Le monastère-séminaire d'Hippone comptait, à l'époque où l'évêque prononça les discours intitulés : De vita et moribus clericorum suorum, vers 424, un personnel restreint. C'étaient les prêtres Januarius, Barnabé et Leporius, les diacres, Lazare, Valens, Faustin, Sévère (qui devint aveugle), Héraclius et un sixième désigné sous le nom de diaconus Ilipponensis ; enfin, il est possible que Lucillus, frère de l'évêque Novatus, diacre également, ait complété le nombre traditionnel de sept diacres. Le seul sous-diacre était alors Patricius, neveu de l'évêque. Malgré nombreux défaillances individuelles partout inévitables et le scandale qu'on avait essayé d'organiser à leur occasion, l'institution d'Hippone jouissait de la meilleure réputation. Possidius nous apprend que différents diocèses vinrent jusqu'à dix reprises chercher leurs évêques au monastère-séminaire d'Hippone. Bien qu'il eût connu personnellement ceux sur lesquels le choix était tombé, il en parle néanmoins avec éloge, insistant sur leur piété, leur moralité, leur instruction. Alypius, qui monta sur le siège de Tagaste, était incontestablement une intelligence ouverte, bien formée. On trouve d'autres clercs d'Hippone venus à Cirta, comme Profuturus et son successeur Fortunatus, à Thagaste, comme Sévère, à Calama, comme Possidius, à Uzala, comme Evodius, à Cataqua, comme Paul et Boniface, à Sicca, comme Urbain. Désormais, le succès était assuré, les monastères organisés par ces évêques ou par d'autres, fourniront à leur tour des sujets à d'autres Églises ; le rayonnement se fera de proche en proche. Bien des cités épiscopales eussent peut-être hésité longtemps et finalement renoncé à fonder un monastère à cause des embarras, des conflits, des quêtes qu'entraînait presque toujours pareille fondation ; toutes étaient bien aises de se procurer un évêque pieux, instruit, élevé dans des principes d'économie, et ne songeaient guère à lui marchander les ressources et le concours lorsqu'il annonçait son intention d'organiser un séminaire sur le modèle de celui d'où il était sorti. Ces évêques et ces prêtres, si recommandables et si zélés, étaient l'objet de soins constants de saint Augustin dont ils partageaient non seulement le toit et la table, mais les ressources et qui ne se distinguaient pas de lui, même par le vêtement : cum ipso semper clerici, una etiam domo mensa sumlibus alebantur et vestiebantur. L'évêque et ses clercs étaient inséparables, les témoignages s'en retrouvent principalement dans la correspondance : conservi mei, qui mecum sunt ; omnis frutrum cœlus, qui apud nos coalescere, qui mecum sunt fratres.

Il n'y a rien de plus et de mieux à faire que de résumer ici les deux discours dans lesquels l'évêque d'Hippone annonçait un jour à son peuple et lui expliquait l'établissement et la discipline du « monastère » des clercs. Dès la veille, il avait recommandé qu'on vînt en grand nombre, souhaitant être entendu de tous ceux parmi lesquels et pour lesquels, lui et ses clercs dépensaient leur vie : vobiscum hic vivimus et propter vos vivimus. On la connaissait, cette vie : credo ente oculos reslros esse conversationem nostram ; on les voyait dans la maison épiscopale : in ea domo quae dicitur domus episcopi, s'efforçant de reproduire la vie de ceux dont il est dit « qu'ils ne possédaient rien en propre, tout étant commun à tous ». Et rappelant ses souvenirs personnels, Augustin rapporte ce dont beaucoup d'auditeurs pouvaient se souvenir : « Moi, votre évêque, j'étais jeune encore quand je vins dans cette ville en quête d'un monastère où vivre avec mes frères. J'avais renoncé aux espérances mondaines, j'étais venu voir un ami que j'espérais gagner à Dieu et associer à notre monastère ; et voici qu'on s'empare de ma personne, on me fait prêtre, je n'avais rien, j'étais vêtu comme à mon ordinaire et le saint vieillard Valerius, sachant quel avait été mon projet d'établir un monastère, me donna ce jardin dans lequel il s'élève aujourd'hui : dedisti mihi hortum illum, in quo nunc est monasterium. Devenu évêque, je compris qu'un évêque a le devoir de se montrer accueillant à tous ceux qui vont et viennent ; agirait-il autrement, il passerait pour dur et avare ; d'autre part, ces procédés répugnent à l'usage monastique, c'est pour quoi j'ai voulu avoir avec moi, dans la maison épiscopale, un monastère de clercs. Voici la vie qu'on y mène. Personne n'a le droit de rien posséder en propre. Bientôt, l'évêque repousse l'héritage que laisse un prêtre de la petite communauté : testamentum fecit presbyter socius noster, nobiscum manens, de ecclesia vivens, communem vitam profitens ; testamentum fecit. Les clercs doivent prendre pour vivre dans la communauté un engagement formel de pauvreté : fratres mei, qui mecum manent, quicumque habent aliquid, aut vendant aut erogent, aut donent et communes illud faciant. Qu'on s'en remette à l'Église qui est notre véritable titre aux biens que Dieu nous envoie. Les récalcitrants ont jusqu'à la fête de l'Épiphanie pour en prendre leur parti, ils sont libres, mais ceux qui ne s'engageront pas à un renoncement absolu et à vivre de la vie commune dans le séminaire épiscopal, devront renoncer à l'état ecclésiastique, ils ne seront pas ordonnés. Quant à ceux qui ne persévéreraient pas dans cet engagement, ils seront dégradés des ordres et de la cléricature. Une telle rigueur entraîne un grave inconvénient ; quelques clercs, redoutant le discrédit d'une dégradation, imaginèrent de cacher leur fortune sans en faire abandon. Saint Augustin, redoutant les effets pernicieux de cette dissimulation, changea de conduite et se contenta de retrancher de la communauté sans priver de la cléricature ceux qui étaient convaincus de cette hypocrisie ; libre à ces clercs d'exercer leur charge dans un autre diocèse, celui d'Hippone n'y mettrait pas obstacle : nolo habere hypocritas... qui societatem communis vitae fam susceptam deserit, a voto suo cadit... Ego ei non aufero clericatum. De tels transfuges ne manquaient d'ailleurs pas de partisans qui estimaient trop sévère la peine de la dégradation : non enim quin si aliquem hoc facientem degradare voluero, non ei deerunt patroni, non ei deerunt suffragatores et hic et apud episcopos qui dicant : Quid mali fecit ? Non potest tecum tolerare istam vitam, et reliquum episcopium vult manere, et de proprio vivere, ideonc debet perdere clericatum ? Cette opposition se rencontrait non seulement à Hippone, mais dans les évêchés voisins : on invoquait même contre Augustin les textes des conciles et les autorités des Églises d'outre-mer, peine perdue ; il était résolu à ne pas souffrir que les fonctions ecclésiastiques fussent exercées à Hippone par ceux qui avaient été infidèles à leur promesse de renoncement : modo quia placuit illis socialis hæc vita, quisquis cum hypocrisi vivit, quisquis inventus fuerit habens proprium, non illi permittam ut inde facial testamentum, sed delebo eum de tabula clericorum. Iterum pellel contra me mille concilia, navige contra me quac voluerit, si certe ubi potuerit : adjuvabit me Deus, ut ubi ego episcopus sum, ille clericus esse non possit.

L'importance que saint Augustin attache à la pauvreté des clercs, la sévérité qu'il marque à l'égard de ceux qui enfreignent cette règle inviteraient déjà à y voir un engagement formel, un vœu, si nous n'en trouvions la preuve dans ces phrases où il traite les coupables comme des gens qui manquent à leur vœu et à leur profession et renoncent à l'espérance du salut : malum est cadere a proposito, sed pejus est simulare propositum. Ecce dico, audite : Qui societalem communis vitæ jam susceptam, quæ laudatur in actibus apostolorum, deserit, ac voto suo cadit, et a professione sancta cadit... Ego scio quantum malisit, profiteri sanctum aliquid, nec implere : Vovite, inquit, et reddite Domino Deo vestro. Et : melius est non vovere, quam vovere et non reddere ; et plus loin : Professus est sanctitatem, professus est communiter vivendi societatem ; si ab hoc proposito ceciderit, et extra manens clericus fuerit, dimidius clericus ipse cecidit. Étude sur les origines du droit de succession des communautés religieuses à la succession des clercs et des moines, dans les Mémoires de la Société nationale des antiquaires de France, 1901, t. LXVIII.

Thomassin fait cette remarque : « On pourrait avec quelque apparence conclure que saint Augustin n'institua son séminaire de clercs qu'après qu'il eut été évêque, afin d'y pouvoir exercer l'hospitalité, qui n'eût pas été convenable au premier monastère qu'il avait fondé étant prêtre, dans le jardin que Valère lui avait donné. Ainsi, il y aurait eu deux monastères, l'un dans le jardin, l'autre dans la maison de l'évêque : l'un bâti par saint Augustin encore prêtre, l'autre établi dans la maison épiscopale après qu'il eut été fait évêque ; enfin, l'un consacré à une retraite plus exacte et l'autre plus proportionné à la vie des ecclésiastiques et à l'hospitalité même que saint Paul leur ordonne d'exercer. » Cette distinction s'impose, mais les textes ne permettent pas d'atteindre une plus grande précision. Probablement, le monastère du jardin ne dut être ni abandonné, ni désaffecté ; pour notre part, nous aurions peine à croire que l'évêque ait concédé cette fondation, qui devait lui tenir à cœur, à un groupe monastique. C'était introduire au cœur de la place, une société sur laquelle on pouvait compter moins, au point de vue des services à attendre, que sur des ecclésiastiques du diocèse '. A ceux-ci revenait de droit cette maison où ils s'initieraient à une vie sacerdotale telle qu'avait dû la pratiquer Augustin avant son épiscopat. S'il était permis de conjecturer la destination que reçut le monastère du jardin, nous proposerions d'en faire, dans un sens très voisin de celui que ce mot a de nos jours, un « grand séminaire », une école de théologie, un noviciat de la vie sacerdotale. En effet, le groupe qui habitait, avec saint Augustin, la maison épiscopale était très restreint et ne comprenait vraisemblablement que des prêtres, des diacres et des sous-diacres : les autres clercs inférieurs n'y étaient qu'exceptionnellement ou point du tout admis. Quoique dans les deux discours que nous analysons, saint Augustin parle des clercs en général, et qu'il semble les comprendre tous, on voit bientôt qu'il parle exclusivement de ceux qui habitent avec lui la maison épiscopale et qui ont renoncé à toute propriété : nuncio vobis, in quo gaudeatis : quia omnes fratres et clerici mei, qui mecum habitant, presbyteros, diaconos, subdiaconos et Patricium nepotem meum, laics inveni quales descripsi. Des clercs d'ordre inférieur, il n'est fait nulle mention dans ces deux discours qui ont pour objet de justifier la conduite des clercs, leur fidélité constante au vœu de pauvreté ; évidemment lecteurs, acolytes, portiers, etc., n'avaient pas pris pareil engagement et n'étaient en aucune façon confondus avec les clercs vivant en communauté. Cette distinction se trouve, d'ailleurs, confirmée par un détail d'administration. Saint Augustin explique comment les vêtements dont il use personnellement, ne diffèrent en rien, ni comme coupe, ni comme tissu, des vêtements de ses compagnons, et qu'il arrive qu'on lui fasse présent d'un vêtement de prix, il le fait vendre et le produit est employé à l'entretien de la communauté ; prêtres, diacres et sous-diacres : nemo de nostris ullius rei usum habet, vel linem, vel tunicam, seu aliquid nisi in communi : de communi accipiam mihi ipsi ; cum sciam communi me habere velle, quidquid libuerit. Nemo alia offerat, quihiis quasi ego solus decenlius ular. Offeratur mihi verbi gratia bijrrum pretiosum, forte decedat episcopum, quam non deceat Augustinum, id est, hominem pauperem, de pauperibus natum, etc. Qualem vestem possit habere presbyter, qualem possit habere diaconus el subdiaconus, talem volo accipere, quia in communi accipio. Si quis meliorem dederit, vendu : ut quando non possit vestis esse communi, pretiosum vestis fil communi. Ainsi tous les membres de la communauté portaient le byrrus ou tunique de lin, sans distinction de rang, c'était comme nous le savions (voir Birhus, t. ii, col. 907), l'habit ordinaire des clercs, en quoi ils se distinguaient des moines ; c'était, en effet, le cas d'Hippone.

L'insistance avec laquelle saint Augustin exigeait la pauvreté des clercs vivant en communauté, ne doit pas induire en faveur de l'opinion soutenue jadis, d'après laquelle les associés n'avaient ni liens ni vœux. Nous avons montré que ces vœux étaient réels, quant au renoncement aux richesses, et il est manifeste qu'ils n'en avaient pas d'autres à émettre puis que, dès lors, le sacerdoce, eu égard au moins, impliquait le célibat (voir ce mot) et la cléricature entraînait l'attache à un diocèse.

Les quelques mentions qui nous ont été conservées de l'existence d'autres monastères épiscopaux en Afrique, ne nous apprennent rien de positif sur le régime qu'on y suivait, et cela même peut donner lieu de soupçonner que la discipline de ces maisons ne se distinguait guère de celle de la maison d'Hippone. Benediclos sanctialis lux comites el « mutalores, in Domino fratres nostros, tam in ecclesiis quam in monasteriis Carthaginis, Tagastae, Hippone Regio el tolis parochiis luis aliquibus cognitis tibi per Africam locis, multo affectu rogamus -. L'exemple, d'ailleurs, ne se renfermerait pas en Afrique. Julius Pomerius parle des communautés fondées par Paulin de Nole. Hilaire d'Arles et d'autres évêques qui, après avoir distribué leur patrimoine aux pauvres, n'ont possédé les revenus de leurs Églises que pour subvenir aux congrégations : congregandis fratribus alendis, cupiditas Ecclesiae possidere, ul uno sollicitudine omnium in sua societate viventium, substantiam, omnes qui sub eo sunt, fructuosa vocatione poliantur spiritualiter.

Il ne devait pas être bien difficile aux évêques de réunir les membres en nombre nécessaire pour fonder la communauté. Au IVe, les privilèges commençaient à rendre la profession cléricale attrayante, même à ceux que la vocation surnaturelle n'y eût pas attirés '. Les candidats ne manquaient pas. Saint Augustin laisse entendre qu'il sait à quoi s'en tenir à ce sujet ; Scia quomodo homines ament clericatum '. Autour de lui, nous voyons, à Hippone, vers 424, trois prêtres, six et peut-être sept diacres, un sous-diacre ; il est vrai qu'Hippone est une bourgade ; mais les grandes villes, mieux partagées, offraient plus de choix. Si vers le milieu du Ve, en temps de persécution, l'Église de Rome comptait quarante-six prêtres, sept diacres, sept sous-diacres, quarante-deux acolytes et cinquante-deux portiers, on peut préjuger que ce personnel s'était beaucoup accru depuis la paix de l'Église ; de même dans les grandes villes. A Édesse, au temps d'Ibas, le clergé allait au nombre de deux cents personnes ; à Carthage, au Ve, le clergé montait à plus de cinq cents personnes au témoignage de Victor de Vita : universus clerus Carthaginensis caedem incidit, fere quingenti vel amplius. Dans ce nombre, le choix devait être aisé, car cette foule n'était pas réunie tout entière dans le monastère épiscopal qui ne contenait qu'une élite tirée vraisemblablement de préférence de ce que nous avons nommé le « grand séminaire ». Au cours des années de formation l'évêque avait pu se renseigner sur les sujets, certains d'entre eux étant entrés dès l'enfance, comme le fut le cas pour un jeune lecteur nommé Antoine qui passa un peu brusquement, et pour son malheur, du lectorat à l'épiscopat : in monasterio a nobis parvula quidem aetate nutritum, sed praeter lectinnis officium nullis clericatus gradibus et laboribus noluit. Est-il téméraire de supposer que ce lecteur faisait partie du monastère du jardin et n'avait pas encore été introduit dans le monastère épiscopal ? Cette nomination était un peu la carte forcée, car le prêtre destiné au siège de Fussala l'avait refusé absolument, omnino resiliendo frustravit. Saint Augustin ne voulut pas laisser partir l'évêque consécrateur et lui présenta Antoine, décidé à choisir dans son séminaire à défaut du monastère épiscopal, plutôt que de recourir à quelqu'une des maisons monastiques du diocèse, toutes prospères et qui lui eussent fort complaisamment, sans doute, fourni un sujet. Mais il devait être persuadé que son séminaire était plus propre à former des prêtres et des évêques qu'aucun monastère, puisqu'on n'y fait nullement profession des vertus et des fonctions du ministère sacerdotal, où l'on se pique même parfois de les ignorer.

La différence entre les moines et les clercs vivant en communauté portait non seulement sur les œuvres extérieures de zèle et le service du prochain, sur le vêtement et sur le sacerdoce, mais encore sur le régime alimentaire. Celui-ci consistait en légumes avec de la viande pour les hôtes, les malades, les santés délicates : on prenait toujours du vin : olera et legumina, etiam carnes aliquando propter hospites, vel quosque infirmiores, semper vinum habebat. De préférence on faisait la lecture, mais parfois, lorsqu'on recevait un évêque, quel que personnage important, on causait pendant le repas. La vaisselle était de terre, de bois et de pierre, cependant on faisait usage de cuillers d'argent.

A l'origine des instituts les plus florissants il faut s'attendre à noter bien des hésitations et des tâtonnements ; on pourrait, sans paradoxe, soutenir que ces retouches et ces repentirs sont la garantie et la condition du succès futur, parce qu'ils témoignent de l'épreuve attentive et perspicace qui fut faite des œuvres nouvelles aux conditions pratiques de la vie. Vouloir découvrir au début d'une institution les caractéristiques qu'elle prendra après s'être dégagée des incertitudes originelles, c'est presque toujours s'exposer à substituer l'imagination à la réalité, confondre le germe et l'état adulte. Ce que nous avons pu entrevoir de la fondation d'Hippone appelle sans doute la comparaison avec l'institution postérieure de chanoines réguliers, comparaison légitime, où les analogies véritables mettent sur la voie d'une filiation évidente, mais qui ne demeure exacte qu'à condition de ne pas être poussée à la rigueur du détail. Si le monastère épiscopal d'Hippone et ceux qui ont été formés d'après ce modèle sont nettement caractérisés comme monastères de clercs, il est probable qu'on eût retrouvé quelques traits mélangés à des usages purement monastiques dans d'autres congrégations du même temps. Prenons, par exemple, le monastère de Saint-Martin situé à deux milles de la cité épiscopale, ce ne pouvait être un monastère de clercs et cependant, de même que le monastère d'Hippone, celui-ci avait le privilège de fournir des évêques à un grand nombre d'églises désireuses de posséder un chef formé par saint Martin : Plures ex his postea episcopos vidimus. Quae enim essei civitas, aut Ecclesia, quae non se de Martini monasterio cupierit habere sacerdotes ? Il est permis de penser que ces évêques avaient reçu une formation assez attentive et connaissaient pratiquement les devoirs et le genre de vie qu'ils allaient pratiquer. Un autre exemple de cette adaptation alors fréquente d'un règlement duquel on s'inspirait, se trouve à Hippone même dans le monastère des vierges. Saint Augustin avait adressé à cette communauté une règle semblable à celle du séminaire, mais appropriée à certaines différences fondamentales entre les deux maisons. Cependant, outre la continence, ces nonnes s'obligeaient à la vie commune : etiam eligeretis in domo societatem unanimi voluntatis, et à la pauvreté : non dicatis aliquid proprium, sed sint vobis omnia communia ; de plus, elles portaient d'humbles vêtements semblables à ceux de la classe pauvre : non sit notabilis habitus vester, nec affectetis vestibus placere, sed multibus ; il n'en était pas de même de toutes les nonnes de ce temps-là, mais saint Augustin s'inspirait à leur égard du même esprit que dans le règlement de son séminaire.


III. L'FONDATION DE VERCEIL. — » Celui qui pourrait disputer à saint Augustin avec plus d'apparence la gloire d'avoir allié la vie cléricale avec la réforme des monastères est saint Eusèbe de Verceil. Néanmoins, si nous examinons de près ce que saint Eusèbe a écrit sur ce sujet, nous reconnaîtrons que cet illustre confesseur ne s'étudia nullement à garder ce tempérament où s'arrêta depuis saint Augustin ; mais il passa outre, et ne se contentant pas de donner à son clergé quelque teinture et comme une image des vertus des solitaires, il leur en fit prendre l'habit, la profession et l'état, les chargeant en même temps des fonctions sacerdotales. Ainsi il faut dire que saint Augustin laissa son clergé dans l'état ecclésiastique, il n'ajouta à la vie et à la piété cléricale que la vie en commun et la désappropriation ; au lieu qu'Eusèbe de Verceil établit l'état et la profession monastique dans son Église. L'un apprit à ses ecclésiastiques à imiter quelque chose des vertus monastiques dont les laïques se rendaient fort souvent aussi les imitateurs : l'autre leur fit entièrement embrasser la profession monastique, sans renoncer aux fonctions du clergé. « Cette interprétation est conforme à ce que nous laissent voir les paroles de saint Ambroise : In Vercellensi Ecclesia dao parlier exigi videntur ab episcopo, monasterii continentia et disciplina Ecclesiae. Hœc enim primus in Occidentis partibus diversa inler se. Eusebius sanctae memoriae conjunxit, ut et in civitate positus instilula monachorum teneret et Ecclesiam regeret jejunii sobrietate, et plus loin : Hœc duo in attentione christianorum devotionis præstantiora esse quis ambigat, clericorum officia et instituta monachorum ». Baronius suppose avec assez de vraisemblance que cet essai tenté à Verceil s'inspirait des exemples rencontrés par Eusèbe au cours d'une mission accomplie en Égypte, en 328, en qualité de légat du pape. Les vertus qu'on pratiquait dans la fondation de Verceil ne différaient guère de l'ascèse monastique : abstinence, jeûne, travail continuel ; et les furent l'apprentissage de l'endurance d'Eusèbe pendant les persécutions qui le poursuivirent : Illec igitur patientia in sancto Eusebio monasterii coaluit usu, et durioris observationis consuetudine hausil laborum tolerantiam ». Dans un sermon prêché en l'honneur de saint, l'évêque de Milan revient sur la fondation de Verceil : In hac sancta Ecclesia eo tempore instituit esse, utios chricos ». Et saint Maxime de Turin décrit en ces termes la vie des clercs de Verceil : Ilic (Eusebius)... ul universo clero suo spiritualium institutionem speculum se coeleste præbueret, omnes illos secum intra unius septulchri habitaculi confregabat, ut, quorum unum alterius in religione proposatum haberet, vita velusque communes*.

Cette fondation n'offrait donc pas l'originalité de celle d'Hippone ; c'était simplement une fusion entre deux formes de vie qui, sur plusieurs points, s'excluent réciproquement. On peut croire qu'Eusèbe les avait simplement rapprochées sans les combiner : il souhaitait voir pratiquer la séparation du monde et le devoir sacerdotal, le souhait était généreux, mais nous ne sommes pas assez instruits de la façon dont on s'y prit pratiquement pour le remplir pour entreprendre d'en montrer le côté irréalisable. Nous savons toutefois quelques détails sur le régime monastique de Verceil : nunc discipulorum litium perscquuntur, qui in illam se laudem induerunt, lugubris dies ac noctes personant. Hœc nempe angelorum militia est semper esse in Dei laudibus, orationibus conciliare crebris, alque exorare Dominum : student lectioni, vel operibus continuis mentem occupant, separati a coetu mulierum, sibi ipsi invicem tulam præbent custodiam. Jejunii labor compensatur mentis placiditate. levalur usu. sustentatur otio aut fallitur negotio : non oneratur mundi sollicitudine, non occupatur alienis molestiis, non urgetur urbanis discursibus ». Ce dernier trait dit assez ce que nous cherchions à établir ; la fondation de Verceil est avant tout un monastère et les exigences de la profession cléricale s'y trouvent réduites au minimum : isolement, austérités, longs offices de jour et de nuit, méditations, lectures, travaux incessants et enfin la culture, non urgetur urbanis discursibus. On ne pouvait guère s'attendre à autre chose si on songe à la source orientale à laquelle le fondateur s'est inspiré : si l'idees monasterii litulos, instar orientalis propositi judicarcs ». Ce modèle oriental induisait naturellement à l'établissement monastique. Les monastères avaient commencé et s'étaient admirablement multipliés dans l'Orient avant qu'on en vît dans l'Occident : mais dans tout l'Orient il n'y avait probablement pas une Église où les ecclésiastiques vécussent en communauté. Les évêques étaient fréquemment tirés des monastères et les clercs d'un rang moins élevé étaient mariés.


IV. L'ORIENT. — Saint Basile parle, il est vrai, de chanoines vivant en communauté : Tifib ; toÙ ; èv xotvoê :'(j> •/avov'.xoj ; ' : mais c'est de cénobites, c'est-à-dire de moines vivant réunis qu'il fait mention dans ce texte. Le titre de chanoines qu'il leur attribue se justifie par leur profession d'accomplir très exactement la règle, xavùiv. et, ce qui est décisif, il les soumet à un supérieur différent de l'évêque, ce qui est inadmissible s'il est question d'une communauté de clercs vivant, comme celle d'Hippone, avec l'évêque. Saint Basile nous apprend, en outre, qu'il vivait seul dans sa maison épiscopale de Césarée, un peu distante des logements réservés aux moines. A Chypre, au contraire, les moines, au nombre de quatre-vingts, habitaient dans la maison de l'évêque ; c'est probablement un exemple de ce genre que saint Eusèbe avait sous les yeux et qu'il a entrepris de reproduire à Verceil. L'unique exemple à notre connaissance d'une communauté cléricale en Orient est celui qu'on trouve rapporté par Sozomène. A Rinocorura, en Égypte, après que plusieurs religieux se furent succédé sur le siège épiscopal de cette ville, les clercs commencèrent à vivre en communauté, ayant une maison et une table unique et ne possédant rien qu'en commun : y.oivÀi Si' ^rt Toï ; : ■/.>.-/ ;pcy.Oi ; o l'y.-^T : ; 't Ka'-. -pâ- -ï^a, -/.a't Ta i>),a TiivTi'. Mais c'était là un cas exceptionnel. Saint Jérôme, si minutieusement instruit et si curieux de tout ce qui concernait la pratique de la vie et des vertus religieuses, faisant à Népotien une peinture achevée de la conduite d'un bon ecclésiastique, n'avance pas un seul mot de l'obligation, ou de la coutume, ou de la bienséance de vivre en communauté avec d'autres clercs. Il lui donne au contraire divers préceptes qui supposent une vie retirée et particulière dans sa maison, par exemple : d'avoir toujours des pauvres à sa table, des voyageurs, de ne point recevoir de femmes dans sa maison. Népotien avait vu dans l'exemple d'un sien oncle la sainteté d'un évêque associée aux exercices d'un moine : in uno alque eodem imitabatur monachum et pontificem venerabatur ; lui-même devenu prêtre, exerçait sa charge sacerdotale et de retrait à la maison épiscopale y pratiquait la vie des solitaires : relicto foris clerico, postquam domum se contulit, duritiæ se tradiderat monachorum '.

V. DES ORIGINES AU V SIÈCLE. — On pourrait croire d'après cela, qu'avant saint Augustin ou au moins avant Eusèbe de Verceil, aucun essai n'avait été entrepris dans le but de grouper les clercs attachés à une même Église. Ici encore, il faut s'abstenir d'affirmations trop nettes : nous savons beaucoup sur l'histoire ancienne de l'Église, mais nous ignorons plus encore. Des tentatives isolées, silencieuses, vite abandonnées ou point remarquées ont pu être entreprises sur tant de points où le christianisme s'étendit pendant les quatre premiers siècles ; et les n'ont laissé aucune trace. Mais de ce que la vie matérielle n'était pas commune, il ne s'ensuit en aucune façon que les membres dont se composait l'entourage épiscopal, ses collaborateurs officiels, ne formassent un corps avec lui, partageant ses travaux dans l'administration d'un diocèse. Le clergé se composait de deux catégories distinctes, les ruraux et les citadins. Les premiers, gens simples, moins affinés, non moins utiles mais moins civilisés que leurs confrères, vivant souvent à de longues distances de la ville épiscopale, un peu ankylosés par l'habitude fréquente d'un troupeau très fruste, plus indépendants d'allures, parce que moins surveillés, médiocrement instruits et ayant renoncé à l'être plus, ambitieux quelquefois, mais maladroits et ne sachant trop comment « s'y prendre », ces ruraux ne pouvaient réclamer une part active à l'administration épiscopale. Celle-ci se concentrait entre l'évêque et son conseil presbytéral, composé d'hommes généralement capables et vertueux parmi lesquels il ne faut pas être surpris et encore moins scandalisé de voir circuler quelques plats intrigants et des clercs d'une incapacité notoire. Ainsi qu'on peut s'y attendre, on voit se produire dans ce conseil, des luttes d'influence et des ambitions furieuses ; les canons des conciles en apprennent beaucoup sur cet aspect de la psychologie ecclésiastique : ainsi le concile de Nicée interdit aux diacres de prendre le pas sur les prêtres et leur rappelle de garder leur rang '. Sur ce principe de la subordination, le concile admet que la triple hiérarchie des évêques, des prêtres et des diacres exerce intendance et juridiction sur le bas clergé et sur les laïques. Évêque, prêtres et diacres font partie d'une Église au point de ne la pouvoir quitter pour passer dans une autre Église. Ils la représentent, ils l'incarnent, ils la président. Si quis eorum qui præsunt Ecclesiae, mil episcopus, aut presbyter, aut diaconus, ainsi s'exprime le canon I« du concile d'Antioche. A Rome, pendant les vacances épiscopales, notamment après la mort du pape Fabius, le collège des prêtres et des diacres assume le gouvernement du siège inoccupé. Saint Cyprien fugitif délègue ses clercs au gouvernement de l'Église de Carthage et correspond avec le clergé romain pendant l'intérim entre la mort de Fabius et l'élection de Corneille ; Marcion se présente à l'Église romaine pendant un interrègne analogue qui suivit la mort du pape Hygin. — Ainsi il existait à défaut d'une communauté, un conseil ou sénat, lequel gouvernait le diocèse avec l'évêque et, en son absence ou à son défaut, le gouvernait pour lui.

Dans les conciles universels ou provinciaux et dans ceux de moindre importance, le rôle concédé aux évêques, aux prêtres et aux diacres consacre leur prééminence ; mais c'est principalement dans les conciles d'Églises particulières » que nous voyons fonctionner régulièrement le conseil supérieur des clercs. En dehors des conciles, dans l'administration courante, tel évêque très autoritaire s'astreint à ne rien décider sans une délibération de ses prêtres et de ses diacres ». La nomination d'un nouveau membre est proclamée officiellement, ainsi pour Numidicus ordonné prêtre de Carthage et membre du clergé supérieur '. Tels étaient ces conseils d'administration d'une ville épiscopale, conseillers de l'évêque, gouvernant avec lui, sous lui et par lui, le temporel et le spirituel du diocèse. On n'y vivait pas en communauté, mais on vivait des revenus de l'Église '. L'innovation de saint Augustin ne portait, on le voit, que sur l'organisation matérielle et sur la dignité morale, mais non sur la capacité de juridiction du clergé cathédral.


VI. Chanoines. — A ce clergé il nous faut enfin donner le nom sous lequel, vers le IVe, on commença à le désigner. Voulant nommer les clercs attachés au service des Églises, les conciles d'Antioche (341) et de Chalcédoine (451) et in Trullo (592) disent qu'ils sont inscrits sur le κανον, la matricula, la tabula, l'album '. La Vita Antonii par saint Athanase fait usage de ce terme au sens de clerc : ΤΟΤΕ ξανοβαί, et c'est exactement le même sens que nous retrouvons en Occident où le IIIe concile de Tolède désigne sous ce nom ceux qui sont sous canon ecclesiastico ministerio et le concile de Frioul (791) ceux qui sont sous canon ecclesiastico constitutif. Dès le VIe, le nom de canonicus est couramment employé en Gaule. Grégoire de Tours rappelle une fondation alimentaire due à l'un de ses prédécesseurs, Baudin, qui établit une mensa canonicorum. Une charte (fausse) de Chilpéric en faveur de l'Église de Tournai, vers 575 ou 580, établit que ipse teloncus et fastidia de teloneo omni (emere ad mensam canonicorum ejusdem ecclesiae proficiat ; enfin le IIIe concile d'Orléans, tenu en 588, interdit aux canonici le commerce et toute espèce de trafic. Le mot n'était déjà plus une nouveauté puis que, dès la fin du Ve, le pape Gélase avait fondé à Rome un établissement de canonici regulares ; de tous côtés on le voit surgir. En 531, le IIe concile de Tolède fait mention d'écoles dirigées par des canonici et dont les professeurs vivent in domo ecclesiae sub episcopi praesentia ; le IIIe concile de Tolède mentionne clairement la vie commune lorsqu'il prescrit de lire la sainte Écriture pendant le repas que les chanoines prennent au réfectoire, sacerdotali convivio.


VII. Du Ve au VIIe. — Ces canons de Tolède demandent qu'on s'y arrête un instant, parce qu'ils nous ramènent à une institution analogue à la fondation d'Hippone, mais avec acquisition du titre de « chanoines » pour ceux qui en font partie. Comme dans le « monastère du jardin » auquel nous avons attribué la destination de séminaire, nous trouvons en vigueur en Espagne un véritable séminaire dans la maison épiscopale, placé sous la direction d'un préposé responsable devant l'évêque. Le IVe concile de Tolède fait voir comme un double séminaire, l'un, dans la maison épiscopale où vit l'évêque avec ses prêtres et ses diacres ; l'autre, dans une maison voisine où les jeunes clercs vivent sous la direction d'un supérieur, c'étaient, comme l'a dit gracieusement des « boutures de chanoines ». Ainsi, enfants et adultes

Cette matricule des chanoines stipendiés nous conduit bien loin de l'idéal tracé et appliqué par saint Augustin. Ce même concile d'Orléans montre le clergé de la ville épiscopale fort attentif à recueillir les bienfaits de l'évêque et les revenus de l'Église pour en jouir en qualité d'usufruitiers, sous cette réserve que l'évêque pouvait échanger, voire même retirer une prébende de chanoine, mais seulement au gré de l'usufruitier ou à titre de châtiment : Si quid præsenti tempore a clericis de illicerdentium munificentius habetur et possidetur, deinceps successibus nihilominus auferatur, ita ut, qui decessionem hujusmodi fidelibus exhibent, officia Ecclesiæ, obedientiam et affectum sacerdotibus præbeant. De quibus lam magnificentiis, quæ præsenti tempore ab his, sicut dictum est, possidentur, fi pro opportunitate episcopo placuerit, quod voluerit.

Voilà, écrit Thomassin, les prébendes des chanoines de la cathédrale qui commençaient à se former par les libéralités arbitraires des évêques, que leurs successeurs ne pouvaient pas révoquer, que par un échange, ou par une sentence juridique contre un chanoine incorrigible : si inobedientia rel concomitancia in aliquo acceptentis exstiterit, culpa omnium in arbitrio præsidentis, utrum vel qualiter di beat revocari.

En 666, le concile de Mérida, en Espagne, prend une mesure fort intéressante. Il autorise les évêques à transférer d'autorité les curés ruraux dans le chapitre de leur Église cathédrale, sauf à les dédommager en les maintenant à leur paroisse primitive dont ils touchent les revenus et qu'ils font administrer par un remplaçant, prêtre ou diacre à la portion congrue. Grâce au cumul de ce revenu même ébréché et de leur prébende de chanoine, les évêques pouvaient combler les vides de leur chapitre : ut omnes episcopi provinciæ nostræ, si voluerint, de parochianis præsbyteris ac diaconibus, cathedralis sibi in Ecclesia principalis facere, maneat per omnia licentia. El quamvis ab episcopo sito stipendii causa per bonam obedientiam aliquid accipiant, ab ecclesiis tamen in quibus consecrati sunt, pel a rebus earum extranei non numerentur : sed pontificali electi sunt, presbyter alius instituatur, qui succedat officium peragat, cl discretionem prioris presbyteri victus et vestitus rationabiliter illi ministratur, ut non egeat.

On remarquera que ce canon donne aux chanoines le titre de cathédrales, lequel n'était pas destiné à faire fortune. Il ne faut pas être surpris du reste, de ces tâtonnements, et on doit reconnaître qu'en donnant du titre de chanoine à tous les clercs indistinctement : canonici clerici, le titre honorable s'était un peu déprécié.

Ce qui ressort clairement de cet ensemble, c'est que le clergé attaché à l'église cathédrale n'offrait plus aucun trait de la fondation d'Hippone. Le titre de chanoine peu précis, très largement distribué à diverses classes de clercs, ne distinguait en aucune manière ceux qui en étaient pourvus, une combinaison s'obstinait à reparaître qui associait les clercs aux moines, mais l'organisation plus forte de ces derniers les amenait périodiquement à absorber ou à rejeter leurs collègues d'un jour. Il semble que du moment qu'on adoptait le principe et qu'on appliquait le règlement de vie en communauté, on ne pût concevoir ni entreprendre une institution qui différât de la vie monastique. Les efforts tentés sont si vagues, les prescriptions édictées si générales, qu'on ne s'étonne pas que les tentatives dévient canoniale échouent périodiquement.

Nous avons déjà noté des appellations différentes. Les offices demeurent identiques et cependant l'ostiarius bénédictin tend à disparaître devant le portier. Après Compiègne, on garde le silence (cf. eh. XLII = Chrodeg., ch. iv) : au dortoir, les lits des jeunes chanoines sont, comme ceux des jeunes moines, intercalés entre les lits des anciens, on n'y dérogera que sur un ordre spécial de l'évêque (Chrodeg., ch. iii), mais Chrodegang n'impose pas comme saint Benoît (ch. xxii) le sommeil pris tout habillé et l'éclairage permanent du dortoir dont il n'est question que dans la rédaction développée (ch. xli). Tandis que les moines se levaient à deux heures après minuit pour dire matines, les chanoines les diront à minuit (Ben., ch. vii = Chrod., ch. v) ; mais les uns et les autres devront veiller à se rendre dès le son de la cloche (Ben., ch. L = Chrod., ch. vi). Ils se livreront au travail manuel mais sur ce point la règle des chanoines laisse plus de latitude que celle des moines (Ben., ch. xlviii = Chrod., ch. ix), d'ailleurs la saison d'hiver, au lieu de commencer au 14 septembre, ne commence que le 1er novembre. La gradation du code pénal est la même dans les deux règles, l'abstinence est moins rigoureuse chez les chanoines (Ben., ch. xxxix-xli = Chrod., ch. xx-xxi). Saint Benoît tolérait, à son corps défendant, l'usage du vin, bien qu'il ne convînt pas aux moines ; saint Chrodegang, pour éviter toute interprétation, fixe la ration de chaque chanoine avec un supplément pour les dignitaires (Ben., ch. xl = Chrod., ch. x-xiii) : un prêtre et un diacre ont droit à trois verres de vin en dînant, deux verres en soupant, un sous-diacre n'aura que deux verres à un repas, un verre à l'autre (Chrod., ch. xxiii). On ne retrouve plus trace de ces distinctions dans la rédaction développée (ch. vii et Conc. ii, v, la-Chap., 81, can. 135). La réception des hôtes présente de notables différences d'une règle à l'autre. Saint Benoît, souhaitant développer la vertu d'hospitalité chez les reclus, accueille les laïques et les introduit au réfectoire ; saint Chrodegang, dont les chanoines sont fréquemment en contact avec les séculiers et excédés par eux, tient les hôtes à l'écart de sa communauté, à moins d'une invitation spéciale de l'évêque ou de l'archidiacre (Ben., ch. lii = Chrod., ch. ii). Les laïques ne doivent rester dans la clôture que le temps requis, indispensablement pour les affaires qu'ils ont à traiter, par exemple, les cuisiniers qu'on reconduira à partir du moment où on n'a plus besoin de leurs services. Les préséances sont réglées dans les monastères bénédictins par la charge pour les supérieurs — abbé, prieur — et par la date de l'entrée au monastère pour les autres religieux. Les chanoines sont répartis à sept tables qu'occupent l'évêque et ses invités, les prêtres, les diacres, etc. Aucun laïque ni étranger ne prendra son repas au réfectoire (Chrod., ch. xxi). Les chanoines doivent se confesser au moins deux fois par an à l'évêque (Chrod., ch. xiv) ; enfin, ils peuvent avoir un pécule et s'attribuer les honoraires de messes. Ce qu'eût été le succès de cette règle sans le secours que lui accordèrent les rois francs, dont elle aidait les projets de rénovation religieuse, il est malaisé de le dire. Dans un pays soustrait à l'influence des princes francs, la décadence du clergé était telle que cette règle, cependant indulgente, parut inexécutable ; on était loin, cependant, des rigueurs des règles monastiques. Vers la fin du VIIIe, on rencontre en Angleterre des groupes de clercs séculiers avec, à défaut du titre, les caractères de canonici, et tendant à supplanter les moines à peu près partout, n'était l'attachement du peuple pour les moines, auxquels se rattachent les origines historiques du christianisme dans la contrée, et le dédain presque général pour la règle « lotharingienne ». Comme le dit Guillaume de Malmesbury, on ne s'en accommoda jamais.

Une tentative fut faite au concile de 786 pour l'introduire ; elle n'eut probablement d'autre résultat que de faire changer le nom de clercs séculiers en celui de chanoines, et les abbés en doyens.

Dans le royaume franc, la réforme et la restauration générale entreprise par Charlemagne favorisèrent l'essor de la règle des chanoines. Dans un Capitulaire d'Aix-la-Chapelle, rendu en 789, nous voyons que la cléricature et la profession de chanoine passaient pour une même chose : « Qui ad clericalem accedant, nos canonicos vilani nominamur », ce qui venait de l'obligation à laquelle on avait assujetti tous les clercs de vivre en communauté. À ces chanoines, plus ou moins bon gré mal gré, on impose d'avoir à vivre conformément à leur règle : « volumus ut illi canonice secundum suam regulam vivant ». Cette fois, l'empereur parlait clair et ne badinait pas ; moines et chanoines n'avaient que la perspective d'être bons moines ou bons chanoines : « ut illi clerici, qui se fingunt habita clericorum nomine et non sunt, omnimodis videntur esse corrigendi, alii vel veri monachi sint vel vericanonici ». Grâce à cette alternative, on commence, semble-t-il, à mieux distinguer l'état de chacun et la catégorie sous laquelle il se range.

Le concile de Mayence, en 813, nous apprend qu'en ce temps, la confusion était courante entre les communautés de chanoines et celles de moines, au point que l'habitation des uns et celle des autres s'appelaient également monastère : « Perspiciant missi loca monasteriorum, canonicorum pariter et monachorum » ; la clôture y devait être la même, le supérieur des chanoines portait le titre d'abbé. À vrai dire, cette confusion, si elle offrait des inconvénients, était peu de chose en comparaison des services que rendait la vie canoniale sous laquelle on rangeait tous les clercs. Le même concile de Mayence s'exprime ainsi : « Decrevimus, ut canonici clerici canonice vivant, observantes divinae Scripturae doctrinam et documenta Patrum, et ut simul manducent et dormiant, ubi eis facultas id faciendi suppetit, vel qui de rebus ecclesiasticis stipendia accipiunt et in suo claustro maneant et obsequiantur secundum canones suis magistris exhibeant ». Cette règle, dont il est dit quelques lignes plus loin « Regula canonicorum est », sans contestation, celle de saint Chrodegang, puisque le chapitre 61 de la rédaction développée est cité par le 20e canon du concile.

En cette même année 813, un concile de Reims s'emploie à la même mesure de police destinée à fixer l'état des clercs, soit parmi les moines, soit parmi les chanoines : « Legi sunt canones, ut quisque canonicus legem vivamque suam minime ignoraret. Lecta est regula sancti Benedicti, ut ad memoriam reduccretur abbatibus ».

En 815, le concile d'Aix : « Providendum episcopo qualiter canonici vivere debent, nee non monachi, ut secundum ordinem vel regularem vivere studeant ».

Outre cette distinction entre moines et chanoines, une autre restait à faire : il existait des chapitres de chanoines de deux sortes, les uns sous l'évêque et dans les églises cathédrales, les autres sous un abbé, observant la vie commune et la règle des chanoines. Le concile tenu à Tours en 813 distingue trois genres de communautés religieuses et marque bien le caractère de chacun :

Chanoines vivant avec l'évêque : « Canonici et clerici civitatum, qui in episcopiis conversantur, consideravimus ut in claustris habitantes, simul omnes in uno dormitorio dormiant, simulque in uno refectorio reficiantur, quo facilius possint ad horas canonicas celebrandas occurrere, ac de vita et de conversatione sua admoneri et doceri, ictu ac vestimentum juxta facultatem episcopi accipiant, ne paupertatis occasionem per diversam vagari cogantur, etc. » (can. 23).

Chanoines vivant sous un abbé : « Simili modo et abbates monasteriorum, in quibus canonica vita antiquitus fuit, vel nunc videtur esse, sollicite suis provideant canonicis, ut habeant claustra et domitoria, in quibus simul dormiant, simulque reficiantur, horas canonicas custodiant, victum et vestitum juxta quod poterit abbas, habeant, etc. » (can. 24).


IX. Le concile de DCCCXVII. — Le concile de 817 marque une date capitale dans l'histoire de l'institution canoniale. L'empereur exposa lui-même à l'assemblée que malheureusement beaucoup d'évêques ne surveillaient pas assez leurs inférieurs et ne faisaient pas pratiquer l'hospitalité ; il ajouta qu'il lui semblait nécessaire de réunir, à l'usage des clercs moins savants, une collection de règles sur la vie canonique dispersées dans les anciens canons et les écrits des Pères. Les évêques acceptèrent cette exhortation, quoique la plupart d'entre eux vécussent avec leurs subordonnés conformément aux canons ; ils l'acceptaient d'autant plus volontiers que l'empereur leur avait donné des livres indispensables à la compilation d'une semblable collection. — On composa, en effet, dans un laps de temps relativement court, deux collections de ce genre, l'une pour les clercs, l'autre pour les religieuses ; elles furent approuvées par le concile et présentées à l'approbation de l'empereur. L'empereur et le concile remercièrent Dieu de l'heureuse issue de l'assemblée et les deux institutions furent recommandées à l'observation de tous. Elles se composaient de deux livres : 1° De institutione canonorum et 2° De institutione sanctimonialium. Chaque livre se subdivise en deux parties, consacrées, la première aux prescriptions générales et préceptes des Pères et des conciles, la seconde aux décisions du concile d'Aix-la-Chapelle. On citait les textes des Pères à l'appui de chacun des règlements d'Aix-la-Chapelle. Le premier livre, beaucoup plus considérable que le second, ou, pour parler plus exactement, la première partie du 1er livre, c'est-à-dire la collection des sentences des Pères, etc., a eu, dit-on, pour auteur le savant diacre Amalairc. Quelques textes de ces deux collections prouvent que d'autres auteurs y ont collaboré.

Les plus importantes de ces règles, parce qu'elles nous permettent de jeter un regard sur la situation ecclésiastique de cette époque, sont les ordonnances du concile lui-même. Inspirées ordinairement par la règle de Chrodegang, elles commencent dans le premier livre avec le chap. cxiv. Voici ceux qui nous intéressent particulièrement :

C. cxv : Les chanoines peuvent porter du lin, manger de la viande, posséder des propriétés, toutes choses interdites aux moines ; mais les uns et les autres doivent être zélés à éviter le péché et à faire le bien. Les chanoines, outre leur patrimoine, reçoivent de l'Église une subvention.

C. cxvii : L'évêque doit veiller à ce que la clôture de la maison des chanoines soit solide.

C. cxviii : Le supérieur ne doit pas se charger de trop de clercs.

C. cxix : Certains évêques n'admettent dans leur clergé que des serfs d'églises qui, sous peine de retourner en esclavage, doivent approuver tout ; il ne faut pas exclure les nobles du clergé.

C. cxxi : Tous les chanoines recevront la même quantité de nourriture et de boisson.

C. cxxii : Chacun chanoine recevra cinq livres de vin par jour, ou bien trois livres de vin et deux livres de bière, ou bien une livre de vin et cinq livres de bière, selon les ressources du pays. Dans les contrées moins opulentes on diminuera proportionnellement ces quantités ; enfin, dans les régions les plus pauvres, on fera en sorte de donner deux livres de vin et trois livres de bière et, autant que possible, une livre de vin. Les jours de fête on améliorera le régime. En temps de famine on fera les distributions comme on pourra, les riches viendront en aide à leurs collègues moins fortunés.

C. cxxiv : Les chanoines seront habillés convenablement, sans luxe, toutefois, de même que sans affectation de misère.

C. cx.xv : Ils ne porteront pas de cucules afin de n'être pas confondus avec les moines ; chaque état a sa manière de vivre et de se vêtir.

C. cxxvi-cxxxiii : Relatifs aux heures canoniques. Pendant les prières au chœur, les chanoines se tiendront debout, sans s'asseoir, sans s'appuyer sur un bâton, sans causer.

C. cxxxiv : Code pénal. Le chanoine incorrigible, après plusieurs réprimandes, sera condamné pour un temps au pain et à l'eau. S'il s'obstine, il sera exclu du réfectoire et du chœur, où on lui assignera une place à part. Si on n'obtient rien de lui, on emploiera les coups, à condition que son âge le permette. S'il est âgé ou prêtre, il sera réprimandé publiquement et condamné au jeûne perpétuel jusqu'à ce qu'il se soit amendé.

On pourra enfin recourir à la prison, à la comparution devant l'évêque qui prononcera.

C. cxx.xv : Les enfants et les jeunes gens élevés dans la maison canoniale doivent être surveillés et instruits ; ils seront soumis à la garde d'un chanoine âgé et sûr et habiteront discrètement dans un bâtiment de Valium.

C. cxxxvi : Après complies, tous les chanoines se rendront au dortoir, chacun y aura son lit ; une lampe brûlera toute la nuit.

C. cxl.i : Un chanoine sera directeur de l'hôpital.

C. cxl.ii : Les chanoines peuvent avoir des habitations privées dans l'intérieur de la maison canoniale, toutefois le réfectoire et le dortoir restent communs pour tous. Les anciens et les malades auront une infirmerie desservie par les chanoines.

C. cxl.iii : Devoirs des portiers : Après complies, ils ferment la porte dont ils apporteront la clef au supérieur.

C. cxl.iv : Les femmes ne pourront entrer que dans l'église ; celles qui demandent l'aumône iront dans un bâtiment placé en dehors de la clôture.

Le concile de 817 ne fait aucune mention de la règle de saint Chrodegang, qu'il se contente de reproduire presque intégralement. Ce silence a induit quelques historiens à supposer que la règle de Chrodegang n'avait jamais existé et qu'il fallait voir dans les documents qui se réclament de ce titre une simple contrefaçon des canons d'Aix-la-Chapelle. Cette hypothèse hardie est insoutenable ; le texte primitif en trente-quatre chapitres ne laisse subsister aucune objection. Son grand intérêt consiste surtout à nous montrer la genèse de la Réforme, sa localisation à Metz, les retouches faites jusqu'au moment de l'adoption et de la promulgation officielle en 817.

On a avancé que les canons d'Aix-la-Chapelle passaient sous silence la règle de Chrodegang, parce qu'elle n'avait pas franchi l'enceinte de la ville de Metz et qu'elle était bientôt tombée en désuétude ; mais cette opinion n'est rien moins que fondée, car les évêques présents à Aix-la-Chapelle disent, dans le prologue des canons, que la plupart d'entre eux vivaient selon l'ordre canonique, ainsi que leurs inférieurs, et que, in plerisque locis idem ordo plenissime servabatur. On s'explique que, jusqu'à un certain point, le silence gardé sur la règle de Chrodegang par les statuts d'Aix-la-Chapelle, si l'on réfléchit que Louis le Débonnaire se proposait tout autre chose que de faire une simple réédition de la règle de Chrodegang.

Son but était de réunir ce que les actes des anciens conciles et les écrits des Pères contenaient de meilleur sur la vie canoniale. Ce qui prouve que Louis le Débonnaire tenait pour insuffisante la règle de Chrodegang, c'est l'insistance avec laquelle il demande au concile de réunir les règles données par les anciens, quoique les évêques affirmassent que la vie canoniale avait déjà été introduite partout. L'empereur estimait probablement que les statuts des plus anciens conciles et des Pères de l'Église auraient plus de prestige et de force qu'une règle composée par un évêque contemporain. Tout en utilisant cette règle, il a peut-être cru que le meilleur moyen de lui donner un vernis d'antiquité était de ne pas la mentionner en la citant dans ses Capitulaires. Les évêques s'expriment plus favorablement sur la règle de Chrodegang : la vie canoniale déjà organisée en plusieurs lieux ne leur déplut pas, et ils ne crurent pas, comme Louis le Débonnaire, qu'il suffirait de reproduire simplement les textes des Pères disposés à la suite les uns des autres. Aussi joignirent-ils à ce premier travail un second qui, se substituant à la règle de Chrodegang, fit que celle-ci tomba en oubli. Dans ce cas encore, le mieux était de passer sous silence la règle de l'évêque de Metz.

J. Trullus, Ordo canonicorum regularium, in-4°, CæsarAugustæ, 1571 ; in-4°, Bononiæ, 1605. — T. A. Zunggo, Historiæ generalis et specialis de ordine canonicorum regularium S. Augustini prodromus, 2 in-fol., Tiguri, 1742 ; Monachii, 1749.

H. Leclercq.


CHANOINESSES. Il est impossible de traiter la question des chanoinesses sans parler des vierges chrétiennes ; toutefois, ce sujet devant être étudié à part (voir Vierges), nous ne dirons ici que ce qui semblera indispensable.

La profession de virginité et la continence dans le veuvage remontent aux origines du christianisme. L'entourage des apôtres et des disciples nous montre quelques femmes dévouées subvenant à leurs besoins, vivant à l'ombre de ceux qui leur distribuaient la doctrine et auxquels elles rendaient ces humbles services dont on ne s'aperçoit et qu'on n'apprécie à leur prix qu'à l'instant où ils viennent à nous manquer. Vierges et veuves vécurent longtemps, nous l'avons montré (voir Cénobitisme, t. 3, col. 3047), sous la discipline de l'ascèse domestique. Ce qu'était celle-ci, nous pouvons l'entrevoir. Une existence modeste, silencieuse, remplie par l'accomplissement des devoirs d'état alternant avec les obligations surérogatoires telles que l'assistance régulière aux assemblées liturgiques, le soin des malades, des pauvres et la suppléance des clercs pour certaines missions délicates que le tact plus fin de la femme lui permet de remplir avantageusement ou certains services intimes qui lui sont naturellement réservés. L'ascèse domestique entraînait évidemment l'inconvénient d'une certaine dissipation mondaine lorsqu'elle qui s'y adonnait vivait dans la maison paternelle où la réclusion ne pouvait être que tout à fait relative ; ce qui explique que la tendance marquée de bonne heure, dès le iii siècle au moins, à grouper celles qui avaient fait profession de virginité dans des habitations réservées pour elles seules et où les hommes ne faisaient pas leur demeure. C'est ce que dit clairement saint Cyprien : « Nec pueri virgines cum masculis habitare ; non dico simul dormire sed nec simul vivere ; cum et sexus infirmus et letas adhuc lubrica, per omnia frangari et regi debeat ». Toutefois ces maisons particulières n'étaient pas ce que nous appellerions aujourd'hui des « couvents ». Vierges et veuves ne connaissaient encore ni une discipline aussi stricte ni surtout une clôture. Les « Canons d'Hippolyte » nous montrent la préoccupation de terminer les réunions d'assez bonne heure pour que les veuves soient rentrées chez elles avant la tombée de la nuit : « Si qui ludis coenam parare vult, curet, ut habeant coenam et ut dimittantur antequam sol occidat. Si vero sunt multae, eant cum ne fiat confusio neque impediantur, quoniam ante vesperam dimittantur. Unicuique autem earum tribuatur sufficiens cibus plusque ». Il en est de même pour les vierges puisque la caractéristique des unes et des autres est le jeûne fréquent et la présence assidue dans l'église : « Virginum et viduarum est, ut saepe jejunent et orent in ecclesia ». Le pape Corneille nous apprend que l'Église de Rome, outre son clergé, composé de cent cinquante ecclésiastiques, avait la charge de quinze cents veuves, infirmes ou pauvres, auxquels on distribuait quotidiennement une pitance : « quibus universis gratia et beniguitate Dei alimenta suppeditabat ». Il est clair qu'il fallait venir chercher ce secours et ce qui est plus évident encore, c'est que les vierges sortaient de leur maison pour prendre leur repas quand l'occasion se présentait ; ce qui fut le cas lors que l'impératrice Hélène convoquait les vierges officiellement inscrites sur la matricule de l'Église pour leur offrir un repas qu'elle servait elle-même : « καὶ τὸ τῆς μετέρας θυγατρὸς μῖν ἐπὶ τ αὐτ καὶ λλοις τοῖς μοίοις αὐτ, καὶ τὰς ἀδελφὰς αὐτῆς, καὶ τος λλους, σοι σαν ἐν τ数, καὶ τος λλους, σοι σαν ἐν τ数, καὶ τος λλους, σοι σαν ἐν τ数 ». Ces vierges inscrites sur la matricule, ἀδελφὲ, et les veuves qui leur sont jusqu'à un certain point assimilées — administrativement du moins — recevront ou prendront dès le v siècle l'appellation de χηραι ; que nous lisons chez saint Basile, saint Macaire, saint Jean Chrysostome, dans la πάντησις, dans les πορίαι de Justinien, ailleurs encore.

Saint Basile s'exprime ainsi : « Τὰπαρθένων τίς μῖν ἐστιν ; ἐξ μῶν χάρις, καὶ ἐξ μῶν ἀρετή, καὶ ἐξ μῶν εὐσέβεια, καὶ ἐξ μῶν ἀλήθεια ». Et nous avons de lui une lettre adressée aux χήραις, une lettre à la χήρα, Théodora, enfin une lettre à Amphiloque touchant les χήραις. Quoiqu'on ait pu dire, de même que le titre de canonici dérivait de l'immatriculation du sujet au canon, de même le titre de canonica, qu'il fût porté par une vierge ou par une veuve, tirait son origine d'une inscription semblable. L'attrait du paradoxe et le souci de la contradiction, si séduisants qu'ils soient, ne sauraient raisonnablement prévaloir contre l'évidence fondée sur les textes.

De ces trois textes de saint Basile, celui de la lettre à Amphiloque vise l'immoralité des χηραι et ne nous apprend donc rien sur la corporation ou sur la vie qu'on y menait, la lettre à la χήρα, Théodora, relativement à la vie qu'elle avait vouée semblerait devoir être pleine d'utiles renseignements, tandis qu'on n'y rencontre que des banalités, modestie dans les vêtements, réserve dans les entretiens avec les hommes, frugalité de la table, rejet des superfluités pour n'admettre que le nécessaire ; évidemment rien de bien nouveau ni de bien original dans tout cela, pas plus que dans les recommandations : « constantia in abstinentia, in precando sedulitas, in fraternali dilectione commiscratio, liberalitas erga indigentes, spiritualis humilitas, cordis contritio, fidei sanatio, in moribus aequabilitas, numquam intermittens oratio, et inclita judicii recordatio ». Bien de plus. Mais ce vague même en dit plus qu'une description plus précise. Tout ce que Basile rappelle, car il n'impose rien de nouveau, c'est l'ensemble de règles et prescriptions dont se compose l'ascèse domestique avec ses mortifications, sa réserve et ses bonnes œuvres. Quant à la lettre aux χήραις, c'est une petite mercuriale théologique ; ici encore, nul trait utile à relever pour la discipline.

Les autres textes grecs ne sont pas plus instructifs. Ce que nous savons c'est qu'en Orient le titre de χήρα fut appliqué aux vierges et aux veuves faisant partie officiellement de la communauté, ce titre n'entraînait, semble-t-il, d'autres obligations que celles de pratiquer les vertus chrétiennes et d'assister assidûment aux réunions liturgiques. À défaut de textes nouveaux et plus diserts que ceux que nous possédons, il faut savoir reconnaître que le nom et l'institution semblent avoir disparu de bonne heure en Orient où les monastères de vierges se fondent et se multiplient d'une part, tandis que d'autre part les diaconesses demeurent en possession du rang hiérarchique et des attributions à elles primitivement concédées.

En Occident, l'identité des institutions hiérarchiques à l'époque primitive, et peut-être quelques textes dont il est plus prudent de ne pas user, invitent à admettre l'existence de ces mêmes groupes de vierges et de veuves que nous venons de signaler et à leur attribuer des occupations analogues. Mais les vierges et les veuves fournissent bientôt au recrutement des monastères qui, en Afrique, en Gaule, en Italie, à Rome commencent à pulluler. Monastères de types variés et d'aspect curieux, assez éloignés de la conception qui prévalut dans la suite, mais que ce n'est pas ici le lieu d'étudier. Monastères toutefois dont les habitantes, σχήμον/φελές, cloîtrées à certaines heures, sortant à d'autres heures, se lançant même dans les excursions et les lointains voyages, recueillent et absorbent les corps de vierges et de veuves jadis attachés à telle ou telle église. À cette troupe régulière s'ajoutent celles qui marchent à la remorque, par groupes minuscules, trop indépendantes pour subir une règle et vivant à peu près à leur guise, passant entre les juridictions, se faisant excuser par quelques bienfaits ou quelques services, n'ayant ni existence, ni rang officiellement déterminés et considérées dans les localités où elles vivent, comme des simples sanctimoniales qu'elles ne sont pas, mais dont elles reproduisent d'une certaine façon la vie et dont elles pratiquent à leur manière les vertus. Devant la troupe régulière, nous ne rencontrons que les diaconesses dont on tend à restreindre déjà, du moins, à délimiter le rôle et à réduire les fonctions. Nulle part nous ne rencontrons les chanoinesses proprement dites, pas plus que nous ne les voyons sortir des sanctimoniales. Ce sont les sanctimoniales hors cadres qui continuent sous une forme un peu altérée mais encore reconnaissable — celles du moins qui se sont tenues en garde contre l'absorption par les monastères — les virgines Deo sacratae et les viduae de l'antiquité chrétienne, elles les continuent, mais dans l'anonymat, car il ne faut pas s'attendre à rencontrer nulle part en Occident l'organisation des chapitres de chanoinesses avant le milieu du viii siècle.

Et tout d'abord il faut renoncer à retrouver — par conséquent à établir — une transmission quelconque entre les χήραι mentionnées par saint Basile et les canoniae que nous rencontrons au viii siècle en Occident. L'analogie qu'on peut relever entre les attributions des unes et l'organisation des autres ne permet en aucune façon de les rattacher entre elles. Tout au plus peut-on admettre, comme nous venons de l'indiquer, que les χήραι de l'Orient recueillent un certain nombre de virgines sacratae à l'époque où le progrès de la réglementation contraint doucement ces dernières à se ranger sous une forme déviée moins indéfinie que celle qui avait été la leur jusque-là ; tandis que les canonicæ de l'Occident se rattachent, après une quinzaine de générations au moins, à ces mêmes virgines sacratae par l'intermédiaire d'une population indécise de nonnes dont le caractère le plus marquant est de n'être pas embrigadées parmi les sanctimoniales. Les efforts tentés en vue de retrouver des canonesses au vi et même au vii siècle en Gaule n'ont guère obtenu l'assentiment de ceux qui sont remontés aux textes eux-mêmes.

La formule 32 de Marculfe paraissait si claire qu'on ne pouvait souhaiter rien de plus : « ... nos ac causa ipsius per testes veras inquisivimus, quod ipsa femina abbatissa pro suo clerico a domno illo transmisit, et eum in canonicas presbyteri ordinavit ». Cette formule, si elle appartenait au formulaire de Marculfe, nous reporterait sans doute au vi siècle, mais elle est de rédaction très postérieure ainsi que l'indique assez le titre du groupe dont elle fait partie : « Formulae Marculfi œvi Karolini ». Ce groupe se compose d'un certain nombre de formules tirées de Marculfe ou de son Supplément auxquelles on en a ajouté de nouvelles rédigées en vue des besoins sous Charlemagne. Et dans ce recueil factice, la formule 32 qui tient le dernier rang est de beaucoup postérieure à tout le reste ; l'éditeur C. Zeumer lui assigne la fin du ix siècle. Inutile, dès lors, de s'attarder à ce texte pour lui découvrir une antiquité qu'il n'a pas.

Grégoire de Tours ne nous en apprend pas plus dans son récit bien connu de la révolte des nonnes du monastère de Poitiers contre leur abbesse en 550 et 590. Chrodechildis se rend à Tours, va trouver l'évêque et lui expose en quelques mots la situation. L'évêque répond : Si abbatissa deliquit aul canonicam regiam in aliquo præternisit, accedamus ad fratrem nostrum Maroueum episcopum et... '. Il faut, on le reconnaîtra, pour trouver dans ces simples mots la règle canoniale, une règle distincte des règles monastiques en vigueur à cette époque, un effort d'exégèse et surtout un effort de bonne volonté. Le régime disciplinaire en vigueur à Poitiers nous est d'ailleurs connu. Comme beaucoup de fondateurs de cette époque, Radegonde avait d'abord pratiqué l'éclectisme et avait remis à l'expérience de lui apprendre avec le temps la règle qui s'adapterait le mieux à son monastère ; cette expérience l'amena en 567 ou peu d'années auparavant à établir la règle des nonnes rédigée par saint Césaire d'Arles. Ce fait est attesté de la façon la plus indubitable ; nous possédons encore la lettre de l'abbesse Césarie accompagnant la copie de la règle ', et la mention que fait de l'introduction de celle-ci Venance-Fortunat, biographe de Radegonde ' ; mais en outre Grégoire de Tours lui-même s'est chargé de nous apprendre que c'était bien la règle de saint Césaire qu'on suivait dans le monastère de Sainte-Croix de Poitiers.

Dans la lettre adressée peu avant l'année 568 à sainte Radegonde par sept évêques gaulois, il était question des jeunes filles, et en un mot de toutes celles qui abandonnaient leurs diocèses pour venir se ranger sous le gouvernement de Radegonde : et quia quasdam comperimus divinitus propitia, de nostris territorialibus ad institutionem vestram regulas desiderabiliter convolasse., firmamus, ut, licet omnes. œqualiter quæ ibi conveniunt in Domini capitale mansuræ debeant inviolabiliter custodire, quod videntur libente semel animo suscepisse... Tamen specialiter definimus, si qua, sicut dicitur est, de locis sacerdotaliter nostræ jurisdictioni Domino providenti commissis, in Pictavina civitate vestro monasterio meruit sociari secundum beatæ memoriam domini Cœsarii Arelatensis episcopi constituta, nulli sit ulterius discedendi licentia '. Radegonde avait fait aux évêques une réponse conservée dans le monastère et dans laquelle on lisait : monasterium puellarum Pictava urbe constitui,... insuper congregationem per me, Christo præslante, collecta, regulam sub qua sancta Cœsaria deyuit, quam sollicitudo beati Cœsarii antistitis Arelatensis, c. r institutione sanctorum patrum convenienter collegit, adscivi ; et à ces passages nous pourrions encore ajouter ceux dans lesquels on lit par exemple : regulariter oboedienturam,.......regulam frangere, extra regulam exinde, egredi, nunquam de nostra regula — inuninucre valcat atiquid aul mulare, custodiens regulam,... ordinasse regulariter '. Voici donc ce que Grégoire de Tours désigne sous le nom de canonica regula ; car il n'y a pas à invoquer une substitution d'une règle à une autre accomplie à Sainte-Croix après la mort de la fondatrice Radegonde. Celle-ci étant morte le 13 août 587, la substitution aurait été bien vite opérée puis que les incidents rapportés remontent à 589 ou 590 ; mais enfin ce temps si court suffirait à la rigueur. Cependant qu'aurait-on mis à la place' ? Une autre règle ! Laquelle' ? Une règle canoniale I Mais de cela nul indice, et notez que parmi les griefs des nonnes révoltées contre la nouvelle abbesse on ne voit rien qui indique une telle substitution. Mais il y a plus. Les évêques viennent faire enquête sur les lieux et rédigent leur jugement : interrogata Chrodechildis vel Basina quare tam audacter contra suam regulam foribus monasterii confractis discesserant^^, leur règle, la règle du monastère, il n'y en a donc pas deux, mais une seule en vigueur, celle de saint Césaire ; et encore : respondentes proclamaverunt non habere se aliquid nisi per Iisec qux dixerint eam ista fecisse contra regulam proclamarent ', la règle ; pas d'ambiguïté. Enfin l'épilogue : In hac synodo Basina... coram episcopis sola prostrata, veniam petiit, promittens se cum caritate abbatissæ monasterium ingredi ac de regula nihil transcendere '. Enfin dans l'interrogatoire de l'abbesse, nous l'entendons répondre à une inculpation : de tabula vero respondit : Etsi lusissel, vivente domna Radegunde, si minus citpa respiccret, tamen in regula per scripturam prohiberi, nec in canonibus relui il '* :amii pour se justifier l'abbesse déclare que ces sortes de jeux de hasard ne sont interdits ni par la règle, ni par les canons. Ces canons, ce sont ceux de l'Église, il n'y en avait pas d'autres, et à supposer qu'il y en eût d'autres, ils différeraient donc de la régie. L'expression regula canonica ne veut donc désigner autre chose que la règle de saint Césaire ; il est possible que Grégoire de Tours ait simplement voulu dire la règle divisée en chapitres ou canons et encore la règle qui contient le canon de l'observance monastique.

Le Martyrologe hiéronymien mis à contribution^ ne nous apprend rien lui non plus. La tablette du 26 décembre (fo</. Wissenib.) porte ces mots : in Antiochia siria ! nascorn. virginem canonicanini' ; la tablette du 9 avril (cod. Bern., Eptern., Wisscmh.) porte : Syrmium... cl vu virginum canonicanim'. Mais pour tirer de ce mot l'indice d'une institution en vigueur en Occident et de ses ramifications en Orient, il faut plus que des prodiges d'exégèse et de bonne volonté, il faut des prodiges de fantaisie. De ce que trois copistes ont écrit un mot il ne s'en suit pas qu'ils l'aient compris, c'était pour cette engeance la moindre des préoccupations ; pour s'en convaincre il suffit de voir ce que les uns et les autres font d'un nom propre : Sijrmicum, firmionis, sijrmionum. D'ailleurs à l'époque où fut compilé et transcrit le martyrologe hiéronymien, le mot canoniacus était connu et employé en Gaule, aussi l'un des copistes a écrit canonicoriiiii, d'autres cannoninim, canicr ; celui-ci esquivait la difficulté, d'autres enfin l'enjambaient purement et simplement. D'un masculin tirer un féminin, cela se fait, grâce à Dieu, tous les jours et n'engage à rien, in' prouve rien. Si ceux qui ont introduit ces termes dans les textes du martyrologe traduit en latin avaient comme c'est possible rencontré le mot γαυνωικα ! dans l'original, ils ont simplement décalqué adroitement et utilisé l'adjectif canonial *, qui ressemblait fort à ce qu'ils avaient sous les yeux, pour en faire un substantif.

Nous rencontrons deux mentions de canonica dans le Pénitentiel de l'archevêque Egbert d'York (732-766)^ C'est d'abord dans une énumération et la place est à retenir : Episcopus, presbyter, diaconus, subdiaconus, clericus, in gradu vel sine, in coniugio vel sine, peregriniis, virgo, femina canonica vel sanctimonialix. débi les, infirmi..., il s'agit ensuite des fautes charnelles : si sine voto monachi euni paella... si cum canonica II annos. fréquenter III annos.

C'est donc parmi les Anglo-Saxons que nous rencontrons pour la première fois, vers le milieu du VIIIe, la canonica, en attribuant à ce nom un sens bien distinct et le réservant à une institution particulière. S'ensuit-il que le nom et l'institution aient paru d'abord en Angleterre, on n'en a aucune preuve et les textes du Pénitentiel d'Egbert fourniraient tout au plus une présomption..-\u reste, que ce soit en Angleterre ou ailleurs, nous ne sommes pas en mesure de rattacher cette institution nouvelle aux nonnes qui vivaient disséminées hors des monastères. Celles-ci, pieuses filles, échappaient depuis des siècles à l'immatriculation qui les enrégimentait à l'origine et au moins jusqu'au IVe. Depuis l'époque des invasions, les archives des églises étaient plus que négligées — et pour cause — réduites, on peut le supposer, au très strict indispensable ; ainsi la liste de celles qui appartenaient à l'Église par les services rendus et par la prébende servie avait disparu depuis longtemps, et si les canonicae se sont recrutées dans ce personnel anonyme, nous n'en pouvons guère espérer découvrir la preuve, puis que le caractère de ce personnel était de ne dépendre de personne. Pour faire comprendre ce qu'était ce personnel figurons-le-nous tel qu'il existe de nos jours, immuable dans ses trésors de vertu et ses petits travers : c'est toute cette population féminine bien pensante, dévouée, généreuse et qui assume sa large part des œuvres et des travaux de zèle que fait germer dans une paroisse le zèle du prêtre qui la gouverne, dames de charité, visiteuses des pauvres et des malades, directrices de l'ouvroir, catéchistes de persévérance, etc., etc. Ces dévouements, ces spontanéités sont de tous les temps, aussi bien du IVe au VIIIe que de nos jours, et celles qui s'y adonnent ne sont liées par aucun vœu, ne rentrent dans aucune catégorie, ne sont inscrites nulle part et désignées sous aucun vocable. Assidues aux réunions liturgiques, affiliées à une congrégation, à un tiers-ordre, à une confrérie, elles fournissent largement au recrutement des ordres religieux..Jus quelà elles reproduisent, avec l'infinie variété que le temps impose, le groupe des virgines Deosacratæ de l'Église primitive. Et d'après cela, on comprend sans peine que le passage de ces pieuses femmes de leur vie de dévouement à la vie canoniale ait pu se faire sur place, peu à peu, sans rien qui attirât l'attention et nous valût quel que récit circonstancié. De même qu'il arriva un jour, en quelle que ville ou bourgade, qu'un petit groupe s'unit plus étroitement, s'associa et s'efforça de pratiquer des canons, pour se conformer à l'exemple que donnaient les prêtres séculiers de l'entourage épiscopal qui, sous ce nom moins nouveau pour eux de clericionici. s'efforçaient de pratiquer la vie commune conciliable avec les obligations du ministère sacerdotal ; de même quelques femmes, sans renoncer aux œuvres et aux pratiques de toute leur vie, prirent ce nom de canonicae sans bien se douter qu'elles étaient le noyau d'une institution nouvelle. Ainsi leur nom apparaît un jour sans que rien semble l'avoir préparé, et les canonicae se trouvent être les héritières et continuatrices de celles auxquelles on se déshabitue vers ce temps de donner le titre Ancilla Dei. de famula Dei. Voir Ancill. Dei.

Vers le milieu du VIIIe, la transition se fait et plusieurs textes en témoignent. Le concile réuni en 742 sous l'influence de saint Boniface prescrit ni monachi cl ancillæ Dei monasteriates j'iixla regulam saneti Benedicti ordinare el vivere, vitam propriam gibernare studcanl ' : mais au concile tenu à Ver, en 755, nous lisons que désormais les ancillæ Dei velulæ devront vivre in monasterio sub ordine regulari aut siibmanu episcopi, sab ordine canonico '. Dès lors, nous rencontrons de plus en plus fréquemment ces ancillæ Dei velulæ qui vivent sub ordine canonico, en prennent le nom, quæ se canonicas vocant '.

En 817, furent rendues en concile, à Aix-la-Chapelle, deux ordonnances importantes. L'une concernait les chanoines (voir ce mot), l'autre intitulée : De institutione sanctorum canonicorum, est plutôt destinée aux chanoinesses qu'aux nonnes. En voici le résumé :

Ch. i-vi : Passages de saint Jérôme, de saint Athanase, etc.

Ch. vii-xxviii : Les prescriptions du concile d'Aix-la-Chapelle ; on remarquera la ressemblance frappante entre ces prescriptions et celles qui concernent les chanoines.

Ch. VIII : Elles ne doivent pas recevoir un trop grand nombre de nonnes, ni des personnes qui ont vécu dans un trop grand luxe : avant toute admission, elles doivent donner lecture aux récipiendaires des canons ci-inclus.

Ch. IX : Avant leur entrée, les nonnes doivent disposer de leurs biens, dont l'administration ne les distraira plus dans la suite. Elles peuvent en faire don à l'Église, s'en réserver l'usufruit, ou ne les aliéner en aucune façon ; dans ce dernier cas, elles doivent toutefois instituer un procureur. Quant aux jeunes filles ou aux personnes dont la vocation religieuse pourrait donner lieu à des difficultés, on ne doit pas les recevoir d'une manière imprévoyante.

Ch. X ; Le voile et l'habit noir ne sont pas tout ; il faut que le cœur soit pur. Défense aux nonnes de causer avec les hommes. Toutes dormiront au dortoir, chacune dans un lit. Elles observeront les heures canoniques ; les filles de naissance noble ne s'élèveront pas au-dessus des autres ; aucune ne fera parade de sa chasteté ou de ses autres qualités.

Ch. XI : Il faut une clôture solide, murée. Dans l'enceinte, il y aura réfectoires, cellules, dortoirs et autres bâtiments nécessaires.

Ch. XII : Toutes auront la même quantité de nourriture et de boisson, ce qui ne se pratiquait pas autrefois.

Ch. XIII : Toute nonne doit recevoir par jour trois livres de pain et trois livres de vin, ou bien, au lieu de trois livres de vin, deux livres seulement et deux livres de bière, ou, dans les pays qui ne produisent pas de vin, trois livres de bière, en ajoutant, si c'est possible, une livre de vin. On donnera moins dans les monastères pauvres. On veillera à ce que les jours de fête la nourriture soit meilleure. On fournira aux nonnes tout le nécessaire en viande, poisson, bois, etc., de même que la laine, le lin, les habits, etc. Toutes prendront leurs repas ensemble à l'exception de celles qui sont malades ou reçoivent des visites.

Ch. XIV : Comment l'abbesse doit veiller au salut de toutes les personnes qui lui sont soumises.

Ch. XV : Toutes les nonnes doivent, en temps voulu, et au signal donné, se rendre à l'église pour les heures canoniques ; elles s'y tiendront d'une manière respectueuse, avec piété et en silence, etc.

Ch. XVI : Elles prieront souvent et avec un cœur pur.

Ch. XVII : Après complies, elles se rendront au dortoir où une lampe brûlera toute la nuit.

Ch. XVIII : Pénalités. — Comme pour les chanoines.

Ch. XIX : L'abbesse ne doit parler à un homme que dans le cas de nécessité et en présence de témoins.

Ch. XX : L'abbesse nommera les sœurs au nombre de trois ou quatre qui seront toujours présentes lorsqu'une nonne aura à causer à un homme ou lors que les ouvriers feront des réparations.

Ch. XXI : Les chanoinesses (canonesses) auront des servantes qu'on surveillera de près.

Ch. XXII : De l'éducation des jeunes filles.

Ch. XXIII : Les nonnes pourront avoir des habitations privées pour le jour, mais le réfectoire et le dortoir seront communs, sauf pour les malades.

Ch. XXIV-XXVI : On nommera des aides : à la cuisine, à la porterie.

Ch. XXVII : Les clercs des monastères de religieuses auront une habitation et une église en dehors des murs de ces monastères dans lesquels ils n'entreront qu'à une heure déterminée et pour y dire la messe ; ils seront accompagnés du diacre et du sous-diacre et aussitôt l'office terminé, tous se retireront. Les nonnes assisteront à l'office divin derrière un rideau. Si une nonne veut se confesser, elle doit le faire dans l'église afin d'être vue de tous, et quant aux malades, le prêtre qui va les assister sera accompagné d'un diacre et d'un sous-diacre.

Ch. XXVIII : Hors du monastère, on établira un hôpital, dans la demeure et proche de l'église du clerc chargé de ce monastère ; à l'intérieur de l'hôpital, un local sera réservé pour les veuves et les pauvres femmes.

H. Leclercq. Tharodie. I. Pythme populaire. II. Chant des synagogues. III. Chant gnostique. IV. Chant gréco-romain. VI. Chant ecclésiastique : 1. Psalmodie responsoriale. 2. Psalmodie chorale ou antiphonique. 3. Hymnodie. 4. Mélodie. VII. L'œuvre grégorienne. VIII. L'antiphonaire Centon : 1. Sa réalité. 2. Ses témoins. 3. Son ordonnance. 4. Sa composition. 5. Son auteur. IX. La destinée de l'œuvre grégorienne. a) Rome. b) En Occident : a. Milan, b. Farfa, c. Italie, d. Gaule, e. Espagne, f. Grande-Bretagne, g. Germanie. X. L'œuvre de Charlemagne.

Le chant fut en usage dans les premières assemblées chrétiennes où l'on alternait psaumes, hymnes et odes ; il est moins aisé de dire à quel genre musical appartenaient les pièces désignées de cette manière trop générale. Ce que nous savons du chant dans l'antiquité est encore loin de répondre à toutes les questions relatives aux origines du chant ecclésiastique ; cependant, il ne semble pas douteux qu'il faille chercher à éclairer ces origines à l'aide de ce que nous savons de la pratique musicale chez les Grecs et les Romains, chez les juifs et chez les gnostiques.

I. Citharodie. — La réduction de la Grèce en province romaine (146 av. J.-C.) eut pour résultat de hâter l'expansion de la culture grecque dans le monde romain et principalement à Rome. Une fois de plus, les vaincus subjuguèrent les vainqueurs. Malheureusement, à l'époque où se produisit cet événement, la chorale orchestrale des Grecs se survivait à elle-même, et ce fut moins un art qu'un métier ou une recette artistique que les musiciens hellènes apportèrent à Rome. Cependant, la décadence musicale suivit à peu près les étapes de la décadence monumentale ; elle se trouva interrompue pendant une période correspondant à peu près à celle qui s'étend entre le règne d'Auguste et celui de Marc-Aurèle. Pendant cette période de deux siècles environ, qui est celle de la gestation de la plupart des institutions du christianisme, la prépondérance du chant accompagné par la cithare sur le chant accompagné de tous autres instruments de musique est attestée par un fait caractéristique : lors que, au IIe, le système tonal reçut son ordonnance définitive, on prit pour base de la nomenclature nouvelle les désignations des cinq modes allégués au chant citharodique et que nous retrouvons parmi les modes du chant antiphonique.

La musique gréco-romaine nous est parvenue non seulement dans quelques textes, mais encore dans des monuments figurés d'un prix inestimable pour l'étude de la notation gréco-romaine ; ce sont : la mélodie d'une demi-strophe de Pindare ; — la partie chantée de trois hymnes païens du IIe ; — un fragment de scholion gravé sur un monument du Ier ou du IIe ; — enfin, quelques exercices et petits airs en notation instrumentale, feuilles éparses d'une sorte de méthode de cithare à l'usage des commençants. Pour incomplets qu'ils soient, ces morceaux suffisent amplement à démontrer la continuité de la mélopée antique dans les hymnes et antiennes de l'office catholique.

Il ne faut pas être surpris si, jusqu'au IIe, la citharodie subit, à Rome, l'influence exclusivement hellénique ; des faits connus, relevant du domaine de la philologie et de l'archéologie, nous ont appris que le latin n'obtint la supériorité dans Rome que vers le milieu du IIe. Le répertoire des virtuoses en renom se composait de grandes cantates narratives et de chants lyriques peu étendus. Ces compositions musicales n'avaient pas la forme strophique ; la mélodie, divisée en sections de longueur égale, variée plus ou moins d'un bout à l'autre du poème. Des chants citharodiques en latin, coupés ou non en strophes (tels que les odes d'Horace et de Catulle), ne s'entendaient guère que dans les banquets, les réunions privées.

Quoique la mélodie antique n'exigeât pas un complément polyphonique, les compositions vocales, chœurs ou solos, destinés à l'exécution publique comportaient une partie instrumentale ; c'était la partie différente du chant et fixée par la notation. Aristoxène parle avec admiration des accompagnements, hypopsalma, de Pindare, de Pratinas et d'autres poètes-musiciens de l'ancienne école. Pendant les premiers siècles de son existence, l'Église se montra peu accueillante pour l'introduction dans le sanctuaire des instruments de musique, mais aucun texte disciplinaire ne nous révèle une interdiction formelle ; cette tendance ne nous est connue que par des allusions, des insinuations, des protestations qui nous laissent forcément perplexes sur l'étendue de l'interdiction et sur sa réalité même. La cithare y échappait en tous cas, semble-t-il. Clément d'Alexandrie remarque que les fidèles « n'ont que faire de l'ancien psaltérion, de la trompette, de la cymbale et de la flûte en usage chez ceux qui s'exercent à la guerre » ; il ajoute : « si vous savez chanter avec la lyre ou la cithare, personne ne vous en blâmera, car vous imitez en cela le roi d'Israël ». La cithare était à l'époque impériale ce qu'était le luth au temps de la Renaissance, ce qu'est le piano de nos jours, l'instrument le plus répandu dans la bonne société ; dès lors, il paraît probable que l'interdiction — si interdiction il y eut — portée contre certains instruments réservés aux pompes bachiques ne s'étendait pas à la cithare qui aura pu être admise pour l'accompagnement du chant chrétien.

La partie instrumentale d'un chant citharodique se composait : 1° d'un prélude, d'interludes et d'un postlude ; 2° d'un accompagnement figuré se dessinant à l'aigu de la partie vocale, une sorte de contrepoint fleuri. En l'absence de tout document nous ayant transmis une mélodie avec son accompagnement, les renseignements fournis par les divers textes contemporains et particulièrement par un passage d'Apulée, peuvent nous donner au moins une idée assez nette du mécanisme de l'exécution. L'instrument était maintenu debout, devant l'exécutant, à l'aide d'un baudrier ou d'un cordon passant derrière la nuque, de façon à laisser aux mains toute la liberté de leurs mouvements. Posées de chaque côté des cordes, comme chez nos harpistes, les deux mains prenaient part à l'exécution, et chacune d'elles avait son rôle propre. La main gauche, longue et occupée, faisait résonner les cordes en les touchant du bout des doigts, mode d'attaque appelé psalmos. Le dessin mélodique qu'elle faisait entendre, à l'aigu de la partie vocale, était le hypopsalma. Quant à la main droite, munie d'un plectre, elle n'intervenait pendant le chant qu'à de certains moments, et seulement pour redoubler la cantilène. Il y avait alors syncrotisis, jeu simultané des deux mains. Une semblable harmonie à deux parties se produisait aussi d'une manière plus ou moins intermittente pendant les repos de la voix. Voilà toute la polyphonie que nous pouvons raisonnablement attribuer à la citharodie gréco-romaine et de l'époque chrétienne primitive.

À l'époque classique, cinq modes étaient en usage pour le chant accompagné sur la cithare, et il ne semble pas qu'aucun changement se soit produit sur ce point à l'époque gréco-romaine ; ces cinq modes étaient, en première ligne : le dorien, le phrygien et l'iaslien (tant le relâché que le normal) ; en seconde ligne, le phrygien et le lydien. Le ton fondamental de la cithare était le lydien, correspondant à la voix de ténor et embrassant l'étendue d'une onzième. Les tons accessoires étaient l'hypolydien et l'hypophrygien ou son octave aiguë, l'hyperlydien. L'« auteur anonyme » donne en plus aux citharèdes le ton hyperiastien et l'iastien. On obtenait les deux tons à dièzes en haussant les cordes fa et ut d'un demi-ton, sans changer ni l'ordre général ni la dénomination des cordes.

Nous insistons sur ces cinq modes de la citharodie, parce que nous les retrouvons immuables depuis l'âge classique de l'art grec jusqu'au temps de la pleine efflorescence de l'antiphonie ecclésiastique. Lucien, Apulée, Julius Pollux, Ptolémée ne connaissent que les cinq modes, nous les retrouvons trois siècles et demi plus tard, chez Cassiodore. Il y a plus. L'ancienne gamme de la cithare se retrouve chez les musiciens du x° siècle, prolongée au grave jusqu'à la prosélia nomène hypolydienne et devenue l'échelle fondamentale du chant de l'Église catholique.

Outre les modes ci-dessus mentionnés, nous devons nommer une variété de chants dont parle Ptolémée et qui sont appelés iastio-œolia, dénomination qui ne peut s'appliquer qu'à des mélodies hybrides, en partie iastiennes, en partie éoliennes. Elles étaient comprises dans l'octave hypophrygienne (iastienne). Les chants de la liturgie catholique ont conservé une grande quantité de mélodies iasti-éoliennes. Ce serait là, pour toute une série de pièces, un indice d'antiquité qui ne devrait pas être négligé. Julius Pollux écrit dans son vocabulaire technique : « Les harmonies des citharèdes sont la dorienne, l'iastienne et réolienne, les principales ; puis, la phrygienne et la lydienne ». Or, au iii° siècle de notre ère, les trois modes dorien, iastien et éolien gardaient leur prééminence ainsi que viennent l'attester tous les débris de la musique gréco-romaine qui nous sont parvenus dans leur notation originale, dorienne, iastienne ou éolienne. Ce sont ces modes, nous l'avons dit, qui reparaissent le plus fréquemment dans les antiennes où ne se retrouve guère le bachi que phrygien, mode prédominant des instruments à vent, et le lydien sensuel et frivole incompatible avec la gravité des chants chrétiens.

Quoi que déchu, la musique continuait à être étudiée avec ardeur, au iii° siècle de notre ère, les musicologues les plus instruits écrivaient assidûment sur leur science. La pratique du chant et l'usage des instruments paraissent être vers ce temps devenus généraux parmi les classes aisées. Au v° siècle, les nombreux maîtres de musique originaires des contrées helléniques quittèrent l'Italie pour Byzance après que la capitale de l'empire eut été transférée dans cette ville. L'Occident se latinisa de plus en plus ; à partir de l'an 350 les peuples de l'Italie, de l'Espagne, de la Gaule, de la Germanie romaine ne chantaient plus qu'en latin, avec, on peut le croire, maintes chansons d'origine vulgaire. D'autre part, la notation musicale au moyen des lettres de l'alphabet grec, généralement comprise encore sous Constantin, tomba peu après en désuétude, tant en Orient qu'en Occident, de sorte que la transmission des œuvres musicales ne se fit plus que de maître à disciple, et, à l'aide de la seule mémoire. Le chant et la musique n'en sont pas moins en honneur. Vers 370, Ammien Marcellin se plaint amèrement de voir à Rome « le peu de maisons où le culte de l'intelligence était naguère en honneur, envahies par le goût des plaisirs. On n'y entend que des chants et, dans tous les coins, des tintements de cordes ». Quelques années plus tard, saint Ambroise fait entendre les mêmes plaintes. On ne trouve aucun renseignement utile pour notre sujet dans le traité De musica, composé en 398, par saint Augustin et resté inachevé ; la seule partie écrite ne traite que du rythme et des mètres lyriques.

Au v° siècle, la mélomanie se conserve. En 454, Sidoine Apollinaire loue Théodoric, roi wisigoth de Toulouse, de tolérer dans son palais ni orgues hydrauliques, compositions chorales étudiées sous la direction d'un musicien de profession, ni exhibitions de virtuoses instrumentistes ou de chanteuses exotiques, mais de se complaire uniquement à cette simple musique de chant et d'instruments à cordes qui élève l'esprit en même temps qu'elle charme l'oreille.

Sous la domination des rois goths (493-552), Rome possède encore des citharèdes renommés dont le talent se déploie dans les banquets et que les rois francs établis en Gaule s'efforcent d'attirer à leur cour. La poésie mélodique de la Rome païenne, de même que la science musicale de l'antiquité, a son dernier représentant dans la personne de Boèce qui a parsemé de pièces de vers faites pour être chantées sur des instruments à cordes sa Consolation philosophique. Et, en effet, des moines lettrés et musiciens y ajoutèrent souvent des mélodies, au cours des tristes siècles qui suivirent.

Entre le vi° et le vii° siècle, la musique profane disparaît en Occident ; disparition apparente car, en réalité, le chant rythmé associé au jeu d'un instrument, et souvent accompagné de danse, continue à être cultivé par des musiciens de profession, ancêtres anonymes des ménestrels et qui n'ont pas dû différer beaucoup des vieux ménétriers. Bien que vivant sur un fonds immuable, très restreint apparemment, de motifs poétiques et de thèmes musicaux, cet art séculier ne put demeurer stationnaire. Tandis que le chant liturgique arriva dès la fin du vii° siècle à son état définitif et s'y maintint pour toute la suite des âges, le chant mondain se modifia peu à peu, en même temps que la société occidentale, délaissant d'abord la langue littéraire avec sa métrique savante, pour le langage populaire et les vers accentués ; plus tard, abandonnant complètement le latin, devenu inintelligible aux masses, et adaptant aux idiomes romans et germaniques, ce qui lui restait de rythmes antiques. À partir du x° siècle, un curieux revirement se produit et le chant profane va reprendre son influence dans un sens tout nouveau sur le chant liturgique.


II. Rythme populaire. — Puis que nous ne faisons rien de plus pour le moment, que de parcourir du regard quelques perspectives, notons, après la transmission de la citharodie, une autre source à laquelle a puisé le chant ecclésiastique. — On s'est plu à faire honneur au moyen âge d'un rythme symétrique qu'il n'a pas imaginé, mais simplement adapté. C'est le rythme du vers trochaïque tonique de quatre pieds, plein ou catalectique :

Tonlum ergo sacramentum

Veneremur cernui

Rien de plus commun que ce rythme au moyen âge et Adam de Saint-Victor qui contribua pour une large part à sa vulgarisation, ne fit rien de plus en cela que de perfectionner le vers tonique incomparablement plus ancien que lui et depuis longtemps populaire. Poètes et musiciens le trouvaient si généralement répandu que force était de l'employer s'ils voulaient que leurs compositions arrivassent à destination.

Dès l'époque classique, nous rencontrons à Rome ce vers tonique. Gaston Paris a montré que la chanson des soldats de César est faite en vers toniques :

César venus adhuc

César nunctrinmphal qui subegit

César non trinmphal

Ces vers, sauf la disposition sur une même ligne de deux hémistiches, sont les mêmes que ceux du Tuitum ergo. On peut dire la même chose des strophes que chantaient les légions de Vitellius marchant contre les Perses :

Mille Francos, mille semel Sarmatas occidimus

Si le rituel synagogal prête souvent à la conjecture, on peut, cependant, le reconstituer d'une manière suffisamment complète et certaine pour autoriser des rapprochements : il n'en est plus de même pour le chant. Ici, la tradition orale s'est chargée de transmettre seule des mélodies qui ne nous sont parvenues qu'altérées, et ces altérations sont assez anciennes, assez générales et assez profondes pour qu'on puisse aujourd'hui regarder comme « impossible de restituer sûrement la tradition musicale juive, à une époque quelconque de son histoire. Mais, si cette tradition ne peut être retrouvée dans tous ses accidents, elle peut toujours l'être dans son essence, à savoir dans la forme générale et le style de sa musique, et c'est bien quelque chose. Cette musique est purement vocale et monodique : soit en solo, soit en chœur, elle ne connaît que l'unisson ou l'octave. Cependant, l'emploi d'instruments à cordes pour le service du Temple eut quelque influence sur la forme de composition des psaumes et des cantiques ».

La synagogue et l'Église chrétienne basaient leur service liturgique chanté sur le recueil des psaumes dont le plus grand nombre, sinon la totalité, entra dans l'office religieux. L'exécution variait d'après les indications données en tête du psaume ou d'après la contexture de celui-ci : tantôt on chantait tout d'un trait, tantôt on encadrait dans une acclamation initiale et finale (« //c/u(« ), tantôt on reprenait en guise de refrain un verset choisi. Les titres des psaumes mentionnent parfois l'usage d'instruments sur lesquels nous sommes mal renseignés, si quelques-uns peuvent être identifiés, la plupart demeurent énigmatiques^. Parfois, le titre est accompagné d'une mention qu'on regarde comme celle d'un mode : aielelh serait réolien ; ionelh serait l'ionien. Enfin, plusieurs psaumes (par ex. : Lvii, Lvni, li.x, lxxv hébr.) étaient composés sur la même forme littéraire qui se laisse identifier avec le ris-qolo syriaque et l'Hirmos grec ^.

Dans la liturgie du Temple de Jérusalem, les instruments à vent, à cordes, à percussion accompagnaient le chant, dans les synagogues ils n'étaient pas admis et on n'est guère en état de dire s'ils étaient également interdits dans l'Église ou si on leur concédait quelque rapide apparition. On admet avec vraisemblance que la mention mal expliquée, setaix, qui se lit dans quelques psaumes, marque une pause de chant pendant laquelle les instruments jouaient seuls ; là où les instruments n'étaient pas reçus, peut-être le chœur se chargeait-il de l'intermède, de là viendrait l'usage de certaines formules vocalisées '.

Si on aborde la notation, il faut savoir avouer que nous n'avons pas le moindre indice antique criminologiquement recevable. Sans doute chaque mot a son accentuation dont les signes peuvent remonter plus haut que l'époque des points-voyelles, partant, pour quelques-uns au moins, de ces signes, jusqu'au vi« siècle avant notre ère ; mais cela n'avance guère. Accentuation et ponctuation offrent, d'un exemplaire à l'autre, des divergences qui interdisent tout essai de réduction à un type uniforme. À supposer possible cet expédient héroïque, resterait à remonter du texte ainsi étalé à quelque autographe dont l'antiquité fabuleuse ferait une des sources authentiques du chant liturgique. Faut-il s'en tenir à ce résultat décourageant ? Nous ne le pensons pas.

Dans la synagogue, les cadences musicales ont été indiquées aux yeux par de simples signes de convention placés tantôt sur, tantôt sous le texte. À l'aide de ces signes « le lecteur ou le chantre, en lisant le texte, sait, en voyant les signes, de quelle formule mélodique il doit revêtir le mot ou la syllabe, en se conformant de plus à l'accent tonique' : les autres mots sont déclamés sur la note de tenue du récit, ou sur les notes qui peuvent servir à joindre deux des formules. La phrase musicale est donc étroitement modelée sur le texte littéraire ; elle en reproduit les divisions, et les accents toniques informent la mélodie qui pare les syllabes. Elle est essentiellement formée de parties modulées, mélodiques, alternant avec des passages en récit. Le récit peut être plus ou moins long ; la partie mélodique peut aller de la simplicité d'une note au-dessus ou au-dessous du récit à celle d'une riche vocalise. Cependant, la vocalise elle-même n'est pas toujours fixée, et elle est parfois — elle a pu être primitivement toujours — une variation improvisée sur le thème simple rappelée par le signe correspondant.

« On se rend donc bien compte que c'est surtout le style et la forme musicale hébraïque que nous pouvons connaître, mais non tous les détails de cet art. Dans la pratique, en effet, les accents cantoraux ont perdu la valeur fixe qu'ils avaient primitivement : le thème subsiste quelquefois ; ailleurs, il a disparu sous les transformations ou les développements adoptés par une communauté. Toutefois, une chose domine cet obscurcissement de la tradition, et peut nous être un précieux guide dans ce labyrinthe : la variation ou le développement du thème ne se fait plus d'après des principes inconnus, mais l'emploi des formules vocalisées qui y entrent a subi l'influence des tonalités et des rythmes du temps et du pays où se célèbre le service divin, spécialement depuis le xvii'' siècle. En effet, les formes d'ornementation non juives restèrent longtemps exclues de la synagogue, comme entachées d'usage païen. Ce principe, fécond pour la critique, nous porte donc à ne pas accorder a priori aux mélodies recueillies seulement au xix'^ siècle, pour l'usage de la synagogue, plus qu'elles ne peuvent nous donner. Une remarque des plus importantes est cependant à faire. Les chants qui importent à notre sujet ne sont pas métriques, ou, s'ils le sont quelque peu, c'est avec un tel mélange qu'ils appartiennent plutôt au rythme libre, n'étant même subordonnés à aucune condition fixe de mesure ou division du temps. À tel point que telle variation nous offrant ici une diminution rythmique ne nous l'offre pas ailleurs, ou bien elle en est totalement différente.

« Mais si la tradition orale du chant, dans chaque communauté israélite, n'a été recueillie que trop tardivement pour être publiée en notation claire, dans un livre pratique, quelques points cependant de cette tradition nous ont été révélés dans les siècles passés. Or, ces fragments remontant à une époque où n'avaient encore influé ni les œuvres polyphoniques du XVI siècle, ni les formes de concert du xviii', nous sommes en droit de les considérer comme des représentants de la tradition ancienne. » Des notations prises par Reuchlin ', Sébastien Münster^ et Athanase Kircher représentent les transcriptions des accents cantoraux. « L'examen de ces transcriptions, rigoureusement faites sur les originaux, ne fait que confirmer la préexistence des formes rythmiques très libres déjà constatées ; dans les formules recueillies par Münster et Kircher, la division du temps se révèle — quoi que rare — plus fréquemment que dans les formules plus anciennes notées à la fin du moyen âge. C'est, on nous permettra de le dire, une constatation précieuse, pour la tradition religieuse dans la musique médiévale ; et quant à ces mélodies en elles-mêmes, elles sont bien un anneau de la « chaîne de la tradition » en matière de chant, pour employer une expression talmudique.

« La tonalité de ces formules, appliquée surtout aux psaumes, appelle d'intéressantes remarques : elle est analogue aux tons ecclésiastiques 2' (protus plagal) et 5' (tritus) ; or, ces tons sont ceux des trois quarts des répons-graduels de la liturgie romaine, ces extraits de psaumes qui nous viennent précisément en ligne droite de la synagogue.

« Ces formules se réfèrent à ces gammes ° :

(magen abotlo 'rsnsz :

2Z

^-fr« ou transposé en ut « En y joignant deux autres gammes usitées dans les chants juifs, nous aurons le système tonal général de la synagogue : dschtabach » • -•^

J « ''J

a ' * -'• !l r^ t M'it' « Mais cette dernière gamme est une échelle moderne, employée surtout par les juifs de Palestine '.

« Tel est, dans l'état des recherches actuelles, ce que nous savons de plus précis et de meilleur sur l'ancienne tradition cantorale de la synagogue'. »


IV. Chant gnostique. — L'un des phénomènes les plus inattendus et les plus instructifs du christianisme primitif est l'étrange fourmillement gnostique qui s'attache au christianisme à la façon d'une végétation parasite sur une plante encore jeune. Longtemps dédaigné, faute d'être compris, le gnosticisme, par ciuel que côté qu'on l'aborde, se montre à nous comme une des sources les plus fécondes et les plus troubles dans lesquelles on puisse jeter la sonde pour en retirer quelques échantillons du grand naufrage intellectuel des premières idées et des pratiques chrétiennes. Une fois la part faite à la mystification, et cette part est large, avouons-le, le gnosticisme n'apparaît pas beaucoup plus déraisonnable que ce qu'on peut supporter de la part d'une secte en pleine effervescence d'imagination. Sous la bigarrure de la théosophie égyptienne, de la théurgie juive et de la théologie chrétienne nous avons déjà indiqué, à plusieurs reprises, les riches liens qu'offre le gnosticisme (voir Abr.\s.\x, Alchimie, Alphabet voc.\LIQUE DES ; nous reviendrons encore, mais, ce que nous avons exposé (Dictionn., t. i, col. 1268-1288) en détail, nous permettra d'être bref.

Au point de vue musical, une première constatation s'impose, c'est que les sons reviennent en séries toujours périodiques et en pauses déterminées '. Le papyrus W de Leyde permet un pas de plus. Nous y trouvons la mention des sept astres suivie des sept voyelles rangées dans l'ordre alphabétique et de plusieurs autres groupes où les voyelles sont disposées indépendamment de cet ordre '. Or, Nicomaque a établi la concordance des sons des sept astres avec les sept notes de l'échelle musicale, et cinq auteurs grecs ont exposé la corrélation des astres avec les voyelles grecques ; dès lors, le rapprochement de ces deux concordances doit nous donner le rapport de la série vocale avec l'échelle musicale et aboutit au résultat suivant « ;

A E H I

O T Q

re ut si bémol la sol fa mi 1'=' tétracorde tétracorde « C'est l'heptacorde de la lyre primitive, de la lyre d'Hermès, avec ses deux tétraéordes conjoints ré-la, la-mi, tétraéordes d'espèce dorienne. Nous nous trouvons donc en présence d'une manifestation d'art qui remonte à la plus haute antiquité '. » Tantôt la mélodie est écrite sans être accompagnée de paroles, c'est le cas pour les amulettes *, tantôt elle forme la partie vocale d'une invocation déterminée. Par une rencontre qui pourrait être plus qu'une coïncidence fortuite, il arrive que ces invocations avec vocalises reçoivent parfois le titre de νfoxEi'u-'' »'' donné aussi par la liturgie grecque aux versets chantés qui accompagnent la lecture de l'épître et correspondent au psalmellus ou responsorium gréculac des latins, précisément aussi chant vocalisé. Au nombre des formules mélodiques, outre l'anagramme et sa lecture rétrograde, il y avait aussi les répétitions de notes. Les papyrus montrent un emploi fréquent de ces arrangements. Quant à leur mode d'exécution nous l'ignorons encore, mais il parait vraisemblable que ces notes avaient un mouvement rapide, qu'elles correspondaient à une sorte de tremblement de la voix, à une figure appelée probablement térétisme '.

« Pour l'interprétation du chant gnostique, on a remarqué que les voyelles de la notation offrent cette heureuse indication qu'elles sont toujours réunies par groupes et par lignes : groupes et lignes sont séparés soit par un espace blanc entre les groupes ou à la fin de la ligne, soit par un système de points ou de virgules. L'interprétation rythmique n'en est guère douteuse, car, pour qui connaît les idées des vieux métriciens, le temps premier étant indivisible, le groupement des notes vocales ne peut souffrir que deux explications : ou la ponctuation simple indique la réunion des divers éléments rythmiques, ou elle indique de plus la prolongation du dernier son. Que l'on adopte l'une ou l'autre manière d'interpréter, on arrive à une vocalise d'un caractère rythmique très libre. Cependant, la seconde manière a contre elle une grave objection : certains papyrus et autres documents gnostiques alignent les voyelles côte à côte, sans se préoccuper de les séparer, n'en interrompant la ligne qu'à la fin des périodes. Ces considérations ont amené, dans la reconstitution musicale de ces voyelles, à adopter le principe d'un cursus égal, pouvant être interprété librement '.

Voici quelques passages :

Papyrus I de Berlin, col. 3, ligne 229 :

Papyrus II de Berlin, col. 1, ligne 12 :

I.1 ! I I ) ! I II

Papyrus IV de Leyde, p. 14, lignes 31-32 : tfE- :tixû !XoSu.aî (j£ Kûpte, (LStxù uavov uavw go'j Je t'invoque, Seigneur, par une hymne : je chante ta sainte puissance :

—^ Papyrus de Leyde,

P-

19, ligne 12 sq. :

'-~^ :^^ ^^ Je t'invoque par la voix des [anges^ ?] jnâ les :

Ces transcriptions permettent de constater qu'à une époque contemporaine de la formation et du développement de la mélopée chrétienne », il existait des chants liturgiques parmi des groupes apparentés au judaïsme, au christianisme et au paganisme =. Ces chants étaient basés sur des lettres représentant chacune un son et un temps uniques et groupées par rythmes : la vocalise alternait avec les récits' et la liberté d'exécution du rythme s'imposait. Tantôt, un rythme se reproduit régulièrement, tantôt, les rythmes divers alternent. Deux éléments du chant • Le papyrus de Leyde est daté du IVe ; les papyrus de Berlin prennent place entre le Ier et le Ve. — = Friedlander. Der vorchristliche jüdische Gnosticismus, in-8 », Gottingen, 1898. — » Ce n'est parfois, comme dans les exemples 4 et 5, qu'une petite formule qui orne la fin d'un verset. — ' F.-A. Gevaert. La mélopée antique, P13- — ' L'éolien et l'istien relâché s'emploient à l'exclusion des autres formes modales, pour les Traits. 'Le Tonale de Reginon contient environ 680 antiennes du mode istien (VII', VIII*, IV mo des ecclésiastiques) ; 350 antiennes du mode éolien (I » et, par exception, IP) ; gnostiques ont passé dans le chant chrétien, l'un, le 7 :poy.ei[j.evov, avec son nom même, dans les liturgies grecques ; l'autre, le térélisme ou Iclasma, dans le chant byzantin et avec le nom strophiciis {uox Irenxula) dans le chant romain.

V. Chant gréco-romain. — La structure harmonique et la doctrine musicale gréco-romaines nous offriront de nouveaux rapprochements avec le chant ecclésiastique. » La disposition régulière des cantilènes gréco-romaines était celle des modes authentes de l'Église '. » Le mode dorien, le plus usité à l'époque classique et pendant les trois premiers siècles de notre ère, conserve une place honorable dans le répertoire chrétien. Le Te Deum est dans le mode dorien ; la Prœfatio nussœ parait avoir eu primitivement la finale dorienne ; la psalmodie du iir ton, celle du iv, toutes les antiennes du m'' ton et plusieurs du iv forment une série respectable. Cependant, la place la plus large dans l'antiphonaire revient au mode istien dans quelqu'une de ses trois formes : istien relâché (le plus fréquent), istien normal, istien intense =. Le mode éolien est celui qui, après l'istien, compte le plus grand nombre de pièces. La simplicité de ce mode, qui est sa caractéristique secondaire se manifeste dans l'étendue restreinte de ses cantilènes un peu monotones puis que l'éolien ne possède aucune variété secondaire '.

Outre ces trois modes, qu'il possède en commun avec les cantilènes ambrosiennes et les restes de la musique vocale des anciens, le chant ecclésiastique présente une échelle modale inconnue à la citharodic gréco-romaine, comme à l'hymnodie primitive ; c'est le mode hypolydien ' qui, comme l'istien, admet trois formes : normale, relâchée, intense^. La présence de ce mode parmi les chants de l'Église romaine est due, sans doute, suivant F.-A. Gevaert, à des influences populaires. Chez les anciens, l'hypolydien relâché était surtout consacré à la chanson gaie^ l'intense aux hymnes funèbres. L'harmonie hypolydienne n'est guère représentée dans l'antiphonaire que pour une vingtaine environ du nombre total des chants répartis entre les trois autres modes. Notons, dès maintenant, la présence d'un spécimen de l'hypolydien intense parmi les restes de l'art gréco-romain. C'est une mélodie minuscule, la plus gracieuse sans contredit, que l'antiquité nous ait léguée '. En ce qui concerne sa structure harmonique, ce petit morceau de cithare concorde exactement avec les chants antiphoniques ; par contre, le parcours mélodique diffère. Tandis que le dessin antique occupe toute l'octave lydienne, les cantilènes de l'office ont l'ambitus ordinaire de l'hypolydien normal.

En résumé, le chant ecclésiastique a pris à l'art classique les quatre octaves modales les plus aiguës : éolienne, istienne, hypolydienne, dorienne. Les quintes des deux modes inférieurs, hypolydien et dorien, contiennent la consonance mélodique du triton. Les quintes des deux modes aigus, éolien et istien, ne recèlent aucune intonation dure. Dès son origine, la mélopée des chrétiens d'Occident marque une tendance caractérisée vers la consonance.

La rythmique de la musique gréco-romaine nous est connue par des textes fort clairs, bien que les exemples manquent pour les illustrer tous. Le changement de rythme était l'objet de prescriptions minutieuses, quoi que le mélange des rythmes pût aller jusqu'à une entière liberté tempérée seulement par le goût artistique ; aussi a-t-on pu dire que, comme l'Église chrétienne, « l'antiquité païenne a connu des mélodies qui n'avaient que le rythme libre de la prose oratoire '. » Rien de plus curieux qu'un exemple de mélodie chantée, simple couplet de chanson, gravé sur un monument funéraire à Tralles, en Asie-Mineure '. f^^^^ ?^ « Ocov Çviç tpa(- vou' [xriSèv 5-}w ; au Xut ;- Xo ; h /po'-vo ; âr.xl-zti On va constater la parenté étroite de cette mélodie avec une pièce de la liturgie romaine, l'antienne Uosanna de l'office des Hameaux ' : zy=tfcp= zp : gfÉ =tc HoSan- na fi11- o David : bedietus qui venit in noi

-U

^^ !^^ ne Donii- ni : 0 rex Israel : HoSan- na in ain ex-cel-fis.


VI. Chant ecclésiastique. — Ce que nous venons de voir montre que le chant ecclésiastique, loin d'être une création spontanée, est comme pénétré d'influences qui ont marqué leur empreinte d'une manière plus ou moins profonde et durable. On ne peut guère songer, croyons-nous, dans l'état de nos connaissances, à déterminer avec précision la part et l'étendue de ces diverses influences : c'est déjà un fait d'en avoir pu reconnaître l'action. Nous constatons que le christianisme, grâce à cette étonnante faculté d'adaptation qui est en lui, a su accueillir les formes musicales avec une souplesse analogue à celle qu'il apportait à l'égard des formes artistiques et intellectuelles. De son origine judéo-orientale il tirait (jusques ressources ciu'il allait développer en entrant en contact avec le monde gréco-romain où il se « trouvait en face d'une technique et de tons musicaux en partie différents de ce que ses origines premières lui avaient légué. Unir les unes aux autres, expliciter au moyen des théories en cours ou appliquer, à ces mêmes théories, les thèmes que lui avaient transmis traditionnellement les musiciens juifs, telle fut donc la tâche des chantres chrétiens pendant au moins quatre siècles. De ce travail devaient, évidemment, surgir des formes nouvelles, et d'autant plus que les langues liturgiques allaient agrandissant leur cercle. Le culte traditionnel de l'ancienne synagogue se servait de la vieille langue hébraïque pour le chant des psaumes et la lecture des Livres saints. Mais la version grecque alexandrine, dite des Septante et celle d'Aquila, répandues chez les juifs hellénistiques, la version syriaque du IIe, connue sous le nom de Peschito, d'autres, peut-être, que nous ignorons, tendaient à supplanter l'original hébreu. Nous ne savons point, il est vrai, d'une façon précise, si ces versions ne servaient qu'à l'usage privé de l'Écriture sainte ou si elles étaient autorisées pour l'office liturgique. Cependant, à examiner l'emploi de la langue grecque chez tant de communautés juives de la Diaspora, à voir comment une multitude de ces communautés s'est convertie à la foi chrétienne, abandonnant aux juifs de la nouvelle dispersion l'usage exclusif de l'hébreu et du chaldaique, il est permis de supposer assez justement que lesdites communautés employaient ordinairement la langue grecque pour leur liturgie traditionnelle. Les prédicateurs de la foi chrétienne suivirent les habitudes des synagogues. L'Église de Jérusalem, formée exclusivement d'israélites pendant de longues années, dut conserver plus exactement que d'autres les observances originales. Quand, après la destruction de la ville par Hadrien, elle se reforme dans la nouvelle Élia, les éléments grecs dominent et leur langue, la grecque, l'emporte sur les dialectes sémitiques : il est presque certain, cependant, que la tradition liturgique survécut dans sa plus grande partie. Aux siècles suivants, c'est toujours sur Jérusalem que la chrétienté fixe les yeux, et quand Rome cherche à organiser définitivement son service liturgique, et particulièrement le « cursus psalmodique », c'est dans la ville sainte qu'elle va chercher ses modèles. Il est naturel de penser que l'habitude de la langue grecque ne fut pas sans influence sur les cantilènes hébraïques, au texte original desquelles elle substituait sa traduction ; que, d'autre part, à de nouveaux textes liturgiques en grec, une mélodie de style grec fut unie. Enfin, lors que Rome, au cours du IIIe, emprunta à d'autres Églises l'usage du latin, ces modifications durent s'accentuer. Cependant, il ne faudrait pas s'exagérer l'importance de ces transformations. Établie partout sur des bases identiques, tournant dans un même cercle, mêlant ici et là ses éléments divers, la musique chrétienne devait rester une. Et les accidents extérieurs que le changement de la langue chantée amenait, n'étaient en somme que des détails : l'ensemble subsistait dans ses grandes lignes.

A plusieurs reprises, saint Paul exhortait les fidèles au chant des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels. Bientôt le Nouveau Testament vint y ajouter quelques pièces et, de très bonne heure, on prit l'habitude d'en former des recueils. Plusieurs, probablement, galvaudaient ces mélodies, car on fut obligé de rappeler que ces chants sacrés ne devaient pas être exécutés pour le délassement des profanes. Dans les festins des païens, ne chantons pas les psaumes et ne lisons pas les Écritures, de peur de paraître semblables aux musiciens, citharèdes, chanteurs et diseurs de bonne aventure..., il ne convient pas que nous chantions ainsi les cantiques du Seigneur. La célèbre lettre de Pline à Trajan mentionne chez les fidèles de Bithynie (voir ce mot) « l'usage de se réunir à jour fixe pour dire un chant au Christ, comme à Dieu. » Quant à l'exécution de ces chants, nous ne savons rien, sinon ce qu'en dit Clément d'Alexandrie qui autorise les chrétiens à faire usage de certains instruments de musique, par manière de délassement, après le repas par exemple, mais à condition qu'on ne les introduira pas à l'église. Le genre chromatique est particulièrement réprouvé, de celui-là il ne doit pas même être question. Ainsi la musique liturgique en est réduite alors à être purement vocale.

1. Psalmodie responsoriale. — La psalmodie est le plus ancien et le plus abondant de tous les éléments qui ont contribué à la formation du chant ecclésiastique. Aux psaumes furent assimilés quelques passages lyriques de l'Ancien et du Nouveau Testament ; les premières générations chrétiennes ne connurent guère d'autres sources d'inspiration et sur ce thème les formes liturgiques se développèrent rapidement. Eusèbe témoigne vers le premier quart du IVe que « le précepte de chanter des psaumes au nom du Seigneur était observé partout ; car, dit-il, ce commandement de psalmodier est en vigueur dans toutes les Églises existant parmi les peuples, non seulement pour les Grecs, mais encore pour les Barbares ». et il ajoute que « dans le monde entier, dans les villes et les villages, comme dans les champs, en un mot dans toute l'Église, les peuples du Christ, recrutés dans toutes les nations, chantent à haute voix des hymnes et des psaumes au Dieu unique annoncé par les prophètes, en sorte que la voix des psalmodiants est entendue de ceux qui sont dehors ». Ces trop vagues indications sont précisées par une lettre de saint Basile qui nous apprend que la psalmodie est en honneur chez les Lybiens, les Thébains, en Palestine, en Arabie, en Phénicie, en Syrie et jusque sur les rives de l'Euphrate.

Tous, hommes et femmes, prenaient part à la psalmodie. En certains lieux cependant, il avait fallu imposer silence à ces dernières, tandis qu'en d'autres Églises, mieux disciplinées ou mieux encadrées, les voix féminines s'unissaient dans un seul chœur. Cette discipline du chant, comment l'obtenait-on ? Probablement par l'emploi d'un groupe de chantres chargés d'entonner les pièces, de régler l'allure, d'emporter les passages moins connus qui pouvaient faire trébucher. En tous cas, il semble assuré que, d'une façon générale, les instruments restaient exclus. Nous n'avons besoin que d'un instrument, la parole qui apporte la paix... mais nous n'avons que faire du psaltérion, de la trompette, de la cymbale et de la flûte ; à leur place « nous chantons les louanges divines avec un psaltérion vivant, une cithare animée et des cantiques spirituels. Car, ce qui plait à Dieu plus que tous les instruments, c'est l'unisson de tout le peuple chrétien chantant des psaumes et des cantiques », aussi la règle est-elle alors à peu près sans exceptions : « Dans les églises, l'emploi des instruments avec le chant est prohibé, les voix seules sont permises ». L'exécution de la psalmodie avait été primitivement réservée à un seul chantre ; l'assemblée contribuait pour sa part par des acclamations intercalées dans le solo psalmodique ; cependant, on s'essayait parfois à chanter à deux chœurs, par exemple, chez les thérapeutes ; mais il n'est pas prouvé que cette pratique se soit introduite parmi les assemblées chrétiennes, quoiqu'on en ait attribué l'introduction, dans l'Église, à saint Ignace d'Antioche. Avant d'en venir à cette innovation, voici comment on procédait dans les réunions liturgiques. Le soliste commençait par faire connaître le titre du psaume qu'il avait à chanter, l'assistance savait alors la part qui lui revenait car les Constitutions apostoliques, 1. 11, c. VII, l'avertissaient qu'elle aurait à répéter les acrostiches ; c'était là le psalmus responsorius, encore en pleine vigueur à la fin du IVe. Ce chant responsorial revêtait des formes diverses. Tantôt, l'assemblée alternait avec le chantre vers par vers, de préférence on pratiquait l'emploi d'un refrain emprunté au psaume ou inspiré par lui, parfois, une simple acclamation, par exemple : Amen, Alléluia, ou bien une formule rapide : Domine, in aeternum misericordia ejus, ou un texte de circonstance : Confusi sunt omnes, qui adorant sculptilia, qui gloriantur in simulacris. Cet usage du cantus responsorius est commun à l'Orient et à l'Occident où nous le trouvons indiqué par Tertullien ; au IVe, il y est en pleine application, saint Augustin en témoigne à plusieurs reprises pour l'Église de Milan, on y lit ces indications très claires : cum psalmo quem audivimus et ex parte cantavimus, où l'on saisit l'alternance du soliste et des fidèles, et encore : psalmo quem cantatum audivimus, cui cantando respondimus, ce sont les mêmes usages en Afrique, à Rome et ailleurs.

2. Psalmodie chorale ou antiphonique. — C'est en Orient qu'il nous faut chercher l'origine d'une innovation grosse de conséquences ; la psalmodie en chœur. Je dois dire l'origine des chants antiphoniques (-'j-ji ivTijûvo-j ; -javov ;) dans les mœurs liturgiques. Ignace, troisième évêque d'Antioche, qui avait conversé familièrement avec les apôtres, ayant un jour eu la vision des chœurs angéliques chantant en l'honneur de la sainte Trinité des hymnes antiphoniques (Stà TfiJv àvTc^pfovwv 'ju.v(i)v TTIV ày t'av Tpîaoa {/[j.vo'jvt(i)v), introduisit dans l'Église d'Antioche une tradition analogue à ce qui lui avait été révélé '. » C'est également d'Antioche que Théodoret fait partir le mouvement, mais à une époque un peu postérieure : « Ces deux hommes admirables, Flavien et Diodore, avant même d'avoir été initiés au sacerdoce et n'étant encore qu'au rang des laïcs (entre 348 et 338), s'appliquèrent à promouvoir autour d'eux la dévotion populaire aux prières de nuit comme à celles du jour. Ils inaugurèrent la distribution des chœurs des psalmistes en deux groupes auxquels ils apprirent à chanter alternativement les psaumes de David. <-)'jtoi jipti-co ! ôt/- ?, in- /(Svxe ; Toùç Ttùv *l^aX).ôv7ttjv ywç^r j'jç £x ôiaôo'/r,ç xÔ£ :v zr,'/ Aa-jrrix/ ;v èôiSîïotv iiO.Moix'i » ». D'un passage de Sozomène qui vise les mêmes faits, il parait évident que les yuipv^i 'ia/.yôviMv, ce n'étaient pas seulement les clercs, c'était le peuple aussi '. Il y a de plus dans Sozomène im m ; s6o :, à propos de cette division en deux chœurs, qui semblerait considérer comme un usage établi ce que Théodoret donne comme une nouveauté. Théodoret poursuit : « Une fois cette coutume implantée à Antioche, on la vit gagner de proche en proche et se répandre de là jusqu'aux extrémités de la terre. » Voici l'institution bien établie, mais dans quelle mesure ce chant alterné d'un chœur à l'autre était-il une innovation ? Voici ce que nous apprend Théodore de Mopsueste ' : C ;vtrrum pcr id leinpus Aniiochia' flrirchant et l'iiiulescienliaqiie célèbres lifibebcmtur Flavianiis et Diodonis quorum ille Antioelienn episcopalui, hie Tarsensi postea prœ/ectus est. Al que ut Tlicodorus Mopsuestenus srrihit « iiliun psalinodiii ; speciem quas antipitonas dieimus, itli ex Syroruni lingua in yrœcam Iranslulcnuit et (iniiiium prope soli iidmirandi hujus oiieris, nmnibus orbis rluistiani Iwminibus auctores apparucrunt. « Ainsi Flavien et Diodore n'ont guère fait que des traductions du syriaque et il est tout à fait probable (|u'ils ont emprunté la cadence alternée en même temps que les textes qui la supportent.

De la Syrie, la psalmodie chorale venue à Antioche s'introduit à Constantinople et de là à Milan et en Occident. On lit, en effet, dans la vie de saint Ambroise, par son notaire Paulin : Hoc in Icmpore primum antiplionœ, iH/mni que ae iHyiliœ eelcbrari rapcrunl, eu/us celebritalis devolio us que in Itodiernum dicm non soluni in eadem iJcr/c.-. ; » (Mediolancnsi) l'e'- rum per omnes pcne Occidcntis prorineios mimet ^ et saint Augustin ajoute que ces chants étaient célébrés secundnm morcm orienlalium jnulium. Ce qui constitue véritablement l'innovation, tant en Occident qu'en Orient, ce n'est peut-être pas la psalmodie à deux chœurs en elle-même, c'est la psalmodie à deux chœurs populaires. On peut se demander ici comment la foule, ne sachant pas le psautier de mémoire, pouvait psalmodier ainsi. La réponse la plus directe qu'on puisse faire à cette question, c'est un fait. Et ce fait se [)ro<hnsi[ précisémenl à Antioche, dans les premières années qui suivirent les enseignements de Diodore et de Flavien, à l'occasion de la translation des reliques de saint Habylas et pendant un trajet d'environ quarante stades. « On dit qu'on se pressait à l'envi, hommes, femmes, jeunes hommes, jeunes filles, enfants et vieillards pour traîner la châsse du martyr, et qu'on chanta des psaumes tout le long du chemin. Ceux qui savaient le mieux les psaumes chantaient les premiers et le peuple leur répondait de concert, et voici le verset qui servait de refrain : « Que tous ceux qui adorent les idoles soient confondus, que ceux qui se glorifient dans leurs faux dieux soient couverts de honte *. » Les élèves de Flavien et de Diodore étaient bien formés. On voit comment ils se tiraient des difficultés pratiques du nouveau système.

Quant aux élèves de saint Ambroise, ils obtenaient un résultat tout à fait satisfaisant, l'auditeur illustre, saint Augustin, nous a conservé le souvenir de « ces accents qui vivilient des paroles chantées par une voix douce et savante. » Par cette harmonie, « les affections de l'âme et leurs nuances variées retrouvent chacune sa note dans les modulations de la voix » à tel point que parfois, dit-il, « un excès de précautions contre de telles surprises me jette dans un excès de rigidité et je voudrais éloigner de mon oreille et de l'église ces touchantes harmonies, compagnes ordinaires des psaumes de David. Il me parait alors plus sûr de s'en tenir à ce que j'ai souvent ouï dire d'Émanase, évêque d'Alexandrie, qui les faisait réciter avec une légère inflexion de voix, plus semblable à une lecture qu'à un chant. » tam niodico flcxu rocis faciebai sonare Icctorem psalmi ut pronuntianli viciniur esse ! quant cancnti '.

« Et cependant, quand je me rappelle ces larmes que les chants de votre église me firent répandre aux premiers jours où je recouvrai la foi, et ((u'aujour d'hui même je me sens encore ému, non de ces accents, mais des paroles modulées avec leur expression juste par une voix pure, je reconnais de nouveau toute l'utilité de cette institution. Ainsi je hésite entre le danger de l'agréable et l'expérience de l'utile, et j'incline plutôt, sans porter toutefois une décision irrévocable, au maintien du chant dans l'église, afin que le charme de l'oreille élève aux mouvements de la piété l'esprit trop faible encore. Mais pourtant, lorsqu'il m'arrive d'être moins touché du verset que du chant, c'est un péché, je l'avoue, qui mérite pénitence ; je voudrais alors ne pas entendre chanter '. — Voilà où j'en suis. » Il faut croire que la décision vers laquelle inclinait saint Augustin s'affermit dans la suite. Vers 426-427, il fait une allusion qui donne à penser que les diocèses voisins du sien s'étaient ouverts, peut-être à son exemple, aux nouveaux chants, notamment à l'offertoire et à la communion. Déjà, vers l'an 400, Augustin répondant aux questions de Januarius, donnait la mesure suivant laquelle on peut introduire plus ou moins d'art dans la pratique du chant d'église ». Mais le passage du livre des Confessions que nous venons de rappeler suffit à renseigner sur le caractère de la psalmodie usitée à cette époque.

Ce n'était déjà plus cette simplicité du temps de saint Athanase que se prend à regretter l'évêque d'Hippone dans ses accès d'austérité. Ce n'était plus cette sobriété de modulation qui réduisait la mélopée à n'être qu'une récitation semi-chantante ; transformée par des intonations et des cadences régulièrement musicales, elle aboutissait à une cantilène mélodieuse supposant un certain art de composition et d'exécution. C'était une mélodie déjà assez puissante pour surprendre les impressions, une mélodie riche et variée, et cependant c'était encore une psalmodie qui ne se départait pas de son thème fondamental, le psautier de David. Mais dès lors, les chants s'adaptaient si parfaitement aux textes que les uns et les autres semblaient se prêter un mutuel concours, ceux-ci donnant à ceux-là le sens et la vie, pour en recevoir à leur tour une nouvelle onction et comme leur expression adéquate. Enfin, leur allure toute naturelle, malgré cet art exquis, demeure assez simple pour provoquer les récriminations des donatistes. Finalement, saint Augustin les justifie par le souvenir du bien qu'ils faisaient à son âme alors qu'aux premiers temps de la conversion, il ne pouvait les entendre dans l'église de l'évêque Ambroise sans en être ému jusqu'aux larmes. Voilà le trait d'union qui rattache le chant d'Hippone au chant de Milan, dont nous cherchons à nous représenter la physionomie native au temps où saint Augustin fréquentait l'église de saint Ambroise, et le chant de Milan nous fait bien proches du chant de Rome, où, d'après les recherches les plus rigoureuses, l'organisation de la liturgie et du chant appartiendrait au pontificat de Damase (366-384) qui, au dire du Liber pontificali, établit le chant des psaumes jour et nuit dans toutes les églises. Peut-être l'impulsion fut-elle donnée par le concile de Rome, tenu en 382, et auquel assistèrent des évêques grecs et syriens familiarisés avec l'antiphonie.

En résumé, la psalmodie chorale entra au v^ siècle dans une nouvelle phase. A la forme responsoriale succède la forme antiphonique. « Cette habitude nouvelle eut forcément une répercussion importante sur la musique : à l'antique répons convenait le quasi-récitatif de la psalmodie ordinaire ; au refrain plus long et mieux ordonné de l'antiphonie, une mélodie plus recherchée devenait nécessaire'. Il ne semble pas impossible d'en ressaisir la trace et de retrouver, en quelque façon, le genre musical auquel l'innovation antiphonique donna naissance. Les descriptions des écrivains du iv^ siècle répondent assez exactement à ce que nous rencontrons dans quelques anciens manuscrits. Prenons les nombreux passages où saint Augustin a relevé des textes chantés soit en antienne, soit en répons. Ces textes, surtout lorsqu'ils sont tirés du psaume, sont très courts. Or, nous en retrouvons une grande partie dans le chant romain ou dans l'ambrosien, précisément dans le fonds le plus ancien de ces liturgies. Dans l'une et l'autre, ils sont caractérisés par un chant très simple, presque syllabique, qui ne souffre aucune difficulté d'interprétation, et est très voisin du récit psalmodique. En voici quelques-uns ; nous ne pouvons affirmer que la mélodie soit contemporaine des citations faites par saint Augustin ; il y a, toutefois, de grandes chances pour qu'il en soit ainsi, ces très courts refrains faisant partie du fonds primitif emprunté directement au psautier et répété fidèlement chaque semaine pendant de longs siècles, dans les églises les plus importantes. Pour nous, ils représentent, à n'en pas douter, de très antiques réclames du chant, appartenant plutôt même à l'époque responsoriale qu'à l'époque antiphonique. Et, soit dans le répertoire romain, soit dans le milanais, on en trouve encore des centaines de même genre, exécutés ici et là de semblable façon '.

Antiph. Ainb't'ûs.

1 « dim. d*.\vent.

--^ 45= ^-=i= loV Lœte- tur corquaeren- tilû um Dominura.

Antiph.d'Hartker..leudi saint.

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En quoi consistait le chant ecclésiastique pendant la première période, jusque vers le milieu du iv^ siècle ? Le soliste exécutait sa partie et la foule introduisait en temps marqué des acclamations. Ces répons devaient offrir plus de variété que nous ne pouvons le supposer, à défaut d'indications précises. Le chant responsorial était surtout en usage après une lecture afin de procurer à l'assemblée l'occasion de manifester les sentiments élevés et ardents provoqués en eux par les paroles de l'Esprit-Saint. L'un des écueils des longues réunions était la fatigue et l'inattention parmi les fidèles, principalement dans les offices nocturnes. Afin de tenir tout le monde éveillé, les Constitutions apostoliques ( 1 1, c • Lvii) prescrivent après deux lectures une psalmodie des hymnes de David, le peuple se joignant aux derniers mots des versets. A mesure que la vie religieuse se répand, des communautés d'hommes et de femmes de plus en plus nombreuses s'adonnent à d'interminables récitations psalmodiques et, autant pour éviter la somnolence de l'inaction qu'un excès de fatigue, ces assemblées sont les premières à substituer au chant responsorial trop monotone le chant antiphonique.

Eusèbe nous parlant de la psalmodie telle qu'on la pratiquait avant cette innovation, laisse entendre qu'elle offrait une sorte d'ornement : ailifilîiaixi. ', expression signifiant plus qu'un récitatif. Ailleurs, il dit : nous chantons les psaumes sur des airs mélodiques : Q[iQ9(i)vov [j.£).o ; £v 72 ;; 'ia/ u.o »/.ov ;a : ; àv2 ::i[jL~o ;A£v^. Dans l'église d'Alexandrie, pendant l'épiscopat de saint Athanase, ce saint faisait réciter les psaumes avec une légère inflexion de voix, plus semblable à une lecture qu'à un chant'. Aussi, quand saint Augustin distingue diverses manières de lectures dans l'Église latine ', nous pouvons admettre que la plus simple différait à peine du chant psalmodi que, tandis que la plus ornée devait atteindre à la mélodie.

Lors que l'antiphonie coiuiiieii(,-a à {îayiuT du terrain, on se garda bien, dans plusieurs Éfjlises de supprimer entièrement l'ancien usage. C'était niî-me un grief de plus aux yeux de certains que sou abandon. Saint Basile ne se croyait pas dispense d'y répondre, ce qui nous a valu l'utile renseignement que voici :« Quant au reproche qu'on me fait sur la psalmodie, je réponds ([u'clle est organisée de la même manière dans toutes les églises de Dieu et qu'elle y résonne agréablement. Le peuple se lève la nuit et va à la maison de ])rièrc ; et quand il a prié, il passe à la psalmodie. Tantôt, il se partage en deux parties alternantes, tantôt il laisse chanter un soliste auquel tous répondent ; et après avoir ainsi passé la nuit en psalmodies diverses, ils entonnent tous ensemble, comme d'une bouche et d'un cœur, le psaume de la pénitence'. » Quoi qu'on en pût dire, les ascètes ne renonfaient pas volontiers à une forme familière et voyaient volontiers dans l'abandon du chant responsorial l'indice d'une prochaine décadence. L'abbé Pambo, du désert de Xitrie, reprocha amèrement à un de ses moines le dessein formé d'introduire le chant des canons et des tropaires entendu au monastère de Saint-Marc d'Alexandrie. Les moines du Sinaï n'étaient pas moins rigi des, ils ne voulaient pas entendre parler du chant antiphoni que ni de tout ce qui dépassait la plus simple ])salmodie. C'est peut-être à cette résistance, à ce « conservatisme » que nous devons la réaction en sens iiliposé dont on aurait conservé la trace, le chant direct canlus in clirectuin ou dircclaiiciis qui consistait, non seulement à rejeter l'antiphonie, mais à écarter les réponse Ce chant est encore prescrit au bréviaire ambrosien où il était clianté par les deux choeurs réunis, sans auc une alternance '.

Quoi qu'il en soit de ces résistan ces purement loca les, ce furent surtout les grands monastères d'Orient et d'Occident qui hâtèrent l'heure de l'abandon définitif du chant responsorial. Cassien rappelle que si certains monastères d'Egypte s'évertuaient à maintenir le type archaï que, d'autres monastères poussaient à l'innovation et certains psaumes y étaient prolongés l)ar (les antiennes et des modulations particulières. ( ;etlc dernière expression ne peut guère se rapporter qu'à des groupes de vocalises. La règle monasti que de Paul et d'Etienne, au vi' siècle, contient la prescription suivante : « Ce qui est à chanter ne doit pas être changé en manière de prose ou de lecture et ce qui est écrit pour être lu ne doit pas être changé en tropes ou mélodies artistiques . < Cassien appelle de ce nom de « tropes « les formu les mélismatiques ; c'était de ce côté qu'il fallait veiller maintenant si, après avoir délaissé les chants responsori aux pour les antiphoniques, on ne voulait pas tomber dans un excès et aboutir à un développement mélodi que de plus en plus riche et mouvementé.

.3. Uijmnudie. — C'est encore en Orient que nous devons chercher les sour ces d'une forme musicale dilTérente de la j)salmodie responsoriale et chorale. Le nom de saint Éphrem d'Édesse se présente comme de lui-même à l'origine de l'hymnodie populaire d'où sortiront plus tard les tropaires grecs : Xidcns bcaUis Ephiient (/iiiiiUiim oinnrx cantii ciipercntiir, illosf/nr a pro/diiis cl inlwncstis hisibiis clwreisciiic eimciincniui'iix. clioros inrijimun Dco suminim institiiil docnilqite hymnos cl scoliis cl lesponsoriu, sublimilnis cl spirilualibus scnlenliis re/erla de Christi nalivilale, haplismo, jcjunio, (ictibus, passionc, resurrectione cl ciscensionc, de mailyribiis. de pienilcnlia, de defunciis ; effecil lit l'irgines Ueo saciœ ad ecclesiam convenircnl cunctis solcmnibus Domini feslis et marlyrum solemniliilibus olf/ue diebiis dorninicis. Ille vcro, velul pater et spirilus cithœrediis, in mcdio ciderat, dueebal que modns musicos el modutundi curminis letjcs^. On devrait, d'après cette indication, diriger les recherches du côté de la musi que orientale, mais « l'absence totale de monuments écrits nous ôtc tout moyen d'étudier cette musi que à des sour ces directes. A l'exception des Grecs et des Arméniens, les autres rites orient aux n'ont accompagné leurs textes liturgiques d'auc une notation musicale. La notation arménienne, appliquée à certaines parties des livres liturgiques, est une chironomie d'assez simple apparence ; et, dans la prati que, on chante de mémoire, sans se guider expressément sur les signes music aux. Parmi les chrétiens des autres rites. Maronites, Syriens, Chaldéens, les chants se transmettent comme les mélodies profanes, par la seule voie de la tradition, sans notation ni livres d'enseignement musical. Les chantres modernes légueront k leurs successeurs le patrimoine musical qu'ils ont eux-mêmes reçu de leurs maîtres et gardé avec une fidélité jalouse. Dans les offi ces orient aux, les parties chantées occupent une place considérable, que l'usage a, pour ainsi dire, consacrée en l'immobilisant. Tous, prêtres, clercs, assistants, et jusqu'aux enfants, peuvent i)rendre part au chant liturgi que. Exce])tées les parties réservées à l'ofTiciant, les chants sont exécutés par tous ceux qui savent lire l'ancien syria que. Certaines prières sont sues de mémoire et chantées souvent par toute l'assemblée. De cette manière, les ofti ces des Syriens diffèrent des cérémonies actuel les des Grecs, où le peuple écoute en silence '. Les mêmes piè ces sont souvent redites, enfin les mélodies sont privées du secours de l'accompagnement instrumental. Ces conditions sont assurément les plus favorab les au maintien, par la routine, des airs usuels ; mais la routine est mauvaise conservatrice des oeuvres d'art, lors même qu'elle croit respecter et défendre les trésors livrés à sa seule garde. Si les nations de l'Occident, qui possédèrent dans de nombreux manuscrits et plus tard dans des livres imprimés la notation des cantilènes liturgiques, ont pu, jusqu'en ces dernières années, en oublier la vraie leçon et en perdre l'usage, on est en droit de se demander quelle est, au point de vue de l'antiquité, la valeur de la tradition musicale non écrite des Orient aux. Il est vrai que, par caractère, ceux-ci gardent plus fidèlement que nous-mêmes leurs anciens usages, et que les arts restent parmi eux depuis plus longtemps stationnaires, dans la mesure où ces peup les se tiennent plus éloignés de Tinduence européenne. D'un autre côté, l'histoire constate, dans les arts plastiques, la transformation des goûts, accomplie sur place à difïérentes époques, grâce à l'introduction successive des éléments étrangers qui modifièrent la civilisation anti que. Les langues el lesmêmes n'ont pas échappé au changement. Sans doute les idiomes anciens de l'Orient subsistent essentiellement dans certains dialectes modernes : mais, ailleurs, ils ont ccdù la place à la langue arabe ; de sorte que, si l'art musical, moins matériel et, partant, moins saisissable que les produits des arts plastiques, doit être comparé au langage, les chants actuels de la SjTie, ne reproduisaient qu'avec de profon des altérations les traits et les caractères de la source originale. Il est néanmoins certain que la tradition est vivace parmi les nations orienta les. En dépit des différen ces loca les, le cliant subsiste fondamentalement le même dans les diverses églises d'un même rite. 11 diffère, au contraire, d'un rite à l'autre, pour les piè ces ayant le même texte. Les séparations nationa les et religieuses qui se produisirent aux époques historiques connues, amenèrent la cessation de tout rapport entre les chrétiens des diflére.ites sectes, et les rites, bien que sortis d'une source uni que se développèrent en accusant des variations toujours plus profon des dans les parties accessoires surtout'. » On voit, dés lors, l'usage qu'on peut faire des chants orient aux. 11 faut, croyons-nous, renoncer à en rien tirer au point de vue de l'antiquité ' ; mieux vaut se priver d'un secours si' douteux qu'en faire un usa.ye capable de dénaturer les conclusions qu'on en tirerait. D'ailleurs, la nature et le mode d'exécution de la musi que orientale ne permet pas d'exprimer la notation exacte de certaines piè ces, ni d'en fixer la tonalité délinitive. Cette particularité n'est pas exceptionnelle, car le rite syrien comme le byzantin possède des formu les servant par transposition à différents mo des ^ Les Syriens désignent un très grand nombre de piè ces sous le nom de ris-qolo qui mar que la strophe type, Vhirmiis (v- ?lJ-o :) des Grecs. « Cette forme est constituée par la préexistence d'une mélodie, ou au moins d'un rythme donné, caractérisé par l'alternance d'accents ou de dépressions. Le vers, ou la division équivalente, est basé, non point sur la quantité, le nombre ou le mètre des éléments syllabiques et music aux, mais sur le nombre des accents. On saisit tout de suite l'importance de cette forme musicale. Une phrase donnée peut être caractérisée par deux formu les mélodiques d'accentuation et une cadence. Entre chac une d'el les, ou en avant, on peut mettre une, deux, trois notes ou fragments qui les réunissent, selon le nombre des syllabes à mettre en musi que. Avec des textes en prose quel que peu rythmée, c'est un procédé d'une merveilleuse convenance pour l'adaptation d'une mélodie à des phrases de plus ou moins de syllabes. L'hirnms, de par son origine et le besoin auquel il répond, doit, en effet, s'adapter à vingt, trente, cent, deux cents textes divers : pourvu que les élévations correspondent, peu importe le nombre des syllabes : c'est donc, avec l'uniformité dans le temps musical, une très grande liberté rythmi que, coordonnée cependant par ces accentuations et ces caden ces caractéristiques '. » h'hirmus. outre cette forme indéfiniment flexible, présente une forme rigide qui va donner naissance à un nouveau genre musical. Déjà chez les Syriens, on connaissait l'existence de longues compositions strophiques. cha que strophe étant écrite d'après les accidents de Vhirmus. De là procèdent les kontakin byzantins et les hymnes latines. Au point de vue musical. Ihymnodie strophi que fait la transition entre la mélopée vocale de l'antiquité et le chant liturgi que proprement dit. La préoccupation d'où naquit cette nouveauté eut pour point de départ une hérésie à combattre sur son terrain. Vers la fin du W siècle, le gnosti que Bardesane et son fils Harmonius d'Édesse avaient composé des cantilénes et des psaumes qui fournirent à saint Éphrem, non pas ses rythmes, mais l'idée d'une hymnologie populaire ^ Un contemporain d'Éphrem, saint Grégoire de Xazianze, compose de son côté des hymnes pour répondre aux psaumes hétérodoxes des Apollinaristes '. En Occident, saint Hilaire de Poitiers rapporta de son exil en.\sie-Mincure, l'idée et le souvenir des tropaires grecs et syriaques dont il s'inspira dans ses essais d'hymnes strophiques suivant les règ les du vers classi que ; mais ses compositions ne pénétrèrent pas dans l'usage liturgi que en Occident et disparurent de bonne heure du répertoire local'.

Le véritable fondateur de l'hymnodie et du chant de l'Église latine en général fut saint Ambroise qui se préoccupait lui aussi de la lutte contre l'hérésie par ce procédé très efficace. Certains prétendent, écrit-il, que j'ai fasciné le peuple par le charme mélodique de mes hymnes. Assurément, je ne m'en défendrai pas. Il y a là, je l'avoue, un charme de grande puissance. Quoi de plus puissant que la confession de la Trinité, renouvelée chaque jour par la confession du peuple entier ?

L'effet des hymnes ambrosiennes fut immédiat, universel, prodigieux, à tel point que les ariens répandirent le bruit que l'évêque avait ensorcelé son peuple. L'hymnodie ambrosienne éveilla le lyrisme chrétien en Occident et y suscita une littérature qui eut, à ses débuts, un poète éminent, Prudence, puis quelques talents de second ordre, Sédulius au vi siècle, Ennodius et Venance Fortunat au vi ; après eux vint la foule, anonyme en grande partie, des imitateurs insipides.

La forme diffère de celle adoptée par saint Hilaire qui s'en tenait à une symétrie sommaire, obtenue par le retour périodique de syllabes fortement accentuées. Saint Ambroise se rattache directement par les formes métriques et musicales à la poésie mélodique de l'antiquité païenne, sa langue est classique, sa versification est soumise aux lois de la quantité. Son vers est devenu typique en Occident pour l'hymnodie liturgique ; ses pièces sont toutes composées de huit strophes de quatre vers chacune en dimètres iambiques. C'était apparemment, au iv siècle, un modèle rythmique très familier à l'oreille, son extrême facilité le rendait propre à être chanté par les masses. Chaque strophe se chante sur la même mélodie.

Gevaert fait observer que la mélopée des poésies de saint Ambroise, de même que la structure harmonique des hymnes chrétiennes du iv siècle, ne se distingue en rien de celle des hymnes païens du ii. Ainsi les cantilènes ambrosiennes du mode dorien ont la même contexture harmonique que l'hymne à Hélios et la partie principale du Chant à la Muse. Mais une remarque plus importante forme le commentaire obligé des mots de saint Augustin : Tunc lu/mni et psalmi ut canerentur secundum morem orationum... institutum est.

Pendant tout le moyen âge et jusqu'à nos jours la tradition du chant des hymnes ambrosiennes s'est transmise soit par l'office liturgique milanais, soit par l'office monastique. Or, aucune de ces vieilles hymnes n'a une mélodie qui lui soit particulière : on les chante sur des timbres qui s'adaptent à toutes celles de même rythme, ce sont encore des hymnes.

Il est donc, croyons-nous, à peu près impossible de déterminer quelle mélodie a revêtu telle ou telle hymne de saint Ambroise et de ses premiers imitateurs. Leurs mélodies sont interchangeables dans tous les manuscrits notés, aussi bien que dans les livres modernes. Les hymnes qui apparaissent dans les plus anciens hymnaires, avec une mélodie propre, sont celles composées depuis la fin du vi ou le vii siècle. Mais les ambrosiennes échappent à cette règle, et l'on peut seulement tirer la conclusion que les timbres très divers qui les revêtent sont tous anciens, sans les pouvoir fixer avec précision.

La cantilène ambrosienne marque non pas tant un progrès qu'un changement par rapport à la mélopée des chants païens. Si les formes modales, qu'on ne pouvait abolir, se retrouvent, l'inspiration est toute nouvelle. Désormais, plus de ces successions qui montrent le triton à nu avec une dureté toute romaine ; plus de passages où le dessin semble errer au hasard. On sent, écrit Gevaert, qu'entre le ii siècle et la fin du iv s'est produite une révolution qui a profondément modifié l'âme humaine, et qu'à certains égards il y a plus loin de l'époque de saint Ambroise à celle d'Hadrien qu'à la nôtre.

Nous n'avons pas à nous arrêter aux compositions strophiques de Prudence, parce que ces pièces ne sont entrées dans l'usage liturgique que par une adaptation postérieure. Au-dessous de Prudence prennent rang beaucoup de noms, mais pas un poète. On ne peut guère, en effet, donner ce titre à saint Augustin, auteur d'une composition plus laborieuse que vibrante et à laquelle il attache le titre de psaume abécédaire contre les donatistes, bien que ce soit en réalité une hymne. Ausone ne peut guère être introduit parmi les poètes liturgiques ; son élève saint Paulin composa un livre d'hymnes qui n'est pas arrivé jusqu'à nous. Victorinus Afer paraît être l'auteur de trois hymnes à la Trinité, sans ordonnance métrique ou rythmique. Puis, c'est la troupe des versificateurs qui s'exercent à composer suivant le rythme ambrosien ; déjà la règle de saint Benoît (avant 543) connaît et emploie l'expression courante : ambrosiani. Car la vogue s'est mise de la partie ; un texte de la seconde moitié du v siècle nous apprend qu'au jour de Noël, dans toutes les contrées de la Gaule et de l'Italie, l'Église retentissait du chant de l'hymne ambrosienne : Veni redemptor gentium, aussi, n'est-ce plus qu'exceptionnellement qu'on voit reparaître une forme métrique différente. Le tétramètre trochaïque, le vers favori du chant populaire des anciens romains, adapté à l'allure grave de l'hymnodie chrétienne, est repris au vi siècle par Venance Fortunat, « le plus original des poètes minores du christianisme, » les strophes sont détruites : Pange lingua gloriosi...

Cependant l'hymnodie ne triomphe pas partout. Le concile de Braga, en 563, exclut de l'office divin les chants en vers, et en général tout texte non tiré des saintes Écritures. Trois siècles plus tard, le diacre de Metz, Amalaire, chargé par Louis le Pieux de régler le chant de l'office pour toutes les églises de l'empire franc, laisse les hymnes complètement de côté, se conformant en cela à l'usage de la métropole du catholicisme en Occident. On sait, en effet, et ceci est capital pour l'histoire du chant ecclésiastique, que le rite local de Rome n'avait pas encore accueilli les hymnes au commencement du xii siècle.

Comment étaient chantées les anciennes hymnes ? En Syrie et en Grèce, le chant des hymnes a dû se rattacher de fort près au chant populaire. On a certainement dès lors adapté aux hymnes, pour assurer leur vogue, des mélodies familières au peuple. C'est tout ce que nous savons de leur appareil musical.

Les mélodies des hymnes se présentent sous deux formes : un chant syllabique ou un chant mêlé de groupes de notes.

De tout temps à Rome on paraît avoir tendu à restreindre le domaine du chant alléluiaque, plutôt qu'à l'étendre. Au v siècle, Socrate et Sozomène nous apprennent qu'à Rome l'Alleluia n'est usité qu'à Pâques ; en Afrique, au dire de saint Augustin, on le chante pendant les cinquante jours du temps pascal et les usages varient, ajoute-t-il, d'église à église. Dans l'Italie méridionale, au vi siècle, on le dit en outre aux grandes fêtes, en Gaule à la même époque, on le fait entendre même aux jours d'obsèques '. Mais bien plus tôt, au iv siècle, saint Damase impose à Rome le chant de l'Alleluia à la messe, sur le conseil de saint Jérôme qui copie en cela l'usage de Jérusalem ' ; à Bethléem, le même saint Jérôme nous apprend qu'à la messe on a chanté un psaume, le v, sub alléluia ' ; enfin à Milan, où l'antique psalmella a gardé sa place, l'alleluia apparaît à la plupart des messes comme une superfétation.

Toutes ces remarques nous mettent sur la voie, sans doute de la pratique cantorale, mais de l'usage du chant dans la liturgie. A défaut de bonnes fortunes comparables à celles qui, dans les domaines de l'épigraphie et de la papyrologie, ont permis de rétablir les harmonies liturgiques en usage chez les Grecs ou chez les gnostiques, nous arrivons, du moins, à déterminer les limites du chant ecclésiastique et sa part de collaboration dans la liturgie chrétienne. Il est relativement facile et à la portée de presque tous, d'épiloguer sur telle ou telle transcription musicale du xii siècle ou du ix, de s'extasier sur des caractères dans lesquels on découvre la preuve d'une antiquité dont on serait assez embarrassé d'établir la filiation. On ne s'étonnera donc pas, espérons-le, de ne rien trouver ici de semblable. Rien ne permet d'assurer ni de nier en présence de telle ou telle pièce vraiment ancienne qu'elle ait été altérée ou qu'elle ne l'ait pas été ou qu'elle l'ait été dans telle partie, de telle manière, à telle époque. L'extrême précision du détail n'est pas possible, il faut se contenter d'observations portant sur l'ensemble.

A comparer entre elles la liturgie de Rome et celle de Milan, on voit vite l'importance de l'hécatombe faite dans la première où les tractus ont dû céder la place à l'Alleluia et au verset. Dans la liturgie de Milan, le ton des traits est encore le cantus propre et primitivement unique de nombreuses messes fériales. Très probablement, nous avons ici la plus ancienne forme des mélodies ornées. Et une fois encore, nous nous trouvons ramenés à Milan où, en son temps, saint Ambroise acclimatait les importations orientales.

Au iv siècle et longtemps après, la liturgie latine a subi, en effet, des influences grecques, qui ne sont pas restées sans conséquences musicales. L'Occident fut d'ailleurs longtemps tributaire de l'Orient, principalement en matière de chant liturgique, de là, une parenté étroite. On peut s'en assurer en constatant la présence de nombreux éléments grecs dans les plus anciens monuments du chant latin. Ainsi, le 1er Ordo romanas prescrit au samedi-saint les leçons et les cantiques avant la messe en langues latine et grecque, pour les vêpres pascales le chant Alleluia. if '0 Kijpto ? |gaT ;).£-./(rîv {Dominus reijncwit. Ps. xcii) avec le y. : xai yào laTEoiwsî (Elenim fumavil) ; pour les vêpres du lundi de Pâques V Alléluia. y.'O iioiticti'vwv ibv 'iTjsar,), (Ps. Lxxviii, 1,2,0, 10) et pareillement pour le mardi, le vendredi et le samedi de la même semaine '. Des manuscrits non romains d'origine, mais appartenant à la liturgie romaine, confirment l'emploi de chants grecs, notamment le Gloria et le Credo, dans l'Église latine '. L'invasion la plus importante de la musique byzantine dans l'Église latine aura lieu à l'époque carolingienne. A partir du viii siècle, on rencontre à chaque pas la musique et la doctrine byzantine chez les Francs et en Allemagne ; mais auparavant il faut, une fois de plus, se résigner à des textes littéraires ou liturgiques, point de monuments techniques.

Si nous entreprenons de résumer les résultats auxquels nous sommes arrivés pour la période pré-grégorienne, nous dirons que chez les Anciens tout morceau de chant était précédé d'un prélude instrumental dont le but technique était d'inculquer le ton et le mode de la mélodie vocale. A ce prélude, l'Église substitua une formule musicale destinée à indiquer au chœur des fidèles l'air et le diapason du psaume à chanter. A défaut d'instrument on fit usage de la voix, le chantre fut créé et avec lui l'antienne, tantôt vocalisée sans autre texte que les syllabes du mot hébraïque Alléluia, tantôt chantée sur un verset tiré de la Bible. « Aux premiers temps du chant antiphonique, la mélodie du psaume, susceptible d'une assez grande variété ', était donc musicalement le principal : l'antienne, très courte sans doute, n'était que l'accessoire : une simple entrée en matière ^, servant aussi de formule terminative. Plus tard, le rapport s'intervertit. L'introduction mélodique prit souvent de l'extension, attirant à elle tout l'intérêt musical : on la reprit parfois dans le corps du psaume, en guise de refrain périodique ; les cantilènes psalmodiques, au contraire, se convertirent à la longue en une seule formule stéréotypée pour chaque mode*. • L'élaboration progressive du recueil des cantilènes liturgiques se fit principalement à Rome depuis le commencement du v siècle jusqu'à la fin du vii siècle, époque où le recueil parait s'être incorporé ses derniers éléments. Les papes ne cessèrent de s'y intéresser. Après Damase (366-384), qui ordonna le chant des psaumes jour et nuit ', Célestin (422-432) ordonna de psalmodier avant le sacrifice les 150 psaumes, ce qui ne se faisait pas auparavant ' ; après lui, saint Léon le Grand (440-461) institua tout le chant annuel ; Gélase (492-496) rétablit pareillement tout le chant annuel et Symmaque (498-514) édita lui-même pareillement son chant annuel »> Vint Hormisdas (514-523) qui apprit les psaumes au clergé'« , Jean (523-526), qui écrivit en ordre le chant annuel du cycle liturgique, après lui Boniface (530-532) écrivit une règle et ordonna une cantilène du cycle de l'année », enfin saint Grégoire le Grand qui cantuin anni circuli nobilc edidit. Curieuse gradation dont on entrevoit simplement les états successifs '^.


VII. L'œuvre grégorienne. — L'élaboration du répertoire romain des mélodies ecclésiastiques était achevée avant la fin du vii siècle. Un pape avait activement contribué à ce résultat, au point qu'on l'a pu considérer comme l'organisateur définitif de ce répertoire vers la fin du vi siècle. Une tradition vieille de plus de mille ans, désigne le pape Grégoire I (590-604) et, chose rare, pour une fois, tradition et textes authentiques sont à peu près d'accord. Le biographe du pape, le diacre Jean, ne peut guère passer, cependant, pour un contemporain, puisqu'il vécut deux siècles et demi après son héros, mais il s'informe avant d'écrire et il a l'accès des archives, il distingue assez bien le vrai du faux, ne se laisse pas imposer et a droit d'être cru. Voici ce qu'il nous apprend : « Dans la maison du Seigneur, comme un autre savant Salomon, et à cause de la compunction et de la douceur de la musique, le plus zélé des chantres compila très utilement l'antiphonaire ; il constitua aussi la schola cantorum, qui chante encore dans la sainte Église romaine, d'après les mêmes principes« . » Nous avons exposé déjà tout ce qui concerne les origines et l'expansion de l'antiphonaire dit grégorien », nous n'y reviendrons pas ici ; nous espérons d'ailleurs avoir démontré alors que si l'attribution de l'antiphonaire à saint Grégoire n'est pas entièrement évidente, le fait de l'autorité musicale attachée au nom de ce pape ne peut être mis en doute '^. On peut et on doit donc admettre que le pape Grégoire I donna une vive impulsion au chant ecclésiastique, en sa triple qualité de pape, d'exécutant et de professeur ; en outre, nous avons tout lieu de croire qu'il a compilé et promulgué un répertoire du chant romain mis en harmonie avec le sacramentaire. Des exemplaires du répertoire et du sacramentaire étaient conservés en divers endroits, à Rome principalement, moins d'un siècle après sa mort. Pendant les années qui ont précédé son pontificat, on a parfaitement montré la nécessité où se trouva l'archidiacre Grégoire de tourner son attention vers l'exécution cantorale ; c'est aussi très probablement pendant cette période de temps qu'il aura eu le loisir de travailler au recueil destiné à empêcher le retour des abus qu'avait engendrés l'usage. Si Grégoire a publié, étant pape, un texte officiel de l'antiphonaire, c'est, sans doute, qu'il l'avait préparé depuis plusieurs années, alors que, successivement abbé au Celius et archidiacre, il était à même de s'appliquer à un pareil travail, c'est-à-dire entre 570 et 590. Par une rencontre qui a son prix, ces dates sont précisément celles vers lesquelles F.-A. Gevaert, tout en déniant à saint Grégoire la paternité de l'antiphonaire, a placé la composition des mélodies du cycle de l'Avent et de Noël par les chantres pontificaux ; l'un d'entre eux, et non des moins qualifiés, devait être alors Grégoire *.

Le rôle du pape en matière de chant romain est indiqué dans la décision relative aux chantres diacres, prise par le concile de 595 ^ dans une autre décision réglant le chant du Kyrie eleison ' et rappelant qu'il a étendu l'usage du verset alléluiaque en dehors du temps pascal selon ce qu'il avait vu pratiquer à Constantinople, mais en retenant cependant quelque chose de la coutume des Grecs qui le disent même pendant le carême. Cette extension du chant alléluiaque entraîne comme conséquence une importance plus grande donnée au rôle de la voix d'enfant et la suppression d'une partie des mélodies des chanteurs diacres ou sous-diacres, puis que le chant de l'Alleluia exclut celui du tractus « .

Saint Grégoire a surtout mis sa marque sur le chant en rajeunissant l'organisation de ce service. Saint Célestin Ier (422-432) avait adopté la psalmodie antiphonique, son successeur Xyste (432-440) fonda un monastère ad Cœlumbas, pour y entretenir l'office divin avec une imperturbable régularité, saint Léon le Grand (440-461) donna une organisation durable au chant de l'office en établissant dans le voisinage immédiat de la basilique de Saint-Pierre une communauté monastique chargée du service des Heures canoniques. Ce monastère, placé sous l'invocation des saints Jean-et-Paul, et auquel deux autres vinrent s'adjoindre sous le pape Hilaire (461-468) - un monastère proche de Saint-Laurent-hors-les-Murs et un autre encore dans la ville même, au lieu dit Lina - fut le berceau de l'école de chant pontificale connue sous le nom de schola cantorum. Le biographe de saint Grégoire (590-604), Jean Diacre, nous apprend que celui-ci « constitua la schola cantorum qui chante encore dans la sainte Église romaine, d'après les mêmes principes ; et, avec de nombreux champs, lui donna deux maisons, savoir, l'une sous les degrés de la basilique du bienheureux Pierre, apôtre, l'autre sous les constructions du patriarcat de Latran, où jusqu'à ce jour, on conserve, avec la vénération qui leur est due, l'antiphonaire authentique, le lit de repos où il chantait, et la férule dont il menaçait les enfants. Il divisa ses donations par séries, suivant un décret portant la peine d'anathème, en vue d'assurer le service quotidien ». Nous croyons que cette attestation, bien que tardive, se trouve accompagnée de circonstances telles et de détails si vraisemblables que l'on doit la regarder comme un fait très certain. Le concile de Rome de 595, mentionné plus haut, indique déjà une des raisons et une des occasions de cette fondation. C'est le soin pris par Grégoire pour que la réputation du clergé n'eût jamais à souffrir des réclamations injustes contre l'absence de belles voix dans l'accomplissement des fonctions liturgiques. Les essais tentés par plusieurs papes en vue de grouper quelques chœurs avaient été, on vient de le voir, assez dispersés ; aucune tentative d'organisation définitive n'avait été abordée et appliquée avec méthode jusqu'à la fin du VIe, en vue de constituer en un corps ces éléments divers et sans cohésion ; les rares indications recueillies sur l'activité liturgique et musicale des papes du Ve et du VIe ne mentionnent rien de semblable. En assurant son existence matérielle, saint Grégoire donnait à l'institution qui avait végété jusqu'à ce moment les indications indispensables à l'organisation définitive. Telle fut l'œuvre administrative de ce pape en matière musicale ; nous reviendrons plus loin sur l'organisation de la schola, il faut maintenant étudier l'œuvre technique de ce même pape.

Reconnaissons d'abord l'extrême indigence ou plutôt le manque absolu de toute espèce de matériaux contemporains ou même de l'époque qui suivit immédiatement celle de saint Grégoire. Nous ne possédons aucun exemplaire, vraiment original et authentique, indépendant de toute copie, du Cantatoriani, de l'Antiphonaire ou du Responsorial, qui remonte au VIe. Nos plus anciens manuscrits reproduisent ces ouvrages sous une forme bien plus récente, et non plus purement romaine ; ils nous donnent un Antiphonaire et un Responsorial formés de la fusion du rite romain avec un rite étranger. Il nous est donc impossible de traiter avec certitude du texte et de la musique des livres liturgiques du VIe.

Reste à résoudre la question de la collaboration de saint Grégoire à la composition des offices et des livres de chant de l'Église romaine, collaboration impossible à contrôler par des documents contemporains. Partant de ce fait incontestable : l'existence des éléments d'un Liber antiphonalis et d'un Liber responsalis complets au début du VIe, nous ne voyons rien qui oblige ni qui invite simplement à en séparer la question de l'origine du Cantatoriani et même du Sacramentaire. En instituant la Schola sanctorum sur des bases nouvelles et, d'une certaine façon, définitives, le pape, dont la sollicitude ne dédaignait aucun détail — sa correspondance le prouve — a vraisemblablement porté son attention sur le répertoire de cette Schola. Soit personnellement, soit par l'intermédiaire de quelque personnage de confiance, Grégoire a surveillé la composition des livres de chant officiel servant aux exercices de la Schola. En quoi a consisté cette surveillance ? On peut bien dire, sans crainte de se tromper, qu'il prit le chant tel qu'il le trouva au VIe, c'est-à-dire le vieux fonds remontant au IVe, et représenté par l'ambrosien des plus anciens manuscrits, avec les modifications et accessoires dus aux pontifes du Ve et du VIe. Il commença par faire son choix, distribuant ses matières suivant le cycle fixé définitivement par lui. Puis, il remit sur le métier ces pièces de son choix, et les retravailla en leur imprimant les marques caractéristiques de son génie : le naturel et la mesure, la simplicité et l'harmonie. Enfin, il dut composer quelques pièces nouvelles pour répondre aux nouvelles nécessités résultant des réformes introduites par lui.

Quant à la question de savoir la part prise par saint Grégoire le Grand dans la modification et la codification des livres choraux de l'office romain, elle ne peut encore de nos jours être résolue et, vraisemblablement, elle ne le sera pas dans l'avenir. Mais affirmer d'une façon générale que les livres de l'office romain ont reçu de saint Grégoire ou d'un de ses contemporains une forme qui, plus tard, n'a jamais subi de changement radical et essentiel, c'est être d'accord avec toute l'histoire de la liturgie occidentale, et non pas seulement avec celle-ci.


VIII. L'ANTIPHONAIRE CENTON. Tel est le nom que donne Jean Diacre au livre de chant que la schola romaine du IXe attribuait à saint Grégoire ; ce titre veut marquer le caractère de compilation du recueil composé de morceaux de chant recueillis de part et d'autre. La nuance mérite d'être notée, Jean ne dit pas que le pape composa, mais simplement qu'il centonisa, qu'il compila. Cette épithète de centon présente une grande importance, puisqu'elle détermine le caractère essentiel de l'œuvre. Celle-ci n'a pas été conçue et exécutée d'un seul jet, dominée du commencement jusqu'à la fin, par une idée fondamentale.

Sa réalité. — L'antiphonaire authentique mentionné par Jean Diacre n'a pas encore été retrouvé. Nos plus anciens manuscrits liturgiques, avec notation musicale, datent du IXe. Les chants de la messe, il est vrai, se retrouvent dans des manuscrits du VIIIe. L'un de ceux-ci provient du monastère de Reichenau et se trouve conservé aujourd'hui dans le Cod. XIII de la bibliothèque cantonale de Zurich ; l'autre est le Graduel de Monza qui, toutefois, ne contient que les chants du soliste pendant la messe et n'est donc qu'un Cantatorianum. S'il est singulier que ces deux manuscrits soient sans notation, on ne doit pas en conclure que cette dernière était inconnue au VIIIe. Si nous ne sommes plus en possession de l'Antiphonaire authentique de saint Grégoire, nous pouvons, cependant, le reconstituer à l'aide des plus anciens manuscrits conservés jusqu'à nous, et cela, en défalquant toutes les parties admises dans la liturgie seulement après Grégoire. Un travail de ce genre est fort possible et historiquement justifiable, supposé que jusqu'au IXe, date de nos plus anciens manuscrits notés, le chant grégorien n'ait pas subi de changements essentiels. Ceci ressort, indubitablement, de la lettre du pape Léon IV (847-855) à Honorat, abbé d'un monastère voisin de Rome, lettre dans laquelle il parle d'une manière officielle et corrobore la tradition que reproduira Jean Diacre : le pape blâme son correspondant de ne pas adopter « la douceur du chant de Grégoire et la manière de chanter et de lire dans l'église, » qu'il ordonna et régla. Toutes les Églises ont reçu avec avidité et amour ladite tradition de ce très saint pape Grégoire, serviteur de Dieu, qui fut illustre prédicateur et sage pasteur et fit tout pour le salut de l'humanité, édita aussi le chant susdit, que nous chantons à l'église et même partout. Dans cette lettre est consignée la tradition romaine officielle, et le pape Léon menace d'excommunication celui qui la révoque en doute. Un texte si formel, si grave, rendu sur place, ne permet guère de soutenir la thèse d'altérations importantes au Xe et au VIIIe dans le chant romain. Les livres de chant du IXe parvenus jusqu'à nous renferment donc substantiellement le chant de saint Grégoire.

C'était, suivant l'expression de ce temps, le « chant pour le cycle de l'année », cantum anni circuli. Dès le VIIe on commençait à le désigner plus brièvement sous les diverses appellations de : antiphonarius, responsale, responsoriale ou encore : antiphonarius-responsale parce qu'il contient le chant des antiennes et celui des répons, pour la messe et la psalmodie nocturne et diurne, en un mot la cantilène liturgique. Toutefois, la synonymie des mots « antiphonaire » et « responsorial » n'était pas si parfaite que dans la pratique on ne s'habituât à réserver le premier aux chants de la messe et des processions, le second aux chants des autres offices.


III. - 10

7° Fragment en tête du Sacramentarium triplex (Zurich, ms. 30 du fonds de Reichenau), VIIIe, pourrait avoir été destiné à une église du nord de la Gaule, p. 1-27. Graduel, copié sur deux colonnes et précédé du titre : Ineipiunt dominicales anni circuli, édité par M. Gerbert, Monum. vet. liturg. Alemanicœ, t. I, p. 362. Cf. L. Delisle, Mémoire sur d'anciens sacramentaires, dans recueil cité, 1886, t. XXXII, p. 83 ; P. Cagin, Le sacramentarium triplex de Gerbert, dans la Revue des bibliothèques, 1899, t. IX, p. 347-371 ; A. Gastoué, Le chant romain, p. 267.

Les manuscrits notés sont tous postérieurs à ceux que nous venons de décrire, aucun d'entre eux n'est antérieur au IXe, bien plus, il faut descendre jusqu'à la seconde moitié environ du XIe pour rencontrer des manuscrits complets notés soit de la messe, soit de l'office. Malgré ce laps de temps assez long entre ces manuscrits et ceux dépourvus de notes, la tradition qu'ils représentent paraît authentique. Les manuscrits notés se présentent avec quelques caractères d'école très tranchés, qui permettent de les distribuer suivant un classement rigoureux que nous empruntons à M. A. Gastoué.

1° École italienne : Pour la messe : Monza (bibl. capilulare, c. 12, 75), Xe — Monza (bibl. capit. c. 13, 76), XIe — Milan (ambras. IV, D. 51 Inf.), XIe-XIIe (olim Bobbio). — Rome (Angelica B. 3. 15), XIe. — Mont-Cassin (N. N. 339), XIe. — Lucques (bibl. capit. 64), XIe.

En dehors de ces manuscrits complets, ou à peu près, on doit citer un évangéliaire romain du ix<^ siècle : Rome (Valic. B. 50) dont plusieurs leçons sont notées, un rituel-sacramentaire d'Asti, de la seconde moitié du x« siècle * : Paris (Bibl. Mazar. 525) ; le tropaire du chapitre de Vérone (n. cvii) du xi^ siècle, et quelques autres.

2° École anglaise : Trois manuscrits conservés à Rouen : 1° Pontificale Lanalutense, 30S (A. 27), du IX' siècle. Cf. J. Gage Rokewode, The anglo-saxon cérémonial oj the dedication and consécration of churches, illustrated from a Pontifical in the public Library at Rouen, dans The Archœologia, 1834, t. xxv, p. 235271, pi. xxviii ; H. Omont, Rouen, dans Calai, génér. des mss., 1886. t. i, p. 69-70. — 2 » Benedictionarium anglo-saxonicum (Bénédictionnaire de l'archevê que Robert), 369 (Y. 7), du xi'-xi'- siècle. Cf. J. Gage, A description of a Bcncdictional, or Pontifical, called Benedictionarius Roherti Arehicpiscopi,an illuminalcd inarmscripl of thc tcnth ccnliinj, in Ihc public Libranj al Rouen dans Tlie ArcJucoloijia, 1832, t. xxiv, p. 118136, pi. XXXIII ; A. Pottier, dans Frère, Manuel du Bibliographe normand, 1858, 1. 1, p. 91-92 ; H. OmonI, Rouen, dans Cal. yen. des mss., p. 70. — 3° Recueil, J3S5 (U. 107), xi« siècle ; H. Oniont, op. cil., p. 360362. — Le tropaire de Winclicstcr, W. H. Frère, Thc Winchester Troper, froni mss. of tlie A« ' and Xl »' cent wilh olhcr documcnls illuslraling tlic hislory of tropes in England and France, 111-8"« . London, 1894 ; Troparium Wintonicnsc, 979-1016. Cf. Misset-Wcal •.Vnalecla lilurg., 1892, t. ii, part. 2, p. 107-124.

3 » École française : Les mss. se rattachent à ceux envoyés par le pape Paul 1« , et par le pape Etienne à Pépin le Bref. Les plus anciens fragments de cette école sont contenus dans un sacranicntaire (Paris. Bibl.nat., latin 2291) \ fin du ix'--comin. du x » siècle ;

— évangéliaire de la même épo que (Paris, bibl. SainteGeneviève, 1260) ; — sacramentaire de l'Église de Tours, même épo que (Tours, n.lSJ, Paris, latin 9130)^ ;

— divers autres, comme le beau manuscrit de VitryIc-François (n. 36) du xi^ siècle.

Pour l'ofTice : Paris (Bibl. nation., latin 742), xi= siècle ; — Paris (Bibl. nat., latin 12601), xi' siècle, vient de Cluny et le chant offre quelques variantes empruntées très probablement à Saint-Gall ; — Paris (bibl. Sainte-Geneviève 1270), fin du.\i= siècle, vient de Chel les.

4 » École de Metz ; Pour la messe : Paris (Bibl. nat., latin 944S), fin du x^ siècle, vient de Prum ; — Paris (Bibl. nat., latin. IOJZO), fin du x' siècle, vient d'Echlernach ; — Munich (latin 140S3), fin du xi= siècle, vient, ainsi que le suivant de Saint-Emmeran de lîalisbonne ; — Munich (latin 14322). première moitié du XI' siècle. — Rituel-sacranientaire de \Vorms (Paris, Arsenal, latin 610), du ix' siècle' ; — Laon (n239), x« siècle ; — Troyes (n. 522), x= siècle.

Pour l'office : Metz (n. SO), xi« siècle.

5° École de Saint-Gall : Saint-Gall (n. 339), du x »^ siècle ; édité dans Paléographie musicale, t. i, cf. P. Wagner, Origines c ; développement, p. 313-334, ce nianuscrit est préférable aux trois qui vont suivre par le soin avec lequel il est écrit et qui le rapproche des mss. parisiens' ; — Saint-Gall (n. 340) ; Saint-Gall (n. 376) ; Einsicdeln (n. 121) tous trois du xi= siècle, llnfln le Saint-Gall, n. 359, du ix' siècle', qui ne fut ja mais un recueil complet, mais un simple canlalorium, extrait ne contenant que les graduels, traits et alléluias. Il prouve que, dès la seconde moitié du ix« siècle, l'école de Saint-Gall cultivait ces embellissements de la mélodie, qui donnait à son chant cette grande dissemblance avec le vrai chant romain, sif ;naléc à la même épo que par les chroniqueurs de Saint-Gall. Enfin, pour l'office, le célèbre Antiplionale de Hartkcr, cod. 390-391, entre 986 et 1011, publié par la Paléographie musicale, in-4'', Paris, 1900.

6° Éco les diastématiques française et aquitaine. — La dernière grande école médiévale fut celle du midi de la France et du nord de l'Espagne, après la suppression des liturgies mozarabes ; l'abbaye de SaintMartial de Limoges en fut le centre incontesté. Les manuscrits offrent une singularité qui nous est d'un secours admirable dans la reconnaissance sûre de la ligne mélodi que : dès au moins le cours du x »= siècle, et peut-être dans le ix', la notation, au lieu d'offrir les formes si caractéristiques des neumes grégoriens, est entièrement à points détachés, disposés de façon à indiquer, par leur espacement, la diaslémalie ou espacement des interval les, comme le feraient des notes disposées sur une portée imaginaire. Ce système, dont nous ignorons l'origine, a un lien certain avec les écritures messine et lombarde plus récentes, avec les livres de provenan ces diverses, tels les sacramentaires de Paris et de Tours, déjà nommés (ix« - siècle), le feuillet de garde d'un antiphonaire de NotreDame de Paris (bibl. Sainte-Geneviève, 16), x » siècle, et les curieux graduels signalés par \aPaléjgraphie musicale : Chartres (n. 47 [40] ), Angers (n. S3), tous deux du x« siècle ; on peut y joindre celui de SaintVougay, du xi* » siècle, dont la notation est mixte. Ces manuscrits forment, en tout cas, une classe à part.

» Cela indiquerait assez que les moines limousins n'ont fait que généraliser, en le perfectionnant, un genre d'écriture musicale, peut-être fort rare auparavant, qui leur serait parvenu par lintermédiaire des moines de Cluny. Leurs manuscrits présentent en même temps un autre intérêt pour l'histoire de la musi que rituelle : le recueil grégorien s'y trouve augmenté de chants particuliers aux anciennes liturgies gallicane et mozarabe. Une première classe peut comprendre le fonds de l'abbaye Saint-Martial de Limoges, actuellement à la Bibliothè que nationale.

Pour la messe : Bibl. nat., latin 1240, x= siècle ; latin 10S4, x^-xi« sièc les : latin 1120-1121. début du xi« siècle ; latin 909, fragments du ix= au x« siècle. Une seconde classe est beaucoup plus mêlée de chants gallicans, quoi que les mélodies grégoriennes y restent aussi pures que dans les autres : Paris (Bibl. nat., latin 776), fin du xi« siècle ; Albi (^2 et 4i), x« -- xiis siècle ; Madrid (Acad. hist., F. 1S5), xi« siècle. Pour la messe, la notation diastémati que ancienne nous offre donc, comme princip aux spécimens, trois mss. des ÉgUses de l'ouest, cinq de SaintMartial, trois ou quatre plus particulièrement aquitains.

» Quant à l'office, nous ne connaissons pas de manuscrits aussi anciens de ces éco les '. » 3. Son ordonnance. — On peut entreprendre, et on n'y a pas manqué, de remonter à un état plus ancien que celui pour lequel témoignent les manuscrits qui viennent d'être mentionnés. On tenterait aussi d'en extraire la forme primitive de IWnliphonarium miss :r grégorien ; pour cela il faudrait procéder à l'élimina tion des messes et des piè ces introduites dans le but de faire concorder le livre avec les progrès du calendrier liturgi que. On aurait donc, très ordinairement, à élaguer les piè ces suivantes :

4 » Les dimanches qui suivent les Quatre-Tcnips.

5 » Le jeudi après la Pentecôte.

6° Les fêtes de la Vierge, en deliors de l'octave de Noël.

7° Les fêtes de la sainlc Croix, mélangées de piè ces grecques.

8° Les fêtes des saints : Lucie, Félix in Pincis, Grégoire, Alexandre, Eventius et Théodulc, Prime et Félicien, Apollinaire, Agapit, Hadrien, Gorgon, Prote et Hyacinthe, Euphèniie, Jérôme, Martin.

Quoi que l'exécution matérielle du volume ne puisse remonter plus haut que la fin du x« siècle, sa concordance exacte, presque sur tous les points, avec le ms. 359 de la même bibliothèque, permet d'affirmer la fidélité absolue avec laquelle l'antiphonaire reproduit la liturgie et le chant d'un monument grégorien datant de la fin du viii » ou de la première moitié du ix« siècle.

Le caractère centonisant du livre des chants de la messe grégorienne se manifeste ouvertement dès qu'on en examine les textes de plus près. La partie du livre la plus ancienne comprend les fêtes relatives à notre rédemption et celles des saints romains. Pour les fêtes on faisait choix dans l'Écriture, surtout dans les psaumes, de textes offrant une application à la fête, par exemple : Pâques, Pentecôte, Noël, SS. Pierre et Paul, S. Jean-Baptiste. Les fêtes n'ayant pas une origine romaine coriServaient les luxtes de leurs églises particulières, par exemple : Siiiiile A(j(ilhc, dont l'introït Gaudeamus omnes vient de l'Église de Sicile. Si une fête est d'origine grecque, elle est pourvue de chants dont les textes sont traduits du grec. On remarque aussi, en comparant les chants de même sorte, que les oppositions de textes sont inégalement laites. Pour quelques messes, tous les textes sont pris à la même source, par exemple au ps. xi.iv pour la Circoncision, au psaume xc pour le l » dimanche de Carême ; mais c'est une exception. La règle est que les textes d'une seule et même messe soient tirés de sources différentes.

Si on résume les résultats fournis par le ms. 339 de Saint-Gall sur les sources des textes de la messe, on obtient le résultat suivant :


PARTIES DE LA MESSK.

BllTiui.

I.IV

Rilili<]iii*i.

Il i :s EUaliiMiqurs.


TOTAL.

Introits Graduels Alléluias Traits Oflertoires Communions....

1U2 104 70 17 82 f.4 41 i ;i 14 ic.

Kll C t 11 149 118 95 20 192 147 439 lli7 25 631 De ces 631 chants de la messe, G06 sont des textes bibliques, parmi lesquels 439 sont tirés du psautier. Cette prépondérance, on pourrait presque dire cet exclusivisme biblique, s'accentue si on défalque de ces totaux les messes introduites postérieurement à saint Grégoire le Grand, par exemple : la Trinité et la Dédicace. Cette dernière est la seule dont le (iraduel ne soit pas biblique ; ainsi, nous arrivons à cet intéressant résultat que, dans le livre de chant, tel qu'il est sorti des mains de saint Grégoire, tous les chants anciens du soliste sans exception, graduel et traits, ont des textes bibliques. Jusqu'à saint Grégoire, on ne devait mettre que la Bible entre les mains du soliste liturgique. Ce fait nous démontre une loi importante dans la composition de ce livre, qui est que le choix des textes, pour le soliste de la messe, se faisait d'après un plan suivi et une tradition reçue. Dans l'antiphonaire centon grégorien, les chants du soliste forment ainsi un groupe à part et exclusif, celui des graduels et des traits.

Les autres chants de la messe diffèrent essentiellement de cette série plus ancienne ; le choix en a été fait sous un tout autre point de vue. Ainsi qu'on le voit par le tableau précédent, les textes extra-bibliques sont déjà plus nombreux, et les autres livres de l'Écriture sainte ressortent davantage vis-à-vis du psautier. La comparaison entre introïts et graduels, montre les principes différents qui ont présidé à la composition des uns et des autres. Précisément, les plus anciennes fêtes ont des graduels psalmodiques, tandis que le texte des introïts est emprunté à d'autres livres bibliques. L'arrangement des introïts et celui des graduels ne sont donc pas contemporains, le dernier est sûrement antérieur. Les textes des communions sont en majorité bibliques en dehors du psautier ; nous avons déjà vu qu'on les a choisis sous l'influence des Évangiles de la messe, ce qui n'est le cas pour aucune autre classe des chants de la messe, les communions forment ainsi une autre série dans l'antiphonaire centon. L'absence de tout rapport entre le graduel et les autres chants de la messe, entraîne la nécessité d'admettre que les divers chants d'une seule et même messe n'ont pas été fixés simultanément, mais à part pour chacun d'eux. Les études liturgiques ultérieures répandront sans doute de nouvelles lumières sur ces couches superposées et mélangées de l'édifice grégorien. Ce qui saute aux yeux, ce sont les arrangements de textes suivant la série numérique des psaumes : c'est le dernier travail subi par le livre de chant. Prenons, par exemple, les Communions des fériés de Carême'. À partir du mercredi des Cendres leurs textes sont tirés des psaumes i à xxvi, exception faite du samedi avant le 1« dimanche de Carême qui est omis, et de tous les jeudis. Ceux-ci interrompent la série, qui passe du mercredi au vendredi. En outre, au lieu des psaumes xii,xvi,xvii,xx et XXI, figurent des textes évangéliques. En tout cas, le système des séries psalmodiques existait déjà quand on fixa la messe des jeudis. Ceci ayant eu lieu sous Grégoire II (715-731), il s'ensuit que ce système et toute la disposition de la messe, dont il fait partie, sont antérieurs à l'époque de Grégoire II. Ces communions forment, elles aussi, une série à part dans le Centon grégorien, puisqu'elles sont disposées d'après des lois non observées pour les autres chants des mêmes messes. Nous constatons un arrangement semblable, mais sur de plus grandes proportions, aux dimanches après la Pentecôte, du i » au xvii' : dans les introïts, cet ordre est suivi sans exception, tandis que pour les Offertoires et les Communions la série psalmodique est parfois interrompue par des extraits d'autres livres bibliques. Après le xvii« dimanche, cette disposition est complètement abandonnée, d'où il est permis de conclure que ces deux séries de dimanches n'ont pas eu leurs textes assignés simultanément. La première, sans conteste la plus récente, était toutefois déjà incorporée au livre de chant quand on détermina les messes des jeudis de Carême sous Grégoire II, car ceux-ci en ont emprunté la plupart de leurs chants.

A remarquer, en outre, les deux séries de graduels des dimanches après la Pentecôte ; l'une suit l'ordre de la partie prépondérante du livre de chant, l'autre celui des introïts, offertoires et communions des mêmes jours. Cette dernière série doit être postérieure et avoir été fixée pour ranger toute la suite des chants de ces dimanches dans le système numérique des psaumes. Cette disposition ne put se maintenir ; tous les manuscrits, sauf deux, suivent la série plus ancienne. Mais l'existence d'un cycle de graduels constitué autrement que le reste des chants de la messe, démontre une fois de plus que, originairement, les chants pour les dimanches après la Pentecôte n'ont pas été déterminés en même temps : ici encore nous constatons deux couches bien tranchées par leur arrangement et par suite non contemporaines.

Il suit de là que le caractère centonisant du livre grégorien ressort indubitablement de la comparaison de ses parties. Jean Diacre était bien informé quand il le qualifia « compilation ». Il est malaisé de dire combien de générations l'ont successivement retouché ; à côté des parties plus récentes qui se distinguent par l'observation systématique de principes d'arrangement déterminés, on en voit de plus anciennes, même de très anciennes dont la disposition remonte sûrement jusque dans le i » et le v« siècle. Mais on conserva tout ce qui était venu s'ajouter au plan primitif dans le cours des temps ; quand l'année liturgique fut parvenue à une organisation presque complète, on se garda de réaliser une uniformité stricte qui n'aurait pu être obtenue sans de grands dommages ; on préféra garder côte à côte les divers arrangements survenus peu à peu ; parfois, même, on les intercala parmi les plus anciens. Ainsi, ce livre de chant, répandu en même temps que le missel grégorien en Angleterre, en France et en Allemagne, n'est pas une création nouvelle, ni un arrangement nouveau ; sinon, mainte chose aurait été changée ; c'est un recueil, une collection riche, variée, sans cesse accrue et remaniée, un véritable centon ».

5. Son auteur. — Dans une étude consacrée à l'Antiphonaire (voir Dictionn., t. i, col. 2443-2461), nous avons présenté la chaîne de témoignages historiques qui conduit jusqu'à l'évêque de Rochester, Putta (669-676), formé à la science du chant par les disciples de saint Grégoire I ». Ce texte est décisif en ce qu'il écarte définitivement la candidature de Grégoire III, de Grégoire II et des papes grecs du vii« siècle ; au moment où régnaient ces papes, la tradition du chant romain n'avait guère à recevoir d'eux que des accroissements ou des modifications sans grande importance ; le chant liturgique officiel était déjà réglé au point de faire l'objet d'un enseignement systématique dans la schola cantorum. Au reste, les recherches de D. G. Morin et de W. H. Frère ont établi que les fêtes nouvellement admises au vii » siècle n'ont presque pas de mélodies nouvelles, et quand leurs textes sont nouveaux, ils utilisent des chants existants. Ce fait ne peut s'expliquer par l'impossibilité de composer de nouvelles mélodies ; car, même plus tard, l'office a été augmenté de chants nouveaux. La raison véritable, c'est que le livre des chants de la messe était désormais achevé ; on répugnait à lui imposer des additions. En particulier, en ce qui touche aux messes introduites par Serge I« pour les principales fêtes de la Vierge, savoir : l'Annonciation, l'Assomption et la Nativité, pour l'Exaltation de la Sainte-Croix et la procession de la Chandeleur, si ce pape avait spécialement favorisé ou même organisé le chant liturgique, l'un ou l'autre morceau du chant de ces messes devrait venir de lui ou avoir du moins été composé sur son initiative. Mais c'est le contraire qui est vrai ; tous les chants des messes susdites ont été empruntés à de plus anciennes, à celles de l'Avent, par exemple, et à celles déjà composées en l'honneur de Vierges et de Martyrs. La procession de la Chandeleur nous offre elle-même le remarquable spectacle de textes et de chants grecs transférés dans l'Église romaine ; quelques chants de la procession des Rameaux sont dans le même cas. L'organisation du chant d'église, sous Serge V', aurait touché à ces chants de procession. Or, ils figurent au livre romain à titre étranger : le texte est bilingue, le chant ne cadre pas avec les compositions de provenance latine, à preuve, leur tonalité absolument différente de la grégorienne. Ce contraste modal des chants grecs, adoptés à Rome sous Serge avec les autres chants de l'Antiphonaire, serait tout à fait inexplicable, si une augmentation quelconque du chant liturgique avait eu lieu sous ce pontificat ; on aurait disposé les deux sortes de chants d'après la même tonalité. L'organisation du chant liturgique est donc antérieure à Serge I » et nous n'apercevons pas une seule raison bonne, ni même mauvaise, permettant de la retirer à Grégoire I« .

Si nous ouvrons un ancien graduel, nous sommes vite frappés d'une anomalie : certains textes se présentent en deux versions différentes. Ainsi le v. d'Introït du 1er dimanche de l'Avent porte : Vias tuas, Domine, demonstra mihi ; or, le v. du Graduel porte : Viarc uas, Domine, notas fac mihi. La première leçon est celle de la Vulgate, la deuxième celle de l'Italique. Les v. d'introïts et de Communions, ceux ad responsendum également, ne sont pas écrits entièrement, mais seulement indiqués par les premiers mots dans la plupart des livres de chants de la messe, parce qu'on les chantait d'après les huit tons psalmodiques connus de tout le monde, et cela d'après les règles déterminées que tout chantre d'église savait par cœur pour les pratiquer journellement. Les textes de ces v. étaient empruntés au psautier, qui, depuis saint Grégoire, suivait la Vulgate. Il en est tout autrement des morceaux de la messe ayant des mélodies propres, et pour cette raison, entièrement transcrits, à savoir, les antiennes de l'Introït, de l'Offertoire et de la communion, ainsi que les chants du soliste. Ceux-ci suivent la version de l'Italique. Il en faut déduire que la centonisation de ces chants ne saurait être postérieure à saint Grégoire, sans cela, eux aussi, porteraient le texte de la Vulgate.

Une étude approfondie des formes mélodiques des antiennes a conduit F.-A. Gevaert à une conclusion identique sur l'organisation grégorienne des chants romains de l'office. Ici, plus souvent encore qu'à la messe, on constate l'adaptation de la même mélodie à des textes d'antiennes très différents les uns des autres. Ce fait s'explique sans peine si on réfléchit qu'un grand nombre de clercs et de moines, médiocrement doués au point de vue musical, se fussent trouvés très embarrassés en présence d'une nouvelle intonation d'antienne peu connue ; au contraire, ils se sentaient à l'aise devant un chant familier. Pour leur venir en aide, on rangea donc les versets du psaume antiphonique sous une seule et même formule, tandis que dans la psalmodie responsoriale chaque verset pouvait recevoir une mélodie différente. Ces textes d'antiennes, si curieusement et si obstinément étudiés par Gevaert, l'ont mis en possession d'une remarque chronologique capitale. « Parmi les textes d'antiennes incorporés en dernier lieu au libellé, ceux empruntés aux Acta martyrum n'ont pas une seule mélodie propre ; tous ont recours à des chants plus anciens. D'où il suit que le chant de l'office était déjà organisé quand on fit ces emprunts aux Actes des martyrs. » D'après Gevaert, ceci arriva peu de temps après Grégoire Ier, et il fonde son argumentation sur l'aveu même de ce pape déclarant qu'en dehors des histoires d'Eusèbe sur les Martyrs, il ne possède que leurs noms réunis dans un livre. Cependant, il est indubitable que les Acta Martyrum étaient déjà employés dans la liturgie romaine aux Ve et VIes ; et même si la déclaration de saint Grégoire avait le sens que lui attribue Gevaert, il ne s'ensuivrait rien pour la pratique des chantres liturgiques. La Régula SS. Stephani et Pauli défend de chanter des antiennes non contenues dans les Écritures canoniques ; cette prohibition suppose qu'au VIe il existait des antiennes de cette catégorie et on les chantait ; seulement, dans les monastères, on était plus conservateur que dans les églises séculières. Il est donc certain que vers l'an 600 on ne composait plus d'antiennes, et, ainsi, l'étude comparée des chants de la messe et de l'office nous amène pareillement à conclure que le chant liturgique fut organisé à Rome vers cette même année 600.

M. P. Wagner ajoute deux observations qui montrent d'une manière frappante la tendance de saint Grégoire. Le décret de 595 transférant la fonction du soliste aux sous-diacres ou aux clercs mineurs, révèle l'intention de ne pas trop favoriser le corps des chantres. Ceux-ci, conformément aux rubriques du Sacramentaire, devront cesser le chant de l'Introït et celui de la Communion au signal donné par l'évêque. Ces réductions ne profiteront pas à la liturgie, car, placé devant l'alternative de réintroduire tout le psaume responsorial primitif avec sa mélodie ou de se contenter du seul verset graduel abondamment orné, le pape se prononce en faveur de ce dernier, ce qui aboutit à abréger le texte liturgique. Avec autant de goût que de tact, il interdit au chant d'empiéter au point de transformer le sacrifice en un concert, la prière garde son rang éminent, les chants du chœur ne sont qu'un accompagnement et n'obtiennent qu'un rôle secondaire. Tout autre est la part faite au soliste. Dès qu'il se fait entendre, toute action cesse dans la messe grégorienne. Ce chant est la splendeur du culte, il en fait partie ; il n'est pas un accompagnement, mais une mélodie ayant son rang et son droit propres. L'évêque et le clergé s'arrêtent dès qu'il éclate et s'interrompent jusqu'à ce qu'il ait pris fin. Le soliste n'a point à se presser ni à craindre qu'on abrège son chant, il a tout le temps, ce chant même devient action liturgique.

Ainsi, l'œuvre liturgico-musicale de saint Grégoire est tout ensemble réforme et réglementation ; mais surtout réglementation. Des éléments anciens sont utilisés et, pour ainsi dire, canalisés en grand nombre. Auparavant, on rencontre des chœurs, des solistes, mais avec saint Grégoire, on commence à constater l'uniformité de point de vue. « Cette manière de voir s'impose d'elle-même si on prend garde aux différences de style si logiquement maintenues d'un bout à l'autre du Graduel comme de l'Antiphonaire dont elles sont la caractéristique. Malgré la diversité des expressions, la forme mélodique de chaque introït est la même, quant au fond, et se distingue au premier coup d'œil, de celle d'un Graduel, comme la Communion d'un Offertoire, c'est cette distinction des différents styles de chant qu'on peut le plus sûrement considérer comme l'œuvre de la réforme grégorienne ; elle est établie avec une rigueur qui n'admet presque aucune exception. Elle est d'autant plus admirable que les textes, comme nous l'avons vu, ne sont pas du tout choisis uniformément, mais bel et bien centonisés en séries entremêlées et intercalées. On leur a donné un vêtement mélodique si soigné et si uniforme qu'il relègue à l'arrière-plan et fait même oublier le caractère centonisant du livre. C'est là un des plus brillants caractères esthétiques du livre grégorien ; non seulement il est disposé on ne peut plus conformément à son but, mais encore la parfaite observation des lois artistiques du style en font une œuvre géniale qui, même aujourd'hui encore, force notre admiration. »

La puissante impulsion donnée par saint Grégoire au chant ecclésiastique à Rome se prolongea pendant tout le VIIe et le VIIIe. La schola cantorum vit son importance s'accroître, étendant son influence au dehors. Nous n'en disons rien ici, car ce sujet sera traité ailleurs. Voir Chantres. La protection constante et parfois militante donnée à la schola par les papes montre leur préoccupation de soutenir et de perfectionner, dans la mesure du possible, l'institution dont le fonctionnement régulier assurait le maintien et le progrès du chant ecclésiastique. Nous allons suivre, au cours des divers pontificats, les principaux événements de cette histoire.

A Rome. — En 607, le pape Boniface fait la dédicace du Panthéon en l'honneur de la Vierge et des martyrs. À cette occasion fut composé le chant de la messe et de l'office passé depuis aux autres dédicaces. Les mélodies n'en diffèrent pas très sensiblement des autres mélodies grégoriennes et, cependant, présentent vis-à-vis de celles-ci quelques particularités tonales, telle que la communion Domus mea ; ou bien une légère variété de style, surtout dans les répons. Au point de vue du texte, c'est le premier office dont les paroles soient prises indistinctement dans les divers livres de l'Écriture, et le répons-graduel est aussi le premier qui ne soit pas extrait des psaumes.

Du pape Deusdedit (615-618), on nous dit qu'il employait ses veilles à chanter des hymnes au Christ.

Honorius (625-638) fut un partisan enthousiaste du chant d'église ; son épitaphe le loue d'avoir excellé dans le chant divin et de s'être efforcé de suivre Grégoire.


NAWIQVE GREGORII TANTI VESTIGIA IVSTI DVM SEQVERIS CVPIENS MERITVMQVE GERIS.

Martin (649-653) aurait, au dire d'un auteur de la seconde moitié du VIIIe, donné une édition du livre de chant romain pour le cycle annuel ; divers abbés du monastère de Saint-Pierre, Catalenus, Maurianus et peut-être, aussi, Romnus Virbonus, s'employèrent de leur côté à des codifications musicales.

À Vitalien (657-672), une tradition postérieure, que ne confirme aucune donnée ancienne, attribue une réorganisation du chant liturgique.

Adéodat (672-676) avait été élevé et initié dans son enfance aux offices du jour et de la nuit.

Léon II (682-683) fut, nous dit-on, cantilena et psalmodia præcipuus, et in carum sensibus subtilissimo exercitio imbutus.

Benoît II (684-685) fut, dès son enfance, et même après son sacerdoce, heureusement doué pour le chant : se in divinis scriptis et cantilena e puerili ætate et in presbyterii dignitate exhibuit.

Serge Ier (687-701), venu à Rome sous le pontificat d'Adéodat, fut inscrit dans le clergé ; et, comme il était très travailleur et capable dans l'exercice du chant, on le confia au primicier de la schola qui le fit étudier : quia studiosus erat et capax in officia cantilænæ, priori cantorum pro doctrina est traditus. Devenu pape, il ordonna que les jours de l'Annonciation du Seigneur, de la Dormition et de la Nativité de sainte Marie et de l'Hypapante, une procession aurait lieu. Le rite s'est conservé en cette dernière fête (voir Purification (FÊTE DE LA) ; les antiennes que l'on y chante ne sont pas d'origine latine mais grecque et ne sont pas composées dans le style grégorien.

Enfin Léon Ier (847-855), avec lequel nous arrêterons ce catalogue, rend du chant de son église un témoignage particulièrement grave. Dans une lettre adressée à l'abbé Honorât, il célèbre dulcedinem Gregoriani carminis, cum sua quæcumque in ecclesia traditione canendi legendique ordine tradidit... Quæ cunctæ Ecclesiæ cum tanta aviditate et amore arduo prædictam traditionem susceperunt... Qui plane sanctissimus papa Gregorius adeo Dei cultor, et inclitus prædicator, et sapiens pastor fuit, et copiosos ad humanam salutem edidit et sonum jam dictum, quem in ecclesia vel ubi que canimus musicis artibus. On ne peut souhaiter rien de plus formel ; après cela, la nuit commence, pendant laquelle nous ne savons plus rien concernant l'école romaine de chant, et cette nuit va durer six siècles : tout le moyen âge.

b. En Occident. — Les travaux de saint Grégoire lui avaient attiré une réputation universelle. Depuis saint Clément de Rome, aucun pape n'avait paru si grand, si glorieux, si rapproché de l'idéal de la vie chrétienne. Avec ses réformes et sa réglementation, le développement actif de la liturgie romaine parut avoir atteint définitivement son terme. Les successeurs de Grégoire s'attachèrent à maintenir son œuvre : d'une part, la Schola cantorum, d'autre part, les monastères basilicaux y aidèrent. Nous venons de constater, par la préoccupation constante de la cantilène, dans les biographies des papes, de l'intérêt qu'éveillait le chant liturgique et des progrès qu'il ne cessait de faire. Mais le charme et le prestige qui s'attachaient à ce chant n'étaient pas renfermés dans Rome. Les innombrables pèlerins qui s'y succédaient, frappés de la magnificence liturgique qu'on y avait atteint, souhaitaient établir, de retour chez eux, la célébration du service divin, telle qu'elle existait à Rome. Souvent les papes reçurent des demandes instantes d'envoyer des clercs capables d'instruire les indigènes dans la tradition romaine. La Schola cantorum, institut professionnel de chant liturgique, et les monastères basilicaux, corporations officielles d'exécutants, permirent souvent de satisfaire à cette demande. Toutefois, le nouveau chant ne rencontrait pas seulement des adhésions, il se heurtait aussi à des résistances.

5. Gaule. — Quelques indications trop dispersées mettent simplement sur la voie, mais ne suffisent pas à nous apprendre de la partie technique du chant gallican. Vido Missæ de saint Germain de Paris, au VIe, suppose une réglementation déjà avancée du chant liturgique ; on sait que cet évêque, comme saint Césaire d'Arles, faisait psalmodier les fidèles ; Xizier de Lyon introduisait dans la psalmodie la claire sonorité des voix d'enfants '. Grégoire de Tours raconte que Chilpéric, roi des Francs, avait composé des hymnes, mais, comme il n'avait aucune notion de la métrique, il mettait les syllabes longues à la place des brèves, et réciproquement. À l'occasion du baptême de son fils, il invita tous les évêques du royaume et les pria d'amener leurs meilleurs chantres. Ceux-ci durent chanter des solos pendant le festin royal « Les formes du chant gallican n'étaient pas différentes de celles des autres églises : répons, antiennes, hymnes. Nous ne savons rien des détails de leur facture. Les intérêts politiques qui rapprochaient la nouvelle dynastie inaugurée par Pépin le Bref du Siège apostolique, lièrent hâter le sacrifice de cette vénérable liturgie gallicane. On voit, en effet, que le premier acte positif relatif à l'introduction du chant de Rome dans l'empire franc coïncide avec l'ambassade que le roi Pépin envoya à Rome en 753. Chrodegand, évêque de Metz, le principal personnage de cette ambassade, introduisit, à son retour de Rome, chez son clergé, la cantilène romaine et, dans une certaine mesure, le rite romain. En outre, il détermina le pape Étienne à un voyage en France ; voyage qui parait, entre autres résultats, avoir donné une nouvelle impulsion à la diffusion des coutumes romaines. Le successeur du pape Étienne, Paul Ier (758-768), envoya à Pépin un Antiphonaire et un Responsorial, tandis qu'il dirigeait vers Rouen un chantre de la Schola cantorum, le nommé Siméon. Celui-ci était le second dignitaire de l'institution, secundicarius, et sa mission était d'instruire les moines de Rouen dans le chant romain. Le primicerius de la schola étant mort, le pape rappela Siméon, ayant droit de succession. L'évêque de Rouen choisit quelques-uns des meilleurs élèves de Siméon et, avec l'agrément de Pépin, les envoya à Rome achever leur formation musicale. Le pape y consentit de son côté, et les moines normands demeurèrent confiés aux soins et à la direction de Siméon jusqu'à ce que leur éducation fût achevée '. Grâce à ces efforts combinés, le vieux chant gallican, déconsidéré, fut délaissé et remplacé. Charlemagne proclamait bien haut que c'était grâce au soin et au zèle de son père Pépin que le chant romain avait été établi dans toutes les églises de la Gaule ». Dans les livres carolins, l'empereur laissait mettre dans sa bouche les paroles exprimant sa vive satisfaction de ce que « les deux Églises (celle de Rome et celle des Gaules), unies dans un même zèle pour la foi, ne différeraient pas non plus entre elles sur la question du chant. Et, dans le désir où nous sommes de glorifier la sainte Église, nous avons fait de même, lors que le royaume d'Italie nous a été donné par Dieu. Nous avons ordonné que les Églises de toutes les provinces, qui jusqu'ici ont refusé de suivre la tradition du Siège apostolique pour le chant, devaient adopter avec zèle la coutume romaine ». Les Capitulaires s'occupent fréquemment de l'étude du chant. Le Capitulaire du 23 mars 789 impose à tout le clergé l'étude du chant romain pour l'office et la messe. Au mois d'octobre 802, on prescrit d'interroger les clercs s'ils peuvent « chanter l'office divin selon le rite romain aux jours fixés pour les cérémonies solennelles ? » À la diète de Thionville, en décembre 805, l'empereur ordonne d'enseigner et d'exécuter le chant d'après l'ordo et la coutume de l'Église romaine ^.

On s'explique sans peine que désormais les livres gallicans cessant d'être copiés, mais négligés, détruits, se firent de plus en plus rares. Sur quelques points, comme à Lyon, on retarda l'heure lorsqu'il s'agit d'adopter le chant romain ; ailleurs, on s'ingénia à ne pas laisser le vieux témoin de la ferveur de nos pères disparaître à jamais. Walafrid Strabon affirme que l'Église gallicane ne manquait pas de musiciens capables et instruits dans leur art dont les œuvres furent habilement mélangées aux cantilènes d'importation romaine ; ces chants, ajoute-t-il, sont aisés à reconnaître des autres à cause des particularités de leur texte et de leur mélodie '. Au surplus, les mélodies romaines semblaient ardues à exécuter aux chantres des Gaules à cause surtout de leurs ornements et des finesses d'exécution ; d'où nous pouvons conclure que le chant gallican était de facture plus simple que le chant romain.

6. Espagne. — On ne s'engage guère si on admet, dans une certaine mesure qui reste à déterminer, une origine commune aux liturgies latines ; celle d'Espagne se différencia notablement et de bonne heure, après l'invasion des Goths aux Ve et VIes et leur établissement dans ce pays. Ces immigrés importèrent mainte pratique nouvelle, et cette pénétration gothique aboutit à modifier la liturgie suivant des influences gréco-byzantines. Après la conversion des Goths ariens (589), saint Léandre renforça l'élément gothique. En 633, saint Isidore fit décider par le concile de Tolède la forme définitive de cette liturgie connue sous le nom de liturgie mozarabe. Tout cela ne nous apprend rien, malheureusement, sur la technique du chant à l'époque wisigothique. Une opinion récente a voulu voir dans saint Léandre et saint Isidore les auteurs de l'office wisigothique. Personne, aujourd'hui, n'oserait soutenir une semblable théorie, quoi que ces deux grands docteurs aient contribué pour leur part, saint Léandre surtout, à l'enrichir de mélodies et de formules nouvelles ^. » Vers le milieu du VIe, on attribue à saint Ildefonse de Tolède des chants sacrés, mais il est impossible de saisir dans ces vagues indices une trace quelconque du chant wisigothique.

7. Grande-Bretagne. — Le cursus et la cantilène de Rome n'eurent pas de plus fervents propagateurs que le jeune peuple des Anglo-Saxons converti par les disciples de saint Grégoire. Le chant avait été à Cantorbéry, siège de la mission chrétienne, organisé à la romaine. Bède nous apprend la surprise et l'admiration causée aux païens du Kent par ce chant inconnu. Les chroniques mentionnent avec éloge un maître de chant nommé Jacques, primicier à Cantorbéry, élevé ensuite sur le siège d'York (633). Connaisseur émérite du chant, il enseignait, au dire de Bède, les mélodies liturgiques à la façon de Rome ».

Grâce à lui, le chant romain s'implantait dans la Northumbrie. À quelques années de là, le pape Vitalien envoyait en Angleterre le nouvel archevêque de Cantorbéry, Théodore, et le prêtre Hadrien. Dès lors, la cause du chant romain fut gagnée ; nous n'avons pas à énumérer ici toutes les bonnes volontés et toutes les capacités qui s'y employèrent (669). Un des principaux propagateurs dans le nord fut Wilfrid, évêque d'York, qui attira dans son Église deux chantres de Cantorbéry, Addé et Eonan, anglo-saxons. Un autre partisan et exécutant du chant romain était Putta, devenu évêque de Rochester. Benoît Biscop, fondateur du monastère de Wearmouth, ramena de Rome, avec l'autorisation du pape Agathon, Jean, archidiacre de Saint-Pierre. Celui-ci séjourna deux ans en Angleterre (678-680), et enseigna principalement au monastère de Wearmouth « la façon canonique du chant et de l'office divin d'après le rite de l'Église romaine et apostolique ». Plusieurs monastères profitèrent de la proximité de l'archichantre romain pour lui adresser à Wearmouth des moines qui suivaient ses leçons. Avant de retourner à Rome, Jean laissa un Ordo écrit pour les fêtes de l'année ecclésiastique ; nul doute que le chant était celui de la chapelle papale. Cet ordo était encore conservé à l'époque de Bède (735), dans la bibliothèque du monastère et beaucoup de clercs et de moines dans le voisinage l'avaient transcrit '.

Le chant et l'Ordo laissés par l'archichantre Jean ne différaient sans doute pas de ce qui se pratiquait à Cantorbéry, sous la direction de Théodore et d'Hadrien. En 747, le concile de Cloveshoe décida qu'aux grandes fêtes de l'année et dominicæ dispensationis, le chant se ferait à la façon romaine : Cantilenæ novus, juxta exemplar videlicet quod scriptum de Romana habemus Ecclesia. Item quod ut per quinquennis totius anni natalitia sanctorum uno eodemque die ; ut in Martyrologium ejusdem Romanæ Ecclesiæ cum sua sibi condigna psalmodia seu cantilena venerentur « .

8. Germanie. — En Germanie on constate, dans la partie sud-ouest, l'établissement du rite romain dès le pontificat de Grégoire II, en 716. L'adoption du chant et du cursus romains coïncida probablement avec l'apostolat de saint Boniface.

X. L'œuvre de Charlemagne. — En matière de liturgie et de chant, l'œuvre de Charlemagne fut profonde et durable. Rares furent les évêques qui parvinrent à soustraire leurs églises aux mesures impériales ayant pour but l'adoption obligatoire du chant romain et de la liturgie romaine. Un capitulaire du 23 mars 789 donne à omni clero l'avertissement suivant : Ut canlum Romanum pleniter discant, et ordinabilius per nocturnale vel gradale officium peragatur ». Le même document précise quelques points : il recommande aux prêtres de veiller ut psalmi difine secundum divisiones versuum modulentur..., ni « Gloria Patri » cum omni honore apud omnes canonicis ; et ipse sacerdos cum sanctis angelis et populo Dei communi voce Sanctus, Sanctus, Sanctus dicanterit. Plus loin : ut scholæ legentium puerorum psalmos, notas, cantus... per singula monasteria vel ecclesia bene emendate '. Un capitulaire (du mois d'octobre ?) 802 recommande de procéder à un examen, afin de s'assurer qualiter presbiteri psalmos habeant, quotiter que cursum suum diurnum vel nocturnum adimplere secundum Romanum usum praestant '. Le concile tenu en 803, à Aix-la-Chapelle, insiste sur l'obligation des évêques de célébrer l'office avec leurs clercs, sicut psallit Ecclesia romana ' et leur rappelle l'obligation d'établir des écoles de chant dans les lieux convenables. D'ailleurs, l'empereur ne se bornait pas à des prescriptions, il chargeait ses missi de veiller à leur exécution. Un capitulaire rendu à Nimègue, en 806, leur rappelle ut per singulas civitates et monasteria virorum et puerorum provideant... quomodo emendatum habeant quod jussinus de eorum lectione et cantu '. Dans tout cela, l'empereur marchait droit à son but d'unification à outrance. C'était affaire politique et administrative avant tout ; de liturgie, d'unité euchologique il s'inquiétait assez peu, malgré ses protestations « . Ce qu'on appelle le « rite du sacré Palais », c'est-à-dire le choral de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, n'était pas à l'abri de la fantaisie ; la discipline que l'empereur imposait rigoureusement aux Églises franques et italiennes s'accommodait ici de modifications très inattendues.

« Dans le choral du très savant Charlemagne, raconte le moine de Saint-Gall, il n'y avait personne chargé d'indiquer les leçons que chacun devait lire ; personne n'osait marquer la fin d'une leçon d'un signe, si imperceptible fût-il, ou la noter avec l'ongle ; mais tous apprenaient avec beaucoup de soin chaque morceau destiné à être lu, de sorte que, appelés à l'improviste par l'empereur pour faire la lecture, ils fussent irréprochables. L'empereur désignait de l'index ou du sceptre le clerc qui devait lire ; s'il en était trop éloigné, il envoyait quelqu'un lui transmettre l'ordre impérial. Il marquait la ligne de la leçon au moyen d'un son guttural inarticulé, une sorte de toux. L'attention de tout le monde était tellement bien fixée sur l'empereur que, sitôt le signal donné, même au milieu d'une phrase, le lecteur n'osait pas continuer, lors même que le début ou la fin d'une leçon n'auraient pas eu de sens ou auraient été inintelligibles. Il arriva ainsi que, quoi que les chantres ne comprissent pas eux-mêmes ce qu'ils disaient, ils jouissaient cependant dans le Palais de la réputation de lecteurs inimitables. »

Un autre fait montrera que Charlemagne introduisait dans sa Chapelle des chants qu'il n'eût certes pas tolérés ailleurs. « Une fois, rapporte encore le même narrateur, dans l'Octave de l'Épiphanie, quelques Grecs qui séjournaient avec une ambassade à la cour de Charlemagne, chantèrent après nos Laudes de l'office dans leur langue. Tout près, mais restant inaperçu, l'empereur les écoutait avec attention. Il fut si ravi de leurs belles antiennes qu'il n'eut pas de repos qu'il n'eût transformé les antiennes latines de la fête de l'Épiphanie en mélodies grecques. En conséquence, il chargea un des chapelains de la Cour de donner à chaque mot et à chaque syllabe leur intonation précise, de sorte que la mélodie de l'original restât à peu près intacte ».

Ce récit a été ingénieusement exploité lorsqu'il s'est agi d'aller chercher une explication à certaines infiltrations du répertoire grec dans le répertoire ambrosien et dans le grégorien. Des rencontres, qui sont autre chose que des coïncidences fortuites entre un thème grec et une adaptation latine, mettent sur la voie d'adaptations mélodiques assez naturellement tentées dans un milieu aussi cosmopolite qu'étaient alors l'école et la chapelle du palais de Charlemagne.

Certaines traductions, plus ou moins disparates, de textes liturgiques empruntés aux Grecs, seraient simplement la suite du groupement, en une même circonstance, de clercs romains, milanais, francs, etc., recueillant une impression commune, ou bien un souvenir, une interprétation quelconque peu modifiés, d'un même morceau chanté par leurs collègues de Constantinople ».

Si Charlemagne autorisait certaines licences à son usage, il n'en demeurerait pas moins ferme à poursuivre la réalisation de son idée favorite. Le chant était particulièrement cultivé dans l'École du Palais, à l'usage de laquelle Alcuin avait inséré dans son manuel scolaire élémentaire les éléments de la théorie musicale, à savoir la doctrine des quatre modes authentiques et des quatre modes plagaux. Sulpice était placé à la tête de cette école ; voici la matière de son enseignement :

« Caulidd Sulpicius post se trajecta lectorum libros i Tjtd docetal certi ne ticcentibus errent Insituit pueros Idilliun modalamine sacro 'tqne sonos dulces decantent voce sonora, Qaos pedibus, nanieris, njfbmoslat masica, discant. »

Cette école acquit bientôt une situation très solide dans certaines questions controversées du chant antiphonique. Aurélien de Réomé, théoricien de la seconde moitié du IXe, s'appuie déjà sur la tradition de la Schola palatina qu'il appelle une imitation de l'école romaine. L'École du Palais avait d'ailleurs fort à faire pour tenir son rang en face de l'école de Metz, illustre entre toutes et qui venait incontestablement la première après la schola cantorum romaine.

L'abolition du rite et du chant gallicans rencontra des résistances bien explicables par le respect d'un grand nombre pour les coutumes d'un passé vénérable et leur opposition légitime à une mesure dont le côté politique sautait aux yeux. Il fallut consentir à des concessions d'ailleurs fâcheuses, car elles aboutissaient à un résultat quelconque hétéroclite. Ce n'était plus le gallican, ce n'était pas le pur romain, et dans la combinaison imaginée chaque évêque taillait à sa guise, en sorte qu'au lieu d'unité on était menacé d'une bigarrure fort étrange. Pour y remédier, Charlemagne fit refondre par Alcuin le Sacramentaire romain pour l'usage des Francs, ayant soin que d'authentiques copies, apportées de Rome de l'Antiphonaire grégorien, conservassent la tradition du chant romain. Aucun livre nouveau de chant ne pouvait être mis en usage avant collation sur ces manuscrits et visa favorable.

Comme son avant-dernier successeur, Joseph II, Charlemagne avait voulu peser sur l'Église et gouverner les sacristies ; de son intervention il ne resta qu'une unification apparente à l'abri de laquelle, pendant tout le Moyen Âge, le particularisme local fermenta et produisit des courants liturgiques fort distincts. L'irréparable fut l'abolition et la disparition du rite et du chant des saintes Églises de la Gaule romaine que ce rude barbare, à la voix aigrelette, ne pouvait ni aimer ni comprendre, mais, qu'à défaut d'autre mobile, le sens politique du respect qu'on doit à tout le passé d'un grand peuple aurait dû lui faire maintenir et honorer.

Les conciles et les évêques prenaient soin aussi que le chant fût exécuté convenablement dans les églises paroissiales. Les prêtres devaient soigneusement apprendre le chant ; ils devaient aussi avoir un clerc capable de lire l'épître et la leçon, et de chanter. Il semble que toutes ces prescriptions, soit des évêques, soit des conciles, aient été copiées les unes sur les autres.

De ces écoles sortirent des théoriciens, qui, non contents d'enseigner leur art à leurs élèves, voulurent aussi consigner par écrit ce qui faisait l'objet de leurs leçons. Leurs ouvrages, qui nous ont été transmis en grand nombre, et dont beaucoup sont inédits, devraient être une mine féconde de renseignements sur l'état du chant au moyen âge. Nous y trouvons, en effet, une foule de détails intéressants et utiles sur la tonalité et le rythme ; mais quand on veut faire passer ces théories dans la pratique, on éprouve une sorte de déception ; l'application est si difficile, qu'on en vient à se demander si on peut vraiment tirer parti de ces écrits, soit pour la reconstitution, soit pour l'exécution des mélodies grégoriennes. Ce serait une grande faute que de les mettre de côté, mais par contre, il faut se garder de faire comme certains qui bâtissent une théorie, soit de la tonalité, soit du rythme, d'après les théoriciens du moyen âge, en faisant dans leurs œuvres des coupures arbitraires, et en les arrangeant d'après des idées préconçues ; on est arrivé de la sorte à leur faire dire tout ce qu'on veut ; ou a trouvé dans ces auteurs les systèmes les plus disparates, surtout pour le rythme ; chacun s'applique à mettre en relief ce qui s'accorde avec ses propres idées, et laisse dans l'ombre, probablement sans mauvaise intention, ce qui, souvent, est une objection sérieuse à ces mêmes idées. L'étude de ces auteurs doit donc se faire avec toutes les précautions voulues.

Tout d'abord il est bon de remarquer avec M. Gastoué que les écrits, tels que nous les avons, sont loin de représenter l'enseignement oral du maître, mais ne sont la plupart du temps que les notes préparatoires du cours, ou bien même les notes prises par l'élève à ce même cours ; or, tous les professeurs savent combien la pensée du maître peut être trahie dans les notes de ses élèves.


II. PÉRIODE DE DÉCADENCE. — On a pu voir la décadence s'accentuer peu à peu à la fin de la période précédente, mais seulement pour l'exécution du plain-chant : personne n'avait encore pensé à modifier les mélodies elles-mêmes, et les manuscrits, jusqu'au commencement du XVIe, les reproduisaient avec fidélité, bien que, à cause de l'oubli des anciennes règles, on ne tint plus grand compte de la forme, et du groupement des notes.

Lors que le concile de Trente s'occupa de la réforme des livres liturgiques, il ne fut aucunement question de changer quoi que ce soit au chant en usage jusqu'alors. Le concile se contenta de recommander aux ordinaires de bannir des églises toute musique où se mêlait quelque chose de lascif et d'impur, et il leur laissait le soin, en attendant que le synode provincial pût s'en occuper, de déterminer la manière convenable de chanter dans les divins offices. La tâche de mettre à exécution les réformes prescrites — Sess. XXII. Decretum de observandis et evitandis in celebratione missae. — Sess. XXIV, cap. xii, De reformatione.

Nous avons pu voir que Clément VIII avait eu l'idée de corriger les mélodies du Pontifical, afin de les mettre d'accord avec l'accentuation et la quantité des syllabes. Cette idée n'était pas nouvelle ; nous la trouvons dans les livres de Guidetti, et dans... Cependant Hygin ne voulait pas perdre les 2000 écus que Raimondi refusait naturellement de lui payer. Il porta son procès devant plusieurs juridictions, jusqu'à ce qu'enfin le tribunal de la Rote, le 2 juin 1599, déclarât qu'il y avait lieu de résilier la... Raimondi, de son côté, s'occupait à perfectionner l'invention de Parasoli et de Fulgencio ; ceux-ci n'étaient parvenus qu'à fabriquer des caractères de bois ; Raimondi trouva le moyen de les faire en métal, ce qui en rendait la construction et l'usage beaucoup plus faciles ; le 31 mai 1608, il obtint de Paul V le privilège d'imprimer seul pendant 15 ans les livres de chœur, et quelques mois plus tard (28 août) le pape, après avoir pris conseil du procureur général des Augustins, décidait qu'il y avait lieu de revoir les livres de chant avant qu'ils fussent imprimés par Raimondi ; il nommait, à cet effet, une commission de cardinaux, laquelle, à son tour, désignait Anerio et cinq autres musiciens pour faire le travail. Ils avaient pour mission « de corriger des fautes qui auraient pu, à la longue, gâter les mélodies, s'ils le jugeaient nécessaire ». Il est bien probable que les musiciens chargés de la révision ne s'entendaient pas entre eux, car un bref du 6 mars 1611 autorisait le cardinal Del Monte à choisir deux musiciens parmi les six désignés, et à les charger de la réforme. Anerio et Soriano furent désignés, et, au commencement de 1612, ils avaient terminé leur travail. Raimondi aurait voulu avoir une bulle imposant les nouveaux livres à toute l'Église, mais il ne put obtenir qu'un bref laudatif, dans lequel le pape se contentait d'exhorter les gens d'église à les prendre, et encore il parait que ce bref fut trouvé exorbitant, puisqu'il ne fut pas imprimé au commencement du premier volume, qui parut en 1614, après la mort de Raimondi ; on dut se contenter d'y mettre le privilège de 1608, qui ne pouvait suffire à rendre l'édition officielle. Le second volume parut en 1615.

Le caractère de cette réforme du chant a été très bien décrit par M. Perriot, et dom Mocquereau a montré que les correcteurs ont complètement méconnu les lois qui avaient guidé les compositeurs inconnus des mélodies liturgiques dans l'agencement de leurs cantilènes. Quelles règles se tracèrent-ils pour leur réforme ? Impossible de le découvrir. L'idée dominante était de raccourcir les longs mélismes dont on avait perdu le sens musical. Il est possible qu'on eût déjà commencé à les supprimer tout en se servant des anciens manuscrits, mais nos deux musiciens ne se contentèrent pas de les biffer ; ils ajoutèrent de courts mélismes là où souvent il n'y avait qu'une note, ils modifièrent les mélodies sans aucune raison ; ils composèrent des morceaux de toutes pièces ; ils s'appliquèrent à décharger toutes les pénultièmes brèves, et à entasser les notes sur les syllabes accentuées ; ils introduisirent un rythme tout spécial, basé sur les valeurs différentes des notes caudées, carrées ou losanges. En somme, le chant que contient l'édition médicéenne est une sorte de squelette contrefait ne rappelant que de très loin le chant grégorien tel que l'Église l'avait conservé jusqu'à cette époque. Le besoin de cette nouvelle édition ne se faisait nullement sentir, personne ne semble l'avoir désirée en dehors des imprimeurs qui pensaient y trouver leur profit. Et le semblant d'approbation qu'elle avait obtenu fut retiré avant l'impression. Elle ne fit pas fortune et ne fut pas très répandue.

Les idées de réforme avaient cependant fait leur chemin, et bientôt des éditions nombreuses parurent dans les divers pays d'Europe, basées à peu près sur les mêmes principes que la Médicéenne. Il est impossible de les énumérer ici ; on peut voir dans une intéressante brochure de dom Raphaël Molitor quelle idée les réformateurs avaient du plain-chant, et d'après quelles règles ils ont fait leurs réformes. Les moins mauvaises de ces éditions sont encore celles qui parurent en France, celle de Valfray, imprimée à Lyon en 1669, et celle de Nivers, qui, terminée en 1682, fut imprimée chez Christophe Ballard, à Paris, en 1697. Il parut en même temps une multitude de méthodes et d'ouvrages didactiques sur le plain-chant ; on en trouvera une longue liste dans la brochure de dom Molitor ; les principaux auteurs de ces ouvrages sont le bénédictin dom Jumilhac, qui avait d'excellentes idées mêlées à beaucoup de principes erronés, et les abbés Lebeuf et Poisson, l'un et l'autre érudits, laborieux, profonds même sur les théories du chant ecclésiastique et versés dans la science des antiquités de ce genre. Mais la lecture de leurs ouvrages montre qu'ils étaient incapables de remonter le courant, et de ramener le chant ecclésiastique à sa pureté primitive. Comment, d'ailleurs, auraient-ils pu y songer, lors que les diocèses de France abandonnaient l'un après l'autre la liturgie romaine pour lui substituer des formules qui n'avaient aucun lien avec l'antiquité ? Le sous-chantre d'Auxerre fit que précipiter la décadence du plain-chant par les mélodies lourdes et sans caractère qu'il composa pour le graduel de Paris, et qui se répandirent par toute la France grâce aux livres de chœur parisiens. Il a fallu attendre jusqu'à la seconde moitié du XIXe pour voir la renaissance de l'antique chant de l'Église. Cette restauration a provoqué des travaux et des polémiques dans l'étude desquels nous n'avons pas à entrer. On en trouvera le récit dans les livres, les études et les revues que nous citons à la bibliographie.


III. BIBLIOGRAPHIE. — Danjou, Revue de la musique religieuse, de 1845 à 1849. — Riemann, Dictionnaire de musique. — Paléographie musicale, publiée de 1889 à 1911. — Rassegna Gregoriana, revue publiée à Rome de 1902 à 1911. — Dom Pothier, Les mélodies grégoriennes. Tournai, 1880. — Rousseau, L'école grégorienne de Solesmes, Tournai, 1910. Voir aussi les ouvrages cités à l'article précédent.

Il est hors de doute que les Grecs ont eu, à côté de leur poésie lyrique, des chants populaires. Les Juifs possédaient une poésie profane du même genre et la Bible en a conservé de nombreux vestiges. Pour leur part, les chrétiens n'ont rien eu à... Janvier à Curvorum hinc chorus heliariarum, Responsantibus alleluia ripis. Ad Christum levat animicum et suma. Sic, sic psallite, nauta vel viator : Nam que iste est locus omnibus pelendus Omnes quo via ducit ad salutem.

Le témoignage le plus copieux est celui que nous a laissé saint Jean Chrysostome qui mentionne les chants d'aïeules et d'enfants, les berceuses, les chants de marche, les chants des vignerons, des vendangeurs, des rameurs, des matelots, des fileuses. Notre nature est ainsi faite, dit-il, qu'elle se délecte aux chansons à tel point qu'elles tiennent lieu de raisons aux nouveau-nés lorsqu'ils pleurent et se désolent. La nourrice les prend dans ses bras, les endort en les berçant et s'accompagne de quelque complainte. Les voyageurs obligés de marcher en plein midi ne s'y prennent guère différemment avec les bêtes qui les traînent ; ils chantent afin de chasser l'accablante monotonie de la route. Et les voyageurs imitent en cela les vendangeurs foulant la récolte dans le pressoir ou s'attardant à la cueillette, comme aussi les vignerons et, en général, tous ceux qui se livrent à un travail quelconque. Les matelots chantent à la cadence de leurs rames qui frappent l'eau. Les femmes penchées sur leur métier à tisser chantent tantôt seules, tantôt en chœur quelque mélodie. Tous et toutes par leurs chants ne souhaitent qu'une chose, rendre tolérable ce qui, sans ce secours, accablerait leurs âmes. Et le chant est un besoin tellement inné en notre âme, que Dieu nous a offert les psaumes pour compenser et repousser l'attrait des chants licencieux et obscènes, si troublants et si capables de nous bouleverser.

Et de même que là où on mange on voit les cochons accourir, là où on tient des parfums on voit séjourner les abeilles ; de même, là où on chante des obscénités s'assemblent les démons, par contre, là où on chante les psaumes, l'Esprit-Saint se précipite avec sa...

Autour de ces textes très précis mais qui sont loin de nous apprendre tout ce que nous voudrions savoir, nous pouvons grouper quelques remarques et quelques suggestions relatives à ces premiers chants chrétiens populaires. On s'est pris d'une belle ardeur de nos jours pour recueillir et transcrire dans leurs dialectes locaux et les rauques intonations des chanteurs rustiques, la plupart des morceaux dont le souvenir s'est traditionnellement conservé dans les patelins lorrains, bretons, normands, languedociens, piémontais, calabrais, grecs, écossais et tant d'autres. Chaque province, parfois chaque localité, fournit une ou plusieurs mélodies. « Elles n'ont pas, disait Burnouf, d'origine connue. Les noms de leurs auteurs sont oubliés ou mythologiques. Elles ne sont pas écrites ; on les chante dans les réunions des hommes, dans les actes de la vie champêtre, en famille, dans les fêtes locales, sur la mer. Les plus jeunes gens les entendent, les apprennent par cœur, les chantent à leur tour, et les transmettent à leurs successeurs. Ayant quelque peu étudié ce sujet, je me suis convaincu que, dans le seul Péloponnèse, sur un carré de quarante lieues, on en relèverait deux par jour pendant une année. Quand j'étais enfant, dans la petite ville où je suis né, j'en ai entendu plusieurs centaines, dont j'ai retenu quelques-unes ; et, dans mes voyages, j'ai reconnu qu'il en est de même partout. Il y a donc eu dans l'humanité une énorme production de chants populaires dont une notable partie s'est conservée ».

A travers quelles altérations, ces chants primitifs nous sont-ils parvenus ? Combien d'entre eux ont disparu sans laisser trace tandis que d'autres nous ont été conservés, mais refroidis et décolorés dans le seul texte poétique qui servait jadis de soutien à la mélodie. Voir Cantilène, t. ii, col. 1969. La chanson de Saint-Faron, la cantilène de Sainte-Eulalie revivent peut-être dans quelque chanson patoise qui a substitué ses paroles au vieux texte, mais nous l'ignorerons probablement toujours. Goths, Lombards, Francs, apportaient leurs chansons avec eux, parfois des cycles entiers, tel celui des Mérovingiens ; mais eux-mêmes avaient à compter avec cette floraison de chants journaliers que nous avons vus, sur le témoignage des Pères de l'Église, adaptés aux plus humbles occupations de la vie. Et à mesure que le christianisme gagnait des adhérents parmi les Barbares, on peut croire que ceux-ci s'accommodaient assez volontiers des chants chrétiens où les invocations pieuses remplaçaient les épopées truculentes et les sanglantes tragédies.

Les Barbares qui possédaient le pouvoir et la force, avaient, sans doute, le prestige de la Victoire ; il leur manquait, néanmoins, cet autre prestige, mystérieux et qu'on n'improvise pas, le prestige du Passé. L'Église chrétienne, héritière du monde antique, les fidèles s'entretenaient dans les sentiments qu'on leur inculquait en ravivant leur croyance dans le chant des psaumes, des hymnes, des cantiques ; les évêques s'ingéniaient à produire des compositions mnémoniques destinées à faciliter l'expression et la confession de cette croyance, comme le célèbre Psalmus abecedariiis contra Parteni Donali, de saint Augustin. Il y avait longtemps que la polémique théologique avait appelé à son aide les refrains mélodiques populaires. Tertullien nous apprend que l'hérétique Valentin avait fait usage de psaumes pour attirer les adhérents à la secte : Xobis quoque psalmi patrocinabantur, non quidem apostales et haeretici. et Platonici Valentini sed sanctissimi cl receptissimi prophetae. Bardesane le Syrien composa cent cinquante psaumes ou plutôt hymnes, à l'imitation du roi David, et que tous les habitants d'Édesse chantèrent, s'inoculant par ce moyen l'hétérodoxie. Harmonius, fils de Bardesane, composa aussi, dans le même but, de nombreux cantiques. Saint Éphrem ne trouva de meilleur moyen pour faire reculer l'erreur ainsi implantée verborum clegantia et modulationis cincinnilutc que de se placer sur le même terrain. Il adopta le mètre gracieux qui avait aidé à entraîner ses compatriotes, et composa le même nombre de chants qu'il en voulait supplanter d'Harmonius. Ex eo tempore Syri /uxta numéros canticoruni Uarmonii scripta Ephriem psallere soient. En réalité, le succès de saint Éphrem fut médiocre, les Bardesanites étaient alors tout-puissants à Édesse, ce fut l'évêque Rabboula (412-435) qui eut le mérite d'extirper la secte.

A l'hérétique Artémon, on opposa le témoignage des psaumes et des hymnes, et Deays d'Alexandrie nous apprend que le peuple chantait les poésies composées par Népos d'Arsinoé. Arius était trop soucieux du succès de sa doctrine pour négliger le puissant véhicule que lui offrait la chanson populaire. Philostorge nous apprend qu'après avoir rompu avec l'Église, il composa des refrains à l'usage des bateliers, des boulangers et des voyageurs ; aCTp.arâ t£ vauTtxà xa : lîTcti-j/ta v.<x\ ôûotîropizà ypi'iai, et d'autres dans le même genre /.a.' : TOiaûOn serait, à vrai dire, assez en peine d'en dire plus sur le caractère des compositions poétiques d'Arius. Saint Athanase nous a conservé cet unique passage : 'H \j.Ïj oÙv àpyr^ xfjç 'Ap£iavf,ç 0a),îta : y.y.\ ■/.oojo/.oYi » ; ^,0o ; y^oMaoï. xa'i y-ù.oi 6r,).u/.ov, a'jTr ;.

Karà »c'orTtv ry.Xïy.Tfîjv Ô^'jO, TUvsrûv 6£qC iraiowv. àyîcov, ô&OOTÔ ;j.a>v, ày.ov ^vîOjxa ),a66vTwv Ta5£ \'{if(' « jub »WV (TOyï'yjÇ [J.£T£)^ÔVXTDV, àaTï[o)v, 9erjo'.oi/.Twv xacTa TcàvTa <ïoywv te* Touïiov '/ax' t/vo ; r,).Oov yù) [^ai'vwv fjjxoSôlw ; ô Trîp[7.//j7Ôç, ô ^oXy.à TraOwv 6tà ty,v Oso'j Sô^av, ■jîïô T£ OîO'j [j.aOtuv (îOytav y.a'i yvw'jtv ivù, k'yvtov.

« Selon la foi des élus de Dieu, qui comprennent Dieu, des enfants saints, orthodoxes, qui ont reçu le saint esprit de Dieu, voici ce que j'ai appris de ceux qui possèdent la sagesse, des gens bien élevés, instruits par Dieu, habiles en toutes choses. — C'est sur leur trace que je marche, moi, que je marche comme eux, moi dont on parle tant, qui ai tant souffert pour la gloire de Dieu, qui ai reçu de Dieu la sagesse et la science que je possède. » Saint Athanase nous a conservé dans le Dusynn- dis un autre fragment des élucubrations d'Arius : B),a'7îr,pL ;'xt Toô 'ApEio-j ; mais rien n'indique ici une pièce musicale et surtout une pièce chantée.

L'exemple le plus intéressant de chanson populaire est le Psalmus (ihccedarias contra partein Dunati, chant purement rythmique de 240 vers, composé par saint Augustin, entre 393 et 396. Cette composition se rattache aux acrostiches (voir ce mot) ; elle comprend 20 strophes de douze vers chacune désignées par une lettre de l'alphabet commençant le premier mot de chaque strophe : voici pour le mécanisme, assez simple, on le voit, de ce morceau qui comprend un sommaire de l'histoire et de la réfutation du donatisme. Ce psaume rythmique est le plus ancien document du genre, et saint Augustin — à qui cet ouvrage ne peut être contesté — nous apprend lui-même qu'il a choisi à dessein une forme toute populaire : Ideo autem non aliquo carminis génère id fieri voluit, ne me nécessitas meirica ad aligna verba quae vulgo minus usilala, compellerel. Il ne voulait donc pas composer un ouvrage de poésie artistique ; il ne voulait pas non plus faire spécialement une hymne, car l'hymne était le seul genre de poésie artistique introduit dans l'Église. Ce chant destiné à être chanté à l'église devait nécessairement, comme de nos jours les cantiques, passer de là dans les ateliers, les veillées, c'était une arme mise aux mains des fidèles contre les donatistes. Les vingt strophes échelonnées de A à V sont suivies d'un chant de trente lignes. Chaque strophe est précédée d'une ligne de refrain, appelée hypopsalma et seule chantée par le peuple. Les strophes se composent, avons-nous dit, abstraction faite du chant de la fin, de douze lignes ; telle est la règle générale : il y a quelques strophes cependant qui ne comprennent que dix lignes. Les lignes ont seize syllabes d'un rythme trochaïque et se divisent en deux hémistiches ; c'est évidemment un tétramètre trochaïque acatalectique, émancipé des lois de la métrique sous l'influence de la composition musicale. Toutes les lignes finissent par e, rime analogue à celle qu'on remarque dans Commodien ; mais la ligne qui sert de refrain a cependant de plus une rime entre le premier hémistiche et la fin du vers.

Omnes qui gaudetis de pace, modo verum judicde.

Cette forme alphabétique, familière au goût hébraïque, était une importation étrange dans les habitudes latines, néanmoins elle devait être déjà assez populaire à la fin du IVe et ne plus choquer que les puristes. Toutefois, on peut penser qu'elle n'aurait pu s'établir sans l'influence que le rythme des psaumes devait naturellement exercer sur le goût des fidèles. Mais comment en était-on venu là ? Ce n'était pas d'un seul coup, assurément.

Il est admis sans discussion que les Grecs et les Orientaux, abondamment doués d'imagination, exprimaient naturellement sous forme poétique les vérités et les fables qui fournissaient les maximes et le délassement de leur esprit. Aux Romains, par contre, on refuse sans explication l'imagination et ses productions littéraires. Comme tous les jugements absolus, celui-ci est très susceptible d'amendement. On ne saurait contester le goût pour la poésie à un peuple qui versifiait ses inscriptions publiques là où les autres ne se préoccupent qu'à mettre de la concision et de la clarté, qui exprimait en vers ses invocations religieuses comme ses plus vulgaires croyances, et fut peut-être le seul à qui la faculté d'improviser des satires était assez naturelle pour devenir un divertissement national. Ce qui n'est guère moins remarquable, c'est que peut-être ce goût favorisait-il, plus qu'on n'a songé à remarquer, l'essor de la psalmodie responsoriale :

Alternas recinens diiîci modulamine psalmos, Cantibus iste tuis alterna suceinet ore.

Quant à la poésie populaire des Romains et des Italiens, elle était sans doute grossière, mais très répandue. On connaît quelques vers rustiques que les gens de la campagne modulaient en dansant après le labeur de la journée ; on sait que les mariniers — comme ceux dont parle Sidoine Apollinaire — accompagnaient du bruit des rames une sorte de cantilène d'un nom particulier : cclcusma ; les mendiants sollicitaient la pitié publique en chantant : Cantilenam mendicorum pulchre cxpressit qui succinunt sibi invicem. Le peu qu'on connaît de cette fruste littérature nous la fait voir passablement obscène et joignant la licence du fond à la barbarie de la forme. Ce qu'on désignait sous le nom de /csccnnmfl continua longtemps à braver la moralité à la faveur des réjouissances nuptiales qui permettaient tout, jusqu'aux plaisanteries les plus risquées. Saint Cyprien blâmait vigoureusement les vierges chrétiennes qui, sous prétexte d'épousailles, écoutaient des choses qu'on ne saurait répéter et qui avaient pour but d'ennammcer l'ardeur des jeunes mariés : Quasdam virgines non pudel niibenlibus intéresse et in illa lascivenlium libertate scrmonum colloritiia incesta miseere, audire quod non li cet dicere, observare cl esse présentes inler verba turpia et temulcnla convivia quibus libidiniim fomcs accendilur, sponsa ad palienliam slupri, ad audaciam sponsus animalur.

Toute cette licencieuse littérature perdait son prestige et son attrait sous la double poussée de la poésie et de la civilisation grandissante, mais elle eût subsisté longtemps encore sans l'avènement du christianisme. Les délicates préoccupations morales introduites par la religion nouvelle engendrèrent une poésie populaire entièrement différente de tout ce qu'on possédait jusqu'alors en ce genre. L'homme n'aura plus désormais, comme dans la société païenne, que des désirs de bien-être à satisfaire ; il lui faudra se garder pur de tout contact avec les voluptés, étendre à tous ses semblables une charité inépuisable, combattre les instincts égoïstes et sensuels qui le détourneraient de l'accomplissement de ses devoirs. L'apparition du christianisme coïncide avec l'ébranlement causé par une immense inquiétude morale et de nouvelles aspirations que le paganisme était hors d'état de satisfaire, à supposer qu'il eût été en mesure. La réunion des fidèles avait, dès la première heure, possédé ses chants, et la haute valeur qu'on y attachait, la sincérité qu'on y apportait, ne permettaient guère de faire place à des paroles empruntées à une autre croyance.

Improvisés plus ou moins quant aux paroles et à la mélodie, ces chants ne pouvaient offrir qu'une forme irrégulière, sans autre rythme que l'accentuation inséparable de tout sentiment exalté et sans autre mélodie que la déclamation lyrique qui en était la conséquence. Bientôt cet arbitraire dans la prière disparut ; au sein de la fermentation qui agitait la pensée chrétienne, les questions dogmatiques divisaient les esprits et créaient des courants d'où l'imprécision du langage théologique pouvait faire surgir des embarras et des périls considérables. On put, de bonne heure, se faire une idée des abus et des inconvénients qui en résulteraient par ce qu'on avait vu à Antioche sous l'épiscopat de Paul de Samosate qui, au dire d'Eusèbe : psalmos in honorem Domini Jesu Christi cani solitos, quasi novellus et a recentioribus hominibus compositos abolevit. Mulieres autem magno Paschae die in medio ecclesiae psalmos quosdam canere ad sui ipsius laudem instituit. Vers la même époque, on en était arrivé à chanter dans des réunions chrétiennes des chansons profanes, en frappant dans les mains et en sautant. Une tendance se fit jour et s'imposa qui exigeait pour les chants une sorte d'approbation officielle et méritait à ceux qui s'en trouvaient réputés une préférence de plus en plus exclusive. Ce choix portait principalement sur les psaumes dont on étendit la variété par l'adjonction des hymnes ; les uns étaient divisés par versets alternatifs, les autres par strophes, l'alternance étant de plus en plus la règle : Unus quidam chorus unius vocis adjutorio adjuvabat, alius ulterius vocis modulamine convalescebat.

La foule ignorante du peuple ne pouvait ni connaître les dernières traditions prosodiques, ni sentir le besoin de les respecter : bientôt aucune différence ne distingua plus les longues des brèves ; souvent même les habitudes de la prononciation variaient d'une église à une autre. Pour rétablir quelque chose qui donnât l'illusion de l'unité, saint Ambroise imagina une notation presque aussi prosodique que mélodique, et si simple, que loin d'empêcher les laïques de chanter à l'unisson avec les clercs, elle consacra, pour ainsi dire, leur droit en diminuant les inconvénients musicaux d'un semblable usage. Nous voyons dans la vie de saint Césaire d'Arles l'insistance qu'apportait ce saint à faire participer aux chants liturgiques les simples fidèles : Voluit vero, ut etiam compellit laicos et populares homines, psalmos et hymnos promere, alta voce et modulata, instar clericorum, alios graece, alios latine, prosas et antiphonas decantare, ne illis spatium suppeteret ad fabulas cotidianas. De là résultait une sorte d'éducation musicale, en tous cas une formation de la voix et de la mémoire qui devaient amener tout naturellement ces exécutants surnuméraires à se familiariser avec les chants liturgiques et à les redire dans leurs maisons.

Cependant, en devenant plus musicale, la mélodie amena de nouvelles modifications : une des plus importantes fut l'introduction des instruments à vent destinés à soutenir la voix. Cette innovation acheva la déroute de l'ancienne quantité prosodique et le rythme remplaça insensiblement le mètre. Contrairement à ce qui se passait dans la versification métrique, il ne fut plus guère question de dessiner le mouvement du vers, mais bien d'en caractériser fortement la fin. La quantité prosodique était trop vague et trop factice pour en fournir le moyen ; les inappréciables différences que la prononciation mettait dans la quantité réelle, rendaient impossible toute mesure basée sur la numération des syllabes ou sur la durée des intonations, et, lors même que l'accent eût porté sur les désinences, il se trouvait trop uniformément dans tous les mots pour frapper suffisamment l'oreille. Il fallait un principe nouveau, qui, par son caractère sensible, marquât nettement la fin des vers, un principe qui fût à la fois musical et expressif. Ce principe fut la consonance de la dernière syllabe avec une des syllabes précédentes, que, pour saisir plus vivement l'attention, on plaçait de préférence à la césure, où s'appesantissait la voix ; et, plus tard, quand les souvenirs de l'ancien rythme, de jour en jour plus complètement effacés, eurent laissé à la musique une influence exclusive, les consonances intérieures disparurent, et les vers furent liés deux à deux par des rimes plates.

Dans les premières poésies latines, la rime ne pouvait être qu'un triste jeu d'esprit, ou un malheureux hasard. Pour songer à l'emploi systématique de la rime, il fallut que le dépérissement de la quantité eût affaibli le rythme et qu'une association plus étroite de la poésie avec la musique exigeât qu'il fût plus fortement marqué. Le premier exemple que nous en connaissons se trouve dans la dernière des Instructiones de Commodien ; tous les vers se terminent en o : Incolae caelorum, fulguri cum Deo Christo tenente principium, vidente cuncta de caelo Simplicitas, bonitas, habilel in corpore vestro, mais comme aucune consonance n'existe dans le reste du poème, on y doit plutôt voir un ornement littéraire qu'un élément essentiel du rythme. Ce caractère purement accessoire n'est déjà plus aussi frappant dans quelques hymnes chrétiennes du IVe, quoique le respect de la quantité et l'irrégularité des consonances montrent assez qu'on ne regardait pas encore la rime comme un principe. Il n'en est pas ainsi de la chanson populaire de saint Augustin contre les donatistes dont nous avons parlé et qui nous a entraîné dans ce développement.

Dans la première moitié du siècle suivant, Sedulius recherchait les consonances, sans en reconnaître l'indispensable nécessité, puisqu'elles manquent dans quelques strophes et ne se reproduisent pas régulièrement dans les autres. Avitus n'y échappe pas complètement, mais on ne peut guère compter ce parnassien parmi les poètes populaires. Au commencement du VIe, on trouve la rime léonine dans le Commonitorium fidelibus d'Orientius, où elle ne peut être l'effet du hasard. Dès lors, les ouvrages d'une invariable médiocrité se succèdent et font grande consommation de consonances : Marcus, auteur d'un éloge poétique de saint Benoît ; Venance Fortunat, Paul Diacre, ainsi que dans les anciens poèmes franciques, il y a dans chaque vers de quelques pièces plusieurs mots liés ensemble par leur lettre initiale ; et quand l'allitération vient à manquer, elle est remplacée par la rime. Cinquante ans après, la même substitution a lieu dans plusieurs pièces d'Eugène, évêque de Tolède, et, vers 730, saint Boniface parlait des rimes de ses vers comme d'une partie intégrante de leur rythme. Dans le poème de Bède, De Anna, le changement de la versification est plus évident encore : Annus solis continetur quatuor temporibus Ac deinde adimpletur duodecim mensibus. Quinquaginta et duabus currit hebdomadibus Trecentenis sexagintaque alisque quinque diebus. Les derniers vestiges de la métrique ont disparu, et la rime s'y associe à la numération des syllabes et à la distinction des hémistiches pour fonder une nouvelle mesure.

Sous les Carolingiens, le retour des esprits à l'étude. Que reste-t-il de ces chants populaires ? Rien, semble-t-il. Et cependant il se pourrait que d'anciennes mélodies aient surnagé parmi tant de souvenirs engloutis ; mais nous n'en avons aucune preuve, pas même un indice. Les études de folk-lore auront-elles cette bonne fortune de ressaisir un jour un chant populaire primitif ? On ne peut que le leur souhaiter. La musique classique a été en partie ressuscitée grâce à des hymnes notées par l'épigraphie ; peut-être quelque pierre bien fruste nous apportera-t-elle un jour pour l'Occident un thème mélodique populaire.

Nous ne sommes pas mieux partagés pour l'Orient, et cependant. Des recueils de chansons populaires grecques ont été entrepris et on a pu se demander dans quelle mesure quelques-unes de ces chansons nous restituent des mélodies primitives. C'est ainsi qu'au cours d'une mission à Chio, parmi un grand nombre de chansons recueillies, certaines sont très récentes ; elles ont été rapportées de Smyrne ou des villes voisines par des jeunes gens de Chio qui, pour des occupations variées, quittent leur foyer durant plusieurs mois de l'année. On les reconnaît facilement à leur emploi comme à leur facture : une chanson sans usage déterminé est douteuse quant à l'ancienneté ; celle qui sert à la danse l'est encore, bien qu'à un degré moindre ; une chanson de tisserand, une berceuse, un air quelconque exclusivement réservé aux femmes appartiennent presque à coup sûr au vieux fonds ; les chansons d'importation sont considérablement restreintes, on a conscience de leur ancienneté et la mode ne les atteint pas.

Il s'agit d'abord de savoir quels rapports existent entre la musique populaire des Grecs d'aujourd'hui et celle des Grecs d'autrefois. Faut-il prendre à la lettre les paroles d'Olymiodore déclarant que, de son temps (VIe), on possédait encore quelques traités de musique, mais qu'il ne restait aucun vestige de la musique elle-même, et partant admettre une création nouvelle ? Avons-nous affaire au contraire à un développement ininterrompu ? Un fait est établi dès maintenant, grâce aux études de M. Bourgault-Ducoudray : la plupart de ces airs modernes sont construits d'après des principes de gammes antiques. Dès lors, une disparition totale de l'ancienne musique, chez un peuple aussi conservateur que les Grecs, apparaît comme assez invraisemblable ; là où le fond de la langue et des traditions est demeuré le même, le fond musical aussi a pu rester intact. Plutarque nous a transmis les paroles d'une chanson dite par une femme de Lesbos comme accompagnement à la meule :

« AXei, |jlC/ ', à'Xs !, y.a\ yàp liiTraxô ; à)eî, atyàlxQ MuTt).àvoi ; pa^jO-S'-o)-/ Mouds, meule, mouds, car Pillacus aussi moud, lui qui règne sur la grande Myliléne. La meule en question est celle qu'on tourne à la main S la /EiponJAv-, ».

« A),=6ï, ay),e [jl', ocî.eOs, xfiOipi za' : t7 ;Tîtji, va ? ; -/i Xvyepr, vàrâpr, -a/./.v.àp !

Mouds, moulin, mouds, de l'orge et du blé, pour que se marie la suelle jeune fille, qu'elle prenne un palikare. Dans de telles conditions, il n'est pas téméraire de supposer que la mélodie, elle aussi, est un reste de l'antiquité. La voici : xptOi-f. /.-xi nixiâs

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Vï iravtce'JTY, Y, X'j- ■'£- :,'. va H. Leci.ercq. ■ 1. CHANTIERS. Dans les vastes constructions que les Romains entreprirent, le succès fut en partie assuré grâce à une certaine discipline savante, résultat d'une organisation admirablement prévoyante du travail..Si on étudie quelques-uns des édifi es les plus compliqués, le Colisée notamment auquel on a attribué — sans preuve d'ailleurs — un architecte chrétien, on est tout d'abord frappé par l'extrême complication du plan. Et ce qui aujour d'hui, mis en place, nous paraît compliqué, devait l'être beaucouji plus au milieu du désordre des chantiers..\vec la meilleure volonté et l'attention la plus intense, les constructeurs n'en restaient pas moins exposés à des méprises de toute sorte lorsqu'il s'agissait pour eux de fixer la place et l'arrangement de tant de parties diverses. Pour y porter remède, ils avaient recours à des habiletés destinées à limiter le champ des erreurs et à rendre pour ainsi dire toute hésitation impossible. Au Colisée, par exemple, ils emploient le travertin et le tuf volcani que, celui-ci servant de remplissage, celui-là marquant la tête des murs et les chaînages intermédiaires. Ces chaînages se raccordent très exactcinent, assise par assise, avec le tuf de remplissage, tandis que les têtes des murs, formant pilastres, se liaisonnent irrégulièrement, avec les assises des murs qu'el les amorcent. La raison de cette apparente anomalie se trouve dans ce fait que les têtes de nuu's étaient construites d'abord ; puis le corps des murs et les chaînages s'élevaient ultérieurement et le raccord se faisait comme il pouvait. Cette manière de procéder avait le très grand avantage de permettre sur le terrain un tracé en relief général de l'édifice à construire,parmi lequel il devenait, dès lors, relativement facile de se reconnaître. Un autre résultat non moins important c'était de permettre la répartition du travail entre diverses catégories d'ouvricrsbiendistinctes. Les pilastres ou têtes de murs, et les arca des qui entraient si généralement dans le plan des édifi ces de cette épo que composaient un atelier spécial ; le corps des murs en constituait un autre, et dans chacun les mêmes occupations se renouvelaient sans cesse. On était libre dès lors de répartir les ouvriers en deux classes nettement séparées et de les employer suivant leur habileté plus ou moins grande ou leurs aptitu des : c'était, pour ainsi dire, une application anticipée des idées de l'industrie moderne sur la division du travail.

Cette séparation adoptée lorsqu'il s'agit de la construction, se manifeste avec des caractères plus tranchés encore si on passe de la bâtisse à l'ornementation. Dans les trav aux d'appareil, les constructeurs ne font généralement rien de plus qu'épanneler ; une équipe différente passera ensuite et se chargera des ornements S'il arrivait que des profils, à raison de leur importance, devaient être dégrossis sur le chantier, alors ils étaient sculptés dans des pierres indépendantes du corps de la construction et exécutés à part.

-Même indépendance entre les ouvrages en bois et les ornements qui les décorent : ces ornements se réduisent, d'ailleurs, à assez peu de chose, la plupart du temps à des baguettes sculptées et peintes qu'on clouait sur les madriers de la charpente ou sur les panne aux de la menuiserie.

La distinction des équipes se remar que surtout dans la construction concrète. La bâtisse, le gros œuvre s'élève nu et rugueux et le maçon s'éloigne, il passe à d'autres trav aux ; les arti sans lui succèdent qui lissent et polissent les surfa ces, accusent les reliefs, posent des stucs, accrochent des marbres, tout cela au gré du bon goût ou de la simple fantaisie, superflu, artificiel, destiné à natter l'œil par un maquillage qui semble avoir la prétention de faire oublier, d'effacer la forte et noble structure devenue un simple prétexte ;\ d'agréab les combinaisons. De tout cela, très souvent, le constructeur n'a cure. Il achève et donne à ses parements, à ses voûtes une précision qui s'accuse dans l'évidente recherche des raccords et des dispositions de la bri que ou de la pierre. Tout cela va être enduit, caché, recouvert par l'équipe qui attend qu'on lui fasse place ; peu importe, le constructeur met tous ses soins à orner dans la mesure où les sobres moyens dont il use le lui permettent et, ce faisant, peut-être songe-t-il que son « eu vro résistera mieux que les placages qui vont la couvrir et partant leur survivra dans sa sévère et robuste nudité.

Toutefois, M..\. Choisy préfère voir ici l'expression d'une pensée excUisivcmcnt prati que. « C'était, dit-ib un princi|)c de laisser aux diverses corporations d'arLa distinction des équipes ou des ateliers dans un même chantier n'apparait nulle part plus évidente, on serait pres que tenté de dire plus choquante, que chez les Grecs dont les traditions d'indiscipline en matière monumentale sont tout naturellement recueillies par les asiates. En Asie Mineure, comme dans la Syrie centrale, nous assistons à l'efflorescence de l'ornementation la plus libre, la plus capricieuse. » Rien d'uniforme dans la décoration ; et pourtant la plus parfaite égalité de style qui règne d'un bout à l'autre de l'ouvrage atteste l'absence de restaurations ou de reprises'. L'ordre corinthien — ou un ordre quel qu'il soit — domine : c'est le thème, pour ainsi dire ; mais les variations sont innombrab les. La corbeille composite se mêle sans loi apparente aux chapite aux classiques. Ici, les feuil les sont déjetées et tordues comme les rame aux d'une acanthe qui fléchit sous le vent ; là, les volutes d'angle sont remplacées par des aig les, des masques ou des statuettes. Telle colonne est entièrement lisse, ' telle autre a son fût cannelé : les gran des dimensions seu les concordent de l'une à l'autre ; comme si l'architecte s'était contenté de régler les traits génér aux, abandonnant le reste au goût de ceux qui travaillaient sous SCS ordres'. » Nous pénétrons, grâce à cette anomalie, au plus vif de l'organisation du chantier byzantin. Ici, plus qu'à Rome si c'est possible, la distinction du travail est nettement tracée, les équipes et les ateliers spécialisés, mais l'atelier lui-même disparaît devant la personnalité de chacun des arti sans dont il se compose. Moins que partout ailleurs, rou\Tier est ici un instrument passif, bien au contraire, il revendi que son initiative et en fait constamment usage. Sans doute, il reçoit les indications indispensab les du chef de chantier, mais, cela fait,- il est traité comme une force intelligente et trouve devant lui un champ ouvert à sa liberté, j'oserais dire à sa fantaisie. Cha que sculpteur a sa pierre dont il arrange les ornements à son gré ; OH sent que l'architecte a voulu l'attacher à l'œuvre en lui ménageant l'honneur d'y marquer son concours. C'est bien connaître les Grecs, que de les intéresser ainsi au succès ; leur caractère diflère peu du nôtre : les Romains se sont comportés avec eux à peu près comme nos architectes du moyen âge en usaient avec leurs tailleurs de pierre, laissant chacun d'eux arrêter à sa guise les.ornements qu'il devait sculpter ^ • Un des cléments les plus assurés, par sa minutie et sa multiplicité, pour l'étude du régime des chantiers, c'est la présence des marques de tâcherons, c'est-àdire des signes conventionnels que les ouvriers traçaient sur leur ou\Tage au moment d'en faire livraison et destinés à servir au règlement de leur compte. Quoi que le paiement à la journée fût pratiqué en Orient, le paiement à la pièce y était beaucoup plus usité que dans le reste de l'empire. Comme on ne pouvait solder immédiatement la tâche de l'ouvrier au moment où celui-ci la livrait au contremaître, il existait une comptabilité rapide et siure qui recueillait le nt mbre et pro bablement les dimensions et la nature du travail exécuté. En cas de contestation le monogramme tracé par l'ouvrier lui-même faisait preuve. Ce monogramme était gravé sur une des faces destinées à l'épannelage. Il disparaîtrait donc lors du ravalement. Le plus souvent, c'est une lettre, un chiffre, quel que combinaison inintelligible et suffisante néanmoins, pourvu qu'elle fût comme l'estampille personnelle de l'ouvrier reconnue par le comptable. Parfois, cependant, au lieu d'une simple abréviation, on a lu une mention très claire comme celle-ci : ©AeCCPr. ce qui doit se lire ainsi : i-iU]> :o[ : ;rjprj-.( ?)] pv[o/, c'est-â-dirc : ouvrage de (Thélesphore' ?). Déjà fréquente à l'épo que romaine, cette coutume se généralise dans l'Orient à l'épo que byzantine.Aug.Choisy relevait, dans la seule ville de Constantinople, plus de sept cents signatures de tâcherons byzantins : toutes les pierres de la citerne des Mille et une colonnes sont signées ; toutes cel les du revêtement décoratif de Sainte-Sophie le sont également ; on en trouve à peu prés partout où les trav aux de réfection sont poursuivis avec quel que compétence. « La répartition des marques de tâcherons entre les divers membres des édifi ces donne accessoirement un indice assez net de la façon dont les Byzantins entendaient la distribution du travail sur un chantier. Le principe dominant dans l'organisation d un chantier romain était ce que nous appelons aujour d'hui la division du travail : ja mais ce principe de division ne fut appliqué avec une logi que plus absolue qu'à l'époque romaine. Dans un chantier du haut Empire, vous decou\Tez autant d'ateliers distincts qu'il se présente d'opérations différentes ; dans une construction byzantine, rien de semblable : vous lisez un même nom tour à tour sur des fûts, sur des chapite aux ou sur des blocs simplement équarris. Le tâcheron qui signait ^ N a fourni, pour sa part, à la citerne des Mille et une colonnes, 21 chapite aux, 19 grands tambours et 117 petits : rien n'indi que que le chef du chantier ait eu la pensée d'affecter tel ouvrier à tel travail spécial ; cette division méthodi que d'attributions avait cessé avec le haut Empire, et peut-être même s'était-elle de tout temps confinée aux limites de l'Occident romain '. » H. Leclercq.

Il est à croire qu'en beaucoup de lieux, les gens du peuple contribuèrent aussi, par leur travail personnel, à la construction des édifi ces du culte, comme ils le firent pour d'autres monuments '. On peut citer à ce sujet une inscription trouvée en Numidie, non loin de Lambèse * : Ba'silicam' !^ no'vam' !] Veniisianenses initiaverunt ; [M' !]ucrionenses coluninas V dederunt : Cuzabelenses ' dederunl cohimnas VI ; omnes apsida slraverunt ; plus Cu :abele{n)ses ornaverunl ; Rogaiiis presbiier et (A)emilius rf<con(iis) » {a)edificaveranl. Il s'agit ici, semble-t-il, de trav aux exécutés par des campagnards, et non pas de cotisations permettant de mener ces trav aux à bonne fin.

Il est probable qu'en général, surtout pour les édifi ces importants, on s'adressait à des architectes, à des entrepreneurs, qui recrutaient le personnel né cessaire. L'ne constitution de Constantin, qui date de l'année 334, indi que que les architectes étaient alors trop peu nombreux en.\fri que ; elle accorde des avantages aux jeunes gens qui choisiront cette profession« . Nous ignorons si l'intervention impériale eut de bons résultats. En tout cas, la plupart des églises d'Afri que étaient d'assez vulgaires bâtisses, dont la construction ne dut pas exiger l'emploi d'architectes connaissant à fond leur métier et ayant des prétentions artistiques. Des inscriptions nous ont gardé le souvenir de quelques-uns de ceux qui les édifièrent '2 ; el les offrent la formule ex officina, avec le nom au génitif : formule qui se retrouve sur un assez grand nombre d'inscriptions qu'il n'y a pas de raison de rapporter à des monuments du culte chrétien '.

La construction de ces édifices, qui n'étaient presque que des maisons voûtées, ne présentait pas de difficultés techniques. On y utilisait fort souvent des matériaux de démolition, en particulier des colonnes et des chapiteaux. Pour les murs, l'emploi des pierres de taille était assez restreint, et, là aussi, on se servait volontiers de matériaux empruntés. Saint Augustin nous apprend qu'un de ses prêtres, ayant à construire (il s'agissait d'un hôpital), commença par acheter une maison, « qu'il pensait devoir lui être utile à cause des pierres ». Souvent, on faisait usage des dépouilles des temples païens démolis. Mais, naturellement, les tailleurs de pierre trouvaient encore à exercer leur métier. Une inscription de la région de Sétif, de l'an 419 après J.-C., mentionne un lapidem caesorem provincia {Cœsariensi). Dans la basilique de Tébessa et dans ses annexes, des signes sont gravés sur quantité de pierres de taille. Ils consistent en des lettres (une ou deux), en des figures géométriques très simples, surtout des croix, en des images dessinées d'une manière enfantine : palmes, rameaux, oiseaux. Ce sont des marques de tâcherons, payés aux pièces ; elles permettaient de reconnaître les blocs façonnés par les divers ouvriers ou sous la direction des divers maîtres carriers. On retrouve des marques analogues sur beaucoup de monuments de l'Afrique du Nord, depuis le mausolée royal, dit Tombeau de la Chrétienne, jusqu'aux Djedar, sépultures contemporaines de la domination byzantine. Il est possible qu'à la basilique de Tébessa les pierres portant ces marques aient été taillées exprès pour cet édifice, de construction soignée. Mais on pourrait aussi bien admettre qu'une partie au moins d'entre elles proviennent d'édifices plus anciens, comme c'est peut-être le cas pour plusieurs pierres de la basilique de sainte Salsa, à Tipasa, qui offrent des marques semblables.

Nous reproduisons ici (fig. 2472) une curieuse mosaïque, découverte en Tunisie, à Sainte-Marie-du-Zit. Elle formait le pavement d'une annexe d'une basilique. Elle est malheureusement très mutilée : il ne subsiste que la plus grande partie de la moitié de droite. Au centre, il y avait une inscription (détruite, sauf trois lettres), dans une couronne que soutenaient deux Amours. Le reste de la mosaïque est occupé par des registres superposés, représentant des scènes de chantier : M. Gauckler croit que l'on a voulu figurer le chantier de construction de la basilique. Le registre supérieur manque. Dans le second registre, nous voyons un charpentier taillant une poutre ; près de lui un grand poinçon ou ciseau, un fil à plomb, une équerre, un chapiteau ; plus à gauche, un homme debout (peut-être l'entrepreneur ou le chef-surveillant), tenant un bâton et paraissant donner des ordres ; dans le champ, à côté, un maillet ( ?). Dans le troisième registre, un personnage tient sur l'épaule une amphore, dont il verse l'eau dans une auge, en avant d'un autre ouvrier, qui s'occupe à la préparation du mortier ; dans le champ, deux paniers, du type des couffins dont on se sert encore aujourd'hui dans l'Afrique du Nord ; plus à gauche, vestiges d'un personnage assis. Enfin, en bas, dans le quatrième registre, deux chevaux, qu'arrête un homme, amènent un chariot à deux roues ; un autre individu, juché sur le véhicule, semble se préparer à décharger une colonne ; dans le chariot, un outil qui paraît être une hache-marteau. Sauf le chef, tous ces personnages sont en costume de travail : tunique courte, ceinte à la taille.

S. GSELL.


CHANTILLY (Mss. liturgiques de).

7. N° 1345. Psalterium. xii s. exeunte. Le psautier est suivi des cantiques, des symboles de saint Athanase, des litanies des saints, des vigiles des morts et de l'office de la Vierge, intitulé : Cursus sanctae Mariae. Presque toutes les invocations des litanies ont été grattées. Les noms des saints qui figurent dans le calendrier ne peuvent laisser aucun doute sur l'origine germanique du volume. En voici quelques-uns :

Januarii 29. Valerii ep.

Febr. 7. Auguli m. — 13. Castoris ep. — 25. Walburgis V. — 26. Depositio Fortunati ep.

Martii 2. Passio s. Lucii ep. — 17. Gerthrudis v. — 18. Alexandri ep. — 20. Cuthberti presb. — 26. Luitgeri ep.

Aprilis 8. Perpetui ep.

Maii 1. Philippi et Jacobi apostolorum. — Walburge V. — 5. Godehardi ep. et coni.

Junii 3. Erasmi ep. et mar. — 5. Bonifacii ep. et mart. — 23. Edeltrude v. — 25. Lebuini conf.

Julii 7. Willibaldi ep. et conf. — 8. Kyliani et sociorum ejus, mart. — 9. Hereberti ep. et conf. — 14. Focatiep.

Augusti 4. Walburgis v. — 5. Oswaldi regis.

Septembris 2. Remacli ep. — 3. Mansueti ep. — 23. Resurrexio B. Virginis Mariae secundum carnem et ascensio (article ajouté après coup). — 28. Wenceslai mar.

Octobris 3. Duorum Euvaldorum. — 15. Sanctorum Maurorum in Colonia. — 16. Galli conf.

Novembris 7. Willebrordi ep. — 12. Cuniberti ep. — 16. Othmari conf. — 18. Florini mar.

Decembris 8. Eucharii ep. — 29. David regis. — 10. Perpetui conf.

; Quelques obitus avec l'antique 0 :

14 maii. O Welfhardus 1. — 4 jun. Emme ob. — 15 sept. Emma ob. — 3. oct. 0 Juotta 1. — 7 oct. 0 Florentius sacerdos. — 28 nov. 0 Meregart. — 2 dec. 0 Thidericus 1.

Parmi les pièces ajoutées après coup, il convient de signaler celle qui est sur le f. 8 V ; elle prouve que le livre était dans un monastère de femmes : Suscipe, sancta Trinitas, hanc oblationem psalmorum et orationem quam ego indigna et peccatrix libi offerre cupio ad laudem sancti nominis tui...

8. A° 1376. Psalterium. — xiii s. exeunte. A noter dans les litanies : S. Livine, entre saint Clet et saint Clément, et à la fin de la série des confesseurs : Euchari, Valeri, Materne, Maximine, Servati, Remigi, Benedicte, Beate, Florine, Castor, Egidi. Ces noms permettent de supposer que le livre a été fait dans la province de Trêves.

9. N° 1695. Psalterium. — xiii s. incunte. — Psautier d'Ingeburge de Danemark, reine de France.

10. N° H53. Psalterium liturgicum. — xiii s. fol. 21. On a ajouté après coup les litanies de la sainte Vierge.

15. N° 1326. Quatuor evangelia. — 1 moitié du xi s. 8 f. Canons.

270 ff. Texte latin des évangiles.

39. ff. Capitulare evangeliorum de circulo anni.

16. A° 1143. Quatuor evangelia. — (olim S. Luggeri de Werfen) premières années du xii s. (1015-1113). fol. 189. Ineipit capitulare evangeliorum de anni circulo. Ce morceau, écrit en caractère plus fin que le corps du volume, est incomplet du dernier feuillet. Le texte conservé s'arrête au bas du f. 195 v par un mot inachevé : « Dominica H ante natale Domini. Secundum Matthaum, cap. ccvi : Cum adpropinquare Jerosolimam usque in nomine D. Goncordia : Secundum Marcum, cap. cxvii. Cum adpro. » fol. 196. Tabula cran II li bruin suiiimoriini Icftirum (xv s.). il. N° 1347. Evangelia per annum. — xiv s. l. 46, 51 et 146. Le copiste a copié, en caractères minuscules d'une grande finesse, des mots qu'il avait omis ou qu'il trouvait à propos de répéter, pour éviter au célébrant la peine de tourner le feuillet.

50. A° 1076. Breviarium abbreviatum secundum usum et consuetudinem ecclesie Dominici Sancti Sepulchri. Volume précieux malgré sa condition imparfaite : il y manque le calendrier, le commencement du psautier, la fin du propre des saints à partir de l'office de saint Augustin, et le commun. On y trouve des renseignements curieux sur la liturgie particulière de l'église patriarcale latine de Jérusalem, ainsi qu'on peut le voir par quelques passages des rubriques transcrites plus bas. Comme cette église a cessé d'exister en 1188 avec le royaume de Jérusalem, la rédaction de ce bréviaire, sinon l'exécution même du manuscrit, doit être antérieure à cette date. En tous cas, il n'y est pas fait mention de la fête du Saint-Sacrement, instituée en 1264 par le pape Urbain IV, qui avait été patriarche titulaire de Jérusalem. D'autre part, on y trouve l'office de saint Thomas de Cantorbéry, qui fut canonisé en 1171 ; la rédaction ne saurait donc être antérieure à cette année.

Dans une longue note datée de 1784, le marquis San-Giorgio a consigné son opinion sur la date qu'il convient d'assigner à la rédaction de ce bréviaire ; il la place entre les années 1173 et 1187. L'écriture est très certainement postérieure à cette date et ne saurait être antérieure au commencement du xiv s. Peut-être l'office du Saint-Sépulcre s'était-il conservé, avec tout son rite, dans quelque église d'Orient. Plus vraisemblablement, nous avons ici la copie d'un manuscrit ancien.

Voici quelques passages de ce curieux volume. Nous nous sommes permis d'en corriger quelques phrases que la négligence du copiste avait rendues inintelligibles.

Fol. 42. In nomine sancte et individue Trinitatis, Patris et Filii et Spiritus sancti. Amen. Ineipit Breviarium abbreviatum secundum usum et consuetudinem ecclesie Dominici Sancti Sepulchri. Dominica prima de adventu Domini...

Fol. 65. Prima finita, patriarcha et omnes canonici in capitula conveniunt, ubi, cum lector annunciaverit Jhesus Christus in Bethleem nascitur, omnes simul prostrati in terra dicunt Deo gratias. Referunt. Finita autem lectione, tractatur de servitio primitus peragendo quomodo in aliis ecclesiis autentis juste et sancte ordinatis, illam sanctissimam noctem totam in Dei laudibus expendere viderelur. Post hec, patriarcha, convocatis quibusdam de personis suis, priore videlicet et cantore et duobus aliis de canonicis Sepulcri dominici, vadunt in Bethleem, ubi, postquam pervenerint, devoti intrant ecclesiam de qua verbum veritatis processit, et, facta oratione in locum nativitatis, ubi vera lux orta est, ciboque spirituali refecti, in Domo panis eadem die, et in crastina similiter, et more et debita plenarie reficiuntur. His ita peractis, vesperis pulsantibus patriarcha cum filiis et aliis de ecclesia preparaverant se. Et ipsi totum officium ipsa nocte et in crastina ex pristina consuetudine peragunt. Célébrant igitur tante solennitatis ihi misteria, et, lacta statione que ab antiquis patribus, scilicet ab ordinatoribus officii nostri, communi consilio personarum et assensa totius capiluli Dominice Resurrectionis institula est, sic itur in die purificationis sancte Marie ad templum Domini, in die ascensionis in montem Oliveti, in die pentecostes ad montem Sion, in assumptione sancte Marie Dei genitricis in vallem Josaphath. Sic et in celeris ecclesiis hec supradicta statio haberi plenarie dignoscitur. Vesperis autem de die celebratis, Jherusalem leti et incolumes et cum gaudio revertuntur.

N° 1447. Liber sacramentorum. Sacramentaire de Lorsch, 4°, velin, xi s., 222 feuillets, dix-huit lignes à la page, grosse écriture minuscule d'une remarquable fermeté, titres en onciales, initiales ornées en argent, or et couleurs, 18 pages décorées sur fond pourpré, une grande miniature représentant le crucifiement, reproduite dans le volume cité en note.

Fol. 1 V et 2. Titre du livre et indication des parties de la messe jusqu'à la préface : In nomine Domini ineipit liber sacramentorum de circula anni a sancto Gregorio papa Romano editus. Qualiter missa Romana celebretur...

Fol. 2 v à 4. Préface.

Fol. 5 à 10 v. Canon et fin de la messe.

Fol. 11 à 136. Texte des oraisons qui constituent le sacramentaire, depuis la veille de Noël jusqu'à l'Avent inclusivement. La dernière rubrique se lit au fol. 135 V : Item alla : orationes de adventu Domini.

Fol. 136 à 214 v. Partie complète du sacramentaire dans laquelle sont compris les morceaux suivants :

Fol. 136 V. Incipiunt orationes pro peccatis.

Fol. 140 v. Incipiunt orationes matutinis horis dicendae.

Fol. 141 v. Orationes vespertinales.

Fol. 144 v. Incipiunt missae dominicales (messes de différents dimanches).

Fol. 158. Messes du commun et des fêtes de quelques apôtres, évangélistes, martyrs et confesseurs.

Fol. 159 v. In kl. aug. Natale S. Jacobi apostoli.

Fol. 160. Kl. aug. Ad S. Petrum ad vincula.

Fol. 160. V kl. sept. Natale S. Bartholomei apostoli.

Fol. 161 v. V kl. nov. Vigilia apostolorum Simonis et Iudae.

Fol. 161 v. VI kl. nov. Natale eorundem apostolorum.

Fol. 162. XII kl. jan. Natale S. Thomae apostoli.

Fol. 162 V. 17 kl. febr. Conversio S. Pauli apostoli.

Fol. 164. Kl. aug. Natale sanctorum VII fratrum Machabeorum.

Fol. 164 V. 17 kl. Octav. S. Laurentii martyris.

Fol. 165. III kl. sept. Decollatio S. Johannis Baptiste.

Fol. 165. III id. sept. Natale S. Adriani martyris.

Fol. 165 V. V kl. sept. Natale S. Gorgonii martyris.

Fol. 167 V. 17 kl. apr. Natale S. Benedicti abbatis.

Fol. 168. Item in nat. S. Benedicti abbatis.

Fol. 168 V. 1 AV. sept. Natale S. Augustini episcopi et confessoris.

Fol. 169 V. III AV. nov. Vigilia omnium sanctorum.

Fol. 170. Kl. nov. Natale omnium sanctorum.

Fol. 171. Item missa in memoria omnium sanctorum.

Fol. 171. III id. junii Vigilia S. Nazarii martyris.

Fol. 171 v. Item missa de sancto Nazario die octavo festivitatis ejus.

Fol. 172. In anniversaria dedicatione ecclesiae.

Fol. 175 v. Messes pour chacun des jours de la semaine. De S. Trinitate, die dominica ; — feria II, de caritate ; — feria III, de sapientia ; — feria III, in honore sanctorum evangelistarum ; — feria V, in veneratione sanctae Mariae : — feria VI, de sancta Cruce ; — sabbato, missa votiva.

Fol. 180. Messes pour diverses intentions.

Fol. 195 v. Missa pro rege vel imperatore.

Fol. 196. Missa pro regibus.

À trois endroits (fol. 46, 51 et 146), le copiste a copié, en caractères minuscules d'une grande finesse, des mots qu'il avait omis ou qu'il trouvait à propos de répéter pour éviter au célébrant la peine de tourner le feuillet.

Des mots grecs ont été soigneusement écrits au bas des feuillets 147 et 150 v. Sur la page qui contient la messe du deuxième dimanche après les octaves de Pâques, on lit, en lettres onciales, les premiers mots du texte grec du psaume De profundis : EK BA0EON EKEKPAZA CE KE ; et sur la page qui contient la messe du sixième dimanche après les octaves de la Pentecôte, les premiers mots du texte grec du psaume Laudate Dominum : AINEITAI TON KN OTI ARAGOCTTC.

Les morceaux suivants ont été ajoutés après coup dans le manuscrit : sur le fol. 1, oraison : Mémento mei. Domine, peccatoris (xi siècle) ; — sur les fol. 10 v, 13 v, 14, 21 v, 73, 212 v à 214, oraisons de diverses messes, en caractères du xii siècle : De sancto Servatio (fol. 21 v) ; natale sancti Nicolai (fol. 73) ; missa pro rege vel imperatore (fol. 212 v »). Cette dernière messe est différente de celle qu'on trouve sous la rubrique au fol. 195 v. — Sur les fol. 65 à 71, intercalés au XV siècle, on a transcrit le Vêpres du samedi-saint, avec la notation musicale. — À la fin (fol. 215-222) a été ajouté un cahier de huit feuillets contenant, en gros caractères gothiques du xv siècle, les évangiles des grandes fêtes de l'année.

H. Leclercq. CHANTRES. Le rôle des chantres dans les premières assemblées chrétiennes ne peut qu'être entrevu dans les textes les plus anciens que nous avons eu occasion de citer en étudiant le chant. Voir ce mot. Le plus qu'on puisse présumer, c'est qu'en recevant des Juifs les textes de la psalmodie, les chrétiens auront pu leur emprunter aussi la manière de chanter ces textes, de là à organiser un groupe d'exécutants, la distance dut être vite franchie. Mais tout ceci n'est qu'hypothèse. A s'en tenir à la lettre des quelques phrases détachées des Pères et de quelques écrits contemporains, le plus qu'on puisse admettre c'est l'existence du chant liturgique dès les origines du christianisme : quant au mode d'exécution, on entrevoit les chœurs, dont les femmes ne sont pas toujours exclues, s'accordant dans la psalmodie en commun. La psalmodie formait, en effet, le fonds intarissable du répertoire mélodique auquel s'ajoutaient des pièces d'un caractère moins sévère, telles que les hymnes. Il est facile de se représenter la place nécessaire du chantre, le psallès, dans ces assemblées chorales, la prépondérance que sa voix plus juste, plus forte, plus cultivée lui obtient, le prestige qui s'attache à sa fonction. Bon gré, mal gré, il fallait recourir à celui qui sauvait les frères de lamentables cacophonies ; on le savait et on en convenait de bonne grâce. Nous voyons les fidèles de la jeune cité d'Hadriani, en Bithynie, rendre pleine justice au chantre de leur église : ο κοσμήσαντες τὴν ἐκκλησίαν τῶν γίων ἀπостόλων, καὶ τὸν ψαλμωιδίαν τῆς ἐκκλησίας, ν χορὸς τῶν ἀδελφῶν δει, καὶ τὸν ρχοντα τῶν ψαλμῶν, ν κύριος ταξεν, να δωμεν τ κυρί ἐν ψαλμοῖς καὶ μνοις.

Le livre a été exécuté pour l'abbaye de Lorsch, au diocèse de Worms. Ce qui le démontre, ce sont : 1° l'insertion du nom de Nazarius, patron de cette abbaye, au canon de la messe, dans le Commniccmtes (fol. 60 V) et dans le Libéra nos (fol. 9 v) ; 2° le soin qu'on a pris de faire entrer dans le corps même du sacramentaire (fol. 100 V) les oraisons de la messe de la fête de saint Nazaire : II idus junii. Natale sancti Nazarii martyris sociorumque ejus Basilidis, Cyrini et Naboris, et de tracer ce titre et les premiers mots des oraisons avec le même luxe qu'on avait déployé pour les messes de Noël, de l'Épiphanie et de Pâques ; 3° l'introduction dans la partie complétaires des oraisons de deux messes pour la veille et pour l'octave de la fête de saint Nazaire.

Le répertoire des thérapeutes pas plus que celui des esséniens ne nous est connu. Les cinq exemples qui vont suivre sont tous empruntés au travail de D. J. Parisot :

« Notre premier exemple, le chant du Canticum cantorum, rappelle de très près d'anciens récitatifs dont le type se retrouve dans le chant mozarabe du canon liturgique dont voici les formules.

La notation de ces chants ne comporte donc pas de barres de mesure : on réglera seulement le rythme à raison d'une noire pour unité de temps. Entre la portée musicale et la transcription du texte, nous avons reproduit, sur les syllabes qu'ils affectent, les signes de la neqinah hébraïque, notation rudimentaire sur laquelle se guident les chanteurs des synagogues. Pour avoir, dans le présent travail, la direction vraie de cette écriture musicale disposée de droite à gauche, dans le sens de l'écriture hébraïque, il importe de se représenter ces signes comme retournés et mouvant vers la droite ».

Le second récitatif, celui du Pirkê 'Aboth, dont les cadences s'opèrent sur mi et sur ré, et les repos intermédiaires sur ut, est à rapprocher des pièces grégoriennes dans lesquelles les repos sur mi alternent avec les cadences en ré, de sorte que la terminaison seule permet d'attribuer la mélodie au premier mode (ré) ou au troisième (mi). Les rapprochements qui suivent en feront foi. Une analogie particulièrement curieuse peut être indiquée aussi entre le chant du Pirkê et les Impropères de la Passion.

(Cedrus) (Li) te flagellavi flE-g^ptum cum primo ge.ni. tis su is « Des rapprochements de cette sorte ne peuvent, sans doute, servir à établir la genèse des chants latins apportés en citation ; aussi, notre but n'est-il que de faire ressortir des similitu des tona les que l'on retrouvera, du reste, en plus grand nombre, entre les chants Israélites et les cliants chrétiens des Latins et des Grecs. Il doit, cependant, être fait exception, croyons-nous, pour le chant des Lamentations. En effet, la mélodie latine traditionnelle assignée d'une façon exclusive au chant de Jérémie correspond en toutes ses formu les avec la mélopée juive, à l'exception de l'intonation qui, dans cette dernière, exprime sur le ré inférieur la syllabe atone précédant l'accent ; sauf aussi l'emploi du mi dans le neume final du chant latin, particularité du troisième mode byzantin. hâ yâ-së-bâ ba.dâd en lâh mënâhëm mik. sola civi las ple.na po.pu-lo ? fac-ta est quasi...... non est qui consoletureamex le - G - -,y^ -bTm si _ ô n a, bë.16t. omnibus ca - ns

-JUS

facJa est subtn-bu _ « Dans le récitatif de Job, le chant évolue dans l'intervalle de quinte au-dessus de la finale. Les repos de phrase ont lieu sur cette dernière et sur sa tierce ; les coupures intermédiaires peuvent tomber sur le deuxième degré. En l'absence du degré audessous de la finale, qui caractériserait ici le mode, notre mélodie se trouve assimilée à plusieurs piè ces, grégoriennes, que l'on peut, à cause de la même particularité, rattacher indifféremment aux deux tonalités de sol ou d'ul (fa par transposition).

« Sous cette deuxièmo forme, le récitatif juif est bien un récitatif oriental anti que, conforme à l'ancienne modalité ambrosienne et gallicane '.

« Selon la première teneur, c'est-à-dire avec la finale sol et la prédominance du si, c'est encore une des plus anciennes tonalités ecclésiastiques, dont le type se rencontre dans le chant du Gloria pascal, un mode de sol, etc., d'il/, avec si (mi) et ré {sol) comme notes importantes, les repos sur la finale, sa tierce ou parfois sa seconde. ôhârë ken pâ-tah iyob et pi.hu wayyo mar.

» Ces rapprochements prouvent une chose : c'est que le mode est bien le même de part et d'autre, et possède une construction identi que. La tonalité ainsi constituée produit une nouvelle forme modale, ayant pour finale la tierce (si) de la fondamentale (hol). Ces chants appartiennent au mode iastien intense, dont la formation, expliquée par M. Gevaërt - se constate dans beaucoup de très anciennes piè ces grégoriennes ^.

<' Le dernier de nos spécimens ofïre de cette modalité un remarquable exemple, où le degré de si est la corde de récitation en même temps que la note finale, autour de laquelle se déroule la mélodie syllabi que dans l'inlervalle d'une quinte, ainsi établie : caden ces intermédiaires teneur et finale accentuations « La récitation sur la corde haute (tierce) et l'emploi de la quinte dans les accentuations mélodiques est très caractéristi que dans les récitatifs fort anciens représentés ci-après *.

F#=

==F

J J

il mippe-nr _ mm mi hrâh. bâ - tah bah.

Ky. ri ^ e e - le - I - son J(y ^ n - e e ^ te - i - son Chns.te ex au di nos wal.tit-tèn tè réf lé bë tâh w hô le - I. son 11 Comme il est facile d'en faire la remar que, les chants accommodés parle christianisme primitif aux types mélodiques en usage dans les synagogues ne reproduisent pas dans tous ses détails la contexture des chants Israélites. L'application de textes latins ou grecs expli que la nature des modifications né cessaires. D'un autre côté, les longues suites de notes par interval les conjoint ssont une manifestation du goût oriental, qu'on retrouve dans les chants du rite gallican et mozarabe, mais qui n'apparait dans le répertoire médiéval qu'à une épo que postérieure.

Il Terminons par un dernier exemple qui nous montre la mélodie juive apparentée à une pièce archaï que de l'hymnaire milanais °.

, don 'ô làm Ste-pha-ni pri ■ mi mar - tj - ns canléOn ne pourrait, croyons-nous, donner un commentaire plus décisif au texte d'Eusèbe.

A ces indi ces sur le répertoire nous pouvons en joindre d'autres sur le recrutement des chantres. Vers le milieu du iv= siècle commence une longue et précieuse chaîne de témoignages épigraphiques.

Avant tout il faut écarter un texte indûment apporté au dossier des chantres, ce n'était pas d'ailleurs le moins intéressant ; il provient du cimetière de Sainte-CjTia que ' : • A • I • MNH leN oecû nTO/[£] :JaU if ;]i !i'/r[7To]( ;) h 0£<i> -apbhoi hûiv : î. Mr.T-r, ? T'j/Jïjf.v iviOîiy.a. Boldetti et Muratori donnaient l'interprétation suivante : Plolnmis a. i. çuœ hymnos Deo personabat, virgo annorum quindecim... Cnrsini a rétabli avec raison toute la leçon AEIMNHCTH sempermemoranda, au lieu de A Y M N H C A ©EOl) conjecture qui confine à la fantaisie '.

Xous aljordons maintenant un terrain plus solide. Les premières inscriptions romaines relatives à des chantres sont deux épitaphes composées par saint Damase avant son pontificat ; el les appartiennent encore au règne du pape Libère (352-366) et ne sont pas tracées en caractères philocaliens. La première commémore l'évê que Léon, enterré dans VAgro Verano, près de Saint-Laurent. Le défunt nous apprend lai-même qu'il fut longtemps païen ; une fois converti, il ne rechercha plus que les trésors célestes, employa ses revenus à secourir les pau\Tes, rehaussa le culte par son chant, fut élevé à l'épiscopat et réussit à maintenir son troupeau dans l'orthodoxie dont la victoire définitive mit fin aux persécutions que les ariens lui suscitaient. Il mourut âgé de quatrevingts ans' :

[CHRISTVM HAEC MIHI CVRA FVIT NVDOS VESTIRE PE-

[TENTES FVNDERE PAVPERIBVS QVIDQVID CONCESSE-

[PROFETA SIC IVIERVI PLEBEM CHRISTI RETINERE SA-

[FIDELIS INVIDIA INFELIX TANDEM COMPRESSA QVIES-

On remarquera l'expression employée par saint Damase, dont la courte veine poéti que n'a guère varié l'expression lorsqu'il s'agissait de désigner le chant d'église ' :

L'épitaphe du diacre Redemptus a été retrouvée en partie dans la Rcgio Liberiana XIl du cimetière de Calliste ^ Elle n'offre rien d'intéressant en ellemême, reproduit le douzième vers de l'inscription qu'on vient de lire et nous dit :


STRINGE DOLOR LACRIMAS QVAERIS PLEBS [SANCTA REDEMPTVM LEVITAM SVBITO RAPVIT SIBI REGIA CAELI DVLCIA NECTAR 10 PROMEBAT MELLACANORE PROPHETAM CELEBRANS PLACIDO MODVLA-


INVEDIA INFELIX TANDEM CONPRESSAQVIES-

|CIT NVNC PARADISVS HABET SVMPSIT QVI EX

Ces deux personnages avaient été des solistes et à ce titre avaient eu leur rang marqué. Jlais il n'en fut pas toujours ainsi ; une confusion tendra de bonne heure à s'étabUr entre chantres et lecteurs, un moment viendra et qui n'est pas très éloigné où lecior et cantor ne feront plus qu'un '. A Alexandrie, les fonctions de lecior et de canlor pouvaient être remplies même par des catéchumènes, d'autres Églises les réservaient à des baptisés '. Les Pères latins désignent couramment les solistes par le nom de lecior '.

Le pape Damase, qui avait consacre deux compositions en vers ii des chantres, devait se montrer protecteur du chant liturgi que. Une poésie attribuée à saint Jérôme dit à son sujet ' :

Psallere qui docuit duîci moduhimine sanctos^ Not^erat iste dccem legis qui u^rba dedisset. Quoi digitis citharam chordis totideniquc dicavit Xomina vel signum^ numerum cru.v ipsa noiaiet. 5 Credere quid dubitas ? Virtus régit omnia Cbrisli, Qui varias funxit uno sub carminé tinguas, Vt pecu des volucres que Deum cognoscere possint Hic sonus est fidei, mentes qui muUet amaras.

Une lettre apocryphe de Damase à saint Jérôme voulait même aller plus loin et accréditer l'opinion qu'avant ce pape il n'existait ni cliantres ni chant d'auc une sorte dans l'Église de Rome : Grœcorum psallenlium ad nos dirigere tua fraiernilas delectetiir : quia lanliv apud nos simplicitatis indarjo est, ut tanium in die dominica apostoli cpislola una recitetur et evangelii capilulum unum dicatur et nec psallentium mos tenelur,nec hymni dccus inore nostro cognoscitur'-.

Sous Damase, le prêtre Léon consacra la basili que d'Hippolyteà l'Agro VV/fino. L'inscription qui rappelle ces trav aux débute par une exhortation aux fidè les '.


LAETA DEO PLEBS SANCTA CANAT QVOD MOE-

Deux épitaphes du début du \' siècle font mémoire d'archidiacres ayant rempli la charge de chantres. Sabinus a longtemps édifié le peuple par ses chants ^ :

Dcusdedit a chanté lui aussi les psaumes * :


DAVIDICI CANTOR CARMINIS ISTE FVIT

Sous quel régime administratif se trouvaient placés ces chantres, c'est ce qui n'est pas aisé à décider. Sans doute, on ne saurait prouver historiquement la fondation par le pape Silvcstre (314-336) d'une école de chant dont parlent Panvinio et d'autres à sa suite, néanmoins l'existence de cette école à partir du milieu du iv^ siècle est ass -z vraisemblable. Lorsque dans le premier quart du siècle suivant, le pape Célestin !« ■ introduira l'antiphonie pour l'introït de la messe, il devra avoir à sa disposition un chœur de chantres bien formés '.

On a supposé, non sans vraisemblance, que l'impulsion vers le chant antiphoni que fut donnée en Occident par saint Damase dans cet important concile tenu à Rome, en 382, auquel assistèrent des évêques grecs et des évêques syriens familiarisés avec l'antiphonie. Plus accueillante qu'elle ne l'avait été poui les hymnes, l'Église de Rome adopta la psalmodie antiphoni que au temps du pape saint Célestin I^' (422-432) » : mais elle n'y était admise qu'à titre d'ornement artisti que ; et son emploi à la messe présuppose son admission dans l'ollice, surtout aux vigi les pour lesquel les on l'avait instituée. A partir de cette épo que, l'histoire du chant liturgi que se concentre pour jilusieurs sièc les à Rome. Saint Léon le Grand (440-461), deuxième successeur de Célestin, donne au chant une organisation durable en établissant Entre cet humble début et l'essor que prendra plus tard l'institution sous l'impulsion de saint Grégoire le Grand, il s'écoule un siècle et demi environ pendant lequel nous ne pouvons guère rassembler que des textes épigraphiques.

Au cimetière de Cyria que, et probablement sous le pontificat de Silvère (536-5371, le diacre Dionysius qui cumulait sa charge ecclésiasti que avec la profession de médecin : Hic levila fa cet Dionysius artis honeslse Functus et o Jicio quod medicinœ dedil. Emmené prisonnier par les Goths, il acquit parmi eux une grande considération grâce à ses connaissan ces médica les ; enfin il put rentrer à Rome où il édifiait par son cliant ' :


II fut enterré sur la voie Tiburtine.

Du cimetière de Saint-Alexandre sur la voie Nomentane, provient un fragment d'inscription datée qui rappelle la mémoire d'un évê que inconnu mort en 569, qui :

Ce nunquam detulit s'expli que par le cursus honorum du défunt qui demeura dans l'ordre du diaconat pendant vingt-cinq années, au cours desquel les il n'eut ja mais honte ou paresse à remplir la partie principale de sa charge qui était la louange divine.

Tandis que, pour ce qui les concerne, le Liber pontificalis et le De prandio nous montrent l'attention des papes tournée vers le chant, nous pouvons en induire au moins la prospérité relative de la scholu.

S. Léon (440-461) annalem cantum omnem institut t.

Gélase (492-496) onimeni annalem cantum

En Gaule, principalement au vi' siècle, on lit fréquemment sur les épitaphes des évêques des indications concernant les soins apportés par eux à l'exécution correcte du chant liturgique.

L'évêque Vivcntiolus de Lyon (vers 520) est loué comme VOX ORGANI, PRAECO VERBI, ECCLESIAE ET POPVLIS SPECVLVM ; l'abbé Florenfius (t 553) est célébré comme VERBA DEI SOLLERS TOTO DE PECTORE PROMPSIT, SANCTA QVIBVS DOMINI RESONANT PRAE CO NIA SEMPERATQVE PERASSIDVIS CONCENTIBVS AETHERA PLAVDENT ; l'évêque Nicetus de Lyon PSALLERE PRAECEPIT NORMAMQVE TENERE CANENDI PRIMVS ET ALTERVTRVM TENDERE VOCE CHORVWL. C'est à Lyon d'ailleurs, que nous lisons l'épitaphe d'un certain STEFANVS PRIWIICIRIVS SCOLAE LECTORVM = ; dont la charge devait être assez semblable à celle que mentionne l'inscription suivante, provenant de Mertola, conservée au musée de Lisbonne, et qui nous offre un des monuments les plus curieux de l'épigraphie relative aux chantres (fig. 2473)'-


DEI PRINCEPS CAN


REQVIEVIT IN PA


AERA OLX TRI


SIS J.

Al 00 On remarquera quelques lettres de forme cursive parmi les capitales, les deux chrismes différents, l'usage du parler populaire : (risis pour très ou iris. Cette inscription, datée du 30 mars de l'ère 563, nous reporte à l'année 525 après Jésus-Christ.

Revenons en Gaule où nous lisons sur l'épitaphe de l'évêque Hesvchius de Vienne (t vers 555) :TEMPORVM MENSOR MODOSQVE CALCVLO CERNE N S STRENVVSQVE DOCTOR.VNDEFRATERNA DOCVIT LIBENTER AGMINA TE M PLi •. De l'évêque Chaletricus, on nous dit * :


ORGANAPSALTERIICECINITMODVLAMINEDVLCI ET TETIGIT TARDI PLECTRA BEATA DEI

D'un évêque inconnu, au v-vi« siècle, à Saint-Julien-en-Quint, l'épitaphe porte »' :

L'évêque Exotius de Limoges est vanté comme (.tant « :

L'évêque Claudien de Saint-Romain-en-Galle est loué pour son art » :

En Égypte nous rencontrons deux inscriptions intéressantes, c'est d'abord une stèle funéraire d'El-Yahoudiyye, conservée au musée d'Alexandrie, salle 1 ; marbre blanc 0,24 x 0,26, datée de l'an 530 de notre ère, 246 de l'ère de Dioclétien.

+ EKOIMHOH EN Kùj O MAKAPIOC ABBA ACOPOEEOC 0-CAATHC MHNI :, (JiAPMOYei IC INA H AIOKAHTIAN CMC 'Ey.oi[ir,07i -j K-jpwt » ô [xa/.âpto ; àooâ Awpûôeo ; ô •4'i)« '', ; V-''C'' 9ap[jii)uOi' iT !vô(ixt ![ovo ;) -lî Atoxî.r|Tiav(o'j) eu. :.

« S'est endormi dans le Seigneur, le bienheureux apa Dorothée, le harpiste. Mois de Pharmouti 16, indiction 3 ; année de Dioclétien 246. » Ici àgg-i correspond à a-na qui est la traduction la plus exacte ; il ne s'agit pas d'un abbé de monastère, le titre est purement honorifique. Quant à ■lil-T,i le sens du mot est harpiste, mais nous avons vu que le chantre d'Hadriani ad Olympum formait les fidèles au chant des psaumes et il est presque certain qu'en ce cas on s'aidait de l'instrument appelé monocorde, à peu près comme nous l'avons tous vu faire dans notre jeunesse au professeur de solfège, la « pochette » à la main.

Une autre inscription provenant de Nubie ( ?) mais de localité inconnue et datant du iv-V siècle nous fait connaître le prêtre et maître de chapelle lliuiiius^.


TOY KYPIOY HMGON KAI

La qualification dj ; iia\ vopaxd ; prête à deux explications qui, d'ailleurs, ne sont pas exclusives l'une de l'autre. D'après Du Cange, le ■/'■j\j. :/.oi serait tantôt le rédacteur de l'Ordo diocésain {est aulcm is qui iypis et ecclesiasticis rubricis eruclitus quod quoquc die legendum o/licium a :: faciendiim saneit et pubUcnl. ou encore un maître de chapelle qui kgern laninribis ponit et ehoros régit-.

Enfin l'archéologie monumentale nous permet de retrouver dans la basilique cométériale de Manastirine, près de Salone, l'emplacement de l'ancienne schola cantorum, au centre de la nef formant un rectangle long dont les limites étaient marquées par des plaques de marbre ^ (fig. 2174).

Outre les enfants élevés dès leur premier âge dans le patriarchium et formés aux méthodes de la schola cantorum nous avons vu des hommes faits chanter à l'église, comme cet évêque Léon qui mourut sous Libère. On peut donc penser que le passage par la schola n'était pas rigoureusement obligatoire à ceux qui, doués d'une voix sonore et cultivée, pouvaient prendre rang parmi les chantres. Cette liberté aura dû avoir pour résultat d'introduire parmi ces derniers des artistes de quel que talent, mais d'un talent très profane. D'ailleurs le transfert du siège de l'empire de Rome à Byzance, en 330, avait eu pour contrecoup l'émigration vers l'Orient des nombreux maîtres de musique originaires des pays helléniques fixés en Occident, principalement en Italie, à Arles, à Trêves. Délaissés par ces exécutants choisis, les peuples de l'Italie, de l'Espagne, de la Gaule et de la Germanie romaine ne chantèrent plus qu'en latin, s'éternisèrent dans leurs répertoires auxquels firent brèche maintes chansons d'origine vulgaire. La transmission des œuvres musicales se fit exclusivement de maître à disciple, les amateurs prirent de plus en plus la place délaissée par les professionnels. On est en droit de présumer que ces virtuoses ne se faisaient guère prier pour montrer dans les assemblées liturgiques un talent réel ou exagéré dont ils étaient bien aises de rendre témoins les humbles auditeurs qui propagent la renommée, mais que même à ce titre de comblés admirateurs on n'eut pas introduits dans les demeures particulières. Pour les chrétiens lettrés du iv= et du vi siècle, tout imprégnés de l'esprit antique et désireux d'en faire montre, le chant des poètes avec accompagnement de cithare était un délassement digne d'un homme de qualité. Volontiers les riches ont dans leur domesticité un groupe de chanteurs ou de musiciens. Sidoine Apollinaire loue Théodoric (454) « de se complaire uniquement à cette simple musique de chant et d'instruments à cordes qui élève l'esprit en même temps qu'elle charme l'oreille. •• A cette même date le concile de Chalcédoine (451) s'occupe des chantres dont il cherche à fortifier la situation ecclésiastique. C'est en effet vers le milieu du v= siècle que l'histoire du chant liturgique commence à se faire inséparable de l'institution avec laquelle il doit désormais parcourir toutes les phases de son évolution.

Saint Ambroise n'avait pu se résoudre à imposer silence aux femmes dans son église ; saint Grégoire de Nazianze et saint Jean Chrysostome ' avaient montré la même tolérance, mais d'autre part la Didascalia CCCXVIII Patrum s'y opposait, saint Cyrille de Jérusalem recommandait de chanter si bas qu'on ne les entendit guère. Il ne s'agissait pas de soliste, mais seulement de choral et on ne s'entendait pas.A l'égard des enfants l'accord était à peu près fait. De bonne heure ceux-ci avaient été accueillis, ils apportaient une note fraîche et pure que rien ne pouvait suppléer ; saint Germain de Paris leur attribuait une part dans les chants de son Église : clerus, plebs psallit et infans' : Le rôle attribué aux chantres dans l'office, la place qu'ils devaient occuper dans l'église eussent sufi à en faire réserver le titre à un sexe à l'exclusion de l'autre. Le canon 15 » du concile de Laodicée (380' ?) défendait à qui que ce fût de se mêler du chant à l'exception des chantres reconnus comme tels qui chantent du haut de l'ambon ; aussi le 43= canon apostolique n'avait-il pas fait difficulté d'introduire les chantres dans la hiérarchie et de leur faire prendre rang entre les sous-diacres et les lecteurs ^. Toutefois cette situation privilégiée dura peu, les chantres ne se maintinrent pas dans la hiérarchie ecclésiastique, et cependant, comme au iv= siècle, on s'habitua longtemps à les comparer et à les égaler aux lecteurs. En Orient, où ils cessèrent de bonne heure d'être considérés comme ordre, l'Euchologion a conservé pour eux une formule d'installation étroitement unie à la charge de lecteur : en Occident, le pontifical d'Egbert d'York, à propos de la bénédiction du lecteur place celui-ci in ordinem psalmistarum sive lectorum.

Dans les assemblées liturgiques le chantre était un personnage assez considérable. Nous le voyons à Milan chanter par ordre de l'évêque le titre des psaumes sur lesquels saint Ambroise va prêcher, notamment les psaumes liv. lxv, lxxxviii et xcii '. Suivant la pièce choisie ou l'usage local, le soliste et le peuple alternent, ou emploient quelqu'une des formes diverses alors officiellement adoptées ; mais la direction et l'impulsion appartiennent exclusivement à celui pour lequel on multiplie les titres : psaltes, psalmista, cantor, precentor, pronuntiator psalmi, psalmorum modulator, phonascus. Ce privilégié et ses collègues ne sont pas des improvisateurs. Le concile de Laodicée réserve le droit de se faire entendre du haut de l'ambon au chantre canonique qui se sert du parchemin ; c'est peut-être un de ces livrets primitifs, simple feuille volante, qui nous a été conservé par un papyrus sur lequel se voit l'empreinte des doigts de chaque côté du texte d'une antienne '.

Les premières écoles de chant prirent naissance dans les monastères d'Orient. Le préchantre avait la charge de former les frères au chant. L'essor du chant d'église à partir du milieu du iv= siècle est dû à l'activité des monastères syriens et égyptiens. Antioche et Alexandrie étaient à la tête du mouvement ; mais le trouble profond et général jeté dans presque tous les monastères orientaux par le concile de Chalcédoine enraya cette expansion et au moment où saint Grégoire I'-« ', à la fin du vi^ siècle, entreprit le relèvement, et, en un sens, la fondation du chant ecclésiastique en Occident, il ne trouvait que l'institution établie par saint Léon pour servir de base à la réforme projetée.

Le terme adopté pour désigner les petits groupes de moines basilicaux adonnés à la célébration de l'office liturgique et probablement aussi le clergé qui assumait le même soin, était schola. Diacres, lecteurs, moines et enfants en faisaient partie, mais sans qu'il soit possible de déterminer le rang et les attributions des uns et des autres. Il semble même qu'aucune tentative d'organisation définitive n'ait été faite jusqu'à la fin du vi » siècle pour constituer en un corps ces éléments divers et traditionnels. Cette organisation est très positivement attribuée à saint Grégoire par Jean Diacre ; on ne peut en être surpris quand on voit à quels abus donnait lieu le système alors existant. Deux inscriptions nous ont montré des archidiacres, une autre un diacre s'exerçant au chant et elles couvrent d'éloges les défunts. Tous cependant n'en méritaient pas.

L'archidiacre avait, en effet, parmi ses attributions la surveillance des cubiculaires, jeunes enfants attachés à la chambre pontificale et qui fournissaient au recrutement des lecteurs et des chantres. A l'archidiacre incombait l'ordonnance pratique de la liturgie, pour le chant et les cérémonies. Le diacre ou l'archidiacre avaient de plus en plus dans leur service un rôle musical à remplir : c'était à eux de diriger le chant, de donner le signal des pièces à chanter, enfin de préparer et d'exécuter eux-mêmes les morceaux les plus ardus, notamment le psaume intercalé entre les lectures, qui a reçu depuis le nom de répons-graduel et trait. Au temps où saint Grégoire remplissait la fonction d'archidiacre, il avait pu se rendre compte d'une bizarre et fâcheuse coutume dans le clergé romain. Pour s'assurer le concours de belles voix dans l'exécution de ces pièces ornées et pour ne pas rompre avec l'usage qui attribuait ces pièces aux diacres, on promouvait au diaconat de simples chanteurs doués d'un bel organe, sans se préoccuper de savoir s'ils pouvaient suivre avec honneur ou simplement avec décence la carrière ecclésiastique. Ces chanteurs arrivés d'une manière inespérée à un rang auquel, d'ordinaire, rien ne les avait préparés, y faisaient assez fâcheuse figure, se montraient mondains dans leur chant, dans leur accoutrement, s'enorgueillissaient surtout de porter une abondante chevelure. Chaque église, chaque région de Rome était pourvue de diacres de ce genre qui dédoublaient en quelque sorte la charge des sept diacres régionnaires ; on peut penser que l'archidiacre Grégoire, témoin impuissant de cet abus, dut exercer dans la mesure où elles lui étaient possibles ses fonctions de chantre, sauf à congédier celui qui « tenait le rôle ». En 590, Grégoire, d'archidiacre devenait pape : les chantres ne tardèrent pas à s'en apercevoir.

Dans un concile romain, réuni en 595, le pape enlevait aux chanteurs-diacres le privilège abusif établi à leur profit et réglait la situation des cubiculaires.

In sancta hac Romana Ecclesia, cui divina dispensatio me voluit, dudum consuetudo valde reprehensibilis exorta est, ut quidam ad sacri altaris ministerium cantores eligantur, et in diaconatus ordine constituti modulationi vocis inserviant, quos ad praedicationis officium et eleemosynarum studium vocare congruebat. Unde fit plerumque ut ad sacrum ministerium dum blanda vox quaeritur, congrua vita negligatur. Et cantor minister Deum moribus stimulet, cum populum vocibus delectet. Qua de re, praesenti decreto constituo, ut in Sede hac, sacri altaris ministri cantare non debeant, solumque evangelicae lectionis officium inter missarum solemnia exsolvant : psalmos vero ac religuas lectiones censeo per subdiaconos, vel si necessitas exigit, per minores ordines exhiberi.


II. Verecundus mos lorpore indiscretionis inolevit, ut huius Sedis pontificibus ad secreta cubiculi servitia laici pueri ac saeculares obsequantur : et cum pastoris vita esse discipulis semper debet in exemplo, plerumque clerici qualis in secreto sit vita sui pontificis nesciunt, quam ut dictum est, saeculares pueri sciunt. De qua re praesenti constituo, ut quidam ex clericis, vel etiam ex monachis, electi ministerio cubiculi pontificalis obsequantur, ut is qui in loco regiminis est, habeat testes tales, qui veram ejus in secreto conversationem videant, qui ex visione sedula exemplum profectus sumant.

De ce texte nous pouvons rapprocher celui dans Voilà la Schola cantorum définitivement fondée et dotée. Son régime intérieur nous est suffisamment connu. Le recrutement se faisait parmi les enfants des écoles d'après leurs dispositions naissantes pour le chant. Admis dans la schola en qualité de pensionnaires, ils étaient ensuite attachés comme cubiculaires à la Chambre Pontificale ; les enfants de familles nobles étaient exemptés de cette filière et reçus directement cubiculaires. Cette faveur ne s'étendait pas au cours d'études, car tous recevaient l'instruction complète des « sept arts libéraux », outre la pratique du chant. Pendant leur passage à la Chambre Pontificale ils étaient élevés « quand et où le pape en jugeait convenable » aux ordres mineurs jusqu'au sous-diaconat. Mais il est possible que les avantages faits aux élèves de la schola furent jugés insuffisants et leur recrutement volontaire s'en ressentit. C'est, du moins, ce qu'on est en droit de supposer en voyant adjoindre à la schola un orphelinat, orphannotrophium, dont les pupilles étaient dirigées vers l'école de chant. Cet orphelinat existait déjà au cours du VIIe, mais il dura peu ; dès la première moitié du IXe, il avait disparu laissant son nom à un des bâtiments de la schola.

Nous avons vu saint Grégoire attribuer à la schola, outre les revenus de diverses propriétés, deux maisons qu'il fit construire, savoir, l'une sous les degrés de la basilique du bienheureux Pierre apôtre, l'autre sous les constructions du patriarcat de Latran. Les enfants et leurs maîtres étaient probablement répartis entre ces deux maisons. Celle du Latran gagna en importance lors que le pape Serge Ier (687-701) fixa la résidence pontificale, d'une façon définitive, au palais de Latran, qui prit le nom de Patriarchium. Dès lors, la Schola cantorum y eut aussi son siège principal.

Toute la petite population composant la Schola était placée sous la direction de quatre paraphonistae ou chefs de chant, tous quatre sous-diacres ; le premier portait le titre de primicerius (= magister, primas, et, en Espagne nous avons lu princeps) ; puis venait le secundicerius qui le suppléait le cas échéant ; enfin, deux substituts qualifiés : tertius et quartus. Le titre d'archiparaphonista était porté par l'archichantre, ce point reste douteux ; mais nous savons que, pour stimuler la bonne volonté et le zèle des enfants, ceux d'entre eux qui se montraient capables d'exécuter les saluts de l'Alléluia recevaient le titre de paraphonistae.

Le primicier était le directeur de l'enseignement et du chant. Il avait au-dessus de lui l'archicanlor ; ce personnage était l'abbé du monastère de Saint-Pierre, ou d'un autre monastère papal, depuis que...

Sur l'enseignement de la Schola, nous avons de précis ce que la tradition des maîtres de chant grégorien nous a livré et a continué d'enseigner pendant plusieurs siècles après la diffusion de ce chant dans les diverses nations ; mais, comme cet enseignement, soit théorique, soit pratique, reposait dans tous ces pays sur les mêmes bases, nous devons en conclure que l'explication et l'exposé traditionnels des mélodies liturgiques étaient, selon le témoignage même des auteurs, ceux que les chanteurs de la Schola romaine avaient enseignés dans les divers pays.

Au premier degré du cycle, un enseignement élémentaire apprend aux jeunes lecteurs à bien lire, marquer l'accent, et chanter les leçons liturgiques. Dans l'enseignement des mélodies, on apprend celles-ci par cœur. Un instrument vient en aide au maître, le monocorde, dont les sons principaux sont désignés par les lettres de l'alphabet. Pour la théorie, on enseignait à celui qui voulait faire des études complètes les correspondances et les divergences des échelles tonales, la valeur mathématique des intervalles dans les trois genres, et il devait apprendre à distinguer dans la mélodie, les « pieds » et le « nombre » qui s'en partageaient le rythme. La durée complète des études, tant théoriques que pratiques, pour faire un bon chantre, était de neuf ans, temps jugé nécessaire pour apprendre par cœur les mélodies. Le soliste n'avait donc pas besoin pour l'exécution d'une notation complète, mais seulement d'un aide-mémoire, une sorte de tachygraphie : les neumes.

Lors que la Schola doit aller chanter à une basilique stationnale, les enfants, tête rasée et revêtus de la grande chasuble, marchent sur deux rangs, les paraphonistes sous-diacres en dehors, vêtus de même. Les autres chanteurs partent sans doute sous la conduite du primicier et de l'abbé. Dans l'église, les chanteurs gardent au chœur, entre l'autel et le jubé, le même ordre : sur deux rangs, encadrés des chefs de Chant. C'est à ce moment, tandis que le pape, à la sacristie, revêt les ornements, que le sous-diacre régionnaire s'avance à la porte menant au chœur et appelant : Schola ; on répond : Présent. — Qui psalmodie ? — Un tel et un tel. Alors, revenant vers le pape, le sous-diacre, après s'être incliné, lui dit : « Les serviteurs de mon seigneur, un tel, sous-diacre régionnaire, lira l'épître, et un tel, de la schola, chantera. » Il n'est plus permis ensuite de changer l'ordre du lecteur ou du chantre ; si le fait se produisait, l'archiparaphoniste était privé de la communion.

Le quartus scholae, cependant, attend à la porte de la sacristie le moment de l'entrée du célébrant ; quand le pape est prêt à officier, il commande aux acolytes, placés près de la porte d'allumer leurs flambeaux, et retourne au chœur, saluant le primicier, il lui dit : « Maître, ordonnez. » Le primicier entonne alors...

Le nombre des pensionnaires de la schola était moins considérable que nous n'oserions le supposer. Ce nombre ne dut jamais dépasser une vingtaine ou une trentaine. Une inscription nous fait connaître qu'à Sainte-Sophie de Constantinople au temps de ses plus éblouissantes splendeurs, sous Justinien, les chantres étaient au nombre de vingt-neuf.

Léon II (682-683) cantilena ac psalmodia praecipuus, et in carum sensibus subtilissima exercitatione limaius '. Nouvel élève de la schola, Benoit II (684-685), se in cantilena a puerili aetate el in presbyterii, dignitatis crhibiiil ^i Serge (687-701) natione Syrus, hic Romam veniens sub sanctae memoriae Adeodato pontifice (672-676) inter clerum Romanum Ecclesiae connumeralus est ; et quia studiosus erat et capax in officia cantilena-, priori (= primicerio) cantorum pro doetrina est Iradilus '. Grégoire II (715-731), Etienne II (752-757). Paul I« (757-767), Léon III (795-816) Outre la reconstruction de l'ancien « orphelinat » et les dons faits à la chapelle Saint-Étienne, Serge II commença la restauration de 5o ;i Marlino ai Monti où avait été élevé celui qui allait lui succéder, Léon IV (847-855) : a parentibus ob studia litterarum... sponte concessus et qui achèverait cette restauration en faisant tracer sur l'abside cette inscription :


COENOBIVMQVE SACRVM STATVIT MONACOS-

Ces noms étaient le « tableau d'honneur de la schola, nul doute que les petits chantres ne les entendissent proclamer souvent et plus d'un aura dû rêver au présage d'un début identique et des chances promises. Mais il y avait place, parmi les dignitaires, pour des illustrations plus techniques quoi que encore très honorables. Les écrits du vii » et du viii« siècle nous ont conservé les noms des abbés de Saint-Pierre. Catalenus, Maurianus et Virbonus ' ; Bède rapporte qu'en 680, l'abbé Jean, archicantor de Saint-Pierre de Rome fut envoyé par le pape Agathon en Angleterre où il enseigna Vordo et la cantilena aux chantres qu'on lui adressa' ». Sous Etienne II et Paul I« ', le primicerius de la Schola avait nom Georges ; le secundicrius Siméon vint à Rouen donner des leçons de chant et retourna à Rome succéder à Georges. Enfin, on nomme encore Théodore el Benoit, comme deux chantres envoyés à Charlemagne par le pape Hadrien vers la fin du viii'' siècle.

Loin de Rome, les chantres de la schola avaient formé des élèves en Angleterre ; les chroniques mentionnent avec éloge un maître de chant nommé Jacques, d'abord diacre et primicier à Cantorbéry, depuis évêque d'York (633) ; puis ce sont Eddi, l'anglo-saxon Eonan, Gutta futur évêque de Rochester, Acca d'York, Maban de Cantorbéry. En Gaule nous ne trouvons guère de noms bien certains à transcrire, les écoles de chant établies à Metz sous Chrodegang, à Rouen sous Rémi étaient arrivées à d'excellents résultats. A Aix-la-Chapelle, dans la Schola palatina, les règles avaient peut-être été tracées par Alcuin familier avec le chant depuis son enfance et sa jeunesse passées au monastère d'York. Sulpice est mentionné comme un des maîtres distingués de l'école palatine qui approche de près la chapelle papale. Quant à Petrus et à Romanus, prétendus fondateurs des écoles de Metz et de Saint-Gall. il n'y a plus lieu de s'occuper d'eux '.

Nous avons eu occasion de mentionner, dans l'étude du chant la présence de musiciens byzantins à la Cour du roi Pépin en 757 et l'audition de chantres byzantins par Charlemagne qui fut vivement touché par leur art. Constantinople était très bien organisée à ce point de vue. Quelques années avant les réformes grégoriennes à Rome, l'empereur Justinien avait porté son attention sur la musique et les exécutants. Plusieurs Novelles règlent leur situation, fixent le nombre des étudiants de la schola, prescrivent leur séparation d'avec les chantres. Diverses dispositions interdisent aux chantres et aux lecteurs l'entrée des théâtres, règlent leur capacité juridique en matière de donations et testaments -.

H. Leclercq.


CHAPE. La chape, vêtement liturgique, est avant tout un vêtement d'usage, ce qui explique que les noms divers qu'on lui a donnés et l'emploi général qu'on en a fait. De nos jours, la chape n'occupe plus qu'un rang amoindri dans le vestiaire sacerdotal et le Père Cahier fait remarquer avec raison que l'habitude prise d'en revêtir des chantres gagés, enlève à la chape en considération tout ce qu'elle lui attache de ridicule. La chape est essentiellement aujourd'hui un grand manteau demi-circulaire, nous allons voir que, malgré son ampleur, ce n'est guère que la moitié d'une chape. Le vieux nom de pluvial qu'on lui donnait jadis explique bien sa destination : Vestis pluvialis, quae cappa vocatur, le pluvial servait à garantir celui qui en était pourvu contre la pluie, c'était donc un très prosaïque « pardessus ».

Pour se garantir de la pluie, les anciens n'avaient rien imaginé de mieux que d'envelopper tout le corps et la tête séparément dans un pluvial et dans un capuchon. Le pluvial se rencontre dans les monuments figurés de la Grèce et de Rome, on lui donne alors le nom de πήλιον, manteau à capuchon, cape de voyage (παῖς), ήγιον, οβωλίων). Mercure, en sa qualité de messager, est quelquefois représenté vêtu de la pénule ; une statuette de ce type est conservée au musée de Florence (ill. 2473)^. Plus curieuse peut-être est une figurine conservée dans la collection Egremont à Petworth et qui représente un jeune Camille — nom donné aux acolytes — portant un cochon de lait dans une cérémonie liturgique païenne (ill. 2476'). Dans les catacombes nous retrouvons la cape ronde, sans autre ouverture que celle nécessaire pour introduire la tête et sans capuchon. C'est d'abord sur une fresque, malheureusement réduite à un simple fragment sur la voûte de la première partie du cubicule double du cimetière de Lucine. La décoration complète comportait certainement quatre ou au moins deux personnages ainsi vêtus d'une ample pénula. On ne saurait souhaiter une illustration plus nette du type de vêtement que nous allons étudier ; celui qui le porte a fendu les côtés afin de donner passage aux bras, ou du moins un côté pour l'usage du bras droit. Cette fresque appartient à la première moitié du ii » siècle^ (ill. 2477). Une autre fresque, au cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin, ne remontant qu'à la deuxième moitié du iii« siècle, nous offre un autre type de personnage vêtu de la pénula. nous lisons même son nom HAIO(C) « (ill. 2478). Les Romains n'avaient pas eu à recourir aux Grecs pour connaître la chape, puis que nous la voyons représentée sur un cippe funéraire étrusque du iv » siècle avant notre ère ', et toujours avec la même destination que nous voyons ainsi mentionnée par Lampride : id getulis testamento semper itinerarium aul pluviale fuit '. Saint Paul en faisait usage, lui qui parcourait tant de routes, et il lui arrivait même de l'oublier au départ ; aussi écrit-il à Timothée son fidèle disciple pour l'avertir que sa « cape » est restée à Troade, chez Carpus, il demande qu'on la lui rapporte avec quelques livres : Τὴν χλαῖναν... τι λιπον... παρὰ Κάρπ... πένεγκε... σν τοῖς βιβλίοις ; •. C'est en effet le vêtement qu'un artiste des catacombes donne aux Hébreux lorsqu'ils vont recueillir la pluie de la manne.

Il ne nous est parvenu, cela va sans dire, aucun de ces vêtements, ni entier, ni en lambeaux. mais nous pouvons présumer d'après sa destination et son ampleur qu'il était confectionné avec une étoffe de tissu serré et épais, de façon à le rendre à peu près imperméable. Grecs et Romains en faisaient usage, moins toutefois que les Gaulois dont le climat plus rude avec les intempéries fréquentes et prolongées reclamait sur les épaules d'un fantassin de douzième cohorte urbaine vers le même temps. Dans la catacombe de Calliste, un des personnages représentés sur la fresque des « cinq saints », un peu avant l'an 300, Nemesius, porte la cape identique à celle du fantassin *, c'est d'ailleurs celle qu'ont adoptée les gens du peuple qui assistent à l'allocutio et à la liberalitas Augusti représentés sur les bas-reliefs de l'arc de Constantin. La fente à peine indiquée sur la statuette de Mercure s'allonge de plus en plus et monte jusqu'à la poitrine comme on le voit sur les bas-reliefs de la colonne Trajane et divers autres monuments. Dans l'Édit de Maximum promulgué par Dioclétien, le prix de la cape est porté entre 4 000 et 5 000 deniers, par conséquent entre 90 et 100 francs environ ; le saium gaulois pouvait aller jusqu'à 8000 deniers.

La chape continuait à se modifier. On la taillait : à la façon d'une lacerna. — Fresque au cimetière de Lucine. D'après Wilpert, Die Malereien der Katakomben Roms, pl. 24, n. 1. Elle avait un vêtement protecteur ; mais les Gaulois lui imposent le nom de cuculla. réservant le terme cappa pour un manteau de forme plus ample et plus longue que la cappa des Romains et assez peu différent du birrus '. Afin de mieux embarrasser les archéologues de l'avenir, il était arrivé ceci : la chape romaine était devenue la cuculla gauloise et la chape gauloise était exactement la cucilla romaine.

La chape différait peu de la lacerna ; d'ailleurs tous ces vêtements ne se distinguaient entre eux que par la longueur et l'ampleur ; l'initiative personnelle, l'usage local pouvaient modifier ce vêtement et ne s'en privaient pas à coup sûr, mais les éléments demeuraient à peu près variables : une sorte de cloche surmontée d'un capuchon. Gens de qualité, gens du peuple, journaliers, voyageurs, tous recouraient à la chape qu'ils accommodaient, retaillaient, fendaient à leur gré. La chape des esclaves et des ouvriers était, cela se comprend sans peine, beaucoup plus courte et moins étoffée, ressemblant assez à ce que nous nommons « pèlerine », un mot qui rappelle les longs voyages et l'accoutrement de ceux qui les entreprenaient. Les monuments profanes nous montrent cette cape retaillée sur les épaules d'un soldat de la cavalerie au temps de Septime-Sévère, et plus longue et plus sur les côtés au point de changer sa forme circulaire pour lui donner la forme elliptique, cela dégageait les bras et facilitait les gestes, ainsi accommodée, la chape, ornée du clavus, se rapproche de ce que sera plus tard la chasuble liturgique '. Penihi... quasi lacerna descenditibus clavis, écrit saint Eucher de Lyon, vers 450°. Enfin, à force de retailler, la pénula aboutit à peu près à la forme du scapulaire bénédictin, qui, à l'origine, faisait l'usage de chape. C'est un véritable scapulaire, muni de son capuchon, que porte l'évêque donnant le voile dans la fresque du cimetière de Priscille '. Au iv« siècle, les seuls monuments chrétiens nous mettent au courant d'une nouvelle évolution de la chape. La face antérieure est coupée en demi-cercle ou à peu près à hauteur des genoux, la face postérieure tombe plus bas, jusqu'aux mollets '. Nous voici loin de la chape primitive. Ici une bifurcation se produit, la pénula donne naissance à la chasuble (voir ce mot), mais la chape procédera légitimement du vêtement dont nous venons de décrire les altérations progressives ; c'est de la chape seule que nous allons continuer à nous occuper.

Ce n'est qu'au ix » siècle, dit-on, que la chape devint vêtement liturgique. Personne ne s'était avisé de combiner un modèle inconnu, on s'était simplement servi de ce qu'on avait sous la main. À quelle époque avait-on fait usage de la chape dans les réunions, principalement dans les processions liturgiques ? Probablement depuis l'époque où il tomba de la pluie pendant ces processions. À l'origine, le vêtement liturgique n'offrait rien qui le distinguât des vêtements laïques, rien ne s'opposait donc à ce qu'on fit usage de la chape lors que le besoin s'en faisait sentir. Quant aux insignes, aux ornements, il n'en était pas question alors. Hommes et femmes, par conséquent, clercs et nonnes, portaient la chape '. Un fond de coupe doré trouvé dans les catacombes nous montre D'après Wilpert, Die Malereien der Katakomben Roms, pl. 43, n. 2. une chrétienne nommée ANNE se promenant, vêtue de la chape dans le jardin du paradis (ill. 2479) « .

La statuette du Mercure de Florence nous montre une tendance à échancrer la chape par le bas sur la partie antérieure, afin sans doute de donner plus de jeu aux bras. La statuette du Camille indique deux autres licen ces prises avec le type primitif, ce sont les entailles destinées à laisser passer les bras. Le vêtement représente à peu près ceci (lig. 2480) et fait déjà pressentir les modifications qu'il subira.

La chape, qui, à l'origine, n'avait qu'un usage d'utilité, devint, dès les premiers temps du moyen âge, un insigne d'honneur. Les empereurs revêtaient la chape dans certaines solennités ; il en était de même pour les prélats. Guibert de Nogent rapporte qu'il y avait dans la seconde armée des Croisés, qui fut battue aux frontières de l'Arménie, en 1099, » un certain archevêque de Milan, qui avait emporté avec lui une chape du bienheureux Ambroise, toute blanche et resplendissante, et tellement ornée de dorures et de pierreries d'une grande valeur, qu'en aucun lieu de la terre on n'eût pu en trouver de semblable. Les Turcs s'en emparèrent et l'emportèrent, et Dieu punit ainsi la folie de ce prélat étourdi, qui avait porté dans le pays des barbares un objet aussi sacré. » Ce que peut valoir historiquement cette indication relative à une chape de saint Ambroise, nous l'ignorons ; nous ne sommes pas beaucoup plus avancés en ce qui regarde la chape de saint Martin. Sous les rois des deux premières races, la relique de ce nom fut considérée comme le palladium de la Gaule franque. À chaque expédition on emportait ce vêtement célèbre : « Jam sccum ob sui tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad bella portabani, » écrit le moine de Saint-Gall. Voir Chape de saint Martin. En temps de paix, la fameuse chape avait une autre destination ; conservée dans l'oratoire de la villa royale, on prêtait sur elle les serments solennels. Nous retrouvons la trace de cet usage dans les anciens recueils de formules, dans un diplôme authentique du roi Thierry III, du 30 juin 679, et dans un autre de Childebert III, de l'an 710 : « In oratorio nostro, super capellum sancti Martini, ibi reliqua sacramenta percurribantur, hoc debet conjurare ». En quoi consistait cette cérémonie, nous l'ignorons.

La chape de Chinon, dans l'église Saint-Étienne. Ce qu'on nomme assez improprement la chape de saint Mesme est une étoffe de soie présentant la forme d'un parallélogramme, façonnée dans la suite des temps en forme de chape.

Nous discuterons cette question en son lieu. Puis que nous énumérons des chapes historiques, assez inutilement d'ailleurs pour les renseignements positifs que nous en tirons, nous ne pouvons omettre de parler de la chape de saint Mesme, conservée à Chinon.

La chape, afin de la faire servir à relever l'éclat des cérémonies du culte, a été modifiée. À cet effet, on coupa les angles inférieurs, et l'on fit usage des deux morceaux que cette mutilation rendait disponibles pour donner plus d'ampleur au vêtement. Si on s'en rapporte aux érudits locaux, l'identification de la chape ne fait aucun doute, grâce à une « tradition orale et constante. » « Cet objet a été de tout temps considéré comme une relique du saint ; les chanoines de Saint-Mesme la conservaient dans le trésor de leur collégiale, bâtie sur le tombeau de leur patron, et chaque année ils l'exposaient le jour de sa fête. Le peuple ne l'a pas perdue de vue pendant la révolution ».

Nous voici donc enfin en présence d'une chape du IVe. « Développée par terre, dit M. V. Godard-Faultrier, la chape a la forme d'un demi-cercle dont le rayon est d'environ 1 m 30. Sept bandes horizontales, mais sans coutures, ornent ce vêtement fond de soie bleue fait au métier. Ces bandes larges de 20 à 22 centimètres représentent les mêmes figures, mais de couleurs variées. Ce sont toujours des animaux affrontés deux à deux, chaque groupe séparé par un bâton orné d'une espèce de fleur-de-lys capricieuse et nullement héraldique ; les dites chimères à tête de lion et à corps de girafe sont enchaînées à je ne sais quel pendentif d'où semblent sortir deux oiseaux ; de petits dessins ovales très nombreux ornent la fourrure des chimères, sous le ventre desquelles paraît un petit quadrupède qui a tout l'air d'un lièvre. Les dessins des bandes représentent comme suit : 1° Chimères à fourrure blanche, ornée d'ocellus rouges légèrement irisés de bleu, chaînes et oiseaux bleus et rouges, lièvre rouge ; 2° Mêmes dessins, mais verts et jaunes, et ainsi de suite en alternant. Le capuce de même étoffe est triangulaire, n'ayant pas plus de 23 centimètres de côté. Cette chape est doublée de soie jaune. »

Voilà où en était, en 1848, l'étude de la chape de Chinon. Charles Lenormant ayant vu l'étoffe n'hésita pas à la faire remonter à une fabrication sassanide et il en rapprochait un tissu conservé au Mans ; en même temps il reconnaissait le hom, plante d'Asie, entre deux guépards, sorte de panthère facile à apprivoiser, enchaînés par le cou à un pyrée ou autel du feu. Il admettait que l'étoffe remontât vers le milieu du Ve (fig. 2481).

Quelques années plus tard, Ch. Lenormant reprit l'examen des étoffes de Chinon et du Mans. Il admettait la fabrication sassanide, mais depuis on avait fait disparaître une bordure cousue sous laquelle on retrouva le chef du tissu composé d'une inscription en caractères coufiques et en langue arabe. Ceci compromettait l'appartenance à saint Mesme, et Ch. Lenormant reconnaissait qu'il était « désormais impossible de rapporter à saint Mesme, qui vivait au commencement du Ve, une étoffe nécessairement postérieure à l'hégire et même à la conquête de la Perse par les Arabes », laquelle eut lieu l'an 652 de notre ère. Enfin, l'Académie ayant nommé une commission pour discuter le monument, le rapporteur M. Reinaud répéta ce qu'on vient de lire et établit les points suivants.

En ce qui concerne le travail de l'étoffe, c'est ce qu'en termes de tissage on nomme lancé croisé ; ici, les figures sont doublées en sens inverse par le retour, c'est-à-dire par le renversement du carton emidoyé dans ce mode de tissage. L'inscription n'est malheureusement pas dans les conditions nécessaires pour nous apprendre ce que nous aurions le plus d'intérêt à savoir. Placée à l'extrémité du tissu, les caractères n'offrent rien que d'ordinaire. On n'y lit ni un nom propre, ni un titre, ni une épithète caractéristique, mais seulement une formule banale qui peut convenir à tout le monde : « Bonheur à son possesseur. » Ce sont des souhaits pour la personne qui devait faire l'acquisition du tissu. La formule est répétée un grand nombre de fois, sans points diacritiques et avec, probablement, une faute. Au fond, on saisit le sens général des paroles. Ce qui est plus à regretter, c'est l'incertitude sur le lieu et l'époque de fabrication. « Nous nous bornerons à dire que, d'après son caractère général, ce tissu paraît remonter au XIe de notre ère ».

Jusqu'ici les chapes historiques ne nous ont apporté aucun renseignement positif sur leur nature et leur forme ; il reste un dernier monument à consulter ; la chape de Charlemagne, conservée dans le trésor de la cathédrale de Metz.

Ce vêtement doit son attribution à Charlemagne à l'usage qu'on fit de lui pour le sacre de plusieurs empereurs. Sa forme n'a jamais dû varier de ce qu'elle est aujourd'hui. La chape présente un demi-cercle de 1 m 25 de rayon, en soie rouge épaisse, où sont brodés au passé, en or et couleur, deux petits aigles superposés au milieu et deux grands de côté. Ces aigles ont leurs ailes accusées par des fils en soie blanche, rouge, noire, verte et bleue ; ils sont nimbés et ornés de colliers. Les ailes des grands aigles portent chacune deux médaillons, celles des petits un seul ; on y voit figurés lions, griffons, faucons, etc. Des serpents mordent les pattes des aigles. Sur le fond sont brodés des croissants et des arabesques d'or. Ch. Lenormant, qui avait une explication pour tout, ne doutait pas que cette étoffe eût été fabriquée pour l'empereur d'Occident, sur l'ordre de son allié le khalife Haroun-al-Raschid, lequel aurait pris soin de prévenir le tisseur qu'un motif comportant des aigles conviendrait bien à la destination de l'étoffe. Ce prestige de l'aigle romaine sur des orientaux se justifiait par la proue sculptée de la galère du sultan Abdul Medjîh, etc., etc. La chape de Charlemagne n'a rien à voir avec ces raisonnements superfins ; c'est un tissu du XIIe, postérieur de quatre siècles à l'époque du grand empereur ; il ne peut y avoir sur ce point de témoignage ni hésitation, ni discussion. L'attribution à Charlemagne est entièrement dépourvue de fondement.

Après cette investigation sans résultat, force nous est de revenir aux textes.

Avec Grégoire de Tours, le mot cappa entre dans le vocabulaire ecclésiastique. Voici ce que nous lisons : « ...quia novimus Priscum episcopum Lemovicum sancto Niceto episcopo Lugdunensi semper fuisse adversum, diacono cuidam huius casulam tribuit. Cappa autem hujus indumenti illa dilatata erat, algue consula, ut soient in illis candidis fieri quae per Paschalia festa sacerdotum imponuntur ; ibat que diaconus cum hoc vestimento discurrens, ac parvipendens de cuius fimbriis remansisset, hoc habens in lectillo, hoc utens in foro, de cuius fimbriis, si credulitas certa fuisset, reddi potuisset salus infirmis. Cui ait quidam : O diacone, si scires virtutem Dei et quis fuit cujus vestimento uteris, cautius te cum eo vivere oportebat. Cui ille : Vere, inquit, dico tibi, quia et hac casula tergo utor et de capsa ejus partem prolixiorem decisa tegumen pedum aptabo. Fecit illico miser quod pollicitus est, susceptrurus protinus divini judicii ultionem. Verum ubi deciso cucullo aptatis pedulis pe des operiabat, extemplo arreptus a daemone rail in pavimento ». Il s'agit ici d'une chasuble que l'évêque Prisque donne, pour s'en débarrasser, car elle lui venait de son prédécesseur, à un diacre quelconque. Avec cette casula se trouvait une cappa probablement inséparable, puis que Grégoire s'exprime ainsi : cappa hujus indumenti. Il ne peut s'agir d'une chape. Par ailleurs, le mot pourrait avoir une origine gauloise comme le vêtement qu'il désigne.

Isidore de Séville, nous venons de le voir, en parlant de la cappa, désigne, lui aussi, un couvre-chef. Ainsi les textes ne nous sont pas plus propices que les monuments historiques. On ne doit guère s'attendre à tirer un éclaircissement de l'étymologie, car on sait assez à quelle débauche de fantaisie les anciens auteurs se livraient gravement sous prétexte d'étymologie. Isidore de Séville, le grand chorège en cette science, assure que cappa vient de la lettre grecque K qui figure la forme du capuchon ( ?), à moins que cappa ne vienne de capul, puisque la cappa protégeait et couvrait la tête. Avec Durand de Mende et les autres, on aboutit, en plein symbolisme, au « gâchis double ». Quoi qu'il en soit de ces élucubrations, l'orthographe la plus ancienne du mot paraît être capa et non cappa ; capuchon, le tracé de la chape actuelle étendue (fig. 2483).

La chape, une fois fendue, pourvue d'une agrafe ou fermail fixé à hauteur de la gorge, fait déjà pressentir, avec quelques retailles, le type moderne. Cependant, nous avons là un modèle de chape tout à fait ancien. C'est celui que porte, sur un fond de coupe doré, un personnage nommé Callistus (Voir Dictionnaire, t. II, fig. 1722) et un autre nommé Marcellinus*. Si ces deux médaillons représentent des papes, c'est là, pour la chape à fermail, une assez belle attestation. Le Christ, les apôtres portent également ce vêtement. Les mosaïques et les miniatures nous apportent un contingent plus sérieux. Un fait digne de remarque, c'est le parti pris des artistes de revêtir les prêtres de l'Ancien Testament de la chape. Est-ce une simple fantaisie ? Nous ne le croyons pas. Une convention ? C'est fort douteux. Pour notre part, nous sommes très disposés à voir dans cet usage le désir de désigner ces prêtres fameux et le plus illustre de tous, Melchisédech, personnification du sacerdoce, par un insigne liturgique sur la signification duquel les fidèles, assidus aux cérémonies du culte chrétien, ne pouvaient hésiter un instant. Tandis que dans les fresques des catacombes, sur les sarcophages et sur les mosaïques, Abraham est représenté sacrifiant son fils dans un costume à la romaine, Melchisédech sacrifiant le pain et le vin est vêtu de la chape. Dans les mosaïques de la nef de Sainte-Marie-Majeure, il porte une tunique courte et un ample manteau violet agrafé sur la poitrine : dans la mosaïque de l'arc triomphal, les prêtres du temple ont un manteau du même genre. C'est à Ravenne surtout que ce vêtement est représenté avec le plus de soin et d'exactitude. A Saint-Vital, le prêtre-roi porte un grand manteau violet, bordé, jeté sur une tunique blanche, avec ceinture verte, et en avant orfroi vertical violet. A Saint-Apollinaire-in-Classe, c'est la même chape fermée par une riche agrafe. Dans le manuscrit de la Genèse de Vienne, Melchisédech en tunique cienne pœnula n'avait pas été condamnée. La mosaïque de l'abside de Saint-Vital à Ravenne nous fait voir l'évêque Ecclesius offrant au Christ l'église bâtie par ses soins et commencée en 526. Il présente la maquette sur un pan de son vêtement qui est une chape du modèle primitif, sans couture, sans échancrures pour les bras, tombant presque jusqu'aux pieds, sans broderies, ni fermait, ni capuchon. Par-dessus le pluvial, l'évêque porte le pallium. Cette belle figure est comme une dernière apparition dans les monuments d'un type destiné à une prompte et rapide disparition. Dans la mosaïque de la chapelle de Saint-Venance, à Rome, le pape Jean IV, qui fit le Christ traîné devant Pilate, Mosaïque de Saint-Apollinaire-Nuovo. D'après une photographie blanche, grandes bottes, la tête couverte d'une tiare, porte encore le grand manteau agrafé sur la poitrine. Dans la Bible syriaque de Rabboula, Zacharie porte un manteau bleu ourlé d'or, agrafé à la gorge. Même type dans le Cosmas du Vatican ; ici la chape est de couleur rouge, retenue sur la poitrine par une fibule carrée. A Saint-Apollinaire, dans les métopes, chaque fois qu'un prêtre juif est mis en scène, il porte la chape. Dans la scène qui représente le Christ devant Pilate, nous en avons un excellent spécimen (fig. 2484). C'est donc là, selon nous, une indication fort claire que dès le VIe, la chape était devenue vêtement liturgique, et sous cette forme légèrement altérée reproduisait le type et rendait les mêmes services que le vêtement usuel dont elle dérivait. Le capuchon avait disparu. Il en est de même sur la fresque du cimetière de Pontien, représentant les saints Abdon et Sennen couronnés par le Christ. Toutefois, l'anachorète qui construit l'oratoire est représenté, lui aussi, en chape, mais le vêtement est déjà étriqué ; pour obtenir quelques plis d'étoffe, il faut la tirer toute d'un côté et le corps humain se trouve un peu comme dans un fourreau (fig. 2483, 2486).

Ainsi les monuments figurés nous ont appris ce qui demeurait en question : la transformation de la cappa et son adaptation à l'usage liturgique. C'est un lieu commun de soutenir que la chape n'est entrée dans les vestiaires sacerdotal et épiscopal qu'au IXe ; nous avons montré que simple et nue, vêtement d'usage plus que vêtement de parade, la chape avait dû être contemporaine du christianisme ; bien plus, nous venons de la voir figurée sur les épaules de deux papes du IIe et du IVe, et désormais sans interruption sur une série de monuments qui nous conduisent jusqu'au VIIe. A ce moment, les témoignages commencent à surgir nombreux et explicites. Si, un siècle plus tôt, on a en certaines provinces appliqué le nom de cappa à des vêtements assez dissemblables entre eux et qui ne rappellent que de très loin la capa primitive ; si ce terme, quand nous le rencontrons dans la règle de saint Benoît, fournit matière à interprétation, à partir du VIe, il n'en est plus ainsi. Un fait nous permet de prendre une idée de la confusion qui régnait sur le sens du mot cappa ; c'est la préoccupation dont témoignent plusieurs conciles pour en déterminer désormais la forme. Dès l'époque carolingienne, le résultat est acquis et la chape a repris désormais le sens de manteau long et ample ; dans le Liber pontificalis d'Agnellus de Ravenne (vers 830-840), l'auteur préfère pluvialis pour désigner la cappa et le mot. — L'évêque Ecclesius. Mosaïque à Saint-Vital de Ravenne. Seul vaut une description. Désormais, la cappa se montre dans les inventaires liturgiques, ce qui ne prouve aucunement qu'elle fasse son entrée à cette date seulement dans le vestiaire, car les inventaires antérieurs au IXe sont des plus rares et très fragmentaires. L'inventaire de Saint-Riquier (fin du VIIIe), la charte de fondation d'Obona font mention de chapes. A Saint-Riquier, on possédait une chape couleur marron ornée d'or et une chape de soie : cappam castaneam auro paratam unam et sericam unam ; à Obona, une chape de soie : unam cappam sericam ; à Fontenelle, d'après la Vita S. Ansegisi, deux chapes romaines en taffetas rouge à franges : cappas romanas duas, unam videlicet ex rubeo cendalo et fimbriis viridibus in circuitu ornatum, alteram de cane politico quem vulgus beuvrum nuncupat, similiter fimbriis sui coloris decoratam in orbe. Bientôt le nombre des chapes augmente rapidement. A Saint-Bavon de Gand, en 851, on en possède vingt-quatre ; à Saint-Trond, en 870, trente-trois. Au-delà du IXe, nous n'avons plus à suivre l'histoire de la chape. Les monuments nous ont montré l'emploi de la chape liturgique dès le VIe, dans les mosaïques de Ravenne. Dès ce temps, la chape n'avait pas cessé d'être un vêtement usuel, néanmoins elle tendait à devenir un vêtement de cérémonie ; chez les moines, un vêtement de chœur. Quand l'inventaire de Saint-Riquier mentionne deux cents chapes conservées à la sacristie, nous pouvons induire que des chapes conservées à la sacristie n'ont qu'un usage restreint et exclusivement consacré aux fonctions liturgiques. Une semblable coutume ne convenait d'ailleurs qu'aux monastères riches ; d'autres, moins abondamment pourvus, ne pouvant fournir une chape à tous leurs moines, se contentèrent d'en pourvoir les chantres et autres officiers du chœur. Bientôt les clercs adoptaient ce vêtement pour lequel commençait une série de déformations qui le rendaient finalement presque méconnaissable. Vers la fin du Moyen Âge, les chapes deviennent ce qu'elles sont encore aujourd'hui, de véritables guérites, tant elles sont roides et couvertes de grosses broderies ; les patients contraints de porter ce vêtement ne sauraient remuer les bras et ressemblent à créatures étrangières. Quant au capuchon, il est remplacé par une sorte de petit tablier frangé carré avec angles arrondis, qui figurent des élytres mal développées. H. Leclercq et E. Mombert.


CHAPE DE SAINT MARTIN. L'épisode de saint Martin partageant son manteau pour en vêtir un pauvre est aussi célèbre que les miracles du Christ. L'extraordinaire popularité de saint Martin pendant tout le Moyen Âge, l'illustration de son pèlerinage, la diffusion de son culte, le prix attaché à ses reliques ont concouru à donner au vêtement ainsi partagé une célébrité universelle. Sa destinée historique nous impose d'en rechercher le type exact et c'est par ce détour qu'une relique insigne se trouve appartenir à l'archéologie.

Probablement pendant l'hiver rigoureux de 333, Martin, bon gré mal gré, se trouvait incorporé dans la milice : Ipse armalam militiam in lullo lectivo sccculo inler scrivulares alas sub rcyc Conslanlio (var. Conslantino), dcindc sub Juliano Ctesare militaril ', après avoir passé par les ulic scholares, une institution qui offre des points de ressemblance avec nos prytanées militaires. Incorporé, quand il eut atteint l'âge requis, à l'effectif d'une légion, il dut, en sa qualité de fils de vétéran et conformément à un décret rendu par Constantin, en 326, servir avec titre de circuilor ou circitor, dont le rang et les attributions équivalaient à ceux de caporal ou de brigadier. La question se pose, en effet, de savoir si Martin servait dans l'infanterie ou dans la cavalerie ? On l'ignore absolument et le fait n'a aucune importance, car fantassins et cavaliers étaient sans aucun doute équipés différemment, mais les uns et les autres avaient la chlamyde qui n'était, sous ce nom à la grecque, qu'un pallium, un manteau, comme disent les hommes de troupe. En qualité de circitor, Martin avait à faire — non des factions, ceci était réservé aux simples légionnaires — mais des rondes ; c'était le « service des places » déjà, et dans ses moindres tracasseries. Étant en garnison à Amiens, voici ce qui lui arriva : Quodam itaque tempore, cum nihil præter arma et simplicem militiæ vstem haberet, media hieme, quæ solito asperior inhorruit, adeo ut plerosque vis algoris constringeret, obiit in porta Ambianensium civitatis pauperem nudum : qui cum præterentes misereri orarent orationes, omnibus misereri præter ilium, reservari. Quid ille ageret ? nihil præter clamidem, ipse indutus erat, habebat : jam enim reliqua in opus simile consumpserat. Arrepto itaque ferro, quo accinctus erat, mediam dividit partem ei pauperi tribuit, reliqua rursus induitur. Inter ea de circumstantibus ridere nonnulli, quia deformis esse truncalus habitu videretur : multi tamen, quibus erat mens sanior, altius gemere, quod nihil simile fecissent, cum uti que plus habentes vestire pauperem sine sua nuditate potuissent. Nocte igiitur insecta, cum se sopori dedisset, vidit Christum chlamyde, qua pauperem texerat, parte vestitum. Intucri diligentissime Dominum vestemque, quam dederat, jubetur agnoscere. Mox ad angelorum circumstadiam multitudinem audit semiclaro voce dicentem : Martinus adhuc cathecumenus hac me veste confeclit.

Tel est cet épisode dont le caractère historique parait au-dessus de tout soupçon. Le récit de Sulpice-Sévère inspira poètes, peintres et sculpteurs ; malgré était déjà parti en aumônes ; jam enim reliqua in opus simile consumpserat. Le reste, reliqua, qu'est-ce donc ? Le Croy de la Marche dit : ce sont les vêtements de dessous. Allons donc ! Il faut n'avoir jamais eu l'honneur de porter l'uniforme pour imaginer qu'au cours d'une ronde on se déshabille, on distribue chemise, vestes ou caleçons, on se rhabille et on continue sa marche. Ainsi, tout cet incident est bien facile à rétablir. Le texte, d'ailleurs, impose cette explication — et la vie réelle aussi, ce qui est bien ainsi. Alors à l'autel et un lait merveilleux se produit, l'apparition inlassable, fécondité, ils ne parvinrent pas à dénaturer trop le gracieux récit primitif. Tous célèbrent cette charité plus qu'évangélique, car l'évangile nous dit de donner un vêtement sur deux et ne va pas jusqu'à prescrire de partager notre unique habit.

O felix virtus, limina mira vincens Omnia, et excedens Domini præcepta jubentis ! Ille etenim modico contentos nos jubet esse, nec servare duas vestes ; tu dividis unam.

Le peuple s'empare de ce souvenir et l'histoire de saint Martin, c'est-à-dire l'histoire du manteau partagé, sera un des premiers récits qui captivent l'admiration des enfants. Jusqu'à nos jours, des usages se sont conservés, des proverbes se sont transmis, une saison tardive a gardé le nom d'« été de la Saint-Martin », des épées de bois sur lesquelles sont enfilés de petits pains mollets sont les « épées de saint Martin ».

Par-dessus tout, le manteau devint et resta fameux. Ce vêtement était la chlamyde d'uniforme, en étoffe de laine blanche, s'attachant sur l'épaule droite par une fibule et relevée sur le bras gauche. Quand et comment une moitié de cette chlamyde fut-elle recueillie, en quelles circonstances et sous quelles garanties fut-elle identifiée avec la chlamyde d'uniforme ? Il va sans dire que ces points restent complètement obscurs en l'absence de textes formels.

Tous les textes apportés et tirés d'anciens auteurs sont parfaitement vagues. L'incontestable se réduit à ceci : à Amiens, Martin donne une partie de son vêtement, dont la forme et la couleur ont quelque ressemblance avec le burnous ; à Tours, Martin donne à un pauvre son vêtement et le remplace sur l'heure par une bigerrica veslis brevis algue hispida. En dehors de ces indications, tout ce que peuvent dire Ennodius, Paulin de Périgueux, Fortunat et bien d'autres ne compte pas ; braves rimailleurs qui s'exténuent à la poursuite du mot dont les pieds ne rendront pas boiteuses leurs poésies. Voici quelques exemples de leurs trouvailles.

Paulin de Périgueux :

Sola superfecterat corpus tectura beatum

Ut semper duplicata chlamys, quæ frigus et imbrem

Ventorum et rabiem geminato arceret amictu,

et même saint Martin donne le bon côté et garde pour lui la portion usée. Un peu plus loin, il ne s'agit plus de chlamyde mais simplement d'amictus et de veslis.

Vel cum divisæ remaneret portio veslis.

Venance Fortunat n'a pas plus de prétentions que Paulin à l'exactitude historique, il suit Sulpice-Sévère et s'en tient à la chlamyde blanche :

Occurrenti igitur portæ Ambianensis egeno.

Qui sibi restiterat, chlamidis partilur amictum Martini, quæ chlamys texilu velamine Christi alba chlamys plus est quam purpura regis,

mais pour le récit de la charité de Tours, il est question tour à tour pour désigner le vêtement de tegmen ubolli, legimen vile, vestes, veslis, hirsula bigerrica palla, amiclus.

A quelle époque la cappa S. Marlini entra-t-elle dans le trésor des reliques royales ? D'assez bonne heure sans doute, peut-être dès le début du VIIe. Ici encore, aucune précision trop exacte ne semble possible. Les rois mérovingiens aimaient à se faire accompagner de reliques protectrices dans leurs déplacements fréquents et souvent périlleux. Il n'est pas douteux que sous Thierry III, dès l'année 679 et peut-être plus tôt, vers 650-660, la cappa faisait partie du trésor royal des reliques. Nous voyons qu'on prêtait serment sur elle : Fuit judicalum, ut... sua mano seplima, in oratorio nostro capella domni Martini, ubi reliqua sacramentla percurribant hoc debent confurare. Autre placitum : In oratorio sua super cappella Sci Marclini... Iwc deberent coniurare ; Formule : Fuit judicalum, ut... sua manu seplima, l'une in palatio nostro, super capella domni Marlini, ubi reliqua sacramentla percurrunt, debent confurare, et encore : Super altario saneti illius, in illa capella quœ est in curie fisci, ubi reliqua sacramenta solula sunt, furati dixcrunt. Nous retrouvons mention de ce serment sur la chape de saint Martin dans la Vita Bertharii et Éinhard nous apprend que Tassillon prêta serment de fidélité à Charlemagne sur le corps même de saint Martin.

Le diplôme de Thierry III étant de l'année 679 et nous montrant l'usage du serment sur la chape comme un usage établi et incontesté, on en peut induire que cet usage était déjà ancien. Cependant, on ne saurait, croyons-nous, le faire remonter plus haut que le début du VIIe. En effet, au VIe, Grégoire de Tours et Fortunat, si dévots à saint Martin, si intéressés à sa gloire et maniant tous deux la plume avec facilité, s'occupent souvent de leur saint de prédilection et ne nous disent rien de ce supplément d'honneur que lui valait ce serment sur la relique du trésor royal. On peut donc admettre que c'est vers le début du VIIe que cet usage s'introduisit, et il est vraisemblable qu'il suivit de près l'entrée de la relique dans ce trésor. La cappa ou cappella était-elle l'objet d'un culte avant d'appartenir au roi, nous n'en savons rien ; ce culte n'a pas laissé de monuments, tandis que nous savons que le souvenir de la charité d'Amiens avait provoqué l'érection d'un oratoire local. Si donc il y a eu culte pendant le VIe, ce culte aura été restreint et sans comparaison avec la notoriété qui suivit.

Trophée en temps de paix, garantie de la foi jurée, la chape de saint Martin devenait en temps de guerre, nous l'avons dit, le palladium de la monarchie française. Les attestations de Walafrid Strabo et du moine de Saint-Gall, bien que tardives, ne paraissent en contradiction avec aucun fait connu. Walafrid nous apprend que l'illustre relique avait donné son nom à ses gardiens officiels qu'on nommait capellani : Dicti sunt aulcm primitus cappellani a cappa beati Marlini, quam reges Francorum ob adjutorium victorias in praeliis solebant secum habere, quam ferentes et custodientes clericos cappellanos vocari. Le moine de Saint-Gall dit de son côté : Quo nomine (scil. cappella) Francorum reges propter cappam sancti Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad bella portabant, sancta sua appellare solebant.

Pendant le cours du VIIe, alors que s'implantait le mot capella et l'idée qui s'y attachera désormais, une variante des manuscrits nous invite à saisir un flottement et comme une incertitude de la locution en train de se faire. Un diplôme de Childebert III, daté du 14 décembre 710, nous est conservé avec les deux lectures suivantes : ut... in oraliirio suo, scu capin oratorio sino super capella sancti Marcthyni, mepellasan cti Marctlnjni... morale homenishoc debirent conjiirare. La reproduction photographique donnée par MM. Lautr et S. Maran laisse lire : ut... in oralurio suo, sup(cr) lapilla s{an(l)i ]\Iarethyn(i) mcmoraie homcnis hoc debcrenl conju : ai-e. On voit la distinction, d'un côté cappella n'est encore que la relique, de l'autre c'est déjà l'édifice qui la renferme ; cette forme prévaudra vite et définitivement, c'est celle que nous lisons déjà dans le placitum de Thierry et dans le formulaire de Marculfe.

Thierry III Marcui.fe Childebert III (670). (fm vir s.). (710). ut... in oraturio ut... in palatio nout... in oraturio nostro, super capstro, super capelîa suo, super (seu) petta domni Mardonini ^lartini, cappella sancti tini, ubi... percurubi... percurrunt, Marcthyni memoribant, hoc dibirct dcbeat conjurare. rate homcnis hoc conjurare. debirent conjurare.

Le document de 710 réclame un instant d'attention. Nous y voyons que les intendants des biens de l'abbaye de Saint-Denys, agenics peculiaris patroni nostri domni Dionisii, se sont présentés à l'audience royale du palais de Montmacq et ont réclamé la propriété d'un moulin, farinario illo in loco nuncopanle Cadolaico, infra lermcno Verninse, qucm a longo lempore aniecessores sui ad villa ipsius basilecœ Laiiniaco semper possederunl. Les représentants du maire du palais Grimoald soutenaient quod a villa sua Verno fuissil aspeclus. Le conflit paraissant sans issue, Grimoald évoqua l'affaire devant son tribunal : sed postea ipse vir Grimoaldus Majorem domus nostler una cum noslris sedilebus ac causa anie se Jussil advenire ul eam deligencius inquirerel, quod ila el ficil. Sic ab ipso viro Grimoaido luit juclecatum, ut scx homenis de Verno el se.x de Laiiniaco bone ftdeus in oratio suo siip(fr) capella sancti Marcthyni memorate hominis hoc debirent conjurare.

Ce n'est donc pas dans l'oratoire royal mais dans celui du maire du palais qu'était conservée la capella S. Marlini. Cet oratoire est celui de Ver, résidence de Grimoald, à proximité pour douze jurés mandés de Ver et de Lagny-le-Sec. Mais comment un maire du palais se trouve-t-il en possession de la fameuse relique royale ? Le roi s'en était-il dessaisi pour quel que temps ou simplement à l'occasion de ce serment ? On peut le supposer avec vraisemblance. Le maire du palais était le premier personnage du royaume et le roi devait être parfois dans le cas de lui faire quel que politesse ou simplement de se plier à ses fantaisies. Ce qui n'est pas douteux c'est que la relique appartenait au trésor royal ; le placitum de Thierry III et la formule de Marculfe le laissent clairement entendre — surtout la formule qui ne vise pas un cas particulier et unique — lorsqu'ils disent : in orcdorio (palatio) nostro, super capella domni Martini. Grimoald aura pu faire valoir à son maître nominal l'argument suivant : Puisqu'il évoquait à son propre tribunal une cause qui relevait du tribunal du roi, rien de plus légitime que d'entourer le serment des jures des mêmes garanties qu'il eût trouvées s'il eût été prêté dans l'oratoire royal. En cas de semblables déplacements, le personnel attaché au service de la relique et de l'oratoire royal faisait-il accompagner la cappa par quelques capellani, c'est possible et même probable, mais nous n'en savons rien. Voir Chapelain. Nul doute que plusieurs d'entre les chapelains accompagnaient la chape lors que celle-ci était emportée en campagne. Hujus capa, écrit Honorius d'Autun, Francorum regibus ad bella eunlibus pro signo anleferebalur, et ailleurs [cam] reges Francorum in prœliis semper habebant, et eam deferentes capellanos diccbant. Nous citons ces deux textes malgré leur date un peu tardive parce que, malgré l'opinion très gratuite de ceux qui soutiennent que la chape de saint Martin n'était pas un étendard qu'on déployait, mais une relique qu'on conservait dans une châsse, nous serions fort disposé à croire que les rois mérovingiens avaient fait de la chape un véritable drapeau, un drapeau qu'on attachait à sa hampe et qui flottait au vent les jours de bataille. Rien de plus aisé et de plus naturel avec le lambeau de la chlamyde d'Amiens et rien de moins conforme aux usages des Francs que l'idée de cacher aux regards la relique fameuse dont la vertu devait donner la victoire. Pas plus que les légions romaines n'enfermaient le labarum dans un fourgon, pas plus les bandes franques n'ont dû cacher leur drapeau dans une boîte. Les capellani escortaient partout la chape, mais ils devaient céder la place à certains jours à la « garde du drapeau » ; pour s'en convaincre il suffît de se rappeler que les Francs du VIIe étaient, en leur temps, les soldats français.

Et ainsi on s'explique sans trop de peine comment, attaquée, défendue, tiraillée, effrangée, déchirée, percée, ensanglantée, il arriva un jour où, de cette loque deux fois sainte, il ne resta plus rien que des débris. C'est pour quoi, à partir du IXe, la mention de la chape de saint Martin disparait de tous les documents. Sa trace même disparait. Bien plus tard, au XIIe et depuis, on commence à voir des reliques se réclamer du titre de « chape de saint Martin ». A Auxerre on possédait un lambeau ainsi désigné et on en ignorait la provenance. Peut-être ce « manteau de saint Martin » avait-il été apporté dans cette ville par les moines de Tours du IXe, fuyant avec leurs reliques devant les Normands et laissant, en souvenir de l'hospitalité et de la sécurité de leur séjour, un ancien vêtement du grand thaumaturge. Toute identification de cette relique avec la fameuse « chape » serait du domaine de la fantaisie. Pendant ce temps, dans le trésor royal, le temps achevait l'œuvre des hommes et des batailles, consumant le miraculeux lambeau et le réduisant en poussière.

Bibliographie. — C. Bernouilli, Die Heiligen der Merowinger, in-8°, Tübingen, 1900, p. 229. — G. Chevalier, Le tombeau de saint Martin à Tours, étude historique et archéologique, dans Bulletin de la société archéologique de Touraine, 1880, t. V, et in-8°, Tours, 1880, p. 12. — A. Collon, La chape de saint Martin à Bussy, d'après Fossin, critique historique, in-8°, Poitiers, 1898. — J. Corblet, Hagiographie du diocèse d'Amiens, in-12, Amiens, 1871, t. IV, p. 501-515. — Du Cange, Glossarium med. et inf., latinit., Niort, t. II, aux mots : Capa S. Mart., Capella S. Mart., Vexillum S. Mart. — A. Dupuy, Histoire de S. Martin, év. de T., contenant l'histoire de sa vie et celle de son culte, in-8°, Tours, 1865, p. 357. — P. Fossin, La Cappa ou chape de saint Martin, à Bussy-Saint-Martin, in-18, Ligugé, 1898. — A. Galland, Des anciennes enseignes et estendarts de France : de la chape de saint Martin, de l'office et dignité du grand sénéchal, dit dapifer, qui portait cette chape au siège des batailles, de l'oriflamme ou estendart de saint Denys de la bannière de France et cornette blanche, in-4°, Paris, 1637 ; Traité historique et très curieux des anciennes enseignes et étendards de France ; de la chape de saint Martin ; de l'office du grand-sénéchal, dit dapifer, qui portait cette chape aux batailles ; de l'oriflamme ou étendard de saint Denis, de la Bannière de France ou Cornette blanche, par A. G..., ouvrage suivi d'une dissertation très importante sur le même sujet, par M. P.[oneelin] avocat au Parlement et membre de plusieurs académies, in-16, Paris, 1822, a été réimprimé dans J. M. C. Leber, Collection des meilleures dissertations, in-8°, Paris, 1826, t. VII. — L. Gervaise, La vie de S. M. év. de T., avec l'histoire de la fondation de son église et ce qui s'y est passé de plus considérable, in-4°, Tours, 1699, p. 299. — A. Lecoy de la Marche, Saint Martin, in-8°, Tours, 1881, p. 89-97, 492-497. — A. Longnon, Géographie de la Gaule au VIe, in-8°, Paris, 1878, p. 120. — W. Lüders, Capella. Die Hofkapelle der Karolinger bis zur Mitte des neunten Jahrhunderts. Capellae auf Königs- und Privatgut, dans Archiv für Urkundenforschung, Leipzig, 1908, t. II, p. 1-100. — Méthivier, Société historique sur une relique du manteau de saint Martin, évêque de Tours, patron de l'église d'Olivet, in-8°, Olivet, 1860 ; cf. Cas. Chevalier, dans Journal d'Indre-et-Loire, 4-5 juin 1860. E. Misset, Saint Martin a-t-il menti ? Petite dissertation historique sur quatre mots latins : Christi ego miles sum, in-8°, Paris, novembre 1906 ; Encore Lecoy de la Marche et le Christi ego miles sum de saint Martin, in-8°, Paris, mars 1907 ; Pour quoi saint Martin refusa-t-il de combattre ? Pugnare mihi non licet et le 7e canon d'Hippolyte, in-8°, Paris, mai 1907. — R. Monsuyer, Celeberrimæ S. Martini Turonensis Ecclesiæ, ad Romanam nullo medio pertinentis, jura propugnala, in-8°, Parisiis, 1663, p. 30. — A. Prost, Aix-la-Chapelle. Étude sur le nom de cette ville, dans Mémoires de la Société nationale des antiquaires de France, 1890, série VI, t. I, p. 298-306. — M. Prou, dans la Grande Encyclopédie, 1890, t. X, p. 543 : Chape de saint Martin. — T. Ruinart, S. Gregorii Turonensis opera ; De virtutibus S. Martini, I. I, c. xi, note. — M. Sepet, Le drapeau de la France, dans la Revue des questions historiques, 1875, t. XVII, p. 507.

H. Leclercq.


CHAPELAIN. — I. Titre. II. Attributions. III. Summus capellanus. IV. Capellani minores.

I. TITRE. — Nous avons eu occasion de dire en parlant de la « Chape de saint Martin » et des « Chapelles » (voir ces mots) que les termes de cappa, capella, capellanus n'ont fait leur apparition qu'à une date assez tardive. Après avoir servi à désigner la relique fameuse de l'oratoire des rois francs, capella étendit son sens jusqu'à devenir la dénomination courante sous laquelle on comprit l'ensemble du personnel desservant l'oratoire royal et le lieu lui-même consacré à la garde de toutes les reliques du trésor. Nous ne nous occuperons ici que du personnel, la capella, dont les membres portèrent le titre de capellani.

La fonction des capellani se déduit donc de leur titre même. Toutefois cette fonction ne semble pas avoir été une sinécure ; outre la fameuse chape, ils avaient en garde d'autres reliques. Une formule du Recueil de Marculfe fait mention de la capella domni Martini in pedatio nostro ; une autre formule du même recueil rappelle les reliques que le roi envoyait dans les provinces afin de faire prêter sur ces témoins sacrés les serments de fidélité qu'on devait au prince ou à son fils et héritier : Jubemus... bannire et locis congruis per civitates, vicos et castella congregare facialis... présente missorio nostro... fidelitatem præcelso filio nostro vel nobis... per loca sanctorum vel pignora, quas illuc per eodem direximus, debent promittere et coniurare. La chape de saint Martin, nous l'avons vu, n'était pas à l'abri de ces sortes de déplacements à l'occasion desquels il est à peine douteux qu'une délégation de capellani était désignée pour transporter, protéger et exposer les reliques, et surtout pour les rapporter intactes, une fois la tournée terminée.

Nous ne pouvons douter que l'oratoire des rois mérovingiens fut richement doté de reliques à une époque où la foi éclairée des uns, la foi superstitieuse des autres s'accordaient à attacher à la possession de ces souvenirs précieux une importance capitale. Le concile d'Épaone, en 517, nous apprend que de simples chapelles rurales en étaient pourvues. Il est peu vraisemblable qu'on retrouve jamais l'inventaire du trésor royal des reliques, encore qu'il ait probablement été établi à diverses époques. A défaut d'un inventaire, quelques indications éparses dans les documents seraient précieuses pour l'histoire de la formation de ce trésor, ses accroissements, ses largesses aux Églises, le régime intérieur du personnel attaché à sa conservation ; malheureusement nous ne possédons rien.

Il n'y a pas lieu d'attacher une valeur historique quelconque à une affirmation de Hincmar au IXe, au dire duquel in his cisalpinis regionibus postquam Chlodoveus prædicatione beati Remigii ad Christum conversus et ab ipso baptizatus exstitit, per successiones regum sancti episcopi ex suis sedibus et tempore competenti palatium visitantes, vicissim hanc administrationem disposuerint. Hincmar, remarque avec raison Thomassin, pourrait bien avoir jugé des premiers siècles de la monarchie française par les usages du sien. Malgré leur envie de se découvrir une illustre origine, les anciens historiens et chroniqueurs de la chapelle royale ont à peine osé faire état de ce texte et de plusieurs autres aussi peu recevables. Si M. du Peyrat déclarait intrépidement que saint Rémy de Reims ouvre la liste des « grands-aumôniers de France », M. Archon, plus modéré, renvoyait le saint évêque dans son diocèse, renonçait à réclamer Aptonius et « pour ne rapporter que des faits certains » se bornait à incorporer à la grande-aumônerie du roi Clovis son catéchiste saint Waast depuis sa rencontre à Toul avec le roi franc jusqu'à son élévation sur le siège épiscopal d'Arras. Ensuite c'étaient saint Euspice de Verdun, saint Melaine de Rennes et un prêtre du nom de Claude, ordonné par saint Rémy, qui auraient été successivement ou simultanément chapelains de Clovis. On peut être surpris qu'un sujet aussi rempli d'intérêt que l'histoire de la chapelle des rois mérovingiens ait été complètement négligé en France. A supposer qu'on retrouvât avec certitude ou du moins avec une probabilité historique les noms de quelques-uns des premiers chapelains royaux, de larges intervalles sépareraient les uns des autres les noms clairsemés de ce catalogue. Une telle recherche mériterait certes d'être entreprise ; puissions-nous être assez heureux pour en suggérer la pensée. Aucun des noms proposés par les anciens historiens ne peut être accueilli sans discussion ; tous ou presque tous doivent être probablement rejetés, mais il n'y a pas que le personnel qui soit digne d'attention. L'institution elle-même, son fonctionnement, son progrès, cette longue et souvent honorable histoire qui s'ébauche à Reims pour finir à Versailles est du nombre de celles qui récompensent par un intérêt renouvelé ceux qui s'y attachent. En attendant un semblable travail, ce n'est pas, croyons-nous, trop s'aventurer que de répéter après Thomassin qu'il y avait une chapelle dans le palais de nos rois, avec un clergé qui lui était propre et particulier ; dont on tirait un nombre considérable de savants et de saints évêques quand l'inclination des rois favorisait le vrai mérite de la science, de la vertu et de la religion.

Nous ne pouvons douter que, dès l'époque mérovingienne, la « chapelle » des rois soit organisée. Les plus anciennes attestations ne nous reportent cependant pas plus haut que le VIIe. Bien qu'on ait appliqué à tort le titre de capellani à des personnages qui ne l'ont jamais porté, nous savons qu'ils en ont exercé les fonctions. C'est le cas pour Bétharius, Rusticus et Sulpicius. La Vita Bitharii nous le montre appelé à la cour de Clotaire II (584-628) en qualité d'archicapellanus, ce qui est un double anachronisme, et avec la charge de garder les reliques qui suivaient le roi dans ses déplacements. Bétharius devint évêque de Chartres vers 594 ou 595. Rusticus reçut du même roi Clotaire l'abbatiani palatini oratorii qu'il quitta pour monter sur le siège de Cahors (624-630). Sulpice portera le titre d'abbas in castellis et devint évêque de Bourges : il siégeait au concile de Clichy, en 626-627. Voilà tout ce que nous savons de certain sur la chapelle royale mérovingienne. Le nombre et la hiérarchie des clercs qui en faisaient partie nous échappent, du moins voyons-nous que leur chef n'était revêtu de l'épiscopat qu'en quittant sa charge. Rien de semblable par conséquent à ce qui existait à Constantinople où le palais impérial attirait à demeure un nombre suffisant d'évêques pour former une sorte de concile permanent.


II. Attributions. — Les attributions des capellani telles que nous les font connaître les capitulaires de 742 et de 769, ne diffèrent en rien de la description qu'en donne Walofrid Strabon : Dicli sitnl aulcm frfmilus cappellani a cappa beali Martini, quant rcges Francorum ob adjulorium victoriœ in prœliis solcbant secum habere, quam ferentes et cuslodien les cum ceieris sanctorum reliquiis clerici cappellani cœperunt vocari *. Le.s chapelains avaient donc à porter et à garder les reliques, ils suivaient évidemment l'armée en campagne et avaient sans doute leur rang de roulement avec le quartier-général. Voilà ce qu'ils étaient ; voici maintenant ce qu'ils n'étaient pas. Les capitulaires de 742 et de 769, tout de suite après avoir réglé ce qui concerne les presbyleri capellani ajoutent : et vnusquis que prœfectus unum presbijterum qui hominibus peccalaconftlentibus judicare et indicare psenitentiam possil^. Ainsi la messe au camp et la garde des reliques revenaient à la charge des évêques et chapelains attachés au quartier-général ; la confession des hommes de tronpe ne les concernait pas, mais bien le prêtre attaché à cha que prœfectus, c'est-à-dire à cha que cornes, nous dirions aujour d'hui à cha que unité stratégi que •. Le mot primitus employé par Walafrid Strabon est bien trop vague pour lui accorder une signification chronologi que précise. A quelle date reporter ce primitus ? on ne saurait le dire ; mais si on considère que Walafrid écrivait vers 840-850, son pr/niiVus peut nous conduire un siècle plus tôt, aux environs de cette année 741 où le mot capellanus fait sa première apparition dans les textes. Nous serions donc disposé à croire que le mot aura été forgé pendant la première moitié du viii^ siècle ; depuis lors il s'était vulgiu-isé et tendait à se répandre, c'est à peu près tout ce que veut dire le primitus de Walafrid : « Les clercs qui portaient la chape de saint Martin... et d'autres reliques furent jadis appelés chapelains. » Seuls les prêtres desservants de l'oratoire portaient ce titre, car les deux évêques mentionnés par le capitulaire et les

En temps de paix, les chapelains eurent la garde des archives déposées en lieu sûr dans l'oratoire du palais. Les rois francs de la première race avaient commencé par emprunter à l'administration romaine l'organisation de leur chancellerie. Elle constituait un office 1 lïquc rempli par des référendaires qui expédiaient chacun en son nom les actes roy aux et faisaient partie de la cour du palais. Mais la chancellerie trouva bientôt une rivale dans la chapelle du roi dont l'origine a été retracée ailleurs. En un temps où l'ignorance envahissait tout, les capellani pouvaient sans trop d'effort paraître savants et naturellement désignés pour surveiller les documents que, le cas échéant, ils seraient pres que seuls à pouvoir dèchilTrer. En 791, le concile de Francfort recommande de déposer dans les archives de la chapelle royale un des trois exemplaires de l'acte de soumission d.> Tassillon de Bavière : unde très brèves ex hoc capitulo uno tenorc conscriptos fieri prœcepit, unum in palatio retinendum, alium prafalo Tassiloni... dandum, tcrtium vero in swri palacii capella recondendum fieri jussit '.


III. SuMMua CAPFIJ.Ayu^. — Vers l'épo que de Pépin et de Charlemagne le personnel et le fonctionnement des cliapelains commence à nous être mieux connu'. Le premier personnage histori que qui parait avoir porté le titre de chapelain fut Fulrad, abbé de Saint-Denys :...tempore Pippini et Caroli hoc ministerium consensu episcoporam per Fulradum presbyterum, tempore ctiam Caroli per Engelramnum et Hildiboldum episcopos, tempore dcni que Hludowici per Hilduinum presbyterum et post eum per Fulconem item presbyterum, dcinde per Drogonem episcopum exstitit hoc ministerium execulum ». Fulrad a porté le titre, que nous lui voyons donner par le pape Hadrien 1=' lui-même, de Francix archipresbyter^^ el rempli la succession des anciens supérieurs de la chapelle royale '2. Fulrad est nommé dans treize diplômes de Pépin entre 750 et 768 « ; une seule fois, le 23 septembre 768, il reçoit le titre de capellanus », le reste du temps on l'appelle abbas et abbas S. Dionysii bien que dés l'année 749 les.inna les Lanrishamenses ma/ores lui donnent le titre de chapelain '• que confirment les Anna les d'Éinhard, en 749 et en 755 '. Bien plus, les Anna les Fuldenses désignent, dès 738, Fulrad en qualité d'abbatem sancti Dionisii el summum capellanum régis Pippini *. Fulrad fut aussi chapelain de Carloman, frère de Charlcmagne • et enfin de cet empereur ; c'est le titre dont il se décore dans son testament rédigé au début de l'année 777 . Un diplôme de Charlcmagne daté du 6 décembre 777 fait usage pour la première fois d'une formule qui deviendra pendant longtemps protocolaire : eappellanus palaeii noslri '. Enfin sur l'épitaphe de Fulrad, Alcuin lui donne le titre de cuslos capellœ ' :


CORPORE FVLRADVS TVMVLO REQVIESCIT IN

[ISTO NOTVS IN ORBE PROCVL NOSTER IN ORBE PA-

[CAPELLAE HIC DECVS ECCLESIAE PROMPTVS IN OMNE

A Fulrad succéda en qualité d'archichapelain Angilram de Metz '. Celui-ci occupant un siège épiscopal il fut nécessaire d'obtenir le consentement du pape Hadrien I« ', ainsi que Charlcmagne en rendit compte au concile tenu à Francfort en 794 : Dixil eliam domnus rex in cadem synodo, ul a sede aposiolica, id est ab Hadriano ponlifici, licentiani habuissc, ut Angilramnum archiepiscopum in suo palalio assidue haberet propler ulilila les eeclesiasticas '. Angilram succéda-t-il directement et immédiatement à Fulrad, on peut le croire, bien que ce dernier étant mort le 16 juillet 784 nous ne rencontrions la première mention du titre de chapelain accolé au nom d'Angil ram que dans un acte daté du 11 juin 788 : Mellensis ecclesie archiepiscopus al que capellanus palaeii noslri '. Quant à la charge elle-même on la trouve suffisamment décrite dans cet acte daté du 25 octobre de la même année : Engilrammas archiepiscopus..., gui et sanclam capellam palaeii noslri gubcrnare videlur'^ ».

Angilram étant mort le 26 octobre 791 « , Hilde bold de Cologne le remplaça à la tête de la chapelle royale » et Charlem.igne dut se pourvoir encore d'une dispense : Deprecalus est el eadem synodum (Francofurliense), ut eo modo, sicut Angilramnum habuerat. ita eliam Hildeboldum episcopum habcre debuissel, quia el de codem, sicut el de Angilramnum, aposlolicam licenliam habebat. Omnis synodus conscnsit, et placuil eis eum inpalatium esse debcre propler ulilila les eeclesiasticas « . Hildebold porta les titres de archiepiscopus et palaeii capellanus » et, après le couronnement de Charlcmagne, lorsqu'on voulut montrer au collègue impérial de Constantinople qu'on n'était pas en reste d'étiquette avec lui, on libella : sacri palalii capellanus « . Dans les Tradilioncs du monastère de Mondsee nous rencontrons : Hildepaldus divina clemcntia archiep. al que sacri palaeii capellanus '• et même : archiepiscopus cl sacri palalii imperialis cuslos » ou bien archiepiscopus cuslos capellanus « . En 813, le concile de Mayence consacre en quel que façon ce ]irotocolc par l'emploi qu'il en fait pour désigner Hildebold sdcri pahilii archiepiscopus^ et le nommer avant tous les autres archevêques. Hildebold qui survécut à Cliarlemagnc, ne porta ja mais le titre d'archicliapelain bien que nous le lui voyions attribuer : arcliicapeltanus sacri palatii par la Vila Hludovici PU '. Hilduin, abbé de Saint-Denys, successeur d'Hildebold, fut le premier à prendre ce litre et pas avant l'année 825 '. Avant de quitter Hildebold rappelons les vers que lui adressait Angilbert ' :

Car te non memopem, magnœ primicerius aulœ, Aaron quippe prias magnas sub Mose sacerdos In te nanc noslra subito reuiviscil in atita. Tu portas Efloth, sacrum que alliu-ibas ignem, Ore poli cîavent portas manibus que capellœ. Tu populum precibus défendis semper ab hoste.

Sous des titulaires tels que Fulrad, Angilram et Hildebold, la direction de la chapelle royale avait gagné constamment en prestige extérieur et en importance réelle. Vers l'épo que de la mort deCbarlemagnc, le premier chapelain du palais était parvenu à l'apogée de son autorité. Le titre dont il était revêtu avait suivi cette progression ascendante, passant du modeste cnpcUanus au custos capellœ, de là au sacri palacii imperialis custos et archiepiscopus custos capellanus et enfin sumnms capcWinus '■ Sans doute, il conser^ vait dans ses attributions la garde et le soin des reliques du trésor royal, mais le personnage politi que, le grand ofTieier de la couronne, le premier ministre, l'ambassadeur de confiance éclipsait bien un peu le chapelain ; il semblerait même qu'il l'éclipsait à tel point qu'il fallut amplifier le titre primitif pour le mettre au niveau du personnage qui le portait désor mais °. Celui-ci concentre entre ses mains ce qu'à défaut d'autre terme on pourrait nommer le » ministère des affaires spirituel les ' », et la « grande chancellerie ' ».

Le titre de capellani était-il réservé aux seuls prêtres ou bien attribué indistinctement à tous les clercs attachés à la capella ? Cette dernière opinion parait infiniment plus probable. Dans le palais carolingien il y avait la chapelle du roi et celle de la reine ; nous lisons dans les Gesta abbatum Fontanellensium, c. xvi : al palatium perductas, d. reginæ capella ms efficitur, et ces chapelles comptaient des prêtres, des diacres, des sous-diacres et des clercs de rang inférieur. Hincmar s'adresse presbyteris, diaconibus, subdiaconibus et clericis in palatio d. n. regis et d. n. reginæ. Bien que la capella et son personnel eussent évidemment pris un développement considérable par l'influence de Fulrad et de ses successeurs et comme conséquence de la dignité impériale portée par les carolingiens, il ne peut paraître vraisemblable qu'auparavant les capellani aient été un très petit groupe dépourvu de privilèges. S'ils avaient été placés sous la juridiction épiscopale de l'ordinaire, celle-ci les eût-elle à un moment laissé échapper sans jeter les hauts cris ? Or, aucun concile franc ne nous avertit d'un si grave changement apporté à la situation des capellani. Tout naturellement, Angilram, possédant la prérogative épiscopale, régentait souverainement son monde ; ni lui ni Hildebold n'eussent été d'humeur à se plier à une situation intenable. Aussi, bien que faisant allusion à une situation postérieure de quelques années, nous croyons devoir utiliser deux textes qui éclairent la situation présente. Hincmar nous dit que le chef des chapelains est clercum in palatio sub cura et dispositione sua regis. Cela, au reste, n'en valait guère mieux puis que sous le règne de Louis le Pieux, Paschase Radbert nous donne des chapelains la description suivante : Præscriptum est clericorum in palatio quos capellanos vulgo vocant, quia nullus est ordo ecclesiasticus, denotabant [Wala] primum, qui non ob aliud seminat, nisi ob honores ecclesiarum et quaestus saeculi, ac lucri gratiam sine probatione magistrii, aliquid ambicionis mundi ; quorum ita que vita neque sub regula est monachorum, neque sub episcopo militat canonice, præscriptum cum nulla alia stinl tirocinia ecclesiastica, quam sub his duobus ordinibus. Aiebal namque idem, quod ait canonicus quisque esse debere, aut laicus, aut monachus ; quod si neutrum, jam sub nullo monstretur ordine, quia videtur esse sine capite.

Cette exemption de la juridiction de l'ordinaire constituait les capellani dans une situation que Walahfrid Strabon ne pouvait mieux comparer qu'à celle des vassaux du roi : Cappellani minores ila sunt, sicut hi, quos vassos dominicos Gallica consuetudine nominamus.

Les chapelains inférieurs se poussaient de leur mieux dans la voie des charges et des honneurs. Tel d'entre eux reçoit la mission d'inspecter des monastères, tel autre est nommé bibliothécaire, librarius ou scriptor.

Dès l'époque mérovingienne nous avons vu les chapelains s'élever à l'épiscopat ; on ne laissa pas une si bonne tradition tomber en oubli. À défaut d'évêchés, on se rejetait sur les bénéfices les mieux rentés. Le texte de la Vita Valæ que nous venons de citer nous montre les abus et les jalousies en action. En 829, le capitulaire de Worms réclama une réforme du corps trop privilégié, en 836, le synode d'Aix-la-Chapelle nous montre les chapelains se rencontrant en partie parmi les prêtres sortis de leur diocèse sans autorisation et même parmi les prêtres excommuniés qu'on accueille à bras ouverts. Quelques noms parmi ceux des capellani minores sont conservés à partir de la période carolingienne ; ils n'offrent guère d'intérêt historique quant aux personnages ainsi connus et le titre qui leur mérite notre attention ne nous apprend rien au point de vue de l'institution : capellanus, religiosus capellanus, minister capellæ, capellaniis presbyter.

Il n'y a rien de particulier non plus à attendre de quelques mentions concernant divers chapelains attachés au service de différents membres de la famille carolingienne. Il est à présumer que ces capellani appartenaient au corps principal, celui de la chapelle royale, laquelle était chargée de desservir la villa dans laquelle l'empereur faisait sa résidence, le camp pendant les expéditions, et les résidences plus ou moins éloignées des princes. En outre, les villas impériales ou royales étaient probablement pourvues de quelques chapelains attachés d'une manière permanente : c'est du moins ce qu'on peut induire de la mention de capellæ dans plusieurs actes, notamment dans une décision prise par Charlemagne le 28 juillet 775 et même, dès 765, dans la vie de saint Sturm.

A. VILLIEN et H. Leclercq.


CHAPELET. La manière de compter les prières, à l'aide de grains enfilés sur un cordon, telle que nous la pratiquons maintenant dans la dévotion du chapelet, était désignée durant le moyen âge par diverses expressions, comme preculæ, compuium, numeralia, signacula de Pater noster, etc., mais plus communément et universellement sous le nom de Pater noster. L'explication de cette expression est facile à donner. Vraisemblablement, quelques années avant la fin du xi siècle, s'était implantée et graduellement accrue la pratique de réciter l'Oraison dominicale, un certain nombre de fois à la suite. Cette pratique prit probablement naissance dans les Ordres monastiques, où se trouvait un bon nombre de membres illettrés, désignés plus tard sous le nom de convers ou frères lais, incapables souvent d'apprendre par cœur le psautier et conséquemment exposés à ne retirer aucun profit spirituel de leur assistance à l'office récité en chœur. Dès lors, on établit la coutume de leur imposer la récitation d'un certain nombre de Pater noster en place de l'office ; puis, quand on avait à dire des prières pour les membres défunts de l'Ordre, les convers, au lieu des répétitions de tout le Psautier (150 psaumes), ou du tiers du Psautier (50 psaumes), reçurent la tâche plus aisée de répéter 150 ou 50 fois l'Oraison dominicale.

Si l'on veut bien se rappeler que même longtemps après l'usage prédominant de pareils cordons de grains pour la récitation du Psautier de Notre-Dame, on les appelait encore paternoster, non seulement en français ou en latin, mais en allemand, anglais, italien et maint autre langage, pendant que les fabricants qui formaient partout des corporations à commerce prospère, étaient appelés patenôtres, on n'aura pas le moindre doute que le but primitif de ces cordons de grains fût de compter les répétitions de l'Oraison dominicale et que leur emploi pour compter les Ave Maria est de date postérieure. Bien plus, il paraît probable qu'avant de rencontrer la mention de Chapelet ou Psautier de Notre-Dame, ou Couronne, il dut se produire plus communément une forme de Patenôtres divisée en cinquante grains ou cinq déca des. Comme nous l'avons déjà fait observer, la plus répandue de toutes les formes de suffrages pour les défunts, spécialement parmi ceux qui n'étaient pas prêtres et ne pouvaient offrir le saint sacrifice, fut de dire les 150 psaumes du psautier ou au moins le tiers (c'est-à-dire 50 psaumes)'. Ce partage fut si commun que non seulement nous trouvons toujours dans les Psautiers manuscrits qui nous restent, une lettre initiale somptueusement enluminée pour marquer le commencement des psaumes ci et Li et partager ainsi le livre en trois parties, mais dans les documents latins, irlandais et anglo-saxons, la récitation de trois ou de deux cinquantenaires, c'est-à-dire de trois ou de deux portions de cinquante psaumes, est l'une des plus ordinaires pratiques de pénitence ou de dévotion pour les trépassés. En place de cette récitation de cinquante psaumes, les illettrés, avons-nous dit, recevaient l'ordre de dire le même nombre de Pater noster ; dès lors on adopta très communément, dès le début, un procédé pour compter cinquante Pater noster, un multiple de cinquante. L'inscription d'une pierre tombale de l'an 1273, qui, comparativement tardive il est vrai, nous fournit probablement la plus ancienne reproduction fidèle d'un patenôtre, parvenue jusqu'à nous, est intéressante à signaler ici. Elle présente le frère Gérard, chevalier du Temple, fondateur de Villers-le-Temple, à Nandrin près Liège. Ce monument représente de fait plus de cinq déca des de grains, mais ce qu'il importe de remarquer dans le dessin, c'est que tout le cordon est partagé en dix et que chaque dixième grain est plus gros que les autres ; en d'autres termes, il n'y a pas, comme dans nos chapelets modernes, des déca des de dix petits grains séparés par de plus gros grains sur lesquels nous disons maintenant le Pater, mais il y a des portions de neuf petits grains avec un dixième plus gros, la différence de grosseur est évidemment établie pour compter plus aisément. Il est de toute évidence qu'un pareil patenôtre n'était pas destiné à la récitation d'un chapelet de Pater et d'Ave entremêlés comme nous l'avons maintenant. En fait, nous ne pouvons avoir aucun doute que le cordon de grains en question représente le moyen ordinaire de compter dont se servaient les chevaliers du Temple pour la récitation des Pater auxquels, avons-nous dit, ils étaient tenus par leur règle.

Étant donné que de tels patenôtres étaient déjà d'un usage commun au xii^ et au xi^ siècle, il était très naturel que, vers l'an 1150 ou un peu plus tôt, époque où la récitation de la Salutation angélique devint très répandue (grâce sans doute à son emploi comme antienne dans le petit office de la sainte Vierge), l'idée s'implantât très vite d'adresser 150 ou 50 Ave à Notre-Dame, en imitation de la pratique analogue qui faisait répéter l'Oraison dominicale. Les grandes collections des histoires mariales, qui furent formées pour la première fois au xii^ siècle, renferment de nombreux exemples du culte rendu à Notre-Dame par la récitation de 50 ou 150 Ave ; les détails circonstanciés qui accompagnent beaucoup de ces récits laissent supposer qu'à la répétition de chaque Ave était habituellement jointe une génuflexion, comme pour mieux traduire la signification du mot : Je vous salue, et cet acte donnait en même temps un caractère pénitentiel à l'exercice longtemps prolongé. On raconte de saint Louis, roi de France, un siècle plus tard, qu'il s'agenouillait chaque jour cinquante fois dans la soirée, qu'à chaque fois il se relevait et s'agenouillait de nouveau, et qu'en faisant ces génuflexions il disait très lentement un Ave Maria. Mais l'histoire d'Eulalie, reproduite dans un bon nombre de manuscrits incontestablement du xii^ siècle, et probablement d'origine anglaise, nous la représente comme ayant pour pratique de dire chaque jour 150 Ave ; à la fin, elle fut réprimandée par Notre-Dame parce qu'elle récitait trop vite. Elle prit la résolution d'en dire à l'avenir seulement 50, mais plus lentement et avec plus de respect.

Et ce n'est pas ici la seule histoire de cette époque qui mentionne la même pratique ; cette pratique est signalée aussi dans les Vies des saints. Tel saint Albert, un reclus bénédictin du Hainaut, dans les Flandres, mort en 1140, dont la vie a été écrite par Robert, archevêque d'Ostrevant, un contemporain qui le connaissait bien. Nous lisons de lui que centies in die fleebat genua, et quinquagesies prostrato corpore, scilicet articulis et digitis sublevatis, in unaquaque functione dicens : Ave Maria, gratia plena, Dominus tecum, benedicta tu in mulieribus et benedictus fructus ventris tui. La manière dont cette pratique est décrite montre bien que l'usage de la Salutation angélique comme prière devait être à cette date, comparativement peu répandu. Le récit circonstancié le plus ancien d'une pratique de dévotion très semblable à notre chapelet, et plus spécialement quant au partage des cinquante Ave en dizaines, se trouve dans le vieux traité anglais appelé The Ancren Riwle (Règle pour anachorètes). Le manuscrit 402 de Corpus Christi Collège à Cambridge contient un texte de VAncren Riwle avec des passages que ne donnent pas les autres manuscrits. Autémoignage de Kölbing, ce manuscrit est signalé comme notablement plus ancien que les autres : il a été écrit vers 1150, ou certainement avant 1200. Or, nous trouvons dans ce manuscrit (fol. 10 b et 11 a) des avis donnés aux anachorètes pour la récitation de leurs Ave. Elles doivent commencer par dire : « O Dame, douce Dame, la plus douce Dame entre toutes, o pulcherrima mulierum. Dame sainte Marie, très précieuse Dame, Dame Reine des cieux. Dame Reine de miséricorde, Dame, sois-moi propice ; Dame servante et mère, servante et Mère de Dieu, mère de Jésus-Christ, servante pleine de tendresse, mère de grâce, o Virgo virginum, Maria mater gratiae, mater misericordiae, tu nos ab hasle protège et hora mortis suscipe. Per tuum, Virgo, filium, per patrem [ac] paraclitum, adsis presens ad obitum, nostrumque muni exitum. Gloria tibi domine, qui natus es de Virgine, etc. » Après quoi, les cinquante Ave doivent être récitées, dix par dix ; après chaque dixième Ave l'anachorète doit ajouter : Spiritus Sanctus superveniet in te et virtus Altissimi obumbrabit tibi, ideoque et quod nascetur ex te sanctum vocabitur filius Dei. Eeee ancilla domini, fiat mihi secundum verbum tuum, et alors elle doit baiser la terre, ou une marche, ou un banc ou quel que autre objet. De plus, elle doit changer de position à chaque dixième Ave ; la première dizaine doit être récitée en faisant une génuflexion à chaque Ave, la seconde en se tenant à genoux la tête droite, mais en donnant quel que marque de respect quand on prononce les mots Ave Maria, la troisième en s'inclinant et appuyant les coudes droits sur la terre, la quatrième avec les coudes sur une marche ou sur un banc, la cinquième en se tenant debout. Après quoi l'auteur ajoute : « Ensuite recommencez le tour comme au début », et il semblerait que le mot tour pourrait bien désigner quel que appareil ou patenôtre de grains. Le lecteur ne peut manquer de remarquer l'analogie entre certaines des postures indiquées dans ce texte et le prostrato corpore, scilicet articulis et digitis sublevatis de saint Albert.

Tout ce qui vient d'être dit est incontestablement antérieur à l'époque de Saint Dominique dont les disciples vinrent en Angleterre en 1221 seulement. Il serait donc nécessaire pour quiconque voudrait justifier la soi-disant tradition que saint Dominique, instruit par la sainte Vierge dans une vision, institua la dévotion du chapelet ou bien de montrer que le saint développa l'idée d'unir la récitation de chaque dizaine d'Ave avec la méditation de quel que mystère de la vie de notre Sauveur, ou bien d'établir ce fait que la récitation de 50 ou 150 Ave, antérieurement connue du petit nombre, fut adoptée avec empressement par le fondateur de l'Ordre des frères-prêcheurs et propagée par lui dans le monde entier.

Des obstacles insurmontables paraissent s'opposer à la démonstration de l'une ou de l'autre assertion.

Quant à l'introduction de la méditation des mystères, que beaucoup regardent comme l'essence propre de la dévotion (das eigenthümliche Wesen), le R. P. Thomas Esser, O. P., qui a donné une très grande attention à ce point particulier, établit clairement dans une série d'articles du Katholik de Mayence, que ce dessein doit être attribué, comme à son premier auteur, à un religieux chartreux d'Allemagne, appelé Dominique Rutenus, ou le Prussien, qui vivait au commencement du xv^ siècle, deux cents ans après la mort de saint Dominique. De plus, il a établi non moins clairement que la méthode de méditer sur les quinze mystères séparés, savoir cinq joyeux, cinq douloureux et cinq glorieux, qui nous est maintenant familière, ne s'est implantée que très lentement et après une lutte contre divers autres systèmes.

Contre la seconde des assertions, la preuve est plutôt négative, mais n'en est pas moins satisfaisante. M. Jean Guiraud, lui-même, l'auteur d'une vie de saint Dominique très appréciée, a consacré plusieurs années à l'étude des anciens documents originaux et des chartes ayant quel que rapport avec le monastère de Prouille, berceau de l'Ordre, où saint Dominique établit, non seulement un grand centre de prédication pour l'œuvre de la conversion des Albigeois, mais aussi le premier et le plus fameux de ses couvents de femmes. Bien qu'on ait regardé communément ce couvent comme l'endroit où s'est faite la révélation concernant le chapelet, M. Guiraud appelle l'attention sur ce fait que tous ces documents qu'il a étudiés gardent un silence absolu sur ladite forme de prière ; puis, il cite le R. P. Balme, O. P. qui a consacré un temps considérable au même genre de recherches et qui admet pleinement le fait : « a Nous publions, dit M. Guiraud, 544 documents intéressant directement l'histoire de ce monastère depuis sa fondation en 1206 jusqu'en 1348 ; aucun ne fait allusion à cette dévotion du rosaire, qui cependant aurait été la gloire de ce monastère, si vraiment la Vierge l'avait choisi pour l'y révéler. Parmi ces documents, les uns vous montrent des jeunes filles de la noblesse locale quittant le monde pour le cloître de Prouille, des personnes de toute condition, clercs, notaires, paysans, se faisant agréer à l'Ordre comme donat. Xul ne déclare être attiré par la vertu du rosaire dans une maison qu'on aurait dû considérer comme le sanctuaire du rosaire ». Cette conspiration du silence s'étend à toute espèce de relation et à tout le département de l'activité littéraire. Aucun des sept premiers biographes de saint Dominique ne fait la plus légère allusion à la révélation ou à la pratique du rosaire. Ainsi en est-il des nombreux témoins appelés à déposer dans le procès de canonisation ouvert à Toulouse en 1233 ; ainsi en est-il des chroniques ou des traités quasihistoriques comme le Liber de apibus de Thomas de Cantimpré. On ne peut citer aucun mot d'un auteur ascétique ou de l'un des innombrables hortalistes et mystiques de l'Ordre dominicain pendant le XIIIe et le XIVe pour revendiquer le chapelet comme une dévotion spéciale de l'Ordre. Nous possédons une abondante collection des Constitutions promulguées durant cette même période, celles de 1228 en particulier fournissent des instructions très précises et détaillées sur les pratiques en l'honneur de la sainte Vierge ', pas un mot n'y est relevé concernant le chapelet. Le même silence caractérise les Constitutions pontificales conservées dans le Bullaire de l'Ordre ; cependant l'art nous fournit une preuve du même genre également significative. Pas un seul monument dominicain du XIIIe ou du XIVe ne commémore de façon quelconque la vision supposée du chapelet ou ne parait unir la récitation des Ave à l'ordre des frères-prêcheurs en particulier. L'absence d'une pareille allusion quand on considère le tombeau de saint Dominique à Bologne, le chef-d'œuvre de Nicolas Pisano, est particulièrement significative '. Il existe, assurément, des monuments du XIVe représentant des religieux dominicains munis du rosaire, mais il en existe également de la même époque représentant des franciscains et des carmes. D'autre part, la preuve invoquée autrefois en faveur de la tradition sur la vision du Rosaire disparaît en face d'un examen plus attentif. Le testament prétendu d'Antoine Sers déclarait attester l'existence d'une Confraternité du Rosaire fondée à Palencia en Espagne par saint Dominique avant sa mort. Mamachi, dans ses Annales, en appelle d'un air triomphant à la preuve du testament d'Antoine Sers qu'il trouve concluante. Mais le R. P. Pollidori, un des collaborateurs de Mamachi, avouait quelques années plus tard que le testament était un document apocryphe. Touron et Alban Butler attribuent sans hésitation l'origine du rosaire à saint Dominique, parce que Luminosi de Aposa, qui avait souvent entendu le saint prêcher à Bologne, la lui attribue explicitement ; mais toute la chronique du prétendu Luminosi Aposa a été fabriquée, comme l'a clairement reconnu Prosper Lambertini (plus tard pape sous le nom de Benoît XIV). Puis le R. P. Esser, dans une œuvre comparativement récente^, base son argument en faveur de la traditionnelle révélation à saint Dominique presque entièrement sur quelques vers, de facture assez commune, composés, dit-on, peu après la bataille de Muret (1213). On y lit cette strophe :

Dominicus rosas offerre

Dum incipit tant humilis

Dominicus coronas conferre

Statim apparuit agilis.

C'est en ces termes que les vers sont cités par Mamachi et Esser ; tous deux prétendent que les roses et les couronnes offertes par saint Dominique doivent nécessairement s'entendre d'une allusion à la dévotion du rosaire. À cet argument on peut répondre tout d'abord que le manuscrit original où sont conservés ces vers n'est pas encore prêt de paraître au jour, ensuite que le R. P. Benoît, la seule personne connue pour avoir vu le manuscrit lui-même, cite la strophe en des termes matériellement différents. Benoît a lu au troisième vers : Dominus et non Dominicus. D'après cette lecture, saint Dominique, après la victoire de Muret, est représenté comme apportant des roses (acte de courtoisie très ordinaire à cette date et dans cette région) pendant que Notre-Seigneur couronne le vainqueur '.

Enfin, on peut encore trouver un autre argument contre l'origine dominicaine de la dévotion dans le fait que, déjà au XIIIe, deux ou trois récits différents concernant l'origine du rosaire étaient en circulation en Allemagne, en France et en Angleterre, et qu'aucun de ces récits ne parle de saint Dominique *. Le fait est que (comme les Bollandistes dans leur vie de saint Dominique l'ont affirmé depuis longtemps) toute la légende concernant les rapports de Saint Dominique avec le Rosaire a été inventée par Alain de la Roche, un zélé prédicateur dominicain et un promoteur des confréries du Rosaire établies à Cologne, puis en d'autres villes d'Allemagne et des Pays-Bas, vers la fin du XVe. Alain croyait lui-même avoir eu des visions dans lesquelles toute la vie de saint Dominique lui avait été manifestée ; mais ces récits, comme l'attestent Échard et d'autres membres instruits de l'Ordre, étaient des inventions de son cerveau ; elles contredisent à chaque page les faits authentiques de la véritable histoire. Il ne semble pas invraisemblable que la croyance au rapport entre saint Dominique et le rosaire ait été suggérée à l'esprit d'Alain par une sorte de confusion entre Dominique le fondateur de l'Ordre des frères prêcheurs et le chartreux Dominique (Dominicus Rutenus) qui, de fait, donna à la dévotion un grand développement, et semble avoir été le premier à suggérer la méditation sur les mystères de la vie de Notre-Seigneur. L'introduction des cinq Pater pour partager les 50 Ave est aussi attribuée par de graves autorités à un autre chartreux Henry Egher, connu sous le surnom de Calendaricensis'. Quoi qu'il en soit, la manière de réciter le chapelet demeura pendant une longue période, indéterminée et livrée aux caprices individuels. Ce fut seulement vers le milieu du XVIe qu'une méthode uniforme commença à prévaloir. Bibliographie. — Acta sanctorum, aug. t. III, p. 422 sq. — T. Esser, G. P., Zur Archäologie der Paternoster-Schnur dans Compte rendu du quatrième Congrès scientifique international des catholiques, Fribourg, 1898 ; autres articles dans Der Katholik, Mainz, octobre, novembre, décembre 1897 et en 1904-1906. — Thurston, S. J., dans The Month, octobre 1909 à avril 1901 ; puis septembre 1902 ; juillet 1903 ; mai et juin 1908. On trouve une traduction abrégée de ces articles par M. A. Boudinhon sous ce titre : Études historiques sur nos dévotions populaires, dans la Revue du clergé français, décembre 1901, t. XXIX, p. 1-28. — H. Holzapfel, O. F. M, St. Dominikus und der Rosenkranz, Freiburg, 1903. — W. Schmitz, S. J., Das Rosenkranzgebet, im 15 und im Anfange des 16 Jahrhunderts, Freiburg, 1903. — S. Beissel, S. J., Geschichte der Verehrung Marias in Deutschland während des Mittelalters, Fribourg, 1909 et 1910.

— Les livres des dominicains sur l'histoire du rosaire sont nombreux, mais pour la plupart viciés par la tentative de maintenir une légende insoutenable regardant son origine. Le meilleur est probablement celui du R. P. Esser et qui a pour titre : Unserer lieben Frauen Rosenkranz, Paderborn, 1889. — Mamachi, dans ses Annales ordinis Praedicatorum, Rome, 1756, a essayé de répondre aux arguments des Bollandistes, mais sans beaucoup de succès.

H. THURSTON, S. J.

Enfin, il exista une chapelle au moins dans l'enceinte du temple même. « Comme le temple tout entier n'était dans le principe qu'une construction destinée à abriter l'image sacrée, un édifice plus petit, mais de même apparence, marqua dans le temple agrandi la place considérée plus particulièrement comme le siège de la divinité où devaient s'adresser les adorations ». » La divinité à laquelle le temple était consacré occupait la place la plus en -ae ; avec le temps on associa d'autres cultes au même autel ou du moins dans la même enceinte. Dans ce second cas, la cella centrale demeurait réservée au titulaire, les cultes distincts du sien s'accomplissaient dans des cellae secondaires : toutefois la disposition architectonique de la basilique ne se prêtait pas à l'établissement d'un grand nombre de cellae. Le cas le plus fréquent était celui d'un culte double'. L' temple païen contenait aussi des effigies peintes et sculptées de dieux ou de héros qui remplissaient un rôle simplement décoratif '.

Dans certaines circonstances, notamment les processions, on voyait de petites chapelles minuscules abritant un personnage ou un emblème portées sur les épaules de quelques dévots ' ou promenées sur un char.

Les tombeaux affectaient souvent la forme d'édicules ou de petits temples, ce qui se comprend sans peine puisqu'ils n'étaient autre chose que des monuments élevés aux morts considérés par les anciens comme divinisés. Et encore une fois le rapprochement nous est suggéré avec les chapelles élevées sur la tombe des confesseurs de la foi, au lieu de leur supplice ou de leur sépulture, les martyria.


II. Chapelle impériale et chapelle royale. — Parmi les reliques que les rois mérovingiens conservaient dans leur palais et transportaient avec eux dans leur vie itinérante, la petite chape (capella) de saint Martin était la plus vénérée. C'était, suivant les uns, le vêtement de dessous que saint Martin avait sur lui après qu'il eut abandonné sa tunique à un pauvre de Tours, suivant d'autres, la chlamyde divisée en faveur d'un pauvre devant l'une des portes d'Amiens. Voir Chape de saint Martin. Un miracle l'avait glorifié, que chanta avec emphase le poète de la cour, Fortunat « . Cette chape accompagnait partout le roi » ; elle lui assurait la victoire dans les combats^-, et sur elle se prêtaient les serments solennels qu'ordonnait sa coiude justice « . Hors la Les plus anciens témoignages d'un culte rendu à la chape de saint Martin sont un diplôme de Thierry III de l'année 679 ' et une formule du recueil de Marculfe ' vers 650-660. Si on tient compte que Venance Fortunat et Grégoire de Tours ne font aucune mention du culte de la capella Martini dont ils n'eussent pas manqué de parler au cas où ce culte eût existé de leur temps, on pourra fixer dans la première moitié du VIIe, plus probablement vers le milieu de Ce, le commencement du culte de la capella dans le palais du roi. Ce qu'on nomme la « chapelle du roi Clovis » n'est un anachronisme, mais qui exprime d'une manière commode une institution qui n'en était pas à ses débuts.

Aussitôt après la conversion de Constantin nous entrevoyons quelque chose comme une « chapelle impériale ». Au moment où va s'ouvrir le conflit avec Licinius, le jeune empereur groupe autour de sa personne quelques évêques qui lui font un service d'aumôniers : Cum que precationibus, si unquam antea, se t une maxime indiyere intellegere, sacerdotes Dei secum daxit, eos vellit optimos animae custodes adesse appartenant à cette chapelle '. A certaines fêtes solennelles, le cérémonial imposera aux empereurs de passer dans cette église pour y ceindre la couronne avant de sortir du palais. Souvent ils rentraient au palais par l'église du Seigneur ^ Là, la couronne enlevée, ils s'avançaient dans l'église et allaient prier, cierge en main, devant les portes de l'iconostase'. L'église du Seigneur avoisinait un des édifices les plus importants du palais, le Consistoire ; elle devait être située dans la cour qui précédait le palais de Daphné '. Entre tous les sanctuaires du palais l'importance et la prééminence de l'église du Seigneur semblent s'affirmer en de nombreux passages du Livre des cérémonies. Si « ce grand Constantin a servi de miroir de piété et de vertu à tous les empereurs qui luy ont succédé, 1) ce n'est pas, croyons-nous, la véritable raison du maintien de la « chapelle « impériale ; cette raison doit se trouver plutôt dans le goût fastueux des empereurs que dans leur dévotion, mais surtout dans le fait que le corps des aumôniers établi sur le pied que nous venons de voir ne devait pas se laisser dissoudre sans faire une belle défense. Il y avait là trop d'intérêts en jeu, trop de finesses en action et d'habiletés en batterie pour que cette demi-sinécure ne survécût pas au prince qui l'avait instituée. Retraite honorable et douce, on peut déjà entrevoir quelque chose du règlement qu'on y observait dans le double service : en campagne et dans les palais. Sous Constance — il ne peut être question de Julien, bien entendu — Valens et les empereurs ariens, l'hérésie des empereurs n'était pas un obstacle au maintien de leur « chapelle ». Nous voyons, en effet, que les rois goths, ariens eux aussi, avaient une institution analogue. Sidoine Apollinaire nous dit à propos de Théodoric, frère d'Euric : Si actionem illam, quae csl forinseciis exposita, perquiras, cnlucanos sacerdotum suonim ecetiis minimo comitatu expelil, grandi sedulitade venercdiir : iiuanquam, si sermo secrelus, possis animadverlere qumd servei islam pro consueludine potius quam rulione reverentiam =. Cette petite malice finale a son prix : ce n'était que la routine et non sa conviction ou sa dévotion personnelle que suivait le prince ; il subissait un usage. Nous sommes donc bien en présence d'une institution. On se l'explique d'autant mieux que, pour les princes barbares une préoccupation dominait toutes les autres : la cour impériale de Byzance. On se modelait sur elle dans la mesure où la chose était possible et la « chapelle » des princes goths était à tout le moins une preuve de bonne volonté. L'empereur ayant sa chapelle, on en devait avoir une ; il est vrai qu'on ne se croyait pas tenu à autre chose qu'à y faire acte de présence, comme Théodoric..\ Byzance, il n'en allait pas toujours ainsi. Socrate nous apprend que Théodose le jeune avait établi dans le palais impérial une discipline si exacte qu'on se fût cru dans un monastère. Dès l'aube, l'empereur et ses sœurs commençaient la psalmodie et le chant des hymnes. Nul doute que cette célébration liturgique se fît dans l'oratoire impérial avec la collaboration des aumôniers de quartier.

Malgré la bonne volonté des anciens historiens de la • chapelle et oratoire du roy de France* » on n'a aucun texte ancien et positif qui nous fasse connaître l'existence ou le fonctionnement « de la chapelle du roy Clovis ». Au reste, il n'y a guère lieu de mettre en doute l'existence de cette chapelle royale. Dès l'année 517, le concile d'Épaone fait mention de sanclorum reliquiœ in oratoriis villaribus ' ; en 541, le 4« concile d'Orléans décide que in oratoriis domini prœdiorum minime contra volum episcopi... percgrinos clericos inlromitlant • nisi quos dominus approbnveril. Enfin, un siècle plus tard, le concile de Ghalon, 639-654, règle la question : De oraturia, que per villas jiunl, il s'agit, nous dit-on, de ces oratoria per villas potenlum jam longo constructa tempore ' dont le personnel se montrait plus qu'indépendant à l'égard des évêques théodosiens. « Chapelle « royale et « chapelles » de châteaux avaient leurs prêtres desservants afin que ad ipsa oratoria et officium divinum possit implore et sacra tibamina consecrare. Sur ce personnel nous sommes fort peu renseignés. Le désir de trouver à « M. le grand aumosnier » d'illustres prédécesseurs avait fait introduire pêle-mêle dans la chapelle royale saint Remy, saint Waast, saint Germain de Paris, et quelques autres prélats célèbres. Cette liste serait fort intéressante si on parvenait à la constituer à l'aide de divers noms, même très largement espacés ; c'est un sujet de thèse qui, espérons-le, plaira à quelque jeune travailleur. Ces « chapelles » royales devaient être fort abondamment fournies, à en juger par l'exemple suivant. Le roi Childebert fit la guerre à Amalaric, roi des Wisigoths, le vainquit et s'empara de son trésor. Childebertus vero inler reliquos thesauros ministeria eclesiarum (var. œcl., ecclcs.) prœciosissima iletidil. Xam sexaginta calices, quinddecim patenas, viginti evangeliorum capsas detulil, omnia ex aura puro ac gemmis prœciosis orncda '. S'agit-il seulement de la chapelle d'Amalaric ou du trésor de plusieurs églises, nous opinons pour le premier cas. Les princes et les particuliers d'autrefois avaient des habitudes de voyage qui ressemblaient assez peu à celles de notre époque ; on ne regardait guère à s'embarrasser d'un bagage dont l'énumération nous stupéfie. Une partie du trésor ainsi enlevé fut répartie entre plusieurs églises.

La « chapelle » royale du palais mérovingien prend d'ailleurs l'importance d'une véritable église. En 580, Grégoire de Tours, accusé par Leudaste, comparait I devant un synode convoqué par Chilpéric dans son palais de Brennacum, près de Soissons » : Congrcgati igilur apud Brennacum villani episcopi, in unam domum rcsidere /ussi sunt. Sous Constance — un assassin s'introduit dans l'oratoire, se cache dans un angle sombre et attend l'arrivée du roi qui, précédé d'un imique flambeau, y vient assister aux matines ^'. Childebert, son successeur, court un danger semblable un jour qu'il entrait dans la « chapelle » de son palais de Marlenheim en Alsace : cum rex in oratui rium domus Mariligensis ingredcretur « .

Nous pourrions recueillir quelques autres textes, ils ne nous apprendraient rien de plus sinon que l'em


III. CHAPELLES des villas CAROLINGIENNES.

La villa dans laquelle résidait le roi n'était pas seule à posséder une chapelle. Nous trouvons dans plusieurs textes anciens la preuve qu'une capella se rencontrait dans différents palais royaux. Dans la Vie de saint Sturm par Eginhard nous lisons ce qui suit : Qui ciini addiiclus ad palatium concite fuisset, et ibi in capella régis pcr plures dies, Deuni orans, rxpectans, r/uid ci rex imperasset, conliijit quadam die, ut in venutionem rex pergeret, ac ut soUlus erat, ad orationem primo diluenlo veniret, et ceteri servi Dei posl rigilias nwlutinas quiescereni ; solus Sturmi vi<jilabat,cl ingressum régis observons, januas ei ecclesiœ aperuH, et ciim elaro luminc ad orationem anle eum ibat '. Ceci nous reporte à l'année 765.

Au viii° siècle, les attestations concernant d'autres chapelles sont rares. En 783, l'évêque Arvarnus de Gahors donne à l'abbaye de Moissac : alio toco, in ipso pago Tolosano aliud prœdium meum, quod dei fisco regali competenti servitii adquisivi,... cum capella Sancti Petri sibi conjuncta '. Le 3 janvier 791, Charlemagne communique au monastère de Kremsmünster le don d'une chapelle élevée à Altbach en l'honneur de Saint-Martin : et ad Altbach illam capellam in honore sancti Martini constructam^. En 794, le concile de Francfort nous parle des clercs qui in capellam regis habitan et prescrit le dépôt d'une copie d'un acte sacri palatii capellae ; il y avait donc une chapelle dans la résidence royale de Francfort °. En 799, l'Église de Passau est mise en possession d'une chapelle dédiée à saint Martin, à Linz, et jusque-là desservie par un chapelain royal '-. Un capitulaire de Pépin, relatif à l'Italie, et promulgué entre 801 et 810, fait mention de : Et vos episcopi, qui capellae. Aix-la-Chapelle étant devenue dans les dix dernières années du viii° siècle la résidence de Charlemagne, la chapelle royale y transporta très probablement son siège principal. C'est vers ce temps que les chapelains royaux commencent à ne plus se contenter du simple titre de capellanus et se décorent à l'envi d'appellations plus sonores telles que custos sacrae capellae en 784 ; qui sanctam capellam palatii gubernare videtur », en 788 ; minister capellae« en 791 ; sanctae capellae primicerius'-, en 794-790. La construction de la chapelle royale préoccupait les contemporains. On lit dans la chronique de Moissac, en 796 : Ibi firmaverat (Carolus) sedem suam aliquam ibi fabricaverit ecclesiam mirae magnitudinis... et cum magna diligentia et honore... in celeris ornamentis ipsam basilicam composuit » ; ces noms de basilica, d'ecclesia, bien qu'ils se présentassent naturellement, n'enlevaient pas à l'édifice son titre de capella par excellence ; c'est le terme officiel et c'est aussi celui qu'emploient ceux qui veulent, sans autre détermination, désigner la chapelle royale « . Comme on lit dans les Annales d'Einhard, c'est la sanctae Dei genetricis basilica quam capellam vocant^^ et on continuera ainsi beaucoup plus tard : quia divae recordationis imperatoris nostri Karoli... in palatio Aquisgranensi capellam in honore beatae Dei genitricis et virginis Mariae construxisse, ac clericos inibi Domino ob sux animas remedium atque peccaminum absolutionem, pariterque ob dignitatem apieis imperialis deservire constituisse, ac congregationem quamplurimam reliquiarum eundem locum sacrasse... dinoscitur ». Enfin, le testament de Charlemagne nous apprend ce qu'il entendait par « chapelle » ; Capellam, id est ecclesiasticum ministerium, tam id quod ipse fecit alique congregavit, quam quod ad eum ex palatina hereditate pervenit, ut integrum esset, neque ulla divisione seinderetur, ordinavit. Si qua autem invenirentur vasa, aut libri aut alia ornamenta, quae liquida constaret eidem capellae ab eo collata non fuisse, haec qui habere vellet, dato justo aestimationis precio, emeret et haberet « .


IV. Chapelles dans les domaines privés — Ce point mérite de nous retenir quelques instants, car il ne faudrait pas s'imaginer que les chapelles impériale ou royale fussent une création exceptionnelle. Thomassin a consacré un chapitre de sa Discipline à la question des basiliques et des chapelles des martyrs, des oratoires dans les cités et dans la maison des grands pendant les premiers siècles de l'Église^', et bien qu'il n'y eût en ces premiers siècles ni chapelles ni châteaux au sens que nous donnons aujourd'hui à ces mots, la chose existait sans le mot à peu près telle que nous la voyons fonctionner. Dès l'année 451, le 7° canon du concile de Chalcédoine assignait cinq destinations aux » bénéficiers « : églises des villes, églises rurales, martyria, monastères, hôpitaux •. Les martyria ou oratoires consacrés aux martyrs et élevés souvent dans la banlieue des villes ou en pleine campagne sur l'emplacement d'une tombe sainte représentent assez bien ce que nous entendons par » chapelles « : oratoria quae passim per agros et vias tamquam memoriae martyrum constituantur -. Cependant, bon nombre de ces oratoires n'étaient desservis, semble-t-il, que d'une manière assez discontinue ', d'autres avaient un clergé fixe dont les occupations ne différaient guère de celles des prêtres attachés à une basilique.

C'est au contraire une situation très différente que celle des oratoires privés, établis dans un domaine, une villa, propriété d'un évêque ou d'un grand. Dès le IV° siècle, saint Jean Chrysostome recourt aux plus pressantes exhortations pour obliger les personnes de qualité à bâtir et doter des églises ou des chapelles dans leurs maisons de campagne et d'y avoir un prêtre, un diacre ou d'autres ecclésiastiques pour y célébrer la messe tous les dimanches, pour y chanter l'office du matin et du soir, pour y bénir la table, pour y instruire les enfants et les domestiques, enfin pour y attirer par leurs prières les bénédictions de Dieu. Ce Père ne se contente pas d'exhorter, il commande, et repousse d'avance les excuses ••.

La fondation d'un sanctuaire dans un domaine privé est un fait très ancien. Il n'est pas spécial au christianisme. C'était une coutume païenne que chaque propriétaire élevât, dans ses domaines, des sanctuaires, sacella, dédiés à des divinités locales ou domestiques. À ces oratoires ruraux, les esclaves ou les colons venaient porter leurs vœux et leurs offrandes ; autour de ces autels privés, ils se réunissaient pour offrir un sacrifice. Le triomphe du christianisme ne changea rien à ces pratiques. Dès le iv° siècle, les possesseurs chrétiens bâtissent des oratoires sur leurs terres. Il y a, dans le code théodosien, quelques textes qui se rapportent à ces édifices, et nous savons que les catholiques n'étaient pas seuls à les construire ^ Gardons-nous de confondre ces oratoires ruraux avec les paroisses rurales, ils pourront dans bien des lieux y donner naissance, mais comme ce n'est que vers la fin du iv° et pendant le v° siècle que le régime paroissial s'est établi, il est clair qu'il n'en peut être déjà question à ces débuts. Ce qui est probable, c'est que l'oratoire fut d'abord un simple lieu de prières à l'usage du maître et de ses serviteurs ou de ses colons. Placé près de l'habitation ou dans l'intérieur même de la maison, il remplaça l'ancien autel domestique '. Mais, peu à peu, son importance grandit. Il devint le centre d'un culte. Le maître cherchait, comme jadis, à réunir, dans un sanctuaire privé, les hommes du domaine. Il leur permit, en le bâtissant, d'offrir leurs dons pour l'heureux succès des récoltes, d'assister au sacrifice pour le rachat de leurs fautes et leur salut. L'Église ne pouvait s'opposer à ces usages, car ils répondaient à des mœurs anciennes et à un besoin des âmes. Ils conciliaient à la fois l'intérêt du maître et les exigences de ses colons'. Cependant, très vite, on put s'apercevoir que ces oratoires privés devenaient, en un certain sens, des lieux officiels ». Le petit sanctuaire ne pouvait être ouvert au culte chrétien et au sacrifice qui en est le centre et la source sans qu'on recourût au clergé et qu'on se soumit aux prescriptions de la hiérarchie catholique.

Sous peine d'être frappé d'une sorte de déchéance qui en éloignera bien vite ceux qui l'ont le plus souhaité, sous peine de ne pouvoir servir à la célébration de la messe, l'oratoire privé, de simple lieu de prière en commun qu'il était, se voit élevé à une dignité que lui confère seule la consécration épiscopale et le consentement donné par le maître aux conditions imposées par l'évêque. L'humble chambre des débuts n'est pas moins sainte, depuis qu'on y célèbre l'eucharistie, que les plus renommées parmi les églises. À ce titre, l'évêque, chef spirituel, prétend bien veiller sur cette chose sainte, mais il ne peut, ni ne doit, ni ne veut évincer le fondateur de l'oratoire qui demeure en même temps propriétaire du domaine et maître de ceux qui usent de la nouvelle église. Alors va s'esquisser la théorie du patronage. Voir ce mot.

Dès l'année 441, le concile d'Orange commence à légiférer ; après lui, le concile d'Arles, en 452, et tous deux accordent à un laïc, aussi bien qu'à un évêque, le droit d'ériger une chapelle sur un fonds privé, mais à condition que la consécration en sera faite par l'évêque diocésain et le gouvernement abandonné au même personnage. La juridiction épiscopale demeure donc intacte. À ce principe absolu s'ajoutent deux règles. L'évêque-fondateur désigne le desservant qu'il choisit à son gré dans son diocèse ou dans le diocèse auquel appartient la fondation. En outre, il assigne à son église une dotation inaliénable dans son intégrité. Ainsi, l'oratorium possède dans le diocèse et dans la paroisse dont il fait partie une existence indépendante, il forme déjà un organisme distinct, « il possède les éléments qui, vers la même époque, constituent la paroisse : un prêtre et un patrimoine, et bien que soumis à la juridiction de l'évêque de la cité, il reste toujours, dans une certaine mesure, sous la dépendance de son fondateur ». Si ces privilèges sont reconnus aux évêques-fondateurs, on ne peut en dire autant à l'égard des prêtres, pour lesquels cette concession est au moins douteuse et surtout pour les laïques. Ce n'est pas que ces derniers « n'aient le droit de bâtir un temple, de le faire consacrer, d'y obtenir la célébration du culte. Sidoine Apollinaire nous signale ces oratoria fondés dans les villas des sénateurs. Mais ce sont peut-être de simples édicules, desservis par les clercs de la paroisse, ils n'ont pas encore leur prêtre ; dépendants de ce noble ; en Occident, en France surtout, on compterait sans peine les maisons où le crucifix n'est pas relégué, avec tout le « matériel de piété », dans la chambre à coucher de la maison d'habitation, ils n'ont pas davantage une « dot ». Par là, ils n'ont aucune place dans l'organisation ecclésiastique ».

Au Vè siècle, l'épiscopat accorde largement l'autorisation d'ériger des églises, des chapelles, des martyria dans les domaines privés, mais il entend ne se dessaisir en rien du droit de juridiction qu'il exerce sur ces fondations. Le concile d'Orléans, en 511, est formel sur ce point : Omnes aulæ basilicæ — et ce terme s'appliquait en Gaule à de simples chapelles — qui per rerum possessionem sunt constructæ... ut in eis episcopi, in eis territorio silic sit, potestas consistat. « À ce moment même, le nombre des églises privées s'était beaucoup accru, mais leur création n'était pas sans péril. Chez les Francs, beaucoup de propriétaires barbares, nouvellement convertis, n'avaient qu'une idée imparfaite du christianisme. En Burgondie, les possessores ariens avaient voulu organiser leur culte dans leurs domaines et y grouper des adhérents à l'hérésie ». On comprend que les évêques aient gardé, avec un soin jaloux, leur droit de contrôle et leur juridiction. Mais, dès la première moitié du VIe, des usages nouveaux commencent à s'établir. Les Francs sont maîtres de la Gaule : l'arianisme est vaincu. L'unité religieuse accomplie, l'organisation ecclésiastique s'achève. L'oratorium des laïques va y prendre place. Parallèlement à cette transformation, s'affermit le patronage. De 511 à 541, du premier au quatrième concile d'Orléans, nous pouvons en suivre les progrès. Il fallait d'abord que la chapelle, l'oratorium fondé par un laïc, eût les mêmes avantages que l'église fondée par un évêque ; en d'autres termes, que l'église privée, quel que fût son fondateur, eût son prêtre ou ses clercs aussi bien qu'un patrimoine particulier. Cette évolution s'opéra, et par les mêmes causes qui créèrent la paroisse : le culte du saint. Le jour où l'oratorium eut, lui aussi, ses reliques, il devait être le centre d'un culte et d'un culte régulier et permanent. Il se forme alors dans le clergé rural une classe nouvelle : les clercs des domaines. En 517, le concile nous montre que si un grand nombre d'églises privées sont encore desservies par les clercs de l'église baptismale, beaucoup aussi ont leur prêtre. En 535, le concile de Clermont nous parle de ces prêtres des villae et règle leurs attributions. En 541, le concile d'Orléans nous dit comment ils doivent être nommés. On peut conclure de ces faits que le nombre de ces clercs domestiques avait beaucoup grandi puis que l'Église jugeait nécessaire de définir leur condition.

Vers la même époque, ces églises ont aussi un patrimoine. Et elles ont un patrimoine parce qu'elles ont des clercs ou un prêtre. En 517, le concile d'Épaone déclare expressément que les possessores qui voudront avoir un clerc attaché à leur église devront lui assurer la nourriture et l'entretien. Sans doute, cette dotation est toujours facultative puis que le propriétaire est libre d'avoir un desservant qui réside ou de confier aux clercs de la paroisse le service de son église. Mais il a tout avantage à avoir son prêtre ; et, en fait, au VIe, les donations aux églises privées se multiplient. Or, ce patrimoine reste attaché à l'oratorium. L'évêque le respecte au même titre que celui des paroisses ; il en laisse à l'église privée la libre jouissance. Par là, est reconnue sa capacité juridique. Jusqu'au VIe, cette faculté de posséder semble avoir été accordée aux seules églises fondées par les évêques : au XIe, le droit est général. Bâtie sur un domaine ecclésiastique ou laïc, par un évêque ou par un grand, l'église privée a désormais ses organes essentiels : son patrimoine et son clergé. En même temps s'affermit sur elle l'influence du propriétaire. À quel moment, à la suite de quels faits, les privilèges reconnus à l'évêque-fondateur furent-ils attribués aux laïques ? Nous l'ignorons. En Orient, une novelle de Justinien (546) consacre le droit de présentation. En Gaule, nous ne trouvons aucun texte qui le concède : dès 517, nous en trouvons un qui le suppose. Le concile burgonde qui interdit aux prêtres ou aux clercs étrangers à un diocèse d'y desservir, sans la permission de l'évêque, un oratorium ou une basilique, semble bien faire entendre que l'évêque ne les nommait pas. Vingt-quatre ans plus tard, le IVe concile d'Orléans (541) reconnaît expressément ce droit de présentation, il ne l'établit pas, il le consacre et il le règle. Il nous montre qu'il n'est plus exercé par des évêques, mais par des laïques, non par le fondateur, mais par le propriétaire qui lui a succédé.

Et cependant l'indépendance du desservant ne signifie pas l'indépendance de la chapelle. Vers le VIIe une transformation s'accomplit : l'église rurale devient res privata, elle est possédée au même titre que la terre. Ce simple fait marque un moment et vaut qu'on s'y arrête. Dans le droit romain toute res sacra est chose publique ; désormais, le droit romain aura reçu un nouvel échec et des plus graves. Une chapelle, une église baptismale suit la destinée du domaine sur lequel elle s'élève, elle est devenue propriété individuelle et peut se transmettre par vente, don ou legs. Dès lors, nous commençons à voir les chartes de donations se multiplier. Ainsi que de nos jours on voit léguer à l'État une collection artistique pour en éviter la dispersion et lui assurer un propriétaire perpétuel, ainsi alors on s'empresse de léguer à un évêché, à une abbaye — les seules puissances assises et inspirant confiance aux contemporains — une terre qu'on souhaite voir échapper à la division et prospérer ; avec la terre on donne les églises, basiliques ou chapelles sises à la surface ». Malgré qu'en obtenant le caractère sacré ces édifices d'importance très variable aient, comme nous l'avons vu, passé sous la juridiction épiscopale, ils sont néanmoins au VIIe « propriété privée ». Par quel détour en est-on arrivé là pour les plus solennelles donations, les plus irrévocables ? On y est venu par suite de la conception contemporaine du dominium. On donne pour satisfaire l'instinct vaniteux, pour s'attirer des avantages spirituels, mais survienne l'occasion favorable, on reprend en totalité ou en partie le bien donné pour un temps, pour une nécessité pressante. Le don, dans la pensée de celui qui le fait, n'est guère plus qu'un prêt ; les chartes et les anathèmes n'y peuvent mais. Ces usurpations violentes se continuent au IXe et même après. Si nombreuses qu'elles soient, elles ne suffisent pas à expliquer un fait aussi général : l'appropriation des églises, appropriation que consacre la législation ecclésiastique elle-même. Pour comprendre cette situation, il faut se dire que les hommes de ce temps avaient de la propriété une conception originale. Ils admettaient sans peine qu'un bien pût avoir deux maîtres : le titulaire et l'usager. Pratiquement, l'un évince l'autre. Le titulaire, un saint révéré par ses reliques, n'est pas le plus fort en face d'un homme violent ou retors qui se charge de le défendre envers et contre tous. Les terres, la ville, la chapelle, les colons, le saint, les clercs, tout cela forme, à une époque où la violence prime le droit, quelque chose d'assez mal défini, mais de bien réel, un domaine à protéger, c'est-à-dire une propriété à garder. Dans l'Église épiscopale, dans la puissante abbaye, le saint titulaire est un grand personnage, riche, auquel le roi ou quel que grand ne pourrait toucher sans soulever évêques, prêtres, moines et fidèles ; dans la paroisse domestique, l'humble chapelle rurale, qui voulez-vous qui se mette en travers de l'appétit du seigneur ? Le saint, mais il a peu de notoriété en ce lieu perdu. Les serviteurs, les colons, la clientèle, mais oseront-ils s'insurger contre leur maître, leur propriétaire, de qui dépendent leur vie, leurs biens, leur établissement ? Les clercs attachés à la chapelle, mais la « dot » dont ils vivent généralement, enclavée dans le domaine et la juridiction épiscopale de qui relève cette dot, ne l'empêcherait pas d'être saisie par le propriétaire, ainsi ils n'oseront pas protester contre l'accaparement sous peine de mourir de faim. Ainsi le patronage des églises se transforme en propriété. Le saint n'est sans doute pas dépossédé ; il garde sa chapelle et la chapelle garde sa dotation, et l'évêque sauvegarde la dotation et les clercs vivent sur elle et les pauvres en profitent même. Le propriétaire se contente de ne retenir qu'un cens comme signe extérieur et marque de son droit ; en réalité, il a repris possession, une possession un peu entravée, mais réelle, il porte le titre de patron, mais il fait acte de propriétaire.


IV. Chapelles du palais pontifical. — Gattico fait remonter les chapelles privées ou oratoires domestiques jusqu'au Cénacle dans lequel Jésus institua l'eucharistie, de là il passe à Troade où les Actes font connaître une réunion tenue au troisième étage d'une maison ; il aurait pu rappeler l'assemblée des frères vers laquelle se dirigea saint Pierre après sa sortie de prison et bien d'autres lieux affectés à une destination analogue en un temps où le culte se célébrait circa domos. Pendant toute la période des persécutions, suivant les époques et suivant les lieux, les fidèles furent fréquemment obligés de se réunir dans une maison particulière et d'improviser le culte dans une chambre, ce que nous nommerions aujourd'hui une chapelle. A partir de la paix de l'Église, la nécessité d'abriter un nombre de fidèles considérable porta à entreprendre des édifices de vastes dimensions. Eusèbe nous dit cette tendance.

Cependant on n'avait pas partout à se préoccuper de faire spacieux. Nous avons pu entrevoir, par exemple, dans le palais impérial de Constantinople l'existence de plusieurs chapelles destinées à un service particulier, celui de l'empereur, ou bien la conservation d'une relique. Il est clair qu'en pareil cas l'ornementation gagnait tout ce que perdaient les dimensions. Dans le palais pontifical de Latran, il existait aussi un certain nombre d'oratoires. Au Ve, dans le palais déjà enchevêtré de constructions, le pape Hilaire fit orneria III in baptisterio basilicee Constanlinianae sancti Johannis baptistae et sancti Johannis evangelistae et sanctae crucis, omnia ex argento et lapidibus pretiosis ; ainsi, en 461, le baptistère du Latran vit s'accoler à sa face nord une chapelle exiguë avec trois autels. Bientôt, comme pendant, on vit construire sur la face opposée du baptistère une autre chapelle. Cela fait, on ouvrit une porte dans le baptistère pour donner accès dans la direction d'une troisième chapelle projetée en l'honneur de la Sainte-Croix. Pour se faire une idée de ces chapelles du palais pontifical, rien ne vaut le texte du Liber pontificalis : confessionem sancti Johannis baptistae ex argento, qui pens. lib. C, et crucem auream ; confessionem sancti Johannis evangelistae ex argento, qui pens. lib. C, et crucem auream ; in ambis oratoriis januas aereas argento clusas et oratorium sanctae crucis : confessionem, ubi lignum posuit domini cum cruce aurea cum gemmis, qui pens. lib. XX, et argento in confessionem januas, pens. lib. L ; supra confessionem arcum aureum, qui pens. lib. III, quem portant columnae unychinae, ubi stat agnus aureus, pens. lib. II ; coronam auream ante confessionem, farus cum delfinos, pens. lib. V ; lampadas III aureas, pens. sing. lib. II ; nymphæum, et riporlieum ante oratorium sanctae crucis, ubi sunt columnae mirae magnitudinis quae dicuntur eccedonpenticas, et conchus striatas duas cum columnas purphyrelicas raiatas aquam fundentes ; et in medio lacum purphyrsticum cum conca raiala in medio aquam fundentem, circumdalam a dextris vel sinistris in medio cancellis seris et columnis cum fasligiis et epistulis, undique ornatum ex musivo et columnis aquilanicis et tripolilis et purphyrelicis.

Ante confessionem beati Johannis : coronam argenteam, pens. lib. XX ; forum canforum, pens. lib. XXI.

Item ad sanctum Johannem in sanctum fontem : lucernam auream cum nixus luminus X, pens. lib. V ; cervos clygentes III fundentes aquam, pens. sing. lib. XXX ; lurrem argenteam cum delfinos, pens. lib. LX ; columbam auream, pens. lib. II.

Le palais pontifical possédait d'autres chapelles. Au XVIe, Panvinio prétendit avoir retrouvé dans une vigne les vestiges d'un oratoire dédié à saint Grégoire et dans lequel on conserva longtemps son lit de repos. En 642, le pape Théodore élevait une chapelle à saint Sylvestre. Grégoire II, Léon III élèvent eux aussi des oratoires dans l'intérieur du palais.

V. Chapelle impériale du Palatin. — Au XIVe on comptait à Rome trois églises placées sous le vocable de saint Césaire, c'étaient : Saint-Césaire in Palatio aux environs de Sainte-Anastasie et de Sainte-Marie in Cosmedin, c'est-à-dire près de l'angle du Palatin qui est tourné vers le Tibre ; — Saint-Césaire in turrim, l'église encore désignée aujourd'hui sous ce vocable, située sur la voie Appienne, à droite, entre l'église des Saints-Nérée-et-Achillée et la porte Saint-Sébastien ; — Saint-Césaire, sans autre déterminatif, devait se trouver près du pont Sixte. En outre, nous savons qu'il existait un monastère de Saint-Césaire auprès de la grande basilique de Saint-Paul, et un oratoire de Saint-Césaire situé au fond du palais de Latran, dans le vestiaire ou le garderobe pontifical. Ainsi qu'on devait s'y attendre, il se fit quelque confusion entre tous ces édifices placés sous le même titulaire ; on se mit en quête de ce qui avait pu inspirer le déterminatif in Palatio et on découvrit que c'était le palatium Antoninianum, c'est-à-dire les thermes de Caracalla, voisins du Saint-Césaire de la voie Appienne. Cependant on finit par voir qu'on faisait fausse route : ja mais les anciens documents ne désignaient ainsi l'église de la voie Appienne. Il fallait trouver autre chose : on trouva. Saint-Césaire in Palatio devint l'oratoire du vestiaire pontifical. Une fois de plus il fallut y renoncer : l'oratoire situé dans le vestiarium se trouvait nécessairement dans le palais intérieur du Latran, or Saint-Césaire in Palatio était une abbaye ; son emplacement ne peut donc être à l'intérieur du palais pontifical. Enfin, on chercha, ce qui était assez naturel, le Palatium sur le Palatin.

Le catalogue topographique du XIVe place notre église dans l'énumération suivante : Sainte-Anastasie, Saint-Sauveur de Ludo, Saint-Césaire in Palatio, Sainte-Marie de Manu, Sainte-Marie in Cosmedin. De ces cinq églises, la première et la dernière existent encore, la quatrième a disparu depuis longtemps, la deuxième, d'après son déterminatif, devait se trouver vers le grand cirque. En somme, il faut chercher Saint-Césaire sur le Palatin.

A quelle date remonte la fondation de cette église ? Elle existait déjà en 687. Cette année-là, après la mort du pape Conon (22 septembre), les deux candidats occupèrent chacun avec ses partisans une moitié du palais pontifical. L'entente paraissant impossible, les principaux fonctionnaires et les chefs de l'armée suivis d'une partie du clergé se transportèrent au Palatin, ad sacrum Palatium pervenerunt, où, après délibération, ils élurent au pontificat le prêtre Sergius qui fut conduit à l'oraculum beati Cæsarii Christi martyris (qui est dans le susmentionné Palatium). Le narrateur continue : Et exinde cum in Lateranense episcopium cum laude adclamationibus deduxerunt. Et quamvis fores patriarchii intrinsecus essent munitae clausae, tamen pars qui prædictum venerabilem virum elegit prævaluit et ingressa est. On n'était donc pas au palais de Latran puisqu'on y vient, puis que, pour y pénétrer, on est obligé d'en enfoncer les portes. Ainsi c'est dans le palais impérial que Sergius fut élu en 687, et c'est dans ce même palais que se trouvait l'oratoire de Saint-Césaire in Palatio.

Mais on peut remonter bien plus haut. La première mention de l'oratoire de Saint-Césaire in Palatio se rencontre dans un document du temps de saint Grégoire le Grand. Il s'agit d'une sorte de protocole relatif à l'intronisation de l'empereur Phocas et à la réception officielle de son portrait, cérémonie qui eut lieu à Rome le 25 avril 603 : Venit icona suprascriptorum Phocæ et Leontiæ Augustorum Romam, VI kal. maii et acclamatum est in Lateranis in basilica Julii ab omni clero vel senatu : Exaudi Christe, Phocæ Augusto et Leontiæ Augustæ vita. Tune jussit ipsam iconam dominis beatissimus et apostolicus Gregorius papa reponi in oratorio sancti Cæsarii martyris intra palatium. Mais, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que cet oratoire est une sorte de sanctuaire officiel, où l'on dépose les images des souverains régnants. S'il est permis de s'exprimer ainsi, Saint-Césaire est la chapelle impériale, l'église du palais.

Au VIIe, le palais était encore habité ; il y avait même un fonctionnaire chargé de son entretien, le curator Palatii urbis Romæ. Nous avons encore l'épitaphe d'un de ces fonctionnaires, un certain Platon, qui mourut en 686, après avoir présidé à une grande réparation de l'antique édifice. On voit que le palais avait été remis à neuf, peu de temps avant l'élection de Sergius. C'est là qu'avaient résidé les rois goths quand ils s'étaient trouvés de passage à Rome ; après eux les exarques et même un empereur, Constant II, qui visita Rome en 663, durent s'y abriter aussi. En tous cas, c'était la résidence des gouverneurs de la ville et des chefs de cet exercitus Romanus qui joua un rôle si important au VIIe et au VIIIe, dans les révolutions locales. Rome une fois placée sous la souveraineté du pape, le Palatin cessa d'être une résidence impériale. Les empereurs carolingiens prenaient gîte hors de la ville auprès de Saint-Pierre, au lieu où s'élève actuellement le palais du Vatican. Il est possible que l'exercitus Romanus ait continué quelque temps d'y avoir son centre.

Les destinées ultérieures de Saint-Césaire in Palatio ne nous retiendront pas ; devenu monastère grec, il dura jusqu'au XVe. Ses ruines auront sans doute été rencontrées dans les fouilles et travaux d'aménagement exécutés au Palatin depuis la Renaissance. Mais le peu d'intérêt qu'excitaient et qu'ont excité jusqu'à ces derniers temps les vestiges du moyen âge romain les aura fait négliger. Où pouvaient-elles se trouver ? Nous avons montré qu'on ne devait pas chercher Saint-Césaire vers les angles du Palatin qui regardent le Forum, le Colisée et l'église Saint-Grégoire, et qu'il se trouvait probablement à portée du cirque, au-dessus de Sainte-Anastasie. On peut préciser davantage, en partant de la dénomination in Palatio. Cette expression, si elle ne remontait qu'aux Xe et XIes, pourrait désigner n'importe quel grand édifice antique, thermes, cirque, basilique, etc. Elle a ce sens dans les Mirabilia et autres documents de ces bas temps. Mais nous la rencontrons déjà en 603, à une date où le palais était encore habité et ne pouvait être confondu avec un autre édifice voisin. Cette observation est confirmée par les dénominations que portaient les deux autres églises anciennes du Palatin. Saint-Sébastien est toujours appelé in Palladio, in Pallaria, in Pallara, mais in Palatio. Quelle est l'origine de cette expression ? Cela n'est pas encore tiré au clair ; mais il est sûr qu'elle rappelle un autre édifice que le palais proprement dit. Sainte-Lucie, d'autre part, n'est jamais appelée in Palatio, mais toujours in septem solis. Nous croyons donc avoir le droit de conclure que Saint-Césaire se trouvait dans le grand palais officiel. Il est même possible que cette église n'ait été qu'un édifice antique approprié à un nouvel usage, par exemple l'un de ceux que l'on appelle basilica Jovis, Académie, bibliothèque, etc. En somme, dès les premiers temps du régime byzantin, il y avait dans le palais des Césars une chapelle domestique, où leurs images étaient officiellement conservées. Cette chapelle était placée sous le vocable du martyr saint Césaire.


VI. Chapelles épiscopales et privées en Orient.

Après ces lois de l'empereur Léon, le nombre des chapelles privées ne put que s'accroître, il suffisait dès lors de s'assurer le service d'un prêtre ; cependant il était défendu aux évêques de célébrer dans ces oratoires, ce qui eût été rabaisser la dignité de l'épiscopat. Balsamon ajoute que l'autorisation épiscopale en faveur d'une chapelle privée était tacitement renfermée et « comme enveloppée dans la nappe consacrée par l'évêque, dont il falloir dans l'Orient couvrir tous les autels où l'on voulait célébrer, si ces autels n'avaient pas été consacrés par l'évêque. C'est pour cela qu'on a donné cours à ces nappes saintes, qui tiennent lieu d'autels portatifs, afin qu'il paraisse que c'est avec la dépendance et l'agrément de l'évêque, que les prêtres offrent le sacrifice ».


VII. Chapelles épiscopales et privées en Italie. — En Italie, les évêques ont, eux aussi, possédé une chapelle particulière dans la maison épiscopale. Le fait est d'ailleurs si naturel qu'il n'y a pas lieu, croyons-nous, d'accumuler les exemples, un seul peut suffire, c'est celui de l'évêque de Narni qui célébrait la messe dans sa chapelle privée : in episcopii oratorio missas fecit.

La fondation de chapelles locales et leur régime administratif reparaissent assez fréquemment dans la correspondance de saint Grégoire le Grand. En voici quelques exemples :

A Rimini, une dame veut faire élever une chapelle dédiée à la sainte Croix. Le pape prescrit à l'évêque de Rimini d'examiner l'emplacement, de recevoir la donation promise dont la donatrice demeure usufruitière pour les deux tiers et, cela fait, de procéder à la consécration de la chapelle sans messe solennelle, sans nomination de prêtre titulaire, sans autorisation d'y administrer le baptême, mais seulement d'y célébrer la messe si la donatrice le requiert : Prœdictum oratorium absque missis publicis solemniter consecratis. ita ut in codem loco nec futuris temporibus baptisterium construatur, nec presbyterum constituas cœdinalem. Et si missas forte maluerit fieri sibi, a dilectione tua presbyterum noverit poslulandiim : quatenus nihil alias a quolibet sacerdote alio ullatenus praesumat. Les revenus iront à la mense épiscopale.

Voici un autre exemple un peu différent : Les prêtres chargés du service de l'église Saint-Pancrace se dispensaient souvent d'y célébrer la messe le dimanche au grand mécontentement des fidèles venus en vain ; le pape transfère cette église à des moines et à leur abbé Maur aux conditions suivantes : salientes ul terras prœ/alœ ecclesiœ, vel quicquid illic intraverit. sed de redilibus ejus accesseril antedicto monasterio suo debeal applicari alqae illic sine diminutione aliqua perlinere. Les revenus iront donc au monastère de l'abbé Maur qui s'engage à faire desservir la chapelle ul peregrinum non desinas adhibere presbyterum qui sacra missarum possit solennia celebrare. Quem tamen et in monasterio tuo habitare, et inde vitæ subsidia habere necesse est. Sed et hoc prx omnibus curœ tux sil, ul ibidem ad sacratissimum corpus beati Paneraii cotidie opus Dei proculdubio peragatur. Voilà tous les revenus d'une chapelle transférés à une communauté qui n'aura à sa charge que l'entretien du desservant.

Ce sont là des chapelles de caractère mixte, mais qui ne paraissent pas renfermées à l'intérieur d'une habitation comme c'est le cas pour la chapelle du patrice Venance à Syracuse, sur laquelle l'évêque Jean jette l'interdit que lève le pape Grégoire : Adhuc tamen qualenus et oblationes ante dicti viri (Venantii) omnimodo in dulcedine et Deo placita de beati sinceritatis suscipere et in domo ipsius missarum peragi mysteria permitlatis ; aut, sicut scripsimus, si fartasse volueril per vos debetis accedere et celebrando apud eum missas priorem gratiam reformare.

Une lettre du même pape à l'évêque Fermo lui prescrit de consacrer une chapelle élevée et dotée par le comte Anio et d'y établir un desservant qui dira la messe à la requête du fondateur et suivant les besoins de la population : Presbyterum quoque te illic constituere volumus cardinatem, ut, quotiens præfatus conditor fieri sibi missas voluerit vel fidelium conventus exegerit, nihil quod ad sacra missarum sollemnia exhibenda valeat impedire. Ainsi donc ce prêtre célébrait la messe pour le fondateur seul autant de fois qu'il le réclamait et sans que le peuple y assistât, c'était bien une chapelle privée ; mais en même temps, eu égard à l'éloignement des paroisses rurales on admettrait les fidèles et même on célébrerait la messe pour eux seuls dans le cas où le fondateur ne réclamerait pas pour lui. La chapelle fait un service double, l'un est dû, l'autre semble bien être encore tout bénévole. Le desservant attaché à cette chapelle diffère de ceux qu'on rencontre dans d'autres lettres réglant des cas analogues ; alors l'évêque désigne un prêtre pour desservir la chapelle, mais ce prêtre est amovible : ici il est attaché à la chapelle d'une manière fixe et il a une résidence, des revenus, en un mot il est titulaire et responsable.


VIII. Résumements. — L'emploi du mot « chapelle » a pris une extension d'autant plus considérable que son sens est moins précis. Les dimensions d'une cathédrale ou le caractère paroissial avéré d'une église leur évitent seuls l'appellation de « chapelle » qui englobe sans distinction une multitude d'édifices religieux qui n'ont aucun droit à porter ce nom : mais il y a beau temps que martyrium est délaissé. oratoire semble prétentieux et ne s'applique guère qu'à un lieu minuscule ; chapelle est donc devenu le terme courant et usager sans distinction de ville, de campagne, de privé ou de public. Cependant on a vu par ce qui précède que le terme capella n'apparut guère ou du moins, ne dut pas être d'un usage répandu avant le vii siècle et fut réservé à l'oratoire des rois mérovingiens avant de recevoir une application générale. Ce ne serait donc qu'à l'aide d'un anachronisme trop choquant que nous pourrions faire entrer dans le sujet de la présente dissertation l'étude d'un grand nombre d'édifices analogues à plusieurs que nous avons déjà rencontrés : kalybès syriennes, duir theachs celtiques, cubicula des catacombes, oratorio romains ou francs, etc., cryptes, confessions, mausolées, ne pourraient être nommés ici que par suite d'une confusion regrettable. On ne devra donc pas être surpris de ne trouver dans le présent travail que les textes seuls et point de monuments.

H. Leclercq.


CHAPELLE-SAINT-ÉLOI. — I. La découverte. II. Les édifices. III. L'épigraphie. IV. Bibliographie.

I. La découverte. — La Chapelle-Saint-Éloi est le nom moderne d'un ancien prieuré de l'abbaye du Bec, désigné jadis sous le nom de Saint-Lambert de Nassandre ou de Malassis et situé dans la commune de Fontaine-la-Sorel, canton de Beauraont-le-Roger, arrondissement de Bernay, département de l'Eure.

Le 25 octobre 1854, Charles Lenormant vint lire à la séance publique annuelle des cinq académies de l'Institut de France le récit des « vacances d'un antiquaire : — c'était lui-même — vacances passées dans sa maison de campagne de Chapelle-Saint-Éloi ». On apprit ainsi la découverte d'un cimetière mérovingien, et subsidiairement : une colonne votive surmontée d'une statue de Caracalla déifié, et l'exèdre environnant ; une inscription constatant qu'en ce lieu était l'antique Gisacus, et non sur l'emplacement improprement appelé le vieil Évreux ; cette inscription spécifiant de plus que c'était là que saint Taurin avait été fouetté ; un baptistère avec sa cuve et son enceinte à ciel ouvert ; le passage conduisant de cet édicule à l'abside d'une chapelle mérovingienne placée en avant ; les murs de cette chapelle ; une crypte ou confession placée au-dessous de son sanctuaire ; un squelette dans cette crypte ; l'épitaphe de la mère de saint Taurin : celle de Suron, son disciple ; celle d'un certain Ingomer qui vivait sous le règne de Clovis, avec la mention que Clovis était consul ; le nom de saint Germain inscrit par lui-même sur les murs du baptistère avec l'année de sa visite ; le monogramme de Childebert ; le nom de Clodoald écrit en lettres runiques.

Tous ces débris, tous ces monuments, toutes ces inscriptions écrites sur la pierre ou sur des tuiles à rebords auraient fait partie du baptistère ou auraient été trouvés dans les champs environnant le point central de la découverte, point situé non loin de la maison de campagne de Ch. Lenormant.

Émerveillée de ces résultats, la Société scientifique de l'Eure nomma une commission qui ne vit dans le baptistère qu'un four à chaux ; dans la crypte qu'un second four à chaux postérieur au premier, ne trouva point de cimetière, et récusa l'authenticité des inscriptions qu'elle ne put voir ; mais elle n'expliqua ni la présence d'ossements, ni celle de fragments antiques découverts. François Lenormant, alors âgé de dix-huit ans, prit la défense de son père dont le savoir et la loyauté demeuraient, d'un avis unanime, au-dessus de tout soupçon. Il s'attacha à mettre les adversaires en contradiction avec les traditions, l'histoire et les faits, et entra dans les plus minutieux détails sur les circonstances de la découverte et l'aspect des monuments dont il publia la coupe et le plan, avec le cadastre des terrains environnants. La Société de l'Eure répondit, persista dans son opinion première, reprit la discussion des faits. Son Mémoire demeura sans réponse. Le diapason de cette polémique s'était élevé peu à peu ; l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui n'avait rien prévu d'aussi vif, laissa tomber cette affaire qui fut résumée avec modération et clarté par A. Darcel. Il ne fut plus question désormais des édifices de la Chapelle. La Société d'agriculture, arts et belles-lettres de l'Eure nomma, sur la proposition du marquis de Blosseville, une commission composée de sept membres parmi lesquels M. Lebeurrier, archiviste du département, rapporteur, fut l'auteur des Rapports sur la découverte d'un prétendu cimetière mérovingien à la Chapelle-Saint-Florent par M. Charles Lenormant, parus dans le Recueil des travaux de la Société... de l'Eure, 1855 et 1856, et dans une publication spéciale à Évreux, 1850 ; 2e édition, 1858. — J. Quicherat, dans la Revue archéologique, avril 1858, p. 63. — La commission fit deux visites sur le terrain des découvertes à plusieurs mois d'intervalle. Elle jugea que les prétendus décombres du bourg gallo-romain sont le résidu de matériaux apportés de divers endroits pour alimenter les fours à chaux ; que le cimetière se réduit à un squelette de femme inhumé vers la fin du XVIIe ; que les inscriptions étaient l'ouvrage d'un nommé Rouillon, d'Évreux, connu pour avoir contrefait jadis l'une des thèses historiques que venaient merveilleusement confirmer les textes retrouvés. Lebeurrier, Rapports, 1855, p. 37 sq. — J. Quicherat, dans la Revue archéologique, avril 1858, p. 61 : « On regrette que les faussaires aient pris pour leur victime un homme dont tout le monde reconnaît le mérite, quoi que généralement Saint-Éloi, l'affaire était « classée » ; quant aux inscriptions et aux graffites, Fr. Lenormant entreprit pour leur justification une dernière défense qui demeura sans écho.


II. Les édifices. — Au mois de juin de l'année 1851, un sieur Boutel, paysan du plus proche voisinage de la maison de campagne de Ch. Lenormant, s'avisa de rebâtir sa maison délabrée et, à cet effet, traça le plan d'une nouvelle construction, en dégageant le terrain jugé nécessaire dans le versant de la colline et les éboulements. Cette opération lui fit mettre au jour les assises d'un ancien édifice dont il arracha jusqu'au dernier moellon en vue de construire avec ces matériaux de remploi la maison projetée. En attendant le moment propice, il fit de tous ces matériaux un tas contre le sentier qui conduisait à l'habitation de Ch. Lenormant et reboucha l'excavation.

Le 8 septembre 1854, par grand hasard, Fr. Lenormant jeta les yeux sur ces décombres parmi lesquels il aperçut quelques débris antiques. Ce fut alors que l'antiquaire et son fils dégagèrent la tête et les fragments d'une statue antique, les débris d'une colonne monumentale qui servait à supporter la statue, les pierres chargées d'inscriptions d'un baptistère bâti avec les ruines du monument romain qu'il avait remplacé, et, sur le terrain d'un cimetière attenant, de nombreuses épitaphes presque toutes tracées sur des tuiles à rebord. Voici les conséquences que Ch. Lenormant tira de ces débris et des inscriptions qu'il avait recueillies :

Serquinius, un Romain de la seconde Lyonnaise, peut-être un soldat de Marc-Aurèle, fonda la villa qui a laissé son nom au village de Serquigny. À deux kilomètres du centre de son habitation, au pied de la colline, sur les bords d'une belle source, il avait élevé la colonnade monumentale dont un fragment venait d'être retrouvé. Sur cette colonne, placée sans doute au milieu d'un exèdre, dont le baptistère postérieur aura reproduit la forme, se détachait en relief une tablette avec cette inscription : Herculi Mercurio. Cette divinité, qui semble appartenir à l'Olympe gaulois, n'avait point les attributs ordinaires d'Hercule, étant chaussée de bottines et vêtue d'une draperie légère. Mais elle offrait les traits « idéalisés » de Caracalla encore jeune, que de nombreux monuments assimilent perpétuellement à Hercule. « Il est donc hors de doute, écrivait Lenormant, que Serquinius éleva son monument à Hercule-Mercure, lors que le jeune empereur avait atteint l'âge de la puberté, ce qui place l'époque présumée de cette dédicace aux environs de l'année 210 de notre ère. » Ainsi, nous avons un point de départ assuré, dit Lenormant qui, un instant plus tôt, ne faisait encore que présumer ; cette tête d'Hercule qui n'a subi, pour ainsi dire, aucune injure, quoi que taillée dans la pierre du pays, tendre, friable, sujette à se décomposer sous l'influence de la gelée, n'a pu subir, pendant de longues années, les intempéries d'un climat variable et souvent rigoureux : elle dut être renversée peu d'années après son érection, et l'histoire vient corroborer les inductions tirées des faits matériels.

Il existe une vie de saint Taurin, dont la plus ancienne copie est du IXe, qui, traitée avec assez peu de révérence par les Bollandistes, prétend que le saint, après avoir abattu un temple de Diane, dans la cité des Aulerci Eburovices (Évreux), aurait été mandé in villa Gisaica, par un certain Licinius qui l'aurait fait frapper de verges. Or, cette villa Gisaica on la croyait placée au lieu improprement appelé le Vieil-Évreux, cela d'après deux inscriptions trouvées dans ces ruines. Mais une des inscriptions trouvées par Lenormant change toutes les idées reçues avec une merveilleuse surabondance de preuves : me VBI TAV. VIRGARVWI VE EST GISACI VICV CAMPOS QVIR HIC VBI LICINI ERATA /NERE. Cette inscription prouvait que Gisacus était voisin de la Chapelle-Saint-Éloi et que saint Taurin y fut battu de verges. Ce Gisacus qu'une seconde inscription désigne encore : EX VICO GIS[f ;co) AVLERC [onim] était situé sur la rive droite de la Rille, aux confins du territoire des Lexovii. La villa dans laquelle Licinius procéda à l'interrogatoire de saint Taurin, et ordonna son supplice, s'étendait sur l'autre rive, et le monument élevé par Serquinius en l'honneur d'Hercule touchait au bourg de Gisacus. Il était donc, ce bourg, si nous comprenons bien, sur la rive opposée à celle de la villa.

Continuant à étudier la légende de saint Taurin, nous le voyons fils du Romain Tarquinius et de la Grecque Euticia, nobili prosapia Græcorum oria verissinia que christiana, au dire de la Vie du saint. Or, de Targuinius à Serquinius, la différence n'est pas grande, non plus que à Euticia à Eulijchia ; celle-ci est représentée par un fragment écrit en lettres grecques EVTYXI, c'est évidemment la mère de Taurin, lequel veilla, nous dit la Vie, à la faire ensevelir avec honneur. Cette même Vie nous dit aussi que Licinius, son bourreau, était son neveu du côté maternel, et l'histoire nous apprend que le seul Licinius consul vivait en 253. Nous sommes donc en famille : voici le père, Serquinius, l'auteur de la colonne et de l'exèdre ; voici la mère représentée par son épitaphe ; voici le martyr et nous allons même avoir un de ses compagnons. En conséquence, la restitution de l'épitaphe proposée par Lenormant : hic ubi Taurilinus]virgarum V([rbere ca'sus], est Gisaci vici.[s]. campas (/tla] j[ivus obcrral], hic ubi Licini [sce]h'rala\cjferbuil ira], [m]unerc [pcrfunctus sacro Suro œlhera liquit].

Ce Suron, qui comparait si à propos, est attesté lui aussi par un fragment : S VR.... FAM.... DE... et c'est lui dont les pèlerins révèrent la statue grossière placée à la Chapelle-Saint-Éloi, à quelques centaines de pas du baptistère. On ne saurait souhaiter à des inscriptions cassures plus ingénieuses. Tout ce qui est essentiel est conservé ; tout ce qui a péri semble n'avoir cherché qu'à procurer aux épigraphistes le stimulant d'une devinette.

Maintenant, revenons au monument.

« Nous ne pouvons nous appesantir, écrivait Ch. Lenormant, sur l'examen du singulier édifice construit à la place de l'exèdre de Serquinius. La cuve elliptique destinée à administrer le baptême par immersion, le mur à hauteur d'appui qui entoure la cuve et épouse la forme, l'étroit et oblique passage qui y conduit, le rebord hémisphérique qui règne autour de l'ellipse ; l'absence bien constatée de coupole et même de toiture, et par conséquent l'existence, observée peut-être pour la première fois, d'un baptistère chrétien à ciel ouvert, tout cela constitue un ensemble dont la rudesse s'accorde avec la simplicité du christianisme naissant. Et en même temps, on ne peut s'empêcher d'être frappé de la ressemblance qu'offre, pour la figure et même pour la dimension, notre cuve baptismale, creusée grossièrement dans un bloc de pierre du pays, avec les baignoires de porphyre, du genre de celles qui se conservaient soit à la cathédrale de Metz, soit à Saint-Denys, et dont la dernière passait pour avoir servi au baptême de Clovis.

« Après être entrés dans le baptistère de saint Taurin et l'avoir reconstruit, en imagination, tel qu'il existait peut-être il y a bien peu de temps, nous nous trouvons entourés des plus vieux et des plus vénérables souvenirs du christianisme. Notre attention est d'abord attirée par les inscriptions monumentales dont on avait décoré, dans un temps sans doute postérieur à la construction de l'édifice, le dehors et le dedans du recouvrement convexe de l'édifice. » C'est « sur la face extérieure » FI AT PAX(i ;î//-a ; !(/6us). « Au fond du baptistère on lisait : Christe SPI( ;;7jis), SVS(c(pe) OR(o/()ONEM NOSTRAM, et au-dessus [étaient gravés les emblèmes des premiers siècles, la colombe, le vase eucharistique et le chrisme formant une croix au bas de laquelle sont suspendus l'alpha et l'oméga.

Germanus fui anno sexagésime, sous le règne de Childebert. La date est en grec, comme il convient ; un homme élevé dans les écoles d'Autun, où toute tradition des études helléniques n'était point encore effacée. » Avec cet autographe, saint Germain traça le monogramme de Childebert qu'il accompagnait lors que ce prince alla en Aquitaine soutenir la révolte de Cramne, son neveu :


DIL

P.EGniinte chil DEBErto Puis à côté se trouve le nom de Clodoald, son neveu, qui était sans doute du voyage, mais celui-ci écrit en caractères runiques, ainsi qu'un certain nombre « d'épitaphes tracées sur des tuiles à rebord, et le nom d'un Franc inscrit sur la vase où il avait sans doute reçu le baptême. » L'une de ces inscriptions runiques, ainsi conçue : « Ingomer, fils de Hagen, en paix sous le règne de Clovis, consul, » prouverait que Clovis, ayant reçu de l'empereur Anastase les insignes du consulat, se serait paré de ce titre de consul en même temps que de celui de roi '.

Certes, remarquait Alf. Darcel, toute cette série de découvertes était de la dernière importance. Malgré ce fait, énoncé tout d'abord par Ch. Lenormant que le sieur Boutel avait arraché » jusqu'au dernier moellon du baptistère » ; malgré le mot « imagination » inséré plus loin, on croyait trouver sur place au moins quelques vestiges de ce baptistère, dénudé il est vrai, mais assez bien caractérisé pour qu'on pût le « reconstruire, en imagination, tel qu'il existait peut-être, » avec ses inscriptions monumentales.

La conviction qui, chez M. Lenormant, avait donné tant de relief à sa phrase, s'était communiquée à ses lecteurs, de sorte que la Société de l'Eure, désireuse de visiter ces admirables découvertes, fut bien surprise de ne rien rencontrer de ce qu'elle s'attendait à voir.

Suivant elle, le trou elliptique d'où Boutel avait extrait les pierres dont le tas avait formé le champ des explorations de Ch. Lenormant, n'avait point reçu sa forme d'une maçonnerie formée par ces matériaux. Ceux-ci, ne laissant voir aucune trace de mortier, n'auraient servi que comme remblais pour combler cette excavation. Mais qu'était celle-ci, et pour quoi la forme régulièrement elliptique que lui avait donnée Boutel' ? Celui-ci, suivant la commission, retirant les pierres taillées du sol où elles étaient enfouies « formant une espèce de mur à sec, » fut obligé d'enlever en même temps le sol éboulé qui bouchait sans cesse ses excavations. Il arriva ainsi jusqu'au sol vierge. Celui-ci formait un trou à section elliptique, dont le grand diamètre était de 2°40 et le petit de 2 mètres. Au fond était un encuvement elliptique mesurant 1°10 sur 1 mètre, épousant exactement la forme de l'enceinte extérieure, et profond de 0°15, formes qu'il n'avait point cherchées. Un petit canal oblique, de 0°40 de large, conduisait de cet encuvement vers la vallée. Il était formé de moellons et de fragments de tuiles romaines dont quelques-uns étaient encore en place. Le terrain vierge qui bordait le canal et celui qui décrivait la forme du prétendu baptistère étaient brûlés ; les blocs de marne, noyés dans le sol, étaient effrités. C'était, suivant la commission, un four à chaux, à fourneau elliptique, avec le canal nécessaire pour alimenter ce foyer d'air et de combustible.

Fr. Lenormant, dans sa réponse, soutint sans en démordre, que les moellons trouvés en tas par son père et par lui, tapissaient les parois de l'encuvement ; que les fragments de colonne composant ce mur sont encore couverts de mortier. Ce mortier prouve qu'ils servaient à former un mur, tandis que l'absence de trace de feu sur ces fragments, indique que ce mur ne contenait point un four à chaux. Les traces de feu que l'on remarque sur les parois du trou seraient antérieures à la construction de ce mur, et la couche de charbon que l'on a trouvée au fond de l'encuvement ne serait autre chose que ce que l'on trouve d'ordinaire dans les ruines romaines du département de l'Eure.

Le mur, qui tapissait les parois de l'excavation, avait 0°20 d'épaisseur. Il remplaçait, on le sait, l'exèdre entourant la colonne votive de Serquinius, exèdre orné de deux petites statues de génies à ses extrémités, ajoute Fr. Lenormant à la description sommaire donnée par son père. Or, si nous mesurons les dimensions données par M. Lambert, architecte, dans la restauration qui accompagne le second Mémoire de Fr. Lenormant, nous trouvons, pour le petit axe du baptistère :

Diamètre total 2°40

A déduire, deux murs de 0°20 chacun au minimum 0°40

Reste, pour l'enceinte intérieure... 1°80

Petit diamètre de la cuve baptismale à déduire 1°10

Reste.

0°70

Ce sont ces cinquante centimètres dont il faut prendre la moitié pour avoir l'intervalle laissé libre entre la cuve et le mur extérieur, soit 0°25. Ainsi, quelles que soient la simplicité de la primitive église et la rusticité des constructions élevées par saint Taurin, un évêque aurait fait élever un baptistère pour y entrer, même avec un seul parrain et un seul clerc, par un couloir de 0°15 de largeur, et il n'y aurait trouvé pour s'y mouvoir qu'un espace circulaire de 0°25. Nous avons pris pour le petit diamètre la longueur de 2 mètres donnée par Fr. Lenormant lui-même. M. Lambert l'augmente un peu dans son plan, de façon à donner 1°30 au lieu de 1°80 à ce petit diamètre intérieurement. On trouve alors 0°80 pour l'espace circulaire. Celui-ci est-il suffisant ? Et que devient cet espace, si le mur extérieur, mur de soutènement en même temps, au lieu de cette épaisseur minime de 0°20, est porté à 0°50, comme le veut la commission, afin de pouvoir placer dans son épaisseur des fragments qui mesurent ces dimensions en tous sens' ? Il est réduit à 0°00, c'est-à-dire à rien.

Nous avons cité déjà plusieurs de ces inscriptions. Celle relative au supplice de saint Taurin est d'une précision étourdissante et réhabilite complètement la Vie légendaire du saint ; malheureusement, on ne saurait tout prévoir, cette inscription si formelle est en contradiction flagrante avec deux autres inscriptions trouvées depuis longtemps au Vieil-Évreux, L'une était dédiée DEO gisaco, à la divinité topique, c'est-à-dire au dieu qui personnifiait le lieu dont la seconde mentionne un citoyen Gl S ACI Cl VI S'. C'est une coïncidence qui voudrait être au-dessus du soupçon que celle qui fait rédiger en grec l'épitaphe d'EutIcia, mère de Taurin, parce que cette femme serait Grecque d'origine.

Pour justifier l'inscription où saint Germain de Paris relate sur le mur du baptistère la visite qu'il y a faite, on s'autorisait de l'autel de Ham conservé à la bibliothèque de Valognes, mais sans aucun fondement, car les inscriptions monumentales de cet autel mérovingien, relaten le nom de celui qui l'a consacré et la date de la consécration, et non une simple visite que lui auraient faite les personnages dont il porte les noms.

Quant au monogramme de Childebert, c'est la première fois qu'on rencontrait une inscription de cette nature ailleurs que sur une charte.

Enfin, les inscriptions en caractères runiques trouvées pour la première fois sur le sol de la Gaule ont bien semblé un peu extraordinaires. Ce sont des runes germaniques, disait-on, et non des runes scandinaves. Il serait peut-être plus juste de dire qu'elles sont l'une et l'autre, ou ni l'une ni l'autre. Ainsi Konounk de l'inscription où Clovis consul est mentionné serait scandinave, et l'auteur, en trouvant ce nom sur des monnaies mérovingiennes, se serait contenté de l'écrire en runes. Le in frid{ou) de la même inscription serait germanique, au contraire, mais n'aurait point le sens que lui attribue l'inscription. Il signifierait bien en paix, à la condition que le mot « paix » signifie l'opposé de la guerre, et non le repos éternel, œlerna quics. Enfin, son Hakn{s), fils de Haken, serait un germanisme moderne. En résumé, A. Fabricius voyait dans ces runes l'œuvre d'un faussaire ignorant et J. Grimm se déclarait surpris et dérouté par eux.

On a remarqué, de plus, que ces inscriptions, toutes incomplètes, donnent toutes, par un merveilleux hasard, le commencement des lignes et jamais la fin, et que dans ces commencements se trouvent toujours réunis les documents les plus importants.

Enfin, ces inscriptions sortaient de terre pour justifier une conjecture hasardée de Ch. Lenormant. Celui-ci, pour expliquer la présence de deux C C dans la légende de certaines monnaies de Clovis imitées de celles d'Anastase, voulait y voir la mention de la dignité de consul dont Anastase envoya bien réellement les insignes à Clovis. Ch. Lenormant fut, sur ce point, seul de son avis. On lui objecta que Clovis avait pu recevoir et revêtir, au jour de leur réception, ces insignes dans la cathédrale de Tours, mais qu'il y avait loin de là à se parer de ce titre sur les monuments, de préférence à celui de roi, ou concurremment avec lui. Or, l'inscription funèbre de Ingomer, fils de Haqen, en paix, {étant) roi Clovis consul, venait donner raison à Ch. Lenormant.

Une attention aimable était réservée à Fr. Lenormant dont on avait remarqué un récent travail sur Des inscriptions tracées à la pointe sur les murs des maisons de Pompéi ; l'inépuisable cimetière lui offrait des graffitis à la douzaine.

Le coup de grâce eût été la découverte du faussaire. P.-F. Lebeurrier prononça le nom d'un certain Rouillon, alors enfermé dans une maison d'aliénés, qui, depuis des années, étudiait dans la bibliothèque d'Évreux tous les volumes qu'elle renferme touchant l'antiquité classique, l'épigraphie grecque, latine et scandinave. La piste était fausse, mais on ne prête qu'aux riches. D'ailleurs c'était Rouillon qui avait, une dizaine d'années auparavant, imaginé Serquinius fondateur de Serquigny et le supplice de saint Taurin à Fontaine-la-Sorel.

Ce n'était pas un maniaque qui avait combiné toute cette petite supercherie scientifique avec assez d'adresse pour tromper un épigraphiste tel qu'Edmond Le Blant, assez de ressources pour défendre longtemps l'authenticité de textes qu'il expliquait avec d'autant plus de lucidité qu'il les avait composés. Par une délicatesse filiale, le mystificateur donnait raison à son père sur un point qui lui tenait particulièrement à cœur, le consulat de Clovis, par contre il l'embarquait dans une aventure sur laquelle il a été d'usage désormais de faire un profond silence '. Aujourd'hui, deux lignes du Corpus inscriptionum latinarum rendent la justice nécessaire : conficti (tituli) autem sunt omnino a Francisco Lenormant filio, qui his primitiis fraudum suarum Ipsum patrem decepit '. Déposés au musée de Bernay, les originaux soustraits jadis à l'étude de la commission de la Société de l'Eure, sont gardés avec le même soin jaloux qu'autrefois ; en 1895, Otto Hirschfeld n'a pu obtenir de les examiner.


IV. Bibliographie. — Arbellot, Dissertation sur l'apostolat de saint Martial, Limoges, 1855, p. 170. — A. Chassant, Antiquité de la Mère Odue prouvée par une des inscriptions découvertes par M. Ch. Lenormant à la Chapelle-Saint-Éloi, appendice satirique à la publication de M. Lebeurrier (voir plus bas), p. 59 sq. — A. Darcel, Histoire d'une guerre d'érudition, dans la Revue des sociétés savantes des départements, 1857, t. II, p. 385. — J. Desnoyers, dans le Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1855, p. 45 sq. — G. Garrucci, dans Civiltà cattolica, octobre 1856, p. 92. — J. Grimm, Bericht über die zur Bekanntmachung geeigneten Verhandlungen der königl. Preuss. Akad. der Wissenschaften zu Berlin, 1851, p. 527. — O. Hirschfeld, Inscriptiones Aquitanicae et Lugdunensis, formant le 1er fasc. de la 1re partie des Inscriptiones trium Galliarum et Germaniarum Latinae, dans Corp. inscr. lat., t. XIII, p. 351-366*. — A. Kirchhof, Würdigung der französischen Runen, dans Haupt's Zeitschrift für deutsches Altertum, 1856, t. X, p. 197 sq. — P.-F. Lebeurrier, Rapports sur la découverte d'un prétendu cimetière mérovingien à la Chapelle-Saint-Éloi (Eure), dans le Recueil des travaux de la Société libre d'agriculture, sciences, arts et belles-lettres de l'Eure, 1855, 1856, 1858, IIIe série, t. IV, p. 297, 309-312, 327, 345 et 2 pl. Une deuxième édition fut publiée sous le titre : Découverte d'un prétendu cimetière mérovingien à la Chapelle-Saint-Éloi (Eure), par M. Ch. Lenormant, in-8°, Évreux, 1858, 64 pages et 3 planches. — E. Le Blant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au VIIIe, 1856, t. I, p. 186-224 ; t. II, p. 600 ; pl. 66-134. — Ch. Lenormant, Découverte d'un cimetière mérovingien à la Chapelle-Saint-Éloi (département de l'Eure), dans le Moniteur universel, 7 novembre 1854, p. 1231 ; Découverte d'un cimetière mérovingien à la Chapelle-Saint-Éloi, dans Le Correspondant, 1854, t. XXXV, p. 116-137, c'est la note même dont l'auteur donna lecture et qui fut publiée dans Séance publique annuelle des cinq académies, 1854, t. XXXVIII, p. 13 sq. — Fr. Lenormant, De l'authenticité des monuments découverts à la Chapelle-Saint-Éloi, dans Le Correspondant, 1855, t. XXXVI, p. 893-920 ; Lettre à M. Alfred Darcel, sur les inscriptions de la Chapelle-Saint-Éloi et les graffiti de la Gaule, dans la Revue des sociétés savantes des départements, 1858, t. IV, p. 332-342, 462-477. — A. Le Prévost, Lettre à Th. Bonnin, 20 mai 1852, insérée dans Lebeurrier, Découverte d'un prétendu cimetière, 1856, p. 53 sq. — Liliencron, dans la Gazette d'Augsbourg, 22 décembre 1854. — Alf. Maury, dans Alhenæum français, 7 octobre 1854, p. 937 sq. — J.-B. Pitra, dans Spicilegium Solesmense, in-8°, Paris, 1858, t. IV, p. 74. — J. Quicherat, dans la Revue archéologique, 1858, p. 63-64. — Ch. Roach Smith, Notes on some of the antiquities of France. — J. A. A. Worsaae, Om nye Opdagelser af Runes i Frankrig og England, in-8°, Kjøbenhavn, 1856.

H. Leclercq.


CHAPITEAU. — I. Rôle. II. Chapiteau composite. III. Chapiteau théodosien : 1° Chapiteau-imposte composite ; 2° Chapiteau-imposte ionique ; 3° Chapiteau-imposte dorique. IV. Style. V. Influence orientale. VI. Gaule. VII. Antiquité. VIII. Espagne. IX. Angleterre. X. Palestine. XI. Égypte. XII. Constantinople. XIII. Ravenne. XIV. Italie.

I. RÔLE. — Le mot chapiteau désigne l'ensemble de moulures et d'ornements qui surmontent les colonnes, les piliers et les antés, et qui sont souvent placés sous l'architrave d'une baie ou sous la retombée d'un arc. Le chapiteau sert ainsi de transition et aussi d'encorbellement entre le support (colonne ou pilier) et l'architrave ou le sommier de l'arc. Quelle que soit la composition, simple ou composée, d'un chapiteau, elle comporte toujours, à la partie supérieure, une tablette plus ou moins épaisse, nue ou ornée, appelée abaque ou tailloir, laquelle est disposée sur un plan carré ou inscriptible dans un carré ou un rectangle, et offre généralement une plus forte saillie que les parties placées au-dessous d'elle. Dans les constructions primitives dépourvues de tout ornement, cette tablette, véritable chapeau (ce nom lui est même donné en charpente), pose directement sur la colonne ou le pilier en bois ou en pierre, et tient parfois lieu du chapiteau tout entier. Le chapiteau constitue un élément primordial de ces modes d'architecture qu'on appelle les ordres et sert plus encore et mieux que toute autre partie de la colonne ou de l'entablement à différencier ces ordres, surtout lorsqu'il s'agit d'édifices de l'architecture dite classique.


II. Chapiteau composite. — Les conditions historiques au sein desquelles le christianisme vécut pendant les trois premiers siècles de son existence ne lui permettaient guère de tourner son activité vers une forme d'art en particulier. Nous avons montré ailleurs qu'à la faveur des périodes de tolérance, les fidèles purent élever des édifices destinés au culte. Malheureusement ces constructions ont disparu et à défaut de tout vestige ou de la moindre description, nous pouvons croire que ces premières églises ne se différenciaient en rien des autres constructions contemporaines ayant une destination analogue. Bien que Vignole ait légèrement aggravé en les énonçant les principes et les règles appliqués par Vitruve, il n'en est pas moins certain que ces règles étaient dès lors bien nettes, et chaque ordre possédait un type constitutif rigide parfaitement stable. Une fois créés, ces types se retrouvent immuables dans les monuments de la Grèce et de la Rome ancienne sans variations dans leurs formes génériques. Les Romains du temps de l'empire n'employaient plus, sauf de rares exceptions, que l'ordre corinthien, plus noble et plus riche d'aspect sans être plus dispendieux, ce qui réalisait la double préoccupation des architectes de ce temps et du programme qu'ils avaient à remplir. Mais vers le IVe commence l'irrémédiable décadence et les chapiteaux n'y échappent pas. Du chapiteau ionique et du corinthien, on fait « un mélange que l'on est convenu d'appeler le chapiteau composite », mais qui, par le fait, n'est qu'un amalgame assez disgracieux de deux éléments destinés à rester séparés. De même les Romains avaient introduit dans le chapiteau composite des figures, des victoires ailées, des aigles ; ils avaient chargé le tailloir d'ornements, et cherché, dans cette partie importante de la décoration architectonique, la richesse plutôt que la pureté du galbe, si bien comprise par les Grecs. Lors que dans les Gaules, sous les rois mérovingiens, on voulut élever de nouvelles constructions sur les ruines qui couvraient le sol, les matériaux ne manquaient pas ; la sculpture était un art perdu, on employa donc tous les anciens fragments que l'on put recueillir dans la construction des bâtisses nouvelles. Des colonnes et des chapiteaux, différents de diamètre et de hauteur, vinrent se ranger tant bien que mal dans un même monument. Les anciennes basiliques de Rome ne sont elles-mêmes qu'une réunion de fragments antiques. Cette variété d'ornementation, imposée par la nécessité, fut cause que les yeux s'habituèrent à voir, dans un même édifice, des chapiteaux fort différents par la composition, l'âge, le style et la provenance. Lors que les fragments antiques vinrent à manquer, il fallut y suppléer par des œuvres nouvelles, et les sculpteurs, depuis le VIe jusqu'au IXe, cherchèrent à imiter les vieux débris romains qu'ils avaient sous les yeux. Ces imitations faites par des mains inhabiles, avec des outils grossiers, sans aucune idée de la mise au point régulière, ne furent que d'informes réminiscences des arts antiques, dans lesquelles on chercherait vainement des règles, des principes d'art.

« Les ordres grecs se composent, comme on sait, de la colonne avec son chapiteau supportant un entablement, autrement dit, une superposition de plates-bandes comprenant l'architrave, la frise et la corniche. Il en est de même des ordres romains. Avant les dernières années du Bas-Empire, pas de colonnes grecques ou romaines sans l'entablement ; et ce n'est que fort tard, dans quelques édifices de la décadence, que l'on voit, par exception, l'archivolte romain posé sur le chapiteau sans entablement. Dans les ordres grecs et romains, le chapiteau est plutôt un arrêt destiné à satisfaire les yeux, qu'un appendice nécessaire à la solidité de l'édifice, car la première plate-bande ne dépasse pas l'aplomb du diamètre supérieur de la colonne, et le chapiteau est ainsi (au point de vue de la solidité) un membre inutile, dont la forte saillie ne porte rien sur deux de ses faces ».

En étudiant la création de Byzance et les monuments de l'art byzantin (voir ces mots) nous avons eu l'occasion de constater la pénurie d'architectes dans l'empire. Constantin s'ingénie à y porter remède, mais l'Occident est décidément épuisé pour longtemps, c'est l'Asie, la Syrie, la Grèce qui lui enverront des artistes. En attendant les grands audacieux du règne de Justinien, ces rénovateurs intrépides, le personnel du IVe appelé à exécuter les constructions constantiniennes, conservera les procédés antiques, non sans se permettre quelques innovations encore timides, mais déjà grosses de conséquences et qui marqueront, dans les arts décoratifs surtout, le début d'une transformation profonde. Pour tout dire, les premiers anneaux de la chaîne nous manquent. La ville de Constantin, bâtie à la hâte, disparut de bonne heure, la ville de Justinien la remplaça. Les descriptions somptueuses, plus littéraires que techniques, ne nous apprennent rien qui vaille sur la question seule importante et véritablement essentielle des caractères nouveaux de l'architecture des basiliques, édifices et palais constantiniens. Ce que Constantinople nous refuse, Bethléhem ne nous le donne que dans une mesure insuffisante (voir Bethléhem, t. II, col. 888) ; au contraire le palais construit par Dioclétien à Salone, en 305, nous renseigne plus abondamment. Ici, nous trouvons de précieux éléments de comparaison et les vestiges imposants conservés jusqu'à nos jours constituent une source du plus rare intérêt. « Ce palais ou château est le monument le plus complet encore existant, de la décadence romaine et du style nouveau qui, modifié petit à petit par les architectes chrétiens, devint plus tard le style dit byzantin. C'est là que, pour la première fois, on vit en Occident l'emploi systématique de l'arcade sur colonne sans l'intermédiaire d'une imposte ; ce procédé architectonique, d'un usage courant en Syrie, antérieurement à cette époque, fut appliqué à Salone par des architectes asiatiques et des tâcherons grecs, ainsi que semblent l'indiquer les marques relevées sur les pierres des édifices ». Depuis l'bel ouvrage d'Adam en 1763, le palais de Dioclétien a été plusieurs fois décrit et ses principaux aspects reproduits, notamment par MM. Dichl et de Beylié. On ne peut guère imaginer un monument plus riche d'enseignements surtout au point de vue décoratif, pour nous en tenir ici aux seuls chapiteaux, nous avons d'excellents spécimens, et encore corrects au point de vue classique, dans le péristyle du IVe, dans le temple octogone, dans le dôme jadis mausolée de l'empereur et aujourd'hui église catholique. L'acanthe pousse encore drue et nerveuse, comme aux meilleurs jours de l'art ; cependant, comme s'il fallait que cet inépuisable palais offrît avec la perfection de ce qui va finir, le pressentiment de ce qui va commencer, outre les voûtes de coupoles en mosaïque, on y rencontre tel chapiteau tapissé de feuillage, coupé en deux dans le sens de la hauteur, orné d'animaux et qui annonce le type byzantin de la corbeille d'où émergent béliers, lions, aigles et phénix (fig. 2487).

Mais cette apparition à Salone est prématurée. Le type classique, plus ou moins émacié par la décadence, n'a pas fini de fournir des combinaisons aux propagateurs du chapiteau composite. En effet, le chapiteau classique n'apparaît dans sa pureté dans aucun édifice chrétien. Dans la basilique de Bethléhem, unique vestige des constructions basilicales de Constantin, nous trouvons sans doute le chapiteau corinthien, mais déjà bien éloigné de la pureté classique (voir figure 1548) ; l'acanthe est relativement mieux conservée que le reste ; déjà le christianisme s'affirme par l'adjonction sur l'abaque d'un fleuron orné de la croix. Le mausolée des filles de Constantin, placé au moyen âge sous le vocable de sainte Constance (voir t. I, fig. 237) fait retomber les arcs de sa rotonde intérieure sur des chapiteaux qui ne sont pas irréprochables, mais dans lesquels quelques licences peuvent, à raison de la correction savante de l'ensemble, être tenues pour des interprétations plutôt que pour des imperfections. Pour peu que nous continuions à suivre le IVe, nous rencontrons bientôt à Ravenne les chapiteaux du Baptistère des orthodoxes ou de San Giovanni in Fonte (fig. 2488) ; ils appartiennent, comme le baptistère lui-même, à l'époque romaine, puis que nous nous trouvons ici dans une ancienne salle de Thermes transformée en vue de sa nouvelle destination par l'évêque Néon, en 449. Ces chapiteaux sont nettement composites, ils sont dans la meilleure façon du type nouveau et de travail probablement romain. Comparons-les, sans nous y attarder, mais en notant la décadence de plus en plus marquée, dans la distribution et dans la technique, un chapiteau de Saint-Jean-l'Évangéliste, construit entre 430 et 450 (fig. 2489), et un chapiteau de l'église Saint-Théodose (Santo Spirito) construite avant 526 (fig. 2490). Jetons, sauf à revenir ensuite sur nos pas, un coup d'œil sur un chapiteau de l'ancienne basilique d'Hercule à Ravenne, qui nous fournira dans un instant le pur type de chapiteau dit théodosien. Ici, nous avons sous sa masse pesante et dans sa structure générale, un chapiteau nettement composite, son échine a conservé les oves encadrées dans d'opulentes volutes, mais le feuillage boursouflé est pleinement byzantin ; c'est encore la feuille d'acanthe, mais quel sculpteur ancien eût consenti à la reconnaître (fig. 2491) ? Avant d'en venir à ce point, il nous faut maintenant suivre l'évolution régulière du chapiteau.


III. Chapiteau théodosien. — A défaut de chapiteaux constantiniens, nous pouvons étudier le chapiteau théodosien, que M. Strzygowski a défini comme « composite, avec deux rangées de huit feuilles d'acanthe épineuse ; au-dessus, entre les volutes, des feuilles droites à cinq lobes ; au-dessous, un tore de feuilles d'acanthe épineuse placées obliquement ». Un des exemplaires auxquels cette description s'applique avec la plus rigoureuse exactitude matérielle se trouve aujourd'hui faire partie d'un portique de huit colonnes de granit sur la piazza Vittorio-Emmanuele, à Ravenne (fig. 2492). Dans sa structure générale, ce chapiteau est nettement composite avec des volutes et son échine découpée en oves ; mais ce qui lui donne son caractère byzantin, c'est le feuillage plaqué sur l'ossature. On reconnaît sans doute la feuille d'acanthe, mais traitée d'une manière bien différente de la façon des anciens. Tandis que l'acanthe corinthienne s'infléchit gracieusement au sommet, comme si son propre poids l'entraînait, ici la feuille s'étale et parait se diviser en deux parties qui s'épanouissent dans leurs moindres détails avec la correction méticuleuse et froide de la plante desséchée dans un herbier. La feuille, d'ailleurs, est moins élancée et la sculpture marque plus de dureté de dessin. Ce type a été retrouvé sur divers exemplaires, notamment sur des fragments sortis des fouilles de Delphes, fragments recueillis aux quatre coins des fouilles et qui ne peuvent être rapprochés ; mais la forme générale du chapiteau, le tore du bas, le bourrelet lisse qui se trouve à la naissance des feuilles, le déchiquetage de l'acanthe épineuse, les stries obliques de l'abaque sont identiques. L'habile metteur en œuvre des moindres fragments chrétiens de Delphes, M. J. Laurent, a fait au sujet du type théodosien des observations que nous reproduisons ici.

« Est-ce à dire que ces chapiteaux remontent exactement au règne de Théodose II, entre 408 et 450 ? Interpréter ainsi la définition de M. Strzygowski, ce serait lui enlever une partie de sa valeur et la mettre en contradiction avec un fait, puis que le seul chapiteau théodosien daté que nous connaissons, celui de Saint-Jean-Studite, à Constantinople, est de 463 (lig. 2493). M. Strzygowski pense du reste que cette sorte de chapiteau a été en usage pendant presque tout le cours du Ve. En les nommant théodosiens, il n'a donc pas entendu les enfermer dans les limites chronologiques du règne de Théodose II, mais indiquer l'époque de leur apparition. Il y a des chapiteaux théodosiens postérieurs à 450 ; le nom rappelle seulement que c'est avant cette date que le type en fut fixé et fit fortune. Précisons davantage : couvert exclusivement d'acanthe épineuse, le chapiteau théodosien doit appartenir aux années où cette sorte d'acanthe fut le plus en honneur. Il ne faut donc ni le rapprocher trop de la timide apparition de cette acanthe vers 391, ni le reculer beaucoup au-delà de l'année 403, qui, pour être la seule date de chapiteau théodosien connue, n'en est pas moins très proche de chapiteau théodosien. Il cite, parmi les chapiteaux qui lui ressemblent, celui de Théodose II à la Porte d'Or, qui n'a, du premier, ni les deux rangs de feuilles d'acanthe, ni le tore inférieur avec ses feuilles obliques. Sans l'avoir jamais dit expressément, M. Strzygowski donne deux sens au mot théodosien, l'un, plus étroit, qu'il a exprimé dans la définition déjà donnée et dont le chapiteau de la piazza Victor-Emmanuel donne une idée exacte ; l'autre, plus étendu, qui comprend toutes les variétés du chapiteau composite, pourvu qu'elles soient ornées de l'acanthe épineuse, simple ou compliquée. En réalité, pour M. Strzygowski, il y a beaucoup plutôt une acanthe théodosienne qu'un chapiteau théodosien. Cependant, comme il a une fois défini d'une façon très heureuse une des espèces du chapiteau composite à acanthe épineuse en l'appelant chapiteau théodosien ; comme cette définition est commode pour désigner cette espèce de chapiteau, qui doit être, en effet, distinguée des autres, nous l'avons adoptée après lui : il nous a seulement fallu, pour éviter toute équivoque, rendre au mot le sens très précis qu'il doit avoir.

« Si donc nous nous en tenons strictement à la définition donnée plus haut, nous voyons que M. Strzygowski a signalé de purs chapiteaux théodosiens à Constantinople, à Athènes, et, en Italie, à Venise, à Ravenne, à Rome. Il faut ajouter à cette énumération un chapiteau déjà publié de Mésembrie et d'autres exemplaires à Constantinople, à Salonique, à Brousse et à Sofia. L'Italie non grecque n'est pas aussi dépourvue qu'on l'a cru, et la Syrie même en possède quelques spécimens, dont l'exécution trahit une technique locale, mais qui sont de tous points semblables aux autres. Enfin, les fragments de Delphes ont révélé la présence du chapiteau théodosien sur un point de plus de l'ancien monde romain : se rapportant à dix chapiteaux au moins, ils constituent, comme ceux d'Eski-Djouma à Salonique, une importante série de chapiteaux théodosiens, et ils prouvent qu'avant d'être réemployés, isolés et dépareillés, ces chapiteaux ont pu composer à eux seuls le couronnement des colonnes dans de grands édifices chrétiens.

« Chrétien, le chapiteau théodosien l'est assurément, puis que, de par sa forme, de par son acanthe épineuse, il est du Ve. Mais on en connaît peu d'exemples auxquels une inscription ou une croix donne un aspect extérieur indubitablement chrétien. M. Strzygowski, en faisant cette remarque, a bien... Le musée renferme cinq chapiteaux théodosiens en très bon état ; ils ont été apportés de Baltchick, sur la mer Noire.

Chapiteau-imposte composite. — Très en honneur au temps de Justinien, il avait alors deux formes principales. L'une, se rapprochant de l'imposte, ressemble à une pyramide quadrangulaire tronquée, arrondie vers sa petite base ; on l'appelle chapiteau cubique. L'autre tient davantage du chapiteau composite ; elle en a la masse arrondie : c'est le chapiteau dit corbeille, que, par analogie avec le précédent, nous appellerons chapiteau conique.

« Chacune de ces deux espèces a des variétés : tous les chapiteaux coniques, par exemple, ont un... Il semble moins juste de les appeler composites, d'après le Bulletin de correspondance hellénique, 1899, t. XXIII, p. 228, car ils n'ont plus du composite, à première vue, ni la forme, ni l'ornementation. On voit encore assez facilement comment le chapiteau conique, avec son corps central très élevé, surmonté d'aigles ou de volutes, peut venir d'un chapiteau composite dépouillé de ses feuilles d'acanthe, mais on comprend moins qu'il faille rattacher à cette même origine le chapiteau cubique. Et cependant le chapiteau conique de Sainte-Sophie, par exemple, aurait offert des arêtes à sa partie supérieure, s'il était resté inachevé et si l'on n'en avait pas sculpté les volutes ; sa forme, par suite de ce simple changement dans sa décoration, se rapproche beaucoup de celle d'un chapiteau cubique de la même église, dont les arêtes sont arrondies vers le bas. À Saint-Vital de Ravenne, les chapiteaux de la galerie septentrionale du chœur rappellent encore d'assez près le composite avec leur cabochon monstrueux et les volutes primitives dessinées sur leur tailloir, mais il suffit d'aplanir leurs...

Chapiteaux-impostes composites.

Leur forme ne semblerait pas si différente de celle du composite si, en même temps qu'elle, l'ornementation du chapiteau n'avait entièrement changé. Sans insister sur la décoration, composée d'encadrements renfermant des croix ou d'autres objets, qui est bien nouvelle et qui s'adapte naturellement à la forme du chapiteau cubique, les méandres, les entrelacs et toute la végétation compliquée des chapiteaux de Justinien semblent bien éloignés de l'acanthe composite. Et pourtant c'est l'acanthe qu'on retrouve sur ces festons du VIe, mais une acanthe aplatie, collée contre la pierre, divisée en moitiés ou en quarts de feuilles profondément entamées sur leurs bords et disposées par séries, qui s'étendent parallèlement, se nouent, puis se quittent pour se retrouver plus loin. C'est le résultat d'une suite de transformations subies par l'acanthe au cours du Ve et dont on trouve les traces sur les chapiteaux et sur les impostes. Elles ont été relevées et systématisées en partie et à plusieurs reprises par M. Strzygowski (fig. 2496), dont voici en résumé les idées.

« À partir du IVe, les feuilles d'acanthe ont d'abord été faites d'une manière plus indécise, produisant des oppositions moins nettes d'ombre et de lumière, telles qu'on les trouve sur les chapiteaux de pilastre à la Porte d'Or de Constantinople (entre 388 et 391) ; c'est l'acanthe molle. La tendance des feuilles à se coller contre le chapiteau s'est ensuite accentuée, en même temps qu'on creusait davantage... 2500.

Chapiteau de Saint-Démétrius, à Saloni que. D'après une photographie. réunis en un seul qui s'est étendu sur toute la hauteur de l'imposte ; les feuilles se sont aussi rapprochées latéralement les unes des autres et elles ont fini par se rejoindre dans tous les sens. En même temps, leurs détails intérieurs sont devenus plus minutieux, plus profonds et plus secs d'exécution. On en est arrivé à sculpter, non plus des feuilles, mais des festons continus de diverses formes ou des entrelacs variés. L'évolution aboutit sous Justinien aux tresses, aux rinceaux et aux enroulements des chapiteaux coniques et cubiques, mais elle était partie de l'acanthe molle du chapiteau composite. Pour leur décoration comme pour leur forme, les chapiteaux que nous considérons ont donc eu un mélange du composite et de l'imposte pour origine lointaine. Cette parenté n'est plus très sensible au vi » siècle, parce que les intermédiaires ont disparu ; il suffit cependant qu'elle existe pour justifier leur réunion sous la dénomination commune de chapiteaux-impostes composites. « Les intermédiaires, au reste, ne sont pas tous disparus ; cette acanthe sèche, ciselée, aux arêtes menaçantes, a été justement nommée acanthe épineuse. Elle apparaît au commencement du vi » siècle ; elle est très employée vers le milieu de Ce, où elle domine sur les chapiteaux théodosiens. Puis, elle se diversifie, soit qu'elle prenne l'aspect d'une feuille gonflée par le vent, comme à Saint-Apollinaire in classe (fig. 2497) ', soit qu'elle aille en se déchiquetant encore. Sur une imposte de Saint-Jean-Studite *, qui est de 463, il y a aux angles, non des feuilles, mais des demi-feuilles d'acanthe minces et longues, disposées parallèlement les unes aux autres ; mêmes feuilles sur des impostes à Venise et à Saint-Démétrius de Saloni que. Devant cette nouvelle manière de sculpter les feuilles, favorisée par les surfaces planes de l'imposte, l'acanthe ancienne disparut de plus en plus. Les feuilles, sans saillie, collées aux surfaces, se sont allongées démesurément ; les deux rangs de l'ancien composite se sont émoussés.

2501.. — Chapiteau de Deir Sela, VI » siècle. D'après de Vogüé, Syrie centrale, pi. 116.

détruits ; il en subsiste au moins un, rendu à la lumière par les fouilles de Delphes donné plus haut (voir fig. 2495). Il a du chapiteau-composite les lignes arrondies de sa base, les surfaces courbes de sa masse, qui s'évase vers le haut, et les deux rangs d'acanthe molle ; mais il se termine en imposte à son sommet par un tailloir massif, aux arêtes rectilignes, sans volutes pour le soutenir, sans cabochon, orné d'une tige ondulée, et il porte sur sa petite face la croix habituelle des impostes. C'est donc bien un chapiteau-imposte composite. On ne peut cependant les ranger dans aucune des catégories de cette sorte de chapiteaux, car il ne ressemble, ni par sa forme, ni par sa décoration, aux chapiteaux cubiques ou coniques. C'est qu'il leur est notablement antérieur. Sa base, en effet, n'est pas ronde, mais elliptique, avec un redressement sensible de la courbe aux points d'aboutissement du petit diamètre ; ces parties droites correspondent à une portion du chapiteau restée brute à laquelle s'adossent deux demi-chapiteaux composites. La base elliptique est une particularité rare dans l'architecture chrétienne et dans la byzantine, où les colonnes à section elliptique ne furent guère employées que comme meneaux de fenêtres. Mais il ne peut être question d'attribuer à une fenêtre un chapiteau aussi massif que celui de Delphes •, c'est avec des chapiteaux de colonnes qu'il faut le comparer. Or, Olympie est le seul endroit où l'on connaisse un chapiteau, des bases et des colonnes à section elliptique ayant appartenu à une basilique chrétienne. Ils datent du v » siècle, peut-être même du iv », et voilà une première raison de croire que le chapiteau de Delphes est antérieur au vi » siècle. On arrive à la même conclusion en considérant que l'acanthe molle dont il est orné ne se concilie guère, nous l'avons vu, avec le vi » siècle. Elle est, en outre, disposée sur deux rangs superposés, habitude relativement ancienne qui était presque abandonnée au temps de Justinien et qui ne se trouve déjà plus sur l'imposte de Saint-Jean-Studite, datée de 463. Or, tout ce qui, dans ce chapiteau, tient de l'imposte, le rapproche de celle de Saint-Jean-Studite. On s'en aperçoit par la figure 2498 qui représente, non l'imposte de Constantinople, un peu endommagée, mais une imposte toute semblable de Saint-Marc de Venise, qui est en bon état. Il lui manque seulement la croix qui était découpée à jour dans le médaillon de la face antérieure, comme nous l'apprend une autre imposte de Saint-Marc, publiée par Oncagna 2. Les feuilles d'acanthe molle y ont des formes plus compliquées qu'à Delphes, mais leur division en détails ou quadrilobés est la même ; la tige ondulée de l'abaque semble sortir du même atelier, au point qu'elle se termine sur les deux pierres par une feuille trilobée semblable ; enfin, dans les deux cas, la croix orne la face la moins large et la moins abrupte. A Venise, cette croix est dans un médaillon qui la détache complètement du fond de l'imposte ; à Delphes, elle est appliquée directement sur le corps du chapiteau, mais c'est la même croix longue, pattée aux extrémités, creusée d'une rainure dans chaque bras et ornée d'un bouton central en relief. Le système de décoration est donc à peu près identique. Quant aux particularités, telles que, sur l'imposte de Venise, la complication des formes de l'acanthe molle, la présence de l'acanthe épineuse, la croix découpée à jour, et, sur le chapiteau de Delphes, les feuilles dans les cantons supérieurs de la croix, elles montrent seulement que le chapiteau de Delphes, très voisin des impostes de Venise et par conséquent de celle de Saint-Jean-Studite, leur est cependant un peu antérieur. Il doit dater des environs de 450 '. On s'explique dès lors pourquoi sa décoration est si différente de celle des chapiteaux-impostes composites du temps de Justinien ; mais on voit aussi qu'il est, par sa forme, un premier et timide essai de réunion du chapiteau composite et de l'imposte, d'où a pu sortir le chapiteau cubique aussi bien que le chapiteau conique. Cette forme de chapiteau double, allongé par une partie centrale restée brute, facilitait en effet la transition de la base au tailloir, qu'il était assez difficile de réussir en partant d'une base de diamètre ordinaire pour aboutir comment le chapiteau de Delphes, exécuté vers le milieu du v » siècle, explique en partie les formes que le chapiteau-imposte composite revêtit au vi ».


II Du reste, à Delphes même, le chapiteau que nous considérons n'est pas le seul qui ait une base elliptique. Sept autres chapiteaux de diverses tailles, constituant comme lui des dérivés du composite et de l'imposte, présentent celle même particularité. Ils ne sont pas aussi ornementés que le premier et leurs surfaces planes ou courbes sont lisses. Les petites faces seules sont ornées, sur l'un d'eux, de feuilles d'eau, sur les autres, de croix, de monogrammes et de palmettes. Or, ces ornements sont fréquents au v » siècle sur les impostes de Saloni que, de Ravenne et de Rome, et nous savons qu'à Delphes les feuilles d'eau sont de la même époque. Remarquons de plus que deux de ces chapiteaux ont exactement la forme des chapiteaux qui couronnent les meneaux des fenêtres ouvertes dans l'abri de l'athénée d'Olympie. Ce rapprochement entre Delphes et Olympie, qui revient ici pour la seconde fois, se complète par l'existence à Delphes de trois bases à section elliptique grossièrement exécutées, mais décorées à la romaine et présentant, comme celles d'Olympie, une partie non sculptée sur les grandes faces. Il est donc très probable que les chapiteaux à base elliptique dont nous parlons sont du v » siècle. Quel rôle ont-ils joué ? Ont-ils appartenu à un édifice spécial, ayant des bases et des colonnes à section elliptique, ou bien ont-ils été répartis dans l'atrium, les galeries ou les fenêtres d'une grande église qui aurait aussi possédé les chapiteaux théodosiens et les impostes étudiées plus haut ? Les chapiteaux eux-mêmes, toute trace de construction ayant disparu, ne permettent pas de répondre à cette question. Retenons seulement qu'ils sont du v » siècle, que le plus beau et le plus gros d'entre eux, qui semble dater des environs de 450, explique en partie l'apparition des chapiteaux du temps de Justinien.

2° Chapiteau-imposte ionique. — La réunion du chapiteau composite et de l'imposte en une seule pierre n'avait pas permis de conserver à chacun d'eux sa forme primitive ; l'ensemble eût formé une masse trop volumineuse. On dut leur faire subir des modifications après lesquelles on obtint, nous l'avons vu, un nouveau chapiteau, où l'on retrouve difficilement les traces de sa double origine. Il n'en fut pas de même pour le chapiteau ionique. Son petit volume facilita sa réunion avec

« En suivant avec soin, dit Lenoir, dans les basiliques latines de l'Italie, la marche successive des innovations chrétiennes, on les voit d'abord timides et ne s'attachant qu'à modifier le fleuron du chapiteau corinthien ou quelques-unes des moulures ornées de l'ionique ; puis, dès le v^ ou le vi^ siècle se présentent des compositions complètes, dans lesquelles l'aigle ou la colombe viennent remplacer la volute corinthienne pour soutenir l'abaque ; on voit aussi des chapiteaux dont le bas offre l'aspect d'un panier tressé en remplacement des nombreuses feuilles épanouies. Le travail du ciseau et de petites croix grecques mêlées aux ornements ne peuvent laisser aucun doute sur l'authenticité de ces sculptures ». On ne saurait énoncer avec plus de concision et d'exactitude ; dans l'autre, aux quatre coins, se dressait un aigle dont les ailes déployées étaient séparées par un fleuron ; ce dernier type se retrouve à Saint-Démétrius de Salonique (fig. 2513). A Venise, à Rome, en Sicile, en Égypte, nous rencon2518 et 2519. — Chapiteaux provenant de l'église San t'Andria. Musée de Brindisi. D'après E. Berteaux, L'art dans l'Italie méridionale, 1904, t. i, fig. 21, 22. tudc un fait qui ne se rencontre pas dans les basiliques latines d'Italie, et que nous avons eu occasion de noter soit en Égypte soit en Orient. Parmi les chapiteaux déjà reproduits ^, quelques-uns réalisent parfaitement la description de Lenoir, néanmoins nous prendrons ici pour exemple celui que choisit M. Van den Gheyn ; il s'agit d'un chapiteau qui se voit à l'intérieur de Saint-Marc à Venise (fig. 2512). La feuille d'acanthe le couvre d'une double rangée, mais la volute est remplacée par des boucs sculptés à mi-corps dans le chapiteau, et dont les pattes reposent sur les rebords du feuillage. Dans la même basilique on remarque deux modèles du même genre ; dans l'un les têtes de chèvres servant de volutes étaient séparées par un oiseau ; dans l'autre, le chapiteau offrant l'aspect d'un panier tressé d'où émergent des feuilles, des fleurs, des animaux » (fig. 2514). Bientôt cette innovation allait donner au chapiteau orné un aspect tout à fait nouveau.

Il n'en fut pas de même pour le chapiteau ionique. Son petit volume facilita sa réunion avec

« En suivant avec soin, dit Lenoir, dans les basiliques latines de l'Italie, la marche successive des innovations chrétiennes, on les voit d'abord timides et ne s'attachant qu'à modifier le fleuron du chapiteau corinthien ou quelques-unes des moulures ornées de l'ionique ; puis, dès le v^ ou le vi^ siècle se présentent des compositions complètes, dans lesquelles l'aigle ou la colombe viennent remplacer la volute corinthienne pour soutenir l'abaque ; on voit aussi des chapiteaux dont le bas offre l'aspect d'un panier tressé en remplacement des nombreuses feuilles épanouies. Le travail du ciseau et de petites croix grecques mêlées aux ornements ne peuvent laisser aucun doute sur l'authenticité de ces sculptures ». On ne saurait énoncer avec plus de concision et d'exactitude ; dans l'autre, aux quatre coins, se dressait un aigle dont les ailes déployées étaient séparées par un fleuron ; ce dernier type se retrouve à Saint-Démétrius de Salonique (fig. 2513). A Venise, à Rome, en Sicile, en Égypte, nous rencon2518 et 2519. — Chapiteaux provenant de l'église San t'Andria. Musée de Brindisi. D'après E. Berteaux, L'art dans l'Italie méridionale, 1904, t. i, fig. 21, 22. tudc un fait qui ne se rencontre pas dans les basiliques latines d'Italie, et que nous avons eu occasion de noter soit en Égypte soit en Orient. Parmi les chapiteaux déjà reproduits ^, quelques-uns réalisent parfaitement la description de Lenoir, néanmoins nous prendrons ici pour exemple celui que choisit M. Van den Gheyn ; il s'agit d'un chapiteau qui se voit à l'intérieur de Saint-Marc à Venise (fig. 2512). La feuille d'acanthe le couvre d'une double rangée, mais la volute est remplacée par des boucs sculptés à mi-corps dans le chapiteau, et dont les pattes reposent sur les rebords du feuillage. Dans la même basilique on remarque deux modèles du même genre ; dans l'un les têtes de chèvres servant de volutes étaient séparées par un oiseau ; dans l'autre, le chapiteau offrant l'aspect d'un panier tressé d'où émergent des feuilles, des fleurs, des animaux » (fig. 2514). Bientôt cette innovation allait donner au chapiteau orné un aspect tout à fait nouveau.

Il n'en fut pas de même pour le chapiteau ionique. Son petit volume facilita sa réunion avec

« En suivant avec soin, dit Lenoir, dans les basiliques latines de l'Italie, la marche successive des innovations chrétiennes, on les voit d'abord timides et ne s'attachant qu'à modifier le fleuron du chapiteau corinthien ou quelques-unes des moulures ornées de l'ionique ; puis, dès le v^ ou le vi^ siècle se présentent des compositions complètes, dans lesquelles l'aigle ou la colombe viennent remplacer la volute corinthienne pour soutenir l'abaque ; on voit aussi des chapiteaux dont le bas offre l'aspect d'un panier tressé en remplacement des nombreuses feuilles épanouies. Le travail du ciseau et de petites croix grecques mêlées aux ornements ne peuvent laisser aucun doute sur l'authenticité de ces sculptures ». On ne saurait énoncer avec plus de concision et d'exactitude ; dans l'autre, aux quatre coins, se dressait un aigle dont les ailes déployées étaient séparées par un fleuron ; ce dernier type se retrouve à Saint-Démétrius de Salonique (fig. 2513). A Venise, à Rome, en Sicile, en Égypte, nous rencon2518 et 2519. — Chapiteaux provenant de l'église San t'Andria. Musée de Brindisi. D'après E. Berteaux, L'art dans l'Italie méridionale, 1904, t. i, fig. 21, 22. tudc un fait qui ne se rencontre pas dans les basiliques latines d'Italie, et que nous avons eu occasion de noter soit en Égypte soit en Orient. Parmi les chapiteaux déjà reproduits ^, quelques-uns réalisent parfaitement la description de Lenoir, néanmoins nous prendrons ici pour exemple celui que choisit M. Van den Gheyn ; il s'agit d'un chapiteau qui se voit à l'intérieur de Saint-Marc à Venise (fig. 2512). La feuille d'acanthe le couvre d'une double rangée, mais la volute est remplacée par des boucs sculptés à mi-corps dans le chapiteau, et dont les pattes reposent sur les rebords du feuillage. Dans la même basilique on remarque deux modèles du même genre ; dans l'un les têtes de chèvres servant de volutes étaient séparées par un oiseau ; dans l'autre, le chapiteau offrant l'aspect d'un panier tressé d'où émergent des feuilles, des fleurs, des animaux » (fig. 2514). Bientôt cette innovation allait donner au chapiteau orné un aspect tout à fait nouveau.

Mais cette origine orientale de la décoration zoomorphique des chapiteaux, pour évidente qu'elle soit, appelle quelque développement. Nous avons vu que le chapiteau roman à huit pans est une trouvaille byzantine du vi^ siècle ; l'Occident, au moyen âge, si original sur bien des points, l'est moins qu'on l'a voulu croire en matière de décoration des chapiteaux. La flore et la faune, tour à tour grotesque ou ravissante, qui s'y développe ne fait que tirer parti avec une fantaisie souvent heureuse de motifs orientaux stylisés à l'excès. On ne peut, croyons-nous, apporter une démonstration plus évidente de cette influence que dans un chapiteau de Bommes (Gironde). C'est que les voyages et le trafic n'apportaient pas seulement des idées, mais aussi les formes elles-mêmes, grâce au commerce des produits aisément transportables de l'art et de l'industrie : l'orfèvrerie, les étoffes, les ivoires, enfin les miniatures, toutes choses qui ont fourni tant de motifs aux ornemanistes et dont M. Ém. Mâle a pu affirmer avec autorité le rôle important dans la constitution de notre décoration monumentale -. Ainsi s'est fait sentir dans nos pays, l'influence la plus certaine peut-être et dans tous les cas la plus concrète et la plus facile à saisir de l'art oriental. Sur tels chapiteaux, comme ce chapiteau de Bommes (fig. 2517), le sculpteur a reproduit maniement un tissu d'Orient. Le musée de Toulouse possède des tailloirs couverts d'entrelacs très menus, exactement pareils à ceux qui décorent certains ivoires byzantins '. » Ne nous méprenons pas toutefois sur la portée de cette influence et de ces imitations tour à tour serviles ou très libres. Voici, par exemple, l'Italie, mieux placée qu'aucune province pour recevoir l'influence byzantine jusque dans ses moindres détails. Qu'y voyons-nous' ? « A Naples et dans les villes voisines deux décors semblent se succéder, sur les transennes sculptées des basiliques entre le vii^ et le x^ siècle. Le décor où les végétaux ne sont pas plus vivants que les entrelacs, et où les animaux sont réduits à de pauvres silhouettes, fait place à un décor végétal exubérant et à un décor animal riche de relief et de vie. Il semble que renaissent, dans les marbres des sanctuaires, les animaux et les feuillages qui se modelaient dans l'ivoire profondément refouillé des contemporains de Justinien. Seulement les lions et les chevaux, debout ou cabrés dans des attitudes symétriques, ont pris des ailes de griffons. Les animaux gréco-romains ont fait place à des animaux gréco-persans.

« Les fiers hippogriffes et les oiseaux puissants des marbres napolitains du ix^ et du x^ siècle n'ont point peuplé les églises de Ravenne et de Rome. Dans la ville où le pape avait supplanté le représentant du basileus, la décoration orientale ne se renouvela pas. 2526. — Chapiteau corinthien composite dans la crypte de Saint-Brice à Chartres. D'après Enlart, op. cit., t. i, p. 23, fig. 10. et les médiocres motifs du vii^ et du viii^ siècle se reproduisirent jusqu'au xi^ siècle. Il en est de même dans l'ancienne capitale de l'Exarchat, sous la domination lombarde'.

« Le groupement des animaux ailés, opposés deux à deux, comme on les voit sur les étoiles de soie persanes ou byzantines, fut reproduit même en pays lombard : les figurines qui couvrent les archivoltes et les transennes du baptistère de Cividale, en Frioul, sont disposées comme les oiseaux et les griffons des marbres de Sorrente. Mais sous le ciseau maladroit du marbrier barbare, les bêtes orientales se sont aplaties comme des baudruches dégonflées.

« En Grèce, la petite cathédrale d'Athènes -, tout incrustée de marbres chrétiens, qui en font un musée unique de la sculpture byzantine antérieure au x^ siècle, contient dans sa façade des fragments de transenne, avec des oiseaux, des griffons et des sphinx affrontés, semblables pour le dessin et pour le relief aux sculptures de Sorrente. Le décor animal, composé de motifs sassanides, qui, vers le ix^ siècle, remplaça à Naples le décor géométrique, a donc été, comme ce dernier, employé dans la sculpture chrétienne d'Orient. En pays byzantin, les animaux et les oiseaux furent même adaptés par les marbriers — à des décorations plus compliquées que les reliefs sculptés dans les plaques des clôtures de chœur. On en trouvera la preuve, non point dans la Grèce propre, mais dans une ville apulienne, à Brindisi, qui, si elle n'appartint pas à l'Empire d'Orient avant le x^ siècle, resta ouverte aux influences orientales. Les grands chapiteaux de marbre grec qui gisent à terre, tout mutilés, dans le baptistère ancien transformé en musée, et qui proviennent d'une église détruite, San t'Andrea ' (fig. 2518-2519), sont ornés de rameaux de vigne entrelacés, de grappes, d'oiseaux affrontés, de quadrupèdes adossés *, » attestant l'existence d'un art décoratif, né en Orient, qui a été aussi riche en figurines animales que l'art « roman » d'Occident. Cet art revint au modelé souple, aux feuillages vigoureusement enlevés, ce n'est pas pour imiter les chapiteaux des bonnes époques, mais parce qu'ils étaient sûrs de leur ciseau, parce qu'ils pouvaient lui demander des effets qu'ils étaient auparavant impuissants à obtenir « . » Après avoir dans le paragraphe précédent montré les monuments qui établissent le fait de l'influence orientale en Occident, nous devons ramener

2529 à 2532. — Chapiteaux de la mosquée de Sidi-Okba. D'après les Archives des missions scientifiques, 1887, t. xiii, fig. 33-37.

l'art a donné, sans doute, plus d'un modèle aux sculpteurs des abbatielles de France et d'Allemagne.

Nous voici de la sorte ramenés vers l'Occident dont nous ne nous éloignerons plus.

Ici, en apparence, tout ne semble d'abord que confusion et incohérence. On n'a pas imaginé de meilleur moyen pour introduire un peu d'ordre que de confier la police artistique de l'Occident aux Byzantins. Louis Courajod, voulant rattacher à l'art oriental la facture des chapiteaux mérovingiens, a noté les analogies qui lui paraissaient légitimer cette opinion. « La feuille du chapiteau, par exemple, ne se détache nulle part avec cette netteté, cette précision, cette régularité que nous voyons dans les chapiteaux byzantins ; les volutes, au lieu d'être comme chez nous des spirales régulières, sont des courbes molles et flottantes ; les crochets qui terminent les feuilles sont remplacés par des pointes aiguës ; les tiges qui relient les feuilles entre elles sont minces et grêles, et non pas robustes et trapues comme dans nos chapiteaux ». Il est certain que les chapiteaux byzantins offrent souvent ces caractères, mais il est non moins certain que les chapiteaux mérovingiens ne les présentent pas.

Il n'en fut pas de même pour le chapiteau ionique. Son petit volume facilita sa réunion avec

« En suivant avec soin, dit Lenoir, dans les basiliques latines de l'Italie, la marche successive des innovations chrétiennes, on les voit d'abord timides et ne s'attachant qu'à modifier le fleuron du chapiteau corinthien ou quelques-unes des moulures ornées de l'ionique ; puis, dès le v^ ou le vi^ siècle se présentent des compositions complètes, dans lesquelles l'aigle ou la colombe viennent remplacer la volute corinthienne pour soutenir l'abaque ; on voit aussi des chapiteaux dont le bas offre l'aspect d'un panier tressé en remplacement des nombreuses feuilles épanouies. Le travail du ciseau et de petites croix grecques mêlées aux ornements ne peuvent laisser aucun doute sur l'authenticité de ces sculptures ». On ne saurait énoncer avec plus de concision et d'exactitude ; dans l'autre, aux quatre coins, se dressait un aigle dont les ailes déployées étaient séparées par un fleuron ; ce dernier type se retrouve à Saint-Démétrius de Salonique (fig. 2513). A Venise, à Rome, en Sicile, en Égypte, nous rencon2518 et 2519. — Chapiteaux provenant de l'église San t'Andria. Musée de Brindisi. D'après E. Berteaux, L'art dans l'Italie méridionale, 1904, t. i, fig. 21, 22. tudc un fait qui ne se rencontre pas dans les basiliques latines d'Italie, et que nous avons eu occasion de noter soit en Égypte soit en Orient. Parmi les chapiteaux déjà reproduits ^, quelques-uns réalisent parfaitement la description de Lenoir, néanmoins nous prendrons ici pour exemple celui que choisit M. Van den Gheyn ; il s'agit d'un chapiteau qui se voit à l'intérieur de Saint-Marc à Venise (fig. 2512). La feuille d'acanthe le couvre d'une double rangée, mais la volute est remplacée par des boucs sculptés à mi-corps dans le chapiteau, et dont les pattes reposent sur les rebords du feuillage. Dans la même basilique on remarque deux modèles du même genre ; dans l'un les têtes de chèvres servant de volutes étaient séparées par un oiseau ; dans l'autre, le chapiteau offrant l'aspect d'un panier tressé d'où émergent des feuilles, des fleurs, des animaux » (fig. 2514). Bientôt cette innovation allait donner au chapiteau orné un aspect tout à fait nouveau.

plus de la corbeille de celui-ci ; elle le tapisse presque entièrement et se profile, maigrement et souvent sèchement, suivant un contour plein de raideur '. » Mais « il tombe sous le sens que cette sculpture, maigre, sèche, raidie, sans saillie, s'explique suffisamment par l'incapacité des tailleurs d'images. Les sculpteurs byzantins ont ainsi travaillé, parce qu'ils étaient maladroits ; les sculpteurs de nos pays ont fait de même, non pas pour imiter les Byzantins, mais parce qu'eux aussi étaient des maladroits. Les influences n'ont rien à voir dans ces dégénérescences, et le jour où, pendant la période gothique, nos artistes sentent les chapiteaux et les têtes de poteaux de bois d'où ils dériveraient. Le rapprochement prouve, une fois de plus, que les architectes peuvent fortuitement se rencontrer dans l'adoption d'une même forme. Le chapiteau cubique, en effet, a été employé dans d'autres écoles, qui ne l'ont sûrement pas copié sur les charpentes : sans parler de l'architecture byzantine, il est très fréquent dans les églises de l'Angoumois et de la Saintonge. Si on cherche pour quel motif les maîtres d'œuvres de ces dernières provinces ont fait de tels chapiteaux, on constate que c'est l'effet d'un procédé d'exécution : les ouvriers donnaient d'abord au bloc la section que devait avoir la partie supérieure de la corbeille ; après quoi, tournant le bloc sur le tour, ils tournaient colonnette et chapiteau ', celui-ci se reliant à celle-là par un tronc de cône renversé, auquel on donnait un galbe plus ou moins infléchi, concave ou convexe. La forme cubique est la forme première du chapiteau, la forme du chapiteau qui est une autre ; mais la mer et les rivières étaient des chemins toujours ouverts que le pouvoir surveillait de moins en moins, aussi le dépeçage des édifices et leur exportation lointaine continuèrent jusqu'au XIIe environ. « La Gaule était pauvre en artistes autant qu'en carrières de marbre. Il est certain que les beaux sarcophages chrétiens du Midi de la France

253G. — Chapiteau de la basilique de Tébessa.

D'après S. Gsell, Musée de Tébessa, 1902, pl. VII, fig. 2, 3, I.

Chapiteau de la ville de Tébessa. simplement épannelé ' ; le chapiteau cubique est un chapiteau complet, moins l'ornementation '. » Un point mérite d'ailleurs d'attirer l'attention. L'importation de gros matériaux n'est pas un fait très rare à l'époque impériale et, afin d'en réduire le poids d'autant, ces matériaux sont généralement travaillés et sculptés sur place avant de quitter la carrière. Au XIe, des chapiteaux tout taillés sortent des carrières de marbre de Proconnèse à destination ont été travaillés en Italie et importés ; il est certain que l'Italie et l'Afrique ont reçu par mer des chapiteaux de tous les pays riverains de la Méditerranée ; il suit que le style d'une sculpture est souvent celui du lieu où la pierre a été extraite plutôt que de celui où elle a été employée. Le transport des matériaux, tels que colonnes, sarcophages, chapiteaux, était devenu un commerce si prospère que, dès le IVe, les lois impériales s'efforçaient de le prohiber afin de sauvegarder les édifices anciens qu'on démolissait sans pitié pour subvenir à l'exportation *. Il fut interdit de transporter les ornements publics d'une ville dans

D'après les Archives des missions scientifiques, 1887, t. XIII, p. 120, fig. 224.

des chapiteaux tout travaillés dans les carrières de marbre de l'empire d'Orient : des chapiteaux et même des fûts :LBIC£ga5^i étaient aussi transportables que des sarcophages ; lors que des chapiteaux, comme ceux de la crypte de Jouarre, semblent dénoter une habileté supérieure à celle des artistes du pays où ils se trouvent, et se rapprochent par leurs formes des chapiteaux des basiliques orientales du VIe, plus que des œuvres gallo-romaines ou mérovingiennes, il semble absurde de les considérer comme des productions locales. Il s'en faut que tout soit à blâmer dans ces variations dont le défaut le plus ordinaire est de s'éloigner de la sobre beauté des lignes classiques ; il est vrai que certaines trouvailles trop riches ont bien de la grâce et distraient

— Chapiteau de Bracebridge, près Lincoln.

2543. — Chapiteau de Scartlie, près Grimsby.

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2514. — Chapiteau de Barton on Humber.

D'après Baldwio Brown, The arts in early England, 1903, t. II, p. 180.

il est certain qu'ils furent exportés par mer et par les rivières, et parfois d'Orient en Occident, ce qui explique à merveille l'unité de style et la présence de tant de dessins orientaux. La solution de cette question est dans l'identification des provenances des marbres '. »


VI. GAULE. — Dès la fin du IIe de notre ère, les artistes gallo-romains commencèrent d'interpréter de la superbe monotonie du dorique, de l'ionique et du corinthien. Les anciens édifices de la Gaule romaine et mérovingienne nous permettent de prendre idée des tentatives faites pour secouer les règles d'école. Le chapiteau dorique gallo-romain à Boulogne-sur-Mer nous montre une innovation remarquable dans l'emploi des feuillages (fig. 2520), mais cette ressource ne sauvera pas un type destiné à disparaître à l'époque mérovingienne. L'ionique s'obstinera à durer jusqu'à l'époque carolingienne et se laissera reconnaître très imparfaitement dans certaines volutes de chapiteaux du XIIIe : toutefois on peut le considérer comme à la veille de disparaître lorsqu'on le rencontre dans la crypte carolingienne de Saint-Germain d'Auxerre (fig. 2521). Le byzantin, tel que nous le caractériserons dans sa vivacité de prismes recouverts d'un ornement champlevé, inspirera sans doute quelques chapiteaux romans (fig. 2522-2523-2524), le style arabe lui-même aura son influence, mais si restreinte qu'on

La première place parmi les chapiteaux chrétiens de la Gaule appartient, croyons-nous, à un chapiteau entré, depuis peu d'années seulement, au musée de Reims (fig. 2525). Ce chapiteau « a sa corbeille garnie de quatre larges feuilles découpées, dérivées de la feuille d'acanthe, entrelacées de bandelettes tressées et croisées entre elles. Ces feuilles sont séparées par des cordons de perles verticales, que surmontent des vases arrondis, ornés de godrons et munis d'anses, placés entre deux dauphins affrontés. Ce motif se répète sur chacune des quatre faces. On doit y voir [sans hésitation] un symbole chrétien. Les caractères et le style de la sculpture peuvent en fixer la date au commencement du Ve'. « Ici, on s'est à peu près complètement affranchi du chapiteau corinthien ; généralement l'écart n'est pas aussi marqué et la transition se fait doucement. Il est vrai que nous sommes bien peu pourvus pour en juger. Là où on croit constituer une série, la question d'importation vient se

Les chapiteaux de la chapelle Saint-Laurent à Grenoble ne peuvent être étudiés ici séparément de l'édifice auquel ils appartiennent '(fig. 2527). Le souvenir des formes romaines permet de dire qu'ils ne sont guère postérieurs aux invasions des Barbares, ce qui nous reporte au VIe ou au VIIe. Le développement excessif des abaques confirme cette date, car les édifices de Ravenne nous montreront la même forme dans son plein épanouissement. Avec des colonnes de remploi on a égalisé les hauteurs en calculant les chapiteaux et les abaques pour racheter ce qui manquait aux colonnes, ce qui invite à croire que ces chapiteaux datent probablement de la construction de l'édifice. On peut, outre les chapiteaux de Ravenne, ceux de Rome (Saint-Étienne-le-Rond et Saint-Laurent-hors-les-Murs), comparer avec les chapiteaux de Grenoble ceux de la basilique de Tébessa et de la basilique d'Henchir el Begueur en Afrique.

2547 et 2548. — Chapiteaux d'Alnas. D'après Slrzygowski, Atlas zu den Denkmälern der Kunst, 1904, pl. 100 et 101.

Plus intéressante est l'église d'Haouch-Khima-Mta-Darraouïa, dont l'exécution, purement romaine, doit remonter à la seconde moitié du IVe ; malheureusement, les fouilles n'y ont pas été conduites méthodiquement, et, dans cette même localité, nous devons nous contenter d'une église d'époque bien postérieure. Les fragments qu'on y a relevés, les chapiteaux sont préservément corinthiens, « mais le piédestal et l'abaque sont déjà d'un art bien différent de l'art antique romain ou gréco-romain (fig. 2533-2535). On n'y retrouve plus les ornements [de l'architecture classique]. Le caractère de cette sculpture chrétienne est très particulier dans l'Afrique du Nord. On y trouve presque un accent réaliste dans l'interprétation des feuillages et des ornements » ; l'^ fi ^^f _t==ia 2549 et 2.550. — Chapiteaux égyptiens. D'après S. Strzygowski, Koptische Kunst, pi. iv, n. 3, 4. romains ou byzantins ; à Kairouan, dans la mosquée de Sidi-Okba (fig. 2529 à 2532) plusieurs chapiteaux dont un ionique, et des byzantins de diverses époques et du plus grand intérêt à cause de leur bon état de conservation. » Ils permettent de comparer l'école africaine à l'école orientale et de retrouver ici, comme en Asie, les dégénérescences du corinthien et de l'ionique : les chapiteaux à corbeille comme à Jérusalem et à Constantinople et les feuillages secs et repercés que l'on retrouve jusqu'en Égypte, à la mosquée d'Amron, par exemple. Le fait de beaucoup de ces chapiteaux, la matière dans laquelle ils sont sculptés, tout nous porte à croire que plusieurs d'entre eux sont l'œuvre d'artistes grecs ». Les enquêtes archéologiques poursuivies par M. Siladin en Tunisie et M. Gsell en Algérie ' ont donné un nombre respectable d'exemplaires, mais aucun type vraiment nouveau. A Tipasa, la basilique de Sainte-Salsa a rendu quelques chapiteaux, formés d'un mince tailloir de 0°52 de côté en moyenne, et par-dessous de deux volutes très grossières ; entre ces volutes se voit un ornement qui varie selon les chapiteaux : bande verticale, filets horizontaux entre deux comme dans les fragments conservés à Tébessa. Parmi les morceaux d'architecture conservés au musée de Tébessa, citons quelques chapiteaux corinthiens en marbre ; « plusieurs viennent de la basilique, ils offrent divers types, plus ou moins dégénérés, de l'ordre corinthien. Dans les uns, les feuilles, simplement épannelées, ne présentent pas de découpages et elles ressemblent à de larges crochets. Dans les autres, les contours pointus des lobes se détachent avec netteté et sécheresse ; le corps même de la feuille est comme collé à la pierre et, seule, l'extrémité supérieure forme une forte saillie ; les nervures sont indiquées par des traits profonds. Tantôt les volutes des chapiteaux classiques subsistent ; tantôt de longues feuilles à tête recourbée remplacent les volutes extérieures ; à la place des volutes intérieures se dressent de petites feuilles. Un motif isolé est sculpté sous le tailloir au milieu de chaque face : feuille droite, branche ondulée, deux branches entrelacées de manière à former une tresse, vase ou calice, grappe de raisin (fig. 2563). Des chapiteaux semblables se voient dans les ruines de la basilique, sur la place qui précède l'entrée du quartier militaire, etc. Ils faisaient partie des colonnades du premier étage de Valérien et de celles des tribunes des bas-côtés, constructions paraissant dater du Ve ». Deux chapiteaux de pilastre, trouvés dans la ville de Tébessa, sont du même style, mais d'une facture plus grossière (fig. 2537), on y voit un vase d'où s'échappe un bouquet. On a recueilli dans les thermes du quartier de cavalerie un petit chapiteau de basse époque très mutilé (fig. 2538). Les feuilles ne sont pas découpées ; les angles, au lieu de volutes, présentent des dauphins retournés. Au centre de chaque face, il y a un ornement végétal. Dans la petite basilique chrétienne

2551 612552. — Chapiteaux coptes. D'après Slrzygowski, Koptische Kunst, fig. 100, 112.

d'Henehir-Zirara, les volutes sont remplacées par des poissons (fig. 2539) ^.

Enfin, deux chapiteaux provenant l'un de Henchir es-Zaâtli, l'autre de Bir Oum-Ali, doivent appartenir au VIe ; ils nous montrent l'aboutissement rude et prétentieux du chapiteau corinthien en Afrique (fig. 2.540-2541)


VIII. Espagne. — L'Espagne a été si complètement ravagée et ruinée que les rares édifices et les débris de l'époque wisigothique ne nous peuvent rien apprendre.


IX. Angleterre. — En Angleterre, les constructions remontant à l'époque saxonne nous montrent l'emploi de chapiteaux d'un art très rudimentaire. La plupart ont été mis en place et décorés sur la partie seulement qui était visible. Ce serait s'exposer à faire fausse route de prétendre établir une succession chronologique d'après les types ou d'après l'ornementation. Ici, comme nous l'avons déjà vu pour le chapiteau cubique normand, le problème consistait à passer d'un plan circulaire à un plan quadrangulaire sur un espace très limité ; et le problème a été résolu par les coins coupés ou par l'usure régulière. Les artisans plus habiles ont réservé quelques torsades, des volutes, ou bien ils ont sectionné les faces ; tout cela, en vérité, ne vaut guère qu'on s'y attarde. Souvent sur la masse à peine dégrossie on a entaillé une figure grimaçante. Ces humbles essais sont aux merveilleuses combinaisons décoratives de la Grèce antique et de la Byzance de Justinien, comme les monstrueux fétiches sont aux statues d'un art excellent (fig. 2542 à 2544).

X. Palestine. — En Palestine, le chapiteau corinthien a connu la même vogue prolongée qu'en Occident. Nous le rencontrons à Jérusalem même ', à Khurbet Beit Salvhra ', à Jériécho ^, etc.

Nous avons décrit et figuré déjà un chapiteau hisplus remarquable est en caractères samaritains : elle occupe deux registres d'un cartouche fixé entre les deux volutes par des queues d'aronde simulées, preuve que l'inscription était prévue dès la taille du chapiteau. Voici le texte hébreu : Z~ iu'. « Q »' ^O« »O« soit l)éni dans l'éternité '. L'autre face du même chapiteau porte la formule grecque complémentaire, non plus sur un cartouche, mais sur une sorte de macaron : :« Un seul Dieu ». On a ainsi une seule phrase dont le sens est complet : « Il n'y a qu'un seul Dieu, que son nom soit béni dans l'éternité. » Le chapiteau d'Amwas est en marbre gris-clair ; le ciseau qui l'a taillé était peu habile ; il peut appartenir au Ve ou au VIe, et cette date tardive ne répugne pas absolument à l'emploi de l'alphabet du type phénicien tombé en désuétude depuis plusieurs siècles '.


XI. Égypte. — En Égypte, il faudrait nous attendre à rencontrer quelques chapiteaux appartenant aux ordres classiques, sachant qu'Hadrien prodigua à Antinoé les portiques, les colonnades et les édifices d'un style étranger au style égyptien. En dehors de cette source, l'Égypte byzantine nous a conservé quelques beaux spécimens corinthiens qui forment au église d'Alinâs présente d'ailleurs un intérêt particulier en ce que le gros œuvre paraît avoir été entièrement apporté soit des carrières de Proconnèse soit d'ailleurs, mais être en tous cas étranger à l'Égypte, comme matériau et comme technique. Si on veut trouver des points de comparaison, il faut les chercher en dehors de ce pays, mais aller à Ravenne, à Parenzo ou à Salone...

À l'inverse, les productions indigènes ne sont évidemment pas artisanales d'exportation, leur rudesse et leur peu de valeur — ils sont taillés dans le granit rouge ou dans le grès brun du pays — indiquent

2554 à 2557. — Chapiteau-imposte et chapiteau ionique, avec leurs tracés géométriques, de Sainte-Sophie. D'après Lethaby et Swainson, Sancta Sophia, 1894. fig. 50, 52, 56, 57.

musée du Caire une intéressante série sur laquelle on peut suivre la décadence rapide de l'art. Toutefois il faut réserver dans cette série les deux types les plus complets qui sont taillés dans des blocs de marbre de Proconnèse, témoignant ainsi de leur importation -. D'autres exemplaires, plus tardifs et également venus des carrières de Proconnèse, montrent que la décadence se précipitait même à la source' ; on s'étonne moins dès lors de voir l'acanthe épineuse d'Alinâs (fig. 2547-2548) perdre toute légèreté et se transformer en un motif foliolé couvert de nervures fantaisistes (fig. 2549-2550). Il est vrai que les chapiteaux d'Alinâs appartiennent encore au IVe-Ve, ils sont taillés dans la pierre calcaire du pays *. Cette assez que leur emploi doit être tout local. Dans une église d'Erment on prend encore la peine de les polir, mais bientôt on y renonce. À mesure qu'on s'enfonce dans l'époque copte le ciseau se fait de plus en plus rude, il entaille le grès et se borne à modeler des volutes ou des acanthes énormes ; le souvenir et les modèles de l'époque brillante du IVe-Ve ne sont pas entièrement abolis, mais la main et l'outil ne peuvent plus exécuter. Les dimensions sur lesquelles l'habile fantaisie des sculpteurs se trouvait jadis à l'aise ne suffisent qu'à grand-peine à loger la moitié ou le quart des ornements jadis prodigués avec la plus capricieuse opulence. Ce qu'on perd en grâce on ne le regagne pas en force, car cette pesante exécution n'a rien à voir avec la force, ce n'est que lourdeur ' (fig. 2551-2552).

Cependant le type de chapiteau qu'évoque le nom de Constantinople c'est celui qui, contemporain de Justinien, resplendit à Sainte-Sophie. Pour des hommes de génie tels qu'Anthemius de Tralles et Isidore de Milet et pour leurs vieux maîtres anonymes, le corinthien et l'ionique avaient fait leur temps parce qu'ils ne répondaient plus aux audaces ni aux exigences que comportait la construction en briques. Les chapiteaux des ordres classiques suffisaient tandis qu'il ne s'agissait que de supporter une architrave, mais le système des arcs réclamait autre chose ; leur retombée exigeait que la colonne et l'arc fussent en quelque manière unis en un seul élément. Pour y parvenir, il fallait obtenir une cohésion telle que le chapiteau fût réellement un membre intermédiaire, on oserait presque dire l'articulation entre le plan carré et le plan circulaire. Une décoration riche et charmante fait oublier cette destination primitive et exclusive du chapiteau byzantin, que nous avons décrit et étudié dans ses premiers rudiments sous le nom de « chapiteau-imposte ». Il faut souhaiter qu'on n'encombrera plus désormais l'archéologie d'une opinion de Pierre Gilles attribuant à Constantin la citerne des « Mille et une colonnes » construite par Justinien en 528. Binbir-Direk est donc contemporain de Sainte-Sophie et ces deux édifices, en des genres si divers, témoignent d'une égale hardiesse et d'un talent égal, on n'y a pas employé pour la première fois le chapiteau-imposte, mais on en a fait un usage si général et si raisonné qu'il y reçut sa consécration définitive. Lors que nous le rencontrons à Saint-Serge, à Parenzo, à Saint-Vital de Ravenne, à Venise, à Salonique, nous ne faisons que multiplier les aspects décoratifs, le type reste immuable. Les chapiteaux à huit lobes que nous voyons à Saint-Vital (fig. 1807), à Saint-Marc de Venise, à Saint-Serge de Constantinople, à Saint-Démétrius de Salonique offrent sans doute une heureuse idée de décoration, mais sont évidemment dérivés du type rigide.

Au contraire, certains chapiteaux de Saint-Serge et du palais d'Hormisdas à Constantinople, comme aussi de Sainte-Sophie de Salonique et de Saint-Marc de Venise appartiennent, ainsi que le chapiteau de Chalkis (fig. nul), à l'ordre ionique.

Quant aux chapiteaux-corbeilles d'où surgissent quadrupèdes, oiseaux, fleurs ou fruits, ils ne forment guère qu'un groupe dont les spécimens peu nombreux ne marquent ni un moment ni un type dans l'histoire du chapiteau (fig. 1850, 2015). Le chapiteau imposte et le chapiteau ionique que nous donnons ici avec leurs tracés géométriques (fig. 2554 à 2557) montrent les deux combinaisons principales qui ont prévalu à Sainte-Sophie. Mais pour connaître toutes les ressources et toute l'étendue de la nouvelle combinaison, il ne faut pas s'enfermer à Constantinople. Si riche soit-elle, l'incomparable ville pâlit un peu en regard de ce que nous a conservé une simple « colonie byzantine » à Ravenne.


XIII. Ravenne. — M. Van den Gheyn fait une remarque sur laquelle il y a lieu d'insister. Tandis que Théodoric fait construire à Ravenne la basilique de Saint-Apollinaire in Clase entre 531-549 et la basilique de Saint-Apollinaire Nuovo avant 550, dans la même ville, à la même époque, l'évêque Ecclesius fait élever la rotonde de Saint-Vital. On le voit, à la même époque et dans la même ville, un double courant artistique faisait sentir ses influences. C'est un fait sur lequel il importe d'appuyer, si l'on veut bien saisir la genèse de l'architecture byzantine. En effet, tandis que d'une part on constate, comme nous venons de le faire précédemment, les influences orientales sur les données préexistantes d'un art ancien qui se rajeunit ou se modifie, mais pas au point de faire oublier les traditions classiques, concurremment s'affirment en matière de décoration surtout, des principes absolument étrangers à l'Occident, et qui iront se développant sans le moindre alliage avec les éléments latins. L'architecture même de Saint-Vital, qui a la forme d'un octogone régulier de 31 m 70 de diamètre, auquel se rattache à l'est une abside ronde à l'intérieur et triangulaire à l'extérieur, tranche nécessairement avec celle des basiliques de Saint-Apollinaire à Ravenne. Mais nous n'avons pas à nous en occuper pour le moment. Les chapiteaux de Saint-Vital présentent ces caractères bien distinctifs, dont nous aurons à analyser les détails et à dégager l'origine. Nous relèverons d'abord ceux de forme cubique, et dont les contours extérieurs imitent les arêtes d'une corbeille tressée en osier ; l'intérieur des parois est orné d'une double feuille de palme, au centre s'épanouit la fleur : le bas est garni de deux boutons réunis à la feuille par une tige qui repose dans le calice même de la fleur (fig. 1785, 1851). Nous avons rencontré plusieurs fois ce même chapiteau à l'extérieur de Saint-Marc à Venise (fig. 2558), à Alexandrie, à Kairouan (fig. 2559). Il est évidemment d'origine orientale : le décor végétal en indique clairement la provenance, et cependant ni Vogüé, ni la mission américaine n'ont signalé aucun modèle semblable en Syrie. Nous ne pouvons ici reconnaître la moindre affiliation avec le chapiteau classique. Nous nous trouvons devant un type absolument nouveau et qui n'a rien de commun avec ceux qui l'ont précédé. D'ailleurs l'emprunt fait à une végétation différente de celle de la Grèce, où la feuille d'acanthe reste seule en usage, déterminera une évolution toute différente de celle que nous avons constatée précédemment, et qui consistait uniquement dans l'interprétation plus ou moins heureuse du type conventionnel.

Nous croyons devoir insister sur ce fait, parce que l'opinion de M. Choisy nous paraît trop absolue dans ses termes et trop générale dans son énoncé. En effet, voici comment il apprécie la sculpture byzantine : « La sculpture byzantine n'est en réalité qu'un dessin ciselé. Elle a son originalité, mais elle ne s'inspire directement de la nature ; ses dessins de feuillage, d'un contour tout à fait conventionnel, s'étalent en rinceaux sans modelé, sans reliefs, et se détachent sur leur fond comme des broderies à jour. » On le voit, cette description ne peut s'appliquer au chapiteau que nous venons de décrire, car son décor s'inspire directement de la nature. D'ailleurs, on nous permettra de le faire remarquer : beaucoup d'auteurs sont trop exclusifs dans leurs appréciations sur l'art byzantin, et la classification à outrance qui sévit ici comme ailleurs, répond plus aux idées préconçues qu'aux faits établis. Voici, par exemple, un chapiteau qui se trouve dans cette même église de Saint-Vital à Ravenne (fig. 2560). Sa forme évasée rappelle le chapiteau précédent, mais ses arêtes, au lieu d'être marquées par les contours d'une corbeille tressée en osier, sont ornées d'une élégante feuille de palmier. L'une des faces porte un vase de forme byzantine bien connue, dont le pied repose sur l'astragale ; du col s'échappent des rinceaux de feuillage qui, à notre sens, s'inspirent bien de la nature, mais qui, naturellement, doivent se plier aux exigences de l'architecture. Ne faut-il pas en dire autant du chapiteau conservé au musée de Ravenne, sous le n° 491, et qui provient de l'église détruite de San Michele (fig. 2561) ? Évidemment nous n'avons pas ici l'imitation servile de la nature, le feuillage nous apparaît admirablement stylisé. Ne quittons pas encore Saint-Vital de Ravenne, sans signaler le chapiteau que la plupart semblent admettre comme le type du chapiteau byzantin (fig. 1805). Il diffère, somme toute, très peu des précédents dans sa forme constitutive, mais à coup sûr les arabesques et les entrelacs, auxquels il emprunte sa décoration originale, indiquent clairement le souci du dessin géométrique, plutôt que l'idée d'imiter la nature. Le motif géométrique choisi ici est le cercle, sur un chapiteau que soit l'ornementation, l'intérêt du chapiteau cubique est dans son rôle et l'heureuse adaptation de son type à ce rôle. Leur corps présente la forme d'une corbeille évasée, presque aussi haute que large, circulaire à la base et carrée au sommet, avec de petites volutes très peu saillantes aux angles du carré, volutes qui disparaissent complètement à Saint-Vital où le chapiteau s'évase au point d'offrir au sommet le double de la largeur du fût (fig. 2563). Tandis qu'à Sainte-Sophie il repose sur le fût de la colonne par une épaisse astragale, celle-ci a disparu à Saint-Vital où le fût présente à son extrémité deux renfoncements successifs dont le dernier se raccorde avec le chapiteau.

Fig. 2564 à 2569. — Chapiteaux de Sainte-Marie d'Aumna, à Milan. D'après F. de Dartein, Étude sur l'architecture lombarde, 1882, p. 103.

Mais tandis que les chapiteaux que nous venons d'analyser présentent quatre faces nettement marquées par des arêtes qui en délimitent les contours, voici qu'à Saint-Apollinaire Nuovo, les rinceaux traceront leurs méandres tout autour du chapiteau, sans que rien n'en vienne interrompre le contour sinueux (fig. 2562). Ce feuillage rappelle le dessin un peu dur du chapiteau de Saint-Vital.

Les chapiteaux de Sainte-Sophie et ceux de Ravenne nous aident à comprendre le parti pris décoratif de l'art byzantin : réduire les lignes et les contours afin de ne rien enlever à l'effet des surfaces. Nulle part mieux que dans les chapiteaux cette préoccupation apparaît évidente. Tandis que l'acanthe accrochait le regard, l'arrêtait et rompait la ligne, le cube damasquiné, pour ainsi dire, ouvragé, s'harmonise avec l'ensemble de la décoration, ses sculptures, fines et délicates ; n'offrent ni reliefs prononcés, ni motifs accentués, comme les revêtements en marbre et en mosaïque des parois, et les sont purement superficiels. Si la base du chapiteau, de telle sorte que celui-ci n'a pas l'apparence d'une pièce séparée, mais qu'il produit l'effet d'un épanouissement de la colonne. Le parement se trouve découpé par un réseau de sculptures refoulées par dessous, véritable dentelle qui enveloppe la masse du chapiteau et qui semble indiquer jusque dans une matière dure et homogène, le caractère essentiellement superficiel de la décoration byzantine. La plate-forme n'est chargée qu'au milieu ; les bords ne portent rien : aussi les sculptures des parements vont-elles jusqu'au sommet sans qu'il y ait aucune moulure de couronnement. La pression des arcs est transmise à la colonne par un grand sommier, d'un profil très ferme, qui repose sur le dessus du chapiteau par une base carrée, à peu près de même largeur que le diamètre de la colonne. Les quatre faces du sommier sont inclinées, de manière à élargir la surface d'appui supérieure : mais leur inclinaison est inégale, afin que cette surface, au lieu d'être carrée, se trouve allongée, comme il convient, dans le sens de l'épaisseur du mur. Le sommier n'est décoré que par quelques moulures à la partie supérieure et par un monogramme, sculpté en saillie, sur la face de devant. Ses parois lisses et ses formes accentuées lui donnent le caractère vigoureux qui convient à sa destination. Il fallait une base très ferme à une colonne aussi robuste. Cette condition a été parfaitement réalisée par une espèce de socle composé d'une série de gradins octogonaux ou circulaires qui vont en s'élargissant assez pour que le diamètre de celui qui pose sur le sol soit à peu près égal à la largeur du chapiteau.

Et puis que nous avions soin de noter il n'y a qu'un instant la présence simultanée de deux courants artistiques à Ravenne se manifestant dans les basiliques de Saint-Apollinaire et à Saint-Vital, nous pouvons faire remarquer que dans Saint-Vital même, d'un étage à un autre, ces courants reparaissent. Le chapiteau et la colonne qui viennent d'être décrits offrent au plus haut degré les traits saillants et caractéristiques de l'architecture et du système de construction, remonter au VIIe ou au VIIIe, ce sont les basiliques de Saint-Vincent à Milan et de Sainte-Marie à Pavie. Ajoutons-y le vase de Liutprand à Bologne, l'autel de Pemmone et le baptistère de Cividale.

A Saint-Sauveur de Brescia, la plupart des chapiteaux sont de diverses provenances, deux sont d'une forme et d'un travail purement byzantin. A Saint-Vincent in prato de Milan les chapiteaux offrent une série dégradée de types depuis le chapiteau corinthien romain jusqu'à d'informes ouvrages faits sans doute pour le monument. Avec l'église d'Aurona, dont les débris se trouvent aujourd'hui au musée Brera, à Milan, nous avons les restes d'un monument qui remonte à la première moitié du VIIIe. Les chapiteaux du baptistère de Cividale. D'après F. de Dartein, Étude sur l'architecture lombarde, atlas, pl. 12, 13. Les chapiteaux ci-dessus. Colonne et chapiteau de l'étage supérieur, quoi que surmontés d'un sommier sont bien moins originaux, le chapiteau imite le corinthien romain et la base rappelle la base attique.


XIV. Italie. — L'invasion des Lombards détruisit plus qu'elle n'édifia en Italie. Il est malaisé de juger des constructions en égard au petit nombre et à l'incertitude des dates de celles qui subsistent. Les recherches ont restreint de plus en plus le nombre des édifices estimés lombards, si bien que tous ceux qui auraient droit à ce titre sur la foi des dates relatives à leur fondation, un seul, à notre connaissance, subsiste à peu près dans son état primitif, c'est la basilique du Saint-Sauveur à Brescia. On peut lui associer les débris de l'église d'Aurona à Milan ; et peut-être convient-il d'attribuer le même âge à l'église de Sainte-Marie in lulln à Cividale. Deux autres églises, sur l'origine desquelles on ne possède aucun renseignement, pourraient aussi, d'après les caractères de sculptures ressemblent beaucoup à celles des petits monuments de Cividale. Les chapiteaux décorés de feuilles d'acanthe semblent témoigner par le modelé plus mouvementé des feuillages d'un art un peu plus libre et plus avancé (fig. 2564 à 2569) ; mais l'exemple des chapiteaux du baptistère de Cividale (fig. 2570-2571), qui remontent au VIIIe et sont exécutés, quant aux saillies, avec une hardiesse encore plus grande, peut s'expliquer à Aurona par une simple différence dans le type des chapiteaux. Les uns en forme de corbeille, enveloppés par plusieurs rangs de feuilles aux extrémités proéminentes, dérivent du chapiteau corinthien. Les autres, à faces planes, taillées en forme de segment circulaire et raccordés au fût par des triangles sphériques, appartiennent au type du chapiteau cubique : ils sont couverts, à la mode byzantine, d'ornements méplats d'un faible relief qui remplissent la condition essentielle pour des chapiteaux à contours géométriques, de ne point altérer les formes. Nous trouvons ici, dans son complet développement, ce chapiteau cubique, si fréquent au moyen âge, que les premiers monuments byzantins montrent seulement à l'état d'ébauche. Et les chapiteaux cubiques d'Aurona offrent d'autant plus d'intérêt qu'ils peuvent passer pour les plus anciens de leur espèce.

Mais, malgré la vogue du chapiteau cubique, la décoration byzantine à relief plat, la représentation des figures zoomorphiques, malgré ces manifestations multiples d'un art exotique, tandis que les artisans perdaient de jour en jour la tradition des notions essentielles de leur métier, ils avaient conservé du moins les principes du style grec et c'est ce qui explique que connaisse la série des chapiteaux des VIIIe, IXe et Xes qu'on rencontre dans les églises de Cividale, de Pola, de Trieste, de Trévise, de Torcello, de Milan, si elle offre des types grecs profondément dénaturés, laisse néanmoins sous leur grossier aspect ressaisir une configuration plus ou moins reconnaissable du chapiteau corinthien. On peut en dire autant des chapiteaux conservés au musée de Brescia, de l'ambon de Saint-Ambroise à Milan, et du ciborium de Saint-Étienne à Saint-Apollinaire in classe à Ravenne. Le musée de Brescia possède des œuvres de sculpture fort remarquables, ayant pour la plupart appartenu à l'église Saint-Sauveur, construite par Didier avec des matériaux de remploi venus de l'église Saint-Michel-et-Saint-Pierre qui, déjà au VIe, s'élevait sur les lieux mêmes où s'élèverait au VIIIe Saint-Sauveur. Parmi ces sculptures, on remarque ceux des chapiteaux qui doivent avoir servi à l'église préexistante et qui accusent le style de la première moitié du VIe : quelques-uns ressemblent aux corinthiens sculptés dans les basiliques élevées à Ravenne par Théodoric ; d'autres, plus ornés, dénotent l'influence de la plus riche manière byzantine. Si l'on voit dans le chapiteau de Valpolicella un souvenir malheureux du corinthien, dans ceux de Saint-Sauveur l'idée s'en dégage clairement ; aussi les feuilles en sont dures et unies, les tigettes maigres, l'abaque raide. Dans quelques-uns de ces chapiteaux, la feuille centrale supérieure de chaque face a été supprimée pour faire place à une croix.

H. Leclercq.


CHAPITRE DES CATHÉDRALES. — I. En 107. II. En 257. III. Aux IVe et Ves. IV. Jusqu'au VIIe. V. Bibliographie.

I. En 107. — Ce n'est qu'au XIIIe que les chapitres des églises cathédrales prennent une situation canonique considérable. A partir de cette époque, les membres du chapitre sont en possession du droit de choisir et de désigner l'évêque diocésain, sans recourir au concours de la consultation populaire. Il semble donc que ce sujet doive, pour raison de chronologie, être tenu en dehors de nos recherches ; cependant nous l'y avons accueilli parce que l'institution a existé longtemps, bien que modestement, avant d'être en possession exclusive du droit que nous venons de dire. Au cours de cette période, l'institution capitulaire se présente à nous successivement sous les noms de presbyterium et de capitulum ; le presbyterium fera l'objet d'une étude plus approfondie (voir ce mot) qu'on s'étonnerait à bon droit de rencontrer ici, mais nous lui accorderons néanmoins l'attention nécessaire afin de montrer les origines et le développement du rôle attribué au conseil épiscopal.

Dès l'époque apostolique nous voyons groupés autour de l'évêque ses principaux collaborateurs, nous disons groupés, non pas confondus, car dans toutes les parties du monde chrétien nous constatons la distinction des trois ordres du clergé supérieur : évêques, prêtres et diacres. Distinction d'ordres et de fonctions qui laisse, en dernière analyse, toute l'autorité essentielle entre les mains de l'évêque. Celui-ci gouverne absolument, décide en dernier ressort sur le temporel, mais c'est surtout l'autorité spirituelle qu'il exerce. Les diacres s'acquittent de leurs fonctions principalement temporelles sous le contrôle et la responsabilité de l'évêque. Les prêtres forment un corps auxiliaire attaché à la personne de l'évêque dont il est le conseil ; un conseil pourvu, s'il en est, de voix active et passive. Les modes particuliers suivant lesquels s'exerce l'activité de chacun de ces groupes ne nous importent pas ici ; c'est l'association que nous avons en vue. Association bien déterminée et dans laquelle ne peuvent faire irruption les ordres inférieurs du clergé. Il faut toutefois se garder contre la tentation de découvrir une institution complète fonctionnant avec une parfaite régularité. Les origines du conseil épiscopal ne sont rien moins qu'incertaines.

Pendant la période des prédications apostoliques, les communautés se multiplient dans certaines provinces presque à vue d'œil et forment une vaste fédération de très bonne heure centralisée. Autour de l'Église, institution du Christ, les multiples sociétés de frères s'intitulent également : Églises : non en esprit d'opposition ni par tendance à la sécession, mais simplement par application d'un terme employé très tôt pour qualifier la société des frères. L'idée d'unité posée dès la première génération chrétienne n'est ni combattue ni contredite, ni approuvée ; elle semble admise tacitement comme une vérité théologique fondée sur le privilège concédé par Jésus à Pierre. Mais, pour autant que nous pouvons découvrir le tour des préoccupations de ce temps, cette vérité incontestée sommeille doucement. A Rome cependant, on la tient pour si bien établie qu'on se conduit en conséquence : saint Pierre s'adresse aux Églises d'Asie-Mineure, saint Clément gourmande l'Église de Corinthe. Si du terrain théologique on avait voulu passer sur le terrain administratif on eût probablement provoqué dans la plupart des communautés une réelle surprise. En effet, au temps de saint Ignace d'Antioche, on en est encore à considérer chaque Église locale comme une véritable personne morale, bien originale et bien distincte. La vie municipale, si intense en Asie à cette époque, loin d'abdiquer et de s'absorber dans la notion d'Église universelle, entend appliquer ses forces au développement de l'Église civique. Tout cela, qu'on le remarque bien, sans l'ombre d'une pensée séparatiste dont aucun texte ne nous offre l'indice, mais par la persistance et l'application des qualités qu'à développé pendant des siècles l'autonomie municipale.

La communauté d'une cité ainsi décorée du titre d'Église, qui est le nom de l'assemblée municipale des Grecs, s'essaie à reproduire, en les épurant encore, les sentiments et les actes caractéristiques de la solidarité civique. Ceci entraîne une administration et une organisation, des règlements et un personnel. Ce personnel se groupe autour de l'évêque dont la présence donne, pour ainsi dire, la personnalité morale à l'assemblée'. C'est ce haut personnel qui se divise en trois degrés -, entre lesquels règne la subordination. Tout ceci ne s'est pas fait d'un seul coup et partout en même temps d'une façon, en quelque sorte, automatique. Certaines cités d'Asie-Mineure, peu de temps auparavant, n'avaient à leur tête qu'un presbyterium et point d'évêque ; après saint Ignace, la ville de Philippes en est encore à ce stade de l'évolution hiérarchique. Mais ces exceptions ne portent, semble-t-il, que sur des retardataires et l'immense majorité des Églises peut dès lors s'appliquer la recommandation faite aux chrétiens de Philadelphie de ne faire « qu'un avec l'évêque, ses presbytres et les diacres ». Cette hiérarchie concourt aux mêmes travaux. « Peinez ensemble, leur écrit saint Ignace, luttez ensemble, marchez ensemble, souffrez ensemble, reposez ensemble, veillez ensemble comme étant [tous] intendants, assesseurs et ministres de Dieu ». Voilà des hommes bien étroitement cousus les uns aux autres et si étroitement associés qu'on voudrait savoir la nature des épreuves qui les préparent et du lien qui les attache à leurs fonctions, mais nous l'ignorons. Nous ignorons aussi le procédé en usage pour déterminer le choix et l'agrégation de nouveaux dignitaires : il y a quelque lieu de supposer que les habitudes invétérées de la vie municipale donnaient aux fonctions les apparences d'une désignation populaire, mais que la hiérarchie existante jouait un rôle effectif et prépondérant dans les préliminaires du vote de la communauté '.« Saint Ignace parle à plusieurs reprises « de l'élection d'un diacre pour une mission à accomplir auprès de l'Église d'Antioche. Il ne s'agit expressément que d'une mission temporaire, mais cette indication est un précieux renseignement, sur les procédés d'accès aux fonctions au temps des premières générations chrétiennes. Dans les trois passages indiqués, le mot signifiant la façon de désigner est le verbe χειροτονέω, « élire à mains levées », mais il semble bien avoir perdu alors sa signification étymologique et ne nous indique rien de bien spécial. Le mot κκλησία au contraire semble fournir un renseignement précis : il y avait assemblée '. « Une fois constitué le personnel des dignitaires, » l'évêque préside et tient la place de Dieu le Père, les presbytres ont remplacé le cercle des apôtres et les diacres exercent la fonction même du Christ ». L'institution existe partout, nous l'avons dit', et elle fonctionne normalement. Un seul évêque par ville assisté d'un collège, gouvernant une communauté dont les membres — même ceux dispersés dans la banlieue et au delà — sont rattachés à l'église de la même manière dont les choses se pratiquent pour le municipe '. Évêque et membre du collège gouvernent et rayonnent. Nous venons de voir procéder à l'élection d'un diacre qui aura à remplir une mission à Antioche ; le cas n'est pas sans exemple, il peut même s'agir parfois de renforcer un collège par plusieurs délégations », et cela dans des circonstances que nous ignorons. On a conjecturé non sans vraisemblance que ces délégués aient eu à exercer un rôle dans le choix ou la consécration d'un évêque ', rôle qu'il resterait à combiner avec celui de l'élection par la communauté principalement intéressée : presbytres, diacres et peuple.

L'une fois élu et intronisé, l'évêque se trouve en possession d'une autorité indépendante et monarchique ; il est entouré d'un conseil, ἀδελφότης τοῦ ἐπισκόπου. On se représente assez volontiers, un peu d'après l'étymologie de leur titre, un peu d'après la nature des choses, une partie des membres de ce conseil comme des vieillards, πρεσβύτεροι » anciens ». En vérité, si on leur décernait le titre d'anciens ce n'était pas apparemment parce qu'ils débutaient ; entrés au conseil épiscopal avec l'expérience de la vie et la maturité des charges et des années, ils s'y éternisaient vraisemblablement, certainement n'indiquant que leur mandat fût temporaire, et ainsi ils méritaient de plus en plus leur titre honorifique. Si leur rang conférait des prérogatives et une autorité réelle, la tendance se manifesta de bonne heure de rendre l'autorité, l'initiative et l'indépendance illusoire. Le presbytérat fut, à tous ces points de vue, un canonicat anticipé. Saint Ignace s'attache à bien inculquer aux presbytres l'idée de leur subordination à l'égard de l'évêque ; sans doute ils doivent représenter le collège apostolique, mais avec une certaine turbulence en moins. Disposés à se décerner la maturité un peu conventionnelle de l'âge à défaut de tout autre mérite et à en revendiquer jusqu'aux moindres privilèges, les presbytres, s'ils n'étaient contenus et même un peu comprimés, risquaient de former un noyau d'opposition au pouvoir épiscopal. D'où la précaution prise de les combler d'honneur en les sevrant d'autorité. » Il est sûr que, non seulement chacun des presbytres était subordonné à l'évêque, mais encore que le conseil même des anciens ou presbyterion ne devait avoir comme tel qu'un rôle presque honorifique et laissant intégre l'indépendance d'action de l'évêque. La formule même de Polycarpe semble exprimer parfaitement la situation des presbytres : πὸ τὸν ἐπίσκοπον καὶ τος πρεσβυτέρους. Autour de l'évêque, il y avait donc un petit groupe de collaborateurs, attendant de lui le mot d'ordre, et ne paraissant aucunement tentés de faire preuve d'indépendance '. » Pris isolément le presbytre semble n'exister pas ; l'idée ne vient pas de le considérer autrement qu'en corps et collectivement : les presbytres, le presbyterion ; et ce simple détail laisse entrevoir quelque chose de l'insignifiance sénile anticipée qui devait être l'apanage du presbytre pris à part et représentatif de son ordre. Il ne semble pas qu'on réclame grande activité de la part de ce conseil d'administration. Il entoure l'évêque dont il observe les évolutions liturgiques dans la paix d'une banquette qui entoure le sanctuaire. Parfois cependant l'un d'eux pourra être appelé à célébrer l'eucharistie, peut-être aussi l'agape et le baptême. Inoffensifs et partiellement irresponsables puis que c'est l'évêque qui décide et qui gouverne, la communauté pourrait être exposée à traiter les presbytres avec quelque négligence : saint Ignace recommande donc et souvent aux fidèles de leur être soumis comme à l'évêque^. Un bon esprit semble avoir généralement régné parmi les presbytres ; on citait parmi les plus édifiants ceux de Magnésie qui oubliaient leur âge et celui de leur évêque' ; à quelques années de là on devait proposer volontiers les presbytres pour modèles lorsqu'ils se conformaient à leur devoir : pitoyables et miséricordieux envers chacun, bienfaisants aux pauvres, aux œuvres, aux malades, ce qui suppose des hommes encore ingambes, car maturité n'est pas synonyme de décrépitude.

L'élément jeune, pétillant, c'étaient les diacres qui le représentaient. Leur âge se fût malaisément accommodé d'une situation trop dépendante, et tout en appartenant à la hiérarchie il n'était pas superflu de leur rappeler parfois qu'ils y occupaient le troisième rang. En conséquence, ils jouissaient d'une autorité proportionnée à leur charge et du respect auquel cette autorité leur donnait droit. Plus alertes que leurs collègues du presbytérat, les diacres sont essentiellement les agents, les collaborateurs de l'évêque, ils transmettent ses ordres, servent d'intermédiaire entre les fidèles et l'évêque, sont chargés de l'administration matérielle, ce que nous appellerions « les œuvres », parfois de missions d'Église à Église.

Évêque, presbytres et diacres ne nous intéressent ici que sous l'aspect très spécial et assez restreint de leur collaboration. Sans doute nous ignorons tout sur la fréquence de leurs réunions, les matières traitées, les discussions soutenues et les arguments développés ; mais c'est déjà beaucoup d'avoir pu reconnaître l'existence du rouage. Suivant les Églises et le tempérament des évêques, la convocation « du conseil devait être plus ou moins régulière et la consultation plus ou moins illusoire. Il y a eu probablement autant de cas particuliers que d'Églises et d'évêques dans chaque Église. L'importance réelle reparaissait au moment des vacances épiscopales.

On ne sera pas surpris de l'imprécision des traits que nous venons de rapprocher si on songe qu'ils nous font connaître l'état d'une institution en voie de se fixer et cela vers l'an 107 de notre ère '. Ce qu'on peut relever de contradictions, de tâtonnements n'est souvent que le compte de nos incertitudes faute de textes plus nombreux ou plus formels. Ainsi saint Ignace écrivant aux Romains ne dit rien, ne laisse rien entendre de l'organisation hiérarchique de l'Église de la métropole qui avait déjà eu saint Clément dont la lettre ne permet guère de douter de l'existence d'une hiérarchie, sans que nous puissions dire si le presbyterion à Rome et son président jouissaient d'une moindre autorité qu'en Asie-Mineure. Dans cette même lettre aux Romains, Ignace dit qu'en son absence Jésus-Christ seul tiendra lieu d'évêque dans l'Église d'Antioche où nous savons par lui qu'il existait un corps respectable de prêtres, élément essentiel selon lui à toute Église constituée ^ II. En CCLVII. — La persécution de Valérien succédant à celle de Dèce prétendit en éviter les excès et l'échec final. Au lieu de s'attaquer à la multitude des fidèles on prétendit obtenir un résultat plus durable et s'épargner beaucoup d'horreurs en limitant les poursuites aux chefs des Églises et à leur conseil. Évêques, prêtres et diacres furent donc les seuls directement menacés, mais ce furent naturellement les évêques qui se trouvèrent atteints de préférence. Beaucoup d'entre eux soutinrent le martyre, on ne les remplaça pas sur-le-champ car cette bravade hiérarchique eût décimé sans profit le collège épiscopal ; plusieurs durent prendre le chemin de l'exil pour une durée indéterminée, d'autres se cachèrent. Dans tous ces cas, le chef disparu ou absent, il importait de veiller sur les fidèles, de les soutenir et de les diriger principalement en des jours périlleux où les secours spirituels et une forte discipline étaient indispensables. On vit alors le corps des prêtres, conjointement avec les diacres prendre en main le gouvernement des Églises. La correspondance de saint Cyprien nous a conservé d'utiles indications sur ce qui fut fait alors à Carthage et à Rome.

A Carthage, l'évêque lui-même, avant de s'éloigner, délégua l'administration à son conseil : Quoniam, écrit-il aux prêtres et aux diacres de la ville épiscopale, mihi interesse nunc non permitlit loci condicio, pro vos pro fide et religione vestra, fungamini illie et rebus et partibus et mens, ut nihil vel ad disciplinam vel ad diligentiam desit ; il revient sur ce sujet : Freins ergo et dilectione et religione vestra, quam salis nostri, lus litteris et hortor et mando ut vos, quorum minime illic invidiosa et non adeo periculosa praesentia est, vice mea fungamini circa gerenda ea quae administratione religiosa deposcit '. Les prêtres de Carthage exercent donc les droits que leur évêque accorde, nous les voyons offrir le sacrifice eucharistique, non seulement dans les assemblées régulières des fidèles, mais encore chacun en particulier dans les prisons où ils allaient visiter les confesseurs de la foi '. Saint Cyprien leur accorde encore, ainsi qu'aux diacres à défaut de prêtre, de pouvoir réconcilier avec l'Église les apostats pénitents et recommandés par des martyrs, mais seulement pour les endroits où ces malheureux se trouveraient en danger de mort ' ; sauf ce cas, il réserve l'absolution, et il se plaint vivement de ceux des prêtres et des diacres qui croient ne pas devoir attendre pour cela son retour parmi eux -. Car ce sont les évêques seuls, rappelle-t-il, qui représentent le principe de l'autorité dans les Églises, et cela de droit divin '. Les prêtres et les diacres sont les conseillers de l'évêque, conseillers fort respectés, sans l'avis desquels le saint évêque ne veut rien décider d'important, comme il désire aussi toujours tout régler avec l'assentiment de son peuple ; tout en se croyant en droit de ne pas attendre cet avis pour faire ce qui lui semble convenable '. Mais ils doivent se souvenir aussi, particulièrement les prêtres — plus exposés en cette matière — qu'il ne leur est permis d'exercer un acte de juridiction que par la délégation de l'évêque et dans les limites tracées par lui ». Quelques-uns d'entre eux, contrairement à ses instructions, s'étaient montrés trop faibles envers ceux qui avaient renié leur foi par la crainte des supplices et sollicitaient ensuite la faveur de rentrer dans la communion de l'Église ; mais la plupart s'étaient pleinement conformés à la règle de prudente sévérité imposée par leur évêque, et celui-ci les loue d'avoir déployé en cela une vigueur véritablement sacerdotale '.

Cette vigueur de l'autorité sacerdotale, les prêtres et les diacres de Rome en firent preuve aussi, pendant la vacance du siège pontifical, après le martyre de saint Fabien. On en possède un monument remarquable dans la lettre qu'ils écrivirent au clergé de Carthage, alors lui-même privé de la présence de son évêque, afin de l'exhorter à braver généreusement tous les dangers pour soutenir la foi et le courage des fidèles et à déployer à l'égard de ceux qui étaient tombés dans l'apostasie un sage tempérament de fermeté et de douceur. Ils s'y attribuent la qualité de chefs de l'Église romaine, chargés d'exercer l'office de pasteurs, et proposent leur propre exemple pour animer leurs frères de Carthage : Quum incumbat nobis, qui videmur positi esse et vice pastorum gregem, si negligamus, dicatur nobis quod et antecessores nostri dixerunt, qui tunc neglegentes praepositi erant, quoniam periculum non requisivimus et errantes non correximus et claudos non colliçimus et laesi eorum operiebamus... Nolumus ergo, fratres dilectissimi, mereos iuvenes, sed bonos pastores, cum scialibus tum non minimum periculosis ineumbere, si non hortati fueritis fratres nostros stare in fide immobiles, ne praeceps euntes ad idololatrium funditus eradieetur fraternitas. Nec enim hoc solum verbis vos hortamur, sed discere poteritis a pluribus a nobis ad vos venientibus, quoniam ea omnia nos Deo adjuvante et fecimus et facimus cum omni sollicitudine et periculo saeculari... Videtis ergo, fratres, quoniam et vos hoc facere debetis, ut etiam illi qui ceciderunt, hortatu vestro corrigentes timidos eorum, si apprehensi fuerint iterato confitentur, ut possint priorem errorem corrigere ; et alia quae ineumbunt vobis, quae etiam ipsa subdidimus, ut si qui in hanc temptationem inciderunt coeperint apprehendi infirmitate et agant paenitentiam facti sui et desiderent communionem, utique subveniri eis debet... Et petimus vos qui habetis zelum Dei, harum litterarum exemplum apud quoscumque poteritis transmittre per idoneas occasionem vel vestras faciales, sive nuntium mittitis, ut sint fortes et immobiles in fide '.

Voilà, certes, parler en hommes qui se regardent comme revêtus de l'autorité administrative dans une Église. Je crois pouvoir ajouter que le ton de cette lettre, qui convient à des supérieurs plutôt qu'à des égaux, et la recommandation par laquelle elle se termine, de communiquer cet avis aux autres Églises, manifeste dans le collège presbytéral de Rome la conscience de la prééminence de son Église particulière et du devoir de sollicitude qui lui incombe par rapport à toutes celles du monde chrétien. Le même caractère de fermeté et d'autorité se retrouve dans deux autres lettres adressées dans le même temps par les prêtres et les diacres romains à saint Cyprien lui-même '.

Pour ce qui regarde l'Orient, nous savons, par une lettre de saint Denys d'Alexandrie, que les assemblées ordinaires des fidèles pour le service divin continuaient à se réunir aussi régulièrement que possible à Alexandrie, malgré l'absence de l'évêque'« . Dans une autre lettre, il est raconté qu'un prêtre, ne pouvant aller lui-même réconcilier un apostat pénitent qui se trouvait à l'article de la mort, lui envoya par un enfant une parcelle de la sainte eucharistie -'. Mais les termes mêmes de ce double témoignage montrent que ces choses se faisaient en vertu d'une délégation et suivant les instructions formelles de l'évêque absent. Ce fut encore ainsi, sans doute, qu'agirent les prêtres et les diacres qui demeurèrent cachés à Alexandrie pour visiter les malades en secret, lors que saint Denys eut été arraché à son troupeau pour être conduit en exil 12. Une fois de plus nous voyons le collège presbytéral exercer non seulement les fonctions sacrées, mais encore des actes de juridiction réservés aux évêques. C'est là une situation anormale et transitoire et qui exige pour être légitime et ses actes valides une délégation authentique de l'évêque, mais ce que nous devons en retenir c'est l'existence et le rôle dévolu aux prêtres et aux diacres dès ce temps dans le gouvernement et l'administration du diocèse. Car les diacres aussi acquièrent alors plus d'importance. La correspondance de saint Cyprien nous les montre intimement associés aux prêtres pour le gouvernement spirituel des Églises. Or, d'un côté, la distance qui séparait leur dignité de celle des prêtres étant bien moindre que celle qui les séparait des évêques, et, de l'autre, les décisions devant être prises à la suite de délibérations communes, et aucun des prêtres n'ayant individuellement une autorité indépendante, comme l'était celle de l'évêque, l'ascendant des diacres dans le corps presbytéral pouvait aisément, du moins pour quelques-uns d'entre eux et grâce à leur valeur personnelle, l'emporter souvent sur celui des prêtres. De plus, leurs fonctions spéciales dans l'administration temporelle des Églises les mettaient plus fréquemment en rapport avec les confesseurs de la foi détenus dans les prisons ou réduits à l'indigence par la confiscation ou l'abandon forcé de leurs biens, comme aussi avec les chrétiens moins éprouvés par les vexations des persécuteurs et à qui leur fortune imposait le devoir de secourir leurs frères indigents. Mais tout cela, comme on le voit, n'emportait pas de changement substantiel dans le caractère de leur ministère et de leur activité. Tout au plus y a-t-il à noter ici le pouvoir qui leur était accordé, d'admettre, à défaut d'un prêtre, à la communion de l'Église, les apostats repentants de leur faute et qui se trouvaient en danger de mort •.

Nous ne possédons qu'un unique indice sur le nombre des membres dont se composait un collège presbytéral. Une lettre souvent citée du pape Corneille fait le dénombrement du personnel de l'Église romaine, laquelle comptait quarante-six prêtres et sept diacres dans le conseil presbytéral. Peu de temps après la paix de l'Église, sous l'épiscopat de saint Alexandre, l'Église d'Alexandrie compte dix-sept prêtres et vingt diacres '. On voit d'après ces chiffres, qu'on ne peut rien conjecturer de très probable relativement à la statistique. Quelle pouvait être l'importance d'un collège presbytéral dans les bourgades où on voyait établir des évêques nonobstant les défenses des conciles' ? L'abus était invétéré, on le signale en Syrie, en Égypte, en Italie ' ; près d'Alexandrie, un évêque s'installe dans un hameau jusque-là si insignifiant que chaque dimanche les habitants allaient assister à la messe du village voisin. Dans ces conditions on entrevoit qu'il ne pouvait être question de collège presbytéral. Il en est de même pour les évêques ambulants ou chorévêques qui se portent tantôt sur un point tantôt sur un autre, évitant un personnel qui entraverait leurs mouvements.


III. Aux IVe ET VeS. — L'idée du lien qui rattache entre eux les membres du collège de l'évêque et ce collège à l'Église qu'il administre, apparaît clairement au concile de Nicée qui interdit à l'évêque, au prêtre et au diacre de quitter pour quel que motif que ce puisse être l'Église dont ils font partie intégrante en vertu de leur ordination : placuit omnino iskan ascindi consuetudinem quae contra regulam est sicubi iam sit, id est, ne de civitate ad civitatem transeat vel episcopus, vel presbyter, vel diaconus ^. Le canon 18 » n'est pas moins important en ce qu'il montre la nécessité de rappeler aux diacres une subordination dont ils n'étaient que trop disposés à s'écarter ; nous avons déjà signalé cette tendance : Diaconi intra suas mensuras pernumeant, scient les quod sint quidem episcopi ministri, presbyteris vero minores... nec in medio presbyterorum liceat diaconis sedere '. Ce rappel à l'ordre n'empêche pas qu'on reconnaisse à tout le collège son rang éminent, ainsi le concile d'Antioche, en 341, dans son canon 1 » donne aux trois degrés dont il se compose le titre de « présidents » de l'Église : τὰς τρεις ταξίας τῶν ἐκκλησιαστικῶν ἀξιώματα, τὸν ἐπίσκοπον, τὸν πρεσβύτερον, τὸν διάκονον, ο καθεστῶτες ἐν τ ἐκκλησί '. Saint Jérôme est donc bien dans la tradition quand il parle de sénat ecclésiastique composé de prêtres : ci nos habemus in ecclesia senatum nostrum, coetum presbyterorum ', mais saint Basile est plus intéressant encore lorsqu'il évoque le souvenir de la vieille institution municipale, la polis, et qu'il parle de ce δήμων τοῦ γίου τοῦ πνεύματος τὸ πρεσβυτέριον '. — À ces textes, il est aisé d'en ajouter plusieurs autres qui marquent tous la tendance à réprimer les excès de pouvoir de l'évêque par l'intervention du conseil. Les Statula Ecclesiae antiqua imposent à l'évêque, sous peine de nullité, de ne prononcer de sentence juridique qu'avec la collaboration de son clergé, représenté par le conseil : Episcopus nullius causam audiat absque praesentia clericorum suorum ; alioquin irrita erit sententia episcopi, nisi clericorum praesentia firmetur' ; restrictions analogues en ce qui concerne les ordinations : Episcopus sine concilio clericorum clericos ordinet '°. En l'absence de l'évêque une phrase de saint Hilaire de Poitiers, au temps de son exil (354-560), nous apprend que le conseil jouissait de droits identiques à ceux que nous avons vu déléguer à Carthage un siècle auparavant : Episcopus ego sum in omnium Gallicanarum ecclesiarum et episcoporum communionem, licet in exilio permeanens et Ecclesiae adhuc per presbyleros meos communionem distribuens « .

Au iv siècle, nous avons vu que le conseil d'un évêque d'Alexandrie se composait de dix-sept prêtres et vingt diacres ; nous serions très disposés à croire que, malgré le triomphe officiel du christianisme et le recrutement subit des communautés et du clergé, le nombre des collaborateurs de l'évêque fut moins considérable qu'on est disposé à le croire. Saint Hilaire, dans son commentaire sur la première lettre de saint Paul à Timothée, opine que dans chaque cité on doit trouver un évêque, sept diacres et deux prêtres pour chaque église : Septem diaconos, idest duos presbyteros, ut bini sint per Ecclesias. A Hippone, saint Augustin fut quelque temps l'unique prêtre de l'évêque Valère et lui-même, devenu évêque, n'eut que neuf prêtres dans son conseil outre les diacres. Nous ne hasarderons pas de décider de la situation des prêtres et des diacres vivant hors de la ville épiscopale. Leur nombre était considérable et parfois ils semblent former un groupe bien déterminé dont nous ignorons les rapports avec le conseil épiscopal proprement dit. Ainsi, à Alexandrie, la sentence de déposition d'Arius est souscrite par dix-sept prêtres et vingt diacres de la ville et par dix-neuf prêtres et vingt diacres de la chôra, district dépendant de la ville et dans lequel il n'y eut jamais d'évêque ni même de chorévêque. Thomassin a tranché la question sans égard pour ce clergé diocésain. « Le clergé supérieur de chaque ville épiscopale composait, selon lui, un corps et formait le conseil de l'évêque, gouvernant avec lui et sous lui tout le temporel et le spirituel du diocèse. Voilà la nature des chapitres en ces premiers siècles : voilà leurs occupations ; voilà le rang et l'autorité sublime qu'ils avaient. Ils ne vivaient pas en communauté, non plus qu'à présent ; mais ils possédaient en commun tous les revenus de l'Église, chacun en recevant les distributions manuelles proportionnées à son ordre, et à son travail, comme nous dirons en son lieu. Ils étaient liés entre eux et avec leur évêque par une société très étroite et très nécessaire pour le maniement de toutes les affaires spirituelles et temporelles du diocèse, ou de la province. » C'est cependant le même Thomassin qui a recueilli dans Socrate la mention d'un prêtre de la banlieue de Constantinople, à propos duquel il remarque que les curés composaient le chapitre et que les prêtres ou chanoines avaient des églises particulières pour lesquelles ils étaient ordonnés. Outre le conseil épiscopal, on vit parfois, et par mesure générale, des évêques associés par divers accidents et qui ne se croyaient pas déshonorés de rentrer dans une si auguste compagnie, dont ordinairement ils avaient été tirés. » C'était le cas pour les évêques qui n'avaient pu se faire recevoir dans leur ville épiscopale ; le concile d'Ancyre les confinait dans IV. Jusqu'au viii siècle. — Il faut venir au vi* siècle pour entrevoir un peu plus clairement le fonctionnement du conseil épiscopal. Jusqu'à cette époque, ainsi que nous l'avons vu dans ce qui précède et dans l'étude consacrée aux chanoines (voir ce mot), il est malaisé de distinguer nettement ce qui concerne le clergé de la ville épiscopale, le séminaire des clercs et les commensaux de l'évêque. Cependant, on entrevoit une sélection opérée progressivement. L'évêque et son entourage immédiat vivent en commun ou jouissent de rapports qui les distinguent du reste des clercs et créent entre eux des intérêts, des ressources et des occupations identiques. Les essais de vie en communauté tentés périodiquement contribuent à affiner cette distinction et à donner un caractère privilégié au clergé de l'église cathédrale. Celui-ci s'organise, se pare de titres correspondant aux fonctions qu'exercent ses membres. Le nombre tend à s'accroître de ces officiers incrustés de plus en plus dans les charges remplies par eux ou imaginées pour eux.

On voit le collège presbytéral tendre vers son organisation nouvelle, plus compacte, plus impénétrable avec les canons du II concile de Tours en 567 et du VI concile de Tolède en 633. Désormais, prêtres, diacres et clercs, sauf ceux qui pourront justifier d'infirmités ou de caducité, doivent vivre ensemble et avec l'évêque. Le 12* canon du concile de Mérida, en 666, autorise même l'évêque à englober un prêtre vivant loin de la ville, à l'y faire rentrer et à l'incorporer parmi les chanoines. On sent qu'on se trouve désormais sur la voie de ces vastes agglomérations d'édifices et d'individus qui, sous les noms de cloîtres, maîtrise, école, etc., occuperont autour de l'église cathédrale un espace considérable, enclos privilégié, sorte de ville cléricale en regard des villes monastiques qu'abrite l'enclos des grandes abbayes : villes un peu mornes, où la vie morale se développe, où la vie intellectuelle se transmet à peu près immuable, où la vie esthétique arrivera à quelques-unes de ses plus belles floraisons et, malgré tout, vie un peu ratatinée, remplie de querelles, d'usurpations, de préoccupations si minces, si mesquines qu'on admire qu'elle ait pu durer des siècles sans une brusque décadence ou quelque génial relèvement.

La ville cléricale. C'est au concile de Verneuil (Oise) tenu en 755 que nous voyons apparaître pour la première fois le mot « chapitre », capiluluni ; on le retrouve à Aix en 789 et à Mayence en 813 ; dans l'intervalle, le terme se montre dans le ch. xviii de la règle de saint Chrodegang († 766). Dans tous ces textes, capitulum désigne un peu confusément tantôt l'assemblée des chanoines, tantôt la réunion au cours de laquelle les chanoines, à l'issue de l'office de prime, écoutent la lecture du martyrologe, d'un chapitre de la règle ou une lecture d'édification.

Le « chapitre » se terminait par la répartition du travail manuel de la journée entre les frères. Saint Benoît souhaitait, dans le chapitre xlviii* de sa règle, que ce travail commençât en été après prime, en hiver après tierce ; or, dans la Concordia de saint Dunstan, c. i et v, nous voyons prescrire la tenue du « chapitre » en hiver après tierce et en été après prime. Dans la vie de saint Germer, abbé de Flavigny († 658), on tient le « chapitre » à la troisième heure.

Le « chapitre » était contigu au cloître ; plus anciennement, la réunion se tenait sans doute dans le cloître. Les règles monastiques et les vies de saints ne font absolument aucune mention d'un local distinct désigné sous le nom de Capitulum. Le célèbre plan de Saint-Gall, que nous étudierons plus tard en détail, ne mentionne rien qui y ressemble ; le premier témoignage que nous rencontrons d'un édifice destiné à réunir les frères, hors de l'église et du réfectoire, est contenu dans la vie d'Ansegise, abbé de Fontenelle : Jussit condere domum juxta absidam basilicae sancti Petri ad plagam septentrionalem, quam conventus seu curia, quae grece beleulerion dicitur, appellari placuit propter quod consilium in ea de qualibet re perquirentes convenire soliti sint ; ceci nous reporte vers l'année 807. On trouvera des détails fort circonstanciés sur la réunion du chapitre dans le De antiquis monachorum ritibus, 1. I, c. v : De capitula, de dom Martène : ces renseignements n'appartiennent plus à la période chronologique de nos études.

Disquisitiones, 1. VIII, c. i, disq. 1. — Acta sanctorum O. S. B., saec. II ; Andrevald, De mirac. S. Bened., c. xxviii. — Acta sanctorum O. S. B., saec. iv, part. 1, p. 635, Vita Ansegisi, c. ix.


CHAQQA. — I. Basilique. II. Kaisarieli. III. Kalybé. IV. Deir. V. Maison.

Nous avons déjà souvent rencontré les édifices exceptionnellement conservés de la Syrie centrale. Voir Amrah, t. I, col. 1778 ; Antioche, t. i, col. 2380 ; Baalbek, t. II, col. 5 ; Babiska, t. ii, col. 11 ; Baouda, t. II, col. 22 ; Bakirha, t. ii, col. 110 ; Banaqfour, t. II, col. 172 ; Baquouza, t. ii, col. 469 ; Behioh, t. II, col. 148 ; Bosra, t. ii, col. 1003). Nous abordons aujourd'hui les constructions de Chaciqa, située entre Damas et Homs.

Chaqqa possède une basilique et un palais, résidence probable de quelque fonctionnaire impérial romain et qui garde le nom de Kaisarieh, corruption de Césarée.

I. Basilique. — La basilique, publiée avec beaucoup de soin par M. de Vogüé, a été l'objet d'une nouvelle étude de la part de M. H. C. Butler à titre d'illustration of the Transitional style, a style part classic and part native, that existed between the style of the Roman period, as we find it in the Haouran, and that of the third century, which is very different from it. La date, qui demeurait incertaine pour M. de Vogüé, entre le II et le III siècle, paraît, d'après certains détails techniques, notés sur d'autres monuments du Haouran, devoir être localisée vers le dernier quart du II* siècle, en tout cas, elle ne pourrait être postérieure à la première moitié du siècle suivant, c'est d'ailleurs à ces conclusions que tendait déjà M. de Vogüé. Le plan adopté est celui que nous retrouvons plusieurs fois dans le Haouran ; une basilique à triple division, à chacune desquelles correspond une porte dans les façades de l'est et de l'ouest (fig. 572). Peut-être aura-t-il existé un porche à colonnes devant l'entrée principale, mais il n'en subsiste aucun vestige.

La construction à l'intérieur est de type rigoureusement indigène, par la seule combinaison d'arcs et de dalles. On compte six travées assez rapprochées, chacune d'elles consiste en un grand arc cintre suivi (fig. 2573). « L'élément constitutif est un mur percé de baies voûtées en plein cintre : — une grande baie centrale pour la nef du milieu, — deux baies latérales plus petites pour les bas-côtés, surmontées elles-mêmes de deux baies semblables pour les galeries supérieures. Les dalles posées d'un mur à l'autre complètent tout le système ; elles forment le sol de la galerie du premier étage, et le toit plafonné de tout l'édifice.' Chacun de ces éléments est indépendant ; l'arc central est contre-butté par les arcs des bas-côtés ; la poussée générale de chaque élément est maintenue par la plus grande épaisseur donnée aux deux piliers extérieurs ; seuls, le mur de la façade et les parements des piliers intérieurs sont appareillés avec quelque soin. La façade ne manque pas d'un certain style ; les linteaux des portes sont décorés de canaux assez soignés ; les murs extérieurs, sans liaison avec aucune de ces piliers, ne jouent qu'un rôle de clôture, de telle sorte que les diverses portions de l'édifice ont pu s'écrouler sans que l'ensemble disparût. Les dalles des galeries sont exécutées avec soin : à la porte centrale, outre cet ornement, on remarque une frise bombée, décorée de rinceaux assez vigoureusement découpés et une corniche composée de toute la série des moulures et des plafonds se sont cassées, les murs latéraux ont été en partie renversés par les tremblements de terre, mais les arcs sont restés debout, formant comme la gigantesque ossature d'un squelette de pierre. La maçonnerie, faite sans ciment, est d'une exécution très soignée, avec des ornements en usage aux meilleures époques de l'architecture impériale. La seule décoration dans l'intérieur consiste en moulures sur les piliers qui supportent les arcs.

2-77. — Le Kalybé de Chaqqa. Ruines, plan et reconstitution. D'après H. C. Butler, Architecture and other arts, p. 396-397

on peut relever la trace sans trop d'efforts dans les parties restées debout. On remarque dans les arcs cette particularité : la largeur des voussoirs est plus considérable que leur hauteur.

La façade est d'une simplicité élégante. L'une porte centrale et deux portes latérales plus petites, dans les intervalles deux niches flanquées de colonnettes accouplées d'un ionique assez peu correct et ornées d'une coquille. Les statues qu'elles renfermaient ont disparu ainsi que les quatre statuettes ou vases qui devaient être posés sur les socles placés de chaque côté des deux entrées latérales (fig. 2576).

Voici les principales dimensions de cette basilique :

Longueur hors œuvre 18^50 = 60 pieds.

Largeur hors œuvre 19^80 = 64 — Largeur de la nef centrale y compris les piliers 9^50 = 32 — Ouverture des baies du bas-côté. 3^72 = 12 — Ouverture des baies de la galerie supérieure 3^10 = 10 — Longueur de la façade 22^60 = 72 — Hauteur de la façade 8^36 = 27 —


II. KALYBÉ. — Ce n'est pas un bâtiment d'habitation, mais un ensemble de grandes salles destinées à des réunions, à l'expédition des affaires publiques, » type anticipé des modernes bâtisses administratives, Dictionnaire d'Antiquités,

Chaqqa ; la distance entre les arcs parallèles varie de 1^806 à 1^10 ; sur les reins de ces arcs on bâtit des pans de mur que l'on arase au même niveau, puis, d'un mur à l'autre, on pose des dalles parfaitement appareillées qui forment le plafond. Quand la portée est un peu grande, on a recours, comme c'est le cas ici, à une petite habileté. Sur l'arasement de chacune des arca des, au lieu de poser directement les dalles plafonnantes, on pose préalablement une sorte de corniche à un ou deux rangs formant encorbellement et d'un bon effet décoratif. C'est sur l'extrémité de ces corbeaux qu'on pose les dalles plafonnantes, après avoir pris soin de charger le centre des corbeaux pour éviter l'effet de bascule. Les inscriptions désignent cette arcade fondamentale sous le nom de ili-, et la solive ou dalle de pierre sous le nom de a-p^zr^o. C'est à l'aide de ces deux éléments, l'arcade et la dalle, que les architectes satisfont à tous les besoins de leur programme ; en guise de toit, ils battaient une couche de terre sur le plafond de dalles de l'étage supérieur. Dans des cas plus rares, ils montaient un pignon sur l'estrados de l'arc et y appliquaient un toit en dalles rampantes. Presque tous ces procédés, même celui des petites coupoles, ont été employés sur l'un ou l'autre des édifices de Chaqqa.

Le palais se compose de quatre salles : A, B, C, D, du plan. Les salles A, B, D, sont antérieures au iv^ siècle, la salle C ne remonte guère plus haut que le v^ siècle ; mais au iv^ siècle, l'édifice reçut une destination chrétienne, les symboles idolâtriques furent alors grossièrement martelés. Nous en avons un exemple dans la grande et belle fenêtre qui éclaire l'extrémité de la salle B : on ménagea dans la masse une croix + accostée de deux X en relief et très mal exécutés.


III. KALYBÉ. — La Kalybé de Chaqqa est un sanctuaire antique que nous mentionnons ici à raison de l'intérêt que présentent ces constructions pour l'histoire des origines des édifices du culte chrétien'. Après la chute du paganisme, la Kalybé fut transformée en chapelle dédiée au martyr saint Georges et à ses compagnons*. L'autel fut placé sous la coupole, derrière une barrière de bois dont on voit encore les trous de scellement dans les pieds-droits de l'arcade ; en avant, fut ajoutée une construction qui, avec le porche, formait une sorte de T. Tout cet ensemble s'est écroulé. Le linteau de la porte gît à terre, il porte une inscription attribuant à l'évêque Tiberinus la construction du sanctuaire et fixe à l'année 263 de l'ère locale l'achèvement des travaux, cela peut nous reporter vers la fin du iv^ siècle. L'inscription désigne sous les noms de iîfxTîrov, « sanctuaire », -nu :, « nef », et -pod-'j/ •/■„ »porcheries« trois parties de l'édifice sacré (fig. 2577). Ainsi transformée, la Kalybé se compose d'une chambre carrée ou plutôt cubique, recouverte par une coupole hémisphérique ; deux ailes sans profondeur, simplement en façade, étaient décorées de deux étages de niches et de petites bases de statues. La porte donne accès, de chaque côté, dans la niche supérieure. Le plancher était formé de dalles posées sur un système souterrain d'arcs parallèles, à trois niveaux différents, afin d'exhausser le fond du sanctuaire. La couverture centrale est tombée, ainsi qu'une partie de l'aile gauche ; néanmoins, on reconnaît que la chambre cubique était recouverte par une coupole portée sur des dalles disposées en octogone, suivant une méthode dont la Kalybé d'Omn-es-Zeitoun nous offre un exemple plus complet'.

Voici les principales dimensions du monument :

Côté du cube intérieur.... 8^15 = 26 pieds.

Largeur de la baie centrale... 5^55 = 18 — Largeur des niches 2^55 = 8 p. 1.

Longueur totale de la façade.. 20^85 = 66 pieds, Épaisseur des murs 0^90 =3 — Hauteur sous-clef de l'arcade centrale 6^30 = 21 — Hauteur de la corniche au-dessus du sol 7^60 = 24 p. 3.


IV. Deir. — Le monastère de Chaqqa est une construction du v^ siècle, exécutée d'après les méthodes indigènes ci-dessus décrites. « C'est, certainement, le plus ancien exemple existant d'architecture monastique, » écrit M. de Vogüé ; dans les conditions où se trouvent les ruines, on peut souscrire à cette remarque bien qu'il ne faille pas se montrer trop porté à leur donner l'antériorité sur quelques très anciennes ruines monastiques d'Égypte '.

Les tours marquées A et B sur le plan (fig. 2578) paraissent antérieures à la construction du monastère qui serait venu s'y adosser. La tour A, notamment, est d'une exécution soignée qui laisse assez loin derrière elle le reste de la construction. La porte unique de cette tour s'ouvre sur le dehors. D'après M. de Vogüé, la tour B aurait eu primitivement une destination militaire ; l'étage intérieur, couvert en dalles, ne communique pas avec les étages supérieurs : le premier étage avait pour seule entrée la grande porte qu'on voit sur le dessin (fig. 2.079), avec ses deux lourds battants de pierre encore en place à l'époque de la mission de Vogüé ; on y arrivait par un escalier de bois, facile à déplacer et qui s'appuyait contre un palier, également de charpente, porté par des poutres dont les encastrements se voient encore dans le mur. Au sommet de la tour, on discerne aussi deux fenêtres ou de mâchicoulis pour la défense de la porte située en dessous, et enfin une gargouille pour l'égout de la terrasse.

L'église C a été bâtie suivant le système de la basilique de Chaqqa, moins les galeries supérieures ; ses murs viennent buter contre ceux des tours. Ses trois portes, ouvrant à l'extérieur, permettaient aux fidèles fermées par des claires-voies de pierre, deux corbeaux destinés sans doute à soutenir une sorte de « hourd », de venir assister à l'office divin sans communiquer avec les habitants du monastère. Une petite porte latérale, s'ouvrant sur la cour, servait au passage des moines.

L'entrée du monastère est marquée sur le plan P ; elle était fermée par un vantail de pierre qui gît quelques pas plus loin. La surface est sculptée de manière à simuler une porte en bois à deux battants, avec des panneaux, des clous de métal, des anneaux (fig. 2580). Un long corridor conduisait à la cour D qui a quelque aspect de cloître.

La loge du portier se trouvait en F. La salle E était soit une bibliothèque, soit un vestiaire, elle est encore garnie de ses armoires ménagées dans la pierre.

La Chronique de Jean de Nikiou va nous faire connaître apa Jérémie (fig. 2582), autour duquel converge l'histoire artistique du monastère de Chaqqara '. « Le pieux empereur Zenon étant mort, Anastase, l'empereur chrétien, qui vivait dans la crainte de Dieu, lui succéda sur le trône : c'était l'un des chambellans de l'empereur, qui, par la grâce de Dieu et par l'effet des prières de nos pères égyptiens, devint empereur. En effet, l'empereur Zenon l'avait exilé dans l'île Saint-Iraï, située dans le fleuve de Menouf. Les habitants de la ville de Menouf, par humanité, le traitèrent avec bonté. Amonios, de la ville de Hezênâ, dans la province d'Alexandrie, et les habitants de cette ville, se lièrent d'amitié avec lui, l'honorèrent et lui témoignèrent une grande affection. Or, un jour, les gens de Menouf et ceux de Hezênâ convinrent, comme Anastase était en disgrâce auprès de l'empereur Zenon, de monter à son intention sur la hauteur au couvent du saint théophore apa Jérémie, d'Alexandrie. En effet : sur le territoire de ces deux villes demeurait un homme qui avait été favorisé par Dieu de la connaissance de toutes choses. Ils parlaient de la sainte vie de cet homme de Dieu ; ils voulaient être bénis par lui et désiraient qu'il priât pour eux le Christ, son maître. Ils se rendirent donc à la demeure d'apa Jérémie, l'homme de Dieu, qui les bénit tous, mais n'adressa aucune parole à Anastase. Celui-ci, au moment où tous partirent, fut très affligé : il pleurait amèrement, disant en lui-même : - C'est à cause de mes nombreux péchés que l'homme de Dieu, en bénissant tous, m'a refusé sa bénédiction. » Les gens de Menouf et Amonios, de la ville de Hezênâ, retournèrent auprès du saint homme de Dieu et lui firent part du chagrin d'Anastase. Apa Jérémie l'appela, le prit à part avec ses amis fidèles et avec Amonios et lui dit : « Ne t'afflige pas, en croyant et disant : « C'est à cause de mes péchés que ce vieillard ne m'a pas béni. » Il n'en est pas ainsi ; au contraire, je me suis abstenu de te bénir, parce que j'ai vu la main de Dieu sur toi. Comment oserai-je, moi qui commets tant de péchés, bénir celui qui est béni et honoré par Dieu ? Dieu t'a choisi entre des milliers pour être son oint : car la main de Dieu, le Seigneur, est marquée sur la tête des rois ; et il a mis sa confiance en toi pour que tu sois son lieutenant sur la terre, afin que tu protèges son peuple. Seulement quand tu te rappelleras mes paroles et que tu auras réalisé la prophétie, exécute fidèlement le mandat que je te donne aujourd'hui, afin que Dieu te sauve de tes ennemis, à savoir : ne commets aucun péché, n'entreprends rien contre la religion chrétienne, la religion de Jésus-Christ, et n'adopte point la foi chalcédonienne, qui offense Dieu. » Or, ces recommandations qu'apa Jérémie donna à Anastase, celui-ci les reçut et les grava sur les parois de son cœur, ainsi que Moïse le prophète reçut de Dieu les tables de l'alliance sur lesquelles étaient gravés les commandements de la loi. Quelque temps après, Anastase fut rappelé de l'exil auquel l'avait condamné l'empereur de cette terre en vertu de son pouvoir, puis il fut nommé empereur. Lorsqu'il fut sur le trône, il envoya un message aux disciples du saint apa Jérémie et les fit venir auprès de lui. Parmi eux se trouvait apa Vâryânôs, qui était parent d'apa Jérémie. Or, l'empereur leur demanda avec instance d'accepter de lui des provisions pour la route et pour le monastère ; mais ils refusèrent, leur saint père Jérémie leur ayant défendu d'accepter aucun objet, si ce n'est de l'encens pour célébrer la messe et pour offrir le sacrifice et quelques objets sacrés. Anastase envoya aussi des gens dans l'île dans laquelle il avait été autrefois exilé et fit construire par eux une grande et superbe église, consacrée à saint Iraï ; c'était auparavant une petite église. Il y fit porter beaucoup de vases d'or et d'argent ; à ses amis de Menouf et de Hezênâ, leur conféra des magistratures et fit entrer quelques-uns d'entre eux dans le clergé. » Le règne d'Anastase se place de 491 à 518, il faut donc faire vivre apa Jérémie dans la seconde moitié du VIe ; rien ne prouve qu'il ait été le fondateur véritable du monastère, mais il en fut à coup sûr la principale illustration et il lui aura donné un développement qui éclipsa les anciens souvenirs, à supposer qu'ils aient existé. Quoi qu'il en soit, les vestiges aujourd'hui subsistants nous reportent vers l'année 470. L'objection soulevée contre cette date par l'excellence de plusieurs fresques n'est pas grave, car on ne peut guère interdire sur un point isolé un renouveau artistique ou la persistance d'une technique généralement délaissée, bien que depuis peu de temps.

Quelque temps après l'invasion arabe, l'église fut gravement endommagée. Sa décoration, qui comportait des figures animées parmi une flore abondante, offensait la doctrine musulmane ; en conséquence les représentations d'hommes et d'animaux furent martelées, il suffit d'un groupe de quelques artistes pour produire une manifestation artistique sans liaison avec le présent. On citerait par exemple de nos jours l'étrange production, sans ascendants et sans postérité, heureusement de quelques moines allemands de Beuron.


II


HMIA

d'après J. E. Quibell, les excavations at Saqqara, 1907-1908, pl. 13, fig. 2583. Peut-être avait-on décidé ce sacrifice dans l'espoir de sauver le monument, car on constate que ce martelage fut un peu superficiel et probablement exécuté par des mains chrétiennes. Mais il fallut se résoudre à une destruction complète. Reconstruite à quelque temps de là, avant l'an 850, la ruine définitive commença vers le Xe.

La plus ancienne mention actuellement connue du monastère d'apa Jérémie dans le voisinage de Memphis se lit dans l'Itinerarium Theodosii, vers 520-530 : Item in Aegypto est civitas Memphis... ibi sunt duo monasteria, unum est religiosorum Vandalorum sancti Hieremiae, Romanorum sancti Apollonii in monte ; par religio Vandalorum l'auteur désignerait les ariens qu'il confond évidemment avec les monophysites. Nous avons lu ce que dit Jean, évêque de Nikiou, vers 630, et, un siècle plus tard, Safi al-Din Abd al-Munim (f 739) mentionne également le monastère ; ensuite ce sont Ibn Abd al-Hakam (f 871-872) et Abu Salih (vers 1208) qui copient le précédent.


II. Le personnel. — Ce ne sont pas les seules attestations qui nous ont été conservées du monastère et de ses habitants. Divers musées d'Europe et celui du Caire conservent une trentaine environ de stèles funéraires des moines. En voici l'énumération sommaire : Charles et monastères d'Égypte et de quelques pays voisins, trad. B. T. A. Evetts, Oxford, 1895, fol. 65a. — J'emprunte cette nomenclature, sauf quelques additions.

Un texte gravé sur bois et qui a dû faire partie d'une litanie incrustée dans la décoration d'une église mentionne notre Apa Jérémie : [', i-,'.|OC MIXAHA H ARIA MAPIA O ARIOC TABRIHA ARA LEPEIMIAC An[A... ; longueur 0,62, conservé au musée de Périgueux.

Dans les souterrains est de la pyramide d'Ounas, parmi les papyrus recueillis, il se trouve une lettre écrite en copte et adressée à un certain Paphnuce. On lit au verso l'adresse :

Te>>cjL« .n,cou n« v niioffc Olfll.

Il est probable que les mots séparés de l'adresse par une sorte de guillochage tracé à l'encre sur le papyrus, représentent la fin du document écrit au recto. Celui-ci est trop fragmentaire pour qu'il y ait utilité à le reproduire ici. « L'encre est pâle et jaune, le type de l'écriture est celui du VIe ou du VIIe. Il est difficile de dire ce qui manque de chaque côté de la partie conservée, mais, en complétant les mots mutilés, on arrive presque forcément à cette conclusion qu'un quart environ de la page a pu disparaître de chaque côté. L'intérêt de ce morceau c'est que nous devons y reconnaître probablement la trace du passage de l'un des coptes qui pillèrent les tombeaux de la galerie d'Ounas. L'expression HACON, qui revient à plusieurs reprises dans le texte ainsi que sur l'adresse, montre que c'était un religieux et, en ce cas, il appartenait probablement au monastère de saint Jérémie » dont l'emplacement se trouve non loin de là.

Parmi le personnel du monastère, abbés, dignitaires et officiers ou simples moines, nous rencontrons quelques indications qui ont leur prix.

Apa Alexandre, archimandrite et abbé ', deux titres que nous voyons portés également par l'abbé David ».

Mais ces quelques noms de supérieurs, qu'on ne sait à quelle date rapporter, sont moins intéressants que les mentions des multiples offices remplis par les moines. Outre l'apa, abbé, archimandrite ', higoumène ' et l'évêque ', nous rencontrons deux prieurs ', l'économe ', gros personnage dans les monastères égyptiens, les diacres », sous-diacres », lecteurs », chantre 'S, harpiste « , enfin deux défunts qui ne peuvent se parer du souvenir d'aucune fonction, d'aucune capacité et qui se qualifient simplement : moines ».

Les charges sont multiples, ainsi qu'il convient dans une agglomération qui a surtout à compter sur elle-même. L'infirmerie semble organisée avec soin sous un moine qui y est préposé avec le titre de père « et qui a sous ses ordres des serviteurs ».

Les corps de métiers sont représentés par de nombreux charpentiers '• et peut-être un contremaître chargé de veiller à l'état des charpentes dans tout le monastère '*. Les jardiniers ont dû être nombreux, mais nous n'en connaissons que deux « et les fossoyeurs ^^ qui auront dû leur donner parfois un coup de main. Des maçons », des bûcherons « , des peintres » », nous verrons de quoi ils étaient capables, copistes « , professeurs », notaires « c'est-à-dire secrétaires de l'abbé, gens capables de tenir une plume entre les doigts ; puis la corporation des veilleurs de nuit », les potiers »', les constructeurs, peut-être des architectes -', foulons » », vendeurs « , vendeurs de sel '^, vendeurs de fourrage », et puis ceux qui n'ont été rien sans s'y résigner mais, ceux qu'on désignait par quelque tic, quelque bizarrerie, un sobriquet plus ou moins bien trouvé, plus ou moins patiemment supporté et qui, comme une étiquette, a suivi le défunt dans la tombe : Un tel le chauve « , un tel le soldat »%, un tel le vieux », tel autre le svelte « , tel autre l'eunuque »' ; enfin il est tout un groupe qu'on désigne sous le nom de » moindre », un terme un peu vague et intraduisible, qu'on peut tirer à soi pour lui faire dire, selon le cas, le modeste ou le propre à rien « .

Tout ce monde est sous la garde d'un portier '.


III. L'emplacement. — Une série de papyrus coptes que nous citerons et étudierons plus loin ne permet aucune hésitation sur le site du monastère d'apa Jérémie. Tous ces textes nous le montrent situé sur une hauteur appelée le » Mont de Memphis « . Serait-ce la hauteur sur laquelle s

La plupart des piédestaux étaient eux aussi en pierre calcaire, de forme assez simple, on peut en voir quelques spécimens encore en place dans la vue généralement de l'église primitive. Deux colonnes restées intactes mesurent 3 »1 et 3« 12, en leur superposant les chapiteaux, on peut estimer approximativement la hauteur de l'église, cependant aucun élément ne nous permet de dire si les poutres de la toiture reposaient directement sur les chapiteaux. Bien qu'on n'ait pas trouvé de coussinets ou de corbeaux, il n'est pas impossible qu'on en ait fait usage et leur taille régulière les aura évidemment fait choisir de préférence par ceux qui vinrent s'approvisionner de matériaux tout équarris parmi les ruines. Toutes les colonnes ont été taillées suivant une même épure, et elles sont légèrement fuselées vers le haut et terminées par un bourrelet à la partie supérieure. Quelques-unes offrent une grossière décoration tracée au ciseau, d'autres ont été recouvertes d'un plâtras et peinturlurées ; dans le nombre il s'en trouve qui sont à peu près polies et sur cette surface on a appliqué une décoration des ruines (fig. 2597). Quelques-uns posaient sur un bloc de bois. Pour les piédestaux comme pour les colonnes, trois étaient en marbre dont deux octogones et un carré d'un travail bien plus soigné que les piédestaux de calcaire. Pauvreté et maladresse marchaient de pair ; au contraire, lorsqu'avait été construite l'église primitive dont ces rares débris de marbre proviennent très probablement, on avait pu faire venir d'Asie Mineure des matériaux solides et d'un beau grain.

En juger par la grande quantité de matériaux courbes qui ont été dédaignés à l'époque arabe et laissés sur place, une suite d'arcs devait surmonter les colonnes, allant d'un chapiteau au chapiteau suivant. Il est fort possible que les constructeurs passablement inexpérimentés de l'église n'aient pas eu grande confiance dans la solidité de ces arcs, et c'est ce qui les aura déterminés à jeter d'un chapiteau à l'autre ces poutres de bois dont nous avons signalé l'encastrement parmi les pampres ; un grossier croquis qui s'en est conservé sur une pierre ne laisse guère de doute à ce sujet.

Parmi les matériaux épars sur le sol on a relevé de petits chapiteaux qui ne peuvent provenir que des fenêtres, c'est le seul indice qui nous reste de celles-ci ; nous savons qu'à l'est se trouvait une fenêtre fermée avec du verre. Des briques, au nombre de 0 000 environ — et on ne peut rien dire du chiffre de celles qui ont dû être emportées — donnent lieu de croire que la partie supérieure des muraillles était élevée avec des briques.

De la toiture il ne subsiste rien, mais la distance qui sépare les deux rangées de colonnes traçant la nef centrale ne permet pas de supposer qu'on ait pu. Le pavement du hailcal a été entièrement bouleversé, mais on a retrouvé une multitude de fragments de marbre de 0 »05 d'épaisseur ; ce pavement reposait sur une couche de plâtre.

En se reportant au plan, on voit que la disposition et la courbe des deux absides nous est révélée par deux pierres demeurées en place. L'abside la moins ancienne avait les fondations les plus grossières faites d'un lit de briques non cuites. Un peu en arrière se trouve l'abside contemporaine de la construction de l'église, marquée par les fondations et une pierre taillée suivant une ligne courbe. De chaque côté de cette abside placée dans l'axe de la nef devaient, suivant un plan que nous avons souvent rencontré, se trouver deux chapelles ou sacristies dans le prolongement des bas-côtés ; on n'eût pu trouver des matériaux de dimensions suffisantes.

Dans le sanctuaire on a rencontré une sorte de banquette formée de gros blocs d'albâtre qui, du côté de la nef, ne s'élèvent qu'à 0« 1 au-dessus du niveau du sol et, du côté du sanctuaire, se trouvent à 0 »53 au-dessus du sol. C'était sans doute la séparation de la nef et du hailcal, mais il est bizarre et à peine croyable que le sanctuaire se trouvât en contre-bas de la nef, une telle disposition exigerait, pour être admise, un état des lieux autrement conservé que celui que nous avons sous les yeux. Quoi qu'il en soit, cette banquette formait certainement la limite du sanctuaire et devait servir de support à la barrière de bois sculpté, sorte d'iconostase dont on a retrouvé quelques fragments minuscules et d'un travail assez grossier ; par contre, on n'a rencontré aucun vestige de ces incrustations d'ivoire que nous avons signalées dans les églises du Caire.

L'unique fenêtre dont on relève les débris semble avoir offert un treillis de plâtre dans lequel étaient sertis des morceaux de verre de couleur, de forme irrégulière ; la technique est absolument identique à celle des fenêtres des mosquées d'époque postérieure, ce qui montre que, sur ce point, les Arabes ont été tributaires des Coptes. L'abside ne ressortait pas sur le mur extérieur du fond, suivant un type général en Égypte. De chaque côté elle était flanquée de deux escaliers de trois degrés chacun. Sur cet emplacement on retrouve quelques pierres dont la courbe indique qu'elles ont fait partie de la conque de l'abside. Des débris peu intéressants ont été relevés, clous, chaînette, cuiller, etc., en bronze et un certain nombre de cubes de verre ayant servi à une mosaïque. Autant qu'on en peut juger par la disposition de quelques cubes encore liés entre eux, cette mosaïque aurait tapissé la conque et non pas la muraille.

Après lavage et pesage des cubes on a pu établir pour chaque couleur le poids de ce qui reste, un indice du moins ressort de là, c'est que la mosaïque était sur fond d'or, il y avait probablement le sol figurant l'herbe verte.

Cubes opaques, soufre et jaune verdâtre... 412

Cubes opaques, blanc laiteux et teintes claires... 583

Cubes opaques, vert émeraude et bleu clair... 1150

Cubes opaques, rouge et rose... 890

Cubes opaques, teintes sombres et vagues... 150

Cubes transparents, bleu indigo... 511

Cubes transparents, or... 1710


VII. Le monastère. — Les habitations, les communs, les étables et écuries forment un engrenage de constructions dans lesquelles il semble impossible de retrouver un plan conçu d'avance et exécuté méthodiquement. Au fur et à mesure des nécessités quotidiennes, on paraît avoir levé des muraillles minces ou épaisses, appuyé les unes contre les autres des constructions grossières chevauchant les unes directement, les autres de guingois dans un enchevêtrement aussi déplaisant à regarder qu'il a dû être mal commode à utiliser. Les muraillles ne semblent être que des amas de matériaux entassés sans qu'on ait même pris la peine de veiller à leur direction verticale, les angles n'ont guère droit à recevoir des désignations géométriques tant ils sont biscornus, on n'y a guère songé et lors que les murs sont venus à se rencontrer on a tant bien que mal rejoint les briques. Ces murs ne sont guère que des cloisons si frêles et si mal levées qu'elles semblent souvent tenir en équilibre ; quand l'une ou l'autre se lézardait et menaçait ruine, loin de prendre soin de la reconstruire on l'étayait d'un contrefort et tout était dit. À la longue, les contreforts se sont multipliés et forment une véritable curiosité dans ce misérable ensemble plus instructif à sa manière que tant de solides et majestueuses abbayes. On entrevoit, à côté d'une grande maladresse et d'une égale misère, une profonde lassitude chez ces moines attachés obstinément à des lieux vénérés et dont l'incommodité paraît dépasser l'imagination. Les murs sont toujours en brique ; souvent, pour les affermir un peu, on a employé la pierre aux extrémités ainsi que pour les jambages des portes ; mais beaucoup de logis, parmi les plus misérables, n'ont pas obtenu ce traitement, on s'est contenté de renforcer le cadre de la porte par la présence d'un ou deux blocs de pierre calcaire destinés à recevoir les gonds et le verrou. Les appartements de quelle que dimension ont une couverture en briques formant cylindre, les chambres de petite dimension ont pour toit des poutrelles de palmier supportées par un seul pilier, partout on constate des modifications apportées à la disposition primitive, le sol a été relevé par l'accumulation des décombres qu'on écrasait pour ne pas se donner la peine de les enlever et de les transporter à quelque distance. Lorsqu'on adoptait ainsi une destination nouvelle, on se contentait d'aveugler la porte et les fenêtres et c'était tout. À mesure que le nombre des moines diminuait, ceux qui vivaient dans le monastère, ne voulant pas entretenir des locaux abandonnés et craignant peut-être que toutes ces issues attirassent des rôdeurs ou invitassent des indigents à s'installer, bouchèrent portes et fenêtres, rassurés de cette façon contre les pilleries et l'envahissement. Ainsi ramassés de plus en plus dans un étroit espace, les rares occupants avaient délaissé des appartements jadis habités et décorés ; c'est sans doute à cette circonstance que nous devons leur conservation. Quelques cellules ont gardé dans leur mur une niche peinte et des phlyctères pris dans l'épaisseur des muraillles. La cellule illustrée jadis par l'apa Jérémie était sans doute devenue un oratoire, une inscription signalait le souvenir qui s'y attachait. Quelques locaux peuvent être identifiés, tels sont le cellier, la boulangerie, l'étable ; d'autres auront dû servir de magasins, leurs dimensions les rendent inhabitables ; peut-être une chambre de dimensions assez vastes aura-t-elle servi d'infirmerie.

Nous parcourrons d'abord l'ensemble de logements enveloppant l'église au nord et à l'ouest, mais sans s'y adosser et en laissant autour de la basilique une sorte de chemin de ronde, pavé du côté nord. Ce côté nord, la porte percée dans le mur de l'église communique avec le monastère par un passage à ciel ouvert et une ouverture prise dans le vestibule.


VIII. Cellules et officines. — La description qui va suivre se présente dans l'ordre des numéros du plan (fig. 26C0).

1. Étroit passage à ciel ouvert. Cellule une rangée de blocs ayant pu servir d'architraves, l'un d'eux mesurait 2°50 x 0°40 x 0°50.

Pave•2000. — Plan du monastère d'apa Jérémie. D'après Quibell, Excavations at Saqqara, 1907-1908. fig. 1.

« O Père. O Fils, O Saint-Esprit, notre père Apa Jérémie, notre père Apa Énoch : ayez pitié de l'âme du bienheureux Mena qui est allé à son repos le 29° jour de Phamenoth... indiction. »

3. Boulangerie. La toiture s'est effondrée et il en reste quelques débris de bois et de roseaux. Le mur nord était percé de deux fenêtres, le cadre d'une fenêtre de pierre a été retrouvé. Dans cette officine on a trouvé un mortier en pierre de 0°45 cube ; dans l'angle sud-ouest un monceau de cendres. La partie supérieure des murs était très noircie, probablement par la fumée.

4. Vestibule. La porte du sud, celle qui mettait cette pièce en communication avec ce que nous avons appelé le chemin de ronde de l'église, avait reçu une décoration assez soignée. C'est de là que proviennent

5. Réduit avec deux placards dans l'épaisseur des murs : dans un de ces placards on a trouvé un peigne en bois.

6. On a trouvé ici un chapiteau, un petit pilier de deux beaux jambages sculptés (fig. 2602). Ici, comme à la porte de ce qu'on croit être l'infirmerie, la muraille de brique faisait place de chaque côté de la porte à un cadre en moellons de pierre parmi lesquels se trouvaient intercalés deux blocs de bois, un large et un autre étroit. Deux colonnes encore debout, hautes de 2°15, portaient le plafond ; les deux chapiteaux ont été retrouvés gisant à terre. L'intérieur du vestibule avait reçu un enduit qui fut couvert de peintures dont il reste des traces assez étendues sur le mur est. Sous une rangée de saints une inscription tracée en lettres noires : « nïïcoime ».n« i. ncTpe na-nilHi' xi&pHc « C'est notre frère Pierre qui appartient à notre maison dans le sud. » Sur le plan figure un banc de pierre adossé au mur et posé sur des blocs sculptés à la façon des chapiteaux. Près de la porte un piédestal sculpté qui a pu être destiné à recevoir une lampe : puis quelques autres débris de bois sculptés et de colonnettes de marbre (0°12 de diamètre) ; des fragments de chapiteaux font voir que ce vestibule était une des pièces les mieux décorées du monastère. Deux inscriptions grecques,

entre le vestibule 4 et le chemin de ronde. marbre, un fragment d'un encadrement de pierre provenant d'une fenêtre et une épitaphe incomplète ayant été employée dans le pavement, on y lit ceci : 0 Père, 0 Fils, O Saint-Esprit, apa Jérémie, apa Enoch, O archange Michel, O sainte Marie, apa Gabriel l'archange, tous les saints... ; le lapicide n'a pas continué (0°45 x 0°5)). Deux cellules 7 et 8 n'en formaient qu'une seule. A l'ouest, mur double. La décoration de cette petite cellule est la plus soignée qu'on ait rencontrée. Sur les murs nord et sud-ouest on distingue à mi-hauteur une série de figures représentant les Vertus, au-dessous une bande ornementale. Chaque Vertu est accompagnée d'un mot qui l'identifie. Au sud ce sont l'Espérance, la Foi et la Charité ; à l'ouest les trois noms ont disparu, ensuite viennent la Patience, la Prudence, la Force (fig. 2603). A l'est, dans une niche, le Christ assis en majesté, à sa gauche un palmier, à droite deux croix ornées, au-dessous une bande ornementale et deux paons affrontés.

4° eiciTopoc npqnoeic 5« ....o^e npqpoeic 6°...pHT npqpoeic 7 » iepHii !*.c Ttpqp oc ic 8« -i. « . »if ci« ^ Isidore, le veilleur. PapoheC ?), le veilleur....ret, le veilleur. Jérémie, le veilleur. David.

9° .n.« .ujnHp Ti pq poeic ApaAshper, le veilleur.

10°.ni.n*kgToujn pq poeic Apa Pashtosh, le veilleur.

11 » cv^.pi« . c npq Zacharie, le veilleur.

20. Les vertus, fresque de la cellule n. 7. D'après Quibell, op. cit., pi. x, n. I.

8. Petite cellule ayant jadis fait partie de la précédente avant l'établissement du mur de refend. Elle ne semble jamais avoir été plâtrée ni peinte.

9. Cellule, aucune trace de pavement en dalles, mais un pavement de briques et de plâtre. A l'est, emplacement d'un escalier. C'était vraisemblablement une officine sur la destination de laquelle on n'a aucun indice.

Sous les bustes, un graffite tracé à la couleur noire :

-MtoK nô.-yAe. i ih.

TennoTfre ci... Toynce

« Moi, Paul... souvenez-vous de moi par charité... et puisse Dieu... me tirer à lui. » D'autres graffites dans ce « corps de garde » sont moins intéressants. Au-dessus des bustes on a dessiné un vaisseau.

14. Vaste cellule et d'une certaine importance ainsi qu'en témoignent les peintures des muraillles et une inscription. Celle-ci nous apprend qu'en ce lieu apa Jérémie venait s'asseoir ; la dalle est placée près de la porte au nord (fig. 2606). oiiooc îîeviid.

+ iepHA116.C -f au-dessous, une croix entre les branches de laquelle on a logé IC CX et A. CO. Quand on enleva cette pierre pour en opérer le transfert au Musée on trouva au-dessous une autre pierre à une profondeur de 0°40 ; on en pourrait induire que la cellule de l'apa Jérémie aura été détruite et reconstruite et que nous en avons seulement l'emplacement qu'on avait pris soin de désigner par un mémorial. A l'extrémité sud de la cellule se trouvait une sorte de grande table relevée d'une marche sur le reste du niveau de la cellule ; au bord de cette table se dressaient deux colonnettes et à l'est un petit pilier.

15. Cabinet dépourvu de tout vestige.

16. Comme le précédent.

17. Appartement assez vaste dont les murs ont

Au haut du mur un graffite tracé sur le plâtre, en écriture cursive et peu lisible et à l'encre noire : oAinp « 1. it juin \\oy tc iiujopn jui e notoÊ n j'i iis.li e^pm^iiet« Ye iiTeniioyre ï t^vo^vh efe o'.\ — ounicoô.1 HqepnfvjuecYe fpenitoyTe..H.e JDÏIT&'îiOeic ulot j^nevjui îîevnù. ne*....

H6.ItOf C îîite.'A necxioy oîînqS' « j Avec Dieu. Au nom de Dieu, avant toutes choses, je... souvenez-vous de moi et que Dieu me conduise à une fin [heureuse^... afin qu'il se souvienne de moi. — C'est une bonne chose au milieu de... » Cette chambre, ainsi qu'on le voit sur le plan, est séparée de la suivante par quatre piliers et deux colonnes ; les bases des colonnes et des faux pilastres sont à 0°10 au-dessus du niveau des deux chambres. Cette sorte de portique est évidemment un remaniement de la construction primitive.

27. Fait partie de la même cour.

28. Cellule dont la porte située à l'angle nord-ouest est murée. Deux piliers en pierre calcaire sont encore debout, l'un d'eux a même conservé son chapiteau. Dans cette cellule on a trouvé une pierre portant le nom de apa Jérémie l'archimandrite (fig. 261)7).

29. Cellule dont la porte dans l'angle nord-est a été murée ; hauteur des murs 2°30. Le seuil de la porte du mur nord-ouest est au niveau du linteau de la porte ancienne. On a trouvé un chapiteau, deux fragments de bas-reliefs et un peigne en ivoire.

30. Passage, qui fut obstrué par la suite. Sur le plâtras qui couvrait le mur on a vu un grossier dessin représentant un navire, un graffite sollicite des prières, un ostracon fort petit en langue blemmyre. tTT ! :

■ :608.

Dalle funéraire de la cellule 31. D'après Quibell, op. cit., pi. XLIX. n. 4,

18. Chambre spacieuse communiquant avec la cellule d'apa Jérémie (14), dont elle n'est séparée que par un passage trop étroit pour être utilisé ; porte dans le mur est (non portée sur le plan) ; quatre portes dans le mur nord communiquant avec des locaux rectangulaires :

19, 20 et 21, qui sont probablement d'anciens magasins.

22. Appartement, destination inconnue.

23. L'étable. La partie inférieure des murs, au-dessous du niveau où reposaient les vaches, est recouverte de plâtre blanc.

<i> O Père, O Fils, O Saint-Esprit, apa Jérémie, apa Enoch, ayez pitié de l'âme de mon frère Coluthus ( ?) qui est allé à son repos le 7e jour de Pachon : Marie, sa sœur, alla à son repos le 8e jour de Pachon de la première indiction : Termoute, leur mère, alla à son repos le jour. » Dans le mur nord, il y a une prise d'air ; dans le mur est, une petite niche servant sans doute de chapelle et dans les murs sud et ouest, des armoires.

38. Cellule.

39. Oratoire carré bâti en briques revêtues de mortier ou de plâtre. La couverture consistait en un petit dôme qui s'est écroulé dont les pendentifs subsistent aux quatre angles de la cellule. Le pavement était composé de blocs de pierre de forme oblongue taillés avec soin et mesurant 0,50 sur 0,10. Dans le mur est, une petite abside ou plutôt une niche de 1 mètre 2609.

Abside et autel de l'oratoire, n. 40. D'après Quibell, op. cit., pi. xlv. de haut dont l'arc était en pierre ; au-dessous deux petites armoires, la plus vaste des deux mesurait 0,30 de haut sur 1,20 de large. Dans le mur ouest, deux petites crédences destinées à recevoir des lampes. Trois des murs de ce petit oratoire étaient ornés de peintures.

Ces peintures représentaient : Mur est. La Vierge et l'enfant Jésus qu'elle allaite, entre les archanges Michel et Gabriel. Au-dessus il a dû exister trois saints traités dans le même style. — Mur nord. Quatre saints vus de face, de tailles différentes, le plus grand de tous est vêtu de sa barbe et de ses cheveux qui descendent jusqu'aux genoux, puis viennent Macaire, Apollon et peut-être Phib. Tout cela est si pitoyable qu'on n'a guère l'envie de s'y attarder. — Mur ouest, traces de huit figures de saints ou de saintes. Dit, d'arc, cirkt, remplaçant à peu près la conque, le Christ assis en majesté, entouré des séraphins de la vision d'Ezéchiel. De chaque côté de l'absidiole, des colonnettes et chapiteaux peints.

Le mur du sud était percé de deux fenêtres et offrait trois armoires ; la décoration offrait des dessins géométriques. Le mur ouest a disparu ; le mur nord était décoré jusqu'à la hauteur de 1 mètre environ de motifs géométriques et au-dessus de figures qui ont pu mesurer 1 mètre de hauteur ou un peu plus et dont il ne reste rien qui mérite l'attention. Le pavement était de dalles calcaires.


III. - 18

oratoire que s'est conservé l'admirable fresque représentant apa Jérémie que nous donnons en couleurs d'après l'aquarelle de Mrs Quibell. L'identification ne peut faire l'objet d'un doute puis que le nom de Tapa est encore lisible. Le visage émacié, étincelant de vie, offre déjà les traits d'un vieillard dont la mâchoire s'est contractée par suite de la perte des dents, la chevelure est entièrement blanche, mais ce qui est inexprimable, ce qui place ce morceau au rang des meilleurs portraits de toutes les écoles, c'est le regard. Avons-nous ici un portrait ou quelle que composition d'imagination ? Il est difficile de croire que ce visage si caractérisé ne soit pas un portrait ; la présence du nimbe carré superposé au nimbe rond nous invite à voir la copie consciencieuse d'un portrait ancien, exécuté du vivant de Jérémie et reproduit longtemps après ce qui explique que les deux nimbes caractéristiques, l'un des vivants, l'autre des défunts bienheureux. L'emploi des teintes froides, bleu, vert, blanc, ne sont pas précisément des trouvailles pour l'art copte, mais cet admirable portrait n'en reste pas moins une des révélations les plus éblouissantes de cet art. Voir la planche hors texte.

43. Oratoire sans peintures. La table d'autel était une ancienne dalle funéraire retournée, dont l'inscription gravée avait été peinte en rouge.

44. Oratoire dont les quatre faces étaient ornées de décorations. Les murs offrent jusqu'à neuf armoires de dimensions variées. A droite de l'autel, une petite niche destinée à contenir une lampe dont la fumée a laissé une trace noirâtre. Parmi les figures, mentionnons les trois enfants dans la fournaise et quelques figures de saints hiératisés. Le mur nord est couvert d'une décoration de style ornemental.

45. Cellule non décorée.

46. Cellule décorée dans le style ornemental.

47. Cellule minuscule, cabinet ayant pu servir de sacristie ou plutôt de débarras à 40.

48. Avec cet appartement nous nous transportons dans le groupe des constructions au nord du monastère. Ce vaste local, dont on a un peu prématurément imaginé de faire l'infirmerie, avait été construit avec soin ; ses issues, son pavement, nous montrent un souci qui ne se rencontre guère à ce degré dans les bâtiments parcourus jusqu'ici. Les murs sont en briques, plâtrés et peints en rouge ; une partie du mur ouest a été construite en pierre, peut-être était-il tout simplement partie d'une construction plus ancienne. Au nord-ouest on voit une sorte de logette faite au moyen de deux cloisons. La toiture a disparu, peut-être se composait-elle d'une série de petites coupoles, ainsi que permettent de le supposer quelques débris de briques du type de celles qu'on employait dans la construction des arcs. La porte dans le mur sud était pourvue d'une riche décoration sculptée.

49. Cellule avec une niche ; les murs étaient peints, au nord, une frise avec des figures de saints.

» J. E. Quibell, Excavations at Saqqara (1907-1908), n. 1, 3, 5, 13, 17, 18, 22, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 36, 38, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 48, 49, 50, 52, 53, 54, 59, 62, 65, 69, 74, 76, 80, 81, 82, 88, 101, 118, 120, 150. — J. E. Quibell, Excavations at Saqqara (1907-1908), n. 1, 150. — J. E. Quibell, op. cit., n. 150. — Nous retrouverons cette même combinaison de titres à propos des actes passés par l'abbé David, dans 25. Une cour, peut-être.

53. Cellule avec un pilier central.

54. Cellule ; on y a trouvé une inscription en dialecte fayoumite, un pot rempli de graines.

55. Cellule.

56. Cour, avec un appentis du côté ouest.

57. Cellule, pavement en pierre ; quelques inscriptions, deux lampes.

58. Appartement voûté en briques sèches ; fragments de poterie, une amphore intacte.

59. Cellule, on y a trouvé un linteau avec deux poissons croisés.

60. Cellule avec une niche dans le mur ayant pu servir de chapelle, la table d'autel une fois brisée, la niche devint une armoire. Dans la conque de l'absidiole, le Christ assis et bénissant. Pavement en pierre.

61. Cour, avec un appentis adossé au mur ouest.

62. Magasin voûté, peut-être un cellier : quantité de vases brisés.

63. Autre cellier.

64. Magasin.

65. Cour.


IX. Épigraphie. — L'épigraphie du monastère même nous vaut, sur le personnel, quelques détails qui ont leur intérêt. Deux noms reviennent fréquemment, ceux d'apa Jérémie et d'apa Enoch qui sont comme les patrons du monastère dans lequel leur souvenir et leur culte sont demeurés bien vivants. Un de leurs successeurs, l'archimandrite Alexandre, invoque leur protection pour lui-même et pour deux de ses fils spirituels, Jean et George, qui furent ses prieurs : ic 5(^pc « I.1I&. ,ni. enu)^ poeic neitoT >.n. .'\e^A.u-i.poc 5 n^p>'/ iiikn'^ .'y(o Ain^nei. i'wg.nttHe At.ïi« .n« , reiopHe itenpoecT^ » ulïïjulhua. nnof nujïïnAi.« .Kô.pioc ewir*. kc ncoit AinnitKOit 10 AiAa.juju.ion nno"« ^ _P « Jésus-Christ, apa Jérémias, apa Enoch, ; ma Sibylle, gardez notre Père aimant Dieu apa Alexandre, l'archimandrite et abbé ' et [gardez] apa Jean et apa George, les prieurs, et Mena le clerc, le fils du saint apa C\t', le frère de notre père ' et notre frère Lilammon, le clerc. = Les abbés aiment à se qualifier du nom de n fils » de leurs grands modèles et prédécesseurs Jérémie et Enoch ' et leur dévotion se tourne aussi presque invariablement vers ama Sibylle », vers apa Alexandre', puis encore vers deux apas, Ambroise et Hor, rapprochés à plusieurs reprises ». Mais on remarque que dans un grand nombre d'épigraphes la tendance à s'assurer du plus grand nombre possible de protecteurs et d'intercesseurs. Quelques défunts ont eu sans doute leurs dévotions personnelles pour tel ou tel saint et on en aura tenu compte en rédigeant leur mémorial ; cependant certaines formules reparaissent plus fréquemment et ont presque la monotonie d'un protocole rédigé d'avance et imposé par l'usage.

Parmi toutes ces mentions nous voyons reparaître plus ou moins régulièrement : la sainte Trinité : O Père, ô Fils, ô Saint-Esprit S — Jésus-Christ « — Marie ' — Michel et Gabriel . L'ancien Testament est largement représenté par Adam ' — Abel — Seth ' — Jared ' — Mathusalem ' — Noé ' » — David « — les patriarches ' » — les prophètes « — ; puis viennent les Pères » — les apôtres « — les vingt-quatre vieillards » — les martyrs « — et tous les saints ». Une fois seulement on rencontre la mention si fréquente dans l'épigraphie chrétienne du souhait de repos pour l'âme du défunt dans le sein d'Abraham « — et deux fois le sigle XMr ».

D'après cette énumération on peut juger que l'épigraphie du monastère d'apa Jérémie se traîne à peu près invariablement dans l'ornière de toute l'épigraphie copte (voir ce mot). Une fois l'énumération litaniique terminée vient la recommandation du défunt ou la mention de son décès. Il est malaisé de dire si cette litanie a jamais reçu un commencement de réglementation. Sans doute, la mention des trois personnes divines ouvre toujours la série quand elle n'est pas passée sous silence ; jamas un saint personnage, quel qu'il soit, n'empiète sur la Trinité, mais une fois cet honneur rendu on paraît s'inquiéter très peu de l'ordre dans lequel se succèdent saints et saintes. La mère de Dieu, en particulier, est assez souvent reléguée après les saints d'un rang moins élevé '\, mais elle précède régulièrement la Sibylle « . Les archanges Michel et Gabriel précèdent ordinairement les saints », parfois la Vierge elle-même« , cependant on les voit céder la place à apa Jérémie et à apa Enoch », ou bien encadrer la Mère de Dieu « .

Quelques inscriptions sont inachevées » ou bien elles offrent des distractions manifestes ' », mais il y a peu de choses à tirer de là. Une expression fréquente est celle-ci :... un tel... est allé à son repos, tel jour., et la date, parfois suivie de Amen '. On rencontre aussi, bien que rarement, la formule : iv Etprivr, àjiriv, une fois en grec ', six fois en copte '.

Sainl-Esprit... (une litanie)... ayez pitié de l'âme de mon frère un tel qui est allé à son repos « et la date, parfois suivie de Amen '. On rencontre aussi, bien que rarement, la formule :... un tel... est allé à son repos, tel jour., et la date. Parfois cependant on interpelle le passant pour réclamer ses prières en faveur du mort :

« O Dieu des esprits et Seigneur de toute chair ». O compatissant, pitoyable et longanime, dont la pitié est grande, aie pitié de l'âme du bienheureux Enoch, le clerc « , le fils du bienheureux Phœbammon le clerc », qui est allé à son repos en ce jour « ... Épiphi 23, de la...indiction, de l'année 171 » et 503 de l'ère de Dioclétien. Que le Seigneur ait pitié de lui et lui accorde le repos. Que quiconque lira cette inscription[se souvienne de lui] et que Dieu se souvienne aussi de lui en son redoutable jugement. Amen. Amen.

— Enoch, fils de Nishteroou »^ » Une autre inscription très semblable à celle qu'on vient de lire recommande Philotheos, autre clerc-notaire, c'est-à-dire secrétaire de l'abbé. Ce texte, postérieur de vingt ans au précédent, a été copié sur lui, on y lit cependant cette légère variante : « Que le Seigneur ait pitié de lui et lui donne le repos dans le sein d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et lui accorde de siéger dans l'assemblée des premiers-nés =« . Ces deux inscriptions, par leur longueur et leur formulaire, se distinguent des autres ; il est fort probable que les deux secrétaires de l'abbé ont été bien aises de montrer leur savoir à des confrères qui, vraisemblablement, l'appréciaient assez peu et les jalousaient à l'occasion.

L'une formule plus usuelle est celle-ci : Père, Fils, HNAÇ TO YAPVB ATIAI6 PHMFACATTAEMU/X 0 AV r 0 CMIXAHA OAVLQCM eP IMAOAN AM API ATTIN TCUTAAAM

??NIU ; LATTAATTOAAU)

Plusieurs épitaphes nous font voir deux ou trois noms commémorés sur la même stèle *. Est-ce par économie ? Est-ce pour indiquer des inhumations contiguës ? Est-ce un témoignage suprême d'amitié de ceux qui, comme il est écrit : « qui amo in vita sua dilexerunt se, ita et in morte non sunt separati » ? On ne sait que répondre. La majorité des inscriptions mentionne des défunts, quelques-unes cependant rappellent des défuntes. Y aurait-il eu à Chiqqara comme sur plusieurs autres points de l'Égypte monastique des communautés d'hommes et de femmes assez rapprochées ? C'est possible et même vraisemblable. Mais le cimetière du monastère d'apa Jérémie a été bouleversé, les épitaphes ont été retrouvées en tous lieux, servant souvent de dalles de pavement ; il est donc impossible de dire si un monastère de nonnes vivait à quelle distance du monastère des moines. Quoiqu'il en soit, l'épitaphe d'Ama Susanna (fig. 2610), l'abbesse du grand couvent, mérite d'être citée :

Ô Père, ô Fils, ô Saint-Esprit, apa Jérémie, apa Enoch, saint Michel, saint Gabriel, sainte Marie, notre père Adam, notre père Abel, notre père Seth, notre père Jared, notre père Mathusalem, nos pères les Patriarches, nos pères les Apôtres, les vingt-quatre Vieillards, nos pères les Martyrs, notre père apa Apollon, apa Anoub, apa Phib, apa Macaire, apa Sourous, apa Jean de Pake, apa Moïse, apa Abraham le robuste, apa Apollo le brillant, et tous les saints suivant leurs noms, ayez pitié d'Ama Susanne, la mère du grand monastère, qui est allée à son repos le 22e jour de Payni, dans la douzième indiction. Sa sœur Martyria est allée à son repos le 8e jour d'Athyr de l'indiction. Joseph, son fils, est allé à son repos le... jour. On serait porté à croire, d'après cette date laissée en blanc, que l'épitaphe de Susanne a été l'œuvre de Joseph, qui comptait venir un jour reposer à côté d'elle.

X. Le cartulaire. — Une autre série de documents nous restitue quelques pages du cartulaire de Saint-Jérémie. La situation économique de l'Égypte à l'époque romaine et à l'époque byzantine fut souvent difficile par l'effet d'un régime fiscal écrasant. Le domaine du prince était, en tout, premier avantagé ; l'État était à peine moins bien traité et les contribuables avaient à fournir ce budget formidable publié dans chaque province aussitôt fixé et reçu. En le lisant, les sujets de l'Empire savaient aussitôt ce qu'ils auraient à payer et ils avaient la consolation de savoir à quels usages le Trésor emploierait leur argent. Cet impôt que l'empereur fixait d'après les besoins de l'État était l'impôt régulier par excellence, le canon ; le seul, ou peu s'en faut, qui pût atteindre les biens des Églises auxquels les biens des monastères étaient assimilés. Ils se trouvaient donc en principe également soumis à l'impôt foncier, ils lui échappaient généralement en fait. L'impôt foncier n'atteignait d'abord que les terres pouvant donner un revenu appréciable, champs, vignes ou prairies. L'estimation de ce revenu entrait pour beaucoup dans le classement de ces terres sur le cadastre, dans l'évaluation de l'impôt dont elles devaient être frappées. Or, des moines ne vivant pas en communauté compacte, mais disséminés, ne s'associant pas pour le travail des champs, recherchant de préférence les lieux incultes et les cantons arides et déserts, ne devaient pas tirer grand profit du sol. Avec un peu de bienveillance, surtout en Égypte où la terre a besoin d'être cultivée pour être productive, on pouvait classer leurs possessions parmi les territoires incultes et les soustraire ainsi à l'impôt. « D'ailleurs, jusqu'au temps de Justinien, l'Égypte, sous l'autorité de l'Augustal et du patriarche, était, en quelque sorte, dans l'empire un pays à part. Ainsi qu'on peut le voir dans un édit de ce prince sur les Alexandrins et les provinces d'Égypte, le patriarche intervenait souvent dans le paiement des contributions, pour obtenir au moins des délais, et il arrangeait un peu les choses à sa guise, de bonne entente avec les magistrats. Du reste, une loi édictée par l'empereur Théodose II, dans le but d'encourager l'agriculture, permettait de fermer les yeux sur les défrichements opérés par les moines. En effet, cette loi défendait de rechercher pour les porter sur le cadastre et les imposer d'après leur valeur, les portions de terrain nouvellement plantées ou mises en rapport d'une manière quelconque. On devait également omettre au cadastre les terrains que le Nil laissait à découvert, quand il lui arrivait de modifier son cours, ce qui n'était point rare ». Grâce à la multiplication de ces concessions, de ces privilèges, les revenus que le rendement de l'impôt fournissait à l'empire étaient très réduits. Quand le conflit théologique, imprudemment soulevé par Justinien, agita l'Égypte, la mauvaise volonté ouverte réduisit encore le revenu et les moines, prenant parti en masse contre la théologie du basileus, contribuèrent pour une large part, grâce à leur influence, à ce fâcheux résultat, à un moment où les besoins d'argent croissaient chaque année. Alors ce fut fini des exemptions. Justinien décida que tous ceux qui avaient fait profession d'abandonner la vie séculière devraient vivre réunis en communauté, sous un supérieur, dans l'enceinte d'une clôture. Il s'en fallut que les ordres fussent appliqués partout, beaucoup de « macariens » échappèrent et gardèrent leur genre de vie ; le reste, bon gré mal gré, dut plier et se résigner à l'embrigadement, à la clôture et au paiement régulier de l'impôt ; c'était là surtout ce qu'on demandait d'eux. Justinien, acculé aux expédients financiers, imaginait alors de réunir par Épibolè les terres stériles avec les terres fertiles voisines, d'en former des lots indivisibles dont on établissait la contribution non d'après le rendement, mais d'après la contenance totale : le paiement des arriérés était assuré par la garantie prise sur tout ce qui appartenait aux corps municipaux des villes. Dans les campagnes éloignées de toute grande ville, il existait des mérocomies, sorte de bourgs associés ne formant qu'un seul canton ou plutôt un seul tout administratif, dont les membres répondent collectivement les uns des autres. D'après les vues de Justinien, les moines épars, « macariens » ou « sarabaïtes » comme on les appelait, ne furent pas distingués des cénobites, vivant en communauté. On les relança individuellement et on les joignit aux autres habitants composant une mérocomie, mêmes impôts, mêmes corvées, mêmes charges. Nous allons voir, grâce au cartulaire de notre monastère, comment les moines de Saint-Jérémie s'arrangèrent pour s'acquitter de l'impôt.

Un premier papyrus s'exprime ainsi :

Au nom de Dieu, moi Pachanos, habitant d'Éité, j'écris à l'apa Kire, archimandrite (du couvent de) Saint-Jérémie, et à l'apa Enoch, fils de Pierre, économus du monastère de l'apa Jérémie, à savoir : Puis que l'empereur a ordonné à votre égard (que vous paieriez un impôt de) holocots d'or... Puis que (moi... je cautionne) sans aucune amphibologie, en sorte que, quand bien même (l'impôt) arriverait à atteindre son... maximum, je vous en délivrerai, et je le prendrai à ma charge, selon la manière que l'empereur le fixera sur moi. Comme garantie, j'ai fait ce contrat en votre faveur, aujourd'hui, quatrième (du mois) de Payni, de cette année, deuxième de l'indiction. Je vous jure, par Dieu tout-puissant, que j'observerai cet acte selon sa teneur.

Moi, apa Isaac, économus de Saint-Horon de Persis de Babylone, je suis témoin.

Moi, Élie, fils du bienheureux Aléna, habitant de Paa..., territoire dans le nome de Memphis, je suis témoin.

Moi, le soldat de l'Antidux, je suis témoin.

Moi, apa Énoh, de Saint-Ba... de Persis de Babylone, j'ai écrit de ma main cette charte et je suis témoin.

Le moine Enoch, rédacteur de la charte, était un citadin. « La langue qu'il emploie, remarque E. Revillout, est définitivement plus correcte, plus régulière, plus analogue au bon copte que le patois des autres actes rédigés par les habitants de Saint-Jérémie ; son écriture est aussi plus belle et mieux formée. Peut-être est-ce lui qui avait découvert et amené le bienfaiteur Pachanos et qui, par surcroît de prévoyance, tint à rédiger l'acte qui engageait ce dernier. Dans d'autres circonstances, les moines de Saint-Jérémie auraient peut-être difficilement rencontré quelqu'un pour les tirer complètement de peine par un tel acte de libéralité ». En général, les moines qui s'isolaient dans leurs cellules, les macariens et les sarabaïtes, provoquaient peu la charité de leurs voisins à leur profit. Dans les papyrus qui proviennent des moines établis dans les ruines de Thèbes et qui se trouvent dans les collections de Boulaq, de Londres, de Paris, etc., et qui sont tous postérieurs en date à l'époque de Justinien, on trouve un grand nombre de contrats de vente, de partages testamentaires entre descendants, d'assignations d'enfants à un monastère, etc., etc., mais pas un seul legs pécuniaire, pas une donation vraiment importante en faveur de ces moines. Ce qui ressemble le plus à une donation, c'est l'abandon définitif qui leur est fait, conformément à la loi romaine, d'un terrain défriché par eux après avoir été longtemps abandonné et être devenu stérile. Mais il faut voir dans les documents coptes à quel point les monophysites d'Égypte s'étaient exaltés dans la lutte contre l'empereur, dont un de leurs auteurs parle en ces termes : « l'impie et impur Justinien, qui bouleverse le monde entier ». Comme il avait entre les mains la force, et comme il l'avait fait sentir cruellement, on avait renoncé aux séditions ouvertes ; mais on criait à la persécution, on maudissait le prince et on se groupait pour assister le mieux possible ceux qui semblaient menacés par les lois. Dans de pareilles conditions, un nouvel impôt sur un monastère devait paraître une mesure hostile, une vexation préméditée, une persécution religieuse, déguisée sous une apparence purement fiscale. De là le zèle extrême du répondant cherché, qui, ne se bornant pas à une simple caution, prenait tout à sa charge, sans vouloir en être jamais remboursé. De là, le concours de tous ceux dont les noms figurent au bas de cet acte. Les monophysites espéraient encore un nouveau retour de fortune, comme ils en avaient eu dans Le précédent, et ils ouvraient leur bourse sans compter, comme on l'ouvre dans une crise nationale.

Mais la crise se prolongeant, les moines de Saint-Jérémie ne pouvaient pas rencontrer toujours autour d'eux les mêmes sentiments de générosité émue, alors qu'on se serait habitué à les voir atteints par l'impôt. En effet, les sept autres actes ne ressemblent plus au premier. Les moines avaient dû trouver par eux-mêmes le moyen de faire face à cette charge nouvelle et à toutes les autres dépenses dont les grevaient les lois de Justinien sur la vie monastique. Obligés par ces lois d'avoir une clôture, une enceinte fermée, des portes, peut-être des grilles ; obligés de cultiver le sol pour en payer l'impôt au moyen de ses produits, et, à cette fin, de multiplier les instruments aratoires ; obligés, du reste, de paraître sous la domination absolue d'un abbé, alors même qu'en fait ils conservaient l'indépendance relative du macarien ou du sarabaïte, le droit pour chacun d'avoir sa cellule, son pécule, etc., ils avaient pris pour y parvenir des arrangements curieux à étudier. Celui d'entre eux qui remplissait le rôle d'abbé les représentait seul au dehors. Seul, il s'obligeait pour payer les instruments de labour, les ferrures des bâtiments, etc., qu'il achetait au mieux des intérêts communs. Seul, il répondait des emprunts qu'il pouvait être contraint de faire pour acquitter l'impôt. Mais il avait pris ses précautions par rapport aux autres religieux, de manière à faire supporter à chacun une part contributive.

I. Aussi, dans les sept actes dont nous parlons ici, le fond est-il toujours à peu près identique. Un même supérieur y figure comme spécialement cautionné pour l'impôt, et, en outre, pour toutes choses, soit au-dedans, soit au-dehors du monastère. Ce supérieur, le prêtre apa David, est qualifié archimandrite et higoumène. Non seulement, on le cautionne pour les dépenses à faire, les obligations à contracter, mais les religieux déclarent que, partout où il ira, il fera avec eux, au point de vue juridique, une seule et même personne. Il sera leur représentant à tel point qu'il les obligera, par les contrats qu'il pourra faire, comme s'ils figuraient eux-mêmes nommément dans lesdits contrats. À ces conditions il agissait pour eux comme s'il eût été, en effet, le chef réel et tout-puissant d'une communauté véritable telle que Justinien le voulait. Il traitait seul avec les tiers, sauf à se faire indemniser par les ressources personnelles de chacun des intéressés. Rien ne pouvait être mieux imaginé pour conserver dans la réalité, aux moines de Saint-Jérémie, leur règle propre, leur vie traditionnelle, tout en leur donnant les apparences de la soumission aux ordres formels d'un empereur exécré.

Les trouvant pas dans les dortoirs, dans les salles communes, mais dans des cellules séparées, il pouvait fort bien leur contester leur caractère de religieux et, les traitant comme des séculiers réunis momentanément dans une association plus ou moins illicite, les forcer peut-être à se séparer, de même que les moines de Scété expulsés vers ce temps par les ordres de Justinien. En pareil cas, apa David, privé de la qualification d'archimandrite ou d'higoumène, n'eût pas été censé l'avoir jamais reçue et possédée légalement. Mais tous ceux qui avaient contracté avec lui auraient conservé leur recours contre lui. Car, redevenant simplement dans le présent et dans le passé le prêtre David, il ne perdait pas à ce titre la faculté de s'obliger envers autrui, d'être débiteur, pas plus que celle d'être créancier et d'exercer ses droits contre ceux qui s'étaient personnellement obligés envers lui. Les habitants du monastère de Saint-Jérémie se seraient trouvés dans une position analogue. Ayant traité chacun en son nom personnel avec l'abbé David, ils ne cessaient pas d'être liés envers lui, d'avoir à tenir compte de ce qu'il avait fait avec leur mandat et leur caution, en cessant d'être considérés comme moines au point de vue juridique.

Toutes les fois qu'une association a craint de se voir contester rétroactivement l'existence légale, le caractère de personne civile, elle a recouru à des procédés de ce genre. Tous les religieux de Saint-Jérémie ne figurent donc pas dans un seul et même acte. Il était peut-être, en effet, mieux entendu de les diviser en plusieurs groupes pour mieux faire ressortir le caractère personnel et indélébile de l'obligation que chacun d'eux contractait en son propre nom, et non pas seulement en tant que moines de ce monastère, envers celui qui y figurait comme archimandrite. Deux de nos actes portent expressément la mention que tous les souscripteurs sont moines de Saint-Jérémie. La question est donc d'une netteté absolue en ce qui les touche. Au contraire, dans d'autres pièces, les parties contractantes ne prennent pas le titre de moine. Mais il est clair que s'il ne se fût pas agi d'habitants du lieu même où l'acte était passé, on ne se fût pas contenté de désignations aussi succinctes que celles-ci : « l'apa un tel » ou même simplement « un tel », et on aurait ajouté soit le nom patronymique, soit le lieu d'origine, comme dans le contrat de Pachanos. Nous pouvons donc être assurés que, soit moines, soit laïques, tous ceux qui figurent dans nos papyrus coptes résidaient dans le lieu dit Saint-Jérémie et répondaient pour l'apa David comme co-intéressés.

Papyrus 2 : J George, Ounnofre, Jérémie, Abecemon, Mena, Apollon, nous écrivons à notre Seigneur et Père apa David, prêtre archimandrite et higoumène du monastère de Saint-Jérémie, à savoir : Nous cautionnons entre tes mains... pour lui [le monastère], et en toutes choses en dehors de lui, pour son impôt et pour toute chose. Des frères en témoignent : moi Cosma Djimous, je suis témoin ; moi, George Xeré, je suis témoin.

Papyrus 1 : [f Nous... apa David...] du monastère de Saint-Jérémie, de la montagne de Memphis, à savoir : Nous le cautionnons... dans le pays d'Égypte et en dehors de lui [pour l'impôt] que l'empereur fixera à sa charge, et nous sommes ses ayants-cause en tout lieu où il ira. Et des personnes sont témoins : moi, Mena Alxaï, je suis témoin. Écrit le 5 du mois de Paophi, indiction 3.

Papyrus 4 : Au nom de Dieu, nous Pinoch, apa Orion et apa Jean, nous tous (moines) du monastère (de Saint-Jérémie, du mont de Memphis, nous convenons) avec notre père aimant Dieu, apa David, prêtre, archimandrite et higoumène, à savoir : Nous sommes caution pour toi, nous Pinoch, Orion (et apa Jean)... (dans ce pays d') Égypte, et nous le cautionnons en toutes choses... et pour ce que l'empereur fixera à sa charge en tout lieu. Et des personnes sont témoins : Moi Victor Isak, je suis témoin ; moi, Joseph (je suis témoin) ; moi, Mena Alxaï, j'ai écrit de ma main et je suis témoin. Écrit dans le mois de...

Papyrus 5 : Au nom de Dieu, d'abord, moi... (et moi) Calipeche Anoub, nous tous... qui souscrivons ici nous disons à l'apa David, prêtre, (archimandrite) et higoumène du monastère de (Saint-Jérémie) du mont de Memphis, à savoir ; Nous cautionnons pour toi... dans le pays d'Égypte et nous le cautionnons pour toute chose en dehors de lui et pour ce que l'empereur fixera à sa charge, et nous sommes ses ayants-cause en tout lieu où il ira. Et d'autres personnes sont témoins, dont voici les noms : moi, Abraham Atok, je suis témoin ; moi, Daniel, je suis témoin ; moi, Mena Alxaï, je souscris.

Papyrus 6 : Au nom de Dieu, d'abord, moi Élie Colthe... et Jean, apa Kire, nous écrivons au Père aimant Dieu, apa David (prêtre), archimandrite et higoumène du monastère de Saint-Jérémie de Memphis, à savoir : Nous sommes caution pour ta paternité... Jacob, pour son impôt et pour ce que l'empereur fixera à sa charge... En garantie... pour ta paternité, d'autres frères sont témoins : Moi... Jacob, Paul... et Abraham..., nous sommes témoins...

Deux autres papyrus sont trop fragmentaires et d'ailleurs sont aussi des cautionnements (Pap. 7 et 8). Quatre autres actes copiés sur papyrus provenant de monastère ont été publiés d'après les originaux du musée de Berlin. « Tous ces textes coptes appartiendraient, d'après Révillout, à une époque très rapprochée sinon contemporaine de Justinien, tandis que Stern ne les croit pas antérieurs au VIIIe. Malheureusement, les personnages mentionnés ne sont pas connus par d'autres pièces historiques : la paléographie fort médiocre du scribe Mena Alxaï permet difficilement de fixer une date que d'autres découvertes pourront préciser.


XI. DERNIÈRE PÉRIODE. — Rufin, dès la seconde moitié du IVe, signale dans les parages du monastère que nous étudions la présence d'un grand nombre de moines : »Vidimus item in regionibus Mempheos et Babylonis innumerabiles multitudines monachorum apud quos divitias virtutum, gratias acmorum ornamenta perspiciamus« . Ce dut être l'époque la plus prospère pour le monastère d'apa Jérémie. Dès le VIe, les moines obligés de payer l'impôt voyaient précisément à cette époque la ville voisine de Memphis s'ensabler peu à peu et se réduire au rang d'un misérable village ; même le siège épiscopal avait été transféré dans la forteresse de Babylone d'Égypte ; et le monastère semble avoir hérité un moment de la prospérité qui désertait la ville. C'est ce que permet d'entrevoir un papyrus grec du Louvre tracé sur plusieurs colonnes et mesurant 2°30 sur 0°20. D'après la paléographie, ce long monument opistographe semble remonter au VIIe environ. Le premier titre, d'un déchiffrement difficile, annonce des noms de paysans : ovoaaTa FT' (= ycupyiwv), se rapportant »aux alentours ou aux bourgs voisins de Memphis« , et dont la liste a été dressée le 4 du mois de Pharmouthi, indiction 5. Suit une autre liste rédigée le lendemain ; puis une troisième rédigée l'année suivante au mois de Pachons, enfin une quatrième liste.

Il est vraisemblable que ces listes se rapportent à quelque corvée imposée aux habitants, car chaque liste mentionne avec soin les bourgs et les villages et met en regard les noms d'un certain nombre d'hommes désignés comme dans le premier titre TP et après lesquels on voit figurer souvent »un chameau« /xtir,'). ot, suivi d'autres signes dont le sens échappe, mais qu'on ne désigne individuellement, mais par unités comme on ferait pour des animaux. Les hommes de corvée variaient à chaque liste et ces mutations exigeaient la rédaction de listes nouvelles. Mais le chiffre total de la corvée était fixé, ce qui indique qu'il était proportionnel au nombre des habitants. Ce nombre, indiqué dans l'addition numérale des hommes demandés pour chaque bourg, répond toujours avec une remarquable exactitude à celui des individus indiqué dans la liste. Il n'en était pas tout à fait de même pour les autres chiffres portés dans l'addition de ce qui était demandé pour chaque bourg après le nombre des hommes et dont au moins une partie varie à chaque liste et ne semble pas établie d'après un calcul proportionnel. La seule exigence de ce genre, c'est celle d'un chameau, /xtir, pour le monastère d'apa Jérémie, d'un autre pour la ville de Memphis, d'un autre pour le bourg d'Aniaguè et d'un autre pour le bourg de Boutô.

Voici le tableau comparatif des différents centres avec le chiffre de corvées requis :

En haut du premier passeport, il y a un mot isolé qui doit être lu : a été transcrit.

« Le nom du Dieu clément et miséricordieux.

« Ceci est un écrit donné par moi, Djaber fils d'Obeïd, intendant de l'émir Abd. Almélic, fils de Yezid, et préposé à la province de Memphis, à Samia FeUbek, imberbe, corpulent, roux, ayant le nez relevé en bosse, louche, incirconcis ; et à Féloudj Halbé, imberbe, roux, louche, incirconcis : tous deux habitants du (lieu nommé le) monastère d'Abou Hermès, du nome de Memphis ; attestant que je leur ai permis de se transporter dans le Saïd, avec leurs femmes, leurs provisions et leurs marchandises, jusqu'à la fin de schawal de l'année 133. Si donc quelqu'un des intendants de l'émir, que Dieu lui accorde le bonheur, les rencontre, il ne doit leur apporter aucun empêchement... Écrit par Ibrahim... le premier jour de la lune de schawal de l'an 133. » Le deuxième passeport est accordé en la même année, par le même intendant, à un autre habitant du monastère qui se rend, lui aussi, avec sa femme dans le Saïd.

La date est certaine et se trouve vérifiée par celle du deuxième document. Le bas du premier papyrus a été roulé et retenu par quelques filaments qu'on a repliés sur la partie roulée, et arrêtés par un cachet en argile sur lequel on lit en caractères coufiques : » Djaber a remis tous ses intérêts au (Dieu) clément (et) miséricordieux. » D'après la chronologie de Makrizi, on voit qu'Abd Alméhc gouvernait l'Egypte depuis dix mois quand furent délivrés ces passeports, en 133 de l'ère musulmane, par conséquent en 755 après Jésus-Christ. « On pourroit s'étonner que des Égyptiens, habitans du canton de Memphis, aient eu besoin d'un passe-port pour faire un voyage dans le Saïd ; mais je dois observer que l'époque de laquelle ces passe-ports sont datés coïncide avec celle de la chute des Ommiades et le commencement des Abbassides ; que le dernier khalife ommiade avoit cherché un asile en Egypte, et que le changement de dynastie occasionna des troubles et des hostilités dans ce pays. Il n'est pas surprenant que, dans de telles circonstances, on ait soumis les chrétiens indigènes de l'Egypte à une surveillance qui pouvoit ne pas avoir lieu dans des temps plus tranquilles '. » H. Leclercq.


CHARAGAN. Parmi les livres liturgiques de l'Église arménienne nous devons accorder quelques instants d'attention à un grand recueil hymnologique appelé le Charagan, qui s'est accru successivement du v° siècle, où il a été commencé, jusqu'au xiv°, où le cycle a été clos. Le Charagan est composé de chants dits « charagans », tour à tour reçus dans la célébration publique ou la récitation privée de l'office des fêtes. Vingt auteurs ont concouru à former ce recueil, et parmi eux se lisent les noms d'écrivains renommés qui ont toujours été en possession du plus profond respect. Les écrivains les plus autorisés y figurent, patriarches, évêques, vartabieds ; ce sont : Sahag ou Isaac Ier katholicos d'Arménie (390-440) ; — Mesrob dit Maschtotz, vartabied (468) ; — Jean Ier, katholicos, de la race des Mantagounis (485) ; — Moïse de Khorène, historien ; — Ananie de Chirag (553) ; — Kornidas, katholicos (629) ; Isaac Dzoraphoretzi, katholicos (681) ; — Jean Odznetzi, katholicos, dit le Philosophe (718) ; — Etienne, archevêque de Siounie (772 ) ; — Grégoire Slaghistros, polygraphe (1058) ; — Pierre Ier Kédatardz, katholicos (1019) : — Xersès de Klah, katholicos, surnommé Schnorhali (1169) ; — Xersès Lampronatzi, archevêque de Tarse, en Cilicie (1200) ; — Grégoire le Jeune, katholicos (1197) : — Vartan, vartabied (12..) ;— Jocques de Klah, vartabied (1270) ; Jean Blouz, vartabied (1300). Le canon des « charagans » fut définitivement arrêté à cette date par Arakel, évêque de Siounie, aidé par un prêtre nommé Etienne. Leur travail a fait autorité, il ne reste de doute que pour un fort petit nombre de personnages. La plupart des écrivains dont on vient de lire les noms ont composé la notation musicale suivant laquelle les cantiques dont ils sont les auteurs sont exécutés conformément à un usage ininterrompu.

Le Charagan forma un supplément officiel au psautier et aux cantiques de l'Ancien Testament ; il rendit à l'Église arménienne un service analogue à celui que les hymnes rendaient aux Églises occidentales ; c'était une forme nouvelle, plus conforme au génie indigène, d'exprimer des croyances et des vérités que les chants bibliques ne pouvaient exprimer. « Il n'y faut pas chercher une versification savante, ni même l'essai d'un système de prosodie et de métrique. Ce sont des stances rythmiques qui semblent des amplifications du verset hébreu, et qui se meuvent avec une certaine liberté : elles sont appropriées au chant avec des modulations fort diverses, suivant le sens des paroles. Le plus souvent les auteurs ont pourvu eux-mêmes à l'exécution musicale de leurs cantiques : on a conservé dans les manuscrits de nombreux signes qui marquent les différentes intonations affectant les mots et les syllabes, et cette antique notation est reproduite jusque dans les éditions imprimées du Charagan. La phrase est assez souvent périodique ; mais le style n'est que rarement travaillé à l'excès. La forme s'élève quelquefois à une grande beauté ; cependant elle n'a rien de compassé ni de symétrique, comme il en sera plus tard dans les œuvres poétiques du moyen âge arménien asservies au calcul des syllabes et même aux lois de la rime. Les cantiques de saint Nerses Schnorhali, qui ont été admis dans l'hymnaire, sont écrits en vers se succédant en mesures syllabiques, mais distribuées en stances de quatre vers pour la plupart '. » On distingue huit modes principaux dans l'exécution quotidienne des « charagans » ; quatre sont les tons authentiques et quatre plagaux =.

2' ton plag. u/i_u/Y 4„,^yi {anag kogbmm) ; abréviat. : p^.

3' ton auth. I^pp-pt ^ut/u (Jerrod lsain) ; abrév. : '/• !.

3^ ton plag. i/uin- (wniT) ; abrév. : f^4« ton auth. ^ »/ »/ »« />7Auj/i, {tschorrord tsain) ; sb^éviat. : 7< ».

4' ton plag. '[tp^ (wferdsch) ; abrév. : qlf Des signes particuliers, au nombre de vingt-quatre, ont été mis en usage pour indiquer l'accentuation et la tonalité des syllabes. Ce sont :

1. Z^iy (schjescht),<i celer '■ 2. 'lini_-^(phusch), » spina ».

3. pni^p (,buth), <i gravis ».

4. »{« T^k (parnik), « curvus ».

5. l-p^ujp (Jerkar), « longus ».

6. l'ni-ij^ (sagh), « brevis ».

7. iini_p (sur), « acutus ».

8. pnLp (thur), ' acina ces ».

9. pui ;u, (thascht), » concha ».

10. n/npu/^ (oloralc), « circumnexus ».

11. /uot-^/a (chundsh), stripudium ».

12. ilbp'hiiiluuiq (wjernachagh), « elevatio ».

13. »l'tp^'tiwfuiuq^^n/erkhnachagb), « depressio ».

14..^« '/'^■ »^ (kharkliascb), » productio ».

15. junupniljypu {chosrowofin), « regalis ».

16. i^mjiilf (dsunk), « genu ».

17. yijl[i,bp (dsnknjer), « genua ».

18. p t'ii^nfiS (t)jenkordsh), <i bien uncum ».

19. duilfiipS' (tsakordsh), » dsa uncum ».

20. k{n['^' (ekordsh), « e uncum ».

21. lijni_J' (chum),<' unda ».

22. ^« •-^•y (huhai), o tremulatio ».

23. i{iiup,„_p {phathuth), « implicatio =.

24. quipl^- {zark),' tactus ».

Les hymnes du bréviaire arménien sont distribuées par « canons » répondant aux fêtes principales de l'année ecclésiastique ; ces canons portent le nom de la fête ou du mystère qu'ils entreprennent de glorifier. Un canon comprend un nombre variable de cantiques selon l'importance de la solennité qui se prolonge pendant trois ou pendant huit jours. La plupart des cantiques se composent de plusieurs sections, espèces d'antiennes, qui sont destinées aux diverses heures liturgiques du jour. D'ordinaire on compte huit morceaux, dont six pour la matinée à partir de la dernière heure de la nuit, un pour l'heure de midi, un pour le soir. Voici ces huit chants : lo op'^'iini.piiL.'L (orhnutliiun), « louange, bénédiction » ; on l'entonne avant le lever de l'aurore ; il correspond au canti que : Canlemus Domino, gloriose enini magniftcaius est (Exod., xv, 1).

(Luc, 1,46 sq.) psalmodié au même moment à l'office.

40 iiq^ipJhu, {oghormia), « aie pitié », répond au psaume Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam (Ps. l), qui est récité au commencement de la matinée.

50 mt/ » jl.pli'i-l ;>) (ifr hierknitz) « le Seigneur du haut des cieux », répond au psaume Laudate Dominum de cielis (Ps. cxlviii), récité dans le courant de la matinée.

60.rui'iiliniJi,^ (maixkunkh), « les enfants », en rapport avec le psaume Laudate pueri Dominum (Ps. cxiii).

70 Jf.u^/.i. {dshaschii), « midi » ou « repas » ; ce nom est donné à un chant qui se rattache aux différents psaumes adaptés à la messe du jour. Il est entonné avant le premier repas qui a lieu vers midi dans les monastères ; il se termine par la bénédiction de la table '. On le comparerait à l'heure de sexte.

8 » siu.// !u/^i/< (hambartsi), « j'ai élevé », désigne le dernier canti que qui suit dans l'office du soir, le psaume Levari oculos meos in montes (Ps. cxx).

Les Arméniens se servent d'abord de différents mots existant dans leur langue, tels que l-r'f {/erg) et <niu<^ (tagh), signifiant chant musical, pour désigner ces textes rythmiques qui furent intercalés dans la récitation des psaumes en vue de rehausser l'éclat des solennités. Mais à mesure que la langue arménienne se forma, elle put suffire à exprimer des notions plus spéciales ; toutefois, le nom lui-même de Charagan ^uipuil/u/b ^ ne parut qu'assez tard. On le rencontre pour la première fois dans les écrits de Nersès de Klah, au xii° siècle, un des collaborateurs les plus estimés du recueil. On a proposé de faire venir ce mot de.• »■'/• (char), ' fil, chaîne, série », et de '« f'- (agn) « joyau, perle ». Ce qui donnerait le sens de « collier de perles ». D'après F. Nève, cette dénomination serait identique à celle que les Arabes et les Persans ont donnée à une foule de recueils de poésies »■ Charagan serait plutôt un adjectif dérivé du mot ehar, chaîne ^, mais employé — le substantif jerli étant sous-entendu — dans le sens de chant librement lié et enchaîné. Ce sont, en effet, des morceaux appropriés au chant, sans mesure de pieds et de syllabes, comme nous l'avons dit, mais dont les périodes sont d'inégale longueur et dont les stances se succèdent librement '.

Le mérite littéraire et l'autorité théologique des « charagans » ont été proclamés par les rares érudits dont les études se sont tournées vers les rites anciens de l'Église arménienne. Les manuscrits du Charagan conservés dans les bibliothèques de l'Europe, notamment à la Bibliothèque nationale à Paris, sont des exemplaires copiés avec le plus grand soin, il y a plusieurs siècles, par des monastères de l'Arménie ou des pays voisins '. Le P. Avédikhiân a pu signaler un manuscrit de l'an 1118 joignant aux textes les noms des divers auteurs. Au XVIIIe, G. de Villefroy, abbé de Blasimont, eut l'occasion de décrire les manuscrits arméniens récemment acquis à Constantinople avec les manuscrits orientaux de la bibliothèque du roi * ; une note manuscrite ajoutée par lui en tête du ms. 31 de la bibliothèque relève la date de 1319 de cet exemplaire et signale les noms des auteurs d'hymnes reçus comme authentiques à cette époque. De plus, Villefroy traduisit quelques canons ' et s'efforça d'attirer l'attention sur cette littérature inexplorée : « Je ne prétends pas, écrivait-il, que la beauté de la poésie et la réputation des illustres et savants auteurs de ces pièces fassent l'unique mérite de leurs cantiques. Ils doivent nous paraître infiniment plus estimables, dès que nous les envisagerons comme le précieux dépôt de la foi de cette grande Église et le trésor, où malgré les fureurs du schisme, elle a conservé jusqu'à présent les vérités les plus importantes du dogme catholique « ... C'est dans le goût des Cantiques de l'Écriture sainte qu'ont été composés les cantiques des Arméniens, qui se chantent aux fêtes de la nativité de saint Jean et de la Présentation de Jésus-Christ au Temple. Mais l'auteur du premier cantique de la nativité de ce saint Précurseur, non content d'avoir saisi l'esprit et le goût de l'ancienne poésie des Hébreux, en a voulu imiter aussi la forme extérieure. Car, premièrement, cette pièce est composée de strophes, ou, si j'ose m'exprimer ainsi, de périodes poétiques telles que sont celles qui composent le Ier et le IIe chapitre des lamentations de Jérémie, dans lesquels le Poète divin a observé un certain nombre et une certaine cadence qui élèvent ces sortes d'ouvrages fort au-dessus de la prose ordinaire. Secondement, le même auteur a observé dans ce premier cantique de faire en sorte que la première strophe commençât par un A, la seconde, par un B et ainsi des autres, en suivant l'ordre que tiennent entre elles les lettres de l'alphabet arménien ; ornement que l'Esprit-Saint n'a point dédaigné d'admettre dans plusieurs psaumes. Il en est de même du refrain dans le psaume 18, où on en voit un qui se répète à la fin de chaque verset : et dans le 106e, deux refrains différents qui, revenant d'intervalle en intervalle, donnent à cette pièce tout l'agrément imaginable. Les premiers poètes sacrés de l'Arménie n'ont eu garde de négliger une si heureuse ressource ; ils s'en sont servis avec beaucoup de succès dans tous les cantiques adoptés par cette savante et nombreuse Église.

« Les Arméniens, après avoir essayé d'imiter en entier les grands modèles de poésie qu'ils ont trouvés dans l'Écriture, ont cru qu'il fallait aussi profiter d'un avantage singulier que leur fournissoit le génie de leur propre langue, c'est ce que je vais expliquer. L'ancienne poésie de l'Arménie chrétienne se trouve à la vérité destituée des grâces de l'harmonie que produit une certaine combinaison de voyelles longues ou brèves, si connue chez les Grecs et chez les Latins : mais elle n'est pas dénuée d'une sorte de cadence nombreuse, dont l'usage est propre à la langue du pays. Le poète forme, quand il lui plaît, une espèce de nombre qui remplit l'oreille et une certaine harmonie qui ôte aux dictions arméniennes la rudesse et la dureté qu'elles conservent quand on écrit simplement en prose. Cette espèce de nombre et d'harmonie se forme par le secours de la voyelle auxiliaire i qu'il a soin de placer en différents endroits pour donner du corps aux mots et pour en rendre la prononciation plus agréable. De là vient aux poètes d'Arménie la facilité de faire des vers qui soient d'une prononciation douce, tendre et nombreuse en ajoutant la plus délicate de toutes les voyelles qui est (i), au lieu que s'ils veulent peindre des objets tristes, effrayants et terribles, ils laissent leurs mots dans la rudesse et l'âpreté qui leur est naturelle '. » Au commencement du XIXe, un des plus savants mékhitaristes de Venise, le P. G. Avédikhiân ', forma le projet de donner une édition commentée du Charagan s'adressant aux Arméniens et aux fidèles d'autres Églises. « Ce docteur a vanté avec raison l'excellence du Gharagan, comme œuvre littéraire, comparé à toutes les autres productions de littérature ecclésiastique dont sa nation est fière. Il a montré l'élévation de l'art, non seulement dans leur style, mais encore dans leur accompagnement musical. Il a pu affirmer la sublimité des pensées et des expressions, attestant de continus emprunts au langage des Livres saints dont les hymnes reflètent et résument l'enseignement. Les exemples abondent en faveur du témoignage juridique qu'elles ont rendu à toutes les vérités de la foi et en faveur des beautés de style qui le rehaussent '. » On trouvera une étude très complète de l'hymnologie arménienne à propos de quelques sujets principaux choisis dans le Charagan par Félix Xève '. Nous ne nous occuperons que des hymnes funèbres contenus dans ce recueil ; elles datent du XIe et sont au nombre de huit avec des modes particuliers d'exécution ; à ces pièces se rattache une hymne de saint Nersès le Gracieux, considérée comme partie intégrante de l'office des morts.

Le « Canon de tous les trépassés • a pour auteur un katholicos renommé par sa vertu et son orthodoxie, Bedros ou Pierre Ier ' (1019-1058). Le style en est cultivé et poétique, mais sans grand éclat. Les hymnes funèbres du Charagan sont partagées en quatre sections principales d'après les tons divers qui sont consacrés à leur exécution musicale, et chaque section se compose elle-même de deux parties qui ont chacune une intonation particulière. — L'hymne de saint Nersès Schnorhali est plus poétique d'intention et de fait que les compositions de Bédros. Elle se compose de trente-six stances dont les huit vers, chacun de huit syllabes, riment deux à deux, suivant les lois rigoureuses de la versification arménienne ; un même distique qui renferme une formule de prière ou de supplication termine chaque stance dans les quatre sections entre lesquelles l'hymne même a été partagée par son auteur. L'hymne est acrostiche alphabétique ; elle est tenue par les Arméniens pour un morceau remarquable de la poésie religieuse. Puis vient un second cantique, enfin une lamentation en prose exprimant, dans le langage des Livres saints, les plaintes de l'âme qui comparaîtra devant Dieu au sortir de cette vie : curieuse composition dont l'idée et l'exécution rappellent certains passages du Songe de Gerontius :

« J'ai dit au déclin de mes jours : où irais-je aujourd'hui ? Dans une première demeure que je ne connaissais pas... Viens à mon aide, aujourd'hui, ô Christ, en cette première route ', et à ton second avènement viens aussi à mon secours I — Il est venu le jour de ma fin, et avec lui les pleurs, les gémissements et les lamentations. Mon cœur s'est troublé en moi et mes os se sont desséchés. Viens à mon aide... — Ceux qui cherchaient mon âme m'ont réveillé sur ma couche, ils m'ont transporté par une route lointaine que je ne connaissais pas. Viens à mon aide... — J'ai regardé autour de moi et il n'y avait personne qui me secourût. J'ai mis mon refuge dans le Dieu de mon salut. Mon âme sera ravie de joie dans ton royaume. Viens à mon aide... — J'ai été inscrit dans le livre de vie, et je suis parti pour aller auprès du créateur du ciel et de la terre. Viens à mon aide... — Je me suis éloigné de la lumière incréée et sans ombre ! Par la séduction des ténèbres, j'ai goûté le fruit mortel : l'image du Créateur de toute bonté retourne en poussière. Viens à mon aide... — Dans cette séparation de l'esprit avec la chair, quand ce bel édifice se brise, je frémis d'épouvante devant les menaces du souverain Roi, car il me redemande le talent du précepte [de l'évangile]. Viens à mon aide... — Toi qui es né d'une vierge et qui t'es fait homme, ô mon Dieu, Jésus, ne condamne pas en ce jour redoutable le prix de ton sang. Viens à mon aide... — Il est effroyable le jour de la mort ; il est terrible le jour du jugement. En ce jour d'épouvante ne méprise pas le prix de ton sang : car je suis ton image, ô Créateur bienfaisant I Viens à mon aide... — J'ai vu le jugement redoutable du Souverain Juge, et j'ai tremblé d'effroi : car il m'a surpris, non préparé à tes ordres, ô Roi des siècles. Viens à mon aide,... — Mère de Dieu, Mère immaculée du Seigneur et Vierge sainte, intercède auprès de ton fils unique, afin qu'il nous délivre des peines menaçantes de la Géhenne, qu'il nous donne le royaume des Cieux et qu'il accorde le repos aux âmes de nos défunts. » Parmi les hymnes arméniennes nous donnons comme exemple l'hymne de l'Annonciation qui a été mise en notes musicales européennes par M. P. Bianchini '.

Hymne de l'Annonciation. Salut, ô Marie ! qui par l'heureux message Que Gabriel le premier vous porta tes devenue le temple vivant du roi des Cieux. Réjouissez-vous, ô Vierge Marie, réjouissez-vous ! O Vous la plus belle, de cette beauté digne de louange. Vous êtes devenue le temple magnifique du Verbe. O incomparable Vierge Marie ! Vous, sage fille de la mère Eve. Vous êtes devenue la porte du paradis de la vie éternelle. O Vierge Marie, mère de lumière ! Salut à Vous qui avez été appelée Épouse immaculée de l'Esprit de Dieu. Réjouissez-vous, vous que toutes les générations proclament O Vierge ornée de Sainteté. [bienheureuse.] H. Leclercq.


CHARBONNIER. Il va sans dire que les deux chrétiens dont nous allons rapporter les épitaphes fragmentaires n'ont dû être que des commerçants dont la boutique située à Rome même, où leurs inscriptions ont été trouvées, était approvisionnée de charbon de bois. La confection de celui-ci exigeait une installation probablement peu différente de celle encore en usage de nos jours et qui ne peut s'accommoder d'une ville où l'entassement des maisons et des édifices eussent offert trop de chances à l'incendie. Une des épitaphes nous a été conservée par Philippe de Winghe ' :

L'autre épitaphe vit du pavement de la basilique de Saint-Paul ^ :

/acili VV ■ CARBONARV o /Il. KAL • AGT ■ IND ■ XI E > i m ■ 33 ;

On peut proposer de lire : hic lequiescit... filius Acilii lencrabilis Carbonaru{x)1 H. Leclercq.


CHARCUTIERS. Bouchers, charcutiers, tueurs ne nous apparaissent dans l'antiquité qu'à travers une certaine confusion et comme avec un air de famille ».

Dans la Grèce primitive et à Rome pendant les premiers siècles, cette profession n'existait pas. De même que chacun pétrissait le pain nécessaire aux besoins domestiques, de même chacun abattait et dépeçait les animaux dont les portions étaient offertes aux dieux, à la famille et aux hôtes. Dans les poèmes homériques, les princes eux-mêmes s'acquittent de ces obligations ; puis, à mesure que les temps se rapprochent de nous, on se décharge sur des hommes libres de cette fonction considérée comme honorable à raison de la part faite aux divinités et aux mânes dans la répartition des morceaux. Cependant, dans les villes, il devenait de plus en plus impossible de tuer dans chaque maison pour les besoins du ménage ; on se trouva ainsi amené à recourir aux professionnels, auxquels plusieurs s'obstinaient à mander dans leur propre maison lorsqu'ils en avaient la commodité, ou même à entretenir parmi leur domesticité. Une sorte d'auréole, malgré tout, s'attachait à ces héritiers des anciens sacrificateurs ; mais il n'en était pas de même pour les détaillants. Ceux-ci étaient franchement méprisés. Ils avaient leurs boutiques rapprochées au marché et sur leur étal on trouvait toutes sortes de viandes : porc, bœuf, chèvre, mouton, âne. Le quartier des revendeurs était mal famé, une honnête femme ne s'y aventurait pas, et beaucoup de familles attachées aux anciennes coutumes s'abstenaient d'y faire leurs approvisionnements dans la crainte d'acheter à ces mécréants des chairs non sacrifiées. Longtemps, les bonnes ménagères s'ingénièrent à tuer le cochon dans leur propre maison et Varron n'était que l'écho de tout ce petit monde quand il disait sentencieusement : « N'est-ce pas une prodigalité de tirer son lard de la boucherie et non de son propre fonds ? » Malgré tout, l'alimentation de Rome était déjà, dans les derniers temps de la République, un gros problème à résoudre. Déjà, les bouchers formaient une corporation présidée par deux magistri. Et à mesure que la ville s'étendait, que la population s'accroissait, ces corporations alimentaires prenaient une importance croissante et recevaient une organisation stable. Celle des bouchers tient désormais un des premiers rangs, mais il ne faut pas en distinguer les marchands de chair de porc ni même les marchands de bestiaux qui se chargent exclusivement d'assurer l'approvisionnement et ne s'occupent que de l'achat des animaux en province et de leur introduction sur les marchés de Rome. Cependant les spécialités s'affirment par le simple effet des transactions et suivant la marchandise qu'ils débitent, les négociants se distinguent peu à peu en suarii, charcutiers, boarii, bouchers, pecuarii, marchands de petit bétail. Sous le Bas-Empire, un édit d'Honorius, en 419, réunit suarii et pecuarii en une seule et puissante corporation, le corpus suariorum urbis Romae ; déjà une loi de l'année 389 donnait aux charcutiers le nom caractéristique de porcinarii. En 452, Valentinien III supprime les dispositions prises en 419 et rétablit de nouveau trois collèges. Dès lors, la prépondérance marquée appartient aux charcutiers dont le débit était hors de proportion avec celui de ce que nous appelons « viande de boucherie ». Les anciens et les Italiens en particulier faisaient une consommation considérable de porc ; ce fut bien plus marqué encore lorsqu'Aurélien établit des distributions gratuites de lard.

Tous ces bouchers, charcutiers, etc., se recrutaient principalement dans la classe des affranchis, comme en témoignent de nombreuses inscriptions. En dehors de Rome, on trouve des corporations semblables en divers lieux, à Préneste, dès le temps de la République, à Narbonne, à Vérone, à Périgueux. Comme toutes les corporations de l'annone (voir ce mot), celle-ci était comblée de privilèges, « compensation à peine suffisante d'étroites et lourdes obligations ». La plus sensible de toutes était celle qui les enfermait pour ainsi dire dans leur collège. Ils n'en pouvaient sortir sous aucun prétexte, même pour entrer dans la cléricature, à moins de s'être trouvé un remplaçant. A leur mort, un au moins de leurs enfants devait leur succéder. Il fallait que par leurs soins Rome fût toujours suffisamment approvisionnée de lard et les distributions gratuites faites régulièrement pendant une notable partie de l'année. Leurs fonctions étaient triples. Elles comprenaient l'achat, la préparation et le débit de la viande. Tous étaient sur leur personne, sur leurs enfants, sur leurs biens, tenus responsables du bon fonctionnement de leur charge, sous la surveillance des primi scrinii Præfecti Urbis et des vicaires de ce dernier, responsables à leur tour devant le préfet qui, enfin, répondait devant l'empereur de l'approvisionnement de la ville. L'État, d'autre part, les mettait à l'abri de la rapacité de ses propres agents de contrôle en punissant de mort les tribuni, scribæ ou cancellarii des marchés qui auraient détourné pour eux-mêmes quelque partie de la viande débitée. Seul, celui qui abattait l'animal en recevait une portion. Sans doute, ces charges sont de nature à faire réfléchir, mais les compensations sont assez séduisantes pour faire beaucoup oublier. C'est ainsi que les trois premiers de la corporation sont élevés à la dignité de comtes de troisième classe et gratifiés d'avantages matériels très appréciés dans le détail desquels nous ne pouvons entrer ; peut-être même les charcutiers avaient-ils droit à des émoluments, on pourrait l'induire d'un édit de 452 qui énumère des sommes considérables dues aux bouchers et aux charcutiers ; malheureusement le texte est obscur.

Rome ainsi approvisionnée, la corporation achetait la plupart des bœufs nécessaires pour faire honneur à ses engagements dans le Bruttium ; quant aux porcs, on employait la réquisition, notamment dans le sud de l'Italie : Campanie, Lucanie, Bruttium et Samnium. La Sardaigne, avec laquelle les tempêtes fréquentes rendaient les communications dangereuses, aléatoires et souvent onéreuses, fut autorisée à verser son impôt en espèces. « Il est probable que plusieurs propriétaires se réunissaient pour fournir un seul animal ». Quant à ceux qui ne devaient qu'une livre de lard par mois, on leur faisait de préférence verser cinq livres à la fois pour cinq mois. Cet impôt était considéré comme si capital qu'il était exigible avant tous les autres. Le mode de perception varie en ses détails suivant les époques. Ordinairement, les suarii eux-mêmes font la levée, sous la surveillance d'un gouverneur, responsable. Mais un édit de Valentinien II, promulgué en 392, les autorise à se faire représenter par un officier du gouverneur assisté de cinq d'entre eux, afin d'ajouter à leur autorité. Pour qu'il n'y eût pas de fraude sur le poids de l'animal, la loi exigeait qu'on l'eût laissé jeûner depuis la veille avant de le livrer au fisc. Constantin laissa le choix aux propriétaires imposés de payer en argent ou en nature. La viande était évaluée au cours de la province. Les gouverneurs en faisaient connaître le taux au préfet de la ville et alors seulement les collecteurs se mettaient en route. Si l'on payait en espèces, avec les sommes reçues ils achetaient des porcs dans la même région. Sous Julien, la levée de l'impôt se faisait en argent dans la Campanie, par les soins du gouverneur assisté de curiales de chaque cité. L'argent était remis aux charcutiers. Valentinien Ier laissa de nouveau le choix entre les deux modes de payement, mais surtout le soin de lever l'impôt fut confié à des agents spéciaux du gouverneur qui formèrent un ordo suarius local, purement fiscal, et, par conséquent, tout distinct du collège des suarii. Mais, à l'inverse du régime établi par Constantin, les prix furent ceux de Rome, parce que, dit l'édit, les viandes devaient être vendues dans cette ville. À la différence des suarii, les boarii et les pecuarii ne percevaient pas d'impôt. Ils achetaient des bœufs qu'ils revendaient au forum boarium et au forum pecuarium sous le contrôle de l'État.

Pour compenser la diminution du poids que les porcs subissaient dans le trajet de leur lieu d'origine jusqu'à Rome, il était accordé aux charcutiers une remise de 5 pour 100 sur les sommes qu'ils avaient versées. Le bœuf et le porc se vendaient d'abord au détail le même prix, mais d'après l'édit du maximum de Dioclétien, 1 kilogramme de porc ne doit pas être vendu au-dessus de 2 francs 28 ; 1 kilogramme de lard de 1re qualité, 3 francs 04 ; 1 kilogramme de bœuf, mouton ou chèvre 1 franc 52 ; 1 kilogramme de chevreau 2 francs 25 ; 1 kilogramme de foie gras de truie, 3 francs 04 ; 1 kilogramme de jambon, 3 francs 18. En 389 de notre ère, 1 livre de lard (pour les soldats) se paie 0 franc 59 ; en 393, une livre de lard en Campanie 0 franc 97.

L'étal des bouchers, charcutiers, débordait sur la voie publique et envahissait même la chaussée. Le principal rendez-vous de ces boutiques était au nord du forum parmi les marchands de comestibles ; cependant quelques échoppes étaient disséminées dans la ville. Mais il est probable qu'on se portait de préférence vers les marchés spéciaux correspondant à la nature des viandes et où la concurrence devait améliorer la qualité ; il y avait ainsi le forum suarium pour la viande de porc et le lard, le forum boarium pour la viande de bœuf, le forum pecuarium pour la viande de mouton, de chèvre, de chevreau. On affichait dans ces forums les édits réglant les obligations et les privilèges de la corporation.

Nous possédons quelques souvenirs de charcutiers chrétiens. Au cimetière de Domitille, une épitaphe provenant d'un loculus destiné à deux corps et préparé par un ménage de charcutiers :

D'après la paléographie et les deux symboles, cette inscription peut être reportée vers la seconde moitié du IVe. On remarquera que les deux signes de début ne sont pas semblables, contrairement à ce qu'on rencontre d'ordinaire.

Au cimetière de Sainte-Agnès, on a rencontré dans un ambulacre, parmi les tuiles et les briques ayant servi à la fermeture des loculi, une tuile de pâte fine sur laquelle est dessiné assez maladroitement un jambon. On ne saurait dire avec certitude si c'est l'épitaphe d'un charcutier ou de quelque particulier qui, portant le nom quelque peu ridicule de Perna, en avait pris son parti au point d'adopter des « armes parlantes », comme on a dit depuis. A vrai dire, cela importe assez peu. Mentionnons seulement un Volerius Felicissimus Pernarius, c'était quelque permirum conferlor dont l'art s'exerçait sur des manapici. Un bas-relief de la villa Albani nous montre un charcutier dans sa boutique occupé à découper une hure, mais rien ne permet d'y reconnaître un monument chrétien ; pas plus que dans un bas-relief montrant cinq jambons alignés et qui a dû pendre au-dessous de l'étal d'un charcutier. Par contre, nous pouvons citer une épitaphe conservée au musée de Latran ;

Enfin nous ne pouvons omettre l'épitaphe d'un tueur de porcs dont le corps fut déposé au cimetière de Cyriaque : c'était un membre de la corporation : corpus suariorum et confectuarionum.

H. Leclercq. Charte n'est plus aujourd'hui siège du patriarcat des Syriens catholiques. Cet ancien monastère de moines maronites, après le transfert du siège patriarcal à Mardin, sous Grégoire XVI, fut transformé en séminaire. La bibliothèque de cet établissement contient un fonds de manuscrits arabes et syriaques parmi lesquels un certain nombre paraît digne d'attention pour les études paléographiques et liturgiques. Nous n'avons à nous

A. Livre d'office du rite syro-mellkite, en syriaque et arabe. L'Écriture est une modification du caractère appelé chaldéen, que les melkites conservèrent pour se distinguer des Syriens. Les titres, les rubriques, la ponctuation et la notation musicale de quelques pièces sont en rouge. Le texte est en syriaque, sauf les titres, les rubriques et les lectures, rédigées en arabe. Ce manuscrit, sur papier in-4, est incomplet du commencement et de la fin. La pagination consiste en chiffres arabes, correspondant, les uns aux cahiers du manuscrit, les autres aux jours du mois auxquels se rapporte le contenu du texte. Certaines pages sont déchirées ou rendues illisibles par l'humidité.

Malgré son mauvais état de conservation, cet exemplaire est remarquable en ce qu'il offre des spécimens de pièces notées. C'est là une particularité des manuscrits syro-melkites, dont peu d'exemplaires ont été signalés jusqu'à ce jour ; et il est à souhaiter qu'en décrivant les manuscrits de cette classe, on indique les exemples notés, afin d'en permettre l'étude. Pour le présent, il suffira de dire que cette écriture musicale représente peut-être un stade de l'ancienne notation grecque, de laquelle dériveraient les divers genres de notation sémio-graphique de l'Orient. Il est, en effet, admissible qu'en même temps qu'ils adhérèrent à la foi et au rite des Grecs, les Melkites, qui leur empruntèrent leurs heures canoniques, leurs chants et jusqu'à leur musique, aient reçu d'eux cet ancien système de notation. Ce serait donc bien improprement que l'application aux termes syriaques de ce système sémiographique des Grecs a été désignée sous le nom de notation de saint Éphrem.

Ce manuscrit contient les menées de décembre (incomplet), janvier et février, plus des offices communs pour certaines classes de saints, des slichera, teotokia, canons et kaihismala en l'honneur de la sainte Vierge.

I. Fol. (1). Décembre, hymne 5. Sur Tu es le médiateur.

Fol. (2). Hymne 6. Sur Lors que dans l'abîme. Gloire au Christ, le roi de notre race.

Fol. (3). Janvier. Kontakion. Ton VIII. Sur Je suis venu de. Tu as planté tes vertus dans la maison de Dieu, ô Père saint. (Kontakion. Tôn VIII. Sur Je suis venu de. Tu as planté tes vertus dans la maison de Dieu, ô Père saint.) Menées, 11 janvier. Saint Théodosse (de Jérusalem) le Cénobiarque.

Suivent les hymnes 7-9, chacune des quatre strophes, puis l'exapostilarion : « Ta mémoire brille aujourd'hui pareille au soleil. » Le synaxaire, qui vient, dans les textes grecs, après le Kontakion et l'Oechos séparant le canon entre la sixième et la septième ode, est toujours placé, dans notre manuscrit, à la suite de la neuvième ode et de l'exapostilarion. La rubrique et la leçon du synaxaire sont en arabe, aussi bien que les indications afférentes à la conclusion de l'office et aux pièces mobiles de la messe. Toutes ces parties, que nous offre régulièrement notre exemplaire, manquent souvent dans les

À la suite, une rubrique correspondant à l'indication grecque : eis to paroikoma ; puis l'indication de l'un des slichira.

Cf. Célébration de la messe : (si : tyjv ). EiToupv :av). « Psaume. Ton IV. » (Tipo/sisievov. v/o ; papC ; — tiV'-o ; èvav7i'ov Iv'j&io'j — çTt/oç. T£ àvTa'ocfôffto Tw K'jpi'w.) Le texte de l'épître, en Mabe ; l'Alleluia avec son verset : « Alléluia. Ton VI. Heureux l'homme qui craint le Seigneur. » Enfin le chant de la communion (Koivmvf/ov £'. ; tjLV »/ifi.ûff'jvov atwvtov îffTai &t'y.a :oç).

Les cinq jours suivants ne sont représentés que par l'indication, en arabe, de la fête :

« Le 12. La martyre Tatienne et le martyr... » « Le 13. Le martyr Stratonice » « Le 14. Les abbés mis à mort sur le mont Sinaï. » « Le 15. Les saints abbés Paul [le Thébain] et Jean [Calibite]. » « Le 16. Les chaînes de saint Pierre » avec renvoi à la fête de cet apôtre.

« Le 17. Notre Père Antoine le Grand. » L'office du soir (iszîpivov), est en arabe jusqu'au stichira. Ceux que donne notre manuscrit sont différents de ceux des menées grecques. En outre, il n'en trouve que deux dans le texte syriaque, au lieu des cinq de l'office grec. Cette partie du manuscrit est, au surplus, altérée par l'humidité. Le premier de ces stichira suit, fila vérité, le type modal de l'office grec (V/.o ; £ 'O Ij^ •j'ij/ic-rj-j y.'i.rfiti ;). mais n'en reproduit pas le texte ; l'autre : « Ton IV. Strophe type, » est à peu près la strophe o Xapiufiârov'. La pièce suivante (fol. 13) : rf/o ; 7 :)..ê'. « Oirts îti-ep, eî ; îtiffav ttiV Y'i''*, est notée musicalement en rouge.

L'office est continué par les trois lectures, en arabe, puis les idiomèles de la supplication (et ; Tf,v Xitt,-/, OT'./Tipà iStôa£).a). Le quatrième (fol. 18), noté de la même manière que précédemment, est incomplet. Il est suivi d'une lacune. Les trente-six strophes de l'hymne qui vient à la suite ne sont pas représentées dans l'office grec. Après le katinsma, l'indication des versets et de l'évangile, en arabe, vient le canon, avec ses neuf odes au complet, sauf l'altération d'un feuillet du manuscrit, au cours de la troisième et de la quatrième. Ici, comme dans les autres offices, le koniakion précède immédiatement la septième ode ; et le Synaxaire, en arabe, est relégué à la fin de l'office après l'exopostilarion, dans lequel la mémoire de saint Antoine est réunie à celle de saint Athanase, qui est le jour suivant.

« Le 18. Les patriarches d'Alexandrie, Athanase et Cyrille. » « Le 19. Macaire d'Alexandrie, et Macaire l'Égyptien. » « Le 20. Euthymios le Grand. » Le manuscrit lui attribue le stichiron (noTEp ouôç 3io)ç à demi illisible, ainsi que les feuillets suivants.

Une nouvelle lacune nous conduit au milieu des proeortia de la fête de la Purification (2 février), qui suit l'office du JÉva 'tar.zpnùy. Les variations dans la disposition ou même le texte des pièces sont justifiées par le texte original, en s'abstenant de toute paraphrase, et sauvegarder ainsi la mélodie musicale. Pourtant, dans la citation qui va suivre, les incises sont en nombre égal à celles du canti que grec et le compte des syllabes de chacune d'elles se trouve être, grâce à la paraphrase, sensiblement le même dans les deux textes, ce qui garantirait le fait de l'emprunt mélodique.

Ton VII.

« Dispose et prépare ton lit nuptial, ô glorieuse Sion. Sors à sa rencontre et reçois le Roi, l'Époux, le Christ. Salue Marie, la Vierge, qui est la porte du ciel : car elle a été montrée, dans un prodige, comme étant le trône des chérubins. Elle porte aussi celui qui est le Roi de gloire. La Vierge est la nuée lumineuse, lors que, créature (matière), elle porte en ses bras le fils qui existait avant les luminaires ; Siméon le recevant en ses bras sacrés, cria et proclama aux nations : Celui-ci est le Seigneur des vivants comme des morts et le Sauveur du monde entier. » Nous donnons, afin de permettre la comparaison, le texte grec de l'idiomèle de Cosmas, et, à la suite, la version latine, moins exacte et moins complète. y.aTay.0(7EJ.r,<r')v tôv v-jaçùivâ aou ^ttôv y.at C-ôûE^at tôv |3a<7 :À :a XptCTrôv » ctTTïarjac ttjV Maptàu. Tf,v £~o'Jpâv :ov ttûàyiV J L'JTT, yàp Ôpôvoç ■/EpouStxo ; àvESs t'yÇlr,' ajTr, 'fixrriilt'. tov ^aat),ia tt.ç ooÇr, ;' vese'X/) çtoTo ; xjTzâpx^'- 'h î^âpÔÊvo ;' ç)£poj<7a V ffapx'i utôv rpb liotrçôpo'j ôv Xaêwv S'j[j.Ewv v à« yxâ>.at ; a'JTo-j, £y.T,p-j$£).aori ; ôecttiôtt^v oOtov ïvat sW^i ? y-a. '^o\i 9avàxai cuTTjpa toO xÔ !T(iou. [to-j.

Adorna thalamum tuum, Sion, et siiscipe Regem Christum : amplectcre Mariam, quae est cœlestis porta ; ipsa cnini portât Regem gloriœ novi luminis. Substitit Virgo, adducens manibus filiiim ante luciferum genitum ; quem accipiens Siméon in ulnas suas, prædicavit populis Dominum esse et mortis, et Salvatorem mundi.

L'office du matin de la même fête débute par {Qza ; x'jpto ;) et les trois kathismata. Après une lacune vient le canon, avec son Eipaô ;. Mais les megalyrnaria de la neuvième ode, composés, dans l'office grec, par alphabétisme, sur ©eotôze ri eàt : ;;, sont remplacés ici par une autre hymne heptasyllabique, de treize strophes, et l'hirmus de l'ode est intercalé entre les deux premières strophes de chant.

« Le 3. Siméon le Juste. » » Le 4. Isidore [de Péluse]. » « Le 5. Sainte Agathe. » Suit la simple nomenclature des offices des jours suivants jusqu'au 23, savoir : Parthénius l'évêque, Théodore le Général, Niré]hore, Carah :nipios, Blaise, Mélèce, Onésime, P,^nlphile, Théodore, Léontius {sic) pape de Rome, Philémon, Léon, évêque de Catane, Eustache, patriarche d'Antioche, Thomas, patriarche de Constantinople, Polycarpe le martyr.

» Le 24. Invention de la tête de saint Jean-Baptiste. » Cette fête est pourvue d'un office complet, dans la même disposition que les fêtes décrites précédemment, et donnant lieu aux mêmes remarques.

» Le 25, Tarasius, le patriarche. » » Le 26, Porphyre, l'évêque. » » Le 27, Procope, le martyr. » » Le 28. Kasianoî. » Cette première partie du livre se termine par une rubrique relative à la célébration de ces offices en temps de carême.


II. Prosomia et Canons.

1. Pour un apôtre. S/if/i ;ro, canon et exnposlilarion.

2. d'un prophète. Même ordre que le précédent. Lacune au cours de la septième hymne du canon (fol. 139, 140).

3. Office de plusieurs martyrs. Le dernier des slicbira : « Venez, ô toutes les extrémités de la création, » est noté en noir (fol. 144).

4. Office d'un seul martyr. Notation, en noir, du dernier des sliclnra : « Aujourd'hui toute la terre » (fol. 155).

5. Office d'un pontife martyr.

6. Office d'un pontife. (Lacune à la fin de la neuvième hymne.)

7. [Office d'un martyr.] Débute au milieu de l'avant-dernier des slichira.

8. Office des Justes.

9. Office d'un solitaire. Le dernier des stichira est en double, et l'un et l'autre sont notés en noir. Le premier est le même texte que la pièce notée du feuillet 13 : »0<7iE TioiTEp, mais les signes musicaux sont en partie différents, bien que le ton indiqué (le yi') soit le même pour les deux. La strophe de rechange est prise pareillement de l'office de saint Antoine : r,yo ; ■n)/8' Tojv jjovaatôjv xà -),r,6ï) '. Le nom propre a été remplacé par un indéterminé.

m. Épîtres et évangiles pour diverses fêtes en arabe (fol. 214-219).


IV. Hymnes pour le jour de la procession du Saint-Sacrement.

V. Sticlurn et thcolokia, canon et kalhismala en l'honneur de la Mère de Dieu.


VL Autre canon en l'honneur de la Mère de Dieu. Les derniers feuillets (247, 248) sont mutilés.

B. Hinnolofic. Manuscrit sur papier, non paginé (19x12« ), rouge et noir, incomplet du commencement et de la fin. Cote Ij (16). Ce livre donne le texte intégral des hirmi dont nous n'avons vu, dans le manuscrit qui précède, que l'indication abrégée.

Fol. 9. Ode 4. Ilirmus : Tu es venu en ce monde, [né] d'une vierge, non comme un messager ou un ange, mais comme le Seigneur glorieux.

Fol. 165. Katabasia pour la Résurrection. Ode 1. Ton Y Hirmus : Les cavaliers avec leurs chars au milieu de la mer de Suph.

Fol. 189. Katabasia de la Résurrection. Le sixième jour. Ode 1. Hirmus : Le peuple racheté marcha sur l'abîme comme sur la terre sèche.

Fol. 248. Katabasia pour la Résurrection. Ode 1. Ton VIII. Pharaon armé sur son char. — Le texte s'arrête après le début de la neuvième strophe de cette première ode.

C. Beyt-gazo ou « Trésor de prières » (Bréviaire du rite jacobite) contenant les prières communes, celle du Magnificat et des vigiles, les supplications [rythmée] les hymnes de diverses sortes.

1. Offices pour les six jours fériés : a. Office du lundi aux vêpres (fol. 4). Invitatoire de l'office de nuit (fol. 13). Prière du Magnificat (fol. 15). Office du matin (fol. 21 ). b. Office du mardi aux vêpres (fol. 32). Office de la nuit (fol. 39). Hymnes de l'office du matin (fol. 41). r. Office du mercredi (fol. 50). d. Office du jeudi (fol. 71). c. Office du vendredi (fol. 91). /. Office du samedi (fol. 113).

Les offices des six jours de la semaine sont divisés en trois parties principales : les vêpres, le nocturne comportant après l'hymne appelée « excitatoire » plusieurs « stations » (x« 0i(7ij.aTa) ; enfin l'office du matin.

2. Hymnes communes du Magnificat disposées en huit séries, suivant l'ordre, sans doute, des tons du chant ecclésiastique (fol. 135).

3. Chant des vigiles (fol. 191) ».

. 0 p 4. Hymnes dites J^LAil^l que l'on attribue à Rabboula d'Édesse dam 243).

5. Chants appelés | f f <,/^ • peut-être, l'e-jx'^i p.u(TriXMÇ des Grecs, parce qu'on les voix basse (fol. 274).

6. Supplications suivant le mètre de Jacques de Sarug (en vers dodécasyllabiques) (fol. 279).

7. Supplication suivant le mètre de saint Éphrem (en vers heptasyllabiques) pour la pénitence (fol. 288). quelques manuscrits (fol. comme disait à D. Rituel d'ordination, suivant le rite syrien, en syriaque et carchouni. In-4°, papier non paginé.

Fol. 1 verso : Au nom du Père... Nous commençons par écrire l'Homologie composée par le glorieux saint Mar-Jacques, évêque de la ville de Maïphercate '. — Lac une après le premier feuillet.

Fol. 4 recto : A l'énumération des saints Ignace> Denys, Ju les, Athanase, Basile, Grégoire, Jean, Cwille, on a ajouté en marge : « Sever[i]us et Dioscore » et raturé à demi dans le texte. Mar-Ephrem et Mar-Jacques « .

Fol. 7 recto : Ordination des diacres. A la.suite de celle-ci on indi que qu'il ne convient pas d'ordonner des prêtres et des diacres dans une même cérémonie.

Fol. 13 recto. Des ratures dans le texte et des notes marginales (au fol. 18), montrent l'usage pratique qu'on a fait de ce manuscrit.

Fol. 21 recto : « Prière pour l'huile du saint-chrême qui sert aux onctions. » La rubrique qui suit indique que l'on prend de pure huile d'olive. L'un des prêtres l'apporte à l'évêque, qui prononce les prières en faisant le signe de la croix sur cette huile. On l'emploiera pour l'onction du baptême avant l'immersion. Suit un canon ecclésiastique sous le nom de saint Éphrem, décrétant des peines contre le prêtre qui se servirait de la même huile pour l'onction des malades. S'il n'y a pas de consécration du chrême, et que l'évêque veuille consacrer l'huile sainte, il le fera le mercredi du milieu du carême.

Fol. 21 verso : Prières de la consécration de l'huile.

Fol. 25 verso : Ordination des archiprêtres, métropolitains et évêques.

Fol. 47 verso : Plan de la disposition d'un autel à consacrer.

Fol. 48 recto : Consécration des autels où se célèbre après l'office du matin >.

Fol. 63 verso : Plan de la table d'autel.

Fol. 74 verso : Vêture des religieuses.

Fol. 105 verso : Consécration du chrême. Les versets des psaumes sont séparés alternativement par trois lettres indiquant une division exceptionnelle en trois chœurs.

Fol. 160 recto : » Fin de l'office de la consécration du chrême divin, complète, parfaite et régulière, telle que nous l'avons trouvée dans la maison des saints, [de] notre père Mar-Basilios, patriarche de l'Orient, qui est Barsauma le libérateur, au pays de JIossoul >.

E. Rituel d'ordination suivant le rite syrien. Texte et rubriques en syriaque. In-folio (32x22 » »), rouge et noir. 415 pages, 25 lignes à la page. Numérotation postérieure en chiffres arabes. En marge, annotations et traductions en carchouni.

I. Ordinations.

10. Office de l'ordination des chorévêques (fol. 132).

11. Instruction sur l'ordination des évêques (fol. 142).

12. Office de l'intronisation, d'après Abulphrage (fol. 134).

13. Explication des prières secrètes de l'évêque (fol. 210). ;

14. Office pour (la réconciliation de] celui qui revient des hérésies (fol. 220).

15. Office de la tonsure d'une religieuse (fol. 231).

16. Office sur celui qui a été prisonnier et qui vient du paganisme au christianisme (fol. 251).

17. Office de celui qui a apostasié (fol. 265).

18. Office pour donner exactement la profession de foi (fol. 278).

19. Imposition des mains sur les femmes des prêtres (fol. 294).

//. Prières et cérémonies diverses.

20. Prières sur chaque espèce de péchés, de maux et de maladies (fol. 306).

21. Prières pour les pécheurs (fol. 313).

22. Ordre des prières de l'alliance [monastique (fol. 343).

23. Prière du vœu (fol. 348). * 24. Ordre des prières de l'alliance, dites par le Maître sur ses disciples religieuses (fol. 351).

25. Bénédiction des croix (fol. 3/1).

26. Ordre du renouvellement du vœu (fol. 374).

27. Prière de la bénédiction de la coiffure (des religieuses) (fol. 391).

28. Prière du renouvellement du vœu dite par le Maître sur ses disciples religieuses (fol. 393) (en carchouni)..

29. Prière du renouvellement du vœu (fol. 396) (en carchouni).

H. Leclercq. CHARIOT. Les Romains avaient peut-être emprunté aux Gaulois un véhicule qui rendait à peu près les mêmes services que les anciens coches de voyage ; on lui donnait le nom de carpentum. C'était essentiellement un chariot à deux roues, couvert d'une capote formant berceau ouvert par devant. Sur ce modèle très simple et lourd d'aspect, libre à chacun d'ajouter les élégances et les commodités de la plus délicate litière. A Rome, la loi Oppia dut interdire dans l'intérieur de la ville l'usage de toute voiture attelée, interdiction dont l'effet se continua longtemps après l'abrogation de la loi, car les rues de Rome étaient si étroites que pour éviter l'encombrement il était nécessaire d'interdire la circulation des voitures pendant le jour. Jusqu'à la fin du IV siècle, aucun homme ni aucune femme n'eût osé se montrer dans la ville en voiture s'il n'avait à remplir une fonction dans les cérémonies d'un culte public. Au III siècle, il n'en était déjà plus ainsi ; les grands officiers de l'empire eurent dans leurs privilèges celui de faire usage de voiture dans Rome même, et le carpentum est nommé dès lors parmi les chars qui portaient les dignitaires, tels que le préfet du prétoire, le vicarius urbis et l'empereur lui-même. En dehors des villes, l'emploi des voitures ou chariots fut libre en tous temps. Les voyages étaient fréquents et l'état des routes les rendait cahoteux et incertains, presque toujours longs et pénibles. La Passio sanctorum Mariani et Jacobi nous montre, en 258, ces deux martyrs conduits prisonniers sur les grandes routes de Numidie de Muguas à Cirta et de Cuta à Lambèse * et souffrant beaucoup. Dans le Martijrium Polycarpi, le vieil évêque est ramené de la campagne à Smyrne dans la voiture de l'irénarque qui, voyant l'obstination du martyr à ne pas prononcer la formule : KOpio ; Kaïaap, se met en grande colère et le jette de 2()12. — Lampe en terre cuite d'Uti que.

D'après les Archives des missions scientifiques, 1883, 111* série, t. IX, pi. xi. la voiture : àub t ?,c xapo-j'/a ; '• Le meilleur commentaire archéologique que nous puissions donner de ces textes nous paraît être une lampe en terre cuite provenant d'Uti que. Au premier plan un char à deux roues traîné par un cheval marchant de La carruca, xaisoûxa, que nous venons de voir mentionner dans le Martijrium Polycarpi, différait du coche de voyage parce qu'elle était posée sur un train de quatre roues ; en outre, ce nom était toujours fvy.isfe — Ivoire de Tièves idtlail). D'après une photographie. appliqué chez les Romains à des voitures de luxe pouvant contenir plusieurs personnes et servir au besoin de voiture de voyage, puis que certaines carruca : étaient disposées de façon que l'on y pût dormir ^. A partir du IV siècle, les carrucœ devinrent un privilège de la noblesse et du rang et finirent par être l'attribut obligé de tous les fonctionnaires qualifiés d'honoraii ; c'étaient des chars très élevés, somptueux, quoi que moins magnifiques que le carpentum de l'empereur, lequel était attelé à quatre chevaux tandis que la carruca n'en avait que deux, ou plus ordinairement droite i\ gauche et conduit par un personnage qui tient les rênes de la main droite ; il vient de dépasser un arbre qui, sans doute, jalonne la route. Devant le char, un autre personnage, chargé d'un sac qu'il porte sur l'épaule et s'appuyant de la main droite sur IJICT. u'arch. cnuÉT. deux mules. Un célèbre ivoire de Trêves (trésor de la cathédrale) représente une translation de reliques. Les deux patriarches d'Alexandrie et de Constantinople sont assis sur une riche carruca et transportent au delà de la Corne-d'Or, à Sainte-Irène des Figuiers,


III.

lu Quant au currus, c'est le pesant véhicule destiné aux lourds fardeaux, sorte de plate-forme portée sur quatre ou sur deux roues, ordinairement peu élevé, avec des planches sur les côtés ou de simples taquets pour maintenir les objets qui y sont déposés. Nous en avons rencontré des exemples, notamment dans les scènes de vendange sur les sarcophages et sur les mosaïques de la voûte annulaire de Sainte-Constance. Voir DicL, t. i, fig. 238.

Un monument publié ici pour la première fois, grâce à la bienveillance du R. P. Fidel Fita y Colomé et de M. Henri Romero de Forrer, ancien directeur du Musée archéologique de Cordoue, représente une chasse au cerf par deux cavaliers suivis d'une carriole attelée de sept ou huit animaux ' fig. 2614). Ce bas-relief mentionné par E. Hubner ' est passablement énigmatique. Les chasseurs jettent leurs lances sur le cerf ; l'un de ces chasseurs brandit une sorte de bouclier, va-t-il le jeter également sur l'animal' ? Derrière eux, dans une voiture à quatre roues contenant trois personnes dont le cocher, il est difficile de voir quelle partie de plaisir suivant la chasse. Les bêtes de trait qui remorquent ce chariot semblent avoir toute leur charge, un piqueur dirige le premier groupe sur lequel le conducteur lève une gaule qui lui sert de fouet. Quel que soit le sens de ce petit bas-relief, il nous paraît trop curieux pour être négligé. Hubner le juge appartenir au VI siècle ; le P. Fita si instruit des antiquités de l'Espagne m'écrit qu'il « n'ose y croire ». D'après Hubner, ce bas-relief appartiendrait à un sarcophage dont il donne l'inscription. Si le rapprochement du fragment sculpté et du fragment épigraphique était soutenable, nous aurions ici le défunt Oppila à la chasse avec ses serviteurs, en arrière la femme et l'enfant d'Oppila. Mais tout cela est bien hypothétique. Ajoutons à cela que la Hacienda del Castillo et la maison de la Sefiora Prado sont distantes de trois lieues ; ainsi on voit que l'inscription étant aujourd'hui disparue nous n'avons pas beaucoup de chances d'éclaircir le sens et même l'origine de ce fragment, rien ne prouvant qu'il appartienne à la même tombe que l'épitaphe. Quant à la date du bas-relief, ce qui manque le plus pour cette époque, en Espagne, et dans cette région de l'Espagne, ce sont les moyens de comparaison.

H. LECLENCQ.


CHARISMES. — L Saint Paul. IL Didachè. III. Saint Clément de Rome. IV. Hermas. V. Fin du II siècle. VI. Décadence. VII. Le montanisme. — VIII. Bibliographie.

I. S. Paul. — Les charismes sont caractéristiques d'une période de l'histoire du christianisme. Les individus investis de ces dons surnaturels prennent dans les communautés naissantes, et même déjà adultes, un rang officiel. Cette hiérarchie accidentelle ne doit cependant pas être confondue ni mise sur le même pied que la hiérarchie essentielle. Celle-ci, composée de l'évêque, du prêtre et du diacre, est immuable et locale ; celle-là, dont nous allons énumérer les degrés, semble passagère et nomade. Le fidèle, homme ou femme, qui opère soudain les œuvres de l'Esprit et conquiert un ascendant considérable au sein de l'assemblée chrétienne ne sera peut-être jamais de nouveau l'objet de cette faveur et ne se distinguera plus parmi les frères.

Pour une œuvre aussi immense et aussi difficile que la consultation n'était pas superflue, le phénomène ayant de quoi troubler. La langue de l'inspiré pouvait paraître l'organe direct de la Divinité répandant à profusion sur l'homme choisi les dons les plus précieux d'éloquence et d'inspiration. Dès les premières prédications apostoliques, on avait constaté un privilège merveilleux, le « don des langues ». Avant tout essai de rédaction évangélique, avant même que naquît la simple idée de cette rédaction, les apôtres avaient à s'acquitter de leur mission d'enseignement parmi les nations. Or, comment s'y prendraient-ils pour se faire entendre de tant de peuples faisant usage d'une infinité de dialectes ? Le « don des langues » y pourvut. Si extraordinaire qu'il parût, le fait était patent ; les assistants appartenant aux nations et employant les idiomes les plus divers avaient entendu la première prédication apostolique chacun dans sa langue, c'est-à-dire que la parole apostolique se traduisait d'elle-même à chacun des assistants. Nous ignorons dans quelle mesure ce don fut départi et les variations qu'il put avoir à subir dès l'origine. On voulut représenter ce phénomène comme une sorte de bégaiement, de gloussement, parfaitement dénué de sens et d'ailleurs incohérent et inintelligible. C'était, a écrit E. Renan, comme une vague musique de l'âme, épandue en sons indistincts, et que les auditeurs cherchaient à traduire en images et en mots déterminés, ou plutôt comme des prières de l'Esprit, s'adressant à Dieu dans une langue connue de Dieu seul et que Dieu sait interpréter. L'extatique, en effet, ne comprenait rien à ce qu'il disait, et n'en avait même aucune conscience. On écoutait avec avidité, et on prêtait à des syllabes incohérentes les pensées qu'on trouvait sur-le-champ. Chacun se reportait à son patois et cherchait naïvement à expliquer les sons inintelligibles par ce qu'il savait en fait de langues. On y réussissait toujours plus ou moins, l'auditeur mettant dans ces mots entrecoupés ce qu'il avait au cœur.

Toute cette description est pure fantaisie. Ce qui ressort du récit de saint Luc, dans les Actes, c'est que les apôtres, sous l'impulsion de l'Esprit, parlaient une vraie langue pouvant être comprise de ceux qui la savaient : ἀποφθέγγεσθαι λλοις λλοισιν δί διαλέκτ, λλοις λλοις τέρ. Cette effusion (1 Cor., XII, 8-10).

1. Discours de sagesse.

2. Discours de science.

3. Foi (des miracles).

4. Grâces de guérison.

5. Opérations de miracles.

6. Prophétie.

7. Discernement des esprits.

8. Genres de langues.

9. Interprétation des langues.

Les temps et les brèves indications de l'apôtre, suffisantes pour ses lecteurs, ne le sont plus pour nous. Souvent le nom seul nous guide dans nos conjectures. Il y a dans saint Paul quatre énumérations de charismes. Les voici par ordre de date :

I Cor., XII, 28-30.

Rom., XII, 6-8.

Ephes., IV, 11.

1. Apôtres.

2. Prophètes.

3. Docteurs.

4. Miracles.

5. Grâces de guérison.

6. Dons de gouvernement.

7. Glossolalie.

Le mot χάρισμα reparaît seize fois dans ses lettres. Sept fois avec le sens technique que nous allons étudier ; ailleurs, il est à peu près synonyme de grâce : la grâce de la rédemption, la grâce sacramentelle de l'ordre ou la grâce d'état qui est le fruit de ce sacrement, enfin, un don spirituel différent du charisme. Au sens technique, le charisme est un don gratuit, surnaturel et passager, octroyé en vue de la communauté plutôt qu'en faveur de l'individu, bien que celui-ci puisse en tirer profit pour lui-même par le bon usage qu'il en fera. « Les charismes étaient une sorte de luxe dans l'ordre surnaturel et pouvaient un jour disparaître sans priver la société chrétienne d'aucun organe indispensable ». « Bien que toute grâce soit un don gratuit, cette partie de la définition s'applique plus directement au charisme — que les théologiens appellent gratia gratis data — parce que, en soi, il n'est pas sanctifiant et se trouve indépendant du mérite individuel, en outre, il n'est pas nécessaire au salut ». Le charisme peut tomber dans un individu grossier, comme il peut se greffer sur une aptitude naturelle, mais on ne saurait ni l'attirer ni le retenir sans la permission de l'Esprit ; on peut s'y dérober non en le repoussant mais en se soustrayant aux obligations qu'il impose. Bien que passager et renouvelable, le charisme jouit d'une certaine durée et, en quelque façon, d'une fixité en vertu de laquelle l'homme doué d'un charisme porte le titre de la fonction qu'il remplit. Si les charismes sont accordés en vue de l'utilité générale, ils n'offrent pas tous un égal degré d'utilité et forment ainsi entre eux une gradation, et entre ceux qui en sont investis une hiérarchie. Tels sont les caractères les plus marquants, nous n'osons dire les caractères essentiels, car « les Pères les plus versés dans la théologie de saint Paul, tels que saint Jean Chrysostome, confessent hautement leur ignorance au sujet des charismes. Le souvenir s'en était perdu depuis longtemps.

Entre ces vingt-neuf charismes, plusieurs se ramènent à un seul titre. Ainsi, dans la quatrième liste, nous n'avons à retenir que deux fonctions, celles d'évangéliste et de pasteur ; dans la troisième liste, nous pouvons laisser tomber le prophète et le docteur déjà mentionnés dans la deuxième liste, laquelle, à son tour, répète quatre éléments de la première liste : prophétie, guérisons, miracles, glossolalie. Grâce à ces éliminations, on arrive à une énumération d'une vingtaine de grâces extraordinaires, énumération susceptible, d'ailleurs, d'être étendue ou réduite suivant le parti auquel on s'arrête, d'accueillir certaines autres manifestations spirituelles, ou de ramener à une valeur unique quelques termes synonymes : le ξυζηγητής, par exemple, était l'apanage des apôtres et des prophètes ; le διδάσκαλος, l'apanage du docteur ; mais ni l'un ni l'autre ne constituait le charisme complet du prophète ou du docteur.

La théorie des manifestations de l'Esprit comporte donc une vingtaine de formes réductibles à trois catégories d'après le genre d'utilité qu'elles procurent à l'Église.

I. Dons concernant l'instruction des fidèles :

1. Apôtre (πόστολος).

2. Prophète (προφήτης).

3. Docteur (διδάσκαλος).

4. Évangéliste (εὐαγγελιστής).

5. Exhortateur (παρακαλεστής).

6. Discours de sagesse (λόγος σοφίας).

7. Discours de science (λόγος γνώσεως).

8. Discernement des esprits (διάκρισις πνευμάτων).

9. Glossolalie (γλῶσσα λαλέω).

10. Interprétation des langues (ρμηνεία γλωσσῶν).


II. Dons se rapportant au soulagement du corps.


III. Dons ayant trait au gouvernement.

1. Pasteur (ποιμήν).

2. Président (πρεσβύτερος).

3. Ministère (διακονία).

4. Dons de gouvernement (κυβερνήσεις).

Reprenons ces formes diverses qui sont désignées sous les noms un peu vagues de « dons » (χαρίσματα), services (διακονίαι), pouvoirs (νεργήματα). Tout d'abord, nous rencontrons une hiérarchie bien marquée : apôtres, prophètes, évangélistes, docteurs. Dans le passage suivant, un nom de plus est inséré : εὐαγγελιστής, ποιμήν, διδάσκαλος, πρεσβύτερος. Bien qu'il y ait ici cinq noms, il semble n'y avoir que quatre classes, car les deux derniers sont régis par le même article défini. Saint Jérôme, sans doute à la suite d'Origène, l'a bien remarqué : Non enim ait : alios autem pastores et alios magistros, sed alios pastores et magistros, ut qui pastor est esse debeat et magister. En tous cas, pasteurs et docteurs sont clairement distingués des apôtres, des prophètes et des évangélistes.

Les apôtres nommés ici ne sont pas les Douze. Saint Paul veut parler, sans doute, de ces missionnaires qui, poussés par l'Esprit de Dieu, quittaient tout pour aller fonder en pays païen des chrétientés nouvelles. La Didachè nous donne sur eux d'assez curieux détails. L'apôtre doit être reçu comme le Seigneur lui-même ; mais s'il s'arrête plus de deux jours dans une chrétienté constituée, ou si, en partant, il demande de l'argent, on le regardera comme faux prophète, c'est-à-dire comme n'ayant pas réellement le charisme de l'apostolat. On s'affublait volontiers de ce titre honoré. Paul poursuit de ses traits sarcastiques les perfides ouvriers qui s'arrogent faussement le nom d'apôtres : ψευδαπόστολοι, et Jean félicite l'évêque d'Éphèse d'avoir démasqué ces hypocrites : τος ψευδαποστόλους.

« Édifier, exhorter, consoler », tel était le triple rôle des prophètes. Le don d'exhortation est donc à la prophétie ce que la partie est au tout. La Didachè s'occupe aussi des prophètes et marque à quels signes on les reconnaîtra ; elle leur garantit le vivre et le couvert ; elle ordonne aux fidèles de leur payer la dîme ; elle ajoute ce trait caractéristique : « Choisissez vous donc des évêques et des diacres dignes du Seigneur... car eux aussi exercent auprès de vous le ministère des prophètes et des docteurs ». Ce texte nous prouve : 1° qu'il existait une certaine analogie entre les évêques du second rang ou prêtres et les diacres d'un côté, et les prophètes et les docteurs de l'autre ; 2° qu'à défaut de dons extraordinaires, les grâces d'état du ministère ordinaire en tiennent lieu.

Le docteur comme le prophète avait pour mission d'instruire. Mais tandis que le prophète s'adressait surtout au cœur, le docteur parlait principalement à l'esprit. C'était un catéchiste inspiré ou du moins suscité providentiellement et doué du discours de science, comme le discours de sagesse était l'apanage habituel du prophète, l'Évangéliste. Tout porte à croire qu'il était destiné à raffermir les Églises nouvelles, mais non peut-être à les fonder. Il se distinguait ainsi de l'apôtre. Le caractère épiscopal, dont les apôtres étaient régulièrement investis, lui était moins nécessaire. Philippe, l'un des sept premiers diacres hellénistes, est qualifié d'évangéliste, et Paul exhorte Timothée à faire œuvre d'évangéliste. Théodoret les appelle des prédicateurs ambulants. Inutile d'ajouter que ces évangélistes n'ont rien de commun avec les auteurs des quatre évangiles.

De la plupart des autres charismes, nous n'avons que le nom avec quelques traits peu précis. Six d'entre eux, partagés en deux groupes, ont pour fin principale les actes corporels de miséricorde. L'aumônier, mu par un attrait surnaturel, distribue ses biens aux indigents. Il doit pratiquer la simplicité qui l'affranchit de l'égoïsme, du respect humain et de l'ostentation : νδοξος ; νδοξος. L'hospitalier assiste les malheureux, prisonniers ou infirmes. Sa vertu spéciale est un air affable et joyeux qui double le prix du bienfait et qui sert d'antidote à la monotonie du dévouement : ξω. Le possesseur du charisme appelé ξιος prendrait aussi, suivant saint Jean Chrysostome, le soin des pauvres et des malades. Nous croirions plutôt qu'il met au service de ses frères son expérience, son influence et ses ressources. En effet, ξιος veut dire « défenseur » et ξιος signifie « venir en aide, tendre la main à qui va tomber ».

Les dons de foi, de guérison et de miracles ont entre eux d'étroits rapports.

Considérée comme charisme, la foi n'est plus la vertu théologale, bien qu'elle s'y rattache : c'est la foi capable de transporter les montagnes, d'enfanter des prodiges. On peut la définir : « Une confiance inébranlable, fondée sur la foi théologique et assurée par un instinct surnaturel que Dieu, dans tel cas donné, manifestera sa puissance, sa justice et sa miséricorde ». Saint Cyrille d'Alexandrie la définit : που Θεός. C'est d'elle que parle le Sauveur dans Marc : Habete fidem Dei ; c'est elle qu'implorent les disciples dans Luc : Adauge nobis fidem. Paul fait allusion à la parole du Christ qui promet à la foi le pouvoir de soulever les montagnes. Le contraire de ce charisme a un nom spécial : ἀπιστία.

Le don de guérison, permanent ou transitoire, ne se confond pas avec cette foi vive. L'ombre de Pierre, le vêtement de Paul, comme le simple contact de Jésus, rendaient la santé.

Le don des miracles est de même nature que le précédent et ne s'en distingue que par son objet plus étendu. Paul les énumère ensemble et les joint à la foi, de manière à montrer par la contexture de la phrase qu'ils forment un groupe : ργα... ἀξιώματα... ργα. Plus bas, la foi est omise.

Les charismes de la troisième catégorie — pasteurs, présidents, ministères, dons de gouvernement — ne laissent apercevoir aucune différence de sens bien tranchée. Il n'est pas même sûr que tous appartiennent à cette classe. Ils devaient désigner une aptitude surnaturelle à gouverner la communauté chrétienne avant que la hiérarchie ordinaire fût constituée. Le mot le plus général, κυβερνήτης, est entendu avec raison par les exégètes du gouvernement de l'Église dont le chef est le pilote ou le nautonier. Le mot vague de ministre, διακονία, désignerait les services d'ordre inférieur rendus à l'église. Le président, προεστώς, dont la caractéristique est le zèle, dirigeait sans doute les assemblées religieuses encore imparfaitement organisées. C'est le titre que Paul donne aux chefs de l'Église de Thessalonique peu de mois après sa fondation. Quant au charisme de pasteur, ποιμήν, qui paraît un des plus clairs et qui est en réalité un des plus obscurs, l'apôtre semble le confondre presque avec le charisme de docteur ou du moins l'attribuer aux mêmes personnes. Si l'identité était établie, il appartiendrait à une autre classe.

Tels sont ces charismes qui contribuèrent avec l'eucharistie à différencier essentiellement la vie religieuse des assemblées chrétiennes de celle des synagogues. La communauté trempait au sein d'une édification incessamment stimulée et renouvelée. Rien de cette froideur, de ce formalisme des réunions juives, avec lesquelles le contraste était d'autant plus frappant qu'un cadre liturgique, à peu près identique, servait de soutien dans les réunions chrétiennes aux vibrantes improvisations de l'initiative individuelle. La prière se haussait jusqu'à l'enthousiasme lyrique et s'exprimait à l'aide d'une veine toute fraîche et intarissable de cantiques, de psaumes, d'hymnes imités de ceux de l'Ancien Testament. La physionomie des réunions n'est pas aisée à saisir, on ne peut rien espérer de plus et de mieux que d'en marquer les traits caractéristiques. On se réunissait pour prier et pour lire les Écritures qui fournissaient d'illustres exemples de sainteté à imiter ; peut-être, dès ces débuts, prit-on l'habitude de donner connaissance des rapports dans lesquels étaient consignés les succès obtenus en divers lieux par la prédication nouvelle. Pendant la réunion, tous étaient assis, chacun prenait la parole quand il se sentait inspiré de le faire. L'illuminé se levait alors et prononçait, sous l'impulsion de l'Esprit, des discours de formes diverses, qu'il nous est malaisé de distinguer aujourd'hui : psaumes, cantiques d'action de grâces, eulogies, prophéties, révélations, leçons, exhortations, consolations, exercices de glossolalie. Ces improvisations étaient tantôt chantées, tantôt récitées sur le ton direct. Après chaque prière ainsi improvisée, la foule s'unissait à l'inspiré par le cri : Amen.

Ajoutons à cela que toutes les manifestations ne sont pas circonscrites aux réunions ; certaines semblent, par leur nature même, devoir s'accomplir en dehors d'elles, par exemple le don de guérison. Rien ne prouve que le don de prophétie s'exerçant sur la connaissance des choses cachées, notamment les secrets des consciences, dût s'exercer invariablement en public. Ce don, éminemment temporaire, doit d'ailleurs être distingué de la qualité de prophète que possédèrent certains personnages des temps apostoliques, comme Judas Bar-Sabbas, Silas-Agabus, et même, dans la seconde génération, comme les filles de Philippe, Ammias, Quadratus. La glossolalie, sorte d'improvisation gesticulée, cahotique, haletante, mais articulée néanmoins et offrant un certain sens, au cours de laquelle le sujet lui-même, ni les assistants, ne comprennent ce qui se dit et où il faut recourir à l'intermédiaire d'un interprète inspiré, ce vagissement informe ne paraît pas non plus avoir nécessairement sa place dans la réunion liturgique.

Ces étranges phénomènes que nous avons peine à nous figurer, dont quelques-uns nous apparaissent bizarres et douloureux dans leur expression, ne laissaient pas d'avoir une efficacité réelle. Leur origine surnaturelle ne faisait aucun doute et leur obscurité même contribuait à frapper les esprits et à entretenir l'enthousiasme. Le prophétisme était fréquent et hautement prisé. La glossolalie offrait prise au doute et réclamait l'examen ; cette pantomime confuse, encore qu'expressive, ces borborygmes déconcertants ressemblaient parfois à une duperie, aussi une classe particulière d'inspirés était-elle chargée d'éprouver ces éructations, de les interpréter, de discerner les esprits dont elles provenaient. Le don des langues était particulièrement estimé ; on y voyait une preuve de la vérité de la religion nouvelle et un miracle supérieur à toute discussion. En tous cas, il en résultait de grands fruits d'édification ; on vit même des païens convertis par là. Mais l'exaltation inséparable de manifestations de cette nature entraîna rapidement des abus. Le lieu des réunions était ouvert aux gentils, à ceux du moins dont on croyait la bienveillance ou la neutralité acquise ; or, il arrivait qu'on accueillait parfois leur entrée par d'intempérantes manifestations. Un ou plusieurs inspirés s'adressaient au nouveau venu, le prenaient à parti, lui parlaient avec des alternatives de rudesse et de douceur, lui révélaient certaines aventures qu'il n'est pas d'usage de divulguer en public, lui révélaient les péchés de sa vie passée. Le malheureux, très penaud, ahuri, désireux de mettre un terme à cette scène, se déclarait convaincu et se prosternait pour adorer un Dieu dont les sectateurs savaient tant de choses. C'était pour blâmer ces procédés intempestifs que saint Paul avait écrit aux Corinthiens ; il devenait clair, au reste, qu'il était grand temps de discipliner l'inspiration privée si on voulait éviter de choquants abus.

Dans le détail des prescriptions relatives à ces exercices spirituels, Paul montre son esprit pratique ; il rédige la charte des droits spirituels.

« Recherchez la charité, aspirez aux dons spirituels, la prophétie surtout. En effet, celui qui parle une langue inconnue ne parle pas aux hommes mais à Dieu, car personne ne l'entend et c'est en esprit qu'il profère des mystères. Mais celui qui prophétise parle aux hommes qu'il édifie, exhorte et console. Celui qui est glossolale s'édifie lui-même, mais le prophète édifie l'Église de Dieu, et le prophète est au-dessus du glossolale à moins que celui-ci n'interprète pour l'édification de l'Église. Si la flûte et la harpe n'émettent pas des sons distincts, comment saura-t-on le morceau que jouent ces instruments ? si la trompette est fêlée, qui se préparera au combat ? si votre langage est indistinct, comment saura-t-on ce que vous dites ? Puis que vous désirez avec ardeur les dons spirituels, cherchez, pour l'édification de l'Église, à en posséder abondamment et que le glossolale prie afin d'en obtenir l'interprétation, sinon l'esprit est sans doute en prière, mais l'intelligence n'en retire aucun fruit. Tu fais un hymne d'action de grâces par l'inspiration de l'Esprit, comment veux-tu que le peuple dise l'Amen, s'il ne sait pas ce que tu dis ? Ton hymne est peut-être très beau ; mais les autres n'en sont pas édifiés. Pour moi, je remercie Dieu de parler plutôt la langue de vous tous. J'aime mieux dire dans l'église cinq paroles avec mon bon sens, pour instruire les autres, que dix mille paroles en langues étrangères... Quand vous vous rassemblez, que chacun ait son psaume, sa leçon, sa révélation, son exercice de langues, son interprétation, rien de mieux, pourvu que tout se fasse pour l'édification. S'agit-il d'un exercice des langues, il faut que deux ou tout au plus trois parlent, et cela séparément, l'un après l'autre, et qu'un seul interprète ce qu'ils ont dit. S'il n'y a pas d'interprète qu'ils se taisent, qu'ils parlent pour eux et pour Dieu. Observez la même règle en ce qui regarde les prophètes : que deux ou trois parlent et que les autres fassent le discernement. Si, pendant que l'un parle, un autre assis reçoit une révélation, que le premier se taise. Vous pouvez tous prophétiser, si vous voulez, à la condition de le faire les uns après les autres, de façon que l'assistance soit instruite et touchée. Chaque prophète est maître de l'esprit qui l'anime... En résumé, frères, cultivez la prophétie, n'empêchez pas la glossolalie ; mais que tout se fasse honnêtement et selon l'ordre. »

Parmi les charismes, une mention spéciale est due à ceux qui se rapportent aux services intérieurs des communautés. Saint Paul parle de ceux des membres de l'association qui travaillent pour elle, qui président, qui exhortent, et des devoirs que les fidèles ont envers eux. C'est qu'en effet, aucune société ne peut subsister sans que les fonctions sociales s'accomplissent dans son sein. À défaut de dignitaires et des fonctionnaires attitrés et spéciaux, dans ces premières heures où il faut pourvoir aux services par des improvisations, on aura recours à ceux qui sont investis de charismes en rapport avec les aptitudes spéciales que ces fonctions réclament. C'est en quelque façon l'heure de la hiérarchie spontanée. Tel qui est doué pour l'enseignement, enseignera ; tel qui signale l'enthousiasme, prophétisera ; tel dont le cœur est pitoyable, donnera ses soins aux malades. Ainsi, les aptitudes trouveront à s'exercer, les compétences se développeront, les collaborations se compléteront et tout se fera sous l'impulsion de l'Esprit pour l'édification de la société fondée par le Christ.

Nulle part, on ne constate que saint Paul ou ses collaborateurs aient eu le pressentiment que la discipline charismatique fût provisoire. Ils ne semblent pas même s'être posé la question ; mais ils n'auront vu que des fonctions à réglementer en vue de maintenir l'union indispensable entre les frères d'une même communauté trop disposés à considérer chacun le don qui lui est départi comme le plus important. La préoccupation dominante de l'apôtre est de faire servir ces dons au bien de la communauté chrétienne par le concours harmonieux de ceux qui ont reçu un charisme ; ainsi donc, ni orgueil, ni rivalité.

Pour les charismes de bienfaisance, leur signification est claire. On peut dire que nous les avons de nos jours encore sous les yeux dans les ordres religieux voués par état au soin des malades et où le dévouement le plus éclairé, l'abnégation la plus héroïque obtiennent les mêmes fruits qu'à l'origine de l'Église : guérison, exhortation, assistance, enfin don des miracles, car c'en est un sans cesse renouvelé que le spectacle de la foi indomptable qui soutient cette charité intense et la statistique des résultats positifs de sanctification qu'elle obtient.

Pour les charismes de gouvernement, les fonctions sont très variées. Nous avons déjà marqué celles qui distinguent le glossolale et le prophète ; quant au didascale, son emploi et sa destination seront très différents. Tandis que le glossolale et le prophète auront un vif éclat et une prompte disparition, le didascale, plus modeste, se contente d'instruire les nouveaux venus de ce qu'il leur importe de savoir pour devenir chrétiens en connaissance de cause ; il explique les points ardus dans les traditions des anciens et dans les préceptes de la foi nouvelle. En face du glossolale trop extraordinaire et qui ne peut durer, du prophète trop indépendant et qui entrera bientôt en conflit avec la hiérarchie, le didascale plus pacifique se fera assez naturellement l'interprète officiel de la tradition, le défenseur et le propagateur de l'institution ecclésiastique, et il se laissera absorber finalement dans les rangs du clergé.

On se représente assez bien le didascale comme un sédentaire ; l'homme de confiance d'une Église, initié aux moindres détails, ayant vu les générations de néophytes se succéder dans son auditoire ; au contraire, l'apôtre est un nomade et son titre seul le dit : « envoyé », « chargé d'une mission », « délégué ». Dans la seconde épître aux Corinthiens, nous voyons deux inconnus envoyés à cette communauté avec Tite, pour recueillir des subsides en faveur des pauvres de Jérusalem et qualifiés d'apôtres ; quelques lignes plus haut, Paul a spécifié que l'un des deux a été désigné par le suffrage des Églises pour apporter à Jérusalem le produit de la collecte organisée en Macédoine. De même dans l'épître aux Philippiens, Épaphrodite reçoit le titre d' « apôtre et liturge » des chrétiens de Philippes dont il a transmis à Paul les offrandes. Ce même titre d'apôtre, nous le voyons décerner à Andronicus et à Junias, enfin Barnabé et Apollo sont traités comme tels. Cette délégation donnant droit au titre d'apôtre et à l'exercice de la prédication, ne s'appliquait-elle qu'à ceux-là seuls qui possédaient le charisme d'apostolat ? Par qui était-elle conférée, par un individu ou par une collectivité ? Le cas de saint Paul nous le montre apôtre tenant sa délégation de son charisme éclatant, indéniable, prouvé par ses œuvres. Son rang et son titre d'apôtre et d' « ambassadeur du Christ » ne procèdent ni des autres apôtres qui se sont jadis agrégés à Matthias, ni de la communauté de Jérusalem, mais de son élection directe, personnelle par le Christ et de l'effusion de grâce de l'Esprit. La conversion et l'élection de saint Paul nous deviennent donc le récit d'une manifestation et d'une collation charismatique, exceptionnelle par sa solennité comme par son importance, cela va sans dire.

Le charisme est ainsi présenté comme une délégation immédiate conférée par le Christ ; tout au plus, y aurait-il eu ratification de la part d'une autorité humaine. Rien n'empêche de croire que saint Paul ait eu des imitateurs et que des frères soudain envahis par l'Esprit se soient relevés pour obéir à l'impulsion qui les entraînait sans se préoccuper d'obtenir, pour ainsi parler, la validation de leurs pouvoirs. Ils avaient pour cela l'exemple de Paul et son témoignage : « Lors que Dieu qui m'a appelé par sa grâce, jugea bon de révéler son Fils en moi, afin que je le fisse connaître parmi les gentils, je n'en référai pas à ce qui est chair et sang, je ne me rendis pas à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi... Gal. 1, 19. Voir mais je partis à l'instant pour l'Arabie et, à mon retour, je revins à Damas. Ensuite, après trois ans, je montai à Jérusalem. » Parmi ceux qui reçurent le charisme d'apôtre, combien imitèrent cette conduite ? Nul ne peut le dire, on sait seulement que ce titre d'apôtre demeura peu précis dans la langue des auteurs chrétiens de l'âge apostolique et du IIe. Les détails que nous donne la Didaché nous montrent des apôtres n'ayant pas reçu une délégation personnelle et immédiate de Jésus. On constate de bonne heure une tendance à l'extension de ce titre ; c'est ainsi qu'Eusèbe de Césarée admet l'existence d'un très grand nombre d'apôtres, parmi les cinq cents frères auxquels Jésus apparut entre sa résurrection et son ascension.

Après les charismes de bienfaisance et les charismes d'enseignement, nous devons dire quelque chose des charismes administratifs. Le prophète, le didascale, l'apôtre, l'évangéliste, même ceux qui sont hospitaliers ou infirmiers peuvent accomplir leur œuvre dans toute communauté chrétienne ; leurs fonctions ne les attachent nulle part et relèvent uniquement de l'Église. Il n'en est plus de même pour les fonctions toutes locales des épiskopoi, des presbytres et des diakonoi. Les deux premières figurent parmi les charismes, la troisième ne figure dans aucune de nos énumérations et ne correspond à aucun charisme particulier, ce qui est d'autant plus remarquable qu'elle a en commun avec les deux autres d'être, par sa nature même, une fonction locale, s'exerçant dans une communauté particulière, à l'exclusion des autres églises.

Le sens du terme « épiskopos » n'est pas douteux, c'est « celui qui dirige », « celui qui préside aux affaires ». À Thessalonique, où nous les voyons à l'œuvre, ils travaillent au bien de la communauté, se dépensent pour elle, donnent aux simples membres de cette communauté des avertissements, de bons conseils, des sages directions ; on peut, semble-t-il, se faire une juste idée de leurs attributions et traduire très exactement le sens de leur titre par le mot français « moniteurs » et le rang subalterne qu'il évoque. Dans l'épître aux Romains, la qualité distinctive attachée à cette fonction, c'est le zèle : ρθοστούνη ; c'est bien là ce qu'on en attend, voilà leur charisme. Ils sont les plus actifs, les plus infatigables, et soit par l'ardeur de leur tempérament, soit par les ressources matérielles dont ils disposent, prennent la tête du mouvement de propagande. On leur confie le soin de donner aux petits groupes qu'ils rassemblent un embryon d'organisation jusqu'au moment où se dessinera une hiérarchie régulière dans laquelle ils n'occuperont plus le premier rang. Le verbe ξηκιοῦσθαι qui caractérise leur activité est employé par l'apôtre pour désigner un travail qui absorbe toutes les forces et dont les résultats sont inappréciables au point de vue matériel. Ainsi, Paul prie les chrétiens de Corinthe de avoir de la déférence pour la famille de Stephanus, qui a été les premiers de l'Achaïe et qui s'est mise au service des saints, comme pour tous ceux qui agissent de même, pour quiconque collabore à la même œuvre et y travaille de toutes ses forces : ναῦλ τί τὸ ργον καὶ τὸ πουργοῦντι. Il s'agit bien évidemment d'une œuvre religieuse, de nature morale, puisque, soit à Thessalonique, soit à Corinthe, les fidèles sont exhortés à suivre docilement les conseils de ces conducteurs, mais, d'autre part, cette œuvre ne se confond pas avec celle du prophète et du didascale ; elle ne vise pas tant l'instruction des nouveaux disciples du Christ que l'organisation et la consolidation de la communauté naissante, la confirmation de chaque fidèle dans sa nouvelle profession, par des conseils, des avertissements, par une fraternelle sollicitude et en fournissant les moyens pratiques indispensables à la réalisation de l'œuvre. Les πίσκοποι sont donc bien ceux qui président aux affaires de la communauté, mais il faut se garder d'interpréter ce terme d'une façon trop étroite et juridique, comme s'il s'agissait rigoureusement de ce que nous appelons un « président » dans les administrations ou dans les sociétés régulièrement organisées, ou comme s'il y avait ici, dans ces communautés naissantes, un patronat analogue à celui qui, dans la société romaine, groupait autour d'un personnage plus puissant un nombre plus ou moins considérable de clients. Ces humbles moniteurs, si disposés à s'effacer que l'on devenait tout naturellement oublieux envers eux, par leur zèle, par leur mérite, par leur sollicitude auraient eu droit à occuper les premières places, mais alors, comme en d'autres temps, ce sont les modestes qui font l'ouvrage et les habiles qui en tirent honneur.

De même que les apôtres n'ont rien de commun avec le collège des Douze, de même les diakonoi sont étrangers à la fonction officielle et hiérarchique du « diaconat ». Le charisme de diakonia a le sens général de « ministère », de « service » ; d'ailleurs, les termes διακονία et διακόνοι sont des expressions usuelles s'appliquant à toute espèce de services dans la communauté et non pas exclusivement au service de la parole et au service des tables. Paul qualifie son propre ministère ou celui des autres missionnaires par ces expressions. Dès lors, il faut s'attendre à quelque difficulté, s'il s'agit de spécialiser le charisme de diakonia. Heureusement, les épîtres contiennent quelques passages où l'apôtre semble viser des fonctions spéciales et déterminées en désignant certaines personnes comme diacres. C'est le cas pour Phœbé, diakonos de l'Église de Cenchrées, qui s'y est mise au service de la communauté ; elle a fait du bien à beaucoup de ses coreligionnaires et à Paul lui-même, auprès duquel elle n'avait certainement pas à remplir les fonctions spécifiques d'une diaconesse. Dans la suscription de l'épître aux Philippiens, l'apôtre mentionne les évêques et les diacres sans autre explication, ce qui ne permet guère de décider s'il s'agit de fonctionnaires au service de l'Église de Philippes pourvus d'attributions limitées aux services d'ordre pratique et matériel réservés aux « diacres » ou si elles comprenaient tous les services à un titre quelconque, assignés par la communauté à certains de ses membres. Nous n'avons d'ailleurs aucune preuve que dans les communautés fondées par saint Paul on eût adopté dès le début l'institution du « diaconat » tel qu'il existait dans l'Église de Jérusalem depuis la crise helléniste.


II. DIDACHÈ. — Les communautés fondées par saint Paul ont vu, à leurs débuts, la pleine efflorescence des charismes. Dès que les épîtres de l'apôtre viennent à cesser, nous demeurons sans renseignements sur l'histoire du développement intérieur de ses Églises. Ce n'est qu'après environ un quart De qu'un document vient nous apprendre que les charismes n'ont pas disparu brusquement. La Didachè marque une deuxième phase de leur histoire, une phase à peine connue, assez toutefois pour entrevoir l'amoindrissement subi par ces fonctions spirituelles. Quelques-unes seulement sont mentionnées, des autres, il n'est plus question.

Ce qui caractérise l'aspect des communautés vers la fin du Ier siècle, dans le cercle syro-palestinien auquel appartient la Didachè, c'est l'importance des prédicateurs ambulants et l'estime qu'on leur accorde dans les communautés auxquelles ce livre est destiné. Ils sont les inspirateurs et les instructeurs par excellence des chrétiens. Deux catégories, celle des apôtres et celle des prophètes, se sont maintenues. Ces apôtres — et la date du petit livre interdit d'appliquer ce titre à toute personne ayant vu Jésus des yeux de la chair — et ces prophètes n'inspirent pas une confiance sans bornes ; il est clair que des fourbes ont usurpé ce titre pour extorquer à leur profit. Ainsi, les charismes auront servi de prétexte à de louches exploitations qui n'atteignent nullement le prestige des vrais élus et le respect qui leur est dû — et la Didachè l'inculque de son mieux — mais qui imposent l'adoption de mesures préventives à l'égard de ceux qui se présentent à titre d'apôtre ou de prophète. Malgré tout, ces précautions à prendre, ces règles tracées atteignent l'institution. On s'ouvre encore, mais l'ouverture est moins spontanée ; la foi, l'enthousiasme, le respect demeurent, mais le soupçon s'est introduit.

« Au sujet des apôtres et des prophètes, agissez ainsi suivant la règle de l'évangile. Que tout apôtre venant vers vous soit reçu comme le Seigneur. S'il s'arrête, qu'il ne reste qu'un jour et encore un autre s'il en est besoin ; mais, s'il reste trois jours, c'est un faux prophète. Lors que l'apôtre s'en va, il ne doit rien recevoir, sinon assez de pain pour lui permettre de gagner l'endroit où il sera hébergé, mais s'il réclame de l'argent, il est un faux prophète. » Quant aux prophètes, voici la conduite à tenir à leur égard :

« Ne vous mêlez pas de mettre à l'épreuve ou de juger tout prophète parlant sous l'inspiration de l'Esprit : car tout péché sera pardonné, mais ce péché-là ne sera pas pardonné. Cependant, tout homme qui parle en esprit n'est pas (par cela même) prophète, mais seulement s'il a la manière d'être du Seigneur. C'est à la conduite que l'on connaîtra le prophète imposteur du prophète (véritable). Tout prophète qui, en état d'inspiration, ordonne de dresser une table, ne prend pas part au repas à moins d'être un faux prophète. Tout prophète enseignant la vérité, qui ne fait pas ce qu'il enseigne, est un faux prophète. Mais tout prophète éprouvé et (reconnu) véritable, qui organise des assemblées en vue du mystère du monde et qui n'enseigne pas de faire ce qu'il fait lui-même, ne doit pas être jugé par vous ; car il a son jugement auprès de Dieu. Les anciens prophètes, en effet, ont agi de la même façon. Quant à celui qui dit en esprit : « Donne-moi de l'argent ou d'autres choses », ne l'écoutez pas ; mais si c'est pour d'autres besogneux qu'il recommande de donner, que personne ne le condamne. » Les mesures prescrites par la Didachè sont assez habiles. On n'engagera pas de controverse avec ces imposteurs dont l'adresse viendrait à bout de donner le change ; on les jugera sur leur conduite. C'était la maxime évangélique : « À ses fruits, vous connaîtrez l'arbre », mise en pratique.

On ne concevait les apôtres que comme d'infatigables visiteurs des Églises ; au contraire, les prophètes pouvaient, dans certaines circonstances, se fixer à demeure, à condition que leur désintéressement fût évident. Au temps où fut écrite la Didachè, il pouvait exister des octogénaires ou des nonagénaires ayant vu Jésus ; ils n'étaient guère en état de voyager sans relâche. Il y avait, en effet, dans les avantages et les honneurs à eux réservés de quoi tenter les intrigants. À eux les premices du pressoir et de l'aire, des bœufs et des moutons, du pain, du vin et de l'huile, un prélèvement sur l'argent et les vêtements.

À côté des apôtres et des prophètes, la Didachè connaît encore les didascales, différents des prophètes. Nous ne savons rien de plus à leur sujet, mais le nom est suffisamment clair. Ici, comme dans les communautés fondées par saint Paul, il est le catéchiste, l'humble instituteur des premières Églises chrétiennes. Il semble qu'il doive être rangé parmi les dignitaires sédentaires. Les deux seuls passages où le nom paraisse traitent des prophètes qui s'établissent à demeure dans une communauté déterminée et des administrateurs qui, par la nature même de leurs fonctions, sont attachés à une seule Église.


III. SAINT CLÉMENT DE ROME. — La lettre de saint Clément de Rome à l'Église de Corinthe marque une nouvelle étape et offre d'autant plus d'intérêt que c'est à cette même Église que saint Paul avait donné ses conseils relativement à l'usage des charismes. L'Église de Corinthe était une communauté un peu rétive que des discussions graves déchiraient. Vers la fin du Ier siècle, cette communauté était en grande fermentation. La piété, la science, la fidélité, les dons spirituels ne pouvaient venir à bout d'une certaine pétulance qui, dirigée par des esprits tortueux, annihilait ces grandes qualités. Des ambitions malsaines, des rivalités intraitables engendraient des luttes et des séditions. Les fidèles de tous rangs, et même des moindres, prenaient parti contre les chefs révérés et expérimentés. Les femmes et les enfants ne sont pas, comme bien on pense, les moins agités. Quelques individus s'imaginant posséder sur toutes choses des sens profonds, des secrets mystiques, analogues à la glossolalie et au discernement des esprits, se sont insurgés contre les anciens, les guides de l'Église de Corinthe, et aspirent à les remplacer ; ils ont destitué des fonctions épiscopales des hommes qui s'en acquittaient depuis longtemps d'une façon parfaitement digne et à la satisfaction générale.

Tout cela est longuement et verbeusement exposé sans en être beaucoup plus clair. Quel est le mobile du conflit ? S'agit-il d'un dissentiment sur des questions de rites, ou sur des questions de personnes« ? Renan pourrait bien avoir vu le fond de l'affaire quand il a écrit ; « La lutte de la hiérarchie établie et des révélations personnelles commençait. » En définitive, les charismes avaient fait leur temps, ils aboutissaient à Corinthe à « l'hérésie du mysticisme individuel, maintenant les droits de l'esprit contre l'autorité, prétendant s'élever au-dessus du commun des fidèles et du clergé ordinaire, au nom de ses rapports directs avec la divinité '. » C'était le conflit des charismes et de la hiérarchie régulière. A celle-ci d'expulser les fauteurs de désordre et de schisme. Quant à eux, qu'ils n'attendent donc pas qu'on les chasse, voici le conseil que leur adresse l'évêque de Rome : « Est-il parmi vous quelqu'un de généreux, de tendre, de charitable, qu'il dise : « Si je suis cause de la sédition, de la querelle, des schismes, je me retire, je m'en vais où vous voudrez, je fais ce qu'ordonne la majorité. Je ne demande qu'une chose, c'est que le troupeau de Jésus-Christ soit en paix avec les anciens qui ont été établis. > La spontanéité était désormais mal vue. Elle avait été utile, probablement indispensable dans les heures laborieuses et difficiles du début pour soulever les siens, citer les individus, circonvenir les groupes, organiser vaillamment les Églises embryonnaires, en attendant l'heure prochaine où les formes ecclésiastiques viendraient tout naturellement se substituer à ces manifestations improvisées et qui pouvaient difficilement éviter, comme à Corinthe, de se disperser, de faire fausse route ou de tarir. La concentration des pouvoirs dans les mains de l'épiscopat excluait cette fièvre devenue anarchique et imposait la centralisation organisatrice.


IV. Hermas. — Cependant tout n'était pas dit. Vers le milieu du ii^ siècle, un livre parut à Rome même, qui eut un succès durable. Il avait pour auteur un frère de Pius, évêque de Rome, et cette parenté lui donnait vraisemblablement accès dans le monde ecclésiastique le plus considérable. Le titre du livre était emprunté à la hiérarchie des charismes : « Le Pasteur » ; le sujet était une suite de visions, le but un réveil ou même une sorte de réforme dans l'Église dont on montre le relâchement. Pour Hermas, le visionnaire, très attaché aux vieilles institutions, il leur attribuerait volontiers le bien qui s'est fait dans le passé. Les anciens de l'Église ont un grand prestige à ses yeux, ils les tiennent tous pour égaux les uns aux autres et montrent peu de goût pour les innovations qui tendaient à renverser cette égalité '. Il a surtout les dons spirituels en grande estime, notamment la prophétie, don individuel, libre, que l'autorité peut contrôler mais ne peut provoquer -. Il déplore l'exploitation de la crédulité populaire, et s'emploie à procurer la distinction entre les prophètes et les charlatans qui répondent et flattent les fidèles qui vont les consulter et sont assez simples pour les payer '. « Comment faire, demande Hermas, pour distinguer un vrai d'un faux prophète ? » La réponse ne varie pas, c'est sa manière de vivre qui fera reconnaître celui que remplit l'Esprit de Dieu. Voici le signalement de l'imposteur :« Celui qui paraît posséder l'Esprit s'exalte lui-même, veut avoir les premières places, et aussitôt il se montre impudent, effronté, verbeux, adonné aux délices et à beaucoup d'autres plaisirs trompeurs ; il réclame un salaire de ses prophéties, et si on le lui refuse, il ne prophétise pas '. »

V. Fin du ii^ siècle. — « Ces précautions révèlent la place encore importante que la prophétie, au cours même du ii^ siècle, occupait parmi les manifestations pneumatiques. Bien d'autres textes prouveraient que, sans garder peut-être la même prépondérance que dans l'âge antérieur, elle était loin pourtant d'avoir disparu de l'Église. Ainsi, saint Justin en tirait argument pour prouver à Tryphon que les charismes dont les juifs jouissaient autrefois avaient été transférés aux chrétiens : Tcapà yàp r,[j.ïv y.at fjii »/pt vOv Tipoy^Ttxà yap[(7[AaTà iff'tv« IÇ ou xai a'JTol ouvttvat ort -à TiiVat Iv Tw yi'iti -jumv ovTa £Î ; rip.ii Saint Irénée observait de son côté qu'au temps même où il écrivait, beaucoup de frères étaient favorisés de dons spirituels qui, tels qu'il les décrit, rappellent tout à fait ceux qu'avaient vu éclore les communautés pauliniennes : y.aQô) ; xal ^loÀ/.wv à »/.o*jo[jL£v àôîXowv èv -r-zj £y.7.).-/ ;'7 :'a 7rpo3r,Tr/.à -/xpiGiioi-ct éyô'tzto^j, y.ai :ravTo5a :Tat ; / aXo'JVTUV ô :à Toû — vî-jaaTo ; xal tx xpû'] ;ta rtùv àvOpaj-irtov si ; sâvspov àyovTwv èî ;' : tw ;, za : « cà Iv j'jT-Tipix Toj 6co-j î/.Sirivo-jaivwv « . Parmi les fragments de papyrus, un morceau malheureusement très mutilé renferme d'abord une citation d'Hermas où le Seigneur est censé décrire le véritable prophète qui, dans la « synagogue » des hommes justes et pieux, se met à parler au peuple sous l'action de l'ange de l'esprit prophétique, comme le Seigneur le veut '. L'auteur inconnu du fragment remarque à ce propos que l'esprit prophétique est le corps, le collège de l'ordre des prophètes ; -0 (Twu.aTcvov T ?,ç ^Tpoçr^TtKrj ; xi^rw ; ; voici le texte entier : to yàp Trpo^r.Tr/.ôv 7 :v(c'ja)a to (rto[iaT£ïov '1(t,(jo)Ci X(pi(rTo)j t'o [/.lyàv xr ; ôi« Maoï'a ; « Pour l'esprit de prophétie c'est le corps de l'ordre prophétique, lequel est le corps charnel du Christ qui a pris l'humanité de Marie ■- ; autrement dit, c'est dans le des prophètes que l'esprit prophétique se manifeste avec une activité supérieure. M. Harnack trouve très frappantes ces expressions mystiques. Elles expriment, selon lui, cette idée que les prophètes forment un groupe particulier et occupent dans l'Église une place spéciale. Il est dit un peu plus bas, dans le même fragment, que ce <7iii ;j.aT£Ïov est le corps de chair de Jésus-Christ, qui s'est uni à l'humanité par l'intermédiaire de Marie. Les prophètes seraient donc la vraie sève de la chrétienté, les chrétiens par excellence. Une telle appréciation montre le prix qu'on attachait encore au charisme prophétique durant le ii^ siècle — car, selon toute vraisemblance, c'est à cette époque qu'il convient de rapporter le texte en question'. Rappelons enfin, pour clore ce développement succinct, que la renommée attribuait vers cette époque à certains hommes éminents le don de prophétie. Tel était le cas de Polycarpe, tout à la fois diacre, apôtre et prophète : o [j.âpTU ; ;, èv rot ; xaô'rjui ; ypôvot ; ôiôà<7xa).o ;, iTzorsxo't.iv.oi xa'i ; • ;'£v6[j.£vo ; ' ; de l'apologiste Méliton, TÔV £V àycto TZ'lé-JiJ.X'C'. TTOTVTA 7lO/,CT£-J<Tâu£v&v » ; d'Amias de Philadelphie« , une prophétesse sur laquelle nous ne possédons d'ailleurs aucun renseignement précis ; enfin Quadratus'- qu'il convient peut-être d'identifier avec l'apologiste du même nom ». Au temps même où le montanisme prit naissance, les charismes de cette sorte étaient si nombreux, à en croire Eusèbe, que ce fut cette fréquence même qui donna d'abord du crédit à la vérité.

Entre tous les charismes, le don prophétique était celui qui l'emportait évidemment dans la réputation et l'estime générale. De la plupart des autres, il n'est pas fait mention. A dire vrai, cela n'était plus nécessaire, puis que plusieurs avaient été absorbés dans l'organisation régulière, comme l'hospitalier, le moniteur, le didascale. Aux apôtres s'étaient substitués les périodeutes, aux ministres et aux aumôniers, les diacres. Lentement, progressivement, l'Église régularisait et incorporait dans l'administration officielle ces forces dispersées, seul ou presque seul le prophétisme gardait un rang glorieux et une attitude indépendante, répugnant à se laisser hiérarchiser, impatient à reconquérir son ancienne autorité, il courait à un conflit qui ne tarda pas à se produire.


VI. DÉCADENCE. — Les charismes, précieux stimulants pour entretenir la ferveur de petites congrégations, devenaient de plus en plus impraticables et perturbateurs à mesure que s'établissait l'organisation définitive. Celle-ci, en effet, légiférait pour l'ensemble d'après une appréciation de la situation générale ; or, qu'adviendrait-il si ses décisions étaient mises en échec, et par les inspirations individuelles dont l'interprétation était toujours privée et par conséquent contestable. A mesure que le concept catholique se développait et s'affermissait, le concept charismatique devait reculer. Ce qui était spontané demeurait respectable, mais cessait d'être propice dans les temps nouveaux. Sans doute, les extases, les prophéties, la glossolalie avaient pour eux les textes et l'histoire ; on n'en pouvait disconvenir, mais il s'agissait bien d'histoire, cette chose morte, c'était de l'Église, cette chose vivante, qu'il était question. Sous peine de stérilité, il fallait savoir couper ces végétations trop abondantes qui dérobaient la sève sans profit appréciable. Le christianisme, comme tout ce qui veut vivre, comprit la nécessité de se discipliner lui-même, de retrancher ses propres excès, d'émonder ces rejets gourmands. Ce bon sens et cette modération qui le caractérisent dès lors, lui font comprendre que l'heure est passée des enthousiasmes et des phénomènes. La libre prophétie, les charismes, la glossolalie, l'inspiration individuelle, c'est plus qu'il n'en faut pour ne jamais s'élever au-dessus d'une chapelle éphémère. L'Église, qui savait ses destinées, avait d'autres ambitions ; elle vit le danger de ces dons spirituels, restes d'une puissante ébullition primitive, et décida de les réduire à la commune discipline. Les docteurs et les évêques sensés y étaient opposés, car ces merveilles avaient une contre-partie fâcheuse, elles prêtaient aux bruits malveillants, il s'y mêlait des bizarreries individuelles dont l'orthodoxie se défiait. Aussi, loin de les encourager, l'Église, en les subissant, laissa voir sa suspicion à l'endroit des charismes et, au iv^ siècle, sans disparaître encore complètement ils devinrent de plus en plus rares. Ce ne furent plus que des faveurs exceptionnelles dont les présomptueux seuls se crurent honorés. L'extase fut condamnée. L'Église se fit dispensatrice authentique dans les sacrements des grâces nécessaires à l'homme et à la société religieuse. Les synodes se substituèrent aux individus qui se disaient favorisés de révélations directes. Les premiers synodes furent tenus en Asie-Mineure contre les prophètes phrygiens ; transporté à l'Église, le principe de l'inspiration par l'Esprit devenait un principe d'ordre et d'autorité.


VII. Le montanisme. — Quelques-uns le déploraient et appelaient, comme Hermas, une réforme, un réveil. Dispersés, ils étaient impuissants, mais il arriva que cette idée de réveil et de retour aux merveilles de l'esprit apostolique agréa à beaucoup d'esprits groupés dans une province de l'empire, la Phrygie. Les Phrygiens avaient eu de tout temps une tendance marquée vers les manifestations religieuses, de préférence surnaturelles ; cette fois, ils s'enflammèrent. Des esprits simples et de bonne foi, mais exaltés, se crurent appelés à renouveler les prodiges de l'inspiration individuelle. Quelques bourgades dans des cantons perdus de la Phrygie brûlée, Tymium, Pépuze, furent le théâtre de cet enthousiasme tardif. Un certain Montan prit la direction du mouvement qui se répandit avec la rapidité d'une contagion.

Presque aussitôt qu'on vit la propagande, on constata la résistance dirigée par les évêques. Conférences, synodes, réfutations écrites, rien ne fut négligé pour arrêter et faire reculer la renaissance du prophétisme. Le conflit s'était montré, presque dès les premières heures, comme devant être très vif. Les disciples de Montan, de Maximilla et de Priscilla — peut-être à l'exemple de leurs chefs — attaquèrent l'Église chrétienne « sans aucun ménagement, comme si, ses cadres officiels étant désormais impuissants à enclore une vie véritablement religieuse, tout leur effort devait tendre à recréer à côté d'elle l'idéal qu'elle avait laissé échapper ». L'épiscopat d'Asie-Mineure n'hésita pas un instant et accepta la lutte. Il est pourtant incontestable que les catholiques se trouvèrent dans une situation assez délicate pour prouver l'illégitimité des prétentions montanistes. La secte paraissait à peu près indifférente aux questions proprement dogmatiques. Au point de vue moral, ses prescriptions étaient inattaquables. De plus, ses partisans, loin de se poser en révolutionnaires, cherchaient avec soin dans le passé chrétien tout ce qui pouvait justifier la vraisemblance d'une révélation supplémentaire du Paraclet à l'humanité. Ils alléguaient bon nombre de textes scripturaires par où ils pouvaient l'autoriser. Et surtout ils s'évertuaient à démontrer que, loin d'introduire aucun élément perturbateur dans la vie chrétienne, ils ne faisaient qu'ajouter un maillon de plus à la chaîne ininterrompue des charismes ». Les montanistes ne manquaient pas de faire valoir en leur faveur les faits que nous avons cités et qui témoignaient de la permanence du charisme prophétique ; ils en citaient même d'autres qui ne nous sont pas parvenus et remontaient jusqu'à la Bible. C'est ainsi qu'ils alléguaient l'exemple de la sœur de Moïse, qui avait été prophétesse ». « S'il est vrai que Débora, Miriam, Hulda, Hanna, les filles de Philippe aient prophétisé, pour quoi, demandaient-ils, cela serait-il défendu à nos prophétesses » ? De plus, ils tiraient parti de la place qu'occupent les prophètes à côté des docteurs et des apôtres dans l'énumération des charismes que fait saint Paul ». Les noms d'Agabus, d'Ammias, de Quadratus constituaient pour eux autant d'arguments, et ils avaient soin d'établir un rapport de succession entre ces deux derniers d'une part, et Montan, Maximilla, Priscilla d'autre part ». Ces énumérations aboutissaient à une sommation notifiée aux catholiques, de recevoir les charismes montanistes sous peine de répudier tout ou partie de l'héritage légué par les générations antérieures ».

On voit que c'était sur la prophétie que portait l'effort de la discussion. Les évêques d'Asie-Mineure reprenaient pour leur compte l'argument empirique de la distinction à établir entre vrais et faux prophètes, et pour cela de juger le prophète à ses actes, à ses « fruits ». Prouver que les fruits des prophètes montanistes étaient gâtés, diffamer leur vie, c'était par là même, et conformément à la méthode la mieux accréditée, les rendre suspects, l'Écriture en main. De là, la virulence des attaques personnelles dirigées contre les novateurs et leurs comparses, et dont les écrits découpés par Eusèbe peuvent donner quelque idée ». Très habilement on s'avisa de mettre en opposition le mode prophétique adopté dans la secte avec celui que rapportaient les plus anciennes traditions ecclésiastiques. Ce mode avait une certaine apparence épileptiforme qui paraissait équivoque et contraire aux meilleurs précédents. Ainsi suspectée et en voie d'être disqualifiée, une conclusion s'imposait bien vite. Si les formes dont la prophétie montaniste s'enveloppait étaient condamnables, c'est que la prophétie ne procédait pas de l'esprit de Dieu. Sur ce point les évêques n'avaient pas de doute » ; nous n'avons pas à les suivre sur ce point qui concerne l'histoire particulière du montanisme. La lutte dura un demi-siècle, elle ne fut pas un instant douteuse. Cette incartade phrygienne troubla, mais ne fit rien au-delà. Montan, Priscilla et Maximilla moururent sans laisser de successeurs. L'Occident fut effleuré, mais sans résultat durable.

Le montanisme disparut, les charismes avaient vécu. Nous verrons plus tard les destinées particulières du plus vivace d'entre eux, le prophétisme. Voir ce mot.


CHARITÉ. — I. La bienfaisance païenne. II. Prédication de la charité par Jésus. III. Organisation de la charité par les apôtres. IV. Au iii et au iv siècle. V. Les antécédents de la charité. VI. L'infiltration de la charité. VII. Progrès de la misère au iv siècle. VIII. Reconstitution de la famille. IX. Protection de l'enfance. X. Lutte contre l'esclavage. XI. L'assistance officielle. XII. Prédication de l'aumône au v et au vi siècle. XIII. Administration des fonds. XIV. Répartition des fonds : 1 les captifs. 2 les indigents. 3 secours à domicile. XV. Établissements hospitaliers. XVI. Implantation définitive de la charité. XVII. Bibliographie.

I. LA BIENFAISANCE PAÏENNE. — Le monde antique a connu des institutions officielles et des mouvements spontanés inspirés par le souci de porter remède aux difficultés économiques d'une société organisée sur les bases les plus instables : la fortune et le droit du plus fort. De là des bouleversements fréquents et complets, des excès de misère avec l'exaspération des âmes et le péril social qui en sont le résultat. Pour en prévenir les conséquences, on recourt à des palliatifs dont nous n'arrivons qu'à grand-peine à nous figurer le fonctionnement et la vertu : lois agraires et distributions frumentaires. Si ces moyens ne procurent pas la détente et une sorte d'apaisement, on recourt aux affranchissements de droits d'entrée, d'impôts, édit de maximum. La plèbe romaine une fois repue, on songe peu ou point aux provinces et ces largesses ruineuses procèdent toujours d'une pensée politique ; on ne saurait y découvrir une intention charitable. Il faut y voir seulement la rançon payée par le pouvoir pour n'être pas inquiété.

Toute commisération n'aboutit pas à une institution fastueuse et durable. Il est des âmes que le spectacle de la misère peut émouvoir et l'aumône manuelle secourt indigents, misérables, les sordides, mendiants professionnels, toute la troupe en guenilles qui grouille, importune et harcelante, dans l'Italie des empereurs. Ainsi, à tout instant, lors que nous croyions rencontrer la charité, nous n'avons fait que l'entrevoir et elle nous fuit aussitôt.

« Cinquante ans avant l'avènement du christianisme, le sentiment de la charité avait, avec Cicéron, trouvé sa place dans le code de la sagesse, et son expression dans le langage de la philosophie. Enfin, au premier siècle de l'ère chrétienne, le principe de la fraternité universelle, dérivé de ce sentiment de charité, était accepté par la morale du paganisme. Le sage, dit Sénèque, essuiera les larmes de l'affligé, tendra la main au naufragé, ouvrira sa maison à l'exilé, sa bourse au nécessiteux, en homme qui partage son bien avec un homme. Il est vrai qu'il ajoutait aussitôt : Mais en secourant le malheureux, le sage se gardera de s'affliger sur son sort ; son âme doit rester insensible aux maux qu'il soulage : la pitié est une faiblesse, une maladie. » Et là était l'abîme. Cette émotion interdite au sage païen, c'était le baume que la charité chrétienne devait répandre sur les blessures de l'humanité ; ces larmes de compassion, dont la source était fermée au stoïcien, c'était la rosée céleste dont le christianisme devait rafraîchir les âmes souffrantes. Tandis que le sage ne se refuse point à partager tout ce qu'il possède, tout, excepté lui-même, le chrétien donne tout avec effusion et surtout lui-même.

Alors « l'homme opprimé et misérable aperçoit le visage du juste supplicié, qui loue la résignation, qui glorifie la souffrance, qui offre la pitié, et qui ouvre au pauvre, à l'esclave, à la femme, au condamné, le divin refuge de la bonté infinie et de l'éternel amour ».


II. Prédication de la charité par Jésus. — À la différence de plusieurs autres de ses enseignements sur lesquels il s'est expliqué en quelques mots, Jésus est revenu fréquemment et longuement sur la doctrine de la charité. Aucun aspect n'a été par lui laissé dans l'ombre. Si la hiérarchie, la discipline, le dogme, les sacrements attendront l'heure mystique pour leur manifestation, la charité anticipera et se constituera dès la première heure en corps de doctrine. C'est elle qui vaudra au christianisme naissant son immédiat et triomphal succès. Parmi les multitudes qui s'y précipitent, combien entendent peu de chose à la comparaison de la vérité théologique avec l'erreur philosophique, tout au plus éprouvent-ils une vague sensation du juste et du vrai dans l'acquiescement qu'ils donnent ; mais ce qu'ils comprennent admirablement, c'est l'offre qui leur est faite de se satisfaire et de se réhabiliter par la profession d'un culte qui ne s'agit donc point de programme politique, ni de revendication sociale, ni de réforme économique, mais de sentiment religieux. À l'image de celle de Dieu même qui « fait briller son soleil sur les bons comme sur les méchants » la charité du chrétien ignore toute différence de condition, dédaigne tout égoïsme et tout calcul, triomphe de toute passion et de tout intérêt. « Qui est mon prochain ? » demande-t-on à Jésus. — C'est ce Samaritain que les traditions de ton peuple t'enseignent à maudire, aussi bien que ce Juif que ta loi te commande d'aimer. » — « Vous savez qu'il a été dit aux anciens : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent. Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on, puis que les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment ? Si vous ne faites accueil qu'à vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens mêmes n'en font-ils pas autant ? Pour vous, aimez vos ennemis, faites du bien, prêtez sans rien espérer, et vous serez les enfants du Très-Haut, qui fait du bien, même aux méchants et aux ingrats. Soyez donc miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux, parfaits comme votre Père céleste est parfait ».

Jésus ne se borne pas à ces axiomes que leur généralité même permettrait d'esquiver dans tel ou tel cas particulier. Il aborde lui-même le côté pratique et législatif.

A ces premiers moments de l'Église naissante, le ministère pastoral, cette intime familiarité des âmes, en dehors des liens du sang, était déjà fondé. Ceci a toujours été le don spécial de Jésus, et comme un héritage de lui. Jésus avait souvent répété qu'il était pour chacun plus que son père, plus que sa mère, qu'il fallait pour le suivre quitter les êtres les plus chers. Au-dessus de la famille, le christianisme mettait quelque chose ; il créait la fraternité, le mariage spirituels. Le mariage antique, livrant l'épouse à l'époux sans restriction, sans contre-poids, était un véritable esclavage. La liberté morale de la femme a commencé le jour où l'Église lui a donné un confident, un guide en Jésus, qui la dirige et la console, qui toujours l'écoute, et parfois l'engage à résister. La femme a besoin d'être gouvernée, n'est heureuse que gouvernée ; mais il faut qu'elle aime celui qui la gouverne. Voilà ce que ni les sociétés anciennes, ni le judaïsme, ni l'islamisme, n'ont pu faire. La femme n'a jamais eu jusqu'ici une conscience religieuse, une individualité morale, une opinion propre que dans le christianisme. La vie de l'âme étant tout ce qui compte, il est juste et raisonnable que le pasteur qui sait faire vibrer les cordes divines, le conseiller secret qui tient la clef des consciences, soit plus que le père, plus que l'époux.

Ainsi gouvernées et préservées des écarts possibles, les associations féminines donnèrent rapidement les meilleurs résultats et appliquèrent la charité non à titre d'initiative privée, mais à titre d'institution sociale. Ce fut, dès la première heure, le caractère du christianisme d'être une doctrine sociale sans mélange de doctrine politique. Le christianisme primitif peut se définir comme une grande association de pauvres, un effort héroïque contre l'égoïsme, fondé sur cette idée que chacun n'a droit qu'à son nécessaire, que le superflu appartient à ceux qui n'ont pas.

L'enseignement des apôtres complète l'idée que nous donne l'organisation des groupes voués à la charité. Saint Pierre recommande aux fidèles dispersés dans l'Asie-Mineure « de s'aimer fortement d'un cœur pur et sans hypocrisie, d'être miséricordieux, affables, compatissants. Ayez, dit-il, une grande charité les uns pour les autres, exercez entre vous l'hospitalité sans murmure, rendez-vous service réciproquement ». Saint Jacques réprimande ceux qui « contents d'avoir la foi, se soucient peu de la montrer dans leurs œuvres et se bornent à dire à leurs frères besogneux ; allez en paix, sans leur donner le nécessaire ». Saint Jean inculque doucement la charité : « Mes bien-aimés, aimez-vous les uns les autres ! Celui qui aime ses frères prouve ainsi qu'il est dans la lumière et qu'il est passé de la mort à la vie. Celui qui hait ses frères est encore dans les ténèbres et dans la mort, car comment aimerait-il Dieu qu'il ne voit point, celui qui hait son frère qu'il voit, et qui, possédant les biens de ce monde et voyant son frère dans l'indigence, lui ferme ses entrailles ? Si nous aimons Dieu et croyons en Jésus-Christ, nous devons nous aimer les uns les autres, nous devons être prêts à donner notre vie pour nos frères comme Jésus a donné sa vie pour nous ».

Tout cela est assurément beau, attrayant et pur. Mais ce ne sont encore que des bégaiements. Celui qui écrit la charte enflammée de la charité, c'est saint Paul en une page inoubliable, « la seule, a-t-on pu dire, de toute la littérature chrétienne qui puisse être comparée aux discours de Jésus :

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain sonnant, une cymbale retentissante. Quand j'aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères, quand je posséderais toute science, quand j'aurais une foi suffisante pour transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Je transformerais tous mes biens en pain pour les pauvres, je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai la charité, cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est bienveillante ; la charité ne connaît ni la jalousie, ni la jactance, ni l'enflure : elle n'est pas inconvenante : elle n'est pas égoïste ; elle ne s'emporte pas ; elle ne pense pas à mal ; elle ne sympathise pas avec l'injustice ; elle sympathise au contraire avec la vérité. La charité souffre tout, croit tout, espère tout, supporte tout. La charité est sans déclin, tandis que la prophétie pourra disparaître, le don des langues cesser, le don de science devenir sans objet. La science et la prophétie sont des dons partiels ; or, quand le parfait viendra, le partiel disparaîtra. Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je sentais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant ; mais, depuis que je suis devenu homme, j'ai laissé là les façons de l'enfant. Maintenant, nous voyons à travers un miroir et en images ; alors, nous verrons face à face. Maintenant, je connais d'une manière partielle ; alors, je connaîtrai (Dieu) comme je suis connu (de lui). En somme, il y a trois grandes choses : foi, espérance, charité ; mais la plus grande des trois est la charité ».

Et le succès de cette collecte dépassa de beaucoup les plus ambitieuses espérances. Grecs, Galates, Macédoniens, malgré leurs nombreuses épreuves, donnèrent de bon cœur, selon leurs moyens et même au-delà et parurent riches par leur générosité. » La démonstration était faite, l'activité laborieuse et persévérante doit être la loi des fidèles, non seulement pour avoir de quoi vivre, mais par respect pour leur dignité de chrétiens, afin de n'avoir jamais à demander et de pouvoir donner toujours. Jésus avait dit aux siens : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous », on n'avait donc pas à redouter qu'un travail trop bien organisé, une répartition trop parfaite des secours vînt à rendre l'aumône impraticable : mais il était sage de se mettre en mesure de parer à un bien que désastre, de remédier aux conséquences des bouleversements que la vie apporte avec elle et d'instituer le mécanisme de la charité comme une dispensation de ces biens dont Dieu nous a constitués administrateurs plutôt que possesseurs, car, définitivement, « la terre avec tout ce qu'elle renferme appartient au Seigneur ». » L'aumône était libre, et c'est en cela surtout qu'elle se distinguait de l'oblation chez les Juifs, dont le tarif était rigoureusement fixé. « Ce n'est pas un commandement que je vous fais, écrit saint Paul aux fidèles de Corinthe, c'est une exhortation, c'est un conseil que je vous donne. Achevez ce que l'an dernier vous aviez projeté d'accomplir, afin qu'à votre bonne volonté réponde l'accomplissement suivant vos moyens, car, pourvu qu'on donne de bon cœur on est agréable à Dieu qui ne demande pas au-delà de nos ressources. » A Philémon, Paul rappelle qu'il préfère demander ce qu'il pourrait exiger. Et les diptyques de la charité à l'époque apostolique nous conservent le souvenir du nom et des bienfaits d'un Caius, d'un Philémon, d'un Stephanas, d'un Epaphrodite, d'un Onésiphore et de plusieurs autres, comme cette Tabitha de Joppé, cette Marie de Rome, cette Phœbe de Cenchrée, puis encore Aquila et Priscille.

Malgré l'aumône, malgré les inventions de la charité, la misère demeurait profonde dans les communautés. A Jérusalem, on avait reconnu sans doute de très bonne heure l'inconvénient des distributions en numéraire et, à l'exemple de ce qui se faisait à Rome, aux frais de l'empereur, on avait organisé un service de distributions en nature. Probablement on consommait sur place, car nous savons que des aumôniers improvisés auxquels furent adjoints les diacres, servaient aux tables et distribuaient les restes du repas soit aux convives pauvres, soit aux infirmes que l'âge ou la maladie avait empêchés d'assister à la réunion. On évitait de cette façon les inconvénients attachés à toute distribution et le trafic que beaucoup font de leur part en sortant. Saint Paul lui-même avait reconnu les avantages de cette institution et l'avait laissée s'établir dans les Églises fondées par lui, sauf à en surveiller le fonctionnement. L'ostentation du riche, l'avidité du pauvre, la licence de tous énerva avec le temps cette heureuse institution et la fit abandonner, mais plusieurs siècles seulement après l'époque dont nous parlons.

On le voit, l'inspiration unique produit des œuvres et des institutions multiformes. Un personnel hiérarchique assume l'administration, ce qu'on appelait le ministère quotidien de la charité, tandis qu'une hiérarchie supérieure accomplit le ministère hebdomadaire de la prière et du sacrifice. Diacres et veuves entièrement absorbés par leurs attributions sont entretenus ou rémunérés par les Églises, au moyen des offrandes, des collectes, des repas. Ils servent l'autel et vivent de l'autel.

A eux d'implanter avec la charité qui donne la reconnaissance qui reçoit. Loin d'aigrir et de froisser les malheureux, on leur prêchait le contentement d'esprit, la résignation. Conduite sans d'infinis ménagements, l'organisation de la charité pouvait faire naître des avidités coupables et provoquer des efforts séditieux. Nul doute que parmi ceux auxquels on annonçait la liberté et l'égalité des enfants de Dieu, plus d'un esclave, plus d'un indigent n'ait rêvé le bouleversement qui amènerait une meilleure répartition des biens d'ici-bas — meilleure parce qu'il y aurait sa part. Le personnel charitable, interprète de l'enseignement des chefs de la communauté, travaillait à éclairer et à dissiper ces dangereuses espérances. Ce n'était pas l'égalité, mais la charité qu'on apportait au monde. Il ne s'agissait pas d'abolir des droits mais d'en faire bon usage. Ni l'organisation de la société, ni l'état des personnes n'étaient en péril, n'étant pas même en question.

Enfin, la charité ne sera pas réservée à ceux et à celles qui font le bien au nom de la communauté. Chacun aura à la pratiquer et les occasions s'en présentent sans cesse, par la seule diversité des rencontres de la vie. Dès avant sa naissance, l'enfant a acquis son droit à la vie et l'avortement est désormais tenu pour criminel et homicide ; puis vient l'éducation et, ici encore, le père doit songer qu'il n'est pas plus maître d'abattre le courage et d'avilir l'intelligence que de détruire le corps. La jeune fille n'est pas un objet de transactions pour le chef de famille qui doit lui procurer un établissement. L'épouse a ses droits conjugaux, elle n'est ni un simple objet de plaisir ni la fantaisie d'un moment : « Époux, aimez vos femmes comme le Christ a aimé son Église, aimez vos femmes comme votre propre corps, ne leur soyez point amers. Rendez hommage à la femme à cause de sa faiblesse même ». Le serviteur, l'esclave, l'étranger seront traités avec une semblable déférence, tous ayant un Maître commun. Cette déférence, c'est déjà une révolution, mais pacifique. A l'esclave chose, on substitue la notion de l'esclave homme auquel il est recommandé de rendre son dû, l'esclave et le maître ayant un supérieur unique qui ne fait pas acception de personnes. Mais l'esclavage ne repose pas sur une simple distinction hiérarchique ; il constitue autre chose qu'une infériorité sociale, c'est plus qu'une différence d'ordre, c'est une différence de nature. Les ménagements qu'on a pour l'esclave ne seront pas ceux qu'on témoigne à la bête, car voici qu'on lui reconnaît une nature nouvelle et tous les droits qui en résultent, et des devoirs dont il faudra le laisser s'acquitter. Or, ces droits et ces devoirs : religion, moralité, travail, sont ceux d'un maître et entre les deux hommes que sépare seulement l'état personnel de chacun, il existe une règle de modération réciproque qui est la charité. « Dans le Christ désormais, il n'y a ni juif, ni gentil, ni circoncis, ni incirconcis, ni Grec, ni barbare, ni esclave, ni libre, ni homme, ni femme, mais tous seront un ». Les vocations diffèrent, les états diffèrent, les destinations diffèrent, mais l'essence est la même.


IV. Au IIIe ET AU IVe. — Depuis que la prédication et l'exemple des apôtres et de leurs imitateurs ont révélé la charité, celle-ci gagne de plus en plus. Désormais, « elle est partout, quoi que son enseigne ne soit nulle part, semblable à ces sources cachées qu'on ne devine qu'à la fraîcheur et à la fertilité qu'elles entretiennent sur le sol ». La charité fait, à tel point, partie intégrante du christianisme que bien longtemps avant l'hommage d'un adversaire, Julien, des sectes rivales ne jugeront pouvoir désormais passer sous silence le problème moral. Les gnostiques s'efforcent d'introduire dans un christianisme corrigé à leur usage, les principes moraux correspondant à la tendance dualiste ou à la tendance panthéiste. « Les sectes gnostiques, dit Clément d'Alexandrie, donnent toutes contre l'un ou l'autre de ces deux écueils : ou une coupable indifférence en fait de mœurs, ou une abstinence outrée, fondée sur la haine de la création ». Celles-ci, opposant au principe du bien, créateur du monde invisible, un principe du mal, auquel elles attribuaient la création du monde matériel, considéraient toute jouissance des biens terrestres comme une concession à ce principe mauvais. Celles-là, identifiant Dieu et l'univers et faisant, en conséquence, tout dériver de Dieu, le mal comme le bien, voyaient dans une promiscuité licencieuse et désordonnée le sublime de la sagesse. Tout se retrancher ou tout se permettre, tels étaient les deux excès entre lesquels oscillaient les sectes gnostiques, et ces deux excès aboutissaient également à la négation de la propriété. Épiphane, fils de Carpocrate, enseigne sans détours la communauté des biens et la communauté des femmes. Une secte peu connue et qui prit de son docteur Prodicus le nom de prodiciens s'affranchit de toutes les lois morales, et établit cette communauté des biens et des femmes que toutes les branches du carpocratianisme dérivaient de leurs doctrines panthéistes.

Quant aux libres, on croyait voir le principe de cette communauté dans les usages de la société primitive des chrétiens. Quant aux femmes, on abusait d'un récit fabuleux des premiers temps chrétiens. L'une et l'autre opinion s'étaient enracinées si profondément dans les principes de l'école carpocratienne qu'on les retrouve dans les doctrines de ses derniers héritiers. Cette secte a-t-elle encore déposé l'expression de cette discipline sur des monuments épigraphiques du VIe ? Ceux qu'on a produits n'appartiennent ni aux carpocratiens purs ni à aucune de leurs branches ; s'ils étaient aussi authentiques qu'ils sont suspects, il faudrait plutôt les attribuer aux débris confondus de plusieurs sectes, à quel singulier mélange de carpocratiens, de prodiciens et d'ophites. Voici le plus curieux de ces textes :

« La communauté de tous les biens et celle des femmes est la source de la justice divine et de la paix parfaite pour les hommes honnêtes, les élus parmi la foule vulgaire, ceux qui, selon Zoroastre et Pythagore, chefs des Idérophantes, doivent vivre en commun ». Chaque fois que sur les chemins de la primitive Église nous avons rencontré les gnostiques, nous n'avons pu nous défendre à leur égard d'un mouvement de pitié et d'intérêt. Ce ne sont pas des fous, mais de pauvres détraqués dont l'imagination à la dérive se complaît en de maladives médecines, des naïvetés exquises et de perverses aberrations. Leur théologie fourvoyée parmi les espaces que sillonnent des myriades d'éons est déraisonnable à peu près comme doivent l'être les rêves d'un oiseau ; leur morale diffère à peine de celle d'un homme qui a longtemps jeûné de tout. De leurs systèmes il ne subsiste que de spectrales arabesques dans l'histoire de la pensée. Le châtiment des sectes gnostiques c'est leur stérilité en face de l'histoire. Des œuvres de zèle, des actes de bienfaisance, des institutions de charité, du bien répandu et du soulagement prodigué on ne rencontre ni souvenir ni indice. A ce titre, des peuples grossiers et incultes, mais compatissants et charitables, ont droit à un rang plus élevé que ces inventeurs de métaphysique superfine.

Avec les Pères de l'Église, l'atmosphère change, nous entrons dans la vie réelle. Lactance met au nombre des erreurs capita les enseignées par Platon, la communauté absolue : « Système odieux, dit-il, en ce qui concerne les femmes ; plus tolérable, mais injuste en ce qui concerne les biens, puisqu'il favorise l'oisif, le dissipateur, aux dépens de l'homme industrieux et sobre ». Nous avons eu occasion de montrer à l'occasion du capitalisme (voir t. ii, col. 2027) que la doctrine enseignée dans l'Église présente les richesses comme un obstacle au salut, en tant qu'elles détournent leur possesseur du service de Dieu et le rendent timide devant la souffrance et la mort. Au contraire, les grands biens employés pour le service des pauvres deviennent une source presque infinie de mérites. Les richesses sont bonnes, déclare Origène, toutes les fois qu'on s'en sert pour faire le bien, et saint Cyprien montre sous le même aspect l'avantage de l'aumône. L'Église reconnaissait donc le droit à la propriété et l'inviolabilité de cette propriété ; mais elle en recommandait avec la plus vive insistance le bon usage. L'aumône était le correctif obligatoire de la richesse, tout en restant un sacrifice entièrement libre et volontaire. Tout en rappelant cette obligation religieuse, l'Église s'interdisait d'exercer la moindre contrainte, comme d'établir un tarif, une fixation quelconque de la mesure de l'aumône. « Nos riches, dit saint Justin, donnent quand ils veulent et ce qu'ils veulent ». — « Chacun présente son offrande mensuelle, dit Tertullien, quand il le veut, s'il le veut et s'il le peut, car nul n'est contraint ». La modération que les docteurs du christianisme apportent dans leurs avertissements, ils veulent qu'on la retrouve dans les sollicitations de l'indigent. Celui-ci doit attendre avec patience et soumission le bienfait, en remerciant Dieu d'abord et le bienfaiteur ensuite. Obtenir de chacun la résignation était une des garanties du fonctionnement régulier et bienfaisant des ressources dont on disposait. Une inscription tumulaire rappelle la mémoire de la veuve Dafné, qui ne fut jamais à charge à l'Église ; à côté du point d'honneur que certains pouvaient se faire de ne pas émarger au budget de la communauté — et le nombre de ceux-ci dut, alors comme en tous temps, être assez restreint — il y avait un principe d'administration sauvegardé dans la répartition des secours aux seuls nécessiteux. Déjà, au début du ii siècle, saint Ignace d'Antioche recommande « que les esclaves ne demandent pas à être rachetés sur le trésor de l'Église, qu'ils se résignent plutôt à leur état et servent avec plus de zèle encore pour la gloire de Dieu ». Les Constitutions apostoliques prescrivent d'assister chaque pauvre à proportion de ses besoins et non de ses exigences, dont les évêques et les diacres seront juges ; ce recueil se montre particulièrement sévère à l'égard des veuves qui s'informent de l'aumône faite à autrui et en prennent occasion de se plaindre comme d'une injustice qu'on leur aurait faite. Ce que le sentiment naturel de compassion qui est dans un grand nombre d'hommes n'avait pu faire avant le christianisme, c'était maintenant la pensée de s'unir au Christ dans ses membres souffrants qui le procurait. Pachetés au prix du sang de Jésus et ne pouvant lui payer à lui-même le prix de leur rançon, les fidèles le payaient dans ceux dont, par charité, il avait choisi la condition, s'identifiant avec eux au point de considérer ce qui serait fait pour eux comme fait pour lui-même. A ceux qui lui recommandaient, sans cacher ses doutes sur l'authenticité, le rachat des captifs emmenés par les Numides, saint Cyprien répondait : « Quand la charité ne nous porterait pas à les racheter, nous devons voir en eux des temples de Dieu pris par les barbares, ou plutôt le Christ lui-même prisonnier, et racheter celui qui nous a rachetés par son sang ». Suivant la formule devenue proverbiale et à la beauté de laquelle on ne prête plus guère attention, c'est vraiment pour l'amour de Dieu que les fidèles prodiguent leur dévouement et leurs ressources, risquant parfois plus encore, c'est-à-dire leurs habitués, leur paix domestique. Lorsque sainte Félicité accouche en prison à la veille de subir le martyre, une chrétienne compatissante se charge du nouveau-né et l'adopte comme sa propre fille.

Cependant, l'aumône individuelle, spontanée, impulsive, si elle témoigne de la profondeur du changement accompli dans les âmes par la foi nouvelle, offre moins d'intérêt que les essais tentés en vue d'aboutir à une organisation régulière et stable de la charité. Répandues souvent avec une sorte de mystère en conformité avec le conseil du Christ, qui veut que la main gauche ignore le bien répandu par la main droite, les aumônes individuelles nous sont à peine connues et se trouvent ainsi dans un état d'infériorité évidente par rapport aux œuvres de bienfaisance collective.

Les repas communs que nous avons rencontrés dès l'époque apostolique étaient devenus l'objet d'une réglementation assez minutieuse. « Le nom même de ces repas, écrit Tertullien, en fait connaître la destination. Par leur moyen nous soulageons nos pauvres, non à la manière dont vous nourrissez vos parasites, en leur vendant leur subsistance au prix de mille affronts, mais comme des êtres dignes de tous égards et de tout honneur, et que leur humble condition ne fait que recommander plus particulièrement aux yeux de l'Éternel. Là, rien d'ignoble, rien d'immodeste ; on ne se met à table qu'après la prière, on ne mange que dans la mesure nécessaire pour apaiser sa faim, on ne parle qu'en songeant que Dieu nous entend ; on mêle à ces pieux entretiens la lecture de sa parole et le chant de ses louanges, et l'on se sépare non pour courir à la débauche, mais pour reprendre les occupations d'une vie paisible et régulière ». L'abus, qui fera un jour condamner l'usage, n'atteint pas le caractère charitable de la pensée d'où est sortie l'institution. Les Constitutions apostoliques relèvent bien ce caractère quand elles recommandent à ceux qui veulent inviter des femmes âgées aux agapes de convier de préférence celles que les diacres leur désigneront comme les plus indigentes. Ces repas de charité ne se célébraient pas tous les jours, sans doute, mais on répartissait entre les pauvres le superflu du pain et du vin apportés pour l'oblation eucharistique. A ces bienfaits on ajoutait des distributions en numéraire ou en nature dont la caisse commune était assez bien munie grâce à la générosité des particuliers.

Quand les ressources ordinaires ne suffisaient pas, on avait recours aux collectes générales, car il y avait dès lors ce qu'on pourrait nommer le budget ordinaire et l'extraordinaire. Chaque dimanche, les assistants à la liturgie participent aux dons consacrés que les diacres sont chargés de porter aux absents. On fait une quête à laquelle contribuent tous ceux qui en ont le désir ou les moyens. Cette collecte est remise au chef de l'assemblée, qui vient au secours des veuves et des orphelins, des pauvres et des malades, des prisonniers et des étrangers, en un mot qui prend soin de tous les indigents. A la quête hebdomadaire vient s'ajouter la cotisation mensuelle, d'ailleurs facultative ; enfin des dons volontaires. Au moment de son baptême, saint Cyprien met en vente une propriété foncière et des jardins qu'il possède dans la banlieue de Carthage ; saint Grégoire de Néo-Césarée, avant de renoncer au monde, fait don de tous ses biens. On voit Marcion, dans son zèle de néophyte, donner à son Église 200 000 sesterces (environ 40 000 francs) qui lui furent rendus lors de son excommunication. Quoi que chacun fût libre de donner directement aux pauvres et sans recourir à l'intermédiaire de l'Église, le produit des quêtes et collectes générales était versé de préférence, semble-t-il, à la caisse commune. L'épisode célèbre auquel se rattache le martyre du diacre romain saint Laurent nous montre que la caisse disposait de ressources considérables qu'en prévision d'une confiscation prochaine le premier diacre distribuait à une nombreuse population d'éclopés, d'aveugles, d'indigents. Ces distributions étaient faites sous la responsabilité et le contrôle de l'évêque. Comme toute gestion de deniers, celle-ci offrait ses tentations. Les Philippiens avaient exclu de leur communion un prêtre nommé Valens que saint Polycarpe qualifie d'« avare », et qui, en réalité, détournait, de concert avec sa femme, les fonds de l'Église locale. Les lettres de saint Cyprien et les canons du concile d'Elvire, vers l'an 300, font mention de quelques évêques ou diacres qui abusent du dépôt des offrandes pour pratiquer l'usure ou pour contracter des marchés frauduleux. Un diacre, du nom de Nicostrate, fut convaincu d'avoir soustrait les deniers des pauvres.

Ces abus de confiance paraissent avoir été exceptionnels. Pour les éviter dans la mesure possible, les assistés étaient inscrits sur une liste matricule. On y lisait un signalement sommaire de chacun, le nom, le sexe, l'âge, la profession de chacun. C'étaient les assistés connus, mais il fallait songer aux imprévus ; aussi une des fonctions du diacre consistait-elle à faire connaître à l'évêque l'arrivée des étrangers afin qu'il en fît prendre soin. Un rang éminent parmi les assistés était réservé aux confesseurs de la foi. Saint Cyprien recommandait à son clergé de prendre soin des prisonniers, de les visiter en prison, d'adoucir par les ressources d'un zèle ingénieux les souffrances du cachot. Déjà, sainte Perpétue dans son autobiographie rapportait les services rendus par les diacres ; l'un d'eux se chargeait même volontiers d'aller chercher le petit enfant de la prisonnière et de le lui apporter à l'heure accoutumée pour la tétée. Les Constitutions apostoliques ne manquent pas de recommander à la charité des fidèles ceux qui se trouvent en prévention pour leur foi, et des hommes tels qu'Origène s'illustraient par leur courage à braver les rudesses des geôliers et le danger de mort auquel leur dévouement les exposait. L'arrestation d'un chef de famille accusé de christianisme devait souvent plonger sa femme, et surtout ses enfants, lorsqu'ils avaient déjà perdu leur mère, dans un péril prochain d'esclavage ou d'ignominie plus à craindre que la mort. L'exil n'était pas moins à redouter, car ces pénalités entraînaient avec elles la confiscation des biens. Le même Origène, si résolu, mais encore adolescent, n'ayant plus ni père, ni fortune, ni abri, non moins délaissé et exposé que le nouveau-né de la martyre Félicité, était recueilli lui aussi par une pieuse chrétienne qui se chargeait de son entretien et de son éducation. Eusèbe nous parle d'un martyr de Palestine, l'ascète Seleucus, voué sans réserve au service des veuves et des orphelins des confesseurs à qui il servait de protecteur et de père. A défaut d'une âme dévouée, l'Église locale accueillait le petit déshérité ou la veuve isolée et exposée plus que de raison.

Les veuves pauvres ou malades, âgées de plus de soixante ans ou même plus jeunes, dont la conduite n'offre prise à aucune récrimination fondée, sont inscrites sur le rôle des assistés. Les orphelins forment sur cette matricule de la charité une autre catégorie. À leur sujet, les Constitutions apostoliques recommandent à l'évêque de veiller à ce que rien ne leur manque, de faire donner au garçon un état qui le mette en état de gagner sa vie et les outils avec lesquels il entrera en apprentissage ; quant à la fille, on la mariera lorsqu'elle aura atteint l'âge nubile. Les enfants exposés étaient presque en tout assimilés aux orphelins pauvres. Enfin, les vieillards, les infirmes, les malades dénués de tout autre secours et, en général, incapables de suffire à leurs propres besoins, recevaient également des secours. Et si parmi tous ces infortunés il s'en trouve qui n'ont pas la foi chrétienne, on les accueille sans les repousser. Nous ne repoussons pas vos pauvres, affirme Tertullien s'adressant aux païens. Vous faites, leur dit-il, moins de sacrifices dans vos temples que nous ne faisons d'aumônes dans les rues. C'était pour habiller et nourrir ces pauvres que les Églises possédaient des magasins de réserve. En 303, nous possédons l'inventaire du magasin de l'Église de Cirta : 82 tuniques de femmes, 38 pèlerines, 16 tuniques d'hommes, 13 paires de souliers d'hommes, 47 paires de souliers de femmes, 19 manteaux de paysans. La communauté de Cirta était peu considérable, en tout cas, ses magasins devaient être beaucoup moins riches que ceux des grandes Églises comme Carthage ou Rome. Dans cette dernière ville, un document du pape Corneille, en l'année 251, nous apprend que les veuves, les indigents assistés sont au nombre de plus de quinze cents. Dans une lettre adressée à la même époque à saint Cyprien, le clergé romain expose que, malgré la persécution de Dèce et la vacance du siège épiscopal, on continue à secourir les veuves, les infirmes, les prisonniers, les exilés, ainsi que les catéchumènes malades.

Si à ces maux qui sont le lot ordinaire de l'humanité venait s'ajouter quelque calamité extraordinaire, un de ces grands désastres qui atteignent le peuple entier, l'esprit de charité s'élevait à la hauteur des maux qu'on souffrait. Sous les empereurs, les diverses provinces furent ravagées par des pestes terribles. Carthage fut frappée par la peste en 252. Saint Cyprien décrit ainsi le fléau : « Une dysenterie cruelle déchire les intestins et amène la prostration des forces ; un feu brûlant circule dans les veines, pénètre jusqu'à la moelle des os, ulcère la gorge et les organes de la respiration ; des vomissements réitérés fatiguent les entrailles, l'œil s'enflamme, injecté de sang ; chez quelques-uns les pieds ou d'autres membres attaqués par une gangrène impure tombent sous le scalpel ; chez d'autres, le poison se communique à tout le corps et alors une langueur paralyse des organes tout à l'heure si vigoureux ; le pas devient chancelant, l'oreille s'obstrue, l'œil s'éteint ». À ce mal répugnant et terrible, la charité oppose les inventions du dévouement. « Pendant que les païens, partagés entre la crainte et l'avarice, ne songeaient qu'à fuir les pestiférés et à liquider les successions brusquement ouvertes, Cyprien se dressa au centre de son troupeau dont il partagea les dangers et, par ses exhortations, entretint la confiance et excita le dévouement. Tous se sentirent animés à le suivre et à se sacrifier avec lui. Les emplois furent aussitôt partagés selon la condition et les ressources de chacun. Ceux qui ne pouvaient donner de l'argent, faisaient plus, en se donnant eux-mêmes pour soigner les malades. Ces saints exercices de la charité se continuèrent jusqu'après la mort de Cyprien ». Quelques années après, en 268, un typhus violent se déclara à Alexandrie ; l'air devint si contagieux, qu'au dire des contemporains « la rosée du matin ressemblait à du sang corrompu ». Une crainte folle s'empara de la population de cette grande ville ; au lieu de lutter contre le fléau, elle le regardait stupide. « Les païens, nous apprend l'évêque saint Denys d'Alexandrie, chassaient de leurs maisons ceux que la contagion venait d'atteindre, délaissaient leurs plus intimes amis, jetaient sur la place publique ceux qui respiraient encore, liaient aux chiens les cadavres sans sépulture, espérant par là, mais en vain, échapper aux atteintes du mal. Les chrétiens, au contraire, voyant dans ce fléau comme dans tous les maux de la vie, une épreuve envoyée d'En-Haut pour exercer leur patience et fortifier leur foi, l'envisagèrent avec sérénité et l'affrontèrent avec courage. Saisis d'une ardente charité, et oubliant toute sollicitude pour eux-mêmes, une foule d'entre eux visitaient jour et nuit les malades et les soignaient pour l'amour de Jésus. Des prêtres, des diacres, des laïques, et, parmi eux les plus considérés du troupeau, moururent victimes de la contagion, joyeux de sacrifier leur vie pour leurs amis et leurs frères. D'autres, pressant dans leurs bras les saints qui venaient d'expirer, leur fermaient les yeux, les emportaient sur leurs épaules, les lavaient, les enveloppaient du linceul, jusqu'à ce que, frappés à leur tour, ils reçussent des survivants le même service ». Sous Maximin, des scènes analogues se reproduisirent à Alexandrie, à l'occasion d'une peste compliquée de famine : « Les riches païens, épouvantés de la foule des mendiants, après avoir pendant quelque temps répandu beaucoup d'aumônes, craignant enfin de se voir eux-mêmes réduits à la mendicité, s'étaient retranchés dans une dureté inexorable. Les deux fléaux redoublaient à la fois d'intensité, toute la ville retentissait de gémissements et de plaintes ; il n'était pas rare de voir emporter d'une même maison deux ou trois cadavres à la fois. Les chrétiens seuls donnèrent, en cette occasion, des preuves d'une charité vraiment héroïque. Bien qu'ils eussent, comme ceux de Carthage, à se plaindre des persécutions récemment excitées contre eux, oubliant dans une si grande calamité l'injustice de leurs adversaires, les uns se dévouèrent à la sépulture des morts dont les rues étaient encombrées ; les autres, rassemblant sur les places publiques les malheureux pressés par la faim, distribuaient du pain à tous sans distinction, en sorte que leurs ennemis eux-mêmes n'hésitèrent pas à reconnaître qu'eux seuls servaient sincèrement la divinité, et tout le pays retentit de leurs louanges ». Cette forme toute chrétienne de la charité, l'ensevelissement des morts, se pratiquait non seulement lors que le péril d'infection que faisaient courir aux vivants les cadavres abandonnés était évident, mais en temps ordinaire, alors que ce service n'offrait rien de périlleux ; nous aurons dans la suite occasion d'y revenir.

À plusieurs reprises nous rencontrons des chrétiens faisant mention dans leurs prières de l'Église catholique répandue sur toute la terre. Une pensée semblable inspire la charité qui non contente de soulager les maux dont elle a le spectacle sous les yeux se préoccupe de misères dont l'écho seul lui parvient. Les collectes établies par saint Paul en faveur des « saints » de Jérusalem ne resteront pas un fait isolé. Des subsides sont envoyés aux misérables forçats condamnés aux travaux des mines ; un jour même l'occasion se présente d'en faire sortir un groupe et l'Église de Rome a l'honneur de s'être employée à cette libération. Cette illustre Église se signale, en toute occasion, par son inépuisable bienfaisance et justifie le titre que lui donnait, presque dès la première heure, saint Ignace d'Antioche : Présidente de la charité. Plus tard, Denys de Corinthe lui écrit : « Dès longtemps vous avez coutume de combler de bienfaits tous les frères et d'assister dans leurs besoins les Églises, en quel que lieu qu'elles soient établies ». En 253, des incursions de Berbères désolèrent une partie de la Numidie : des chrétiens, des vierges, des enfants furent entraînés captifs dans la direction du désert ; les évêques numides trop pauvres pour fournir les rançons s'adressèrent à l'Église de Carthage. « Soyez bénis, répond celle-ci, de nous avoir montré un champ fertile où nous puissions répandre la semence qui doit nous rendre une abondante moisson. Voici 100 000 sesterces que j'ai recueillis parmi le clergé et le peuple de cette Église à laquelle je préside. Et, si de nouvelles périls vous menaçaient, nous sommes prêts à vous envoyer de nouvelles secours. Nous ne vous demandons en retour que le tribut de vos prières ».

Et non seulement les Églises se portent secours mutuellement, mais elles accueillent, elles hébergent, elles secourent au besoin tout fidèle inconnu, d'où qu'il vienne, où qu'il aille, pourvu qu'il soit muni d'une lettre de recommandation, pièce d'identité qui lui donne partout droit à l'hospitalité. Pour trouver une situation analogue, il faut lire les voyages de Benjamin de Tudèle, rencontrant dans chaque juiverie où il aborde, l'accueil et le gîte, et les moyens de gagner le relais prochain, autre juiverie ; ainsi au moyen âge, ainsi de nos jours dans les pays de missions où il existe une sorte de carte routière avec ses étapes, ses messagers, ses signaux à l'usage du coreligionnaire signalé et attendu. Une telle organisation s'improvise en quelque sorte, elle n'est guère plus que l'ingénieuse adresse de la charité, et ceux qui voient sans y recourir les saintes audaces de cette charité en faveur d'étrangers ne peuvent s'interdire de penser qu'ils sont en présence de quelque camorre mystérieuse et redoutable. Une union si étroite, un désintéressement si absolu entre gens qui ne se connaissaient pas et qui ne se reverront plus ne peut que cacher une entreprise menaçante, un pacte contre lequel il faut se mettre en garde. « Voyez, disait-on, comme ils s'aiment, comme ils se traitent mutuellement de frères et de sœurs et sont prêts à mourir les uns pour les autres. — Il est vrai, répondait Tertullien, cet amour fraternel a de quoi vous surprendre, vous qui ne savez que vous haïr mutuellement, et attenter à la vie les uns des autres. Notre fraternité vous étonne, parce qu'elle ne donne lieu chez nous à aucune sanglante tragédie, et que nous nous considérons comme frères dans la communauté de ces mêmes intérêts qui rompent si souvent chez vous les nœuds de l'amour fraternel. Mais, quand vous y voyez la preuve d'une commune et coupable haine contre vous, l'indice d'un complot tramé contre l'espèce humaine, vous oubliez que vous êtes vous-mêmes les objets de notre charité, que l'amour chrétien vous embrasse aussi, et avec vous le monde entier qui n'est à nos yeux qu'une vaste république ». Par un contre-coup explicable mais inattendu, le ferment nouveau jeté dans le monde faisait sentir son influence là même où on refusait de le recevoir. Un adoucissement se faisait dans les mœurs, les relations sociales repoussaient désormais cette distinction rigide entre le maître et l'esclave, elles condamnaient, longtemps avant que la loi vînt les interdire, ces rigueurs farouches de maîtres impitoyables que toute une classe de riches et que toute une multitude de pauvres déclaraient indignes et contraires à la fraternité humaine.

Dans cet exposé des progrès de la charité chrétienne nous avons omis de rappeler les défaillances partielles : querelles, rivalités, agiotage, usure, que les évêques condamnent et répriment. Il suffit de les rappeler, car ces misères réelles n'enlèvent rien à la beauté de l'œuvre accomplie et à la fécondité de ses résultats. Une œuvre, en effet, vient d'être accomplie. L'ébranlement donné par la prédication et l'assèchement procuré par la charité ont secoué les peuples et renouvelé leur aspect. Les résultats ne sont plus seulement individuels, ils sont sociaux. Une hiérarchie, une législation, une constitution, un trésor ! Que demander de plus ? C'est une société ayant des lois, un gouvernement, un domaine et malgré cela, ou à cause de cela, patiente, volontaire, point factieuse, ni insoumise. Son action est purement spirituelle, mais l'état temporel ne peut cependant l'ignorer, puis que l'état romain prétend gouverner les consciences. La rencontre entre la république romaine et la république chrétienne est inévitable ; pendant trois siècles elle se renouvelle souvent, intransigeante de part et d'autre et, dans ces conflits ardents, loin de périr, la charité chrétienne se développe, s'exalte, se multiplie, non seulement dans la charité individuelle mais dans les institutions charitables dont le fonctionnement s'affirme et dont la prospérité se déduit de leur persistance même. Pour atteindre ce résultat parmi d'incessantes contradictions — et des contradictions qui allaient à faire mourir — il a fallu à ces communautés opulentes mais vives et tenaces quelque chose de plus et de mieux que les doctrines d'un sociologue, les instructions d'un comité et l'agitation d'un groupe plus ou moins démocratique ; il a fallu l'effort, l'accord du clergé et des fidèles travaillant à continuer, à propager, à améliorer et à adapter les inventions nées du cœur ; nulle part nous n'avons pu rencontrer ni signaler quelque ambitieux dessein de réforme. On se bornait à faire de son mieux, à faire comme les saints avaient fait et, mieux encore, comme le Christ avait fait sur la terre.

V. Les antécédents de la charité. — « La bienfaisance païenne reste le plus souvent étroite, intéressée, ou du moins empreinte d'un caractère politique. Elle n'a guère dépassé les limites de la patrie. Le pauvre qui n'est ni un client, ni un compatriote, mais tout simplement un indigent jeté sur la voie publique par quelque accident, est presque toujours abandonné à son malheureux sort. Personne ne verra une charité véritable dans la munificence des Césars pour nourrir et amuser la plèbe de Rome, car il ne s'agit pour eux que de payer sa servitude » Néanmoins on a pensé découvrir dans les corporations romaines le prototype des institutions charitables du christianisme et un exercice anticipé de la charité.

Les collèges, c'était le nom sous lequel on désignait les corporations professionnelles, déjà nombreuses au dernier siècle de la république, commencèrent à pulluler dès les premiers temps de l'empire, malgré les restrictions multipliées par la législation du temps. Parmi ces collèges, que nous connaissons grâce à l'épigraphie surtout, les plus importants étaient les corporations professionnelles, composées d'artisans, d'artistes et de marchands. Les inscriptions et les auteurs nous ont conservé les noms d'une bonne centaine de métiers ou négoces organisés en collèges. Répandus dans toutes les parties de l'empire, ils étaient particulièrement nombreux et florissants à Rome, à Ostie et dans les grandes métropoles commerciales telles que Lyon. Établis généralement par l'initiative des membres, rarement par celle de l'État ou de la ville, ils avaient un but multiple. Les artisans et les petits commerçants qui s'associaient ne songeaient pas, comme nos corporations du moyen âge, à revendiquer des privilèges et des monopoles pour leur métier ou pour leur commerce, ni à former des apprentis capables, encore moins à gouverner la cité : leur but, à proprement parler, n'était ni politique ni économique, bien qu'on les voie mêlés aux élections et aux troubles civils et qu'à l'occasion ils aient sans doute cherché à défendre des intérêts professionnels. Vivant dans une société où le travail était avili par l'esclavage et méprisé, ils sentaient que l'union seule pouvait leur procurer la force nécessaire pour acquérir un peu de considération et d'influence dans leur ville, et ils ne manquaient pas de profiter de cette force, pour défendre plus efficacement, le cas échéant, des intérêts de toute nature. Mais l'association leur permettait surtout de donner satisfaction à un double besoin religieux ; car tout collège avait un culte et s'occupait des funérailles de ses membres. Ils étaient guidés aussi par le désir instinctif qu'éprouvent tous les hommes de même condition de se rapprocher entre eux, de fraterniser avec ceux qui partagent leurs idées et leurs sentiments. Bref, les collèges romains qui portent un nom professionnel, étaient avant tout des sociétés amicales, religieuses et funéraires. Outre les collèges professionnels, il existait des collèges religieux privés et des collèges funéraires. Les collèges religieux privés étaient voués au culte d'un dieu, principalement d'une de ces nombreuses divinités orientales qui envahirent alors l'Occident ; leur existence comme celle des collèges professionnels exigeait l'obtention d'une autorisation spéciale. Quant aux collèges funéraires presque innombrables, composés de gens du commun (tenuiores), leur but principal était de procurer à leurs membres un enterrement décent au moyen d'un fonds alimenté par une cotisation mensuelle. Ces collèges autorisés en bloc avaient un certain caractère religieux, se choisissaient un dieu tutélaire et portaient son nom.

On s'est habitué à représenter les collèges romains comme des sociétés de secours mutuels, faisant au besoin des avances aux indigents pour leur permettre d'exercer leur métier ou leur commerce. Les collèges funéraires suivaient une pratique analogue. Au dire de Mommsen « les caisses des collèges étaient destinées à fournir des secours aux confrères, qui avaient besoin d'assistance ; elles étaient le refuge ordinaire des orphelins et des pauvres, et c'est à ces caisses qu'on laissait les legs charitables avant que les empereurs chrétiens eussent pris des mesures plus efficaces ; ces legs étaient administrés par les présidents ». C'est bien gratuitement qu'on conclut d'une analogie entre collèges romains et corporations médiévales à une constitution identique. Une telle analogie ne saurait prévaloir en l'absence de tout témoignage positif ; en l'espèce, l'analogie ne prouve rien car on se fonde sur la charité pour démontrer le caractère charitable de l'institution, et c'est la qualité même de cette charité qui est mise en question. Le sentiment de bienfaisance dont s'inspiraient les collèges à l'égard de leurs membres ne procédait pas de la conception dont nous avons exposé les résultats parmi les chrétiens. Sans doute, les collèges funéraires étaient placés sous le vocable d'un dieu et se proposaient ce qui, pour les fidèles, était une œuvre de miséricorde : le soin des funérailles ; mais ce double caractère ne révélait ni sentiment religieux ni une préoccupation charitable. La religion romaine ne se commettait pas à prêcher la morale ni à suggérer la pratique du bien, ces détails lui étaient étrangers. Les dieux, gens puissants et redoutables parce que vindicatifs, devaient être ménagés sous peine d'encourir avec leur vengeance les pires déboires. On optait donc pour une divinité quelconque, dont l'utilité serait d'écarter les avanies de ses collègues : et voilà pour le sentiment religieux. Quant aux enterrements, c'était la raison d'être du collège, mais on exigeait impitoyablement la cotisation mensuelle calculée de telle façon que le collège pouvait payer une prime funéraire à chaque décès sans compromettre ses finances, et quiconque était en retard de paiement était déchu de ses droits : et voilà pour la préoccupation charitable.

Le but des collèges funéraires était donc de procurer à leurs associés une sépulture honorable faite suivant les rites. Allèrent-ils plus loin et se proposèrent-ils de soulager les confrères infirmes ou indigents ? « Quand on songe aux services que les collèges ont rendus aux classes laborieuses et souffrantes de l'empire romain, l'idée vient aussitôt de les comparer à nos associations charitables et l'on est tenté de voir en eux de véritables sociétés de secours mutuels. Il est certain qu'organisés comme ils l'étaient, ils n'avaient qu'un pas à faire pour le devenir ; mais ce pas, l'ont-ils fait ? Peut-on établir que d'une manière régulière et permanente ils venaient en aide à leurs membres malades ou indigents ? se regardaient-ils comme institués pour soulager ces misères ? a-t-on la preuve qu'ils avaient des fonds réservés à ces dépenses ? — Les collèges possédaient, comme on sait, des caisses communes alimentées par des contributions mensuelles ; seulement la loi exigeait que cet argent ne fût affecté qu'aux frais des funérailles. Ils recueillaient des libéralités nombreuses qui leur venaient de leurs magistrats ou des gens riches qui s'intéressaient à leur œuvre : mais le produit en était presque toujours employé au même usage : il servait à des repas solennels célébrés en mémoire du donateur à des époques qu'il avait fixées. Sans doute, ces libéralités, à les prendre par leurs résultats plutôt que par leur principe, avaient souvent les mêmes effets que les secours qu'un homme charitable distribue aux malheureux ; ces festins renouvelés que le protecteur offrait aux associés devaient diminuer leurs dépenses particulières, ils y trouvaient en réalité autant de profit que de plaisir. Le profit fut plus grand encore quand on eut l'idée de remplacer les repas par les distributions de vivres et d'argent. La veuve d'un riche affranchi de l'empereur, chargé de la surveillance de ses musées, en laissant au collège d'Esculape et d'Hygie 50 000 sestertes (10 000 francs), règle d'avance, selon l'usage, la manière dont les revenus de cette somme importante doivent être employés. Elle veut notamment que deux fois par an on distribue aux magistrats les plus élevés de l'association, administrateurs et protecteurs, 6 deniers (4 fr. 80) et 8 sextiers de vin, à des fonctionnaires intérieurs 4 deniers (3 fr. 20) et 6 sextiers, aux associés ordinaires 2 deniers (1 fr. 60) et 3 sextiers et qu'on leur donne à tous quatre pains. Ces dons que chacun emporte chez soi sont un secours utile pour ces pauvres ménages et les aident à vivre ; cependant ce n'est pas véritablement une aumône, une distribution de charité, comme nous l'entendons aujourd'hui. Si le donateur avait eu dessein de soulager la misère, il aurait donné à chacun selon ses besoins ; au contraire, ce sont les magistrats de la société, c'est-à-dire les plus riches, qui reçoivent le plus. » Mais ce n'est là, dira-t-on, qu'un cas particulier. Il existe un texte célèbre de Tertullien d'après lequel les collèges funéraires doivent être assimilés aux associations chrétiennes et on sait assez la destination charitable de ces dernières. Nous aborderons bientôt (voir Collèges funéraires) la question de savoir si les chrétiens ont abrité légalement leurs communautés sous la fiction des collèges funéraires ; ici, nous pouvons nous contenter, sans préjuger toutefois des résultats auxquels nous arriverons, de reconnaître dans le texte de Tertullien les différences qui sautaient aux yeux à la simple comparaison. L'argumentation de l'apologiste tend à prouver que la corporation chrétienne ne peut être assimilée aux factions illicites ; elle a droit à la tolérance et à la protection que l'État accorde aux collèges autorisés et aux collèges inoffensifs et, à ce titre, tolérés. D'autorisation et de reconnaissance religieuse il n'est pas question, mais seulement de tolérance. Celle-ci est due en justice puis que loin d'être séditieux ou turbulents, les collèges chrétiens sont identiques à cette vaste fédération des collèges funéraires. Même organisation, même fonctionnement ; l'unique distinction consiste dans la tendance à faire mieux, à améliorer, à mettre la charité là où les collèges païens n'en offrent aucune trace. Du parallèle de Tertullien institué entre les collèges païens et les réunions chrétiennes il ressort que les uns ni les autres n'ont rien d'illicite, premier trait de ressemblance ; ni les uns ni les autres n'offrent de différence essentielle, autre trait. Mais la ressemblance s'arrête là. Le parallèle a pour but de faire ressortir à chaque coup la supériorité avec laquelle les chrétiens appliquent une règle unique. Les différences sont affaire de police intérieure, rien de plus, mais c'est régulièrement à l'avantage de la discipline telle que l'interprètent et l'appliquent les chrétiens.

Les chefs élus sont des vieillards qui ne doivent leur choix qu'à leur vertu et non pas à la brigue ou au pot-de-vin ; la cotisation mensuelle est prescrite, mais elle est facultative en fait ; l'emploi des fonds ne soudoie pas des orgies, mais des repas frugaux ; les funérailles gratuites sont réservées aux seuls nécessiteux. Or, ce sont là toutes les obligations des collèges funéraires, mais épurées, rehaussées, retouchées en vue d'éviter les abus ou les vices qui s'étaient glissés dans la pratique parmi les collèges païens. Les fonds qui servaient aux uns à de larges mangeailles étaient employés par les autres à de sobres distributions — et de cette sobriété tous les païens n'étaient pas persuadés, mais peu importe — d'un même instrument on tirait deux sons très divers, mais c'était le même instrument. On le voit, le parallèle est évident, mais chaque trait ressortir une supériorité des chrétiens, et les œuvres de charité loin d'être communes aux païens et aux chrétiens, sont l'une de ces supériorités, l'un des caractères distinctifs de ces derniers qui faisaient dire à leurs ennemis : « Voyez comme ils s'aiment, comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres ». Ces cris, qui cachaient la colère des païens et leur haine, ne prouvent-ils pas que la conduite des chrétiens avait pour eux quelque chose d'étrange, de nouveau, d'incompréhensible, qu'ils n'en avaient aucune idée et qu'ils ne l'imitaient par conséquent pas.

Sans doute, « nous ne pouvons nous flatter de connaître toutes les formes que la bienfaisance avait revêtues dans les associations antiques ; mais, en admettant qu'il s'en rencontre qui avaient tout à fait devancé nos sociétés charitables, nous pouvons être sûrs qu'elles n'ont jamais formé qu'une très rare exception. Il en resterait plus de traces si elles avaient été nombreuses. Sur le fronton des scolae, dans les lois des collèges, sur les tombes de leurs protecteurs, au bas des statues qu'on leur élève, quel que part enfin, il serait question de malades secourus, de pauvres assistés ; parmi tant de gens qui énumèrent le bien qu'ils ont fait et qui s'en glorifient, il s'en trouverait qui ne manqueraient pas de nous dire qu'ils ont laissé des fonds pour faire vivre les indigents, pour subvenir aux besoins des veuves et des orphelins. Puis que cette mention n'existe nulle part, on peut en conclure que les libéralités de ce genre n'étaient pas ordinaires dans les associations romaines ». Les legs et donations constituaient une des richesses des collèges, la plus abondante de toutes. Quelle était leur destination ? Presque toujours ces libéralités étaient faites sous condition, c'est-à-dire que les donateurs déterminaient l'emploi de la rente qu'ils constituaient. C'étaient de véritables fondations ayant pour objet de célébrer à date fixe l'anniversaire de la naissance du fondateur du collège, ou d'un donateur ou d'un membre de sa famille ou même d'un empereur. Généralement les parents survivants s'acquittaient de ce devoir auquel on tenait fort, mais la famille pouvait s'éteindre ou se montrer négligente, et l'on croyait plus sûr de s'adresser à une de ces corporations destinées, semblait-il, à durer toujours. On leur constituait une rente et l'on stipulait qu'en cas de négligence du collège, cette rente passerait à une autre corporation ou reviendrait aux héritiers. Les collèges acceptaient avec plaisir la condition et inscrivaient à leur calendrier un nouvel anniversaire solennisé par un repas ou quelle que distribution. Tel était l'emploi prescrit sous peine d'amende ou de déchéance, de toutes ces libéralités. Jamais il n'est question d'employer les sommes données dans un but charitable. Ce qui s'explique sans peine si l'on admet que les collèges ne songeaient nullement aux nécessiteux et n'auraient su que faire de ressources léguées à l'effet de leur venir en aide.

Souvent les legs dépassent de beaucoup l'importance des charges imposées ; souvent aussi, les legs n'entraînent aucune charge et la corporation n'en retire que du profit. Parfois au legs principal s'ajoute une somme en vue de célébrer telle ou telle fête ; c'est autant d'avantages pour les confrères et de véritables aubaines. Assurément, s'il avait fallu aux collèges des fonds pour secourir les membres malheureux, ces bienfaiteurs n'eussent pas manqué de leur en donner et d'assigner cette destination à leurs libéralités. Cela est d'autant moins douteux que depuis Nerva et Trajan, qui avaient établi les institutions alimentaires, ce fut un usage, presque une mode parmi les riches citoyens des municipes, de les imiter et de donner à leur ville natale des terres et des capitaux pour nourrir les enfants pauvres '. Ces legs pieux et les donations de même nature deviennent excessivement fréquents au ii« ' et au iii »' siècle, et ils sont destinés à d'autres œuvres de bienfaisance et à des travaux d'utilité publique de toute espèce. C'est l'un des signes auxquels on reconnaît le mieux combien cette époque était prospère et combien les citoyens étaient attachés à leurs municipes. Or, les collèges professionnels occupaient dans leur cité une place considérée : beaucoup y rendaient de grands services, et l'on voit souvent les magistrats des villes provinciales et les citoyens opulents s'intéresser à eux. Aucun ne songe pourtant à leur faire des libéralités semblables à celles que la vanité ou le désir de popularité les poussaient à faire si souvent à leurs cités, c'est-à-dire destinées à une œuvre de bienfaisance. Pourquoi ? Sans aucun doute parce que les collèges ne se regardaient pas comme institués pour soulager la misère, parce qu'ils ne s'occupaient pas de bienfaisance et parce qu'il ne venait pas même à l'esprit de personne qu'ils pourraient le faire '.

Il semble que les collèges étaient dans la bonne voie pour devenir des associations charitables, mais nous constatons qu'ils ne le devinrent pas. Ils ne le devinrent pas parce qu'ils n'étaient pas animés du souffle chrétien. Ce n'est pourtant pas que le temps leur ait manqué ; si pendant ces deux siècles, où elles ont été si florissantes, les corporations ne se sont pas avisées de se servir de leurs fonds pour donner du pain aux pauvres, élever les orphelins, secourir les vieillards, c'est qu'il n'était pas dans leur nature de le faire '.

Après avoir ramené les collèges à leur vraie valeur au point de vue de la charité, il ne nous reste plus qu'à parler des institutions alimentaires.

Sous la république, les pauvres bénéficiaient de l'assistance publique dans les distributions gratuites, et de l'assistance privée dans la générosité des patrons. Pendant le premier siècle de notre ère les distributions frumentaires des empereurs ne s'adressèrent qu'au seul peuple de Rome, dont l'opinion et la faveur importaient beaucoup plus que celle du reste de l'Italie. Ce fut sous le règne de Trajan que, pour la première fois, on inscrivit les noms des enfants pauvres de Rome ayant des droits sérieux à la munificence de l'État et Trajan voulut que cette assistance fût stable et perpétuelle. L'abus donnait naissance à une institution utile ; les enfants assistés prirent le nom de pueri puellaeque alimentarii et aussi : pueri puellaeque Ulpiani. En cela l'empereur avait été précédé par des particuliers. On connaît un certain T. Helvius Basila qui légua 300 000 sesterces (60 000 francs) aux Atinates pour que le revenu fût employé à l'alimentation des enfants de cette cité '. Borghesi a montré qu'une donation de même nature avait été faite par un autre particulier aux garçons et aux filles de la colonie de Terracine, la distribution devant se faire mensuellement '. Enfin, Pline le Jeune avait fait une générosité analogue et pris des mesures pour assurer la perpétuité de son bienfait '. Cette libéralité des particuliers d'une part et le soin qu'ils ont pris d'autre part d'assurer la perpétuité de leurs donations aux enfants pauvres semblent avoir fourni l'idée première de l'institution des Antonins.

Nerva avait eu, en effet, la première pensée du dessein réalisé par Trajan '. Voici sur quelles bases : L'empereur prêtait à un faible intérêt (5 ou même 2 1/2 pour 100) un capital considérable à des propriétaires de telle ou telle cité. Ceux-ci, en retour, hypothéquaient leurs domaines pour une somme égale à la somme prêtée et, de plus, déclaraient les grevements antérieurs afin que, le reste de leurs immeubles étant de valeur supérieure à la portion hypothéquée, le capital de l'empereur fût à couvert. Cela fait, les propriétaires versaient le revenu de la somme prêtée dans la caisse municipale qui l'appliquait à l'entretien alimentaire des enfants pauvres des deux sexes. Exemple : Dans l'inscription de Veléia, Trajan prête 1 million 11 000 sesterces sur hypothèque à 51 propriétaires de fonds dont l'estimation s'élève à environ 13 ou 14 millions de sesterces. L'intérêt à 5 pour 100 de la somme prêtée est de 52 000 sesterces. Cet intérêt est consacré à l'alimentation de 300 enfants pauvres dont 203 garçons légitimes, 35 filles légitimes, 1 bâtard et une fille illégitime.

Ce mécanisme très simple actionnait une œuvre véritablement bienfaisante. L'empereur vient d'abord au secours de la petite propriété 'en lui prêtant, à un intérêt modique, un capital que le commerce ou plutôt l'usure ne pouvait lui offrir qu'à 10 ou 12 pour 100. Ensuite, il assurait des secours aux enfants pauvres, et la perpétuité de la garantie hypothécaire entraînait la perpétuité du bienfait impérial. Nous pouvons de plus affirmer que si deux monuments seulement ont été trouvés jusqu'à ce jour, il est certain néanmoins que l'institution s'étendait au moins à toute l'Italie et vraisemblablement aux citoyens pauvres des provinces.

Ce qui témoigne de l'importance et de l'extension de l'assistance publique au ii« ' siècle, c'est l'organisation hiérarchique de magistrats spécialement affectés à ce service.

Après Trajan, les inscriptions, les bas-reliefs et les monnaies prouvent que l'institution alimentaire prospéra pendant plus d'un siècle. Hadrien lui donna une nouvelle extension '. Antonin et Marc-Aurèle en fondèrent de semblables au nom des deux Faustines leurs épouses '. Sous Septime-Sévère on donna le nom de Mammœa, l'aïeule du prince, à de nouvelles institutions. Ce sont autant de preuves que l'institution était florissante et portait ses fruits pendant toute la durée du ii »' siècle. La décadence dut commencer au iii« ' et ce bel établissement, un de ceux qui honorent le paganisme, fut sans doute abandonné à l'époque de l'anarchie militaire, par suite de la dépréciation des terres. L'État lui manquant, il périt et disparut, ainsi la seule œuvre charitable du paganisme impérial disparaissait par l'effet des mêmes circonstances qui provoquaient la naissance des institutions charitables du christianisme ».


VI. L'INFLUENCE DE LA CHARITÉ. — « Ce qui, dans la loi chrétienne, répond aux sentiments intimes de l'homme, prenait une secrète influence avant que ses dogmes eussent triomphé des opinions idolâtres ; et le monde païen, dur et corrompu, était insensiblement converti à l'humanité avant de l'être à la religion « . » La pitié, la bienfaisance, instincts déposés dans le cœur de l'homme avaient, dans l'ancien monde, un rôle plus ostentatoire que pratique. On élevait un temple à la bienfaisance, on applaudissait une tirade philanthropique et on passait sa journée à regarder des combats de gladiateurs, des fustigations d'esclaves, des égorgements de prisonniers de guerre '. Si on établissait l'histoire de la charité dans le monde antique suivant un tracé graphique, on obtiendrait une courbe constamment descendante. Les poètes anciens font de la Pitié une divinité, Sénèque en fait une maladie. Le sentiment n'était pas aboli, mais, réfugié au fond des âmes, il ne se manifestait que rarement et faiblement. Il y avait non seulement à rouvrir les débouchés de cette source presque tarie, mais à faire toute une éducation morale. Le christianisme introduit quelques idées nouvelles grosses de conséquence et qui peuvent se ramener à quelques axiomes : Dignité de l'homme ; Égalité des hommes entre eux ; Destinée de l'homme. À la base de cette conception se trouve l'idée d'une âme créée de Dieu, rachetée par Dieu, appelée à voir Dieu. De là les droits de l'homme suivant le christianisme. Ces droits ne sont pas seulement spirituels ; le corps participe à ces droits intangibles, il les revendique contre les empiétements de la puissance souveraine, de la puissance domestique, ayant à leur service toutes les iniquités du droit civil, toutes les violences du droit public.

C'est un des aspects les plus originaux de l'établissement de la charité chrétienne dans le monde, que le travail silencieux au moyen duquel elle insinua dans les mœurs et dans le droit qui en était la sauvegarde officielle des principes en vertu desquels s'accomplit une révolution intérieure ayant pour effet de tempérer la rigueur primitive et d'introduire des maximes d'équité. Le christianisme ne fut pas seul, il ne fut pas même le premier à briser l'inflexible rudesse qu'un patriciat religieux, militaire et politique avait imprimée au droit romain. Dès le temps de Cicéron, le stoïcisme exerce son action bienfaisante ; mais le stoïcisme n'était qu'un esprit d'opposition, tandis que le platonisme procédait d'une inspiration plus désintéressée. Dès lors, la prépondérance du vieil élément juvénile qui fut singulièrement compromise et sa jeunesse, l'équité, allait entrer dans la voie des plus rapides succès. Depuis Cicéron jusqu'à Marc-Aurèle, le stoïcisme eut le temps de se dépouiller de ces formes étroites et hérissées qui rendent Caton ridicule ; le progrès réalisé dans la partie spéciale du droit romain se place entre Labéon et Ulpien. Moins intolérant, moins dur, il s'est humanisé, c'est de plus une philosophie spiritualiste qui proclame le gouvernement de la Providence, la parenté de tous les hommes, les droits de l'équité naturelle. Ce que le stoïcisme affirmait avec une audace et une précision croissante, le christianisme l'affirmait avec une douce intransigeance. À une doctrine généreuse, mais amenée à son dernier état par une série de retouches, le christianisme opposait une doctrine homogène, rigoureusement coordonnée. À la faveur du stoïcisme, le christianisme, profitant d'une confusion involontaire dans l'esprit d'un grand nombre, inculquait comme des principes ce que les stoïciens proposaient encore avec un détachement qui paraissait élégant. Ainsi, ceux qui se réclamaient du seul stoïcisme établissaient avec toute la force de leur autorité ou de leur pouvoir les maximes du christianisme. Platon et Aristote tiennent l'esclavage pour institution de droit naturel, Cicéron n'y trouve rien à redire, mais quand on arrive aux jurisconsultes romains postérieurs à Sénèque et à l'établissement du christianisme, le langage de la philosophie du droit est très différent.

La servitude, dit Florentinus, est un établissement du droit des gens par lequel quelqu'un est soumis au domaine d'un autre contre la nature, contra naturam. — La nature a établi entre les hommes une certaine parenté, dit le même jurisconsulte : inter nos cognitionem quamdam natura constituit. Et Ulpien : « En ce qui concerne le droit naturel, tous les hommes sont égaux » : Quia quod ad jus naturale attinet, omnes homines aequales sunt. Et ailleurs : « Par le droit naturel, tous les hommes naissent libres » : Jure naturali omnes liberi nascentur. Ce n'est donc plus la Nature qui fait les esclaves ; la théorie d'Aristote a fait son temps. Ce sont les maximes chrétiennes qui font leur chemin, et elles ne resteront pas dans la région des pures idées, elles produiront dès avant l'avènement de Constantin des résultats positifs.

Certes, une telle rencontre de la philosophie et du christianisme ne saurait être fortuite. Il faudrait même faire violence à toutes les ressemblances pour attribuer à une simple élaboration spontanée de la première, à un simple progrès de sa maturité, des principes si nouveaux pour elle. Mille faits, on pourrait dire un plus grand nombre encore, nous montrent la pénétration du christianisme dans la société gréco-romaine. Nous avons eu si souvent l'occasion de les rappeler dans les dissertations du Dictionnaire que nous ne pouvons songer à entreprendre une énumération convaincante mais superflue. Le domaine des idées est inséparable de la société parmi laquelle ces idées germent, se propagent et aboutissent à des actes ; ainsi la philosophie n'a pu demeurer étanche à l'influence du christianisme, pas plus que la société elle-même qui, quoi qu'elle en eût, s'acheminait vers le moment où le christianisme remplacerait le paganisme. L'ascendant de la religion nouvelle est encore indirect, ses maximes sont contestées, mais son influence est réelle et palpable ; elle s'insinue par toutes les fissures d'un édifice chancelant ; elle prend graduellement la place du vieil esprit qui se retire, elle le modifie et le rend méconnaissable.

Au reste, le christianisme résume, épure et achève toutes les ébauches religieuses anciennes dans ce qu'elles avaient de bon, trouvant partout où le zèle de ses missionnaires les conduisait des affinités et des sympathies préexistantes. Le platonisme et le stoïcisme furent les fourriers qui préparèrent les logements du christianisme. Logements exigus, incommodes, mais qu'on en sera quitte pour agrandir, aménager, compléter et orner. De toutes parts, le christianisme avait des intelligences préparées. Des pierres d'attente semblaient jetées afin qu'il vint y asseoir les fondements de sa puissance ; c'est pour quoi, indépendante des multiples raisons d'ordre surnaturel et moral, sa propagation, au point de vue intellectuel et philosophique, a été d'une rapidité si prodigieuse.

Le droit jadis théocratique était devenu athée ; mais s'il n'était plus religieux, il était resté profondément civil, et il se détendait avec énergie de son inflexible formulaire. Indifférent à la chute des constitutions politiques et à l'ébranlement des croyances religieuses, il survivait et le génie romain admirait superstitieusement cette forte conception, s'y attachait et la défendait au besoin. Il ne fallait pas songer à la détruire ni même à l'ébranler. La vénération pour le passé, qui se concilia si longtemps à Rome avec les plus audacieuses innovations, indiquait une autre marche. C'était celle des améliorations lentes et successives. L'équité demanda donc sa part d'influence, non comme une souveraine qui veut déposséder un usurpateur, mais comme une compagne désireuse de rendre ses humbles services. Les jurisconsultes la dépeignent de préférence comme un supplément du droit, comme un adoucissement de ses dispositions dans les cas douteux. Sous ces dehors de conciliation se cachait une antithèse redoutable pour le droit civil qu'on voulait réduire à l'impuissance. Une lutte incessante dégarnit à tout moment l'édifice, les empereurs, les jurisconsultes s'y emploient avec entrain, le christianisme ne se fait pas faute de suivre de si grands exemples et on voit successivement le droit de cité élargi, transporté dans les provinces, le trône impérial accessible aux étrangers, la patrie fondée par le don du titre de citoyen à tous les sujets libres. Le droit de propriété n'offre plus que l'apparence des formalités anciennes. La prescription procure aux provinciaux les mêmes avantages que l'usucapion réservait aux Italiens. Le droit de tester s'étend du père aux fils, aux femmes, à tous les citoyens de l'empire.

De tous côtés les entraves s'abaissent, les droits se communiquent, les garanties s'affermissent et s'étendent. Tout n'est pas fait, mais tout n'est plus à faire et on sent que désormais tout sera fait. L'équité, au nom de laquelle ces progrès se sont accomplis, a tous les mêmes principes et se conduit par toutes les mêmes voies que la charité chrétienne. Elle en est la forme juridique, l'expression réservée à une technique spéciale, mais sous l'écorce rude la sève coule et les bourgeons commencent à paraître.

Le droit et la jurisprudence, malgré leur aspect un peu rébarbatif, se sont laissé pénétrer par une influence plus douce et la vie du paganisme nous laisse entrevoir presque sous tous ses aspects cette même influence. Nous ne ferons qu'indiquer rapidement quelques points de vue.

Une épitaphe païenne, trouvée à Henschir-Zaâtl, nous offre l'éloge d'une femme, qui a pratiqué toutes ces vertus dont le christianisme faisait un devoir à ses fidèles et que le paganisme offre si rarement réunis, que nous serions presque tentés de voir dans Posthumia une crypto-chrétienne :

D M S


POSTVMIA • MATRONILLA • IN COMPARABILIS • CONIVX • MATER • BONA • AVIA PISSIMA PVDICA RELIGIOSA • LABORIOSA • FRVGI • EFFICAX • VIGILANS • SOLLICITA VNIVIRA VNICVBA

(FIDEI MATRONA VIXIT ANNIS N LUI MENSIBVS NV

Une inscription gravée sur une plaque de marbre encastrée aujourd'hui dans le pavage de l'église nous offre un nouveau témoignage de l'infiltration des idées chrétiennes, notamment touchant la destinée de l'homme.

Si dolor in[...]r« [(ii]m poluit conve[ll}ere lp]ectus [H]ercii(lc)iim, ctir me flere lumen pigeai 1 Nain iicliil Jiaci(l[n]e laiidavit corpus A[chillis] Cîarus Homei-us, item non tua laus similis. Te sortila Paphon pulc[h]ro minus ore notabal. Diva set in loto corlfI]e plicata inerat. Sobria quippe tuo pollcbat pectore virtus Non œtate ntinor, n[e]c minor inde loco. Nec mihi pcr ualidos rapio le morte dolores, Qucmivis a-'quanimo dut puer ut lacrimeni [cr]uciamus uolnere vicli.

(lac une) Et reparalus item viuis in Elysiis ^.

.Sic placitum est divis a[l]terna vivere lorma Qui bene de supero[l]umine sit merilus ;

Quœ libi castiflco proinisit munera cursu Olim jussa deo siniplicitas facilis.

Nunc seu te Bronio signatœ mijstidis aise ( ?) Florigero in prato congreg[al] in satyrum ;

Sive canistrifcree poscunt sibi Naîdis a[e]qu[um].

Qui ducibus tœdis agmina jesta trahas.

Dummodo « Si la douleur a pu déchirer l'indomptable cœur d'Hercule, pour quoi hésiterai-je à pleurer ? Car la louange que l'illustre Homère a donnée au corps de l'Eacide Achille n'est pas celle qui te convient, ô mon enfant. La souveraine de Paphos t'avait décoré d'un visage moins beau, mais la déesse habitait dans tous les replis de ton cœur. Dans ton sein florissait une chaste vertu, à laquelle ton âge n'ôtait rien de son mérite ni de son élévation. Mais par la violence de mes douleurs je ne cherche pas à t'arracher à la mort, bien que la perte d'un fils soit pour moi un juste sujet de larmes... Nous sommes accablés par cette cruelle blessure...—...et toi cependant, renouvelé dans ton être, tu vis dans les Champs-Élysées. Les décrets des dieux ordonnent que celui-là revive sous une autre forme qui a bien mérité de la lumière du jour : c'est une récompense que t'avait acquise, dès le chaste cours de ta vie, cette simplicité docile, conforme aux commandements d'un dieu. Maintenant, dans un pré en fleurs, l'initiée marquée du sceau sacré t'agrège au troupeau de Bacchus, sous la forme d'un Satyre, ou bien les Naïades qui portent les corbeilles sacrées te réclament comme leur compagnon pour conduire à la lueur des torches leurs processions solennelles. Qu'importe le rôle qui t'est donné dans la place où t'a promu ton âge, pourvu que... » Mais peut-être de tels accents ne s'étaient encore entendus dans le paganisme où, sous l'appareil mythologique obligatoire, la douleur paternelle cherche dans les espérances d'immortalité et de rémunération un motif de consolation. Ce n'est ici ni un poète, ni un philosophe, mais une voix dans la foule, celle d'un père ou d'une mère qui s'élève jusqu'à la foi et à la charité. La pensée du bonheur dont jouit le défunt dépasse l'amertume de sa perte. Rien ne saurait dépasser la force du mot reparalus qu'il faudrait presque traduire par : ressuscité. Et cette rénovation n'est pas une chimère, mais une réalité, puis que c'est une récompense décernée à celui qui, pendant sa vie, a bien mérité des dieux (de supero lumine, ou peut-être numine). L'enfant auquel s'adressait cet adieu attendri n'allait pas disparaître dans l'obscurité du tombeau, il pénétrait dans la vie future. Une autre particularité notable, c'est la mention de la disgrâce physique du mort. La beauté (voir ce mot) dont les païens faisaient si grand cas est ici dédaignée comme une vanité et la perfection morale est seule louée. Dans la bouche des parents un semblable aveu ne peut guère s'expliquer que par quelque difformité du défunt. Mais il y a un vers plus surprenant encore, c'est celui d'une inspiration toute chrétienne dans lequel est fait l'éloge de cette simplicité docile jadis érigée en précepte par un dieu :

Olim jussa deo simplicitas facilis.

Ne croit-on pas trouver ici quelque allusion à l'enfance de Jésus : et erat subditus illis ? Mais il n'en est rien assurément, et ce que nous lisons n'est que l'expression de ce changement qui s'insinuait dans toute la société antique subissant le prestige de la charité.

Soyons justes, ne retirons rien au paganisme de ce qui lui appartient légitimement. Une inscription trouvée à Rome sur la voie Appienne, appartenant à l'époque d'Auguste et, selon toute apparence, antérieure à la prédication du christianisme, fait mémoire d'Atilius Euhodus qualifié :


PAVPERIS

Cette inscription semble donc de beaucoup le plus ancien monument latin où se trouvent exprimées la compassion et la charité envers les pauvres. L'authenticité du monument étant inattaquable, il faut convenir « que rien n'est difficile comme de dater avec une rigoureuse précision, dans l'histoire des sociétés, l'apparition d'une idée ou d'un sentiment nouveau, surtout quand cette idée ou ce sentiment ont pu exister longtemps, en quelque sorte, isolés, sans action générale sur le monde. Or, c'est précisément ce qu'on peut dire de la bienfaisance purement humaine. Aimer les pauvres, non pas en chrétien, mais simplement en homme, les secourir dans leurs besoins, n'est, après tout, qu'une disposition naturelle de notre cœur. Cet élan de pitié secourable a son expression dès la plus haute antiquité, dans les institutions comme dans les œuvres de l'art ». Nous pourrions citer divers exemples tirés des auteurs classiques, nous nous bornerons à rappeler un des convertis de la première génération chrétienne et qui pratiquait dans le paganisme la charité à l'égard du prochain, c'est le centurion Corneille loué pour sa piété, pour sa crainte de Dieu et pour ses aumônes au peuple : Kopvv.to ; è7.a70VT2p7r,^ êy. a-stpf, ; tr, ; y.aAO'jp.ivr, ; 'lT ?i>.'.y.f, ;, £-j{J£- 6r,^ y.aî ; tov bto'j auv TravTi T(ô or/.to •7to :ù)v-3 îAsr.u.O'rjva ; TîoX/.à ; 7(o ).a(o xa''. Sîô ;j.ïvo ; toO OsoO ôià -x-i-rji ■■. Voilà bien une de ces âmes comme prédestinées à la foi chrétienne et à la pratique de ses vertus.

Le devoir de l'affection et de l'assistance mutuelle n'ont pas été totalement inconnus ni négligés avant le christianisme. L'école de Socrate proclamait quelques nobles vérités », le stoïcisme en donna une définition plus vive et une force pratique plus efficace. Cicéron se sert du mot charité pour exprimer l'amour de l'homme pour le genre humain, caritas generis humani', et ce ne sont pas là de vains mots, de simples théories ; mais les faits prouvent que les sociétés anciennes ont connu d'autres liens que ceux de l'intérêt politique, les exemples qui nous montrent la famille païenne unie par des sentiments doux et sévères, attentive à certains devoirs de bienfaisance humaine envers les esclaves et les pauvres ; ces faits sont trop négligés ou généralement ignorés. Il semble que le Sérapéum de Memphis contenait, dans un de ses temples, une sorte de caisse des pauvres. Ce ne sont là que des vertus individuelles, des tentatives timides, mais leur imperfection même révèle la fermentation sourde de ce besoin de charité dont la foi et l'espérance chrétienne feront la base du renouvellement universel.


VII. Progrès de la misère au iv siècle. — Les deux premiers siècles de l'Empire romain, le deuxième surtout, furent une des périodes les plus heureuses de la civilisation. Au iv siècle, tout changea. L'anarchie militaire, l'affaiblissement du pouvoir précipitèrent la décadence. De tout temps l'industrie et le commerce avaient été méprisés ; les seules sources de richesses étaient l'agriculture, la conquête et depuis quelque temps l'agiotage. Voir Capitalisme, t. ii, col. 2027. L'administration traquée par les exigences ruineuses des princes et les réclamations menaçantes d'une plèbe n'avait pu, après une longue pratique de modération, éviter de recourir aux dispositions oppressives. Le pauvre, dépourvu de garanties, oscille entre le riche et le fisc également voraces ; le riche lui-même n'est pas à l'abri des bouleversements et des emplois ruineux. Pressés de dettes, dévorés par l'usure, les petites gens voient disparaître par lambeaux le lopin de terre qui formait leur héritage et tout leur patrimoine. Rongés par la misère, manquant des moyens de cultiver et de faire prospérer la terre, ils se débarrassaient de celle-ci à vil prix et venaient grossir le nombre des oisifs vivant de distributions dans les villes et ajoutant à cette ressource quelque profession interlope. Ceux-ci n'étaient ni les plus misérables ni les plus à plaindre. La classe aisée, celle qui tenait dans la société du temps la place qu'occupe la bourgeoisie laborieuse de nos jours, avait recherché d'abord les honneurs attachés aux magistratures municipales ; par vanité et par attachement pour leur ville, elle avait consenti à supporter la charge assez lourde des plaisirs populaires et des embellissements. Mais voici qu'on avait prétendu les rendre responsables personnellement de la rentrée de l'impôt. Dès le règne de Trajan, les curiales, c'est le titre qu'ils portent, cherchent à se dérober à la ruine. Alors commence une lutte séculaire entre le fisc et les magistrats municipaux à propos d'un enjeu qui est la fortune des humbles. La fuite, l'engagement dans l'armée, l'affiliation dans le clergé, l'émigration parmi les barbares, l'esclavage volontaire, tout est bon pour éviter l'odieuse curie, et on préfère encore lui abandonner les biens qu'on ne peut emporter que lui livrer des membres qui sont exposés à la torture.

Les gens de métier subissent un régime analogue. Leur travail est escompté par l'administration qui les embrigade et leur impose bon gré mal gré la pratique de leur profession dont leurs enfants seront les héritiers et les continuateurs obligés. Les riches sont à peine moins misérables. Vivant à la cour du prince ou le représentant dans les provinces, la coutume leur impose des prodigalités folles auxquelles nulle fortune ne peut résister et c'est à force d'expédients, d'abus de pouvoir, de dons extorqués, de pensions exorbitantes qu'ils parviennent à soutenir un luxe dont ils sont les premières victimes.

Cette situation est le résultat de principes économiques pourris. Pour améliorer, dans la mesure des choses possibles, cette situation, entrer en lutte contre les barbares, contre les empereurs, contre le fisc et contre les riches, pénétrer partout où la misère ravageait, il fallait désormais recourir à la charité chrétienne et à l'initiative de l'évêque. La lutte va viser deux plaies qui comprennent tous les maux dont souffre la société : l'inhumanité et la misère. Nous avons pu constater l'infiltration d'un sentiment d'humanité dans la législation. Cependant, l'adoucissement des codes demeure trop souvent lettre morte ; par une sorte de reflux, les mœurs reprennent le terrain que les lois leur ont fait perdre. Le christianisme prétend ne laisser remettre en question rien de ce qu'il a conquis, et dans ce but il lui faut régénérer la famille et restaurer la pureté du foyer domestique.


VIII. Reconstitution de la famille. — La constitution primitive de Rome plaçait la femme, même majeure, sous la tutelle perpétuelle de ses agnats ou parents par les mâles. Réduite au rôle d'un bel animal féminin, la femme s'était livrée sans contrainte au luxe effréné, au plaisir voluptueux. Le législateur avait abouti à un résultat de licence et de corruption, et Auguste ne trouvait plus dans les lois de la famille les garanties qu'il était contraint de demander aux lois politiques. Mais peu à peu la tutelle des femmes ébréchée par une législation d'exception, faussée par des subtilités de jurisprudence, s'en allait en débris. Constantin l'abolit en 321 et reconnut aux femmes majeures des droits égaux à ceux des hommes : in omnibus contractibus jus habeani qualic viros. En cette même année, les mères obtinrent le droit général de prendre part à la succession de leurs enfants, ce qui rendait à la nature une de ses prérogatives les plus sacrées. Le mouvement entrepris et poussé d'une façon un peu cahotique et incohérente sous les empereurs païens, se régularisa et s'acheva sous les empereurs chrétiens. A l'inertie qui était son lot réservé, la femme faisait succéder une activité un peu fébrile parfois, mal réglée par la prédominance de l'imagination sur la raison, mais néanmoins efficace. Le christianisme n'obligeait pas des ingrates et les femmes de tout rang, de toute condition se montreront zélées à propager, à servir, à ennoblir leur religion. Un dévouement à toute épreuve, un élan irrésistible de passion, une résistance intrépide seront les qualités essentielles de ces alliées précieuses dans la révolution morale qui s'accomplit. Constantin, ses conseillers et ses successeurs ont bien su ce qu'ils faisaient lorsqu'ils ont doté les femmes d'une sage émancipation. Et qu'on ne dise pas que c'était là l'esprit du temps. Les adversaires, les détracteurs, les polémistes acharnés à combattre le christianisme ne trouvent pas contre lui de plus grave reproche que son caractère subversif des vieilles mœurs, que l'appui qu'il cherchait dans les femmes.

Oui, sans doute, car dans le système du christianisme la femme a une mission à remplir ; elle doit travailler comme l'homme pour le service du Seigneur ; elle a la même dignité morale que l'homme ; son inférieure par la force physique et la raison raisonnante, elle lui est supérieure par la vivacité de la foi et l'ardeur de l'amour. Il faut donc la tirer de cette inutilité à laquelle on l'avait réduite ; la doctrine nouvelle lui fait un devoir d'agir, d'exhorter, d'user de son ascendant communicatif, de son charme triomphant pour confesser la foi comme une et se montrer l'égale des martyrs. Désormais, la femme parle et discute au forum et au prétoire, elle tient tête au magistrat, réfute l'argumentation du juge et brave la justice. Jetée dans la vie militante, elle marchera parmi les héros ou s'avancera aussi loin que les plus hardis missionnaires. Esclave chaste, épouse pudique et fidèle, mère honorée et autoritaire, elle attendra l'exercice de son pouvoir nouveau de charité, mais son pouvoir n'en sera que plus fort et sa dignité mieux établie.

Voici une des innovations les plus graves et les plus radicales de l'Église, c'est un système complet d'émancipation et d'égalité morale. Celle qui bénéficie de cette situation, pénétrée du devoir qui en résulte pour elle, se hausse sans peine aux obligations nouvelles. Le mariage chrétien devient l'antithèse frappante de l'union païenne toujours placée sous la menace du divorce. La virginité devient un état social officiellement reconnu. Ombre de constitutions impériales protègent les femmes et même, souvent, la sanction est trop sévère pour être applicable : le but est dépassé. Néanmoins, on peut montrer l'étage de la moralité dans les interdictions, 1° de mêler les deux sexes dans les prisons ; 2° d'incarcérer une mère de famille pour dettes ; dans la dispense de comparaître devant le Conseil impérial ; dans la reconnaissance du droit au célibat. La loi emploie aussi tous ses efforts à déraciner l'antique institution du »concubinat« et à lui substituer un mariage légal ; afin d'y parvenir, elle accorde la légitimité aux enfants déjà nés ; par contre, si l'union n'est pas régularisée, les enfants ni leur mère ne sont pas aptes à hériter. Le législateur entreprit non d'abolir mais de restreindre le divorce. Le divorce par consentement mutuel ne disparait même que momentanément. Ici, le vieux droit l'emporte sur le nouveau et la civilisation fait un pas rétrograde.

Pour arriver à ces résultats importants, bien que partiels, il faut des siècles de persévérance de la part de l'Église dont on retrouve toujours le plan arrêté et suivi. Les constitutions impériales n'ont pas, en effet, de meilleur commentaire que les écrits des Pères. Il n'est guère de réforme législative, réalisée par Constantin ou ses successeurs, dont les Pères n'aient par avance signalé le besoin et en quelque sorte formulé le projet.


IX. Protection de l'enfance. — Au début du IVe voici ce qu'écrit Tertullien : « Les lois vous défendent l'infanticide, mais de toutes les lois il n'en est pas une qui soit plus facilement et plus impunément éludée. » Un siècle plus tard la situation n'est guère améliorée ; de nombreux scandales se produisent, beaucoup de parents recourent à l'avortement, à la vente, à l'abandon de leurs enfants. L'exposition des enfants conciliait une certaine répugnance à verser le sang avec l'intérêt à se débarrasser des petits êtres. Voir Alumni, t. i, col. 128. L'avortement, réprouvé hautement par les Pères, commence enfin à n'être plus distingué de l'homicide. La vente reste un commerce très actif, car les guerres ne fournissent plus le marché de beaux esclaves adultes ; force est donc de se rabattre sur des adolescents et des fillettes qu'on nourrit par troupeaux comme des bestiaux. L'État touche un droit que le fisc réclame énergiquement sur la vente des enfants.

Les conciles donnent le branle. Le concile d'Elvire jette l'anathème sur le père meurtrier de son fils et Constantin lui inflige le supplice des parricides et Valentinien ratifie cette sanction. Constantin s'occupe aussi des enfants abandonnés, lorsqu'il écrit au vice-préfet du prétoire Ablavius : « Veillez avec soin à ce que si un père apporte son enfant en disant qu'il ne peut le nourrir, on lui fournisse sans délai la nourriture et le vêtement. » Quelques années plus tard, en 329, Constantin revient en arrière et permet aux parents dans un état de misère absolue de vendre leurs nouveau-nés, le rachat pouvant toujours être opéré par le vendeur ou toute autre personne moyennant le prix reçu ou l'échange d'un esclave de même valeur. On reviendra à une mesure plus clémente, puis nouveau retour en arrière. Dans ces fluctuations dont l'humanité porte la peine, il faut, non pour en atténuer l'horreur mais la responsabilité, se rappeler les maux inouïs qui accablent l'empire et réduisent parfois un père affectueux à ces extrémités que nous avons peine à comprendre. Saint Basile représente un homme poursuivi par le fisc et cherchant des ressources : Il n'a pas d'or ? Il n'en a pas. Un mobilier qu'il puisse vendre ? Son mobilier est celui des pauvres. Il n'a à vendre que ses enfants. Voyez la lutte entre la faim et l'amour paternel. Il se décide, puis recule, puis succombe enfin. Mais lequel vendra-t-il le premier ? Quel est celui qui lui assurera mieux un morceau de pain ? L'ainé ? Mais l'âge a ses droits. Le dernier ? Mais la pitié le prend pour ce pauvre enfant qui ne comprend même pas son malheur. Celui-ci a tous les traits de ses parents ; cet autre montre une si heureuse intelligence. Funeste hésitation ! Les garder tous, c'est les condamner tous à mourir de faim. En vendre un ? De quel œil me verront les autres, toujours suspect de méditer une trahison nouvelle ? Comment habiter cette maison que moi-même j'aurai rendue vide ? Comment m'asseoir à cette table dont l'abondance aura coûté si cher... » Constantin encourage les personnes disposées à recueillir les enfants abandonnés. En 331, il décide que le père est déchu, par le fait de l'abandon, de la puissance paternelle ; nul ne peut réclamer l'enfant ; le nourricier a droit de le garder en titre de fils ou d'esclave, à son choix ; en 374, Valentinien ajoute la punition à la privation des droits ; en 412, Honorius et Théodose admettent le droit définitif de l'adoptant, s'il a fait constater sa prise de possession par acte dressé en présence de l'évêque ; en 442, le concile de Vaison prescrit que « tous ceux qui trouveront des enfants exposés en feront la déclaration à l'église le dimanche suivant ; il y aura proclamation publique ; les parents auront alors dix jours pour réclamer ; passé ce délai, leur droit est périmé et la personne qui se charge de l'enfant ne saurait être inquiétée à cet égard ». Enfin, Justinien déclare que, nonobstant les droits antérieurs, les titres acquis par un acte de pitié, quelle que fût son origine, l'enfant exposé, soit à l'église, soit sur la place publique, est devenu par cela seul un homme libre. Il a fallu deux siècles de christianisme officiel pour amender la loi jusqu'à la rendre humaine. Désormais, de nombreux asiles, orphanotrophia, s'ouvrent pour recueillir les petits abandonnés et rendre applicable une jurisprudence libérale placée sous la sauvegarde des autorités civiles et des évêques.

X. Lutte contre l'esclavage. — Saint Paul disait : Dam haeres parvulus est nihil differ a servo. La condition de l'enfant avait en effet de frappantes analogies avec la condition de l'esclave. Cette ressemblance concernait surtout le statut personnel de l'individu, car il va de soi que son statut social, politique, était très différent. Dans la famille, le nombre des enfants est forcément restreint et ce nombre ne peut en aucun cas, sauf pour quelques exceptions hors de la nature, être considéré comme une richesse pécuniaire ; en outre, un jour viendra où l'enfant aura des droits reconnus et garantis par la société et par la loi. La situation de l'esclave diffère en cela que l'esclave a une valeur marchande courante, qu'il n'a et n'aura jamais par lui-même d'autre statut personnel que celui que la bienveillance ou la faiblesse du maître lui concédera, sauf à le lui retirer. Ce à quoi l'Église va tendre sur cette question de l'esclavage, c'est à procurer la liberté quand c'est possible, et à son défaut un traitement humain. À l'esclave on recommande la patience, la résignation et la dignité, en un mot le relèvement moral ; au maître on suggère l'affranchissement, la bonté, la moralité. Quant au principe lui-même d'une différence fondamentale entre deux portions de l'humanité, il est condamné. Dès le début du IVe, Lactance, précepteur du fils de Constantin, s'exprime ainsi : « Dieu, qui met les hommes au monde, veut qu'ils soient égaux ; il soumet leur vie aux mêmes conditions, il les appelle à la même sagesse, il leur promet la même immortalité. Comme il leur donne à tous le soleil qui les éclaire, les eaux qui les abreuvent, le pain qui les nourrit, le sommeil qui les repose, il leur donne aussi à tous les principes de la justice et de la vertu. Devant lui nul n'est esclave, nul n'est maître. Si nous avons tous un même père, nous sommes tous libres au même titre. Ni les Romains, ni les Grecs n'ont su observer la justice, car ils ont multiplié ces degrés qui séparent les hommes des hommes, les pauvres des riches, les faibles des puissants, les sujets des rois. Là où tous ne sont pas égaux, il n'y a pas d'équité ; l'inégalité exclut la justice... Mais on me dira : N'y a-t-il donc pas parmi vous des maîtres et des esclaves ? N'y a-t-il pas entre eux quelques différences ? Je réponds : aucune et ceci, parce que nous nous savons tous égaux, parce que nous nous appelons tous frères. Ne jugeons pas l'homme d'après son corps, mais d'après son âme ; quelle que soit la condition diverse du corps, ceux qui nous servent ne sont pas nos esclaves, ils sont et nous les appelons : nos frères selon l'esprit, nos compagnons dans le service du Christ. L'esclave parmi nous est l'égal de l'homme libre, le pauvre du riche : la vertu seule fait devant Dieu toute la différence ». En même temps que l'Église flétrit et condamne l'origine de l'esclavage, elle en respecte le fait ; elle dénie le droit, elle maintient la possession, elle préserve le principe de la propriété restait intact.

Le concile de Gangres jette l'anathème sur ceux qui poussent les esclaves à fuir sous de faux prétextes de piété, et saint Basile interdit aux monastères qui suivent sa règle d'admettre des esclaves non pourvus du consentement de leurs maîtres. Mais ces efforts et cette instance n'ont pas tous les résultats attendus. Cependant, ils ne laissent pas d'avoir une influence marquée sur la législation. Constantin, dès l'année 312, rappelle au maître qu'il doit user avec modération du droit de correction sur ses serviteurs. « Le maître, dit-il, est réputé coupable d'homicide lorsqu'il tue son esclave avec un bâton ou une pierre ; le blesse mortellement à coups de flèches ; le fait pendre ou précipiter d'un lieu élevé ; l'empoisonne ; déchire sa chair avec les ongles de fer ; brûle ses membres ; l'abandonne couvert de plaies, sans soins. » Telle est encore la férocité qui se rencontre à cette date. Peu après, l'empereur abolit le supplice de la croix ; en 315, il interdit la marque au fer rouge sur le front.

On protège la vie de l'esclave, on protège aussi sa conscience. Mimes et acteurs, contraints pour l'esclavage à une profession dont l'ignominie se conçoit à l'affranchissement est facilité, les émancipations ne sont pas arrêtées par la suspension des affaires durant la quinzaine de Pâques, le nombre des affranchis par testament peut être illimité. Les cas se multiplient ; on sent qu'une inspiration différente de celle d'autrefois régit l'institution. Toutefois, la législation reste rigoureuse à l'égard des esclaves fugitifs qui sont considérés comme volant leur maître. Constantin ordonne l'amputation d'un pied et l'envoi aux mines des fugitifs arrêtés se réfugiant chez les barbares. Mais, sur d'autres points, il se montre digne de l'esprit de mansuétude qui se révèle dans plusieurs de ses lois ; c'est ainsi qu'il proclame la parenté entre esclaves. « En partageant les biens entre divers possesseurs, veillez à ce que chaque famille de serviteurs demeure indivisée sous le même maître. Qui permettrait que les fils fussent séparés de leurs pères, les frères de leurs sœurs, le mari de sa femme ? Faites cesser toute séparation qui aurait rompu des liens de cette nature, et, désormais, veillez à ce que les esclaves ne soient plus troublés dans leurs légitimes affections. » Lors que le cœur d'un maître demeure insensible aux objurgations, on s'efforce de racheter ses esclaves. Des épargnes, des collectes, parfois même, dit-on, d'héroïques dévouements substituent aux chrétiens maltraités celui-là même qui achète leur liberté par sa propre servitude.

Après avoir ainsi usé l'esclavage, quand arrive le règne, réparateur en tant d'égards, de Justinien, des mesures radicales et générales sont enfin prises qui expulseront définitivement le principe de l'esclavage et rendront son application souvent onéreuse. Ce que Lactance disait au IVe, Justinien le répète deux siècles plus tard avec cette gravité que prend sa parole de législateur : « Il est certain, écrit-il, que la grâce divine considère également tous les hommes, qu'elle ne fait pour son culte aucune différence entre l'homme et la femme, le libre et l'esclave, et que tous reçoivent la même récompense en Jésus-Christ ».

Tout ce qui


XI. L'ASSISTANCE OFFICIELLE. — Depuis qu'au IVe, Constantin avait quitté Rome pour Byzance, l'empire avait deux capitales à nourrir. Le soin des approvisionnements et des distributions gratuites préoccupe par-dessus tout les empereurs et les magistrats ; car il ne faut pas s'y tromper, s'il est une institution qui, sous couleur de bienfaisance, cache des préoccupations politiques, c'est celle de l'annone et des distributions de blé. Prudence nous montre les petites gens gravissant, selon l'usage, les degrés des escaliers que possède chacune des quatorze régions de Rome afin de recevoir leur part d'aliments. Il s'agit tantôt de blé offert au-dessous du cours, tantôt de pains cuits. Valentinien substitue à la vente de vingt pains bis (sardidi) de deux onces et demie chacun, l'attribution gratuite de six pains blancs en forme de couronne, du poids de six onces. Honorius revient à l'ancien usage : vente à bas prix du pain confectionné avec le blé des greniers d'Ostie ; mais au lieu de 75 000 boisseaux de froment qu'on distribuait journellement vers l'an 200, on n'en distribue que 1 100 boisseaux après l'année 410. Honorius fait également distribuer l'huile et la viande de porc, fixant les parts journalières à 4 000. Constantin ajoute des rations de vin.

Des distributions analogues ont lieu à Constantinople : elles présentent ce caractère particulier de n'être pas consacrées exclusivement aux nécessiteux. Dans sa hâte maladive de voir achever la capitale nouvelle, Constantin assigne des portions frumentaires aux immeubles, attachées à la maison et vendues avec elle. Voilà à quels abus aboutit une institution qui n'a de charitable que l'apparence. « Théodose et ses fils maintinrent le double principe de la nécessité d'avoir une maison pour obtenir une part des contributions gratuites, et de l'indivisibilité du bénéfice et de la maison : en sorte que, pour recevoir les dons de la munificence publique, on devait être en état de s'en passer, et que le gouvernement refusait la subsistance gratuite à quiconque était trop pauvre pour posséder une maison ». L'institution de Constantin ne fut supprimée qu'en 616 par un édit d'Héraclius.

Quant aux autres annones, elles étaient attribuées — « Dans le régime du colonial, le colon appartient à la terre, la terre appartient au colon. Elle est son pécule sur les fruits duquel il donnera une redevance au propriétaire. »

— ' Cod. Theod., XI, i. De annona et tribut. — » A Constantinople on ne distribue pas de viande de porc. — Le peuple des grandes villes s'était fait une si douce habitude des distributions gratuites que le christianisme songea non à les supprimer mais à ennoblir la générosité qui donne et la pauvreté qui reçoit. Paulin de Nole parle des tables installées par Pammachius « près de la basilique, devant les portes de l'atrium et les escaliers de la place » pour y nourrir les pauvres auxquels il faisait ensuite de larges distributions d'argent et de vêtements. Ceci se passait à Saint-Pierre du Vatican à l'occasion de la mort de la femme de Pammachius. Mais de telles aumônes ne devaient pas avoir un caractère exceptionnel puis que Paulin excite son ami Aléthius à la bienfaisance et lui rappelle à ce propos « les tables dans l'atrium de la maison du Seigneur ».

En Orient, l'atrium des basiliques était aussi le rendez-vous de la misère et de la bienfaisance. Saint Jean Chrysostome, dans une homélie, rappelle à ses auditeurs les bandes de mendiants que l'on voit aux portes des églises et il recommande de leur faire l'aumône.

L'assistance officielle se manifestait sous la forme d'une deuxième plaie. Après les distributions gratuites, la médecine gratuite. Ce qu'est la médecine de ce temps-là, on le devine sans peine ; il suffit de se rappeler Diafoirus et le licencié Sangrado pour s'en faire une juste idée. Charlatans, empiriques, astrologues, nécromans qui, au dire de Sidoine Apollinaire : « peu habiles bien que fort empressés, tuent de la manière la plus obligeante un grand nombre de malades ». Constantin les pourchasse. « On doit infliger les peines les plus sévères à ceux qui, au moyen d'arts magiques, détruisent la santé des hommes ». Par contre, les médecins municipaux sont confirmés dans leurs privilèges : exemption de tutelle, de fonctions publiques onéreuses, garanties spéciales devant les tribunaux, protection contre les injures, etc. Ces exemptions s'étendent aux femmes et aux enfants de ces praticiens.

A qui donner ? « En me rendant ici à travers les places et les petites rues qui avoisinent l'église, dit à son auditoire saint Jean Chrysostome, j'ai vu gisant dans les carrefours une foule de malheureux, estropiés, aveugles, les membres couverts d'ulcères et de plaies. Témoin de tant d'infortunes, je me croirais l'être le plus inhumain si je ne vous les exposais, aujourd'hui principalement, et à cette saison de l'année. Car, s'il convient en tout temps de nous rappeler la compassion que nous devons à nos frères, nous qui avons besoin en tout temps de la compassion de Dieu, mais la prédication de l'aumône n'est plus nécessaire que dans la saison rigoureuse. En été, la douceur de la température apporte aux pauvres quel que soulagement. Enveloppés des rayons du soleil, ils peuvent mieux se passer de vêtements, ils peuvent mieux dormir en plein air et sur la terre nue ; ils n'ont besoin ni de vin, ni d'aliments fortifiants ; de l'eau et quelques végétaux leur suffisent ; c'est aussi la saison où la plupart des ouvriers, les laboureurs, les marins, les maçons trouvent à gagner leur vie ; au lieu qu'en hiver, où ils ont besoin de tant de choses, l'ouvrage leur manque qui leur permettrait de se les procurer. Aujourd'hui donc, si nous ne trouvons personne qui puisse les occuper, cherchons du moins des âmes compatissantes qui les soulagent ». Le pauvre, dit le même orateur, n'a qu'une seule recommandation, son indigence ; fût-il le plus pervers de tous les hommes, s'il n'a pas de pain, nous devons apaiser sa faim ». Qu'il soit vil, méchant, indigne de bienfaits, ne voyez que sa misère présente et le Christ vous tiendra compte comme d'un présent fait à lui-même de l'aumône que vous donnerez ». Ainsi, en présence de quelle que calamité générale, le devoir est de secourir la misère, sans examen, sans retard. En d'autres temps, saint Augustin accorde que l'on doit

Certaines apostrophes des Pères de l'Église pourraient donner lieu de croire qu'ils repoussaient le droit à la propriété. Une fois la part faite à une certaine vivacité d'expression compatible avec le genre oratoire, il faut reconnaître que les Pères, quand ils s'adressent aux riches ont en vue ceux qui, ayant trop, n'usent pas de ce superflu suivant les obligations de la charité. Au reste, les avertissements des Pères s'adressent à une société où les princes et les riches donnent l'exemple, trop suivi, des extorsions violentes et des criantes rapines. Les discours qu'on leur adresse sont des improvisations chaleureuses où l'exagération n'est qu'une déformation tolérée de la vérité. Grand défaut, à coup sûr, mais fort ancien et que nous ne verrons pas disparaître.

Tandis qu'on stimulait la conscience des riches et des avares, les pauvres étaient eux-mêmes vivement admonestés. « J'ai averti les riches, dit saint Augustin, maintenant c'est à vous, pauvres, de m'entendre. Donnez et gardez-vous bien de rien avoir en propre ». Étouffez en vous la convoitise. Vous avez en commun avec le riche le monde entier, mais vous n'avez pas en commun avec lui sa maison et son domaine. Vous possédez en commun avec lui la lumière du jour pour éclairer et féconder vos travaux. Cherchez à gagner ce qui doit suffire à votre nourriture, gardez-vous d'exiger davantage.

Loin d'ébranler la notion de propriété, les Pères en consacrent le principe, seulement ils prétendent en réglementer l'application. La richesse, à leurs yeux, n'est pas plus criminelle en elle-même que la pauvreté n'est sainte. Le superflu du riche, enseigne saint Augustin, est le nécessaire du pauvre ; mais, on te l'accorde, use de ton superflu, donne aux pauvres le nécessaire ; use de choses délicates, donnez-en aux pauvres de grossières. Et ailleurs il dit encore : Il n'est pas prescrit aux riches de tout donner. Qu'ils conservent le nécessaire et même plus que le nécessaire. Tous proclament l'entière liberté de l'aumône qu'ils veulent aussi large que possible, mais sans rien fixer toutefois. Dieu a créé les biens pour l'usage de tous, mais il les a appropriés à quelques-uns. Considérant cependant l'aumône ainsi développée ne suffit pas ; les largesses des fidèles destinées à subvenir à d'absorbantes nécessités sont exposées à faire défaut en partie en cas de calamités publiques, alors qu'elles seraient d'autant plus nécessaires. L'Église, afin d'avoir à sa disposition un trésor dans lequel elle puisse puiser à tout moment, se trouve amenée à organiser un revenu assuré. La constitution et la gestion de cette fortune entraîneront bien des embarras. « Si l'Église possède des terres, des maisons, des chariots, des mulets, c'est à cause de votre avarice. C'est votre manque de générosité qui amène les ministres de Dieu à s'occuper du commerce des choses profanes ». Saint Augustin refuse, au nom de son Église, un héritage destiné à frustrer une famille '. Saint Ambroise prend une décision analogue et refuse la nue-propriété d'un bien laissé à l'Église par un évêque au détriment du frère de celui-ci. On lui fait remarquer que sa décision porte préjudice à l'Église : « Elle ne perd jamais, répond-il, quand la charité gagne ».

En regard de ce désintéressement il faut rappeler des scandales regrettables, une avidité, une cupidité condamnables chez tous ceux qui s'y livrent, plus regrettable dans le clergé qui exploite la bonne foi au nom de la charité. L'abus est porté à tel point que « j'ai honte de le dire, écrit saint Jérôme, les prêtres des idoles, les cochers, les mimes, les gens de la condition la plus vile peuvent recueillir un héritage ; seuls les clercs et les moines sont frappés de cette interdiction. Je ne me plains pas de la loi, mais je rougis pour ceux qui l'ont rendue nécessaire ». Valentinien enlève, en effet, aux clercs et à tous ceux ayant fait vœu de continence, le droit de recevoir quoi que ce soit, par donation ou testament, des diaconesses et des vierges consacrées à Dieu, à moins qu'ils ne soient leurs héritiers ab intestat. Comme pénalité, dévolution au fisc — qui ne s'oublie jamais — des biens légués '. Une constitution de 372 étend cette disposition aux évêques et aux vierges ». Théodose interdit aux diaconesses de laisser leurs biens à l'Église, aux clercs et aux pauvres, mais il n'y a pas confiscation ; la disposition est simplement réputée non écrite « . Marcien lève, en 455, ces prohibitions » que Théodose avait d'ailleurs atténuées en ce qui concerne les stipulations entre vifs « .

Cependant le domaine ecclésiastique se constituait. En 313, l'édit de Milan restitue les biens confisqués pendant la dernière persécution à la corporation entière ; en 321, l'Église reconnue personne morale est autorisée à recevoir les donations testamentaires ; chaque Église peut acquérir à titre onéreux. D'une manière générale, ce qui est acquis ne doit plus être aliéné, disposition qui explique l'immensité des domaines ecclésiastiques. Les conciles condamnent la vente des biens ecclésiastiques », en dehors des objets de minime importance. Les évêques ne doivent pas user de ces biens comme de leur propriété personnelle ; cette prescription s'applique principalement aux immeubles et reçoit la sanction des lois impériales '. Il est toutefois permis aux Églises de contracter entre elles des emphytéoses perpétuelles « .

Les propriétés ecclésiastiques sont exemptes de plusieurs impôts ', elles ne peuvent être adjugées au trésor pour retard dans le paiement des tributs. Enfin, les évêques et les prêtres ne pourront pas s'enrichir des biens de l'Église ; lorsqu'ils ne laissent pas d'héritiers directs et meurent ab intestat, leurs biens sont dévolus à leur église, réserve faite des droits pouvant appartenir aux patrons, aux maîtres, au fisc, à la curie '.

Constantin, en vue de l'assistance des pauvres, assigne aux Églises de l'Empire des rations de blé ; supprimées par Julien, ces allocations sont rétablies par Jovien, mais réduites au tiers du chiffre primitif en raison des disettes qui affligent les provinces ' : « Parce qu'il est du devoir de notre humanité, disent Valentinien et Marcien, de penser aux indigents et de faire en sorte que les malheureux ne manquent pas de nourriture, nous ordonnons que la fourniture de diverses denrées faites jusqu'ici aux très saintes Églises aux dépens du public, sera continuée et que personne n'ose les diminuer. Salaria elium quœ sacrosanctis ecclesiis in diversis speciebus de publico hactenus ministrata sunt, jubemus nunc quoque inconcussa et a nullo prorsus inimunita præstari ». Dans la suite, le développement du patrimoine ecclésiastique et des établissements charitables rend ces libéralités inutiles.

Les orateurs chrétiens sollicitent les fidèles en faveur des pauvres, nous venons de le montrer ; des libéralités sans nombre constituent une réserve sacrée destinée aux malades, aux infirmes, aux indigents. En comparaison de ces apostrophes enflammées des Pères ', les éloges de la charité que font par manière d'acquit les philosophes sont des ouvrages de rhétorique. « Il y a un abîme entre la charité chrétienne et la bienfaisance païenne, même lorsqu'elles accomplissent les mêmes actes et prononcent les mêmes paroles ' ; » c'est qu'elles ne procèdent pas du même esprit et ne s'inspirent pas du même motif. Le budget des sommes données à la charité, à supposer que depuis les origines il fût possible, dépasserait les estimations les plus fantastiques en apparence.

Depuis la loi de 321 qui constituait l'Église personne morale, les dons et legs s'étaient en certaines provinces rapidement multipliés. Les revenus de l'Église de Césarée de Cappadoce étaient si considérables que, au dire de saint Grégoire, ce fut la vue d'une partie seulement de ces richesses qui excita contre saint Basile l'envie d'Anthime de Tyane. — Au temps de l'épiscopat de saint Jean Chrysostome, l'Église d'Antioche secourait 3 000 pauvres sur les revenus d'un seul legs, sans compter l'assistance qu'elle donnait aux prisonniers, aux malades, aux étrangers et les distributions de victuailles et de vêtements qui se succédaient de jour en jour '. — A Alexandrie, lors que saint Jean l'Aumônier fut élevé au patriarcat, le trésor de l'Église épiscopale se montait à huit mille livres d'or et il en reçut peu après dix mille de plus. L'Église possédait des vaisseaux pour ses approvisionnements de blé ; une tempête lui en enleva treize d'un coup avec cent trente mille boisseaux de blé. On s'explique sans peine qu'avec de telles ressources saint Jean l'Aumônier ait pu nourrir jusqu'à 7 500 pauvres à la fois ». — L'Église de Rome avait d'immenses propriétés non seulement en Italie, en Sicile et en Occident, mais jusqu'en Syrie, en Égypte, en Asie Mineure« .

Les avantages et les inconvénients de cette situation sautent aux yeux ; mais la situation étant admise il faut s'employer à éviter dans la mesure du possible les administrateurs malhabiles ou fripons. Les conciles s'occupent fréquemment des économes '- dont la capacité et la droiture peuvent avoir les plus heureuses conséquences. Ce sont des hommes d'affaires que vont assiéger toutes les tentations dont la meilleure intention ne triomphe pas toujours, que solliciteront des fournisseurs indélicats, que pressentiront des évêques prodigues ou intéressés. Obligés d'acheter, de vendre, d'échanger, de faire rentrer les revenus, de faire travailler les colons, les esclaves, de surveiller les fermiers, de revoir les comptes des gérants, il arrive que l'intégrité même la mieux constatée se laisse surprendre et de temps en temps des soupçons se font jour. » Les pauvres dont les demandes étaient repoussées ou incomplètement satisfaites, étaient portés à regarder comme mal employé l'argent qu'on leur refusait. L'étendue même de ces fonds faisait naître chez eux une attente, sinon des exigences illimitées, et d'un autre côté fournissait mille prétextes à l'égoïsme des riches. Quand l'Église insistait sur le devoir de l'aumône, on lui opposait ses trésors, ses vastes domaines, et l'on s'étonnait qu'avec son opulence, elle ne pût suffire aux besoins de tous les indigents ; ainsi, à mesure que ses ressources fixes augmentaient, elle voyait diminuer ses ressources éventuelles, celles qui provenaient des offrandes et des collectes ; en sorte que si, en temps ordinaire, elle savait mieux où puiser, elle avait, en revanche, des charges plus fortes, et, pour peu que les circonstances devinssent difficiles, des moyens moins abondants. L'esprit de bienfaisance, en lin, qui, comme tous les sentiments généreux, ne se développe que par des actes, s'alanguissait de jour en jour ; les riches s'habituaient à renvoyer les pauvres à l'assistance de l'Église, se réservant de dédommager un jour celle-ci par quelques legs pieux. Ne soyons donc point surpris si, à la vue de ces tristes effets, les évêques les plus dévoués commençaient à déplorer le jour où les offrandes s'étaient changées en dotations, et où l'Église était devenue propriétaire '. » Saint Jean Chrysostome souhaitait de promptes et abondantes distributions vidant le trésor, ce qui éviterait des mécomptes comme celui d'un économe obligé, en temps de guerre, de livrer ses réserves en numéraire à un parti ennemi. Le régime en vigueur lui paraissait un pis-aller ; mais les fidèles ne donnant qu'avec parcimonie, il faut que les clercs assument la charge de l'aumône qui devrait demeurer étrangère à leur office..Saint Augustin, de son côté, désirait que son Église pût liquider toutes ses propriétés foncières entre les fidèles qui se chargeraient désormais du soin des pauvres et du clergé. Désirs sages et louables dont la réalisation eût été désastreuse. Compter sur des aumônes individuelles que l'atténuation du zèle réduisait de jour en jour et que les calamités tarissaient parfois pour un temps, attendre des ressources que la langueur des affaires rendait moins disponibles chaque année, c'eût été, pour l'avenir, s'exposer à de graves mécomptes ; les fonds confiés à l'administration de l'Église étaient plus assurés, plus productifs, plus disponibles aussi. Ils formaient une ressource dont on peut discuter la gestion et l'usage, mais qui, aux heures sombres, soulagea et sauva bien des malheureux poussés aux extrémités.

L'extension considérable prise par les Églises au IVe avait entraîné plusieurs modifications importantes à la discipline antérieurement en vigueur. Jadis, les revenus étaient divisés en trois parts entre le culte, les clercs et les pauvres. Depuis, on avait formé une répartition nouvelle dans laquelle l'évêque à lui seul comptait pour une part. Ce faisant, on avait eu en vue la situation de plus en plus pompeuse qui lui appartenait dans une société et une cité où il tenait souvent le principal rôle. D'abord, rien ne détermina rigoureusement le rapport de ces quatre parts entre elles. L'évêque faisait, selon le degré de son désintéressement et de sa charité, celle des pauvres plus ou moins étendue. Tous ne ressemblaient pas à saint Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople, se réduisant à manger seul afin de consacrer aux pauvres les économies qu'on réaliserait sur le service de sa bouche. D'autres, comme Théodose d'Alexandrie, fastueux à l'excès, négligeaient les œuvres de charité pour s'engager dans des constructions et des pompes ruineuses. Pour prévenir des excès de ce genre, les papes Simplice et Gélase réglèrent d'une manière fixe la répartition des revenus ecclésiastiques en quatre parts égales ; mais en affectant le quart au moins de ces revenus aux pauvres, ils entendirent qu'on leur donnerait de plus tout l'excédent de ce qui serait nécessaire à l'entretien du clergé.

Dans tout cela il faut faire très large part de l'imprévu. A une époque où les désastres se succèdent avec une rapidité déconcertante ; où des villes disparaissent pour toujours, où des populations entières sont réduites en esclavage ou bien emmenées en captivité, il ne faut pas s'attendre à un fonctionnement parfaitement régulier d'une administration chargée de secourir de soudaines et immenses infortunes. Car la charité chrétienne, aux heures tragiques des invasions, des guerres, entend bien ne repousser personne. Ce n'est pas seulement aux fidèles qu'elle vient en aide, mais à tous ceux qui souffrent, et ainsi ses ressources et ses prévisions sont insuffisantes. L'extraordinaire devient, grâce au trouble général de l'époque, l'ordinaire. Les malheureux n'y perdent rien, mais il est clair que l'administration se ressent d'un tel état. Atticus, patriarche de Constantinople, apprenant qu'une disette éprouvait la ville de Nicée, envoie à l'évêque de cette ville trois cents livres d'or pour être distribuées sans distinction de croyance, entre les affamés qui rougissaient de mendier -. Sous Théodose le Jeune, Acace d'Amida voit arriver un corps de sept mille Perses faits prisonniers par les Romains ; il vend les vases sacrés, la vaisselle plate liturgique et s'en sert pour racheter et nourrir ces malheureux qu'il renvoie à leur roi '. Abraham de Carrhes ne se montre pas moins libéral à l'égard des païens de son diocèse.

Au IVe, des rivalités sectaires entre catholiques et ariens, entre catholiques et donatistes, entre catholiques et pélagiens entraîneront un autre trouble. On verra, dans la même ville, les fidèles et les hérétiques rivaliser d'aumônes qui ont moins la charité pour but que la vanité pour mobile. Lors que la période des hérésies fut passée et que l'Église catholique, enfin triomphante, fut religion d'État, l'étendue des charges fut presque sans bornes et les ressources avaient fort diminué. Comment subvenir à la misère croissante avec des moyens de plus en plus bornés' ? Voici le remède que propose saint Jean Chrysostome ; il est curieux à retenir et n'eût pas déparé dans quel que conciliabule au temps des « saints » de Jérusalem. Après avoir fait une description tout oratoire de cette Église naissante, il ajoute : « Quelle abondance parmi nous, si nous savions agir de même ! Laissez-moi en jouir par la pensée, puis que vous refusez la réalité. Je suppose que tous vendissent leurs biens et les missent en commun. Quel en serait le produit, croyez-vous ? Peut-être un million de livres d'or, peut-être deux ou trois millions. Quelle ressource pour l'entretien des pauvres ! Ne pensez-vous pas que pour les frais de la table commune cela serait plus que suffisant * ? » Et il continue son rêve impossible.


XIV. RÉPARTITION DES FONDS. — 1 » Les Captifs. — Le droit de la force avait jadis fait disparaître des cités, des peuplades entières réduites à l'anonymat de l'esclavage. Lors que la vanité avait mis à la mode les esclaves étrangers, des razzias ou des achats, parfois quelques expéditions avaient ramené le bétail humain et fourni les marchés de l'empire. A partir du IVe 2« Les indigents. — Le régime économique déplorable de l'empire, entravé par l'accaparement, l'invasion, le fisc, aboutit à un paupérisme plus hideux, semble-t-il, que celui des sociétés contemporaines. L'État, toujours inquiet à l'endroit d'une populace famélique, imagine un jour à Rome d'ordonner l'expulsion de la ville de tous les étrangers pauvres, à l'exception des comédiens, des mimes et des danseuses ; saint Ambroise réussit à empêcher cette infamie. Mais, en cas de famine, en cas de guerre, le sort de la population des grandes villes se trouve aggravé par l'afflux soudain d'une multitude de misérables qui s'engouffrent dans la ville, vivent d'immondices ou de violences, se réchauffent la nuit en marchant jusqu'à ce qu'ils tombent exténués. Pour secourir citadins et paysans, saint Basile de Césarée convoque chaque matin les miséreux des deux sexes, de tout âge, et leur distribue de ses propres mains des soupes faites au moyen de légumes, d'herbes potagères et de sel et à la préparation desquelles il veille lui-même '. Le nombre de ces déshérités varie d'une ville à l'autre, d'une province à l'autre. A Antioche, avant l'heure des grandes calamités, saint Jean Chrysostome estime le nombre des nécessiteux au dixième de la population totale '. A Constantinople, le même Père compte cinquante mille pauvres ^ Tous participent plus ou moins aux distributions publiques ou à l'aumône privée.

3 » Secours à domicile. — Ce mode de charité offre un avantage ; il permet de s'informer sur place des ressources et des besoins du pauvre, d'apprécier l'usage qu'il fait des secours, l'ordre ou le désordre qui règne dans le ménage ; on avait alors l'exemple de veuves ruinant les maisons, troublant les familles, volant, fréquentant les tavernes, en vérité on ne pouvait songer à nourrir de telles femmes et de tels vices '. Les secours à domicile ne comportaient pas seulement l'aumône pécuniaire, mais encore les dons en nature. A partir du Ve, les agapes ou repas en commun sont pratiquement délaissés, mais les Églises gardent l'habitude de distribuer des vêtements ' et des vivres qu'on accommode chez soi à son gré.

Une forme de charité qui est malheureusement bien oubliée et entièrement sortie de nos mœurs c'est l'usage d'un bain hebdomadaire : Considérit (Hadrianus) il per unamquamque hebdomadam, quinta feria die, cum pustillentio a diacono usque ad balneum pergerent, et ibidem dispensationem per ordinem pauperibus consolari atque eleemosynas fieri« . Saint Jérôme n'oublie pas de compter la visite aux malades parmi les œuvres de charité du prêtre ' et la visite aux prisons. « Est.

Au point de vue de la charité, ces fondations sont, en un sens, une garantie prise contre l'amoindrissement de la bienfaisance individuelle, contre les hasards des jours mauvais. L'édifice construit et organisé, pourvu de rentes, pourra faire le bien pendant les crises, alors qu'il est plus nécessaire et que la difficulté des temps rendrait les aumônes plus rares ou même tout à fait insuffisantes. C'est bien gratuitement qu'on s'applique à découvrir une intention fastueuse là où il ne faut voir qu'une prévoyance généreuse. Lors que, après quelques essais tentés spontanément sur des points divers, on eût pu constater les bienfaits de l'institution, son utilité économique, on songea à des créations de toutes pièces. A Byzance, dès le temps de Constantin, les hôpitaux sont attribués avec plus ou moins de ressemblance à l'impératrice Hélène ' et au sénateur Eubule ». A Sébaste, un xenodochium existe dès le IVe ». A Édesse, saint Éphrem, apprenant qu'une foule de malheureux, sans pain et sans abri, gisaient sur la place publique, interpelle vivement les riches qui laissaient sans pitié mourir leurs frères de faim et de misère. Les riches lui dirent : « Ce n'est point l'amour de nos biens qui nous retient, mais nous ne savons par qui les faire distribuer ; nous ne sommes entourés que de gens avides qui en feraient l'objet d'un trafic. — Et moi, dit Éphrem, comment me jugez-vous ? — Comme un homme digne de toute confiance. — Eh bien, je me charge de l'entreprise. » Aussitôt, grâce aux sommes reçues, il établit dans les galeries publiques trois cents lits où il fait soigner et soigne lui-même citadins, paysans réfugiés et étrangers '. « A Porto, Pammachius établit, en 398, un xenodochium dont la réputation se répand partout en peu de mois '. A Rome, Fabiola fonde une villa languentium pour y réunir les malades, les soulager, les soigner : prima omnium instituit, in quo ægrotantes colligeret de plateis, et consumptis languoribus alge inedia miserorum membra foveret '. La villa languentium était plus spécialement une « maison de convalescents ».

Il y eut bientôt des hôpitaux et des hospices dans presque toutes les villes : leprophoria pour les estropiés, xenodochia, ptochotrophia, nosocomia, pandocheia, gerocomia ', où s'abritent les voyageurs, les malades, les vieillards, les enfants (voir Alumxi, t. i, col. 128), les lépreux. On en rencontre même en pleine campagne. Naucrate, frère de saint Basile, fonde sur une colline, près de l'Iris, un hospice pour quelques vieillards qu'il nourrit du produit de sa chasse ». Nous aurons occasion de traiter ce sujet plus en détail. 'Voir Hôpitaux, Hospices, Hôtelleries, LÉPROSERIES, Orphelinats.


XVI. Implantation définitive de la charité. — Nous venons de suivre le progrès de la charité depuis son éveil jusqu'à l'heure où les saintes inventions de son zèle sont consacrées par la législation. Au moment où les invasions en Occident, les hérésies en Orient entraînent avec elles d'irréparables malheurs et des ruines sans nombre, la charité, souvent débordée, continue son œuvre de soulagement moral et physique. Au cours des dissertations du Dictionnaire d'archéologie, nous la rencontrons souvent, aussi ne pouvons-nous, sous peine de redites et de longueurs infinies, énumérer ses œuvres pendant la période troublée qui s'ouvre avec le Ve. Aussi bien, la charité est désormais implantée dans la civilisation nouvelle d'une société officiellement et généralement chrétienne.

Ce triomphe de l'esprit nouveau est consacré par Justinien au VIe. A cette date, le paganisme était non seulement abandonné, il était usé et remplacé. Les deux formes dont il avait vécu et sur lesquelles il s'était appuyé, la démocratie hellénique et l'aristocratie romaine, lui manquaient à jamais ; dans la société refaite à nouveau il n'y avait plus que l'égalité obéissante de tous sous le pouvoir d'un maître, l'empereur, de qui dépendait la forme nouvelle dans laquelle allaient être coulées les institutions sociales. Cette forme était le christianisme.

C'est lui qui avait désagrégé le droit athée et le pouvoir païen par une résistance intraitable sur tous les points où la conscience, la dignité et la destinée humaines étaient engagées ; lui qui avait opposé à des principes fondés sur l'antique possession, des revendications inspirées d'un droit supérieur à toute possession. A l'État, organisme artificiel, et à l'individu, égoïsme stérile, il opposait l'humanité et la famille, double expression d'une pensée d'universelle égalité et de mutuelle affection.


XVII. Bibliographie. — Beugnot, Histoire de la destruction du paganisme en Occident, 2 vol. in-8, Paris, 1835. — G. Boissier, Associations ouvrières et charitables dans l'empire romain, dans la Revue des deux mondes, 1871, t. XCVI, p. 617-650, réimprimé dans La religion romaine, t. II. — J. A. Briegleb, Commentatio de monumentis moralibus religionum Graecarum et Romanarum, in-4, Gottingœ, 1799. — A. de Broglie, L'Église et l'Empire romain au IVe, in-8, Paris, 1856. — F. de Champagny, La charité chrétienne dans les premiers siècles de l'Église, in-12, Paris, 1854. — E. Chastel, Études historiques sur l'influence de la charité durant les premiers siècles chrétiens, et considérations sur son rôle dans les sociétés modernes, in-8, Paris, 1853. — Historische Studien über den Einfluss der christlichen Barmherzigkeit in den ersten sechs Jahrhunderten der Kirche, aus dem französischen übersetzt von ***, mit einem Vorwort von J. H. Michern, in-8, Hamburg, 1854. — G. Cornil, Contribution à l'étude de la Patria Potestas, in-8, Paris, 1897. — E. Desjardins, De labulis alimentariis, disputatio historica, in-4, Parisiis, 1854. — E. Egger, Observations sur l'histoire du sentiment moral chez les anciens, dans Mémoires de littérature ancienne, in-8, Paris, 1862, p. 351-363. — L. de Feis, Del precello délia H. Leclercq.


CHARLATAN. Il faut en prendre son parti. A tout fait, une tourbe d'astrologues, d'empiriques, de nécromans, de charlatans, les anciens donnaient le nom de medici ; mais il ne semble pas que les professionnels aient regimbé. La médecine était un art fort pratiqué. Dans une riche maison le maître possédait ses médecins esclaves, medici domestici ; dans la ville, les praticiens soignaient leur clientèle. En outre, bien des gens, en Grèce et à Rome, exerçaient la médecine sans brevet et sans titre de médecins ; ils n'étaient ni les moins occupés ni les moins renommés. La médecine rationnelle était déjà en conflit avec la médecine divinatoire ; les gens de sens rassis, ceux qui jugeaient d'après les résultats, ne savaient à laquelle des deux accorder la préférence. En face des auteurs hippocratiques, les charlatans dressaient leurs tréteaux, interprètes de songes, guérisseurs, rhabilleurs, rebouteurs exploitaient la superstition d'un grand nombre et la sottise du reste. Les songes surtout étaient un objet d'exploitation, on y trouvait le diagnostic des maladies, des recueils de recettes circulaient et jouissaient de la vogue la plus étendue. Ces humbles recueils épargnaient de recourir au charlatan pour les maladies communes, mais celui-ci retrouvait tout son prestige lorsqu'à l'aide de quelque comparse, il accomplissait une cure merveilleuse destinée à convaincre ou du moins à rendre réservés les plus sceptiques. Ce charlatan n'était pas nécessairement un histrion empanaché et ridicule, on le trouvait dans les grandes villes sous les traits du médecin à la mode, essayant d'en imposer par le luxe de ses vêtements, de sa maison, de sa litière, de ses instruments, coffrets d'ivoire, lancettes incrustées d'or, ventouses d'argent.

Constantin n'est pas le premier à pourchasser les charlatans. « On doit, dit-il, infliger les peines les plus sévères à ceux qui, au moyen d'arts magiques, détruisent la santé des hommes '. Honorius et Théodose ordonnent que les mathematici, c'est-à-dire les astrologues, soient chassés de Rome et de toutes les autres villes, à moins qu'ils ne renoncent à leurs erreurs et brûlent, en présence de l'évêque, les livres qui servent à leurs consultations'.

Avec les Barbares on peut s'attendre à la multiplication des charlatans ; ce qui mérite d'être noté, c'est la souplesse avec laquelle ceux-ci renoncent au charabia mythologique et gnostique pour se donner une tournure chrétienne. Un homme vint à Tours, raconte Grégoire de Tours ', proposant à la foule ses fioles d'huile rapportées, disait-il, des tombes vénérées. » Il était vêtu d'un colobium qu'un sindon recouvrait et portait une croix aux bras de laquelle étaient suspendues de petites fioles contenant, d'après lui, de l'huile sainte. Il prétendait arriver d'Espagne et en rapporter ces reliques des bienheureux Vincent le diacre et Félix, martyrs. Comme il arriva sur le soir à la basilique de Saint-Martin de Tours, et pendant que nous étions à table, il nous envoya dire : « Qu'on vienne au-devant des saintes reliques ; » mais l'heure était trop avancée, et nous répondîmes : « Que les saintes reliques reposent sur l'autel ; et demain nous irons les recevoir. » Le lendemain, il se leva au point du jour et, sans nous attendre, il vint avec sa croix, et entra dans notre cellule. Étonné, stupéfait de sa légèreté, je lui demandai ce que cela voulait dire. Il répondit d'un ton superbe et en élevant sa voix : « Tu aurais dû nous préparer un meilleur accueil ; mais j'instruirai de tout ceci le roi Chilpéric, et il vengera le mépris qu'on fait de moi. » Il entre dans mon oratoire, et, sans s'inquiéter de ma présence, il dit un verset, puis un second, puis un troisième ; il commence l'oraison et l'achève ; enfin, élevant de nouveau la voix, il s'en va. Il s'exprimait grossièrement ; de sa bouche sortaient des termes vils et obscènes, et même on ne l'entendit jamais tenir de discours raisonnables. Il se rendit à Paris ; on y célébrait alors les Rogations, qu'on a coutume de faire avant le saint jour de l'Ascension du Seigneur. Pendant que l'évêque Ragnemod s'avançait avec le peuple et faisait le tour des lieux saints, l'imposteur se présente avec sa croix, montrant au peuple un vêtement étrange : et réunissant autour de lui des mauvais sujets et des femmes du peuple, il se forma aussi son cortège, et tenta, avec cette multitude, de faire la procession autour des saints lieux. L'évêque voyant cela lui envoya dire par son archidiacre : « Si tu montres des reliques de saints, dépose-les pour quelque temps dans la basilique, et célèbre avec nous les saints jours ; et, la solennité terminée, tu poursuivras ta route. » Mais tenant peu de compte des paroles de l'archidiacre, il se mit à accabler l'évêque d'injures et de malédictions. L'évêque, voyant qu'il n'était qu'un imposteur, donna l'ordre de l'enfermer dans une cellule. On fit l'examen de tout ce qu'il portait, et on trouva sur lui une grande poche pleine de racines de diverses plantes ; il y avait aussi des dents de taupes, des os de souris, des ongles et de la graisse d'ours. L'évêque, ne voyant dans tout cela que des instruments de maléfice, fit tout jeter dans le feu ; il lui ôta sa croix, et le chassa hors du territoire de Paris. Mais il se fit une autre croix, recommença ses anciennes pratiques ; et alors il fut pris par l'archidiacre, chargé de chaînes et mis en garde. Dans le même temps, j'étais venu à Paris, et j'étais logé à la basilique de Saint-Julien, martyr. La nuit suivante, ce malheureux, ayant échappé à ses gardiens, vint, chargé de ses chaînes, dans cette basilique, se précipita sur le pavé à l'endroit où j'avais coutume de me tenir, et s'y endormit accablé par le sommeil et par le vin. J'ignorais ce fait, et, lors que je me levai au milieu de la nuit pour rendre des actions de grâces au Seigneur, je le trouvai dormant. Il répandait une puanteur plus infecte que celle de tous les cloaques et de tous les égouts, et telle qu'il nous fut impossible d'entrer dans la sainte basilique. Un clerc survint, qui, s'étant bouché les narines, s'efforça de l'éveiller ; mais il ne put y parvenir, tant ce malheureux était engourdi par le vin. Alors, quatre clercs le prirent sur leurs bras, et le jetèrent dans un coin de l'église ; puis, apportant de l'eau, ils lavèrent le pavé, répandirent dessus des herbes odorantes, et nous entrâmes pour accomplir nos prières accoutumées. Mais nos chants ne purent jamais interrompre son sommeil, et il ne se réveilla que lors que le soleil dardait déjà du haut du ciel ses rayons sur la terre. Après avoir obtenu son pardon, je le remis à l'évêque. Cependant, les évêques s'assemblèrent dans la ville de Paris ; je leur racontai cette histoire au milieu du repas, et, pour punir le coupable, je le forçai d'être présent. Émilius, évêque de Tarbes, levant les yeux sur lui, le reconnut pour un de ses serviteurs, qui s'était enfui de sa maison : il lui fit grâce et le ramena dans son pays. » Et Grégoire de Tours ajoute : « Il y a beaucoup de gens qui, par de semblables impostures, ne cessent d'abuser de l'ignorance du peuple. » H. Leclercq.


CHARLEMAGNE. — I. Le personnage de Charlemagne. II. La mosaïque du triclinium du Latran. III. La mosaïque de Sainte-Suzanne. IV. La statuette de Metz. V. Iconographie. VI. Vêtement de Charlemagne. VII. Numismatique. VIII. Charlemagne à Aix-la-Chapelle. IX. Le Talisman ». X. Bibliothèque de Charlemagne. XI. Manuscrits en rapport avec Charlemagne. XII. Évangéliaire de Charlemagne par Gotescalc. XIII. École du palais. XIV. Renaissance des arts sous Charlemagne. XV. Charlemagne et l'Église. XVI. Charlemagne et le chant romain. XVII. Charlemagne législateur. XVIII. Les Capitulaires de Charlemagne. a) Institutions nationales : a. Royauté, b. Assemblée. c. Armée ; b) Institutions administratives : x. Comté, β. Comtes. γ. Missi ; c) Institutions judiciaires : α. Tribunal royal. β. Droit personnel, γ. Enquête royale. δ. Épreuves ; d) Institutions ecclésiastiques : α. Évêchés, β. Chapitres. γ. Abbayes. δ. Paroisses rurales ; e) Institutions charitables : α. Législation, β. Établissements, γ. Libéralités. XIX. La livre de Charlemagne. XX. Légende de Charlemagne dans l'art. XXI. Évangéliaire de Charlemagne à Vienne. XXII. Évangélaire de Charlemagne à Sion. XXIII. La châsse de Charlemagne. XXIV. Épée de Charlemagne. XXV. Vitrail de Charlemagne. XXVI. Couronne de Charlemagne. XXVII. Verre de Charlemagne. XXVIII. Reliquaires de Charlemagne. XXIX. Dalmatique de Charlemagne. XXX. Chape de Charlemagne. XXXI. Grammaire de Charlemagne. XXXII. Vers de Charlemagne. XXXIII. La légende de Charlemagne. 1° Légende hagiographique. 2° Légende poétique. XXXIV. Pèlerinage de Charlemagne. XXXV. Donation de Charlemagne au Saint-Siège. XXXVI. Le titre de patrice. XXXVII. Le titre d'empereur. XXXVIII. Sacre de Charlemagne. XXXIX. L'onction impériale. XL. Le couronnement. XLI. Charlemagne empereur romain. XLII. Charlemagne Bao-i/E-J :. XLIII. Sépulture de Charlemagne. XLIV. L'œuvre de Charlemagne. XLV. Bibliographie.

I. Le personnage de Charlemagne. — Le règne de Charlemagne marque la limite des études du Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, et cette limite n'a rien de conventionnel. Avec ce règne s'ouvre une période nouvelle d'histoire en Occident. En 476, Odoacre renvoya à Constantinople les insignes impériaux du titulaire de l'empire romain occidental ; en 800, l'évêque et le peuple de Rome proclamèrent un nouveau titulaire de cet empire, jadis aboli. Renaissance de l'empire romain dans leur pensée, inauguration dans la pensée du principal bénéficiaire et ni l'une ni l'autre en réalité, mais création de l'empire du moyen âge.

Le moyen âge tout entier se partage ainsi en deux périodes : depuis l'abolition de l'empire romain et son absorption par l'empire grec jusqu'à la proclamation de l'empire de Charlemagne, et depuis cette proclamation jusqu'à la Renaissance du XVIe.

L'installation du siège de l'empire à Byzance sous Constantin avait laissé entrevoir l'orientation nouvelle de la politique et de l'administration impériale. Dès la fin du IVe, à la mort de Théodose, le partage du monde entre les deux héritiers marquait la scission de plus en plus profonde, et bientôt définitive, entre l'Orient et l'Occident. Sous l'épreuve incessante des guerres, des invasions, l'Occident affaibli, ruiné, délaissé par ses défenseurs officiels, l'Occident se faisait lentement à l'idée d'autonomie dont les papes de Rome furent les ouvriers et les ordonnateurs. L'Afrique, l'Espagne, la Gaule, la Bretagne, la Germanie, la Lombardie étaient définitivement soustraites à la suzeraineté même nominale de l'empereur grec. Rome et l'Italie méridionale gardaient à l'égard du basileus une certaine mesure de dépendance que l'éloignement et la faiblesse de celui-ci rendaient à peu près complètement illusoire. Tandis que l'Orient avait été la proie des querelles religieuses : nestorianisme, eutychianisme, monothélisme, monophysisme, iconoclasme, querelles épuisantes s'il en fut, et qui avaient hâté la séparation de plusieurs provinces, l'Occident avait été le champ clos d'une mêlée tumultueuse des nations barbares se disputant pendant trois siècles les fragments épars de l'empire romain écroulé. Ce n'était donc partout que luttes, violences et épuisement. Mais, tandis que l'hérésie et le schisme isolaient l'Orient de l'Occident, plus complètement et plus durablement que la guerre et la révolte ne l'eussent jamais pu faire, l'orthodoxie intégrale gagnait rapidement et triomphait finalement en Occident, établissant par-dessus les rivalités nationales une unité religieuse supérieure, prenant son inspiration et déférant son obéissance à Rome. L'interruption des rapports, la difficulté et la rareté des communications, l'indifférence politique et l'ignorance à peu près complète en tout ce qui touchait le vague empereur de Constantinople, habituait les peuples occidentaux, rajeunis par l'infusion du sang barbare, à rendre à Rome son prestige antique et souverain, à faire de ce nom fatidique le symbole du groupement occidental des peuples chrétiens. Inconsciemment, ceux-ci se familiarisaient avec l'idée d'ordre, de force, de subordination, en un mot, de centralisation.

Or, il arriva qu'au sein de cet amalgame de races et de peuples, parmi les guerres, les violences, les révolutions, une dynastie se montra capable et désireuse de présider aux destinées nouvelles de la société. Trois générations providentiellement ménagées suffiront en un demi-siècle à rétablir l'organisation pressentie ; Charlemagne, Pépin et Charlemagne y appliqueront leur ténacité, leur capacité et leur bravoure.

Quand il naquit, en 742 ou 743, les faiseurs d'horoscopes eux-mêmes n'eussent sans doute pas prédit la grandeur future de Charlemagne. Sa naissance passa inaperçue ; fils du puiné d'une maison qui n'était pas encore régnante, Charlemagne était un petit compagnon et on ne put, de longtemps, soupçonner en lui la flamme. Il suivait l'armée ; à dix-huit ans, on y trouve sa présence signalée, et alors, ni plus tard, il ne paraissait cultivé ni fait pour l'être. Il n'apprit à écrire que fort tard et attendit la quarantaine pour refaire, avec l'Anglo-Saxon Alcuin, son éducation manquée. Devenu écolier, il employa six années à cet âge et parmi beaucoup d'autres occupations, à étudier la grammaire, la dialectique, la rhétorique, le comput, l'astronomie. On peut penser, malgré les chétives compositions littéraires mises sous son nom, que Charlemagne ne regagna pas dans cette initiation tardive les connaissances qui lui avaient manqué et dont il se passa d'ailleurs admirablement. Sa vraie capacité était ailleurs.

Durant son règne, Charlemagne n'a presque jamais quitté le harnais de guerre. Pendant quarante-sept années, on ne compte pas moins de quarante-trois expéditions militaires, conduites par l'empereur en personne ou par ses lieutenants. Pour prendre une idée à peu près juste du problème militaire sous ce règne, il faut se reporter à l'effort organisateur des grands ministres Louvois et Lazare Carnot. Il s'agit d'armer (d'équiper en un certain sens) des troupes nombreuses, de les diriger tantôt sur une frontière, tantôt sur une autre, parfois même de faire face de plusieurs côtés à la fois, et, pour accomplir cela, ne disposant pas de levées régulières ni d'arsenaux, ni de trésor de guerre, ni de magasins, mais seulement d'une activité inlassable, d'une volonté indomptable, du prestige de la victoire et de la popularité du succès. « L'armement de chacun est proportionné à ses ressources personnelles, la quantité de vivres qu'il lui impose, calculée d'après la durée de la campagne, le nombre et le conditionnement des chariots, tout est prévu dans ses ordres de marche jusqu'au moindre détail ». Ainsi, dans ses expéditions militaires comme dans ses institutions civiles, on peut dire que la qualité maîtresse de Charlemagne c'est le génie de l'organisateur.

Sa méthode de guerre n'est pas moins remarquable. Déjà, il a pressenti que les résultats les plus grands dépendent des opérations les plus soudaines. Surprendre l'ennemi, l'atteindre, le frapper et l'étourdir par la rapidité des coups. Dans les souvenirs des contemporains, ce qui frappe les imaginations au moins autant que l'éclat des succès, c'est la célérité des campagnes. En effet, avec l'intuition supérieure du stratège, Charlemagne frappe vite et dédaigne les marches et contre-marches, la guerre de chicane. Grâce à cette conduite, une impression terrifiante le précède et l'accompagne ; il lui suffit parfois de sa présence à la tête de ses vieilles troupes pour réduire une province, ou bien, s'il faut en venir aux armes, il court droit au principal obstacle : la conquête de l'Italie se décide par le siège de deux villes. Dans la guerre de Saxe, qui demanda tant de campagnes et trente années d'efforts, il n'y eut, en réalité, que deux grandes batailles.

Une des premières expéditions de Charlemagne, celle de 773-774, présente un intérêt particulier. Le roi franc, partant de Genève, allait envahir l'Italie ; il divisa son armée en deux corps qui devaient contourner le massif du Mont-Blanc, l'un sous sa conduite, par le passage récent du Mont-Cenis, à l'ouest, l'autre, par l'ancien passage du grand Saint-Bernard, à l'est, celui-ci sous la conduite de Bernard, frère de Pépin. Cette stratégie nouvelle eut un effet foudroyant. Les Lombards barraient la route suivie par Charlemagne, retranchés aux Cluses, dans une forte position défensive, qu'ils croyaient inexpugnable, lorsqu'ils apprirent l'arrivée du deuxième corps qui menaçait de les envelopper ; ils se crurent tournés, la panique les prit, ils abandonnèrent la position. Didier s'enferma dans Pavie, Adelchis dans Vérone qui se rendit. Charlemagne commença le blocus de Pavie.

La légende, en s'emparant de Charlemagne, l'a hiératisé dans une sorte d'attitude épique. Les vétérans du grand soldat, ses conseillers, ses courtisans, sa propre famille ne l'ont pas vu sous cet aspect et ses contemporains, on peut l'affirmer, l'ont vu très différent du vieillard encore formidable, mais déjà branlant, très majestueux et un peu bénisseur qu'ont imaginé les chansons de geste. Comme tous les grands conducteurs de peuples, celui-ci résumait en sa personne les qualités et les défauts, les aptitudes et les répulsions de sa race et de la nation qui se reconnaissaient en lui.

Robuste, accueillant, très simple (avec un brin d'affectation) dans sa mise, il se montrait national dans ces particularités extérieures, telles que l'attachement aux vieilles mœurs, qui sont comprises de la foule parce qu'elles sont à la portée de l'intelligence populaire. Moitié soldat, moitié campagnard, il gardait les mœurs traditionnelles, voyageait de domaine en domaine avec un cortège de princes et de princesses, quelque chose comme une cour itinérante, pétulante et gaie. Entre deux campagnes, on menait grande et large existence dans les villas, remplissant les journées par des chasses, des courses, des luttes, de somptueuses réceptions. Une fantaisie coûteuse, les bâtiments, ne semble pas avoir dépassé les ressources de ce prince qui préférait commencer une maison que de l'achever. Les jardins, les pièces d'eau, les parcs étaient ces dépenses de magnificence qu'entraîne un grand état, mais quelque part dans le parc un terrain était réservé au potager dont l'empereur réglait l'administration, qu'il entendait être fructueuse.

Beau parleur, aimant à se faire écouter et quelquefois intarissable, il s'exprimait dans le francique qui était sa langue natale et le latin, qu'un homme de son rang devait savoir parler. Il entendait le grec, peut-être jargonnait-il un peu dans cette langue. Sur le tard, à quarante ans, Charlemagne se prit de goût pour la littérature et se composa un entourage de beaux esprits — de beaux esprits à la mode du IXe. Tous ensemble dissertaient, composaient, s'encourageaient et cette petite chambrée stimulait les goûts studieux du maître. Celui-ci, qui avait fait ses preuves comme général et comme homme d'État, sentait les lacunes de son éducation et voulait acquérir ce qu'il estimait indispensable au complément de la réforme commencée par lui. Une passion l'avait saisi de s'instruire, il se faisait lire jusque pendant ses repas, soit un historien, soit la Cité de Dieu de saint Augustin ; même au lit, il emportait ses tablettes et les tenait à portée de la main, employant les heures d'insomnie à s'exercer à l'écriture.

Pieuse, soucieuse de ce qui touchait au culte, il gouvernait sa chapelle avec une bonne volonté qui dépassait notablement sa compétence en ces matières. Catholique sincère et orthodoxe, cela va sans dire, malgré les Libri Carolini. Il eut neuf épouses et concubines connues ; ses enfants légitimes et ses bâtards lui font peu d'honneur. Il divorça au moins deux fois et ne se piquait pas de sévérité dans ses mœurs. Cependant, il était sobre et simple, d'un abord facile, ennemi du cérémonial, ce piédestal des médiocrités. Francs et étrangers pouvaient l'aborder, l'entretenir de leurs affaires, et, par une adroite délicatesse, il avait choisi les fonctionnaires du palais dans les diverses parties de son vaste empire, afin que tout visiteur y rencontrât un homme de son pays pour l'introduire. Il s'entretenait familièrement avec ses hôtes, s'intéressait à leurs affaires, les questionnait et trouvait pour chacun une parole gracieuse.

L'homme ne fait pas oublier l'empereur ; lui-même sait s'en souvenir, et cela encore chatouille l'orgueil national qui aime à voir son chef prendre rang parmi les plus puissants princes de l'histoire. À Ingelheim, sur les murs du palais, Charlemagne a fait peindre de grandes scènes historiques qui représentent : les guerres de David, la Gloire de Salomon, Constantin quittant Rome pour Constantinople, Charlemagne vainqueur des Frisons, Pépin soumettant les Aquitains, Charlemagne triomphateur des Saxons. C'était la dynastie nouvelle et ses ancêtres d'élection.


II. La mosaïque du triclinium du Latran — au XVIIe fut « sacrifiée avec la plus coupable légèreté » l'original d'une représentation célèbre qui l'ornait l'abside d'un des triclinia construits par le pape Léon III, dans le palais pontifical du Latran.

Voici deux triclinia au sujet desquels Onofrio Panvinio n'est pas d'accord avec lui-même : tantôt il donne le nom de basilica minor au triclinium détruit, dont provient la mosaïque que nous devons étudier, tantôt il lui donne le nom de basilica major. Ce qui est hors de doute, c'est que les deux triclinia tiraient leur principal ornement de mosaïques. Voici la description que Panvinio donne du premier des deux : De aula I quam nunc salam concilii vacant. Sinistra Basilicæ Lateranensis parte est porta, qua per aliquot marmoreos gradus ascenditur ad aulam amplam et spaciosam, quæ concilii scda hodie nominatur. Quæ præter absidam majorem ab utroque latere habet absidulas decem... Absida major ineptissimi artificis musivo picta est, Christi scilicet, beatæ Virginis, sanctorum Apostolorum Petri et Pauli, et aliquot aliorum sanctorum. Extra absidam in pariete e musivo quoque picti sunt XXIIII seniores (t cuncti ex CXLIIII mill. signatis Apocalypsis cum quatuor Angelis ab imperito artifice. In absida fornice est hoc signum

L - O - E A

id est Léo Papa. Absidœ minores in medio omnes fenestratœ sunt.

J. H. Bocrisius, Dissertatio de eruditione Caroli Magni ejusque meritis in rem litterariam, in-4°, Suevordi, 1716. — J. Doppert, Programma, Carolus M. princeps græce et latine doctus, in-4°, Sneeberg, 1722. — G. Pliillipps, Karl der Grosse im Kreise der Gelehrten, dans Alnuin. Akad. Wissensclt., 1856, p. 173-221. — On en a fait un luthérien : C. Nilaiiius, Ostensio historico-theologica quod gloriosus imperator Carolus Magnus in quam plurimis fuit articulis formaliter non fuit papista, in-8°, Francofurti, 1670 ; réfutation par N. Schaten, Carolus Magnus Romanorum imperator et Francorum rex, romano-catholicus, libris IV explicatus et vindicatus, in-4°, Neuhusii, 1674 ; réponse de Nifanius, Carolus Magnus veritatis evangelicæ confessor denuo exhibitus, in-8°, Francofurti, 1679 ; autre divertissement, on en fait un calviniste : Heidcîger, De Carolo Magno teste veritatis, dans Dissertationes selectæ, Turici, 1675, t. II. — F. liwolf, Karl der Grosse als Volksirth, dans Zeitschrift

Au second triclinium se rapporte le passage suivant du Liber pontificalis dans lequel il est question de réparations exécutées sous Léon IV. Nom et accubilium, quod dominus Léo bonus memorix III papa a fundamentis construxerat, et omnia ornamenta, quæ ibi paraverat, pro nimia vetustate et oblivione antecessorum pontificum deleta sint : et in die natalis domini nostri J. C. secundum carnem, tam dominus Gregorius quam et dominus Sergius sanctæ recordationis ibidem minime epulabantur. Isdem vero beatiissimus et summus præsul Léo III, cum nimia delectatione et gaudio omnia ornamenta, quæ inde deleta fuerant, noviter reparavit, et ad usum pristinum magnificentiam revocavit. C'est dans l'abside de ce second triclinium que Léon III fit incruster, vers l'an 800, la mosaïque célèbre dont il ne reste aujourd'hui que des reproductions plus ou moins imparfaites, plus ou moins douteuses.

Cette mosaïque était, dès le XVIe, gravement compromise, ainsi que le prouveraient, au besoin, les lacunes de l'inscription. Voici la description qu'en traçait Panvinio : Introeniibus interiorem patriarchii partem, supra aliquot gradus, statim sese offert aula magna cum tribus tribunis quam a Leone III conditore Leonianam aulam veteres vocabant. Illic vel musivo (var. musiveo) vel marmorea crustatione tota exornata erat. Superest adhuc vetustuni e musivo emblema circum absidam tribuni, in postico aulæ, in quo sanctus Petrus sedens pictus est, qui Carolo Magno Imperatori vexillum, Leoni vero Papæ III dextra pallium ante se genuflexis porriget, eum hisce inscriptionibus :


SANCTISSIMVS D. N. LEO III PAPA DN CARVLO REGI

Infra vero sub sancti Petri pedibus :


CARVLO REGI DONA

Malgré certaines détériorations, il semble qu'à cette époque la mosaïque demeurait intacte dans ses parties essentielles ; à en juger par les reproductions exécutées un demi-siècle environ plus tard, on peut induire que les têtes des personnages et le fanion étaient encore intacts.

Plusieurs archéologues s'occupèrent vers cette époque de faire reproduire en couleurs cette page d'histoire qui allait s'effaçant de jour en jour. Un de ces dessins faisait partie de la collection de Peiresc, il a disparu ; un autre dessin appartenant à Marc Welser et mentionné par Gretser a également disparu ; un troisième s'est conservé à la bibliothèque vaticane dans le recueil de Ciacconio. Voici la note qui accompagne ce précieux document : In patriarchio Lateranensi, in aula Leoniana, a PP. Léo III facta ex opere vermiculato, exstat S. Petrus pallium tribuens Leoni III et imperium Carolo Magno. Onuphrius Panvinius, De septem ecclesiis. perperam legii Carulo Regi. El infra maie legit. Beate Petre, Leoni papæ bieloria Carulo Regi :


SCS


PE

+ D


TR


VS

D-N.


LE


PP

Saint Pierre, vêtu d'une tunique verte, par-dessus laquelle est jeté un pallium à croix rouge, tend un autre pallium orné de deux autres croix rouges au pape Léon III, dont le costume ressemble au sien. La figure de Léon III est ruinée à l'exception de la tête et de la poitrine. Lui, nimbe rectangulaire, à fond bleu, bordé à gauche d'un trait rouge, nous apprend que le pape est encore au nombre des vivants. La figure de Charlemagne est mieux conservée : tunique bleue fort courte, le reste du costume assez vague : nimbe semblable à celui de Léon III. L'empereur est agenouillé, à droite, tenant le fanion bleu orné de six fleurs rouges. Quant à l'inscription Béate Petre..., il n'en reste plus que le fragment suivant :


DONAS RICTO EA

ce qui prouve que la dégradation de la mosaïque a fait des progrès marqués depuis Panvinio.

Au commencement du XVIIe, voici quel était l'état de la mosaïque : In antiquissimo ae venerabili Lateranensi pedatio jam fere totum deturbato, cujus bodie admodum pauca supersunt, in quibus pœnitentiarii habitant, in ipso, inquam, palatio eernitur adhuc aula Leoniana a Leone tertio œdificata, nunc in viridarium pœnitentiorum conversa (var. : ad viridarii usum). Et tribus chalcidieis (var. : absidibus) quibus ornata erat, eernitur una tantum in capite musivo opere exornata. In curvatura ipsius apsidis in medio est Salvator mundi, stans supra montem, unde quæduor Paradisi flumina emanant, benedicens dextra, potlice eum annulo conjuncto, et sinistra tenens librum apertum, indutus colore castaneo, cum apostolis, quini per latera [et B. Petro in triangulo superiori ejus chalcidicis {1), ita ut undecim sint apostoli, totidem enim erant ex cap. XXVIII Matthæi] : Salvatoris dextræ proximior, in senili ætate, longam gestat crucem, et nullus alius aliquod martyris instrumentum gerit. Supra caput Salvatoris est tanquam œre ignitus ac fulgore coruscans ; omnes diademata gestat.

Oritur fascia interior a fine zophori iota venis floribus musivo opere efficta ex uno vase se in altum extollens, totamque curvaturam ambiens, in altro vase desinit (var. : moritur), in cujus medio supra caput Salvatoris exstat signum Leonis papæ tertii ad hanc formam :

Ambit dia fascia exterior curvaturam ipsam, in qua sunt litteræ : Gloria in excelsis Deo et in terra. Decem sunt incurvatura apsidis apostoli, et XI princeps apostolorum in angulo apsidis, il infra dicetur. Tolidem enim erant discipuli ex cap. XXVIII Matthei, quando dominus Jesus Christus hæc verba locutus est.

Angulus dexter apsidis rusticus est, nam musivum corruit.

In triangulo sinistro apsidie extat imago musivea Petri in throno sedentis cum planeta et pallio in senili ætate, diademate ornatus ; a dextris ejus stat Léo papa tertius corpulenta facie nigra cesarie, raso capite ad coronam ; ex imita ostenditur sexagenarius ; quadratum habet (in capite) diadema, quod indicium est viventis ; indutus est pallio et planeta ; stolam suscipit sive pallium de manu dextræ beati Petri ; juxta Pontificem leguntur hæ literæ (var. : cum literis scilicet) :


SANCTISS - DNS - LEO - PAPA

A sinistris (B. Petri) c.xslat genuflexus Carolus Magnus, Imperator Augustus, suscipiens de manu sinistra B. Petri magnum vexillum, in quo sunt rosæ in campo cœruleo. Habet coroncum imperialem in capite, eam quadrato diademate (quod, ut dictum est, viventem indicat) ; habet mantum sive paludamentum imperiale ; habet ensem lateri accinctum, faciem senilem ostendit ; mentum rasum, in labio superiori habet pilos barbæ longos et elevatos more turcico et francico (var. : mentum non est totaliter rasum, sed habet brevem quamdam barbam acatam more Gallorum) ; habet patentes oculos. Juxta Carolum est nomen ejus literis musiveis :

D • N ■ CARVLO ■ REGI

Ir f pe des Beati Petri literis pariter musiveis legitur fragmentum salutationis Leonis papæ tertii ad Carolum Magnum, inaugarando illi a B. Petro coronas, vitam atque victoriam, sicut in coronatione illi a populo in Vaticana Basilica acclamatum fuerat, et a scrinariis in laudibus, acclamantibus Carolo invictissimo Romanorum Imperatori, semper Augusto salutem et victoriam (litteræ rubræ in dicta salutatione a me secundum sensum et loci spatium additæ sunt, nigræ musivi operis hodie cernantur XXX novembris MDCXVII). In dicto fragmento musivo nigræ tantum litteræ remanserunt, quæ in hoc libro additæ sunt a me ex sensu dictæ salutationis et ex spatio locorum, in quibus erant litteræ :

B. Petre. CORONAS riam. Carulo. t/oNA

Le cardinal François Barberini entreprit non seulement de restaurer, mais de compléter la mosaïque du VIIIe, et d'abord il restitua tout le côté gauche de la mosaïque, lequel manquait depuis un temps immémorial et fit représenter le Christ remettant les clefs à saint Sylvestre et l'étendard à Constantin.

Memanni insiste sur le dessin coloribus exceptum alius et in vestibus habet L3. L'ostrémas juvenis est, et in vestibas sunt literie H3. Hajusmodi autem caractères, li cet literie videanlur, sunt meo quidem judicio ornamenta quibus veslium fimbriee nectebantur, vel ornatus, et ( ?) causa, cum ad pectus etiam habeant Iteec signa 3E. Omnes recti stant et manibus élevant parumper vestes in actu aliquid Xpo ofjerendi. — Biblioth. Barberine, n. VA'A, 13S, lo. 62. — Ces indications résultent des documents ci-dessus rapportés, ainsi que du rapprochement entre une gravure publiée dans le De Lateranensibus parietinis et, d'autre part, un dessin de la Barberine, n. AL /A. 32, fol. 13, et une planche de l'édition des Vitæ Pontificum de Ciacconio publiée en 1677 ; cette planche manque dans les éditions de 1606 et de 1630. — Alemanni, De Lateranensibus parietinis, p. 24, 52 ; l'édition originale de cet ouvrage remarquable date, nous le rappelons, de l'année même de la restauration de la mosaïque, 1625. — Voyez la description détaillée de cette scène dans Barbet de Jouy, les mosaïques chrétiennes des basiliques et églises de Rome, p. 50, 51.

L'authenticité de ce mystérieux dessin, déposé, au dire d'Alemanni, à la bibliothèque du Vatican. Ce qui donne singulièrement de poids à ses soupçons, c'est qu'Assemani, en sa qualité de préfet de la Vaticane, était mieux que personne à même de retrouver le dessin s'il avait réellement fait partie de la bibliothèque confiée à ses soins. Je dois ajouter, continue E. Müntz, que M. de Rossi m'a déclaré n'avoir pas été plus heureux dans ses recherches. Heureux essai de la translation, fit composer une mosaïque de tout point semblable à l'ancienne. Différents indices nous prouvent que l'œuvre du IXe a été fidèlement copiée, aussi fidèlement qu'elle pouvait l'être par des sectateurs de rococo : au point de vue de l'exactitude matérielle du moins, la reproduction ne laisse rien à désirer. C'est ainsi que l'on a conservé aux cercles bordant les nimbes leur couleur primitive, aux lettres tissées dans les étoffes et aux.

D'après M. Alemanni, De Lateranensibus parietinis, p. ti.

Parmi tant de descriptions et de reproductions qui ont été faites de la célèbre mosaïque, une seule nous paraît mériter confiance. A défaut des dessins perdus de Latran.

D'après la Revue archéologique, janv., p. i. compagnent la dissertation d'Alemanni, De Lateranensibus parietinis, dont la première édition date de l'année même de la restauration de la mosaïque. Si l'on. Quelques débris de la mosaïque du triclinium se sont conservés, seulement ce n'est pas sur la place du Latran qu'il faut les chercher : c'est dans une petite salle, peu connue, inaccessible au public, du musée chrétien du Vatican. On y voit, à deux pas des Xo ces aldobrandines, deux têtes en mosaïque, encastrées dans le mur et accompagnées de l'inscription : Fragmenta musii'i veteris triclinii Latcranensis a Leone III, lemporibus Caroli Magni eonstnicii. Elles proviennent l'une d'un apôtre tourné de gauche à droite, l'autre d'un apôtre placé dans le sens opposé (fig. 2617). Quoi que la salle dans laquelle se trouvent ces précieux fragments soit excessivement étroite et ne permette pas un recul suffisant pour juger pleinement de leur effet, nous allons essayer de les décrire en détail. L'un d'eux, assez irrégulier, mesure 0,30 de large sur 0,40 de haut, le diamètre de la tête étant d'environ 0,20. Les traits sont loin de manquer de caractère ; l'œil est assez vivant, des touches rouges et brunes, servant à marquer les contours du visage ainsi que les ondulations de la barbe, donnent à l'ensemble une certaine animation. Un trait noir dessine les sourcils ; un trait brun irrégulier, le nez ; le fond même du visage est gris, avec quelques cubes jaunes sur les pommettes. Le manteau, si nous en jugeons par des vestiges presque imperceptibles, a été vert. Derrière la tête on aperçoit une surface jaune safran, correspondant au nimbe.

La seconde tête, vue de trois quarts, comme la première, est tournée de gauche à droite ; elle paraît provenir de l'avant-dernier apôtre de gauche ; comme elle est placée très haut et que la tonalité en est fort sombre, on ne saurait la soumettre à un examen approfondi ; elle est d'ailleurs incomplète, la partie supérieure du front ayant disparu. Le trait distinctif de la figure est une barbe noire assez courte. Dans ces deux fragments, les cubes sont de petite dimension et le marbre s'y trouve mélangé à l'émail.


MOSAÏQUE DE SAINTE-SUZANNE. — Le Liber De la mosaïque elle-même, il subsiste, dans un manuscrit du Vatican, un dessin partiel, comprenant les deux figures de Léon III et de Charlemagne coloriées (fig. 2618). En voici la description :

Léon III porte le nimbe rectangulaire, Charlemagne également, ce qui prouve que la mosaïque a été exécutée de leur vivant. Le nimbe du pape est à champ vert avec tranche bleue, celui de l'empereur à champ bleu avec tranche latérale blanche. Léon III est barbu et tonsuré, avec une couronne de cheveux peu fournie sur le sommet de la tête ; il est vêtu d'une aube blanche doublée de rouge et par-dessus une ample chasuble bleue qu'il relève en avant pour soutenir la maquette de l'église qu'il a fait construire. C'est une basilique avec façade blanche et porte carrée ; les murs latéraux de teinte rosée veulent figurer la brique, la toiture en tuiles est également de ton rougeâtre. Par-dessus la chasuble, le pape porte le pallium blanc, long et étroit, marqué à son extrémité d'une croix rouge pattée. Les sandales de cuir rouge sont découpées en trèfle à l'empeigne et retenues par un double cordon qui se croise au cou-de-pied.

L'empereur est coiffé d'une calotte ronde et blanche, surmontée d'une triple aigrette blanche. Le visage rond et gras est coupé par la grosse moustache troussée ; il est vêtu d'une tunique rouge et d'un manteau bleu. La représentation symbolique de Charlemagne à genoux devant saint Pierre et recevant l'étendard romain de la main de l'apôtre, répondrait à la réalité des faits tels que ceux-ci sont décrits dans les Annales Laurissenses, la Vita Caroli et le Liber pontificalis. L'inscription est modelée sur le protocole du IXe qui est noté dans les laudes du psautier carolingien, conservé à la Bibliothèque nationale (795-800). Le costume de l'empereur, surtout sa coiffure munie d'une triple aigrette, est semblable à celui qu'il porte dans la Bible de Charles le Chauve. M. Prou observe que les détails de la physionomie de l'empereur, telle qu'elle est représentée sur la mosaïque du Latran, correspondent au type reporté par la bulle de plomb, issue de la chancellerie de Charlemagne. Revue d'histoire ecclésiastique, 1911, p. 192. Je regrette de n'avoir pu prendre connaissance de ce travail que le nom de son auteur recommande assez. M. Lauer m'écrit qu'il n'a fait que maintenir ce qu'on avait toujours dit en apportant peut-être un ou deux arguments de plus à l'appui. Lettre du 27 février 1911.


IV. LA STATUETTE DE METZ. — Le « Musée municipal de la Ville de Paris », établi dans l'ancien hôtel... Ta...

D'après D. G. Wolfram, Die Reiterstatuette Karls des Grossen aus dem Kathedrale zu Metz, 1500. Le catalogue du trésor de Metz, rédigé en 1682, mentionne même deux statues, l'une en argent doré, l'autre en bronze. Bordier et Charlon, Hist. de France, 1859-1860 ; O. Havard, L'art à travers les mœurs, in-8°, Paris, 1882 ; A. Lenoir, Monuments du moyen âge, dans Atlas géogr. et histor. de la France, 1828, pl. ix, p. 13 ; Ph. Le Bas, Dict. encyclop. ; A. Darcel, Musée rétrospectif. Le moyen âge, dans la Gazette des beaux-arts, 1863, t. xix, p. 427, 430-431 : Bulletin, et Mémoires de la Société d'archéologie lorraine, 1re série, t. IV, p. 268. A. Vétault, Charlemagne, in-8°, Tours, 1877, p. 27, pl. 2 ; p. 544, cite une lettre de M. de Longpérier : « Cette figure de bronze représente très bien un empereur carolingien tel qu'on peut se l'imaginer en ronde bosse... Si nous possédions un seul indice en faveur de cette attribution (à Charlemagne), je céderais, à l'instant, à cette opinion, tant elle me parait admissible. » E. Au s'm Weerth, Die Reiterstatuette Karls des Grossen aus dem Dom zu Metz, dans Jahrbücher des Vereins von Alterthumsfreunden im Rheinlande, 1884, t. LXXVIII, p. 130-166. Les historiens anciens de la cathédrale de Metz mentionnent la présence de cette statue et les honneurs qu'on lui rendait : Meurisse, Histoire des évêques de l'Église de Metz, 1634 ; Histoire de Metz par les bénédictins, 1760, t. II, p. 526. La plus récente notice est celle de G. Wolfram, Die Reiterstatuette Karls des Grossen aus dem Kathedrale zu Metz, in-8°, Strassburg, 1890, qui soutient la thèse inacceptable que la statuette date de l'année 1504. Revue de l'art chrétien, nouv. série, t. III, p. 3 ; Gazette archéologique, 1887 ; Ph. Le Bas, L'univers pittoresque, pl. 166 ; Bulletin de la Société d'archéologie

La statuette représente-t-elle Charlemagne ou Charles le Chauve ? Nous répondrons, pour notre part, que nous sommes tout disposés à y voir le grand empereur, sans en être cependant absolument convaincu ; mais on peut, sans trop risquer de se tromper, dire avec A. Darcel, Ch. de Linas, Al. Lenoir et E. Au s'm Weerth : « Ce monument, du plus haut intérêt, est évidemment authentique, il présente tous les caractères de l'art carlovingien : la couronne, la tête, le costume sont identiquement semblables à ceux que reproduisent les peintures des manuscrits de l'époque. Charlemagne avait établi des ateliers de tondus à Aix-la-Chapelle et ailleurs ; peut-être cette statuette a pu en sortir. »

V. Iconographie. — Sept monuments contemporains de Charlemagne nous ont conservé ses traits et ils offrent entre eux le plus parfait accord. Nous avons parlé de la mosaïque du triclinium du Latran et de la mosaïque de l'abside de Sainte-Suzanne, dont une minutieuse description par Grimaldi et un dessin en couleurs dans le recueil de Ciacconio nous ont conservé l'essentiel. La statuette de Metz concorde avec les précédentes représentations, sauf sur un point (fig. 2621). Les deux mosaïques montraient l'empereur avec la moustache et la barbiche ; la statuette ne garde que la moustache et la barbiche disparaît également sur un sceau en plomb du Cabinet des médailles et sur trois spécimens monétaires de deniers frappés après le couronnement impérial. Tandis que le sceau en plomb est franchement barbare, l'imitation des coins antiques est évidente sur les deniers. Charlemagne s'y montre tel que les empereurs romains du haut Empire sur leurs monnaies : la tête laurée et le buste couvert du paludamentum ; malgré cette inspiration classique manifeste, on a eu la préoccupation manifeste de donner à la tête un caractère iconique, car l'empereur porte la moustache.

Les textes ne sont pas moins formels que les monuments sur la personne physique de l'empereur. Einhard nous la décrit ainsi : Corpore fuit amplo et robusto, statura eminenti, quae tamen justa non excederet — nam septem suorum pedum proceritatem effus constat habuisse mensuram — apice capitis rotundo, oculis prae-grandibus ac vegetis, naso paululum mediocritatem excedenti, canitie pulchra, facie laeta et hilari. Unde forma auctoritas ac dignitas tam stanti quam sedenti plurima adquirebatur, quamquam cervix obesa et brevior, venterque proiectior videretur : tamen hæc ceterorum membrorum celabat æqualitas. Incessu firmo tota que corporis habitu virili, voce clara quidem, sed quae minus corporis formæ conveniret ; valetudine prospera, praeter quod, antequam decederet, per quattuor annos crebro febribus corripiebatur, ad extremum etiam uno pede claudicabat.

Saxo le poète ajoute quelques traits :

Corpore robusto fuit ipse decenter et amplo,

Incessu firmo, vividus atque agilis,

Egregie procerus, et hic moderamine justo,

Septem namque suis longus erat pedibus,

Ipse rotundus apex capitis, cervix cl obesa,

Naris plus paulo quam mediocris erat :

Si l'on en croit les Annales Laureshamienses, une statue de Charlemagne se voyait dans la cour du cloître du monastère de Lorsch avec cette inscription : KAROLVS IMPERATOR IVSSIT CVBITVM ISTVVL FIERI IVXTA MENSVRAM SVAM, en lettres argentées.

Tels sont, à notre connaissance, les monuments contemporains pouvant revendiquer une intention iconographique. Par contre, les miniatures des manuscrits ne paraissent rien offrir qui mérite d'entrer en ligne de compte. Le ms. 2 de l'abbaye de Saint-Paul de Carinthie offre un Charlemagne de fantaisie qui n'est pas autre chose qu'un acheminement vers le Charlemagne de convention, formidable et poilu, au chef branlant, au corps pesant, une sorte de burgrave magnifiquement ennuyeux. Autres portraits dans le ms. lat. 9654 de la Bibliothèque nationale à Paris et le ms. addit. d'Ayscough 5JJ 1 au British Muséum. Nous osons à peine mentionner deux caricatures contenues dans le ms. Ord. 1. 2 de la bibliothèque capitulaire de Modène et le ms. Si de la bibliothèque grand-ducale de Gotha. Nous ne pouvons nous engager dans cette étude de la déformation du type historique en vue de créer le type légendaire de Charlemagne. Devenu la proie des imagiers, le grand empereur souffre tout. Sous une couronne pesante et disgracieuse, armé de pied en cape, empêtré dans ses vêtements, embarrassé d'un sceptre, d'un globe, d'un écu, et, pour comble, recouvert dans cet attirail d'une chape liturgique, Charlemagne s'ankylose et se déforme au point de ne pouvoir plus marcher ni remuer. Albert Dürer, si original cependant, ne trouvera rien de mieux que de parer comme une chasse cet homme simple et ennemi de la parure ; Raphaël qui veut à tout prix rompre avec le Charlemagne barbon du moyen âge, inventera le Charlemagne galant et donnera à l'empereur les traits de François Ier ; Cochin nous donnera le Charlemagne sensible ; mais, ce n'est pas tout, et le grand homme aboutira à figurer le roi de cœur sur les cartes à jouer. Toute cette légende qu'on a bien voulu qualifier de poétique dépend du pseudo-Turpin, dont voici le texte : El eral ' rex Karolus capillis ' brunis '°, facie rubeus« , corpore deconis^' el venuslus ^' sed visu efjerus. Slatura vero ejas erat in longiludine » octo pedum '^ suontni ', scilicet qui erant tongissimi, amplissimi renibus « , ventre congruus », bracliiis et « cruribus grossus, omnibus artibus forlissimus », certamine doclissimus -' mi les -■, acerrimus '-'. Habebat in longitudine faciès ejus unum palnuim et dimidium, et barba unum, et nasiis circilcr dimidium, et frons ejus imperalorc Carlo Magno che trorasi nel museo crisliano delta bibliotheca Vaticana, dans Atli deW.iccademia romana d'archeotogia, 1823, t. i, part. 2, p. 217-250. — erai unhis pcdis et ociili Iconini ' scintillantes ut carbunculus '. Svpcrcilia oculorum ejus dimidium palmum habcbant : onmis homo ' perterrilus eral ', quem ipse ' ira commolus apertis oculis respiciebal '. Cingulum ' nam que ', quo ipse cingebalur, octo palmis exiensum ' habebatur '« , prœter illud, quod dependebal »... Taniœ foitiludinis eral'^ quod mililem armatum « , scilicel inimicum suum, sedenlem super equum a verlice capitis usqiie ud bases simul cum equo uno ' ictu spata propria sceabat » qualiuor ferraturas equorum •' simul manibus facile « exlendebal ; inclitem armatum recte » stanlem super palmam suam. a terra us que ad caput sola manu velociter elevabal.

Tel fut le Charlemagne du moyen âge, tel celui de l'Allemagne contemporaine : un Hercule.


VI. VÊTEMENT DE Charlemagne « . — Charlemagne porta toute sa vie le costume national des Francs qu'il préférait à tous autres. Vestitu patrio, id est Francisco, ulebatur. Ad corpus camisam lineam et feminalibus lineis induebatur ; deinde tunicam, quae limbo serico ambiebatur, et tibialia ; tum fasciolis crura et pe des calecamenlis conslringebul, et ex pellibus lulrinis et murinis Ihorace confeclo ' » humeras ac peetus hyeme muniebat ; sogo veneto amictus, et gladio semper accinctus,cuius capulus ac balteus aul aureus autargenteus erat. Aliquoties et gemmato ense ulebatur, quod tamen nisi in prsecipuis /estivitatibus, vel si quando exterarum gentium legati venissent « . Tel est le témoignage d'un familier de l'empereur. On voit d'ici le rude soldat vêtu comme un homme du peuple : une chemise et un caleçon de toile de lin ainsi que les bas. Les bas et le caleçon étaient retenus par des bandes entrecroisées, comme sur la statuette de Metz. Une tunique bordée de franges de soie par-dessus la chemise, et, en hiver, un justaucorps en peau de loutre. Suivant la saison, des sandales ou des brodequins. Un ceinturon de métal et l'épée au côté. En tous temps, le manteau franc, blanc ou bleu de saphir, sorte de dalmatique, composée de deux pans tombant par devant et par derrière jusqu'aux pieds et échancrés à partir du genou =-. Ce grand manteau, aussi embarrassant que majestueux, avait été généralement délaissé par les Francs, depuis leur établissement en Gaule, et remplacé par la saie écourtée et multicolore, vêtement plus commode à la guerre, mais que l'empereur, tout en le trouvant plus pratique, ne porta jamais ; « A quoi bon ces petits manteaux ? disait-il. Je ne puis m'en couvrir au lit et, à cheval, ils ne me gardent ni de la pluie, ni du vent. » Aux jours solennels, Charlemagne consentait à quitter son petit habit ; In feslivilatibus veste auro texta et * Cianipi : oculi eius simi les oculis leonis, — -H ; scintillanlibus ut carbimculiis ; M 1 : carbunculi. — 'Bistatim.

— • B : slalim. — 'H : bealus Karolus. — « M 1 : asptciebal. — ' M 2 : cinguliis. — 'M 2 : itaqiw. — ' Ciairpi : exlensus.

— » B : extendebalnr. — « M 2 : prœter corrigias, quee pendebant. — » Ciampi : Hic jorliludine lanta eral. — « Ml : unum et armattim, M 2 : armatum et inimicum. — >' M 2 : solo. — » M 2 : Irucidnbal. — « Ciampi : quatUior equorum terros similitcr [sic]. — '• M 2 : leviter. — »Ml : rectum. calecamenlis gemmatis, et fibula aurea sagum adstriiigcnle, diademate quo que ex aura et gemmis ornalus incedebal ; aliis autem diebus Jiabilus ejus parum' a communi et plebeio abhorrebat « . Quant aux modes étrangères, il y répugnait profondément et il ne fallut pas moins que l'instance des papes Hadrien et Léon pour le décider à porter en deux circonstances le costume romain : Peregrina vero indunienta, quoml'is pulcherrima, respuebat, nec umquam eis indui patiebatur, excepta quod Romee semcl, Hadriano pontifice petente, et iterum Leone successore ejus supplicante, longa lunica et clamide amictus, calceis quo que Romano more [ormatis induebcUur ».

Sans songer ici à faire de l'anecdote toute la matière d'histoire « , il faut rappeler un récit du moine de Saint-Gall. Après la prise de Pavie, Charlemagne, étant à Aquilée, vit un dimanche à la messe tous les courtisans vêtus d'étoffes brillantes achetées à des marchands vénitiens ; la soie, les fourrures, les étoffes piquées et frisées, garnies de plumes de paon et d'oiseaux des îles, étincelaient sur eux. Le roi ne fit aucune remarque et, la messe achevée, sauta en selle et commanda une chasse. Il bruinait ; toute la suite fut bientôt boueuse, trempée, les beaux vêtements balafres de raies rousses et vertes que cinglaient les branches d'arbres humides. Tout le monde rentra fourbu, grelottant, et le roi fit allumer un grand feu où il fallut se sécher tout habillé. La soie, les broderies, les plumes étaient devenues ce qu'on peut penser. Charlemagne permit enfin de se retirer et pria la cour de revenir le lendemain avec les costumes qu'on allait quitter. Ce fut une mascarade. Le roi riait sous cape et, devant tous, fit apporter le justaucorps de peau de brebis qui l'avait couvert la veille, il dit à un valet : « Va le brosser et rapporte-le vite. » Le vêtement reparut solide et propre : « Eh ! eh ! dit Charlemagne, quel est maintenant le plus précieux et le plus utile de nos habits ? Est-ce le mien que j'ai payé un sol, ou les vôtres qui ont coûté des livres pesant d'argent ? »


VII. Numismatique. — Pendant la durée de l'empire romain et du royaume mérovingien, on avait pu se convaincre des graves et présque inévitables inconvénients qu'entraînait la monnaie d'or. La corporation des monnayers, peu scrupuleuse, avait transformé un service public en un commerce privé et des plus lucratifs. Des essais tentés en vue de substituer l'argent à l'or avaient échoué sous les empereurs Aurélien et Constantin, et il semble que, dès lors, on ait renoncé à cette réforme, les ateliers monétaires, leurs directeurs surtout, ayant tout intérêt au maintien de l'état de choses et les empereurs, de plus en plus faméliques, étant disposés à tolérer des abus dont ils tiraient une compensation en argent comptant. Les rois mérovingiens — comme d'ailleurs presque tous les rois d'origine barbare — avaient maintenu l'organisation impériale, principalement en matière d'impôts et de finances. Cependant, vers la fin de la période mérovingienne, on commence à remarquer l'apparition de deniers d'argent (saigas) en nombre croissant ; mais c'est surtout à partir de Charlemagne-Martel et de Pépin, après que ce dernier fut proclamé roi, qu'on vit prendre des mesures efficaces. Pépin abolit d'abord la monnaie d'or et supprima ensuite le monopole de la corporation des monnayers. Bien que le texte même de la décision prise par Pépin ne nous soit pas parvenu, le sens n'en est pas douteux et il se trouve confirmé par le fait que les monnaies de ce prince sont exclusivement frappées en argent et par une disposition du concile tenu à Reims, en 813, dont il sera question plus loin.

Les monnaies sont des deniers et des demi-deniers ou oboles. Entre toutes les monnaies frappées par les carolingiens, quelques difficultés se présentent lorsqu'il s'agit de déterminer les pièces appartenant à Charlemagne. On connaît un nombre considérable de deniers offrant, au droit, le nom de CAROLVS, disposé en deux lignes horizontales ; au revers, les lettres R F ou le nom d'homme, ou bien un nom de lieu, ou bien encore un monogramme. Il n'est pas douteux que ces deniers appartiennent à Charlemagne et ne soient les premiers qu'il ait émis ; leur ressemblance avec les deniers de Pépin suffit à le prouver. Sont-ce là les seules monnaies qu'on doive attribuer à Charlemagne roi ?

L'adoption du monogramme est postérieure à la conquête du royaume lombard, en 774 ; c'est en Italie que ce type a été inauguré ; un denier de Trévise, se rattachant au premier système monétaire de Charlemagne, porte déjà le monogramme Karolus, composé à l'imitation de celui qui sert de souscription aux diplômes (fig. 2625-2627).

Depuis son avènement jusque vers 774, Charlemagne continua le système monétaire de Pépin, peut-être en modifiant légèrement les types. Si l'on veut déterminer l'époque à laquelle Charlemagne a adopté son second type monétaire, il convient de ne pas oublier qu'en règle générale, à un changement de type correspond un changement dans le poids et le titre des monnaies. C'est bien le cas pour Charlemagne, car les monnaies du second type sont notablement plus pesantes que celles du premier. La démonétisation des espèces en cours eut lieu en 781, ainsi que l'atteste le chapitre IX du capitulaire rendu cette année-là à Mantoue : De moneta. VI nullus post kalendas augusti istos denarios quos modo habere visi sumus dare audeat aut recipere ; si quis hoc fecerit, bannum nostrum componat. Ainsi, à partir du 1er août 781, le ban royal, c'est-à-dire une amende de soixante sous, frappera ceux qui continueront à faire usage des anciens types.

Comme on ne connaît, pour Charlemagne roi, que deux types monétaires, on est fondé à croire que le capitulaire de Mantoue a aboli les deniers portant CAROLVS en deux lignes. En 794, un capitulaire de Francfort qualifie de « nouveaux » les deniers au monogramme : De denariis autem certissime sciatis nostrum edictum quod in omni loco, in omni civitate et in omni emporio similiter vadani isti novi denarii et accipiantur ab omnibus, si autem nomina nostri nomisma habent et mere sunt argento, pleniter pensantes. Les récalcitrants qui refuseront ces nouveaux deniers paieront quinze sous s'ils sont hommes libres, seront fouettés nus au pilori s'ils sont esclaves.

Le mot nomisma isolé ne signifie pas monogramme, mais on ne saurait assigner à l'expression nominis nostri nomisma d'autre sens. On a fait difficulté de cette qualification, appliquée de nouveau, en 794, à un type datant de 781. Il ne sert pas à grand'chose de retarder jusqu'en 787 le capitulaire de Mantoue, et ce n'est qu'une piètre explication que celle qui suppose ses décisions applicables à la seule Italie. Il est peu vraisemblable que Charlemagne ait maintenu une dizaine d'années en France un type aboli par lui en Italie. Ce qu'en 794 on qualifie de « nouveau » ne vise pas une frappe récente mais une distinction durable entre un type ancien et aboli et un type nouveau.

Il faut songer qu'au VIIIe, il était difficile qu'une ordonnance, si formelle qu'on la rédigeât, fût immédiatement exécutée ; dans la pratique journalière, les anciens deniers demeurèrent en usage longtemps après leur démonétisation et concurremment avec les deniers au monogramme.

Ainsi, la réforme monétaire date de 781 et fut inaugurée dans les ateliers d'Italie, d'où elle dut s'étendre à la France.

L'émission des deniers, avec la légende CARLVS REX FR, peut être continuée après l'an 800. Les deniers avec le nom de Charlemagne comme empereur sont rares, mais assurés lorsqu'on lit la légende DN KARLVS IMP AVG REX F ET L, autour du buste, et au revers un temple tétrastyle à fronton triangulaire surmonté d'une croix, entouré de la légende XPISTIANA RELIGIO, figuration sommaire de la basilique de Saint-Pierre de Rome et du couronnement impérial du 25 décembre 800 (fig. 2628-2030).

Il faut enfin donner à Charlemagne les deniers de type et de style conforme à celui qui vient d'être décrit, mais portant la légende simplifiée : KAROLVS IMP AVG ou bien KARLVS IMP AVG.


VIII. Charlemagne à Aix-la-Chapelle. — Aux époques gauloise et gallo-romaine, Aix était déjà réputée pour ses eaux, mais une ruine à peu près complète parait avoir succédé à cette période florissante, et ce n'était plus guère, au VIIIe, qu'un vaste domaine rural appartenant à la famille d'où sortiraient les Carolingiens.

En 765 et 766, Pépin fait quelques apparitions dans son domaine d'Aqua Granni qui va devenir le lieu de résidence préféré de son fils Charlemagne. Celui-ci, pendant les trente-cinq dernières années de sa vie, séjourne à Aix chaque fois qu'il n'en est pas empêché par les nécessités du gouvernement ; c'est principalement l'hiver, depuis la Saint-Martin ou depuis la Noël jusqu'à Pâques, que Charlemagne s'établit à Aix. Peut-être sa santé trouvait-elle quelque avantage dans l'emploi des eaux thermales.

Il ne semble pas que Charlemagne ait songé à créer une ville, mais simplement un palais, palatium, avec sa basilique dédiée à la Vierge, basilica quam capellam vacant. Peu de monde, point d'agglomération urbaine autour de ces bâtiments, tout au plus un village, vicus, tel est le nom qu'emploie encore Einhard pour désigner cette bourgade après la mort de Charlemagne ; ce n'est que bien plus tard, aux XIIe et XIIIes, qu'on emploie le mot civitas. Mais si le bourg avoisinant n'avait guère d'importance, le palais n'en était que mieux fourni, puisqu'il devait suffire à loger la cour impériale, le service, et, à certains jours, les prélats et leur suite, convoqués pour tenir des synodes, ou encore les officiers mandés pour siéger dans des assemblées politiques.

Des cérémonies du genre de la proclamation de Louis le Pieux, en 813, ou les funérailles de Charlemagne, en 814, requièrent une installation vaste et un personnel nombreux.

Est-ce une capitale que Charlemagne entendait fonder à Aix : sedes regis, sedes regia ? On pourrait le croire. En effet, cette expression est employée dans les Annales majores de Saint-Gall et dans un diplôme qui a pu être rédigé vers 1166. On y parle de la sedes regia de Charlemagne, placée dans la basilique fondée par lui. Aix reçoit à cette occasion le nom de capitale de la Gaule au nord des Alpes, caput Galliae transalpinae, spécialement affectée à l'intronisation des successeurs, héritiers du royaume, ut in ipsa sede reges successores et heredes regni hujus inthronizari, pour être sans opposition investis à Rome de la dignité impériale, et dehinc imperatoriam majestatem, Romae, sine ulla interdictione exequantur.

Cette préoccupation, bien qu'elle se manifeste ici dans un document du XIIe, ne semble pas étrangère à la pensée qui détermina les premiers rois de la maison carolingienne à se faire titulaire, un prétendu droit à l'empire, en vertu d'une théorie dont les données sont formulées dans le diplôme attribué à Charlemagne, vidimé et confirmé en 1166 et en 1214. On trouve dans ces textes la théorie germanique de l'identité du regnum Germanicum, seu Theutonicum, et du regnum de Charlemagne, dont les princes de race germanique se prétendaient les héritiers et successeurs : théorie greffée sur les prétendues institutions du fondateur comportant expressément l'initiation du nouveau souverain, c'est-à-dire son élection et son couronnement royal à Aix, sedes regia, caput regni, avec l'obligation incombant au pontife de lui donner en conséquence, et sans qu'aucun empêchement y pût faire obstacle, la consécration impériale à Rome.

Un autre palais impérial à Ingelheim offrait également une décoration et des bâtiments dignes de provoquer de nouvelles études sur ce sujet, si délaissé en France, de Charlemagne bâtisseur, lequel, au dire d'Einhard, plurima diversis in locis inchoavit quaedam etiam consummavit. Le palais de Nimègue mériterait lui aussi une étude. Des Aachener Geschichtsvereins, 1881, t. III, p. 107-118, et planche. — P. Clemen. Der Karolingische Kaiserpalast zu Ingelheim. Dans Westdeutsche Zeitschrift für Geschichte und Kunst, 1890 ; Le même, Der Palast Karls des Grossen in Ingelheim. Dans Allgemeine Zeitung, 1889, Beilage, 269 ; Von Cochenhausen. Zwei Bestimmungenversuche der Festhalle in dem Kaiserpalast zu Ingelheim, dans Jahrbücher des Vereins von Alterthumsfreunden, t. XX, p. 110 ; P. Clemen, Der Bilderkreis der Pfalz zu Ingelheim, dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, 1889, t. XI, p. 218-222. — Cf. G. Cumont, Le palais de Charlemagne à Ximégne, dans Annales de la Société archéologique, Bruxelles, 1895, t. IX, p. 296-297 ; H. Platt, Ximégne ; ein kaiserlicher Palast Karls des Grossen in den Niederlanden, dans Deutsche Rundschau, 1895, t. XXII, p. 117-132. Cf. Jahrbuch. Verein. Alterth. im Rheinlande, 1896, t. XCIX, p. 262-263 ; G. Riant, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 1896, t. LVII, p. 718-721. Sur le palais impérial de Niraégue, tout ce qu'on peut dire de certain et de probable a été dit par K. Plath, Nimègue. Ein Kaiserpalast Karls des Grossen in den Niederlanden, dans Deutsche Rundschau, 1894 et s. I. n. d., in-4°. M. G. Riant, dans Bibliothèque de l'École des chartes, 1896, t. LVII, p. 719-721, a résumé au mieux ce qu'on peut en retenir, Nimègue, belle position stratégique remarquée et occupée tour à tour par les Germains et les Romains qui y furent battus par Clovis. Charlemagne y construisit un palais, qui résista à une invasion normande, fut remanié et occupé jusqu'en 1794, date à laquelle il fut détruit en partie et aliéné. Il en reste une chapelle, octogonale ; à l'intérieur et à seize pans au dehors. Malgré les remaniements et les réparations, elle se présente comme une œuvre d'une simplicité extrême et comparable pour la beauté à l'église d'Aix-la-Chapelle. On a longtemps discuté sur l'âge de la chapelle ; elle était du IIIe ou du IVe pour de Betouw, du VIIIe d'après Oltmann, et Georges Huniann la classait parmi les édifices romains. Des fouilles récentes conduites avec zèle ont mis à découvert les fondations : œuvre carolingienne, amorcée en partie sur des décombres romains, après une destruction certaine, mais dont la date reste indéterminée. Cette attribution a été corroborée par l'étude attentive des piliers, socles et chapiteaux, dont les débris multiples couvraient le sol et des témoignages écrits de l'histoire. D'où il appert que ce monument a été construit avant la chapelle palatine d'Aix, dans les premières années du règne de Charlemagne, aux environs de 777. Les reliques des saints avaient au IXe, aux yeux des fidèles, une vertu si grande et un prestige si intact, que Charlemagne ne pouvait manquer de glorifier la chapelle impériale par la présence de reliques nombreuses et fameuses. Nous ne pouvons songer à entreprendre ici l'histoire du trésor des reliques royales dont nous avons déjà entrevu quelques aspects à l'occasion de la Chape de Saint-Martin. Voir ce mot. Il faudrait suivre les destinées de l'ancien trésor des reliques de la chapelle des rois mérovingiens, à rechercher les pertes et les accroissements qu'il eut à subir par voie d'acquisition, de donation ou d'échange ; encore un sujet curieux, connexe à celui de la chapelle royale et que nous indiquons avec l'espoir de provoquer sur lui l'attention.

Aujourd'hui, le trésor du Dôme d'Aix-la-Chapelle, bien qu'un peu déchu, sans doute, de ses richesses du IXe, conserve quelques monuments très anciens et de véritables joyaux d'orfèvrerie. À l'occasion du « Talisman », nous allons rappeler quelques donations qui ont appauvri d'autant ce qui restait du trésor primitif. Il serait peut-être possible, encore aujourd'hui, de reconstituer en partie l'inventaire et la description des reliques et reliquaires de l'empereur. Un « authentique » sur parchemin a été heureusement conservé. Voir Reliques.

Parmi les pièces conservées au trésor du Dôme, nous n'avons à signaler, comme contemporains de Charlemagne, que trois reliquaires du IXe, avec un doute pour le troisième. Ce sont :

1° Reliquaire de Saint-Étienne. — Coffret en or, de forme rectangulaire, surmonté d'un toit aigu. La feuille métallique est très mince. La forme lourde rappelle les châsses de reliques d'Agaune ou de l'époque mérovingienne. Le fond est presque entièrement recouvert par des cabochons, jetés à poignée, gros et petits, ronds, carrés, ovales, rectangulaires, montés en hâte, sans goût, sans art. C'est riche et c'est laid ; cela ressemble assez à une carapace. Au sommet, on a ajouté beaucoup plus tard une croix de même style.

2° Corne d'ivoire en olifant. — Une dent d'éléphant en son entier, arrondie aux extrémités et taillée à pans dans le sens de la longueur. Le contour du pavillon est décoré d'animaux sculptés en faible relief. Au Moyen Âge, on lui a donné une monture en or avec les inévitables cabochons.

3° Cimeterre persan. — Belle lame ornée d'un courant de rinceaux. La poignée montre deux cercles de cabochons et des fleurs de lis gravées au pommeau. La gaine est couverte d'arabesques à ses extrémités. Cette pièce ne paraît pas antérieure à l'époque des croisades.

Une étoffe de soie, remontant au Xe et représentant des éléphants, provenant de la tombe de Charlemagne, est une des pièces les plus magnifiques du trésor.

Le trésor des reliques n'a pas été seul à souffrir. L'église du Dôme a vu heureusement replacer, vers 1845, les colonnes antiques que Charlemagne avait fait venir de Rome et de Ravenne. Elles consistent en dix-huit colonnes de granit, deux colonnes de porphyre vert veinées ; douze colonnes de marbre cristallin granuleux (trois en marbre blanc, cinq en bleu turquin, une en vert antique, trois en marbre de Carrare, dont une, peut-être, de Paros), dix chapiteaux de marbre blanc de Carrare, jadis peints et peut-être dorés ; huit soubassements de colonnes de calcaire des environs de Verdun. Soubassements exceptés et chapiteaux compris, toutes ces colonnes, naguère superposées en double rang dans l'octogone de la cathédrale, furent enlevées en 1794 et transportées à Paris. Destinées par Napoléon au Louvre, on leur inflige un nouveau polissage et on les emploie, dans le musée ; en 1815, elles repartent pour Aix-la-Chapelle, gisent trente ans dans les chapelles latérales et le cloître, jusqu'au moment de leur remise en place.

La mosaïque du Dôme d'Aix-la-Chapelle mérite une mention spéciale. Il n'en subsiste que le souvenir, d'après de médiocres dessins et des descriptions trop vagues. À l'aide de ces indications, nous pouvons savoir que la mosaïque décorait la calotte intérieure de la coupole et le dessin de Ciampini ne nous montre que cette partie, tandis que le prévôt Beck, en 1622, avance, bien qu'il ne les ait pas vues, que les parois, elles aussi, étaient jadis revêtues de mosaïques figurant des scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament. Dans la coupole, divisée en quatre zones, la zone inférieure très étroite présente le monogramme du Christ ; au-dessus, les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, debout auprès de leurs chaires, et, dans une attitude pleine d'animation, offrant leurs couronnes à Dieu, trônant en majesté au-dessus d'eux et entouré d'anges. Sur le fond qui représente le ciel se détachent des étoiles ; l'un les a vues rouges, l'autre d'or. Historische Abhandlung über die großen Reliquien in der ehemaligen Kron-Stifts-Kirche zu Aachen, 1804 ; E. Aus'm Weerth, Karls des Grossen ehemals und jetzt in Aachen befindliche Reliquien und Reliquiare, dans Jahrbücher des Vereins von Alterthumsfreunden im Rheinlande, Bonn, 1866, t. XXXIX-XL, p. 265-272. — Voir à ce sujet, G. Rauschen, Neue Untersuchungen über die Beschreibung der Reliquien zu Aachen und zu Saint-Denis, dans Historisches Jahrbuch, 1894, p. 257-278 ; G. Paris, dans Romania, 1880, t. IX, p. 31-36 ; H. Morf, dans Romania, 1884, t. XIII, p. 214-218. — Bulletin monumental, 1877, p. 215. — Cahier, Mélanges d'archéologie, t. II, pl. IX, X, XI ; Ch. Diehl, Manuel d'art byzantin, in-8°, Paris, 1910, p. 603, fig. 299, — F. de Roisin, Les colonnes antiques du Dôme à Aix-la-Chapelle, dans les Annales archéologiques, 1845, t. II, p. 183-185. — Charlemagne avait fait venir à Aix des pierres tirées des carrières de Verdun. Cf. Chron. Verdun., ad ann. 788, dans Bouquet, Recueil des hist. de la France, t. V, p. 373. — P. A. Beck, Aquisgranum seu historica narratio de civitatis Aquisgranensis origine et progressu, de rebus divi Caroli Magni praeclare gestis, de ritu coronandi reges Romanorum, in-4°, Aquisgrani, 1622 ; Coloniae, 1612 ; contient une description sommaire. Le dessin envoyé d'Aix-la-Chapelle à Ciampini est probablement perdu. J.-B. De Rossi l'a cherché en vain au Vatican ; Ciampini a-t-il eu un dessinateur très consciencieux, on ne sait, en tous cas, il a transcrit les renseignements à lui envoyés par le doyen du chapitre Van der Lingen ; renseignements où il est moins question de la mosaïque que de l'église, ce qui donne lieu de craindre que le croquis ait été peu fidèle.

Il est vraisemblable que ce fond était bleu, mais, en définitive, on n'en sait rien. On a tant et tant raisonné et déraisonné sur la couleur de ce ciel qu'on n'a guère que le choix entre les opinions les plus disparates. À l'entour de la coupole, Einhard nous parle d'une inscription monumentale : erat in eadem basilica in margine corone, quae inter superiores arcus interioris partis ambiebat, synoptice scriptum, continens quis auctor esset ejusdem templi, cujus in extremo versus legcbatur : Prix ceps Carolus. Une autre inscription relatait la dédicace du dôme en 804 par Léon III : in Jastyio muri subtus Saluatoris faciem et protensum brachium indice manum demonstrante auratis vocabulis inscripti :


ECCE LEO PAPA CVIVS BENEDICTIO SANCTA TEMPLVWL SACRAVIT QVOD KAROLVS AEDIFICA-


IVIT

Einhard, décrivant les richesses du Dôme, s'exprime ainsi : Auro que et argento et luniinaribus al que ex œrc solido cancellis cl januis ornavit ; il n'est pas question de mosaïques, mais une lettre du pape Hadrien I^' à Charlemagne, nous apprend que ce furent les édifi ces de Ravennc qui furent dépouillés pour fournir la décoration d'Aix-la-Chapelle : Pnefulgidos at que ncclareos regalis potentiœ vestrœ per Annnum ducem susccpimus api ces, in quibus refercbalur qaod pcdalii Raucnnalis civitutis musiva at que marmora cœteraqne cxeniplii iam in siralo quam que in parietibus sita, Vobis tribuereimis. Nos quippe libenii animo et puro corde cum nimio amore Venliœ Excellentiatribuimus effectuni et Iam marmora quam que nnisiiium cateraquf exempta de eodcm palatio Vobis concedimus auferenda -. Le palais en question était celui de Théodoric, dont la façade et aussi la voûte du triclinium étaient tapissées de cubes d'émail. De Ravenne avaient également été apportés des colonnes, des pavements historiés et des placages dont quelques vestiges ont été relevés en deux endroits, dans des coins des galeries supérieures. Ce sont : trois fragments de mosaï que de pavés^et un large morceau d'opus Alcxundrinum.

Nous pouvons croire que ce n'était pas la seule admiration du passé qui amenait Charlemagne à ces regrettab les spoliations, c'était surtout incapacité et impuissance à rien faire d'approchant. On peut s'en convaincre, en voyant l'embarras dans lequel s'est trouvé l'architecte carolingien lorsqu'on lui eut amené ses matéri aux de remploi à pied d'œuvre. Base, fût, chapiteau, ne pouvaient traîner indéfiniment dans le chantier, force était de les dresser ; mais, l'appareillage dépassait la science de l'ingénieur du Dôme qui, pour maintenir les trois parties droites et adhérentes, les transperça d'un goujon de fer, qu'il scella avec du plomb fondu. On voit encore, àla partie supérieure des tailloirs, le travail curieux de rigo les qui devaient apporter jusqu'au centre du chapiteau le plomb liquide nécessaire à son équilibre '.

Le revêtement des murs avec les plaques de marbre exigeait l'emploi de crampons de fer qui demeuraient apparents. Tel quel, le Dôme comblait Charlemagne de satisfaction, il ne tarit pas à son sujet dans son testament. Il n'y a pas lieu d'accorder ici plus qu'une simple mention au f aux diplôme de Charlemagne pour Aix-la-Chapelle, qui fut inséré textuellement par Frédéric Barberousse dans son privilège de confirmation du 8 janvier 116G '.


IX. Le « Talisma.v ». — Au mois de juillet 1804, Napoléon 1=' partit pour le camp de Boulogne ' ; tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice José])hine partit pour prendre les e aux d'.\ixla-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie de sa nouvelle maison :... l'empereur devait la retrouver dans cette ville •■. Vers le 3 septembre, il rejoignit sa femme, demeura quelques jours... L'empereur et l'impératrice visitèrent Cologne et remontèrent le Rhin jusqu'à Mayence '. Pendant son séjour, l'impératrice visita le tombeau de Charlemagne et le trésor des reliques de l'église du Dôme ' { !'=' août). L'empereur, que le personnage de Charlemagne occupait, autorisa le chapitre à se dessaisir de plusieurs reliques en faveur de Joséphine '. Parmi cel les-ci se trouvait une pièce célèbre, le « Talisman » '°, retirée du tombeau de Cliarleiiiague qui l'avait portée de son vivant (fig. 2G32).

En voici la description • :

Deux gros caboclions sapliir' ;, l'un ovale, l'autre carré, enserrent une croix f faite avec du bois de la vraie croix ; on ne la voit que du côte du saphir ovale. Elle est invisible du côté du cabochon rugueux.

Côté du cabochon ovale. Gros saphir parfait d'eau et de taille, bleu pâle, entouré d'une galerie or en triflle, bon travail régulier. En haut du médaillon, ime pièce carrée, au milieu un grenat en losange. Au-dessous : 1, une émeraude (à la suite, par la droite) ; 2, une perle ; 3, un grenat ; 4, une perle ; 5, une émeraude ; 6, une perle ; 7, un grenat ; S, une perle ; 9, une émeraude ; 10, une perle, 11, un grenat ; 12, une perle ; 13, une émeraude ; 14, une perle ; 15, un grenat ; 10, une perle Sur le dessus : Ornementation en or, feuil les et fruits, bordée d'un rang de cordelé.

Sur l'anse : Un grenat ; (à la suite) 1, une perle ; 2, un saphir ; 3, une perle ; 4, un améthjste ; 5, une perle ; 6, un saphir ; 7, une perle ; 8, un améthyste ; 9, une perle ; 10, un saphir pres que blanc ; 11, une perle ; 12, un améthyste ; 13, une perle ; 14, un saphir blanc.

Grenat sur l'anse, feuillages en relief, fond cordelé. Deux f antiques tenant la chaîne douteuse, en or plus blanc..

Toutes les piè ces sont entourées à leur base d'astraga les d'un très joli travail.

X. Bibliothè que de CHARILEM.\GNE^. — Restaurateur des bel les-lettres, Charlcmagne, secondé et stimulé par.\lcuin, comprit la nécessité d'organiser des or d'une belle couleur claire, ornements en cordelé apphqué avec palmettes et fleurs.

Côté du cabochon carré. Gros cabochon grossier, pierre faible, de couleur imjarfaite. Dans la pirrre carrée, un gn-nat..Au-dessous : 1, man que ; 2, une perle ; 3, un grenat ; 4, une perle ; 5, une émeraude ; 6, une perle ; 7, un grenat ; S, une perle ; 9, une émeraude ; 10, une perle ; 11, un grenat ; 12, une perle ; 13, une émeraude ; 14, une perle ; 15, un grenat ; 16, une perle.

Épaisseur : Double anse attachée à la i)ièce carrée du milieu. bibliothè que..-Vu début, on n'avait rien sous la main : Ex parte desunt mihi, écrit Alcuiu à l'empereur, e.Tquisitiores cruditionis scholasticœ libelli, quos habui in palria per bonam et devotissimam magistri met industriam, vel ctiani met ipsius qualemcum que sudorem. Ideo hsec vestrœ excellentia : dico, anne forte vestro placeat totiiis sapicntiœ desideratissinio consilio, ut aliquos ex pueris noslris remittam, qui excipiant inde nobis ne cessaria quœque, et rcvehant in Franciam flores Britannise, ut non sit tantiimnwdo in Eborica(= York) hortus conclusus, sed et in Turonica{= Tours) emissiones paradisi cum pomorum fructibus '..\lcuin profitait ainsi de ses relations avec son lieu d'origine pour y faire acheter des livres ; l'Angleterre étant alors un des pays les mieux fournis de manuscrits '. On avait d'autant plus de motifs de s'y approvisionner qu'il circulait en France beaucoup de copies très fautives » ; mais sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, Char les fut compris et obéi. Dans cette sorte d'inventaire des richesses du palais transcrit par Alcuin en 811, nous voyons mentionnée l'existence d'une bibliothè que : Librorum magnam in Bibliutheca sua copiam congregavit '. Nous trouvons une mention moins sommaire de cette bibliothè que dans un ms. de Helmstadt' consulté par Leibnitz : Iiwenimus in insula, quœ Slaphinsere nunciipalur. — HE i/cn/s ; Liber eptalicum ^ Moijsi ci lihcr Josiiœ et liber Judicum et Rulli, et libri Regam IIII et libri paralipomenon II in uno volumine : liber psalniorumi David et liber parabolœ Sulomonix et liber ccclcsiastes, et liber canticum cantiiorum et liber sapientiœ, et liber Jesu, filii Siraeh, et liber Job, et liber Tobi, et liber Judith, et liber Ester, et libri duo Macchabœoruni in uno volumine : Libri XII Prophetarum, et libri Hesdree duo in uno volumine : liber Acluuni apostolurum et lib :r Epistolarum Panli et libri VII Epistolarum canonicarum, et liber Apocalypsis, in uno volumine. Liber lectionarius tabulas laminis cuprinis deauratis liabens paratas I, liber Omeliarum diversorum auctorum I, liber B. Gregorii quadraginla Omeliarum I, libri Sacramcntorum II, libri lectionarii II, liber Canonuni cxcerptus I, liber expositio psalmorumsine auclore I, liber quatuor Evangeliorum vetuslus I, libri antifonarii II, liber Commeniarii Hieronymi in Matthœum I, liber regulœS. Benedicti 1. Si nous cherchons la trace des livres de la bibliothè que de Charlemagne, il ne man que pas d'attributions injustifues. Nous aurons occasion d'étudier ce point de paléographie *. L'école palatine d'Aix-laChapelle, tout imprégnée de classicisme ', se rapproche des modè les anciens '. L'évangéliaire de Vienne serait certes bien digne d'avoir été à l'usage personnel de l'empereur (flg. 2G33). L'école de Tours produit des ouvrages tels que la « Bible d'Alcuin » ', celle de la bibliothè que cantonale de Zurich n. 1, celle de la Vallicellane B,R, ornée seulement à la plume "« . Cette bible de la Vallicellane, offerte par A. Statius, porte une double inscription qui la rattache doublement à Alcuin et à Charlemagne par ordre duquel le manuscrit fut copié et qui sans aucun doute en disposa ».

Cotticis islius quoi fiunt in corporc sanclo Dcpictœ lormis littenilœ variis : Merce des habeat Christo donante par œviim Toi Cwolns rex, qui scribere jnssil eum.

Pro me, quis que legas versus, orare mémento : Alchuine dicor ego, lu sine fine vale.

On trouve d'autres mentions de manuscrits composés sur l'ordre de Charlemagne, notamment sur un psautier latin, écrit en lettres d'or par le scribe Dagulf, et offert par l'empereur au pape Hadrien : il est entré depuis dans la bibliothè que impérial.■ de Vienne« . Ces présents et échanges de manuscrite amenèrent quelques exemplaires dms la bibliothè que de Char les. Celui-ci avait demandé une copie du sacramentaire dit grégorien, on la lui envoya » ; le pape Hadrien lui écrivait ' De Sacrcunenlario a saicto prœd'cessore nostro Dii/luo Gregorio papa, disposito, jam quilem Paulus Grammaticus a nobis eum pro vobis petiit, et secundum sanclœ nostrœ Ecclesise iraditionem... Vestrœ Regali emisimus Excelleixtiœ. Parmi les livres liturgiques se trouvait nécessairement un exemplaire de VHomiliaire de Paul Diacre, dont le prologue était composé au nom de l'empereur même qui le revendiquait comme son œuvTe et qui, au dire de Sigebert de Gembloux, avait, en effet, été composé sous sa direction ''.

Il parait superflu de chercher dans les divers écrits d'Alcuin la mention de leur dépôt dans la bibUothè que mipériale, on ne trouvera pas plus cette mention qu'on ne pourra douter que les ou\Tages sortis de cette plume n'eussent leur place marquée dans la bibliothè que. De même pour les ouvrages de Paulin d'Aquilée contre Félix d'Urgel et Élipand de Tolède ; les mémoires adressés par les évêques, en réponse au questionnaire qui leur avait été posé sur la prati que du baptême dans leurs diocèses, du moins les remarCfuab les et les plus développées parmi ces réponses, cel les d'Odilbcrt de Milan, de Leidrade de Lyon, d'Amalaire, de Maguus de Sens, de Théodulphe d'Orléans, de Jessé d'Amiens, etc.

Les livTcs Carolins étaient, en quel que manière, de l'empereur « ,puisqu'il y parlait à la première personne, on n'aurait pas eu idée de les chercher nulle part, sinon tout d'.îbo d à la bibhothè que du palais.

Parmi les écrits des Pères latins et grecs, nous n'avons pas de mention positive touchant la présence de tel ou tel écrit en particulier ; cependant, Alcuin parle quelque part de l'admiration très vive de l'empereur pour les écrits de saint Augustin, notamment la Cité de Dieu. Si, comme on n'en peut douter, Charlemagne eut une large part personnelle dans la rédaction des lois et capitulaires, les réminiscences dont ils abondent témoignent d'une vaste lecture, dont le minutieux détail devrait tenter un érudit. A ces sources, il faudrait joindre et comparer les indications générales, mais utiles, placées par Alcuin dans la préface de son ouvrage contre Félix, sur les auteurs consultés par lui, sans aucun doute, dans la bibliothèque du palais impérial : In hoc namque opusculum catholicæ fidei veritalem et sanctorum patrum certissimis probare lectionibus sum, id est B. Hieronymi alque S. Augustini, Gregorii papæ rom., Hilarii Pictaviensis ep., Leonis quoque Papæ et Fulgentii episcopi, sed et fortilissimi contra Nestorium milis B. Cyrilli. Petri quoque Ravennalis ep. et B. Bedæ presbyteri, Gregorii que Nazianzeni, necnon et Isidori Hispaniensis et Juvenci, ejusdem provinciæ scolastici, Origenis quoque quædam, vel Cassiani exempta, posui. Dans une lettre à Loup, Einhard fait mention des œuvres de saint Cyprien qu'il avait sous la main. Enfin, le breviarium rerum fiscalium, cité plus haut, fait mention de la règle de saint Benoît.

La littérature canonique était représentée par un exemplaire de la collection de Denys le Petit, par les actes des conciles, les capitulaires des rois francs, dont on tirait quatre copies, l'une d'elles destinée à la chancellerie du palais, les lois barbares, saliques, lombardes, ripuaires, etc.

On ne voit pas que la médecine fût représentée dans la bibliothèque. Nous ne sommes pas mieux renseignés sur ce qu'on nommait « philosophie » ; c'est-à-dire un ramassis de notions hétéroclites qui commençaient avec la grammaire et passaient à travers la rhétorique, l'arithmétique, la géométrie et la musique, pour aboutir à l'astrologie ; mais on ne saurait douter, à en juger par les fondations scolaires de Charlemagne, que ce genre de grimoires devait tenir une bonne place dans la bibliothèque. Là, devaient voisiner cette grammaire palrio sermone, qu'Alcuin attribue à Charlemagne, et la grammaire attribuée à Alcuin lui-même ; la Dialectique du même, présentée en forme de dialogue, puis encore son Liber de categoriis, la Disputatio de rhetorica et de virtutibus, le Liber de musica, le Liber de astronomia, tous attribués à Alcuin et à peu près à sa mesure.

Nous avons déjà rappelé (voir Cantù, t. ii, col. 1973) les barbara et antiquissima carmina, quibus verum regum actum et bella canebant, que Charlemagne aurait colligés, retranscrits, scriptos, memoriaeque mandandos. Outre ces vieux chants, Charlemagne s'intéressait à l'histoire du passé : Inter cæna divina ait aliquod acroama, aulicorum auliebat. Legi bantur ci historiæ et antiquorum res gestæ ; c'était peut-être la même pensée qui lui avait inspiré le désir de former un recueil de la correspondance des papes avec son aïeul, son père Pépin et lui-même, jusqu'en 791, mais plus probablement un tel recueil avait un but plutôt canonique qu'historique.

Charlemagne ordonna de vendre après sa mort les livres de sa bibliothèque et d'en donner le produit aux pauvres. Quelle place minime devaient tenir dans cette bibliothèque les écrits composés en langue barbare ? Ce sont eux cependant qui, plus que les copies même correctes des auteurs classiques et des Pères, mériteraient de faire vivre le souvenir de la bibliothèque du palais. A cette date du ix siècle débutant, tout le fatras administratif était encore rédigé en latin ; Alcuin et ses élèves palatins ou tourangeaux s'exténuaient à imiter l'antique, Einhard calquait la phrase et l'ordonnance des biographies de Suétone, Paul Diacre faisait la chasse aux solécismes et, tandis que ces bons pédants se rengorgeaient, l'empereur était seul à garder la vieille langue natale, la « francique », un fidèle souvenir. Il fit entreprendre une grammaire franque, et donner des noms francs aux mois et aux vents. De quels prix seraient aujourd'hui les chants barbares que l'empereur fit recueillir au moment où la langue des ancêtres allait périr ? Car le « latin rustique » qui est devenu le « roman » envahit tout. Dès l'année 813, au concile de Tours, il faut compter avec lui, et les évêques déclarent que les homélies doivent être traduites en « roman », pour être comprises par les fidèles. On peut supposer que des copies rédigées en cet idiome seront entrées dans la bibliothèque du palais.

Du vivant même de Charlemagne, ses vétérans colportaient le récit de leurs communes prouesses, et donnaient naissance à une veine toute neuve qui deviendra en peu de temps l'épopée nationale. Tandis que la poésie carolingienne meuble les armoires à livres de ses compositions pseudo-classiques, les vieux soldats racontent d'illustres aventures, des combats de géants, la guerre d'Espagne, les campagnes en Saxe, on les écoute, on ajoute, on embellit, la légende s'impose et s'acclimate. Nous pouvons saisir le procédé en voie de réalisation dans les récits du Moine de Saint-Gall. Nous les retrouverons bientôt.

Enfin, nous pouvons affirmer que parmi les manuscrits de la bibliothèque privée de l'empereur devaient être les livres saints dans le texte corrigé et quelques-uns de ces beaux volumes enluminés que nous aurons occasion de décrire dans un instant.

En 789, Charlemagne promulguait, dans un texte célèbre, les décisions du concile d'Aix-la-Chapelle : El ut scholæ legentium puerorum fiant. Psalmos, notas, cantus, compotum, grammaticam per singula monasteria vel episcopia, et libros catholicos bene emendatos ; quia sæpe, dum bene aliquid Deum rogare cupiunt, sed per inemendatos libros malo rogant. El pueras vestros non sinite eos legendo vel scribendo corrumpere. Et si opus est Evangelium, Psalterium et Missale scribere, perlectis œulis hominibus scribant cum omni diligentia. On peut dire que de cette prescription est sorti tout le mouvement qui demeure une des gloires durables de Charlemagne et dont ne cessera de s'inspirer désormais la législation carolingienne. Un capitulaire montre qu'on a vite passé du projet à l'exécution. La date du texte est discutée ; Pertz la met en 782, Jaffé ne donne pas de date, il hésite de 782 à 800 ; Boretius, entre 786 et 800 ; Corssen, entre 786 et 789. « Il est antérieur à l'an 800, au dire de S. Berger, et il n'est pas plus ancien que 786 ; il semble même postérieur au 23 mars 789, date du capitulaire d'Aix-la-Chapelle, car il s'agit de la mise en exécution des mesures décrétées à Aix-la-Chapelle, et la réforme annoncée en 789 semble déjà fort avancée ». Le capitulaire recommandait l'édition corrigée de l'homiliaire de Paul Diacre. Le roi franc déclare qu'il veut réformer toute la littérature ecclésiastique. Depuis longtemps déjà universis veteribus ac novis libris, librariorum imperitia depravatos, Deo nos in omnibus adjuvante, examussini correximus. Imitant l'exemple légué par son père Pépin qui a introduit en Gaule le chant romain, nos nihilominus solerti easdem curamus iniuria præcipuariam insignire serie lectionum. En outre, il ne veut plus entendre de solécismes dans les lectures de l'office : quia ad nocturnale officium compilatas quorumdam cassi labore... repperimus lectiones..., non sumus passi nostris in diebus in divinis lectionibus in sacra officia inconsonantias perstrepere solœcismos, ai que earundem lectionum in melius reformare tramitem mente intendimus, idque opus Paulo diacono familiari clientulo nostro, commendandum infundimus. Si, par la correction de la Bible qu'il déclare avoir déjà achevée depuis un certain temps, Charlemagne entend l'œuvre confiée à Alcuin, le capitulaire est probablement postérieur, et de plusieurs années, à cette époque ; mais nous n'avons pas le droit de tirer cette conclusion. En effet, rien ne nous assure que d'autres personnages, attachés à l'école palatine ou à la cour du roi des Francs, n'aient pas travaillé avec les encouragements du prince à l'établissement d'un bon texte de la Bible. Nous avons conservé quatre volumes d'une Bible écrite avant 781, avec soin et même non sans luxe, par ordre de Mordramme, abbé de Corbie, et dont le texte semble assez pur. Il n'y a, sans doute, aucune raison de penser que Mordramme ait accompli son œuvre sous l'impulsion de Charlemagne, mais il suffit qu'un travail sérieux ait été entrepris, dans la première moitié du règne, par un homme qui occupait une haute position dans le royaume, pour que nous n'ayons plus le droit de prononcer le nom d'Alcuin chaque fois que nous entendons parler d'une édition de la Bible entreprise par ordre de Charlemagne.

Ce à quoi tendait par-dessus tout Charlemagne, c'était à obtenir un texte grammaticalement pur. Depuis qu'il se trouvait à son cénacle, l'empereur avait pris goût non pas tant à la littérature qu'au purisme. Il était servi à souhait par Alcuin qui corrigeait. Le Comes ab Albino emendatus, de la bibliothèque de Chartres, portait au xvii siècle une note que Mabillon a pu lire. Il y était dit qu'Alcuin s'était particulièrement étudié à appliquer les règles de la grammaire et de la ponctuation et à fixer la prononciation, en vue de la lecture à haute voix, mais on visait plus haut, la note le dit : imitando et sequendo libellum Papæ Gregorii sacramentorum.


XI. Manuscrits en rapport avec Charlemagne.

Nous consacrons une notice à l'évangéliaire de Gotescalc, une notice également à l'évangéliaire de Vienne.

D'après une conjecture des bénédictins, le manuscrit latin 653, qui contient le commentaire de Pelage sur les épîtres de saint Paul, aurait été offert à Charlemagne, et les vers suivants, qu'on lit au commencement du volume, s'adresseraient à ce prince.

Ipse pius, princeps milis, gratissime, demens. Te salutat, senat que, regat, sine fine gubernat. Ad cæli mittat splendentis lucida regna. Tantas namque fera summissa mente sanctas, Quantas alla poli stillabunt sidéra flammis, Quantas tellus habet sub caeli cardine glebas, Fluctuagas que vomit quantas nam pontus arenas.

L'écriture du ms. 653, ajoute L. Delisle, peut bien remonter au temps de Charlemagne.

Suivant E. Renan, la bibliothèque de Verceil posséderait un manuscrit de la Musique de Boèce, dédié à Charlemagne. L. Delisle fait observer que le seul manuscrit de la Musique de Boèce qui soit indiqué à Verceil par Reifferscheid ne paraît remonter qu'au xii siècle.

La Bible de la Vallicellane, dont nous avons parlé plus haut, semblait, à L. Delisle, devoir être identifiée avec la bible non terminée signalée par M. de Bastard, à Saint-Paul-hors-les-Murs. Ces ouvrages de luxe, écrit L. Delisle, ne doivent pas faire oublier les livres plus simples, à peu près uniquement destinés aux savants de l'école Palatine. Au XVIIe, dom Martène eut la bonne fortune d'en rencontrer deux dans les abbayes de Stavelot et de Saint-Maximin de Trêves. Le premier était un recueil de Questions sur Daniel, en tête duquel on lisait ; Incipit liber de diversis quæstionibus, cum responsionibus suis, quem jussit dominus rex Carolus transcribere ex authentico Petri archidiaconi. Le second, renfermant les commentaires de Wicboldus sur les premiers livres de la Bible, portait en titre cette inscription : Carolus, rex Francorum et Langobardorum, patricius Romanorum, In hoc codicem ad opus sui scribere jussit. Ici doit encore être mentionné un exemplaire de la Grammaire de Smaragde, qui fut copié à Worms, en 780, et offert à Charlemagne par un Alsacien nommé Adam, fils d'Hainhard, comme l'atteste une pièce de vers insérée au folio 123 de notre manuscrit latin 719. C'est aussi probablement à Charlemagne que se rapportaient les vers inscrits dans un homéliaire de Saint-Germain d'Auxerre, pour rappeler que le travail avait été exécuté par un moine nommé Ébrard, sur l'ordre de l'empereur Charlemagne.

Nous avons déjà rappelé le texte du biographe de Louis le Pieux, Thégan, lequel représente Charlemagne s'occupant la veille de sa mort à corriger des livres avec des Grecs et des Syriens, notamment à corriger le texte des quatre Évangiles. C'est pure légende, cela va sans dire, mais l'évocation si inattendue d'un Charlemagne helléniste et syriacisant témoigne de l'impression profonde qu'avait laissée, dans la mémoire des contemporains, l'intérêt que portait l'empereur à la pureté des livres liturgiques et des écritures canoniques. Le texte de Thégan ouvrait une voie dans laquelle on ne manqua pas de s'engager. Non seulement Charlemagne corrigeait des livres, mais on montrait tel volume corrigé de sa main. C'était, en particulier, le ms. TJ-1 de la bibliothèque de Vienne, contenant un commentaire sur l'épitre aux Romains. Au fol. 78 v, on lit :

Incipit versicalos hujus operis volo conligere penna Spinas. Onas animo scriptor congesit inculi. Quinque leges, præcibus pro me pulsare Tonantem Divinis, viduus si Christi interrex regno.

Item alii. Qui xeni per bella Iru ces forlissimiis heros, Rex Carolus, nihil cordis fulgore secundus, Ni/n passas sem les mendacem serpero libris, El banc conuil studio sublimis in omni. Vuinidarius peccator scripsit istum librum.

Amii, arwn. Ces prétendues corrections de la main de l'empereur ne sont pas plus anciennes que le milieu du IXe. Au reste, il eût fallu au copiste Winitharius, dont les ouvrages connus se placent entre 700 et 770, une singulière divination pour annoncer que son manuscrit serait corrigé par Charlemagne. En effet, le ms. T43 ne peut dater que des premières années du règne du prince, à une époque où il ne possédait pas encore les connaissances qui, à la rigueur, en 811, lui eussent permis de dire son mot utilement dans une révision textuelle.


LICT. d'arcii. Cllr.ÉT.

Continuons à énumérer quelques manuscrits, mis à un titre quelconque sous le patronage de Charlemagne.

Biblia Carolinia, ms. C., de la bibliothèque cantonale de Zurich. Beau manuscrit de l'école de Tours, 480 X 370 mill. et 410 feuillets. L'attribution à Charlemagne ne repose sur rien.

Codex Carolinus, ms. add. 10,516 du British Muséum, connu sous le nom de « Bible de Grandval » et dont un ancien possesseur et exploiteur, J.-H. de Speyr-Passavant, faisait la bible écrite « par Alcuin, de l'an 778 à 800, et offerte par lui à Charlemagne, le jour de son couronnement à Rome, l'an 801 ». En réalité, le manuscrit offre une ressemblance frappante avec la première bible de Charles le Chauve (voir ce mot) et peut-être lui est-il antérieur de quelques années.

Bible de Rorigon, ms. lat. 3, de la Bibliothèque nationale, ayant appartenu à Rorigon, comte de Maine et gendre de Charlemagne, mort vers 841. Ce personnage aurait donné à l'abbaye de Saint-Maur-de-Glanfeuil le présent manuscrit sorti de l'école de Tours, mais qui n'a, on le voit, qu'un rapport assez éloigné avec Charlemagne.

Bible de Conde Vivien, ms. lat. 1 de la Bibliothèque nationale. Ce manuscrit appartient sans contestation possible à Charles le Chauve (voir ce mot) ; il a été exécuté entre 815 et 851, à Saint-Martin de Tours. Il n'est plus nécessaire de démontrer que ce n'est pas à Charlemagne, ainsi qu'on l'a cru longtemps, qu'il a été offert. Conservé à Metz jusqu'en 1675, il y passait pour avoir appartenu à Charlemagne ; au XVIIIe, les auteurs du Nouveau traité de diplomatique revendiquaient cette origine sur d'ingénieuses observations. M. L. Delisle s'y montrait favorable, mais il faut, décidément, y renoncer.

Ms. Hamilton 251. On lit en tête une dédicace en vers que Sam. Berger rapporte à Charlemagne, croyant y voir une tardive copie de l'inscription dédicatoire primitive. Le feuillet qui porte la dédicace a, en effet, été amputé de son pendant.

Évangiles de Saint-Médard, ms. lat. 8550, de la Bibl. nat., proviendrait de l'héritage de l'empereur, d'après Ed. Fleury et Sam. Berger.

Codex Adae, à Trèves. Cette Ada, ancilla Christi, soror Karoli magni, était bonnement une vieille femme (mater) qui n'a aucun titre à la parenté de Charlemagne ; nous n'avons donc pas à nous occuper du précieux manuscrit auquel son nom reste attaché.

Corfé Angilberti, offert par Charlemagne à Angilbert, abbé de Corbie, en 793, conservé à la bibl. munie. d'Abbeville. Voir Chrysographie.

Évangéliaire de Saint-Maximin de Trêves, à Trèves.

Codex Witikindi, à la bibliothèque de Berlin.


III,

XII. ÉVANGÉLIAIRE DE CHARLEMAGNE PAR GOTESCALC.* — Ce manuscrit a eu pour auteur le calligraphe Gotescalc et pour destinataire Charlemagne. C'est un manuscrit en velin pourpré, comptant 127 feuillets et mesurant 310 x 210, écrit en onciales d'or sur

Outre la grande miniature du frontispice, le manuscrit présente plusieurs initiales de grandes dimensions et toutes les pages ont une bordure en or et couleurs.

Longtemps conservé dans le trésor de Saint-Sernin de Toulouse, dans un huis d'argent, il en fut tiré en 1793 et réuni à un lot de parchemins destinés à la vente. M. de Puymaurin l'en retira et l'apporta à Paris. Ramené à Toulouse, il fut offert à Napoléon Ier, à l'occasion de la naissance du roi de Rome ; en 1852, il entra au musée des Souverains et, à la dispersion de ce musée, en 1872, il fut assigné à la Bibliothèque nationale, Lat. 1701, nom acquis. Sa reliure est en velours vert avec plaques et coins en argent niellé.

En tête du volume, images de saint Matthieu (fol. 1), de saint Marc (fol. 1 v), de saint Luc (fol. 2), de saint Jean (fol. 2 v), de Notre-Seigneur (fol. 3), et de la fontaine mystique (fol. 3 v).

La partie principale du recueil se termine au fol. 106 par les mots : Expliciunt evangelia anni circuli secundi in ordinem romanum (sic). Viennent ensuite les évangiles du commun et des messes précédés du titre : Incipit de nataliciis sanctorum. Deo gratias. Amen.

Les fol. 121 v-124 sont occupés par un calendrier, publié par F. Piper.

Les fol. 124 v-126. Table de comput pour la période comprise entre les années 779 et 816, reproduite par F. Piper. En regard de l'année 781, on lit : In isto anno fuit dominus rex Carolus ad sanctum Petrum et baptizatus est filius eius Pippinus a domino apostolico. Fol. 126 v- 127, une pièce de vers nous apprend le nom du copiste et celui du destinataire, ainsi que nous l'avons dit déjà.

Gotescalc représente une école de miniaturistes que Janitschek a, sans raison suffisamment fondée, qualifiée « école de Metz » et son manuscrit pourrait à lui seul nous en donner l'idée la plus excellente. Tandis que les admirables miniatures de l'évangéliaire de Vienne (voir saint Matthieu, fig. 2033, saint Jean, fig. 2637) éveillent la réminiscence d'œuvres classiques et sculpturales, ici on se croirait en face du carton de quelque mosaïque. Le Christ en Majesté (fig. 2634) est apparenté aux figures raides et pompeuses des absides des basiliques romanes et byzantines. Le Christ est imberbe, jeune, mais déjà le mannequin remplace le modèle vivant. La fontaine d'eau vive est l'illustration de la parole divine : Celui qui boit cette eau que je lui donne n'aura plus soif désormais. La fontaine est abritée sous un pavillon en forme de ciborium, dans un jardin fleuri où se promènent les animaux les plus variés, paons, coqs, faisan, canards, daims (fig. 2635), tout cela pimpant, vu de profil et à peu près aussi vivant que peuvent l'être les animaux dégrossis, peinturlurés et vernis d'une arche de Noé. Ce motif reparait à quelques années de là (vers 827) sur l'évangéliaire de Saint-Médard de Soissons (Biblioth. nat., lat. n. 8850), qui marque l'apogée de la technique des enlumineurs de l'école de Gotescalc. Le motif est le même, les architectures sont devenues plus majestueuses et guère plus réelles.

XIII. L'ÉCOLE DU PALAIS.* — La restauration des études et la création des écoles sous l'impulsion de Charlemagne sera étudiée à l'occasion de ce sujet spécial. Voir Écoles. Ici, nous ne dirons que peu de mots de l'École palatine. L'empereur se proposait de former une sorte de séminaire quia curæ nobis est ut nostræ ecclesiæ ad meliora semper proficiat status. Aussi, l'école du palais donnait par-dessus tout une éducation cléricale. On sait peu de chose sur l'organisation de l'école et les fonctions de moderator. L'aspect de cette école, pour autant qu'on en peut juger sur quelques maigres indications, est assez original. Vers la fin du VIIIe, la barbarie avait presque tout submergé. Les efforts louables, mais isolés, de saint Grégoire le Grand, d'Isidore de Séville, de Bède, avaient pu retarder sur quelque point le progrès de l'ignorance, entretenir l'estime et une sorte de culture des belles-lettres, fonder une école locale de faible rayonnement ; pour faire reculer la barbarie, il fallait concentrer ces efforts épars en une action commune, leur procurer des ressources et leur garantir une durée sans lesquelles on ne fait rien d'efficace.

C'est ce à quoi tendait l'œuvre politique législative n. 2. — J. Chr. Fred. Bœhr, De litterarum studiis a Carolo Magno revocatis ac schola palatina instaurata, in-4°, Heidelberg, 1855 ; Bulœus (= du Boulai'), Historia universitatis Parisiensis, 1665, t. i, p. 566-568 ; A. Ebert, Die literarische Bewegung zur Zeit Karls des Grossen, dans Deutsche Rundschau, 1877, t. xi, p. 400-108, et dans Geschichte der Literatur im Mittelalter, 1880, l. ii, p. 38-62, 311-312 ; F. Lorentz, Dissertatio de Carolo Magno litterarum fautore, in-8 », Halle, 1828 ; Des Michiels, Les écoles publiques sous Charlemagne, dans Le lycée, 1829, t. v, p. 475 sq., 529 sq. ; S. B. Mullinger, The schools of Charles the Great and the restoration in the ninth century, in-8« , London, 1877 ;. John Henry Newman, Écoles de Charlemagne, dans Americ. journ. of educ., 1873, t. xxvi, p. 44 ; beke, De academia Carolo Magni, in-8 », Aix-la-Chapelle, 1847 ; G. Phillipps, Karl der Grosse im Kreise der Gelehrten, dans Alman. der Wissenschaft, 1856, p. 173-221 ; J. Basche, Karl der Grosse, gross durch seine Bemühungen für die Schulen der Deutschen, in-4« , Meiningen, 1760 ; W. F. C. Schmeidler, Die Hochschule und die Hof-Akademie Karls des Grossen, in-8 », Jena, 1872 ; The schools of Charles the Great, dans Edinburgh review, 1850, t. CLI, p. 380 ; Schulte, De Caroli Magni in litterarum studiis meritis, in-4« , Münster, 1826 ; J. M. Unold, Oratio de societate litteraria a Carolo M. instituta, in-4 », Lente, 1752 ; G. S. Wiesand, Commentatio de Carolo Magno artium liberalium restauratore summo, in-4« , 1756 ; E. Desjardins, L'Église et les écoles, ou étude historique sur une restauration au moyen âge, dans Élu des religieuses, 1872, série V, t. I, p. 364-407 ; Gatien-Arnoult, Note sur l'école du palais, au temps de Charlemagne, et sur la pièce intitulée : Disputatio regalis et nobilissimi juventis Pippini cum Albino scholastico, dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Toulouse, 1856, série IV, t. vi, p. 218-261 : J.-B. Jauffey, Les clercs du palais de Charlemagne, dans Revue du monde catholique, 1868, l. XXII, p. 582-596, 697-709 ; L'école du palais, dans même revue, t. xxiii, p. 62-89 ; J. Launoy, De scholis celebrioribus seu a Carolo Magno, seu post eum per Occidentem instauratis, in-8 », Lutetia Parisiorum, 1672 : L. Maître, Les écoles épiscopales et monastiques de l'Occident, depuis Charlemagne jusqu'à Philippe-Auguste (768-1310), in-8', Paris, 1866 ; L. Havet, Que doivent à Charlemagne les classiques latins ? dans Revue bleue, 1906, t. i, xxvii, p. 129-133.

Toutes ses mesures concouraient à ce but par la stabilité des institutions, la réforme du clergé, la protection et l'encouragement officiel de la science. Sa volonté fut exprimée si clairement qu'on ne pouvait s'y tromper. Dans une lettre adressée à l'abbé de Fulda, Baugulf, le roi lui disait : « Sache qu'en ces dernières années, comme on nous écrivait de plusieurs monastères pour nous faire savoir que les frères priaient pour nous, sommes aperçu que, dans la plupart de ces écrits, les sentiments étaient bons et le discours inculte ; car, ce qu'une pieuse dévotion dictait fidèlement au dedans, une langue malhabile était incapable de l'exprimer correctement au dehors, à cause de l'insuffisance des études. Alors nous avons commencé à craindre que, la science d'écrire étant faible, l'intelligence des saintes Écritures ne fût moindre qu'elle devait être ; et nous savons tous que, si les erreurs de mots sont dangereuses, les erreurs de sens le sont beaucoup plus. C'est pour quoi nous vous exhortons, non seulement à ne pas négliger l'étude des lettres, mais à les cultiver avec une humilité agréable à Dieu, afin que vous puissiez pénétrer plus facilement et plus justement les mystères des Écritures divines. Comme il y a dans les livres sacrés des figures, des tropes, et autres choses semblables, il n'est pas douteux que chacun, en les lisant, n'en pénètre d'autant plus vite le sens spirituel qu'il aura reçu auparavant une instruction littéraire complète... » « N'oublie pas de communiquer des exemplaires de cette lettre à tous ceux qui sont évêques avec toi et à tous les monastères, si tu veux jouir de notre grâce ».

Devant la complète indigence d'hommes instruits qui caractérisait la nation franque, Charlemagne n'hésita pas à s'adresser à des peuples plus favorisés. Il appela d'Italie Pierre de Pise, Paulin d'Aquilée, Paul Diacre ; d'Espagne, Théodulfe et Claude de Turin ; d'Angleterre, Alcuin. Cela formait un groupe un peu prétentieux, un cénacle si l'on veut, où chacun s'affublait du nom de son auteur favori, et ces classiques, qui ne maniaient qu'un idiome avarié, se saluaient sans rire des noms de David (Charlemagne), d'Horace (Alcuin), d'Homère (Vigilbert), d'Ovide (Modoïn). Passe-temps inoffensif ; ce qui vaut mieux, c'est le respect de ces élèves pour leurs maîtres dont ils recueillaient les œuvres ; grâce à eux, de nouveaux manuscrits furent retrouvés, collationnés, corrigés des fautes les plus grossières qui les déparaient ; des copies, relativement correctes, furent mises en circulation et sauvèrent bon nombre de textes qui, sans cette renaissance, eussent bientôt péri sans retour.

Homme de métier, Einhard ne pouvait cependant suppléer à l'ignorance des maîtres d'œuvre par la bonne volonté des ouvriers ; il fut obligé de continuer le procédé des constructions en bois, toujours édifiées, et c'est ce qui a entraîné la ruine et la disparition de la plupart des travaux exécutés par ses ordres. Quelques constructions de pierre ont cependant survécu. L'intérêt véritable de cette période consiste dans son caractère de transition. « Elle ne nous a pas laissé d'œuvre architecturale qui mérite d'être admirée : on peut cependant regretter la rareté des vestiges de l'architecture carolingienne, car elle représente l'élaboration de l'art roman, c'est-à-dire d'une des évolutions les plus curieuses et les plus fécondes de l'histoire de l'art » A l'heure où Charlemagne entreprend d'imprimer un mouvement à l'art monumental, celui-ci est dans un état de stagnation et de décadence qui peut paraître sans remède. La main-d'œuvre est arrivée au dernier degré de la maladresse et de la grossièreté, sans que la lourdeur des formes mal équarries donne aucune garantie au point de vue de la solidité. On bâtit encore, on ne décore plus ; les générations précédentes ne se sont pas contentées de dépouiller les édifices antiques de leurs matériaux ouvragés et précieux. Maladroites parce qu'ignorantes des procédés de la maçonnerie romaine, elles les ont brisés, gâchés sans mesure avant de réussir à détacher et à transporter sain et sauf tel fragment convoité. Pour s'approvisionner de marbres, il faudra aller jusqu'en Italie ; l'invasion y a beaucoup détruit, mais la matière était plus abondante que partout ailleurs et il subsiste encore de quoi fournir aux décorations des édifices carolingiens. Cependant, l'exploitation est trop lointaine et trop coûteuse pour fournir aux moindres édifices. Pour cela, on continue de recourir aux procédés introduits et enseignés par les constructeurs francs, à leur exemple, on utilise le bois et le fer, mais cette architecture n'a pas laissé de traces sur le sol. L'ornementation est médiocre. De sculpture, il n'est plus question ; si on s'essaie encore parfois à façonner quelques figures, on aboutit à d'affreux magots, dont les siècles suivants feront des moellons. Le dessin étant presque complètement oublié, l'étude de la nature et du modèle vivant abandonnée, on se confine dans les pauvretés minutieuses du dessin géométrique, les devinettes de l'entrelacs ; si quelques modèles romains surnagent, ils ne nous parviennent plus que sous la trahison des interprètes barbares, en méplat. Alors, c'est un déluge de lignes droites, courbes, croisées, coupées, brisées, enchevêtrées, divisées, sectionnées, parmi lesquelles des oiseaux, des roses, des palmes — et quels oiseaux, quelles roses, quelles palmes ! — sont tombés plus ou moins de travers, au petit bonheur. Tout l'art des ornemanistes se réduit à tracer un trait et, pour les plus habiles, à évider un champ comme dans le travail de cloisonnage. Sous l'influence des charpentiers et des orfèvres, les tailleurs de pierre se sont réduits à ne plus faire que des ravements.

C'est de cette croupissante déchéance qu'il s'agirait de secouer et de sortir les artistes occidentaux, et, loin de s'y employer, l'influence orientale concourt à la rendre plus profonde, plus entichée d'elle-même. Ce qu'on connaît et ce qu'on reçoit ou ce qu'on rapporte de l'Orient par le commerce et par les pèlerinages précipite la décadence. En effet, « le style des œuvres byzantines ne cesse de s'éloigner des traditions romaines, par l'assimilation d'éléments orientaux : l'architecture byzantine à coupoles n'offre plus que des modèles tout à fait différents des basiliques ; l'ornementation, très stylisée, très géométrique, toute en traits et en méplats, est de même source et de même caractère que celle des barbares francs, et les deux influences se confondent souvent.

« C'est dans ces circonstances que Charlemagne reconstitue un moment l'empire d'Occident, y assure une éphémère sécurité, y provoque une activité intellectuelle et artistique trop courte et trop officielle pour avoir des effets immédiats appréciables sur la masse populaire, encore profondément barbare. Toutefois, Charlemagne détermine une véritable renaissance. Les germes semés sous son règne furent féconds : la Lombardie et l'Allemagne conservèrent et développèrent le style carolingien, qui aboutit de bonne heure au style roman propre à ces régions ; en Gaule, les invasions normandes arrêtèrent l'évolution intellectuelle et artistique laborieusement commencée ; mais, la tourmente apaisée, les germes déposés dans le sol toujours fertile fructifièrent merveilleusement.

« Les édifices élevés sous l'influence directe de la cour carolingienne sont l'œuvre de savants qui ont cherché au loin, et fort péniblement, leurs inspirations et même leurs matériaux ; ils vont de pair avec cette littérature classique cultivée par le même petit groupe de clercs familiers du grand empereur. Leurs chefs-d'œuvre, tout artificiels, ne furent que des pastiches et des assemblages de centons. Cet art adventice était lettre morte pour le peuple, qui conservait dans l'architecture, comme dans la langue, l'usage latin de plus en plus corrompu par l'ignorance, la routine et l'apport d'éléments barbares ; aucun de ces deux éléments ne pouvait prospérer par lui-même, mais c'est de la fusion de ces traditions et de ces apports que devaient naître en des jours meilleurs une langue et un art romans, car les matériaux qui les composent et l'esprit d'ordre qui les a organisés sont surtout l'héritage des Romains. Pour infuser une vie intellectuelle et artistique à l'empire d'Occident qu'il voulait ressusciter, Charlemagne ne pouvait puiser ses ressources que dans l'empire d'Orient, la seule branche encore vivante du tronc bifurqué. Ravenne, la capitale des possessions byzantines d'Italie, lui fournit le modèle et les ornements antiques de sa chapelle palatine qui fit école, et c'est un pastiche complet d'édifice byzantin que Théodulfe, évêque d'Orléans, a voulu faire à Germigny-les-Prés '. Ces monuments ne sont originaux que par l'impuissance de leurs auteurs à copier leurs modèles. La célèbre chapelle d'Aix est bien le produit d'une époque qui avait restreint son idéal à pasticher le moins mal possible les œuvres antérieures, et la construction d'Einhard ressemble à son histoire composée de phrases découpées dans les auteurs classiques ; le plan (flg. 251, 252) est pris à Saint-Vital de Ravenne ; il est alourdi et simplifié pour rendre l'exécution plus facile. Quant à la décoration, elle provient aussi de Ravenne, mais elle n'est même pas une copie. Enfin, pour comble d'impuissance, les auteurs de ce monument si péniblement bâti n'ont pas su ajuster convenablement ces débris ; on y constatait de grossières interpolations qu'une restauration très radicale a fait disparaître de nos jours.

« Quand on en vient au détail, on ne laisse pas d'être embarrassé, car il ne reste aucune œuvre qui nous permette de juger de l'état de la peinture murale ou de la mosaïque, à ces débuts de la renaissance carolingienne. Les Libri Carolini font sans doute mention fréquente de labulœ, labcllse, pictura in tabula sive in pariete, il y avait aussi des antependia ; tout cela a disparu sans retour, mais du moins savons-nous qu'ils ont existé et en grand nombre. Ce que valaient ces travaux, on peut le présumer. A en juger par les procédés en honneur dans le groupe des architectes, on pense bien que les peintres étaient des copistes plus ou moins exercés et que les ouvrages se ressentaient du manque d'étude directe et de pratique. Au dire du moine de Saint-Gall ', l'empereur avait surtout fait appel à des artistes étrangers pour la construction et la décoration des édifices d'Aix-la-Chapelle ; cependant, plusieurs des noms qui se sont conservés indiquent une origine indigène. Nous avons parlé déjà et décrit la mosaïque du Dôme et mentionné le cycle de peintures exécuté au Dôme et au palais impérial ^ 0 II faut arriver à l'époque de Louis le Débonnaire pour trouver sûrement de grands cycles de ce genre. C'est une perte à jamais regrettable, notamment, que celle des peintures de la chapelle et du palais d'Iuguelheim-sur-le-Rhin, près de Mayence, qui semblent avoir marqué brillamment le nouveau règne. On en peut suivre l'ordonnance à travers la description très précise que nous en a laissée Ermold le Noir (Ermoldus Nigellus), dans un poème intitulé « Degestis Ludovici Caesaris, adressé à Louis le Débonnaire, vers 826 % pour essayer de reconquérir sa faveur. Peu d'œuvres ont dû pouvoir rivaliser plus noblement avec les grands ensembles italiens. Dans l'église, à gauche, étaient figurées des scènes de l'Ancien Testament (Adam et Eve au paradis terrestre, Tentation et Chute, Meurtre d'Abel, Déluge, Noé dans l'arche. Histoire d'Abraham, de Joseph, de Moïse, Juges et Rois, David, Salomon) ; à droite, des scènes du Nouveau Testament (Annonciation, Nativité, Adoration des bergers et des mages, Massacre des Innocents, Fuite en Égypte, Baptême et Tentation du Christ, Miracles, Trahison de Judas, Résurrection et Ascension). C'est, à peu de chose près, le cycle ordinaire des bibliques en parallélisme. Mais ■ C. Enlart, op. cit., t. i, p. 153-151. Cf. C. Enlart, L'architecture chrétienne en Occident, dans A. Michel, Histoire de l'art depuis les premiers temps chrétiens, in-8« , Paris, 1905, 1. 1, p. 115 : « Cet édifice est simplement une lourde copie de Saint-Vital de Ravenne, où les principales difficultés ont été supprimées et les proportions perverties, au grand préjudice de l'effet de l'œuvre. L'architecte de Saint-Vital avait fait exécuter des colonnes par des ouvriers byzantins ; celui d'Aix prit à Ravenne des colonnes romaines qu'il transporta et dont on raccorda plus ou moins maladroitement les tronçons. Il n'en eut pas assez pour en aligner entre les piliers du bas de la rotonde qui furent reliés par de simples arca des. En revanche, il en aligna trois ordres superposés dans le vide des arca des des tribunes et, naturellement, il fut au-dessus de ses moyens de donner à ce remplissage la courbe des élégantes absides à jour de Saint-Vital. De même, ne sachant pas établir les voûtes du bas-côté et des tribunes sur plan trapézoïde, il entoura l'octogone qui porte la coupole de deux étages de collatéraux formant seize côtés, avec des tracés de voûtes décomposées en carrés et en triangles. Ce monument fut imité à Mettlach, dans une église monastique dont on n'osa pas voûter la partie centrale, et dans la chapelle du palais de Ximènes, et il fit longtemps école en Allemagne. » — - On se pique d'émulation pour égaler Aix-la-Chapelle ; on construit Saint-Michel de Fulda, de Wimplen et Otmarssheim en Alsace. Nous avons déjà mentionné Germigny. plus curieuse encore dut être la décoration de la grande salle du palais, avec la suite de ses peintures historiques, inspirées en partie de l'ouvrage populaire de Paul Orose, et évoquant sur une des parois le monde païen, représenté par Ninus, Cyrus, Phalaris, Romulus et Remus, Hannibal, Alexandre, en diverses circonstances de leur vie ; sur l'autre, le monde chrétien depuis Constantin et Théodose, revendiqués Les palais impériaux ne sont pas seuls décorés. Dans les églises, principalement dans les riches abbayes, on marche sur les mêmes traces artistiques et, si la barbarie du temps ne permet guère de lui attribuer des œuvres d'un goût et d'un travail irréprochables, il faut se garder d'être trop sévère, car, à en juger par le spécimen que nous a conservé l'église de Germigny-des-Prés, une disposition architectonique assez heureuse comme ancêtres de la dynastie carolingienne, jusqu'aux victoires de Charlemagne sur les Frisons, de Pépin sur l'Aquitaine et de Charlemagne sur les Saxons. Il faut remonter, soit aux mosaïques du palais de Justinien à Constantinople, dont les deux majestueuses processions de Saint-Vital de Ravenne nous sont le reflet, soit aux célèbres peintures vouées aux faits et gestes des Lombards par la reine Théodelinde en son palais de Monza, pour trouver pareilles représentations d'événements contemporains. Il n'est pas impossible que de tels modèles aient même plus ou moins agi sur l'esprit de Louis le Débonnaire et de ses décorateurs germains ou francs '. reuse et une décoration sobre et frappante ont pu faire de ces églises carolingiennes des ouvrages fort recommandables. Voir Germigny-des-Prés.

« Que l'église n'ait pas été seule décorée, dans ces monastères qui, de plus en plus, tendaient à devenir de grands et riches centres de production artistique, se suffisant à eux-mêmes, égalant en dimension des villes et pouvant, au besoin, héberger des souverains : la vraisemblance l'indique et plus d'une mention le laisserait supposer. Théodulfe, évêque d'Orléans, nous a laissé la description en vers d'une peinture allégorique qu'il avait fait exécuter dans un réfectoire (la Terre sous forme symbolique dans son globe cerné par les eaux, et où sont aussi figurés les Vents aux joues gonflées). Quand Anségise, qui avait été à Aix-la-Chapelle le chef des travaux (cxactor operum regalium), sous la haute direction d'Einhard, eut été chargé de diriger comme abbé, d'abord l'abbaye de Flavigny, puis celle de Saint-Wandrille (807-833), il ne manqua pas, en cette dernière notamment, de prodiguer la plus riche décoration. Le plafond du dortoir était peint (nobilissimis picturis ornatum). Celui du réfectoire fut également orné, ainsi que les murs, de peintures diverses (veris picturis) par un peintre alors célèbre (egregio pictore) de l'église de Cambrai, dont la chronique de l'abbaye nous a conservé le nom, Madalulfe. En bien d'autres lieux, on dut agir de même.

' Mais c'est sur les églises dont la somptuosité allait surtout croissant, que les renseignements nous arrivent plus nombreux. En dehors même des mentions plus ou moins brèves des chroniques, les tituli ou inscriptions métriques, dont plus que jamais il fut de mode d'accompagner les peintures, permettent d'entrevoir, parfois, la suite et l'ordonnance des œuvres disparues. D'Alcuin, de Hraban-Maur, de Florus à Lyon, de Sedulius Scot, nous avons des vers consacrés à des peintures d'abside, représentant en dispositions diverses le Christ de Majesté. Le peintre lui-même, Bruun, moine de Fulda, dans sa Xe métrique d'Eigil — sans doute le même qui, sous le nom de Bninan, avait été envoyé par l'abbé Ratgar, prédécesseur immédiat d'Eigil (815-817), se former à l'école d'Einhard (lum variarum artium doctorem peritissimum) — nous parle très humblement, sans nous les décrire, des peintures qu'il a exécutées à Fulda, sous cet abbé (817-822), dans l'abside ouest de l'église Saint-Boniface. Nous savons, d'autre part, qu'à Flavigny, Anségisc avait fait entièrement peindre l'église. Des vers de Sedulius semblent avoir servi d'inscriptions à des peintures commandées par l'évêque Hartgar (841-855), à Liège, et allant de l'apparition de l'ange à Zacharie à la Vocation des apôtres..\ Saint-Gall surtout, à une date indéterminée, mais que nous rattacherions volontiers à la direction de l'abbé Grimald (841-872) et de son successeur Hartmut, d'importants travaux de décoration furent entrepris dans la basilique. Des peintres de Reichenau avaient été appelés, et l'église sortit toute brillante de leurs mains. A en juger d'après les tituli qui nous restent, il semble y avoir eu, depuis le fameux cycle d'Ingelheim, peu d'œuvres aussi considérables. La vie presque entière du Christ y était figurée, avec une abondance de scènes, notamment sur la période d'enseignement et de prédication, qu'on trouverait difficilement ailleurs, et dont, seules peut-être, les grandes écoles de miniaturistes du Xe et du XIe, qui ont pu les connaître, nous rendront le souvenir et l'impression exacte. C'est comme un extrait de ce vaste ensemble, approprié aux dimensions d'un plus humble édifice, qu'en dehors même de la miniature, nous retrouverons, à la fin du Xe, dans les célèbres peintures de la petite église de Saint-Georges d'Oberzell, en l'île de Reichenau, exécutées par les successeurs mêmes des moines qui avaient pu travailler à Saint-Gall. Déjà précieuses par elles-mêmes, elles le deviennent encore plus, comme étant en quelque sorte le terme final et l'unique représentant pour nous de l'effort décoratif des temps carolingiens, dont elles ont recueilli l'esprit '. > XV. Charlemagne et l'Église -. — Les conciles, que nous nous figurons aujourd'hui comme l'asile impénétrable de l'autorité et de la juridiction ecclésiastiques, avaient été, depuis des siècles, considérés par les empereurs grecs comme un instrument politique. Ils les convoquaient, les influençaient, les menaçaient au besoin et envoyaient leurs membres les plus marquants ou les plus obstinés en exil. Les évêques exerçant alors dans l'Église une autorité prépondérante, il suffisait au prince de s'assurer de l'obéissance ou du silence de l'épiscopat pour exercer sur l'Église une action sans contrepoids. Le plus sûr et le plus rapide est alors, pour le roi, d'influencer les élections épiscopales. On y gagne la rareté des intrigues et du désordre, mais on y perd la considération et parfois la légitimité. Le roi consulte moins sa conscience que ses intérêts, choisit à tort ou à travers, se laisse corrompre par un candidat, sans regimber que pour la forme, ou bien distribue les évêchés en guise de gratification à des fonctionnaires, des complaisants. Ainsi recruté, on entrevoit ce que devient le personnel épiscopal : ignorance, cupidité, débauche, en face de quelques prélats vertueux mais presque impuissants. Les Mérovingiens laissent aux Carolingiens un épiscopat lamentable dans l'ensemble. Pépin ne fait que tenter des améliorations, Charlemagne aborde la réforme.

Réformateur, il n'entend se démunir d'aucun privilège. Les élections épiscopales n'ont lieu qu'en vertu de l'autorisation royale, concessio regalis ; l'élu n'est consacré que s'il peut justifier de l'approbation royale. Charlemagne, le plus souvent, désigne un candidat qu'on s'empresse d'élire ; c'est en matière canonique le triomphe de la « candidature officielle ». Dans les évêchés de création nouvelle, le roi nomme, bien entendu, le premier titulaire. Dans les abbayes royales, il nomme l'abbé, et les moines n'ont qu'à lui faire bon visage.

C'est dans les conciles principalement que Charlemagne pèse de toute sa volonté sur les membres du clergé. En sa qualité de président-né de toute assemblée de ce genre tenue dans ses États, il dispose à son gré l'ordre du jour et dirige ou fait diriger par de vieux routiers sortis de ses conseils les délibérations : les canons qu'on rédigera ne seront promulgués qu'avec son approbation. Charlemagne a continué la réforme de l'Église, commencée par son père et son oncle. Il a achevé la restauration de la hiérarchie. L'empire comprend vingt-deux métropoles, dont seize se trouvent dans la France actuelle. L'autorité des métropolitains reste contestée ; mais le diocèse est fortement organisé : clergé séculier et clergé régulier doivent obéissance à l'évêque. Comme le nombre des paroisses rurales s'est accru, l'évêque est assisté d'un « chorévêque », qui consacre les églises des campagnes, réconcilie les pénitents dans les villages et les bourgs.

Deutsche Verfassungsgeschichte inx jninkischen Reiche, 1. m, iv ; Die Karolingisckc Zeil, 1883 ; Brunner, Deutsche Bechtsgeschichte, 1S87-3S92, t. i-ii ; Daim, Die Kcnige der Germanen, t. viii ;/ie Franken unter den Karolingern, 18951900 ; Platen, Die Gesetzgebung Karls des Grossen, 1897 ;.\. Boretius, Bei/rujc :iir Kapilularienkritik, in-S°, Leipzig, 1873 ; Seelingcr, Die Kapilularien der Karolinger, 1893 : Imbart de la Tour, les élections èpiscopales [dans l' Église de France du jx' au xW siècle, in-S », Paris. 1S90 ; Les paroisses rurales de l'ancienne France, in-S« , Paris, 1900. — ' Aix, Arles, Auch, Besançon, Bordeaux, Bourges, Embrun, Fréjus, Lyon, Narbonne, Reims, Rouen, Sens, Tarentaise, Tours, Vienne. continue les enfants et les adultes'. Les paroisses rurales sont réparties en « archidiaconés », administrés par des archidiacres et divisés en « décanies », auxquelles sont préposés des doyens. D'une part, Charlemagne renouvelle dans ses capitulaires les prescriptions relatives à la discipline morale et aux mœurs des ecclésiastiques. Il règle, de concert avec les évêques, les exercices du culte, les chants d'église, le vêtement des prêtres, la parure des autels. Enfin, il intervient dans les discussions doctrinales ; il ouvre des enquêtes sur les questions controversées comme celle du baptême ; il prend l'initiative de la lutte contre les hérésies '.

Contre cette intervention royale aucune protestation ne se fait entendre. Seul, l'archevêque de Milan, Odilbert, insinue que les bons empereurs se bornaient à approuver de leur autorité les décisions des prêtres du Seigneur ; le reste de l'épiscopat se soumet humblement. Dans les écrits des chefs les plus illustres du clergé des Gaules, de Germanie, d'Italie, on voit les évêques, et Odilbert lui-même, s'humilier, s'accuser de « négligence » et de « paresse », bénir l'intervention de l'empereur, « qui les a tirés du sommeil de l'insouciance ». En 813, les évêques de la Gaule lyonnaise, réunis à Chalon « sur l'ordre de Sérénissime Charle auguste, « décidèrent que les canons votés par eux « seront présentés au très sacré jugement de l'empereur » afin qu'il approuve les uns et corrige les autres par sa sagesse.

Charlemagne est donc le chef de l'Église, comme il est le chef de l'État, ou plutôt il est le chef des évêques, comme le chef des comtes : car, entre l'Église et l'État il ne distinguait pas. Il se croyait obligé de combattre l'hérésie, comme de combattre les infidèles, de protéger ses sujets contre l'erreur autant que contre le brigandage ; il leur défendait les péchés tout comme les crimes. Il se croyait responsable de leur salut éternel comme de leur tranquillité temporelle. Il prêchait dans ses Capitulaires ; il voulait que chacun sût son Pater noster ; il rendit obligatoire le mariage religieux. Son gouvernement s'appliquait au tout de l'homme ; il embrassait la société entière. Son empire est une sorte de Cité de Dieu. Kostrum est secundum au.rilinin dii'inœ pietatis, sanctam uUque CItiisti Ecclesiam ab incursii paganonim et iib infideliiim deiHistalione armis defenderc foiis et intas culholiex fidei ' oyuitione munire. Ce passage d'une lettre de Charlemagne à Léon III peut servir d'épigraphe à son règne'. » XVI. Charlemagne et le chant romain. — Le voyage tout politique du pape Etienne à la cour du roi des Francs, en 754, produisit entre autres résultats, une recrudescence de vogue pour certaines institutions romaines. En 753, l'évêque de Metz, Chrodegang, envoyé à Rome en qualité d'ambassadeur, s'y était épris d'admiration pour la cantilena romana. A son retour de Rome *, il imposa ce chant dans son Église et, l'année suivante, le séjour du pape en deçà des Alpes donna une nouvelle impulsion à l'adaptation des méthodes romaines '. Nul doute que cette vogue était pleinement d'accord avec les désirs du roi Pépin dont la politique extérieure trouvait alors tout avantage à une union très étroite avec Rome, dût la vieille liturgie de nos Églises y être sacrifiée. Avec la liturgie le chant allait de pair. Entre 758 et 768, le pape Paul Ier envoya de Rome deux livres notés, un antiphonaire et un responsorial », avec un chantre nommé Siméon, pour enseigner la pratique, gros personnage, puis que c'était le directeur en second, secundicerius, de la schola cantorum pontificale. -'\u départ de celui-ci, Rémi de Rouen envoya une escouade de moines à Rome afin qu'ils s'y pussent instruire et perfectionner dans le chant romain'. Ainsi, il arriva que ce chant se répandit rapidement dans l'empire franc, altéra et expulsa peu à peu le vieux chant de nos pères. Metz et Rouen étaient, dés lors, les foyers de cette réforme toute romaine. Quand, pour quelle que raison, on trouvait Rome trop lointaine, on se rendait à Metz pour y apprendre la mélodie '. Une vingtaine d'années plus tard, Charlemagne fera honneur à son père Pépin de l'abolition du vieux chant de nos vénérables Églises et de l'établissement du chant romain '.

On ne peut évidemment accepter cette affirmation générale qu'avec quelques restrictions. Les circonstances n'étaient pas telles que des transformations aussi vastes pussent s'opérer en un laps de temps aussi court. D'autre part, aucun souverain n'était plus capable pour mener à fin une telle entreprise que Charlemagne, de qui la politique, comme sous Pépin, faisait tout sacrifier à l'intérêt du moment, et qui confondait unité avec uniformité. Dans les « Livres carolins », Charlemagne se félicite des résultats acquis ' ». « Tandis que l'Église des Gaules était toujours demeurée, depuis le premier jour de sa conversion, en union fidèle et solide avec la sainte Église romaine et n'en différait qu'en plusieurs points, non pas dogmatiques mais liturgiques, elle est à présent, grâce au soin et aux efforts de notre père et par suite du voyage en Gaule du vénérable Etienne, évêque de Rome, devenue, sur cette question de psalmodie, entièrement d'accord avec Rome, si bien que les deux Églises, unies dans leur zèle pour la foi, ne différent pas non plus entre elles sur la question du chant. Et, dans le désir où nous sommes de glorifier la sainte Église romaine, nous avons agi de même lors que le royaume d'Italie nous a été donné de Dieu. Nous avons prescrit que les églises de toutes les provinces, qui jusqu'ici ont refusé de suivre la tradition du Siège apostolique pour le chant, devaient adopter la coutume romaine ». » Ceci s'accorde bien avec le souci dont témoignent plusieurs capitulaires. Celui du 23 mars 789 oblige rigoureusement les clercs à l'étude du chant romain pour l'office canonial et pour la messe '% Celui du mois d'octobre 802 ordonne d'enquêter sur la capacité des prêtres à s'acquitter du cursus romain. On interroge les candidats à la prêtrise pour savoir d'eux s'ils peuvent chanter l'office selon le rite romain « . En décembre 805, l'empereur prescrit l'enseignement du chant et son exécution d'après l'ordo romain et la cantilène romaine ».

Tout cela était bel et bon, mais sur bien des points l'empereur se heurtait à la résistance sous sa forme la plus efficace : l'inertie. En dépit des capitulaires, des missi, des examens, des ordonnances et des dénonciations, même dans les plus grandes Églises de l'empire, le changement ne s'opère ni complètement, ni rapidement. Nous en avons de curieux témoignages. A Lyon, l'ordonnance de la psalmodie romaine, ce qu'on appelait le « Rite du sacré palais », c'est-à-dire du choral de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, ne fut introduite, en désespoir de cause, que dans les derniers temps de l'épiscopat de Leidrade, vers 813 '. Mais ce qui est plus intéressant, c'est une épigramme de Paul Diacre qui nous fait connaître un curieux épisode, auquel fut mêlé Charlemagne. Ce texte est demeuré inédit jusqu'à ces dernières années ; le voici ^ :

Gregoriiy Ambrosii, KaroU, PaiiUni De cantu romtuw vel anibrosiano.

\Jlim romiilea sanctus qui mansit in urbc Gfegoriits presiit condidit istud opus. Per spatia cimctu uertentis qualiter anni A'octe die que possit reddere qiiis que pre ces JEterno régi regnanli in seciitn Xristo, Si fiierit codex sufficit iste quidem. Carmina muUa quidem prisci cecinere poetx, » Isto sed nullum diiieius esse potest. L^igurie presul sanctus Anibrosius urbis Carmina composait ecce canore pio Nectare sea ttuUo potaisset ut effera corda Muîcerc legis dogma docendo sacrœ Hoc fateor digne sanctus quod fecit in orbe, y Quod mecum terra firmat et ipsa simul. Insignis Kiwolus romaniwi pangcre carmen Omnibus œcclesiis fussit ubi que sacris. Vnde per Italiam crevit contemptio^ multa —.4 Et status lecclesiœ tuxit ubi que sacrx. M une Paulinus Iionio pietalis, nuinere presul.

In clero cuncto luec sua uerba dédit : Jeiunii lempus seu para oratio nostra Sit eoram Xristo, najret ut istud opus. Tune crucis cicgit victricia signa sacratœ.

Ex his quGÎe Deo rite placerct opus. Al que duos pueras lali pro carminé, jeeit Expansis manibus stando rogare Deum. Immobilis vir romuleo pro carminé mansit, Alter et e contra ecce precando ruil.


SEXIEXTIA : — Quod mitem dicitw : « Alter et e contra ecce precando ruil •> non est ita inlellegendum ut canins ambrosiainis abominandus sil. Sed annuenle Deo, romanus canins est prœ/crendus pro brevilate cl faslidio plebis.

Tune slatuit presul romanum ut carmen in orbe Plebs itala concret tenipus in omne Deo.

Hoc ita que pangunt Europa et Gallia tota. Carminibus mullis cnim et istud opus.

Nous voici initiés à un curieux épisode de la destruction du chant primitif par Charlemagne. Landolfe l'ancien (1085) nous apprend qu'à Milan, Charlemagne se heurta à une vive résistance de la part du clergé et du peuple, dès qu'il eut manifesté son intention d'abolir la liturgie milanaise '. L'empereur, pour venir à bout de son dessein, avait fait acheter tous les livres du chant liturgique ambrosien, afin de les détruire et de les remplacer par des livres romains. Ce récit, qu'on traitait de légende et auquel Muratori a rendu une couleur historique ^. se trouve fortifié par l'épigramme de Paul Diacre, indépendante des sources auxquelles puisait Landolfe. Tout ce récit favorable finalement à Rome est des plus modérés et respectueux pour le chant ambrosien « qu'il faut bien se garder de maudire. « Mais on voit facilement la situation. Deux méthodes ou deux observances musicales partagent l'Italie ; Charlemagne décide en faveur de la méthode romaine ; aussitôt, tempête d'indignation, de réclamations. Devant un tel vacarme, on recourt à une sentence arbitrale.

Mais l'arbitrage, tel qu'on l'entendait alors, se combine avec le jugement de Dieu. Paulin, patriarche d'Aquilée, ami intime de Charlemagne, intervient. Jusqu'ici, avec le récit de Landolfe, on était réduit à admettre qu'un évêque d'outre-mont, nommé Eugène, avait plaidé auprès de Charlemagne la cause du chant milanais ; cet Eugène énigmatique est probablement Paulin, dont on connaît les bons rapports avec les évêques de Milan qu'il aura voulu servir. Autre détail amélioré. Le récit milanais faisait intervenir une désignation surnaturelle entre deux missels mis en présence ; ici nous avons deux enfants auxquels on fait subir l'épreuve de la prière pour le Verbe romain et pour le Verbe ambrosien. Celui qui prie pour Rome tient bon, celui qui représente Milan tombe en syncope. La sentence sera claire, mais l'auteur tient à ce qu'on ne tire pas avantage contre Milan de sa défaite ; la vraie raison de la préférence accordée à Rome c'est la moindre durée et la moindre fatigue. Cet avertissement donné, on nous communique que la décision qui étend à l'Italie — tout au moins à l'Italie septentrionale jusqu'à Rome — le chant imposé en Gaule et en Europe.

Où a pu se passer cet arbitrage ? Probablement à Rome, dans un concile tenu sous Hadrien Ier et auquel assistait Charlemagne ainsi qu'un grand nombre d'archevêques, d'évêques et d'abbés. La date de ce concile demeure douteuse, entre 774 ou 781 ; cette dernière est, néanmoins, presque certaine.

On comprend, sans trop de peine, la répugnance des uns et des autres à renoncer à leur vieux chant traditionnel, lorsqu'on voit le peu de garanties qu'offrait la fantaisie impériale, d'où la politique imposait, la politique pourrait en dispenser ; quelques-uns s'efforçaient donc de durer dans l'attente d'un revirement. Ce qui se passait à la chapelle impériale pouvait les encourager. Le moine de Saint-Gall, narrateur de mince créance à coup sûr, nous raconte « qu'une fois, dans l'octave de l'Épiphanie, quelques Grecs, qui séjournaient avec une ambassade à la cour de Charlemagne, chantèrent, après nos laudes, l'office dans leur langue. Tout proche, bien qu'inaperçu, l'empereur les écoutait attentivement. Il fut si ravi de leurs belles antiennes, qu'il n'eut pas de repos qu'il n'eût transformé les antiennes latines de la tête de l'Épiphanie en mélodies grecques. En conséquence, il chargea un des chapelains de la cour de donner à chaque mot et à chaque syllabe leur intonation précise, de sorte que la mélodie de l'original restât à peu près intacte. Le mot »conlivit« , dans l'antienne »Salvator conlivit in Jordane flumine« , fut un écueil pour les compositeurs, car il y avait une note de trop pour les trois syllabes. Mais cette difficulté ne comptait pas pour un empereur romain, successeur des anciens Imperatores, et il fut décidé que, pour ce cas, le mot »conlerere« aurait au parfait »conleiuit« et non »conlivit« ». Nous croyons de bonne foi que le personnel de la chapelle a dû murmurer plus d'une fois contre un tel maître, ne doutant de rien, réformant la grammaire, dirigeant le chœur des chantres. Le voici en fonctions : » Dans le choral du très savant Charlemagne, raconte encore le moine de Saint-Gall, il n'y avait personne chargé d'indiquer les leçons que chacun devait lire ; personne n'osait marquer la fin d'une leçon d'un signe, si imperceptible fût-il, ou la noter avec l'ongle ; mais tous apprenaient avec beaucoup de soin chaque morceau destiné à être lu, de sorte que, appelés à l'improviste par l'empereur pour faire la lecture, ils fussent irréprochables. L'empereur désignait de l'index ou du sceptre l'ecclésiastique qui devait lire ; s'il en était trop éloigné, il envoyait quelqu'un lui transmettre l'ordre impérial. Il marquait la fin de la leçon au moyen d'un son guttural inarticulé. L'attention de tout le monde était tellement bien fixée sur l'empereur que, sitôt le signal donné, même au milieu d'une phrase, le lecteur n'osait pas continuer, lors même que le début ou la leçon n'auraient pas eu de sens ou auraient été inintelligibles. Il arriva ainsi que, quoique les chantres ne comprissent pas eux-mêmes ce qu'ils disaient, ils jouissaient cependant dans le palais de la réputation de lecteurs inimitables ». Ce serait faire trop de cas des inepties et des invectives accumulées par Jean Diacre sur le rôle de Charlemagne en tant que propagateur du chant romain, que de s'y attarder ici ; les historiettes du moine de Saint-Gall, dont on vient de lire deux spécimens, nous montrent qu'on tiraillait la grande mémoire de Charlemagne, chacun de son côté. D'une manière générale, le rôle de celui-ci à l'égard du chant paraît identique à celui qu'il prit dans la liturgie : expansion de la méthode romaine rendue obligatoire et abolition des anciennes méthodes.


XVII. Charlemagne LÉGISLATEUR. — Charlemagne fut un législateur infatigable, et jamais législateur ne marqua son œuvre d'un cachet plus personnel : sa pensée et sa volonté respirent partout. N'est-ce pas s'abuser volontairement que de vouloir attribuer à un homme pris à part des formules nécessairement et intentionnellement générales ? N'est-ce pas dépasser les droits de l'historien de restituer à un individu, à l'exclusion de tous les autres, ce qui est œuvre de pensée commune et de délibération contradictoire ? N'est-ce pas s'exposer à se méprendre grossièrement de dire : Ceci et ceci encore et puis ceci est l'œuvre de Justinien, l'œuvre de Charlemagne, alors que le plus qu'on puisse dire, c'est que Justinien comme Charlemagne, comme Napoléon, ont voulu une législation, ont présidé à son élaboration, ont accepté et promulgué ses dispositions ? Oui, sans doute, dans un état monarchique absolu, le vrai législateur est toujours le prince, puisqu'il suffit de son veto pour tout retarder, tout empêcher, mais il n'est pas le seul législateur. Sans parler des usages invétérés de la nation qu'il ne peut ni heurter ni abolir et auxquels il accommode les lois nouvelles, sans parler des idées régnantes — on dirait aujourd'hui l'opinion publique — qu'il ne peut ni braver ni ignorer, sans parler enfin des influences officielles qui s'exercent sur lui dans le conseil, au nom de sa propre inexpérience du détail et de son expérience politique, le roi franc, auteur de cette abondante législation, n'a-t-il pas à compter avec la formelle volonté d'une assemblée nationale ? N'est-ce pas attribuer à des formules protocolaires une précision à laquelle elles ne prétendent en aucune façon que de voir dans : statuimus, prohibemus, decrevimus, curavimus, sancimus, promulgamus, praecepimus, volamus, la désignation « sans nul doute possible » de la volonté exclusive du prince ?

Aquisgrani palatio promulgavit atque legis Salicae addere et universis ordinibus superioris videlicet inferioris gradus populi imperii sui firmiter tenere praecepit (ainsi en Sis, on annexa un certain nombre de capitula au texte de la loi salique), ipsaque postea cum in Theodone villa generale conventum habuisset ulterius capitula appellanda esse prohibuit [sed tantum] lex dicenda immo quae ea firmisime ab omnibus pro lege tenenda cum totius optimatum suorum consilio praecepit (dans une assemblée à Thionville, Louis le Pieux interdit le nom de capitula et impose celui de lex à ces additions).

Lex et capitula ne sont donc ni identiques ni synonymes. La lex est un produit non pas spontané de l'omnipotence royale, mais réfléchi et fondé sur la coutume. Pendant des siècles, la coutume existe à l'état latent sous forme d'usages juridiques et se développe chez les peuples germaniques suivant les procédés de tout organisme naturel. Loin d'être imposée ou créée, cette fer est élaborée et pratiquée ; elle naît des rapports mutuels de tous.

L'association, n'ayant pas de loisir pour se livrer à une enquête sur l'ensemble des coutumes, les classer, les ordonner, les rédiger, désigne, pour accomplir ce travail de codification, les chefs qu'elle s'est choisis. Ceux-ci, l'enquête achevée, soumettent leur travail de classement et de sélection à l'assemblée populaire, qui approuve ou rejette et constitue sa coutume écrite dont elle fait son droit.

La coutume écrite, résidu de l'ensemble des dispositions successivement examinées, naît donc de la collaboration des législateurs et de l'association, entre lesquels il y a non pas contrat, mais accord ; de là le nom de pactus, terme technique qui désigne la coutume fixée dans les plus anciens documents. En principe, et tant que l'empire des Francs n'est pas encore constitué tel qu'il le sera sous la deuxième race, le peuple attribue la même autorité à la coutume écrite et à sa coutume non écrite ; à toutes deux il donne le titre de fer ; ce n'est que sous la deuxième que lex sera désormais réservé à la coutume écrite ; au VIIIe, l'une et l'autre sont désormais bien distinctes : Ubi lex deest prae-cellat consuetudo et nulla consuetudo superponatur legi.

La coutume écrite, lex, est encore désignée par les mots edictum, decretum, constitutio, qui semblent indiquer dans la législation germanique une évolution qui attribuerait au rex ou au dux un rôle prépondérant. Mais cela ne marque rien de plus, sinon que le dux ou le rex, en qui se personnifie l'association, attache son propre nom à l'œuvre de l'association elle-même. Sa coopération n'aggrave ni ne déplace les caractères de la fer, mais elle en hâte probablement la promulgation, car un individu élevé en dignité est mieux placé qu'un groupe pour marquer l'heure où il est possible et opportun de fixer la coutume.

Ainsi la lex tire d'elle-même son autorité et manifeste spontanément la fonction juridique et son caractère populaire. Elle est personnelle, c'est-à-dire qu'elle est la propriété de chaque peuple et de chaque individu ; en outre, elle est illimitée dans sa durée, si extensible, parce qu'elle doit satisfaire à des besoins qui se modifient sans cesse.

En regard de ces besoins, nés des rapports personnels et du contact individuel, naissent des besoins de former l'empire franc. Le pouvoir royal, en réunissant les populations, les avait initiées à une culture dont il avait le devoir d'assurer le développement : il s'y appliqua à l'aide des capitulaires. C'étaient des dispositions législatives adaptant des dispositions élaborées par l'Église et substituant les sanctions pénales de la loi civile aux sanctions ecclésiastiques. L'empereur franc eut désormais la tâche de présider au développement économique, moral et social et de pourvoir à ses exigences en tant qu'elles modifiaient les parties du droit civil communes aux divers peuples de l'empire, ce qui donna naissance à d'autres capitularia, et enfin les instructions écrites des princes à leurs agents (missi), pour l'application des capitulaires, donnèrent une troisième série de capitularia. Envisagés comme manifestations de l'activité législative des Carolingiens, comme sources juridiques, les capitula (per se scribenda) constituent la plus grande partie de la législation des VIIIe et IXes ; ils ont en vue utilitas publica ou encore dominica seu regia ; ils se rapportent au gouvernement économique et politique ; ils émanent directement de l'empereur, secondé par ses consiliarii. Les populations, soit directement, soit par des délégués (iudices, legislatores), ne prennent aucune part à leur confection et ne sont point admises à donner leur adhésion aux capitula (per se scribenda), après leur composition et avant leur promulgation. Il suit de là :

1° Que ces capitula constituent le droit territorial des populations faisant partie de l'empire franc ;

« 3° Que, par leur nature même, les capitula sont limités dans leur durée ». Sans aller jusqu'à affirmer que les capitula (per se scribenda) n'avaient force de loi que durant le règne de l'empereur qui les avait créés et promulgués, ce qu'aucun texte n'indique positivement, il est permis de voir, dans le grand nombre de ces capitula revenant sur les mêmes sujets à de fréquents intervalles, ainsi que dans le soin que mettait chaque empereur à s'autoriser des capitula de ses prédécesseurs, les traces des efforts que firent les Carolingiens pour soutenir leur œuvre politique et lui assurer quelque durée.

« Bien loin que les princes aient pu transformer leurs capitulaires en lois par leur seule volonté, » c'est à peine s'ils purent en assurer l'exécution. Ils s'efforcèrent, d'instinct, il est vrai, de procurer à une catégorie restreinte de ces capitula (legibus addita) quelque chance de durée en appliquant à leur confection, autant que possible, les procédés naturels de la lex. Leur œuvre législative propre fut donc, en somme, artificielle ; elle n'était qu'un mécanisme, tandis que la lex est un organisme. Le mécanisme se disloqua du jour où le moteur, c'est-à-dire l'idée politique des Carolingiens, qui le faisaient marcher, ne l'anima plus. Ce n'est pas qu'il n'ait rien survécu de l'œuvre législative des empereurs francs, mais il n'en survécut rien de notable.

— Voir ce mot. — Les capitularia proprement dits, au sens technique de la législation carolingienne, sont appelés capitularia per se scribenda et capitula legibus addita. — Sub regimine imperatoris degentcs. — C'est-à-dire que, né de l'autorité impériale, il est artificiel et voulu, tandis que la lex est le droit populaire, organique et inconscient.

— Auxiliaires indispensables de l'idée politique qui tend à se réaliser dans l'empire carolingien, les dispositions qu'ils contiennent ne sont plus appliquées dès que cette réalisation n'est plus possible. À l'époque même où l'empire carolingien paraît solide, les capitula contiennent en eux-mêmes un principe de mort qui ne tardera pas à se faire sentir, précisément que ce que les populations purent s'assimiler. Les capitula, que n'invoquent plus les documents dans lesquels se reflète la pratique judiciaire des IXe, Xe et XIes, étaient depuis longtemps oubliés, que les leges, retournées à l'état de coutumes non écrites, continuaient à être invoquées par leur nom propre et cela jusqu'en plein moyen âge. C'est enfin sur la souche antique et toujours vivace des leges que viendront se greffer les vieilles coutumes de l'ancienne France, avant l'importation savante du droit romain, lors que, après avoir longtemps germé au sein de la patria qui fit jadis partie de l'empire de Charlemagne, elles trouvèrent des circonstances historiques favorables à leur éclosion.

Mais la légende devait donner à l'œuvre législative de Charlemagne les mêmes proportions hyperboliques qu'à toutes ses autres actions. Charlemagne, avec ce don supérieur qu'il avait reçu d'organiser, prétendit moins introduire des lois nouvelles que faire revivre, en les rajeunissant, des coutumes délaissées et pratiquement inapplicables. À cet effet, il réunit fréquemment de grandes assemblées nationales qui faisaient partie intégrante des institutions publiques et dont la présidence stimulait son génie et lui donnait occasion d'exposer ses plans. En 802, au retour d'Italie et récemment couronné, Charlemagne imaginait cette restauration du serment de fidélité politique appelé à lui survivre pendant un millier d'années parmi tant de palinodies, de révolutions et de brisements de carrières.

En cette même année, trois assemblées tenues à Aix-la-Chapelle abordaient : la première, le règlement du « corps des canons et décréta les » réunis dans la Collectio hadriana et fixant la situation du clergé séculier ; la seconde, l'obligation pour les religieux de la Régula S. Benedicii ; la troisième, la révision des anciennes coutumes germaniques écrites et la transcription des coutumes non écrites. Ces assemblées législatives, qui participaient au caractère des conciles, portaient surtout sur le droit ecclésiastique et visaient plus encore à raviver les anciens canons qu'à en ajouter de nouveaux.

Cette législation eût risqué de demeurer lettre morte dans l'immense empire qu'elle prétendait régler : son application fut assurée par l'envoi d'émissaires impériaux, qualifiés missi dominici.

• ;. Missi. — Les comtes et margraves, révocables en théorie, étaient pratiquement inamovibles, d’où une grande indépendance et des abus dont avaient à souffrir leurs administrés. Le roi, ne pouvant entendre toutes les récriminations, créa une catégorie d’inspecteurs chargés de tournées dans les domaines royaux ; on les appelait missi. Pépin imagina le premier d’utiliser ce rouage et de transformer ces inspecteurs domestiques en agents politiques. Leur humble origine, leurs faibles ressources étaient de graves obstacles à la mission de ces agents, qu’on écartait ou qu’on achetait sans beaucoup de peine ni de frais. À partir de son couronnement impérial, Charlemagne choisit exclusivement les missi parmi les premiers personnages de l’Église ou de l’État, que leur rang et leurs biens rendaient considérables. « L’empire était, à cet effet, divisé en ressorts d’inspection (missaticum), autant environ que de provinces ecclésiastiques, embrassant ainsi plusieurs diocèses et plusieurs comtés. Dans chaque ressort, les missi étaient deux, l’un ecclésiastique, le métropolitain d’ordinaire, l’autre un grand laïc. Ils exerçaient, en effet, leur droit de surveillance et de correction à la fois vis-à-vis des évêques et vis-à-vis des comtes. Mais, si leur pouvoir était supérieur à celui des comtes, par contre, leurs fonctions étaient extraordinaires, intermittentes, en sorte que le roi, qui ne leur donnait qu’une mission temporaire, les tenait toujours dans sa main. Durant cette mission, et dans les limites de leur ressort, les missi tenaient la place du roi. Ils parlaient en son nom. Ils exerçaient par délégation tous ses pouvoirs. Se porter à un attentat contre eux, c’était un acte de rébellion contre le prince lui-même. Leurs fonctions étaient triples. Organe du souverain, ils transmettaient ses ordres, promulguaient ses capitulaires, faisaient exécuter ses instructions. Où ils se rendaient, ils recueillaient les plaintes et les réclamations des sujets, constataient les abus. Dans leurs tournées, ils convoquaient les plaids où ils rendaient la justice. Les parties pouvaient, en effet, porter devant eux, comme devant le roi, toute cause non encore jugée : les missi instituaient au besoin des enquêtes où ils recevaient les plaintes des particuliers et jugeaient les fonctionnaires en défaut ».

« Pour la cavalerie, les réquisitions sont assez mal connues par les textes. Tous les textes utiles à la question du service militaire se trouvent réunis dans Boretius, Beilrâge, p. 69 : Die Wehrpflicht unter den Karolingern, et p. 140 : Die Kapitularien über das Heerwesen ; voir en outre Frenzel, Beiträge zur Geschichte der Kriegsverfassung unter den Karolingern, in-8, Leipzig, 1887. — Dans toute cette organisation, les points de contact sont nombreux avec la Constitution de l’an VIII. Sieyès, qui en fut l’auteur, avait beaucoup de lecture, et Daunou, qui en fut le rédacteur, encore plus. Ces grands dévoreurs de livres avaient lu Fourmont, Boulainvilliers et ceux qui traitaient alors ces questions d’origine. Ils en étaient remplis, la confrontation serait curieuse et vaudrait la peine que donne un tel travail entre la rédaction et les réminiscences érudites qui l’inspiraient. Je ne puis rien faire de plus que de l’indiquer ici et de la recommander aux esprits curieux. À ces législateurs teintés d’encyclopédisme, les noms anciens causaient plus d’alarme que les institutions du passé. Les jurés, ce sont les échevins, et, en remontant, ce sont les scabins ; en remontant encore, les raciiubourgs ; les sessions annuelles, ce sont les /n’a piaci/a et, en remontant, c’est le mallus. Tout cela avec les modifications que des siècles écoulés et la situation entièrement nouvelle imposent. — R. Poupardin, Les grandes familles comtales à l’époque carolingienne, in-8, Paris, 1901. — Ce sont les vassi casati. Cf. Kotli, Feudalité, p. 213-214, et surtout Guillemoz, Origine de la noblesse, in-8, Paris, 1902, p. 111-117. — Les Annales monastiques, à l’année 802, s’expriment ainsi : Voluit de infra palatio pauperiores uassos transmitere ad iustitiam faciendum propter munera, sed elegit in regno suo archiepiscopos... cum duobus... qui jam opus non habebant munera accipere. — Ch. Meiller, Histoire du moyen âge, 1910, t. V, p. 604-605. Voir un spécimen de placitum avec les opérations des missi tenu à Lothara en 795, dans Gerichts-Urkunden, n. 140, dans Savigny, Zeitschrift für Rechtsgeschichte, 1892, un spécimen d’enquête tenue en Istrie, en 804 ; le protocole a été publié par Carli, Anecdota juris ecclesiastici, Milano, 1790, extraits dans Waitz, Verfassung, t. III, p. 265.

d) Institutions judiciaires. — a. Tribunal royal. — Le roi juge en personne les causes qui intéressent ses gens et ceux qui jouissent de sa protection immédiate. Pour le reste, on ne fait remonter jusqu’au prince que les causes signalées par un déni de justice, encore est-ce le comte du palais qui en décide ; seuls, quelques cas émouvants sont soumis à l’empereur, à son petit lever. Charlemagne écoute et décide tout en s’habillant.

b. Droit personnel. — Le régime du droit varie presque indéfiniment et il n’est pas question d’unification ; cependant, tout en laissant à chaque peuple son droit historique, et à chaque individu l’option de la loi sous laquelle il veut être jugé, Charlemagne fait reviser les vieilles coutumes germaniques, codifier et corriger les coutumes qui, livrées à la seule tradition, risquent de s’altérer ou même de se perdre. C’est un premier pas ; un second, non moins important, consiste à exiger des juges la connaissance des textes et n’autorise le recours à la coutume que subsidiairement ; dans le doute, c’est le texte qui prévaudra.

c. Enquête royale. — C’est un droit inhérent à la prérogative royale ; les missi l’exercent d’office, les comtes en vertu d’une délégation spéciale. Dans la procédure, le juge provoque les dénonciations, rassemble sur les lieux des témoins dignes de foi et les soumet à un interrogatoire, après leur avoir fait jurer de dire la vérité. C’est une innovation et un progrès sur l’ancienne procédure germanique.

Cependant, les Carolingiens ne résistèrent pas toujours à la grosse tentation que les riches abbayes offraient à leur cupidité. Charlemagne trouva parmi les moines des collaborateurs convaincus de la renaissance artistique et littéraire qu’il promouvait. Les abbés, les seigneurs et les pèlerins rivalisaient à embellir et à enrichir les abbayes, parfois avec excès. Une si grande prospérité permettait de se relâcher un peu du travail pénible et obstiné de la terre ; on prit quelque relâche, on se passa volontiers le luxe des arts et des belles-lettres.

Char les Martel commença cette agglomération voisine, mais le ressort diocésain et souvent le titre persistent. Nous en avons signalé plusieurs exemples dans la Grande-Bretagne (voir Dictionnaire, t. II, col. I, 1164-1168). En Gaule, le siège de Tongres est transféré à Liège, dont l'évêque garde le titre d'épiscopus Tungrorum. Ailleurs, il y a cumul, par exemple : Cambrai et Arras, Tournai et Noyon, il n'y a sans doute qu'un évêque, mais les deux diocèses subsistent et, à l'occasion, on les fera revivre. Cf. Warichez, Les origines de l'Église de Tournai, in-8°, Louvain, 1902. — Les capitulaires ne font que confirmer cette indépendance et, à dire vrai, il ne saurait en aller autrement.

c) Paroisses rurales. — Au IXe, les paroisses rurales sont encore peu nombreuses ; le culte rural a encore son centre dans le castrum, c'est là qu'il faut en toute occasion recourir. Du VIIe au Xe, le nombre des églises et paroisses rurales s'accroît sans cesse, c'est pendant cette période que le régime paroissial s'est généralisé dans tout notre pays. Ce fait tient à un ensemble de causes. La première, c'est, dès le VIIe, le progrès de la prédication et l'action civilisatrice exercée par le monachisme ; la seconde, non moins active, n'est pas d'ordre religieux, mais d'ordre économique. Deux faits, à la fin du VIIIe ou au commencement du IXe, ont provoqué la naissance de nouveaux centres religieux ; l'extension du nombre des domaines et l'idée nouvelle que l'on se fit de leur organisation. Il n'est pas douteux que l'époque carolingienne n'ait été, jusqu'aux invasions normandes, une ère de prospérité. Le défrichement des forêts se poursuivait incessamment et méthodiquement. Charlemagne, par le capitulaire De villis et un capitulaire de 813, en avait réglé les conditions dans le domaine royal. Le capitulaire de 818 montre que l'extension de la culture est un fait général. Le progrès du travail libre conspire à l'étendre ; des nouvelles terres étaient créées et le capitulaire de 818 nous dit expressément qu'elles étaient dotées d'églises. Ainsi, la villa possédait un organisme complet, capable de s'isoler des autres, de se suffire à lui-même. La centralisation n'est qu'à la surface et la seigneurie est en germe dans la villa, qui est comme l'ovule. Chaque villa ou même chaque groupe de villas appartenant à un même maître aura donc son église construite sur la partie réservée au maître, mansus indominicalis, et desservie habituellement par un serf affranchi ou un clerc recommandé. Les documents nous montrent des églises fondées aux VIIIe, IXe et Xes par des particuliers. Sous Louis le Pieux et sous Charles le Chauve, la mention se trouve presque partout. L'Église est devenue un des rouages nécessaires du domaine rural.

Une troisième cause qui concourut à cette extension fut la renaissance et l'intensité croissante du culte des reliques et des saints. Au début du IXe, les sanctuaires ruraux se multiplièrent à tel point que le capitulaire de Thionville, en 803, dut interdire l'érection d'autels inutiles. La progression du nombre des paroisses suivait la progression du nombre des églises. Leur nombre croissant, soit par fondation, soit par démembrement, entraîne une réorganisation des diocèses carolingiens et l'adoption d'une organisation nouvelle comprenant le chorépiscopat, les archidiaconés et les décanies.

e) Institutions charitables. — 1. Législation. — Les institutions de bienfaisance ont pris, à certains égards, leur forme définitive dans la législation des capitulaires. Dès l'année 769, Charlemagne s'y qualifie : Devotus sanctae Ecclesiae defensor, defensor utriusque adiutor in omnibus. Il marque clairement sa volonté que les veuves, les orphelins, les petits vivent en paix sous la protection divine et la garde de l'empereur, sub Dei defensione et nostra mundeburdo. Les prescriptions relatives à la discipline que les évêques, les clercs, les comtes doivent observer chacun dans leur ressort, ont en vue le soulagement des humbles, premières victimes des exactions, des injustices et des querelles des grands. Les missi sont, en définitive, des commissaires chargés de veiller à la répartition de la justice pour tous. Par leur intermédiaire, le prince communique avec ses sujets sans exception et les recommandations qu'il adresse sont inspirées des Pères de l'Église, parfois même leur sont empruntées. Vis-à-vis des humbles, la législation carolingienne se fait non seulement tutélaire mais presque paternelle ; on y relève des préoccupations qui semblent inconnues jusqu'alors, par exemple une tentative de répartition proportionnelle du service militaire, la réduction des corvées judiciaires.

la livre romaine avait persisté au temps de Charlemagne '. Un poids dont Gruter a donné l'image ° ! et qui faisait partie de la collection Maffei, semble corroborer l'affirmation de San Quintino, à savoir que les poids à la légende PONDVS CAROLI rentraient dans le système romain. En effet, ce poids était égal à 3 onces et 20 scrupules de la livre usitée à Rome au XVI'' siècle et qui devait être la même qui a persisté jusqu'au XVIII'' siècle, à savoir une livre correspondant à 333,9 gr. 0728 ; le pondus Caroli de Gruter aurait donc pesé 198 gr. 34 ; ce serait un poids représentant 4 onces de la livre romaine, avec un léger affaiblissement de moins d'un gramme '. Lupi * a cité, en 1734, un pondus Caroli dont le poids correspondait, dit-il, à une demi-livre, moins une demi-once, soit 155 gr. 40S4 ; c'était donc à peu près le poids de l'antique demi-livre romaine (163 gr. 726). On trouve dans le même auteur' le dessin d'un globule de cuivre portant l'inscription IVSTA LIBRA et qui pesait 11 onces et demie de la livre romaine du XVIII'' siècle, soit 324 gr. 944 ; évidemment, c'est un équivalent de l'antique livre romaine de 327 gr. 453. Il existe au musée civique de Bologne un pondus Caroli ; c'est un disque rond sur lequel on lit en légende circulaire PONDVS CAROLI ; son épaisseur est de 17 millimètres. Il pèse 273 grammes, c'est-à-dire qu'il représente à peu près dix onces de la livre romaine. Mais il est évident que l'inscription gravée sur ce monument ne remonte pas à l'époque carolingienne. J'en dis autant du pondus Caroli conservé au musée Kircher ; son poids est de 185 grammes, soit un peu moins de 7 onces de la livre romaine '. Peut-être serait-il plus sage de ne tenir aucun compte de tous ces prétendus poids de Charlemagne ' ; » leur authenticité à tous est au moins sujette à caution. Un fait parait certain, c'est que la livre employée dans l'empire franc au temps de Charlemagne se divisait en 12 onces. Un capitulaire des environs de l'année 780 réglemente les prières et les jeûnes prescrits par le roi pour apaiser la colère de Dieu ; on voit que la dispense du jeûne coûtera aux comtes du premier rang trois onces, à ceux du second rang, une once et demie ou 30 deniers, à ceux du troisième rang, un sou '. Or, dans ce capitulaire, chaque classe de personnes est divisée en trois catégories dont chacune est taxée à une somme double de la somme imposée à la catégorie qui vient immédiatement au-dessous ; d'où il suit que 60 deniers valent 3 onces et que, par conséquent, il y a 12 onces à la livre, car un autre paragraphe établit qu'il y avait 12 deniers au sou et 120 sous à la livre, c'est-à-dire 240 deniers à la livre '. A quel nombre de nos grammes correspondent ces 12 onces ? Et tout d'abord la livre-poids ne différait pas de la livre-monnaie ; les mots solidus et denarius sont souvent employés indistinctement pour désigner des fractions de la livre. Comme il n'y a pas lieu de distinguer, à ce point de vue, entre les monnaies de Charlemagne et celles de ses successeurs, et qu'il faut tenir compte de la déperdition de poids amenée par l'usage de l'argent fin, déperdition pouvant être portée jusqu'au dixième du poids total et même davantage, comme par ailleurs les deniers les plus pesants du IX'' siècle oscillent entre 1 gr. 70, 1 gr. 79, 1 gr. 87, 1 gr. 91, 1 gr. 92, 1 gr. 94 et 2 gr. 03, nous pouvons tenir ce dernier chiffre comme représentant à peu près le poids légal du denier du IX'' siècle, ce qui donne pour la livre 487 gr. 20 et même un peu plus.

Il n'est pas déraisonnable de penser que Charlemagne a voulu faire du système des poids et mesures un tout bien coordonné. Nous avons dit qu'il avait cherché à unifier les mesures et qu'il avait choisi pour étalon un muid plus fort que le muid ancien de la moitié, puis que deux muids nouveaux valaient trois muids anciens. S'il a établi la même relation entre la livre qu'il adopta et la livre romaine évaluée à 327 gr. 453, la livre nouvelle aurait dû peser 491 gr. 179. Nous obtenons ainsi un chiffre singulièrement voisin du chiffre auquel nous a amené le poids du denier qui, nécessairement, a dû perdre de son poids et qui, dès lors, représente un peu moins que la 240'' partie d'une livre. Comme l'hypothèse d'un lien étroit entre les poids et les mesures nous a amené à une livre de 491 gr. 179, qui, de plus, il exista une livre de 489 gr. 50 qui a pu subir une légère diminution à travers les siècles, c'est au chiffre de 491 gr. 179 que nous fixerons le poids de la livre dite de Charlemagne ». »


XX. LÉGENDE DE CHARLEMAGNE DANS L'ART.

Eugène Muntz a tracé de ce sujet une esquisse magistrale, dont quelques aspects seulement pourraient être retouchés, quelques autres complétés. C'est son travail que je vais suivre et citer le plus souvent possible 1-.

Après sa disparition, Charlemagne devint un objet d'exploitation légendaire. De nos jours, la légende napoléonienne, commencée avec Béranger et continuée sous maints aspects jusqu'à l'heure présente, ne peut guère servir qu'un intérêt politique ou dynastique ; nul ne s'aviserait — et pour cause — d'y chercher le soutien d'un intérêt religieux. Au IX'' siècle et au moyen âge, la légende de Charlemagne est exploitée sans cesse en vue de revendications religieuses. On escompte les avantages à tirer de l'attention, de la protection qu'aurait accordées le grand empereur à telle fondation monastique, canoniale, militaire ou civile ; aussi une littérature d'intention très positive précède, escorte et souvent inspire la littérature poétique ; il s'agit d'inculquer la conviction à qui de droit que le fondateur de l'empire d'Occident a voulu la construction de telle ville, de telle citadelle, de telle église, de telle abbaye, et les privilèges exorbitants, les diplômes irréfutables surgissent de tous côtés '.

Le nombre de ces créations naïves ou de ces pieuses supercheries est légion. Contentons-nous, avec E. Muntz, de quelques traits caractéristiques.

Dans la cathédrale de Nevers « un chapiteau de la grande nef montre un sanglier avec un enfant nimbé ; auprès, un prince, armé d'un glaive, cherche à blesser l'animal. Un des vitraux de Saint-Saulge, dans le diocèse de Nevers, reproduit le même sujet. La légende de saint Jérôme, évêque de Nevers, contient l'explication de cette scène, en nous exposant l'histoire de la fondation de cette cathédrale. Saint Jérôme avait une dévotion particulière aux saints martyrs d'Yonne ; il avait déjà fait construire une chapelle en leur honneur. L'ancienne cathédrale, qui était sous le vocable de saint Gervais et de saint Protais, tombait sans doute en ruines quand notre saint entreprit d'en construire une autre qu'il désirait dédier à saint Cyr et à sainte Julitte, sa mère. Tandis qu'il méditait ce projet, il fut obligé de se rendre à Paris à une assemblée d'évêques réunis à la demande de Charlemagne. Après l'assemblée, l'empereur fit part aux évêques d'un songe qu'il avait eu la nuit précédente : il se trouvait à la chasse, quand, tout à coup, au moment où il était seul au milieu d'une forêt, il aperçut un sanglier furieux qui allait se jeter sur lui. A la vue de ce pressant danger, la première pensée de ce prince fut de se mettre à genoux et d'implorer le secours du ciel ; en même temps, il vit auprès de lui un enfant nu qui lui promit de le délivrer, s'il voulait lui donner un voile pour le couvrir. L'empereur ne balança pas à se rendre à sa demande, et aussitôt l'enfant enfourcha le sanglier et, le tenant par les défenses, il le conduisit à Charlemagne qui le perça de son épée et le tua. Chacun des évêques faisait ses réflexions sur le songe effrayant du prince, lors que saint Jérôme, croyant la circonstance favorable à ses pieux desseins, se chargea d'en donner l'explication. Il exposa donc à Charlemagne qu'en son église cathédrale, il y avait une chapelle dédiée au nom de saint Cyr, martyr ; que l'enfant qui lui était apparu était ledit saint Cyr, et que le voile qu'il lui demandait était la réparation et l'amélioration de la dite chapelle, et la restitution du bien de patrimoine de ladite église. Charlemagne se rendit aux désirs du saint évêque ; il fit restituer les biens dont l'église de Nevers avait été dépouillée et donna à saint Jérôme les moyens de construire sa nouvelle cathédrale -.

Dans le département de la Marne, on a donné le nom de « château de Charlemagne » à un retranchement en terre situé dans la forêt d'Haulzy ; c'est un carré inégal de 100 à 110 mètres de face, arrondi à un de ses angles, dominant la vallée de l'Aisne et dont les remparts et le fossé sont bien conservés. C'est quelque redoute élevée par un comte de Dormois '.

A Saint-Porchaire, près de Saintes, la « fontaine de Charlemagne » aurait jailli à la prière de l'empereur sous le sabot de son cheval de guerre, au moment où l'armée altérée faisait halte '. A Carcassonne, on montre « la tour penchée de Charlemagne » ; à Embrun et à Gap, c'est la cathédrale entière qu'on lui attribue = ; dans les Vosges, c'est l'église de Champ-le-Duc, qui date du XII'' siècle.

On n'en finirait pas d'une énumération complète des localités qui revendiquent Charlemagne et il n'y aurait guère que le folk-lore, étranger à nos études, qui tirerait quelque utilité de pareil inventaire '.

Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit des cavaliers au portail des églises (voir Cavaliers) ; ce ne sont d'ailleurs pas les seules effigies dont on se soit efforcé de faire celle de Charlemagne. En Alsace, en Suisse, en Allemagne, en Hollande, en Italie, en Espagne, on retrouve le nom de Charlemagne attaché à des monuments tels que statues, vitraux, sceaux, bas-reliefs, maisons, églises, dont plusieurs ne remontent pas au delà du XVI'' siècle. Est-ce à dire qu'à cette date si rapprochée de nous, les esprits aient été assez préoccupés de son souvenir pour l'attacher gratuitement là où il n'avait que faire ? Cette solution nous parait peu vraisemblable. Ce n'est pas Charlemagne, mais l'empereur qui a provoqué ces confusions. Or, l'empereur d'Allemagne faisait encore, au XVI'' siècle, assez grande figure en Europe pour que son titre fût appliqué à tel souvenir par une substitution aisée ; ce qu'on illustrait ainsi de l'empereur vivant se vieillissait peu à peu et se reculait au point d'aller atteindre jusqu'au grand empereur. Nous avons en Alsace un exemple frappant de cette substitution. Vers la fin du XVI'' siècle, l'empereur Charles IV visita Schlestadt et y fit séjour ; il y eut, depuis lors, une maison de l'Empereur, située dans la rue du Sapin. Après la Révolution française, sous Napoléon, le souvenir de Charles IV pouvait sembler un peu mince ; or, Charlemagne avait demeuré à Schlestadt : la maison de l'Empereur devint la sienne et la rue elle-même fut dénommée rue de l'Empereur ».

Aux souvenirs politiques, militaires ou religieux du conquérant et de l'homme d'État font pendant ce qu'on pourrait appeler ses reliques personnelles. Nous en étudierons quelques-unes avec le détail auquel ces pièces artistiques ont droit ; on va voir que Charlemagne n'a rien eu à envier, sur ce point, aux saints les plus fêtés.

A Corbie, on remarquait dans le trésor un joyau que les inventaires désignent sous le nom de Numisma Caroli. C'était un disque lenticulaire de cristal, couvert d'un côté d'un filigrane d'or, et, de l'autre, d'une grande médaille romaine ; un vide, pratiqué au centre du cristal, contenait une statuette de la Vierge taillée dans le bois de la vraie croix. Le Rotulus le comprend parmi les reliques que vient d'apporter de Constantinople le chevalier amiénois (Robert de Clari) ; mais peu à peu la légende se forme, la médaille romaine devient le portrait de Charlemagne, et c'est Léon III qui, de ses propres mains, se trouve avoir sculpté la statuette, pour en faire présent au grand empereur. A Toulouse, l'église Saint-Saturnin montrait un camée que porta Charlemagne ; à Sainte-Croix de Poitiers, on n'était pas en reste, c'était la « croix de Charlemagne, qui est d'or », et à Saint-Maurice d'Agaune, la coupe de Charlemagne qu'on exhibait imperturbablement ; avec la coupe on montrait l'aiguière. Autre coupe à Girona, en argent doré ; à Saint-Médard-les-Soissons, c'était le « cornet d'ivoire du roy Charlemagne » -, et à l'abbaye de Saint-Denis en France, son propre sceptre qu'on vit servir le jour du couronnement de Napoléon. La cérémonie terminée, on regarda d'un peu près la glorieuse verge et on constata que c'était l'ancien bâton du grand-chantre de l'abbaye. C'était à qui posséderait la couronne, la main de justice, les éperons, les gants, la chape, la dalmatique, etc. « Ce n'est pas à dire que, dans la masse, il ne puisse se rencontrer quelque pièce de bon aloi, ayant ses titres en règle ». Ainsi, le crucifix d'argent, conservé jusqu'au XVIIe dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, avait pour lui une possession d'état ininterrompue. On ne s'étonnera pas non plus outre mesure de découvrir en la possession de Charles V de France « la couppe d'or qui fut à Charlemagne, laquelle a les saphirs à jour et pèse cinq marcs cinq onces et demie d'or ».


XXI. ÉVANGÉLIAIRE DE CHARLEMAGNE À VIENNE.

— Une fois prise la résolution de transmettre l'empire et une fois accompli le partage entre ses fils survivants, Charlemagne passa les derniers mois de sa vie dans un recueillement profond ; ce fut une sorte de préparation à la mort dans laquelle il mélangeait la prière, les bonnes œuvres et la lecture. Son âme active avait besoin de quelque travail, on raconta donc qu'il s'essayait à corriger lui-même des manuscrits, ainsi qu'il avait vu faire à ses amis. Postquam divisi fuerant (Carolus et Ludovicus) dominus imperator nihil aliud coepit agere, nisi in orationibus et eleemosinis vacare et libros corrigere. Xam quatuor evangelia Christi, quae intitulantur nomine Matthaei, Marci, Lucae et Johannis, in ultimo anno obitus sui die cum Graecis et Syris optime correxerat.

On a pensé voir le résultat de ces heures studieuses dans un évangéliaire dit de Charlemagne, appelé aussi Livre du sacre, actuellement à Vienne, écrit en lettres d'or et d'argent, sur vélin teint en pourpre et que M. de Bastard (voir ce mot) estime postérieur d'un demi-siècle environ à l'évangéliaire de Godescalc. L'écriture du ms. de Vienne appartient, selon lui, au commencement du règne de Lothaire (817), et les quatre grandes initiales, de même que les peintures, rappellent l'évangéliaire d'Ebbon, mort en 851. Il faut donc ranger cet évangéliaire prétendu de Charlemagne (au surplus, l'un des plus riches monuments et des plus curieux qui se puissent rencontrer) avec la célèbre bible, n° 1 du fonds latin, Bibl. nat., la bible non terminée de Saint-Paul-hors-les-Murs, jadis attribuée également à Charlemagne, et la bible d'Alcuin au British Muséum.

Le Livre du sacre, ainsi nommé parce qu'il servait au sacre des empereurs allemands, se compose de 224 feuillets de vélin teints en pourpre, dont deux sans écriture. Le texte courant est en belle onciale d'or, de 26 lignes à la page. Les lettres ou dédicaces, prologues, arguments, sommaires (Novum opus, Plures fuisse, Eusebius Carpiano, etc.) et Vincipit des quatre évangiles, en capitale rustique d'or ; les titres courants et les explicit, ainsi que les chiffres de divisions et les annotations marginales, en rustique d'argent. Sur l'avant-dernier feuillet, une autre main a tracé les mots Pater noster en onciales d'or ; plus bas, d'une troisième main, on lit en rustique d'argent : In nomine Dni, et immédiatement au-dessous, à l'encre, écriture du XIIe ou du XIIIe : In nomine Dni Di summi. L'or garde tout son éclat ; mais, quoi que très beau, l'argent a noirci et verdi par places, comme dans la plupart des manuscrits. Le vélin, généralement épais, offre des feuillets aussi minces, aussi transparents que le magnifique psautier romain, prétendu gallican, écrit en grosses lettres onciales d'or et d'argent, et qui fut à l'usage de saint Germain, évêque de Paris (7 576). Sa couleur tire sur le rouge plutôt que sur le bleu ; néanmoins, quelques feuillets sont tout à fait bleus et d'autres presque blancs.

Le deuxième quaternion (qui devait ouvrir le volume) se compose de neuf feuillets, par addition d'un feuillet dans le milieu du cahier. Les huit premiers contiennent les dix canons d'Eusèbe (voir Canons d'Eusèbe) en seize tableaux. Le recto est consacré à la peinture de saint Matthieu (fig. 2633) ; nous donnons ici la miniature représentant saint Jean (fig. 2637). Le verso n'a pas d'écriture. Les trois autres évangélistes occupent le verso de feuillets dont le recto reste blanc, et, selon l'usage général, ils précèdent immédiatement le texte. Ces trois dernières peintures ont été faites sur des feuillets ajoutés au premier quaternion de chaque évangile ; mais le vélin est identiquement teint en même pourpre que celui de tout le manuscrit. Les portiques de ces canons, d'un art très grossier, sont loin d'égaler les portiques des évangiles d'Ebbon, leurs contemporains, et ceux des évangiles (Corbeiensis) de Saint-Médard de Soissons (fig. 2019-2020), de Saint-Riquier, de Trêves et du British Muséum, qui, tous les quatre, appartiennent aux dernières années du règne de Charlemagne. Les ornements offrent peu de variété ; il en est de même des chapiteaux et des bases de colonnes. Après les quatre évangiles, viennent le capitulaire De circulo anni (indication des évangiles des dimanches et fêtes) et le Lectiones evangeliorum de diversis causis, en capitale rustique d'or, titres en argent ; mais cette partie parait n'avoir pas été terminée, le verso du dernier feuillet n'ayant que deux lignes. Repose sur le genou gauche. Aux quatre angles, les symboles évangélistes : aigle, homme, lion, veau. Entre les quatre animaux, aux deux côtés de la figure : l'Annonciation. Le verso de la couverture est orné de cinq clous, et les deux agrafes sont ciselées.

-<v^ d'écrire, et le volume conservant à la Un deux autres feuillets teints du même pourpre.

Dimensions : 0° 35 X 0° 26 ; texte et peinture occupent 0° 22 X 0° 10, marges presque intactes. Rfio, infol., ceci : Manibus evangeliorum tenebat codicem laminis aureis collectum et in cœnileo papyro aureis exaratum litteris. En réalité, le parchemin était non pas azuré mais pourpré ; déjà Arneth, lorsqu'il eut à faire reproduire les teintes plates, se trouva en présence de fonds très altérés, et adopta un ton intermédiaire, quelque chose de violacé. Sam. Berger n'a pu collationner le texte, mais il rend hommage à ce ms. qu'il déclare « un des plus beaux produits de l'art du haut moyen âge. » A vrai dire, l'art de ce ms. est encore l'art romain dans toute sa beauté et, à cet égard, aucun autre manuscrit bibliique ne peut lui être comparé, sinon deux célèbres livres d'évangiles écrits à Canterbury (CCCC. 286 et Bodl. S57).


XXII. ÉVANGÉLIAIRE DE CHARLEMAGNE À SION.

Une série de monuments, la plupart riches et précieux, se réclament du nom de Charlemagne, bien que postérieurs à l'époque où vécut ce prince. Nous ne croyons pas pouvoir les passer sous silence, ne fût-ce que pour ne pas paraître autoriser ces attributions erronées ; d'autre part, nous ne leur devons qu'une mention et une notice très succinctes, puis que ces objets, malgré leur mérite historique et artistique, se trouvent placés en dehors des limites chronologiques de nos recherches.

Le manuscrit désigné sous le nom d'évangéliaire de Charlemagne fut vendu en 1851, par le chapitre de la cathédrale de Sion, à un marchand de curiosités de Genève, des mains duquel il passa dans le cabinet du marquis de Ganay, où Ed. Aubert a pu l'étudier et le décrire. La provenance du manuscrit est douteuse ; il n'y a pas à s'attarder à l'affirmation des chanoines de Sion qui veulent y voir un présent de Charlemagne à leur église de Sainte-Marie de Valère, où le manuscrit a été conservé depuis l'époque de la donation. A l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune, on revendique le manuscrit et le même donateur ; ce n'est qu'au XIVe que le monument aurait été soustrait pendant les guerres civiles du Valais et transporté à Sainte-Marie de Valère. La date du IXe pour le manuscrit est inacceptable ; quant à la reliure, à l'exception des plaques émaillées, elle ne peut être antérieure au XIIe.

Manuscrit sur vélin, bien conservé, blanc, sauf quelques feuillets devenus sombres, 0° 255 haut, 0° 218 large, 187 feuillets dont 146 consacrés aux évangiles et 41 au propre des saints. Grandes marges, une seule main. Il n'y a ni lettres ornées ni miniatures, les têtes de chapitres sont écrites en capitales romaines de couleur rouge ; les A ne sont pas barrés. De l'examen direct du ms., L. Delisle conclut que la date doit être abaissée jusqu'au Xe et peut-être même jusqu'au début du XIe ; en outre, il remarque que la revendication pour Saint-Maurice d'Agaune est injustifiée, puis que deux lignes seulement sont consacrées à ce saint au 22 septembre, jour de la fête de saint Maurice, et l'évangile est renvoyé à la transcription qui s'en trouve faite pour une autre fête. On n'eût pas traité de la sorte la fête du patron principal du monastère. Au verso du dernier feuillet, écriture du XIIe commençant, on lit le début d'une chronique relative à l'expédition de Charlemagne contre les Lombards en 773.

La couverture d'orfèvrerie offre les dimensions suivantes : 0° 255 x 0° 218. Les ornements sont cloués sur un ais de bois dur qui forme la carcasse de la reliure. Au centre de la composition, le Christ assis sur un trône, bénissant, nimbé et tenant de la main gauche le livre des évangiles ; les pieds nus posent sur un tabouret. La tête est imberbe et encadrée de longs cheveux flottants. Cette figure, traitée avec beaucoup d'art, est fâcheusement déformée par suite d'un choc qui a aplati le nez, et donne une expression dure et vieillotte ; mais la chevelure, le vêtement, la pose sont encore parfaits et la donnée générale a été, cela n'est pas douteux, inspirée par une tradition qui a pris naissance dans les œuvres byzantines et qui s'est maintenue pendant bien des siècles. Toutefois, nous ne nous trouvons pas devant un modèle byzantin ; la main bénissante le fait à la manière latine (voir Bénir, Manières de) ; en outre, le volumineux coussin qui orne le siège des chaires byzantines (voir Chaire épiscopale) a été enlevé. L'inscription en émail cloisonné encadre ce motif central ; sa technique et sa formule ne nous apprennent rien de notable.

La couverture a eu à subir de nombreux remaniements. En contre-bas du panneau central et de son inscription émaillée, règne une bordure en or repoussé représentant un rinceau composé de feuillages. De chaque motif du rinceau jaillit une tige portant une pomme de pin. Les angles et les milieux de cette deuxième bordure sont occupés par des pierres précieuses serties dans des chatons ciselés et filigranes. Une troisième bordure occupe tout l'espace, jusqu'au bord de la couverture ; elle se compose de plaques d'émaux cloisonnés, au nombre de huit, alternant avec le même nombre de pierres fines montées sur des plaques d'or décorées d'ornements exécutés au repoussé et au filigrane. Les quatre émaux fixés dans les bordures supérieure et inférieure et les quatre émaux des bordures latérales sont identiquement semblables entre eux, quatre d'un type, quatre d'un autre type. Ce sont des morceaux d'une rare perfection et de travail oriental. Des cabochons occupent les milieux et les angles de cette troisième bordure, ils sont sertis dans des chatons de travail varié d'une extrême délicatesse. C'est, en définitive, une œuvre d'art hors ligne à laquelle Charlemagne est parfaitement étranger.


XXIII. La châsse de Charlemagne. — Les chroniques latines et les chansons de geste qui entreprirent de rapporter l'histoire de Charlemagne ne furent pas seules à conspirer contre la vérité. L'art voulut y prendre sa part. Le hasard voulut que la châsse destinée à renfermer les ossements du saint empereur, après leur découverte par Frédéric Barberousse (1166), fût ornée, une des premières sans doute, de compositions retraçant les principaux épisodes de la guerre d'Espagne, d'après le récit du pseudo-Turpin. L'artiste qui fondit et cisela ce chef-d'œuvre de l'orfèvrerie au XIIe y ajouta d'autres scènes également d'un caractère fabuleux, et notamment le récit de l'expédition de Charlemagne en Terre-Sainte.

Nous omettons ici la description technique pour nous en tenir aux compositions relatives à notre sujet.

1° Charlemagne endormi. A ses côtés, se penchant vers lui, l'apôtre saint Jacques, tenant une banderole avec l'inscription :

Karole, stirge, ueni : Gaïeciam libi dare veni.

Plus loin, Charlemagne, debout à une fenêtre par laquelle il regarde les étoiles. Inscription :

Apparel Jacobiis in sompnis anfe duohus, Deniqiie stellala perbebelur in ethere strata^ Occiduum mundum per se perhibens adeundum.

Dans les chansons de geste, c'est l'ange Gabriel qui apparaît à Charlemagne. Dans la châsse d'Aix-la-Chapelle, c'est l'apôtre saint Jacques, conformément au récit par lequel s'ouvre le pseudo-Turpin.

2° Cité crénelée, avec l'épigraphe PAMPELVN. A gauche, Charlemagne en prières ; près de lui, des chevaliers. La main de Dieu apparaît dans les airs, et, comme à Jéricho, un pan de muraille s'écroule, entraînant avec lui le soldat qui le garde. Au centre, la ville avec ses défenseurs, dont l'un sonne du cor ; à gauche, la lutte entre les assiégés et les soldats de Charlemagne.

In Pampiïone persistons obsidione KaroUts orai'il ; me sicnt ad isla vocavil Jacobiis — et vere cadit iirbs^ miiri eecidere.

3° Charlemagne agenouillé au milieu de deux groupes de guerriers. La main de Dieu, paraissant dans les airs, lui indique ceux de ses chevaliers qui succomberont. Une croix rouge marque leur épaule. Plus loin, ces chevaliers enfermés dans une église :

Rex eruec premonittts belïo quis sit moriturus, Claiidit in ecclesia signatos, lendit ad arma.

4° Charlemagne, sous sa tente, entre deux jeunes femmes, dont il embrasse l'une. Une troisième femme agenouillée à ses pieds. Au dehors, à gauche, des chevaliers tenant des lances dont le bout est fleuri ; à droite, des chevaliers partant pour la bataille, avec des lances également fleuries :

(Audet quœrendi sorlem qui sunt) pcrimendi : A'e dubitanda foret hec questio lancea floret Tempore nocturno morituris marie diur(no).

L e miracle des lances qui fleurissent tient une grande place dans le récit de la guerre d'Espagne.

5° Une bataille. Charlemagne debout sous une arcade ou une porte :

(Mortem non aiisi nioriuntiir, tempore clausi) Victor ab hosie redit, clausorum fanera ptangit.

6° Charlemagne assis, conversant avec l'abbé Egidius. Charlemagne communiant. Un ange apparaît tenant une banderolle avec l'inscription :

Crimen mortule convertitur in veniale. Egidio ' Karolam crimen pudet edeire solum lUud enim tanli gravât. Egidio celebrcmti Angélus occullum perhibet reserat que sepuUam. airs une étoile, des rayons de laquelle s'échappe la main de Dieu, comme dans l'Adoration des mages :

Mittuntur dona Karolo, Christi que corona Spinea, flos de qua novus c-xit, quo ciroteca Turgens (dum traditur in) aère stans reperitur.

C'est une scène de la légende latine du Voyage en Orient.

8° Charlemagne agenouillé, en compagnie d'un évêque, et offrant à la Vierge le modèle de l'église d'Aix-la-Chapelle :

(Huic) par et exemplum (prœcelso culmine) templum, Karole rex, a le matri datur inviolale Hic, ubi semper aquis ferventibus affîuit, Aquis.

L'autre partie de la châsse nous montre Charlemagne assis, le modèle de l'église d'Aix à la main, et d'un côté le pape Léon III, de l'autre, l'archevêque Turpin, avec l'inscription : Stiis Karolus imperalor. — Slàs Léo papa. — Sins Turpinus episcopus.


XXIV. Épée de Charlemagne. — Montfaucon a publié une épée de Charlemagne ou plutôt « qu'on appelle, à Saint-Denis, de Charlemagne, « ce qui montre assez ce qu'il pensait de l'attribution. « Il n'y a, dit-il, que le pommeau et la garde qui soient bien anciens, la poignée et tout le reste ont été faits dans les temps bas ». « Cette épée — dont le pommeau en forme de champignon n'est pas sans analogie avec l'épée dite de saint Maurice, du trésor de Vienne — porte une inscription pleine d'intérêt pour son histoire. Dans une des parties qui sont antérieures au XIIIe, sur la garde, ou, pour mieux préciser, sous les deux quillons, on lit en lettres moitié capitales et moitié cursives :

Il )[arc.s] ft DEMI et X ef/elli ;n]s.

» La lecture n'est pas plus difficile que le commentaire : cette mention a été inscrite dans la deuxième moitié du XIIIe, par un garde du trésor royal qui, pour n'être pas obligé à chaque nouvel inventaire de recommencer la pesée de l'or, a gravé à l'aide d'une pointe, sur ce bel or si pur et si malléable, le poids exact du métal précieux. On retrouvera, probablement, la même évaluation dans les inventaires où Joyeuse peut avoir été décrite '. » On ferait une panoplie — d'ailleurs intéressante — avec les « épées de Charlemagne » dispersées dans les collections de l'Europe et dont l'authenticité marche de pair avec l'authenticité des « Durandal », plus nombreuses encore. Nous ne savons sur quel fondement critique pouvait s'appuyer F. de Lasteyrie pour admettre l'authenticité » sinon absolument certaine, du moins probable » d'une épée retirée du tombeau de Charlemagne, déposée depuis à Nuremberg et ensuite à Vienne '. Mais l'Allemagne, aussi jalouse que nous pouvons l'être des reliques de Charlemagne, a cependant introduit la critique dans les vitrines du trésor du Saint-Empire romain. Il est admis que la plupart des objets servant au couronnement des empereurs d'Autriche ne remontent pas au delà de la domination normande en Sicile.


XXV. Vitrail de Charlemagne. — La cathédrale de Chartres conserve un vitrail célèbre de la fin du XIIe ou du début du XIIIe. Toute cette verrière sert d'interprétation à deux récits célèbres du moyen âge : 1° une légende latine de 1060-1080, contenant le récit du prétendu voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople ; 2° la Chronique du pseudo-Turpin. Ces deux récits offraient un thème analogue et on les rapprochait volontiers. La légende latine est intitulée : Descriplio qiialiter Carolus Marjnus clai'um et coronam Domini a ConslanlinopoU ailukril, (jualilerqiie Carolus Caluus hœc ad sanctum Dioinjsium reluleril. Elle a été reproduite par Hélinand et, d'après celui-ci, par Vincent de Beauvais, qui, comme le peintre du vitrail, la fait suivre immédiatement par la Chronique de Turpin, Specuhim inajits, I. XXIV, c. IV, V. Quant à la Chronique de Turpin, les chapitres qui correspondent exactement à notre verrière sont les chapitres ii, m, vni, x, xxii, xxiii, xxv. Il y avait à Saint-Denis un vitrail conçu suivant le même plan. Ce beau vitrail a été reproduit, commenté par des archéologues et des érudits ', nous n'avons pas à nous engager dans la description et moins encore dans la discussion des scènes qui s'y trouvent représentées.


XXVI. Couronne de Charlemagne. — La couronne, dont le type est devenu légendaire, parait avoir été fabriquée pour Conrad II, qui monta sur le trône en 1027. Cette date s'accommode fort bien du style de la couronne et de la technique de plaques émaillées dont elle se compose, plaques arrondies par le haut. Une disposition analogue se retrouve sur la couronne de Constantin Monomaque, empereur de Byzance, de 1042 à 1054.


XXVII. Le verre de Charlemagne. — L'ancienne abbaye de la Madeleine, à Châteaudun, conserva jusqu'à la Révolution une coupe de verre « d'une grandeur extraordinaire », suivant l'expression du vieil historien blaisois. En 1789, la coupe fut expédiée à Paris et s'arrêta à Chartres où elle est demeurée.

C'est une belle coupe en forme de calice, de 23 cent. 28 mill. en hauteur, posée sur un support de cuirte argenté mesurant 9 cent. 4 mill. de hauteur. Le diamètre de l'orifice inférieur est de 0 »426, celui de la base 0« 18, celui du support 0 »50. Le milieu du vase est orné d'une large bande circulaire d'entrelacs dessinés par des filets dorés dont l'intérieur est rempli de pois blancs et bleus en relief, formés par des émaux incrustés ; au-dessus de cette bande, règne une inscription en caractères dorés au milieu et colorés en rouge sur les côtés de leurs entailles, et, au-dessous, un cordon d'ornement courant en frise circulaire. Le pied est ciselé à sa partie supérieure et godronné.

Le fait de la fondation ou de la restauration de l'abbaye de la Madeleine par Charlemagne est entièrement indifférent au fait de la présence d'un verre gravé dans cette maison au XVIIIe. À supposer que, parmi les magnifica munera offerts à l'empereur par les envoyés du khalife Haroun-al-Raschid, il se trouva une coupe de verre, resterait à établir son identification et les pérégrinations qui l'auraient, à une date inconnue, conduite dans le trésor de Châteaudun.

La seule inscription gravée sur cette coupe semblerait devoir éclaircir les doutes sur l'époque de fabrication et la destination du vase. Cette inscription est d'une banalité parfaite et les traductions qu'en ont faite Fr. Morel, Lancelot, Reinaud, Marcel, Caussin de Perceval aboutissent toutes plus ou moins à celle-ci : » Que sa gloire soit éternelle, sa vie longue et saine, son sort heureux, son siècle favorable, sa prospérité parfaite. » La formule ne donnant rien de positif, on s'est rabattu sur la paléographie. • Ce verre vient d'Egypte, écrivait Reinaud ; la forme des lettres prouve qu'on ne peut en faire remonter la date avant la fin du xii"« siècle. « Et à une observation sur la forme des caractères, forme dont on aurait constaté l'emploi dès la fin du vii »« siècle, Reinaud répondait que, si assurément les caractères cursifs remontent à cette antiquité, le verre n'en appartient pas moins au xii »« ou au xiii »« siècle. Son inscription appelle la comparaison avec celle qui se lit sur un globe céleste fabriqué pour Malek-Kamel, sultan d'Egypte, l'an 622 de l'hégire (= 1225 de notre ère). La même analogie se fait remarquer entre l'inscription du calice et les légendes des médailles frappées sous les princes de la famille de Saladin. Il est douteux qu'un présent si humble eût jamais été destiné à un prince : la matière et le travail sont de faible prix et de nul mérite, l'inscription peut s'appliquer au premier venu. De son côté, Caussin de Perceval écrivait : « J'inclinerais à penser que l'inscription et la coupe appartiennent à des temps plus rapprochés de nous que Le de Charlemagne. » Comment la coupe vint-elle d'Orient en France ? Par les croisés, ce n'est pas impossible * ; dans une pacotille de marchands, c'est tout aussi possible.

Aquensis, n. 192 ; F. Bock, Kleinodien, pl. ix, fig. 11 ; F. Bock, Die deutsche Konigskrone im Schatze der ehemaligen Kronungskirche zu Aachen, dans Mittheilungen der Centralcommission, t. iv, p. 65 ; A. di Miranda, Richard von CoriHautlis und sein Verhältniss zur Krönungsstadt Aachen, dans Annalen des histor. Vereins für den Niederrhein, t. XXXV, p. 65 ; enfin à Saint-Denis, Félibien, Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denis, pl. iv, et à Paris, Beaunier et Rathier, Recueil des costumes français, pl. XLVIII. — 3 J. Bernier, Histoire de Blois, contenant les antiquités et singularités du comté de Blois, in-4 »« , Paris, 1682, p. 212 ; Bordas, Histoire du comté de Dunois, de ses comtes et de sa capitale, publiée et recueillie par Ménénée, in-8 »« , Châteaudun, 1850 ; Doublet de Boisthibault, Recherches sur le verre de Charlemagne, conservé anciennement dans le trésor de la Madeleine de Châteaudun (Eure-et-Loir) et aujourd'hui dans la Bibliothèque publique de la ville de Chartres, dans Mémoires de la Soc. nat. des antiquaires, 1832, t. ix, p. 129-133 ; Le même. Le verre de Charlemagne, dans la Revue archéologique, 1857, p. 161-169, pl. cccviii ; Reinaud, Description des monuments du cabinet de M. de Borgia, in-8 »« , Paris, 1828, t. ii, p. 421, n. 10 ; Doublet de Boisthibault, Eure-et-Loir géographique, statistique et topographique, 1836 ; Magasin pittoresque, 1876, p. 400 ; L.-D. Coudray. Le verre de Charlemagne, dans Bulletin de la Société danoise. Archéologie, histoire, science et arts, 1881-1884, t. IV, p. 297-303. — ' On voit le sergent Bourgogne rapporter de la campagne de Russie un verre à boire. Mémoires du sergent Bourgogne, in-12, Paris, 1909, p. 57, 172, 255.


XXVIII. Reliquaires de Charlemagne. — On devrait encore mettre au compte de Charlemagne un certain nombre de dons qui comportaient une œuvre d'art. À Clairvaux, l'opinion commune attribuait à la libéralité de Charlemagne le chef de saint Barnabé conservé dans le trésor de l'abbaye' ; à Argenteuil, c'était la tunique du Christ que l'empereur avait donnée ^ ; évidemment, de pareils dons ne se faisaient pas sans un reliquaire précieux ; à Conques, au dire du Liber mirabilis, chronique de l'ancienne abbaye, Charlemagne aurait offert un reliquaire ayant la forme de la lettre A, début d'une série complète répartie entre vingt-deux fondations monastiques et affectant la forme de chacune des lettres de l'alphabet '.

Nous ne savons, en vérité, s'il faut rappeler le reliquaire de la sainte vertu ' à Charroux ; une mention suffira*. Quant au clou et à la couronne d'épine que Charlemagne rapporta de Jérusalem, on sait à quoi s'en tenir sur le voyage et les prétendus souvenirs que l'empereur en rapporta '. Le texte de la Descriptio qualiter Karolus Magnus clericos et coronam Domini a Constantinopoli Aquisgranum detulerit a été composé à Saint-Denis au xi »« siècle finissant, vers 1075-1095. C'est une œuvre d'imagination dont on ne voit guère les sources, au sens ordinaire de ce mot, sinon dans la cervelle du moine qui a inventé ce qu'il raconte et combiné ses trouvailles avec certains faits qui traînaient alors un peu partout. Le texte de la Descriptio a été, semble-t-il, utilisé dans une forme plus étendue par l'auteur d'une Vie de Charlemagne, écrite au xii »« siècle sur l'ordre de Frédéric Barberousse, à l'occasion de la canonisation du grand empereur par Pascal III '.


XXIX. DALMATIQUE DE CHARLEMAGNE '. Parmi tous les monuments faussement attribués à Charlemagne, un des plus dignes d'attention est un vêtement liturgique conservé dans le trésor de Saint-Pierre à Rome sous le nom de « Dalmatique de Charlemagne ». Ce vêtement n'a pas la coupe ancienne, il est arrondi par le bas, fendu latéralement et muni de manches courtes. Le fond de l'étoffe est d'un azur sombre sur lequel sont appliquées des broderies en or, argent et soie de couleur. Les sujets interviennent au milieu d'un semis de petits disques crucifères. Sur le devant, dans un grand cercle, le Sauveur est représenté assis, entouré de cinquante-quatre personnages qui l'adorent ; à sa droite, la Vierge en robe, manteau et voile d'argent ; à gauche, saint Jean-Baptiste, en vêtements d'argent et les cheveux en désordre ; au-dessus, la croix et les anges ; au-dessous, un grand nombre de saints, évêques, prêtres, moines, etc., levant la tête vers le Christ. En dehors du cercle, à gauche, Jésus avec les petits enfants ; à droite, Jean-Baptiste tenant une croix. Sur l'épaulière droite, Jésus-Christ distribue la communion sous l'espèce du pain, il dépose l'hostie dans la main de saint Pierre. Sur l'épaulière gauche, il donne le calice à saint Paul.

Sur le dos est brodée la Transfiguration, d'après le type byzantin ; nous allons y revenir. La partie inférieure de la dalmatique, qui se termine en segment de cercle, est occupée par des rinceaux qui circulent autour de croix équilatérales.

Toute la question relative à ce vêtement se ramène à sa date la plus probable. A-t-il appartenu à Charlemagne' ? À défaut de cette origine, a-t-il servi au sacre des empereurs allemands à Rome' ? Était-ce primitivement une dalmatique ? À quelle époque remonte-t-il ?

De Charlemagne il ne peut être question. Il suffit, pour s'en convaincre surabondamment, de considérer la forme et l'ornementation tout à fait étrangères aux dalmatiques romaines du début du ix »« siècle, bien connues par les mosaïques basilicales et décrites par Rabanus et par Amalaire '. Au reste, comme supplément de démonstration, on peut tenir compte de ce fait que les inventaires de la basilique vaticane montrent que la dalmatique n'a fait partie du trésor de Saint-Pierre qu'à partir de la seconde moitié du xv »« siècle ''. Ni l'inventaire de 1361, ni celui de 1438, ni celui de 1454-1455 ne mentionnent la dalmatique, bien qu'ils soient tous trois, et surtout le plus ancien, fort détaillés et très complets au point de consacrer treize ou quinze lignes à tel ou tel objet. L'inventaire de 1361 décrit une dalmatique qu'on ne saurait identifier en aucune façon avec celle de Charlemagne ''. C'est dans l'inventaire de 1489 que nous rencontrons pour la première fois ce célèbre ornement. Sous le titre Paramenta asurea, gailla (galla), pavo nachia et viridia, nous y lisons : Una dalmatica de colore celesti contexta cum ligulis aureis et argenteis, que in una parte habet figuram dei et plurium aliorum sanctorum, in altera parte similititer habet figuram Xti sedentis in throno cum angelis circumcirca et cum cruce super caput ex opere Greco cum stola ^ Ici, l'identification est certaine. Nulle attribution à Charlemagne, encore que, dans beaucoup d'autres cas, l'inventaire ne manque pas de rappeler les origines vraies ou fausses des objets décrits. C'est donc qu'à la fin du xv »« siècle l'idée n'était pas encore venue que la dalmatique eût été portée par Charlemagne le jour de son sacre.

Bien plus, la dalmatique n'a jamais été employée comme ornement par les empereurs allemands. L'absence de toute mention du vêtement que nous étudions dans l'inventaire de 1454-1455 prouve qu'il ne faisait pas partie du trésor lors du dernier sacre d'un empereur allemand à Rome, celui de Frédéric III, en 1452. À supposer qu'il eût été acquis entre 1456 et 1468, date d'une visite de Frédéric III à Rome, ce prince n'en fit pas usage, puisque nous savons, par le récit de Patritius, que le prince, chantant l'évangile à la messe, n'était revêtu que de l'aube, de l'étole et de la chape '.

Les scènes brodées sur la partie antérieure et postérieure ne laissent aucun doute sur la destination liturgique du vêtement. Bock présumait qu'il avait servi de saccos, alors privilège des patriarches et des métropolites ; J. Braun, s'autorisant de l'inventaire de 1489, estime la conjecture certaine, puis que après la description de la dalmatique transcrite plus haut, l'inventaire ajoute immédiatement : Scapulare unum simili confectione contextum. Ce scapulaire, qui appartenait peut-être comme complément à la dalmatique, ne peut guère être autre chose qu'un omophorion, c'est-à-dire le pallium épiscopal grec. « Il est vrai que, dans l'inventaire, le vêtement est nommé dalmatique, mais il n'en faudrait pas conclure qu'il a été une dalmatique latine '. Il est appelé ainsi parce qu'il n'existe pas d'autre terme latin et qu'il y a une certaine ressemblance entre le saccos grec et la dalmatique occidentale '. La date du vêtement est controversée. Les uns adoptent le IXe, d'autres le XIe, le XIIe, le début du XIIIe, enfin le XVe °. Il est clair que la date à laquelle la dalmatique fait son entrée dans le trésor de Saint-Pierre, entre 1455 et 1489, n'a rien de commun avec la date de fabrication du vêtement. Les fugitifs de Constantinople, après le désastre de 1453, ont apporté en Occident des ouvrages de date ancienne, notamment des manuscrits, par exemple : le ms. des homélies de saint Grégoire de Nazianze ou le Nicandre de la Bibliothèque nationale. Pas de contestation sur ce point. Pas de contestation non plus sur la difficulté de dater les étoffes de fabrication orientale. Mais de là à vieillir la dalmatique jusqu'au XIe, parce qu'elle offre une représentation qui se retrouve dans des manuscrits anciens, il y a un enchaînement logique qui ne se découvre que malaisément. La scène de la Transfiguration qui orne le dos de la dalmatique procède évidemment d'un modèle en faveur chez les Grecs. On sait du reste que les artistes orientaux ont dès longtemps fixé la composition des scènes de l'histoire sacrée de la manière la plus rigide ; la Transfiguration n'a pas échappé à cette réglementation et c'est ainsi que le miniaturiste des homélies de saint Grégoire de Nazianze ' n'interprète pas différemment la scène que le brodeur de la dalmatique ou un mosaïste dont l'ouvrage est conservé au Louvre '. Rien de plus arbitraire que de faire appel à la distinction, ou à la vivacité, ou à la raideur des personnages, autant d'opinions que de critiques. Ce qui s'impose, c'est la persistance tardive d'un type officiel, son exécution habile sur un vêtement que sa forme, son état de conservation invitent à prendre pour le saccos de quelque prélat byzantin des derniers temps qui ont précédé la ruine de Constantinople.


XXX. Chape de Charlemagne '. — C'est, sans contredit, un tissu des plus curieux conservé à la cathédrale d'Aletz. Le fond de la chape est en soie rouge ; les couleurs employées dans les broderies sont le jaune, le bleu, le vert. Quatre aigles, symétriquement disposés, occupent la chape et en forment le motif décoratif, le reste n'est qu'ornements de remplissage. Ces aigles sont nimbés, droits, haut perchés sur leurs pattes solidement plantées. Deux petits aigles sont superposés au centre ; deux grands occupent les côtés. Ces aigles ont leurs ailes accusées par des fils en soie blanche, rouge, noire, verte et bleue ; ils sont nimbés et ornés de colliers. Les ailes des grands portent chacune deux médaillons, celles des petits un seul ; on y voit figurés des lions, griffons, faucons, etc. Des serpents mordent les pattes des aigles. Sur le fond sont brodés des croissants et des arabesques d'or.

Cette chape forme un demi-cercle de 1,25 m de rayon ; elle n'est pas antérieure au XIIe. Elle a pu servir dans quelque entrée solennelle d'un empereur et y gagner son attribution à Charlemagne.


XXXI. Grammaire de Charlemagne. — Il suffira de deux lignes : un manuscrit du Xe, reproduisant un texte du IXe, ferait de Charlemagne l'auteur d'une grammaire. Le texte invoqué « est presque illisible ; il n'est même pas assuré qu'on puisse y reconnaître le mot grammatica '. »


XXXII. Vers de Charlemagne. — Charlemagne fut instruit dans les lettres latines par Pierre de Pise et par Alcuin ^. On nous dit qu'il s'intéressait aux exercices littéraires des poètes de sa cour et s'y exerçait même parfois. Nous avons quelques pièces métriques adressées par Charlemagne à Paul Diacre '. Janning a remarqué que plusieurs phrases de l'épitaphe du pape Hadrien Ier, à commencer par le premier vers, se retrouvent dans les œuvres certaines d'Alcuin. Suivant la remarque de J.-B. De Rossi, cela pourrait prouver seulement que le royal auteur a été aidé personnellement par Alcuin ou qu'il s'est permis quelques réminiscences des pièces de son maître. L'attribution de l'élégie qui servit d'épitaphe au tombeau d'Hadrien fut néanmoins faite à Charlemagne. L'auteur des Annales Laureshamenses ne dit cependant rien de pareil, mais seulement ceci : domnus rex epilaphium... jussit in Franchonia fieri' ; or, au XVIe, en 1590, Philippe de Winghe attribue l'élégie à Charlemagne, et cette opinion, adoptée par les savants du XVIIe', est accueillie par Froben, le savant éditeur d'Alcuin °. Cette épitaphe du pape Hadrien (voir ce mot) sera étudiée en détail plus tard, mais nous pouvons dès maintenant l'exclure du bagage poétique de Charlemagne et la restituer à Alcuin '.

Il faudrait également retirer à Charlemagne une pièce de vingt-cinq hexamètres attribuée à ce prince ' et que Dümmler a classée dans l'œuvre de Paul et de Pierre Diacre '. On peut en dire autant de trois autres pièces où quelque familier de l'entourage royal se serait exprimé au nom de Charlemagne lui-même et sans doute par son ordre. Lambeckius a soulevé les premiers doutes contre ces quatre pièces, qui ne s'en sont jamais bien relevées depuis. Ce qu'on a dit de plus juste et de plus modéré en faveur de l'attribution à Charlemagne, le voici : Quels sont les motifs de cette incrédulité générale (à l'égard du talent poétique de Charlemagne) ? Est-ce la ressemblance qui existe entre les vers attribués à celui-ci et ceux qui appartiennent à Alcuin ? « Alors tous les vers de cette époque se ressemblent, qu'ils soient d'Alcuin, de Théodulfe, de Paul Diacre, ou de qui l'on voudra. Il faut désespérer de reconnaître les poètes du IXe à leur style, car alors il n'y avait plus de style, mais seulement un fonds d'expressions banales et de formules de langage que chacun agençait selon un procédé reçu. Quel obstacle y a-t-il à ce que Charlemagne ait quelquefois recueilli et cousu ensemble ces pièces d'une poésie toute fabriquée ? Son biographe Einhard donne une assez haute idée de la culture de son esprit pour qu'on puisse lui laisser le mérite de ces faciles exercices de versification. Il est une autorité qui prouverait au besoin non pas que Charlemagne ait fait des vers, mais que l'opinion commune au XIe le regardait comme capable d'en avoir composé. Je sais combien ce XIe a divagué sur le compte du grand empereur ; mais, puis que les critiques modernes n'appuient leur exclusion que sur des motifs assez vagues, et qu'ils l'ont pressentie plutôt que prouvée, sentiment pour sentiment, j'aime autant celui des hommes qui vivaient deux cents ans après Charlemagne i°. Pour en revenir à ces quatre petites pièces, il semble que, Charlemagne les adressant à des hommes qui étaient ses amis et ses maîtres, qui savaient mieux que personne l'étendue de ses connaissances, on ne peut guère admettre qu'il se les soit fait dicter pour se donner auprès d'eux le mérite d'un talent qu'il n'aurait pas possédé. D'un autre côté, lors que les littérateurs de ce IXe, constitués en Académie par les soins du roi franc, le reconnurent lui-même pour leur chef et lui décernèrent le surnom de David, il me semble encore que le choix de ce titre, toute part faite à la flatterie, impliquait au moins quelques essais poétiques de la part de celui à qui ils faisaient honneur ». ». Le cardinal Rampolla annonce la prochaine publication d'un poème de Charlemagne, composé par lui-même qui, avec sa femme Hildegarde, pleure la mort de leur enfant i'.


XXXIII. La légende de Charlemagne. — 1° Légende hagiographique. — Charlemagne, de son vivant, a, par ses entreprises, par ses succès, par ses revers, frappé à tel point l'imagination des peuples que sa légende a commencé parmi ses contemporains. Du IXe au XVIe, le travail légendaire s'est continué et la Renaissance n'est pas venue à bout de faire oublier cette grande émotion des peuples^« . Charlemagne personnifie le « héros chrétien » et, encore que l'homme privé ne soit pas à l'abri du blâme, que l'homme politique ait souvent primé le fidèle, on peut dire que cette personnification est, en somme, juste. Ainsi la légende de Charlemagne présente deux courants distincts, l'un religieux, l'autre guerrier ; le premier aboutit à la canonisation, le second à l'épopée ^.

Il se trouvait bien, sans doute, quelques esprits rigides qui ne parvenaient pas à accommoder cette gloire posthume avec l'incontinence avérée de Charlemagne ; tout ce que pouvait faire pour lui le moine de Wettin, c'était de l'envoyer en purgatoire. Même canonisé, Charlemagne porta la peine de l'irrégularité de celui qui lui avait donné rang parmi les saints, Pascal III, un antipape. La dévotion sincère ou affectée que lui témoignaient Frédéric Barberousse, Henri II Plantagenet, Louis XI, lui forma une clientèle passablement bigarrée et assez mal famée, mais puissante et bien décidée à étendre le culte de son héros. À cette intention se rattache le faux diplôme de Charlemagne admis comme authentique et ratifié par Frédéric Ier. Dans le diplôme où Frédéric inséra cette pièce supposée, Charlemagne reçoit les titres d'apôtre et de confesseur ; en outre, « bien qu'il n'ait pas péri par le glaive, toutes les souffrances auxquelles il s'est soumis, ses combats périlleux et sa volonté constante ». Denis et la foire du Lendit est étroitement attachée à cette fraude et au succès qu'elle obtint ; il sortit de là le Pèlerinage de Charlemagne. Cf. Lebeuf, dans l'histoire de l'Acad. des inscriptions, t. xxi, p. 126 sq. Saint-Denis fut imité par Charroux, simple prieuré, qui avait reçu de Charlemagne ce saint prépuce que possèdent six autres églises. Foncemagne, dans Hist. de l'Acad. des inscr., t. xxi, p. 151 ; Cérémonial de Metz, 1697, p. 197 ; Pie, Allocution prononcée dans la conférence ecclésiastique supérieure de sa ville épiscopale à l'occasion de la controverse soulevée au sujet des reliquaires de Charroux, in-8, Poitiers, 1863. Outre le Pèlerinage, un autre ouvrage sorti également d'un milieu monastique vint affermir l'opinion de la sainteté de Charlemagne, G. Paris. De pseudo Turpino, 1855, et inspire la plupart des scènes du vitrail de la cathédrale de Chartres. — G. Paris, op. cit., p. 58-59. Cf. H. Grauert, Le faux diplôme de Charlemagne pour Aix-la-Chapelle, dans Congrès scientifique international des catholiques, 1891, section v, p. 110-124 ; J.-M. Curicque, Mémoire historique sur le culte ecclésiastique du bienheureux empereur Charlemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, dans les Mémoires de l'Acad. de Metz, 1885-1886 ; Chr. G. Fr. Walch, Historio canonisationis Caroli Magni variis observationibus illustrata, in-8, Iéna, 1750 (= A. Zaccaria, Raccòlta di dissertazioni, 1797, t. xxiii, p. 267 sq. ; P. Clemen, Die Portràtdarstellungen Karls des Grossen, dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, 1890, t. xii, p. 12-16). — G. Paris, Hist. poét. de Charlemagne, 1865, p. 59 ; la vision de Wettin montre le vieil empereur toujours galant : vitam voluit finire sullis sordibus. Baronius, pour mettre la morale, l'histoire et l'Église d'accord, imagina de faire faire à Charlemagne une dure pénitence pendant ses dernières années. La légende de sainte Amanberge a conservé le souvenir du penchant peu réprimé de Charlemagne pour les femmes. Une autre légende monastique, grossissant ce péché jusqu'au crime, écrit G. Paris, avait déjà couvert du pardon de Dieu, miraculeusement obtenu, la faute de l'empereur. — Nous l'avons mentionné déjà. Cf. H. Grauert, Le faux diplôme de Charlemagne pour Aix-la-Chapelle, dans Congrès scientifique international des catholiques, 1891, t. v, p. 110-124 ; G. Rauschen, Die Légende Karls des Grossen im ix. und xii. Jahrhunderte, in-8, Leipzig, 1900.

2. Légende poétique. — « L'histoire poétique de Charlemagne a commencé de son vivant. » Un premier témoignage du travail épique qui s'accomplissait alors nous a été conservé dans la biographie de Louis le Débonnaire, par un auteur très improprement connu sous le nom d'Astronome limousin et qui vivait vers le milieu du ix siècle. Après avoir raconté le désastre de Roncevaux, il s'excuse de ne pas nommer ceux qui succombèrent : Quorum quia vulgata sunt nomina dicere supersedi ; ainsi donc l'histoire était si répandue, si vulgaire qu'il eût été fastidieux de la redire. Cependant, l'événement remontait à l'année 778 ; il aurait dû être oublié depuis trois quarts De ; mais l'attention populaire s'y était attachée, avait transmis l'épisode funeste, les prouesses, le sort et le nom de ceux qui y trouvèrent la mort. Voici une première source.

En voici une autre. Sous le règne de Charlemagne le Gros vivait, dans le monastère de Saint-Gall, un vieux moine à cheveux blancs, tout édenté et qui ne savait plus que balbutier ; il était le dernier représentant d'une génération disparue, point savant, mais rempli d'histoires du temps jadis et d'anecdotes qu'il était seul à connaître. Il arriva, vers la fin de 883, que l'empereur passa à Saint-Gall et y demeura un jour entier. On lui prodigua la prose et les vers sans grand succès. Charlemagne, averti de la présence du vieux conteur, le fit appeler. Cet ouvrage est le premier document que nous ayons sur l'histoire poétique du grand empereur ; il ouvre la série des innombrables productions que devait inspirer son souvenir. L'auteur avait l'intention de le diviser en trois livres, qui devaient rouler : le premier, sur les rapports de Charlemagne avec l'Église et les clercs ; le second, sur ses guerres ; le troisième, sur sa vie privée. Nous n'avons conservé que le premier et une partie du second, et nous ne savons pas si l'ouvrage a jamais été achevé. S'il l'a été, on doit regretter très vivement la perte de ce qui nous manque ; nous y aurions probablement trouvé un butin plus riche encore que dans la partie conservée. Toutefois, tel qu'il est, cet opuscule est un des plus précieux que nous puissions consulter, et mérite pour beaucoup de raisons que nous nous y arrêtions quelque peu.

« L'auteur, comme nous l'avons dit plus haut, s'appuie sur des récits et non sur des documents écrits ; ces récits n'émanent pas toujours de témoins comme Adalbert ou Wérimbert ; certaines anecdotes n'ont évidemment d'autre base que les souvenirs populaires ; telle est surtout l'histoire souvent citée du géant Eishere, qui portait sept ou huit Slaves embrochés à sa lance, « murmurant je ne sais quoi ». Or, plus de trois quarts De écoulés depuis la mort du grand empereur avaient suffi pour que ceux même qui avaient été témoins de ses actions les eussent peu à peu exagérées en les racontant, et, à plus forte raison, pour que le peuple les eût singulièrement grossies et altérées. Le premier livre du moine de Saint-Gall, bien que fait sur les récits de Wérimbert et très souvent digne de confiance, contient déjà plusieurs traits qu'on peut à bon droit restituer à l'histoire légendaire' ;

Le moine de Saint-Gall a connu et mis à contribution bon nombre de récits populaires, principalement dans son second livre. Chose remarquable, ces récits, à l'exception d'un seul — le combat de Pépin contre un lion — ne se retrouvent pas ailleurs ; aussi, toutes ces premières fables, que le souvenir du grand empereur inspira aux peuples de ses royaumes, ont disparu. Quelques légendes n'apparaissent encore qu'en germe, tel le Voyage à Constantinople qui n'est encore qu'une velléité à l'état de désir et de regret. D'autres ont été remaniées, étendues, le fond seul a persisté ; mais la rédaction primitive toute naïve s'en est allée et, bien que le fond soit certainement populaire, nous ne pouvons en reconnaître la forme, comme on l'a pu faire pour l'écho et même la traduction de tel chant tudesque contemporain.

« Ainsi, nous avons conservé et l'attestation et les restes mêmes des récits populaires qui s'étaient emparés dès le ix siècle de la personne et des actions de Charlemagne. Nous n'avons pas été aussi heureux pour les chants qui le concernaient à cette époque presque contemporaine ; mais nous avons cependant en faveur de leur existence des témoignages dont la probabilité touche à l'évidence. Les chansons de geste des siècles suivants suffiraient à la rigueur ; or, pour les faits fabuleux qu'elles rapportent, ces autorités ne sauraient avoir été que des compositions poétiques. De plus, l'existence de chants contemporains est attestée par des écrivains du ix siècle même. Ermoldus Nigellus, qui a écrit en vers latins la Vie de Louis le Pieux, nous dit en parlant des exploits de ce prince :

Illec canit orbis ovans laïc, vulgoque resitant

Plus populo résonant, quant canit arle melos,

I, II, vs. 191.

« Or, cet usage n'a certainement pas commencé à Louis le Débonnaire ; ses ancêtres avaient aussi été l'objet de chants populaires ; le poète saxon qui a versifié Einhard nous dit, vers la fin du ix siècle :

Est quod jam nolum : vulgaria carmina magnis

Rien de comparable en Neustrie où la langue, dont le plus ancien monument connu apparaît vingt-huit ans après la mort de Charlemagne, semble, dans ce texte, encore bien informe et hésitante et hors d'état de supporter la poésie '. Et, cependant, il y a eu des chansons romanes contemporaines de Charlemagne. Toute l'efflorescence prolongée et ramifiée que suppose par exemple la Chanson de Roland, les allusions à des poèmes perdus et alors en train de se fondre les uns dans les autres, tout cela présuppose un long développement. Si les auteurs des chansons de geste nous ramènent presque invariablement à Charlemagne, c'est qu'un grand cycle épique, déjà formé autour de ce nom prestigieux, leur avait été légué par leurs ancêtres, c'est que depuis Charlemagne la poésie romane n'avait pas cessé de reproduire, en les modifiant suivant les changements de la langue et des moeurs, les primitives cantilènes qu'avait créées de son vivant l'enthousiasme des Français. L'hypothèse d'une transmission de l'œuvre poétique des Tudesques aux poètes du Xe qui les traduisent, les manipulent en leur langue et transforment les vieilles cantilènes germaniques en chansons romanes, est gratuite et inadmissible. Les Français de Gaule revendiquaient pour eux Charlemagne et n'entendaient pas le recevoir de ces Tudesques dont, déjà, ils n'entendaient plus le jargon. Ce n'est pas un héros étranger qu'ils adoptaient, mais un héros national qu'ils glorifiaient et dont les grandes guerres faisaient partie du patrimoine national. Au reste, une façon raisonnable d'expliquer historiquement le passage de l'épopée franque du tudesque au roman est vraiment impossible à trouver ; il faut renoncer à cette supposition, qui, d'ailleurs, ne s'appuie sur rien, et, dès lors, on est contraint d'admettre, dès le IXe, l'existence de chants en roman sur Charlemagne.


XXXIV. PÈLERINAGE DE CHARLEMAGNE '.

Parmi les chansons de geste que nous a laissées le Moyen Âge, il en est une qui nous montre Charlemagne sous un jour tout à fait particulier. Un jour, Charlemagne est à l'abbaye de Saint-Denis ; il a mis sa couronne sur sa tête, son épée à son côté ; il se promène devant ses barons. « Dame, s'écrie-t-il, en s'arrêtant devant la reine qu'il regarde, croyez-vous qu'il y ait un homme sous le ciel qui sache mieux porter couronne et glaive ? » La reine répond imprudemment : « Il ne faut pas se vanter trop, empereur. Je connais un roi plus imposant encore et plus gracieux. » À ces mots, Charlemagne est rempli de honte et de colère ; il oblige sa femme à lui nommer ce rival prétendu, et jure qu'il ira le visiter avec ses bons chevaliers : si la reine a dit vrai, c'est bien ; si elle a menti, il lui fera trancher la tête au retour. Elle a beau se défendre, il lui faut nommer le roi Hugon, empereur de Grèce et de Constantinople. — Charlemagne convoque tous ses barons et leur annonce qu'il veut aller à Jérusalem adorer le Saint-Sépulcre et, en même temps, voir un roi dont on lui a parlé. Les douze pairs, — Roland, Olivier, Turpin, Guillaume d'Orange, Oger de Danemarche, Naimon, Gérin, Bérenger, Ernaut de Gironde, Aimer, Bernard de Brusban et Bertrand — déclarent qu'ils suivront ; quatre-vingt mille hommes se joignent à eux '. Ils prennent l'écharpe — c'est-à-dire la besace — et le bourdon de l'abbaye de Saint-Denis et se mettent en marche. Après avoir traversé la Bourgogne, la Lorraine, la Bavière, toute l'Italie et la Grèce, ils arrivent à Jérusalem. Le patriarche les reçoit à merveille, leur donne au départ des reliques admirables, entre autres la couronne d'épines, un des saints clous, le saint suaire, la chemise de la Vierge et le bras sur lequel le saint vieillard Siméon porta l'enfant Jésus. — Après avoir été cueillir à Jéricho les palmes qu'ils rapporteront en France, les Français se remettent en marche, et, traversant la Syrie et l'Asie-Mineure, arrivent à Constantinople. Le roi Hugon, qu'ils trouvent en train de labourer la terre avec une charrue d'or, les accueille avec un faste vraiment digne de l'Orient et les émerveille par les splendeurs fantastiques de son palais. Après un souper magnifique, où on mange de tous les mets les plus délicieux, des cerfs, des sangliers, des grues, des oies sauvages et des paons roulés dans le poivre, où on boit du vin et du claret pendant que les jongleurs font retentir la vielle et la rote, Hugon mène Charlemagne et les douze pairs dans la chambre qui leur est destinée ; douze grands lits de bronze sont rangés autour d'un treizième, plus riche que tous les autres. Les Français se couchent ; ils sont joyeux, ils ont bu des vins. Charlemagne leur propose de tabler avant de s'endormir. Tabler, c'est se livrer à des gasconneries où l'un cherche à dépasser l'autre. La proposition est acceptée, et les hôtes de Hugon s'en donnent à qui mieux mieux. Malheureusement, le roi grec, méfiant et sage, a fait cacher un espion dans le gros pilier qui soutient la voûte de la salle ; cet espion...

Le Charlemagne du pèlerinage est un vaniteux et un jaloux, grand buveur et grand blagueur, que les merveilles de Constantinople ahurissent, mais qui ne peut pas s'empêcher d'être brave, de tenir un engagement inconsidéré et périlleux, et qui, tout franc qu'il est, a dû rire en vieux gaulois de l'aventure d'Olivier. Ce n'est plus le Charlemagne majestueux et bénisseur, profondément ennuyeux de la chanson dite de Roland, mais un bon vivant, que le vin et la gaudriole n'épouvantent guère. Ce n'est plus là le personnage fantomatique des complaintes épiques, c'est un Charlemagne de fantaisie qui fait honneur à ses compatriotes vivant à l'étranger. Même l'empereur grec n'est ni plus puissant, ni plus magnifique, ni plus malin que le roi de France.

L'idée d'un voyage de Charlemagne en Orient était répandue dès le Xe ; au siècle suivant elle était si populaire que la cohue qui suivait Pierre l'Ermite à la croisade croyait retrouver le long du Danube la route construite par le grand empereur ', et que de graves historiens appelaient la première croisade la seconde, Charlemagne ayant fait la première. La pensée de Charlemagne dominait tellement les premiers croisés qu'ils le crurent même ressuscité exprès pour prendre part à leur expédition *.

La discussion des particularités philologiques et grammaticales de la chanson du Pèlerinage ne saurait appartenir en aucune façon à nos études. Il suffira ici d'en indiquer brièvement la date, le caractère et l'origine.

Le caractère est celui d'une poésie populaire. Le peuple croyait que les reliques données à Charlemagne avaient été apportées par lui d'Orient jusqu'à Saint-Denis. Ces reliques étaient vénérées en vertu d'un indictum du grand empereur ; cet indictum donna naissance à une fête dite de VEndit, plus tard le Lendit. La foire de VEndit réunissait un grand concours de gens attirés, les uns par l'exhibition des reliques, les autres par les marchandises mises en vente. Une fois lues les dévotions et les affaires, on allait ouïr les jongleurs qui, sur leurs tréteaux, chantaient l'expédition d'où Charlemagne avait rapporté le clou et la couronne qu'on vénérait en ces jours. Il fut donc composé sur ce sujet au moins trois chansons dithyrambiques. La première s'est perdue, nous ne la connaissons que par un très bref résumé de la Karlamagnus-Saga '. Une version très différente s'est conservée dans le poème de Fierabras. Notre chanson est la plus populaire et la plus ancienne de toutes ces narrations poétiques. Ce qui donne encore plus de valeur à la chanson héroï-comique du Pèlerinage, c'est que nous avons le droit de la regarder comme le plus ancien produit de l'esprit parisien qui soit arrivé jusqu'à nous. Nous avons vu qu'elle a été composée pour être chantée à la foire de l'Endit, entre Paris et Saint-Denis, tout nous indique que le poète était de l'Ile-de-France et sans doute de Paris.

XXXV. Donation de Charlemagne au Saint-Siège*. — Nous traiterons ici de la double donation faite au Saint-Siège par Pépin et par Charlemagne, ces deux actes étant inséparables dans leur inspiration politique et leur résultat historique.

Lors que l'invasion lombarde eut détruit la renaissance byzantine à tout jamais en Italie, elle mit à la tâche d'isoler les débris de l'ancien domaine impérial afin de les rendre inoffensifs jusqu'au moment prévu de leur disparition. Peu à peu, par suite du besoin inhérent aux individus de se grouper, des principautés s'étaient formées que la menace perpétuellement suspendue de pillage, de destruction et de mort avait contribué à rendre assez incohérentes. On avait vu naître des duchés locaux, sorte de divisions militaires, au nord, le duché de Vénétie-Istrie, puis le duché de Ferrare et le territoire propre de l'exarchat, puis le duché de Pentapole ; à certains moments, il y eut un duché de Pérouse, comprenant les cités par...


CI. Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XXV, p. 102. — C. Dehaisnes, Dissertation critique sur la donation promise par Charlemagne au Saint-Siège en 774, dans la Revue des sciences ecclésiastiques, 1861, 1re série, p. 421-445 ; Th. de Mock, De donatione a Carolo Magno Sedi apostolicae anno 774 oblata, dissertatio historica et critica, Münster, 1861, trad. franc. par Féron, De la donation de Charlemagne au Saint-Siège, en 774, dans la Vérité historique, 1863, t. XI, p. 187-268 ; G. Huffer, Die Echtheit der Schenkung Karls von 774, dans Görres Gesellschaft, Historisches Jahrbuch, 1881, t. II, p. 242-253 ; L. Duchesne, Liber pontificalis, t. I, introd., p. CCXLII ; P. Kehr, dans Historische Zeitschrift, t. LXX, p. 385 sq. ; Göttingische gelehrte Anzeigen, 1895, p. 694 ; L. Duchesne, Les premiers temps de l'État pontifical, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, 1896, t. I, p. 266 ; J. A. Kettenr, Karl der Grosse und die Kirche, in-8, München, 1898 ; P. Schellerthoichorst, Pipins und Karls des Grosses Schenkungsversprechen ; Ein Beitrag zur Kritik der Vita Hadriani, dans Mittheilungen des Instituts für österreichische Geschichtsforschung, 1894, t. V, p. 193-212, réimprimé dans Gesammelte Schriften, in-8, Berlin, 1903, l. I, p. 63-86 ; F. A. Krosta, Dict. d'archéologie chrétienne...

Etienne II prit la tiare le 26 mars 752 ; à ce moment, la situation était grave. Astolphe, roi des Lombards, maître de Ravenne et de tout le territoire impérial entre le Pô, l'Adriatique et l'Apennin, a ses débouchés sur le duché de Rome. Il consent une paix bientôt rompue. À l'automne 752, il réclame une contribution d'un sou d'or par habitant de Rome et se propose ouvertement d'étendre sa « juridiction » sur Rome et ses dépendances. C'était le protectorat obligatoire et onéreux. Des députations ne servaient de rien. Le pape pendant ce temps entamait des négociations avec le roi des Francs, Pépin. Celui-ci envoya, coup sur coup, deux personnages de confiance ; le pape en vit arriver deux autres, ne balança plus et se mit en route pour la Gaule, 14 octobre 753 '. Le pape et le roi se rencontrèrent à Ponthion.

Ce que furent les conversations, les négociations, nous le savons à peu près exactement. Le pape exposa ses revendications ; il demandait la « restitution » de Ravenne pour l'exarchat, la Pentapole et les conquêtes d'Astolphe. Depuis qu'on avait consommé la rupture entre Constantinople et Rome, le pape se substituait à l'empereur et prenait à son compte le droit impérial sur les territoires perdus. C'était résoudre un peu vite une question fondamentale de droit politique. Pépin, qui avait une épée au côté, ne raisonnait pas ainsi. Ce qu'Astolphe détient, il l'a conquis, donc il le possède. Après une campagne en Italie et le sort des armes aidant, Pépin vainqueur d'Astolphe lui reprend ses conquêtes et les garde ou les cède à son gré : il les donne au pape, ou, si l'on veut, à saint Pierre, considéré, dans son Église et dans ses successeurs, comme une personne civile au point de vue politique. À ce moment, un dignitaire de la cour de Constantinople survenait et réclamait pour son maître les territoires reconquis sur Astolphe ; Pépin lui fit dire qu'il ne s'était pas battu pour faire les affaires des Byzantins et qu'il donnerait à saint Pierre ce qu'il avait conquis. Il le fit et l'abbé Fulrad déposa sur la confession de saint Pierre l'acte de donation à l'apôtre en la personne de son vicaire et des successeurs de celui-ci, 756.

Nous n'avons plus le texte de cette donation, mais la Vie d'Étienne II a conservé la liste des territoires cédés au Saint-Siège. On y trouve d'abord Comacchio et Ravenne ; puis le pays compris entre l'Apennin et la mer depuis Forli au nord jusqu'à Jesi et Sinigaglia au sud. Ancône et le reste de ce qu'on appela plus tard les Marches n'y figurent pas ; pas plus que Faenza, Imola, Bologne et Ferrare. L'État pontifical avait donc encore bien des progrès à faire au nord de l'Apennin. Au sud de la chaîne, Gubbio est seule mentionnée. Son territoire touchait à celui de Pérouse, laquelle était encore romaine. Sauf Narni, annexée jadis au duché de Spolète et qui fut rendue en 756, les « restitutions » d'Astolphe représentaient ce qu'il avait conquis lui-même, l'Exarchat et la Pentapole, à leur dernière période '.

Ce qui suivit fut un dédale de négociations, de promesses, de conventions, qui aboutirent, après des pourparlers sans nombre, à un accord conclu sur la base de l'uti possidetis ; le pape ne gagnait rien, le nouveau roi lombard ne perdait rien et on allait essayer de vivre en bonne entente. Jusqu'à la mort de Paul Ier, on jouit d'une paix relative (28 juin 767), mais la disparition de cet homme rude jeta dans les aventures pour plusieurs années jusqu'à l'élection d'Hadrien, en 772. À ce moment, Didier, successeur d'Astolphe, prenait parti contre Charlemagne et le pape Hadrien rompait avec la politique des pontificats précédents, et renonçait à l'alliance lombarde. Une ambassade franque venue en Italie put voir de près la situation et la rapporter exactement à Charlemagne, qui somma brusquement Didier de rendre au pape ce qu'il lui avait pris, lui proposant même une compensation pécuniaire. Didier refusa. Charlemagne entra en campagne, passa les Alpes, prit Vérone et les villes du nord pendant qu'il assiégeait Pavie. Au printemps de 774, il eut l'idée d'aller célébrer à Rome les fêtes de Pâques.

Les dévotions achevées, le mercredi après Pâques, 6 avril, une assemblée se tint dans la basilique de Saint-Pierre. Le pape y présenta au roi un acte rédigé en 754 à Kiersy-sur-Oise, au nom du roi Pépin, de Charlemagne lui-même et de son frère défunt Carloman. »Voici ce que nous en dit le Liber pontificalis : Hadrien pria le roi de promettre cette promesse, qu'il avait faite à la mémoire de son prédécesseur, le pape Étienne, et que Pépin, roi des Francs, et lui-même, le très excellent Charlemagne, avec son frère Carloman, et tous les juges des Francs, avaient faits à saint Pierre et à son vicaire, le pape Étienne, lorsqu'il était allé en France, pour concéder diverses cités et territoires de la province d'Italie et de les donner à saint Pierre et à ses vicaires à perpétuité. Comme il avait fait lire cette promesse, qui avait été faite en France, dans le lieu appelé Carisiacum (Kiersy), il plut à lui et à ses juges de confirmer tout ce qui y était annexé et de faire une nouvelle promesse de donation, à l'instar de la précédente, que le très excellent et véritablement chrétien roi des Francs, Charlemagne, ordonna d'écrire par Etherius, son chapelain et notaire, où il concédait les mêmes cités et territoires à saint Pierre, comme il est montré dans la même donation, à savoir, à partir de Luni, avec l'île de Corse, puis en Suriano, puis en Monte-Bardone, c'est-à-dire en Verceto, puis en Parme, puis en Reggio, et de là en Mantoue, ainsi que le mont Silicis, et tout l'exarchat de Ravenne, comme il était autrefois, ainsi que les provinces de Venise et d'Istrie, et également tout le duché de Spolète et de Bénévent. Le très chrétien roi des Francs confirma cette donation de sa propre main et fit écrire par tous les évêques, abbés, ducs et graphiaires, qu'ils la confirmeraient. Lorsqu'il la posa sur l'autel de saint Pierre et, après cela, dans la confession de saint Pierre, le roi des Francs et ses juges promirent, sous serment terrible, de conserver tout ce qui était contenu dans cette donation, et de le défendre.«

Cette notice indique les clauses de la donation avec une précision suffisante. « On voit qu'il s'agissait de bien autre chose que de la donation de l'Exarchat et de la Pentapole déposée en 756 au tombeau de saint Pierre par les mains de l'abbé Fulrad. La nouvelle promesse, contenue, nous dit-on, dans celle de Kiersy, embrassait les duchés de Spolète et de Bénévent, la Toscane entière, y compris la Corse, puis la Vénétie et l'Istrie. Entre la Vénétie et la Toscane, l'Exarchat, fort agrandi à l'ouest et au nord, comprenait Parme, Reggio, Mantoue et Monselice, au sud de Padoue. Une telle promesse, si elle eût été accomplie, aurait réduit le royaume lombard à des proportions fort exiguës ; l'Italie presque tout entière eût appartenu au pape '. » - 'Mais on évitait les allures trop brusques, on préférait à Rome le positif au brillant ; c'est ainsi que, après les deux donations et jusqu'aux environs de l'année 781, les papes continuent à dater leurs documents d'après les années du règne des empereurs grecs et à faire frapper la monnaie à l'effigie impériale. Doucement, progressivement, l'État romain se constitue de deux êtres distincts : la respublica romana et la causa beati Petri. Les circonstances troublées, la bienveillance du roi des Francs, l'habileté du pape, concourent à confondre les deux organismes politiques et ecclésiastiques ; c'est une opération lente, comme tout ce qui est durable '.

Diverses opinions ont été mises en avant sur ces donations carolingiennes. Tel voit dans les conventions de Kiersy (754) et de Rome (774) l'idée de constituer en Italie un État romain assez fort pour se défendre seul contre le redoutable voisin lombard réduit à n'être plus qu'incommode sans pouvoir être inquiétant '. Tel autre y découvre des plans de partage pour une éventualité prévue, la suppression du royaume lombard.

Si Pépin ne fait pas montre de sa dignité, il fait usage des droits qu'elle lui confère, car il faut bien admettre que des droits y étaient attachés puis que les patrices de nouvelle création ont, à l'égard de Rome et des territoires qui en dépendent, les devoirs et les droits des anciens patrices impériaux en Italie. Droit et devoir de défendre Rome et de la surveiller aussi. Rome est leur sujette et ils exercent sur elle une autorité principalement par des donations telles que l'Exarchat et la Pentapole enlevés aux Lombards et donnés au Saint-Siège.

Ces donations étaient un acheminement vers une autorité mieux définie. L'autorité de Charlemagne sur Rome grandit lorsqu'il eut conquis le royaume des Lombards. Vers l'année 777, Paul Diacre nous dit que Charlemagne avait pris possession de Rome et l'avait ajoutée à son sceptre : nomcinos pra/lerea ipscimt/ue urbem Romuleam suis addidil sceptris. En 795, Léon III, élu pape, envoie au roi des Francs clares confessionis sancii Pétri ac ve.xillum liomanœ urbis. Les clefs étaient un présent de pure politesse et qui n'engageait à rien, mais il semble qu'il n'en fut pas de même de l'étendard, qui marque la sujétion. Fait plus significatif encore, le pape élu demande au patrice l'envoi à Rome d'un délégué chargé de recevoir les serments du peuple romain, soit qu'il s'agisse — le texte prête au doute — d'un serment prêté par le peuple au patrice, ou d'un serment prêté au pape mais en présence d'un délégué du patrice. Charlemagne envoya l'abbé Angilbert porteur d'instructions qu'il avait à transmettre au pape. C'est le ton d'un souverain s'adressant à un évêque de ses États.

Le dernier acte de Charlemagne en sa qualité de patrice des Romains est le plus étonnant et le plus démonstratif de la réalité et de l'étendue de ses droits. Le pape Léon III avait failli être assassiné ; tiré des mains de ses ennemis, il fut remis entre celles de Charlemagne, avec qui il passa un été entier. Le roi assembla une armée et fit reconduire le pape à Rome, où il vint le trouver de sa personne l'année suivante. Il y entra visiblement en maître. Tout de suite, il fit preuve d'autorité, se portant juge de la querelle entre le pape et ses accusateurs. Il ne s'agissait de rien moins que d'adultère, de parjure. Le patrice obligea le pape lui-même à comparaître devant lui et devant son entourage laïque et à se justifier, faute de preuve, par le serment judiciaire, acte grave, inouï, visiblement humiliant. Le pape le sentait bien puisqu'il tient à déclarer qu'il ne se regarde pas comme jugé et que ce serment contraire aux canons ne devra jamais être invoqué comme un précédent contre ses successeurs.

Tout deux mots sont toujours réunis sans exception ; les patrices impériaux étaient seulement patricii ; une autre différence : les deux fils de Pépin furent certainement nommés patrices en même temps que lui ; or, cela était contraire à toutes les règles de la cour impériale, il n'est pas admissible que Constantinople ait constitué au profit des rois francs un patriciat héréditaire. Je ne serais donc pas disposé à admettre qu'il y ait eu un diplôme de l'empereur. Il est possible que le pape ait déclaré qu'il était d'accord avec l'empereur ; les deux parties crurent ou feignirent de croire qu'elles avaient son assentiment. C'est également à cette opinion que s'arrête G. Brunengo, Il palriziato Romano di Carlomagno, in-S'^, Prato, 1893, p. 53-76 : Si deve acceltare corne uera la opinione che îo fa deriuare dai pupi. Pour les textes nécessaires à la discussion on les trouvera dans Veltraann. De patriciatii (non vidi), et dans Ottaviano Gentiii, De patricianorum origine, varietate, prœstantia et ftiribiis, libri ;r, in-4'', Romre, 1736. Enfin H. Hubert, ii^jrfe sur la formation des États de l'Église, dans la Revue histori que, 1899, t. Lxix, p. 251 sq., croit qu'on « savait en Italie que Pépin était patrice ; on ne comprenait pas très bien la rupture du pape avec l'empereur. On imagina que l'empereur avait donné mission au pape de conférer le titre à Pépin. » Puis serrant de plus près la question de droit, l'auteur écrit ce qui nous parait l'exacte vérité ; Patrice, c'était une dignité byzantine. Mais les royaumes barbares des Wisigoths et des Burgondes, par exemple, se l'étaient appropriée. Cf. Freeman, TIte Pairiciate o/ Pippin, dans Englisli Inslorical revieio, t. iv, p. 634-713 ; Stûckelberg, Das Constantinischc Palrieiat, in-S°, Zurich, 1891 ; Claiisula de Pippini in reg. consecratione ; Annal. Metlenses, t. i, p. 332 ; Chrnnic. Mniss.. t. i, p. 293. Charlemagne a été quelquefois désigné par ce titre, Cassiodore. ^'ariarum, VI, 2 ; sans qu'il lui ait été régulièrement conféré par l'empereur ou par le pape. On a pensé que le patriciat de Pépin ne diflérait pas essentiellement des patriciats barbares, que Pépin avait pris ce titre avec celui de duc des Francs ou de roi et que le pape le lui a simplement confirmé. Zeuss, Traditiones possessionesqiie Wirzemburgenses, n. 247. Mais dans aucun de ses actes il ne prend le titre de patrice. De plus, il est patricius romanorum. Son patriciat est bien le patriciat byzantin, la plus haute dignité de la hiérarchie. Or, le pape n'avait pas le droit de la conférer : donc il était chargé par l'empereur de porter à Pépin le titre et les insignes du patriciat. Mais quand reçut-il cette mission ? Etienne II ne reçut pas de Constantinople d'autre ambassade que celle du silentiaire Jean. Or, le biographe d'Etienne II, bien informé et peu porté à exagérer les torts du pape, ne nous dit pas qu'il en ait été question dans les ordres apportés par le silentiaire Jean. Il faut en conclure que le pape prit sur lui de confier à Pépin la dignité de patrice. « Sur le patriciat, titre et prérogative, on trouvera une dissertation utile dans J..\. Ketterer, Karl der Grosse und die Kirche, in-8°, Mûnchen, 1898, part. I, n. 3. D'une sinécure entre les mains de fonctionnaires byzantins, disgraciés et révocables à merci, la dignité de patrice devenait en réalité un peu lourde, grâce à la situation personnelle des nouveaux titulaires, les rois francs. Le pape eut désormais un suzerain qui entravait à l'occasion la politique étrangère et intérieure de l'État pontifical par la juridiction criminelle confiée aux représentants du patrice et au patrice lui-même. Cf. O. Kùld. Der Verkchr Karl' s des Grossenmit Papst Hadrian I in BetrefJ der italienisehen.ingelegenheiten, in-S », Kœnigsberg, 1879.

Deux jours après ce jugement, le patrice se laissait couronner empereur par le pape.


XXXVII. Le titre d'empereur. — A la royauté, les Carolingiens ajoutèrent le titre d'empereur. Gardons-nous, à ce sujet, des grandes théories et des généralités vagues. Pour les uns, Charlemagne empereur marque la victoire définitive de la race germanique sur les races gallo-italiennes : c'est la fin de l'ancien monde et l'avènement d'un monde nouveau. Pour d'autres, au contraire, ce serait l'esprit romain qui, par la main du pape, aurait ressaisi pour quelque temps la victoire et aurait dompté le germanisme au milieu de son triomphe même. Toutes ces généralités sont inexactes : elles ne s'appuient sur aucune preuve ; ni les textes ni les faits ne les confirment. Elles sont le fruit d'une manière de penser qui est moderne, et ne répondent nullement au tour d'esprit des hommes du VIIIe. Aussi ne trouve-ton pas trace de pareilles idées ni dans les écrits de Charlemagne, ni dans les lettres des papes, ni dans les historiens du temps.

Le couronnement du 25 décembre 800 ne fut ni un coup de tête, ni une satisfaction de vanité, mais l'aboutissement d'une ligne de conduite politique. Depuis l'année 775, Charlemagne avait accoutumé de prendre, nous l'avons vu, dans ses diplômes et ses actes législatifs, le titre de patrice, patricius Romanorum, et on peut dire que ce titre l'engageait à prendre dans la suite celui d'empereur. Comment ?

Après le transfert du siège impérial à Constantinople, l'Occident et Rome avaient vu des empereurs en des situations fort diverses, mais triomphants ou humiliés, c'était l'empereur résidant à Constantinople qui incarnait désormais l'empire romain. Ceux qui le remplaçaient en Occident, de quelques noms qu'ils fussent décorés, ducs, exarques, etc., pâlissaient un peu devant l'évêque de Rome. Sans doute, à l'occasion, ils se plaisaient à appesantir leur main sur lui, à le traiter en simple sujet du maître lointain dont ils étaient les représentants officiels ; mais cette dépendance était plus apparente que réelle. L'empereur s'avisait-il, en 653, de faire arrêter un pape désobéissant et de l'interner au loin, la voix du peuple proclamait le pape martyr et l'empereur sacrilège. Les papes qui régnèrent pendant ces siècles laborieux, gens de visée haute et de perspective lointaine, ne se hâtaient pas d'ébranler une situation que les moins perspicaces eussent sentie condamnée à disparaître. Il ne s'agissait pas de hâter le moment, mais, le moment venu, de se trouver prêt à imposer la solution de son choix. Ainsi, le pape consentait à vivre un peu effacé à côté du duc impérial et sous l'exarque qu'il éclipsait sans peine. « Cette subordination de l'Italie et de Rome à l'empire dura jusqu'au VIIIe. Longtemps elle ne donna lieu à aucune opposition. Elle paraissait naturelle et légitime. Il faut ajouter que, au VIIe, on était mûr pour une solution. La grandeur lointaine et très ébréchée des empereurs byzantins, leur orthodoxie souvent douteuse compensaient de moins en moins le prestige intact et grandissant des papes maîtres d'une immense fortune territoriale et chefs incontestés de la religion. Le monothélisme donna une première occasion de se tâter, ce ne fut que partie remise et pour peu d'années. L'iconoclasme décida de la rupture ; à Rome on excommunia l'empereur sans se séparer de l'empire. Puis on reprit des relations amicales. Vers ce temps, l'empereur de Byzance renonçait visiblement à exercer sur les sujets italiens d'autres droits que ceux des impôts forcés, et, cependant, il s'agissait alors de défendre Rome contre les entreprises des Lombards, mais l'empereur, tout à ses entreprises religieuses, n'en avait cure. Le pape, se voyant abandonné de l'empereur, s'adressa au roi des Francs et conclut avec lui un contrat écrit par lequel Pépin et ses fils assumaient la « défense » générale et perpétuelle de l'Église de Rome. Par réciprocité, le pape Etienne II conféra à Pépin et à ses fils, à la fois, le titre perpétuel et inamovible de patrice.

En réalité, la scène du couronnement était préparée à l'avance. Léon III a dû y pousser de toutes ses forces, car il semble que, dès le début de son pontificat, il ait eu l'intuition du danger que courait le Saint-Siège dans la situation nouvelle que lui faisait l'avènement de l'aristocratie romaine. Pour contrebalancer le péril qui en résultait, Léon III envoyait l'étendard de Rome au patrice. Celui-ci avait montré, lors du procès du pape, qu'il entendait remplir le rôle qu'on lui proposait et mettre à la raison les Romains turbulents et incorrigibles lors que l'occasion s'offrirait de le faire. Le titre impérial apparut dès lors comme un bien définitivement entré dans les propriétés personnelles de la dynastie franque et qu'il s'agissait d'accommoder au fonctionnement des institutions nationales. Charlemagne, à peine couronné empereur, s'était trouvé en face du grave problème de la transmission de l'empire et il avait eu alors l'idée d'une investiture de l'autorité impériale en dehors de toute participation active du pape et des Romains et avec le concours unique du peuple franc. Après s'être longuement demandé s'il ne laisserait pas plutôt tomber avec lui l'honneur auquel les Romains l'avaient appelé, après avoir même partagé entre ses fils la charge de défendre le Saint-Siège, après avoir gardé un silence absolu sur la dignité impériale dans l'acte de 806, le 11 septembre 813, Charlemagne s'était enfin décidé à transmettre l'empire dans la basilique d'Aix-la-Chapelle.

« Ce jour-là, Charlemagne léguait à son fils le titre rapporté jadis de Rome, mais il le léguait sous une forme et dans des conditions qui donnaient à l'institution impériale une physionomie toute différente de celle qu'elle avait eue jadis dans la basilique de Saint-Pierre. Si la solennité perdait en éclat religieux par l'absence du chef de l'Église, s'il manquait au spectacle l'illusion des souvenirs antiques que produisait encore la ville des anciens Césars, rien, par contre, n'était plus là pour troubler l'orgueil franc à l'idée que cette puissance lui venait par les Romains et pour les Romains. Ce sont les Francs, cette fois, que l'on consulte uniquement, ce sont les Francs seuls qui acclament ; c'est au cœur de la France que la scène se passe. Et lors que, dans cette basilique de la Mère de Dieu, qui était son œuvre, entouré de ses évêques, de ses abbés, de ses ducs, de ses comtes, de ses chaires, le grand vieillard septuagénaire, la terreur de l'univers et l'orgueil du nom franc, prit en main le diadème impérial et le posa sur la tête de son fils ; ou, s'il faut en croire un récit plus expressif, sinon plus exact, lors que, montrant au roi Louis la couronne d'or qui attendait sur l'autel, Charlemagne lui commanda de s'en ceindre lui-même, alors avait passé devant ses yeux éblouis la vision d'une autorité véritablement nationale.

Geschichtsforschung, 1899, t. xx, p. 1-3S — laisse voir une négociation antérieure entre le roi et le pape. Alberdingk-Thiim, Karl der Grosse, 1868, p. 267-285, 343 sq., affirme que Charlemagne et Léon étaient d'accord sur le principe de la restauration de la dignité impériale ; le mécontentement de l'empereur ne porta que sur un point de cérémonial ; il aurait voulu se couronner lui-même. Cf. Walter, Das Ceremoniell bei der Kaiserkrönung Karls des Grossen, dans Theologisches Literaturblatt, Leipzig, 1906, t. xxvii, p. 337-342 ; W. Ohr, Die Kaiserkrönung Karls des Grossen, in-8, Tübingen, 1904. Cf. Le moyen âge, 1904, p. 348 ; Poupardin, L'onction impériale, dans Le moyen âge, 1905, IIe série, t. ix, p. 113-126. Nale, d'un pouvoir assez fort pour refaire un monde nouveau dans l'unité et à la gloire de la nation franque. » Et cet empereur qui confisquait si bien ce qu'on avait pensé lui prêter ne satisfaisait que bien peu l'idéal d'empereur qui survivait dans l'imagination du pape. On eût souhaité voir l'Auguste englouti sous le lourd costume incommode mais traditionnel. Était-ce bien un César que ce gros homme dont le ventre saillait dans la casaque de drap bleu serrée à la taille par une ceinture de cuir, chaussé et lacé jusqu'à la cuisse, l'épée au côté ? Les Romains n'en pouvaient croire leurs yeux. Deux fois seulement, Charlemagne avait consenti à revêtir les accoutrements que lui attribuait la garde-robe impériale ; la corvée finie, il avait repris son habit de soldat. Alors seulement il se sentait à l'aise et puis, sans doute, il n'était pas fâché de naturaliser franc, et pour cela de vêtir à la franque, ce mannequin à longues robes, constellé de broderies, caparaçonné, guindé, godronné, poissé de parfums, qu'évoquait l'idée de la personne impériale et à qui on eût hésité à attribuer la vie si on ne s'était aperçu qu'il était malfaisant. Du basileus byzantin dégénéré et pervers, idole qu'on exhibe les jours de fête et qu'on brise les jours de colère, le rôle n'avait rien qui pût séduire Charlemagne ; du César romain la force seule lui plaisait, mais il entendait créer le type d'empereur franc, alerte et libre, tour à tour chasseur, homme d'État, général.


XXXVIII. SACRE DE CHARLEMAGNE. — Une famille de fonctionnaires royaux, les plus haut placés de tous, a fini par s'élever, au viii siècle, à la royauté. En 753, les Carolingiens remplacent les Mérovingiens. On a représenté ce changement de dynastie comme un triomphe de l'aristocratie sur la royauté. Rien de plus inexact qu'une telle appréciation. Avant d'être famille royale et pendant les longues années où elle exerce le pouvoir monarchique, la famille carolingienne n'a ni intérêt ni tendance à affaiblir ce pouvoir ; aussi est-ce bien la royauté mérovingienne intégrale qu'elle continue ou plutôt qu'elle relève. En effet, le caractère de la révolution de 753 n'est pas douteux un seul instant. Tous les annalistes sont d'accord pour ne lui attribuer qu'une cause : la nécessité d'exercer le pouvoir avec une plus grande vigueur. Dans un État mal assuré et menacé de toutes parts, un sentiment fin et très politique :

Certes, il est permis de regretter que cette vision se soit si vite évanouie. Rien n'empêche de penser qu'il eût mieux valu pour tout le monde que le principe de la puissance impériale demeurât où Charlemagne l'avait mis, qu'il restât au centre et comme le bien commun du peuple franc, le seul capable alors de servir d'instrument à sa mission, plutôt que de le laisser s'en retourner à Rome, dans ce milieu excentrique, qui, en raison de la situation privilégiée de son chef d'État, avait le droit de faire l'empire sans y entrer pleinement lui-même. La papauté aurait plutôt gagné que perdu à la constitution d'un empire moins dépendant d'elle, dans son origine, mais aussi moins disposé à lui rappeler son caractère romain, en la dominant. À tenir ainsi dans sa main la nomination de son protecteur officiel, il semble à première vue que le pape avait pu espérer de meilleures conditions de celui qu'il était en droit d'appeler sa créature. Malheureusement, dans les pactes de cette sorte, dont l'observation se soutient moins par la rigueur des obligations que par la bonne harmonie des volontés, le plus obligé n'est pas toujours le plus fidèle. Il y a chez lui d'autant plus de propension à tout refuser, qu'il soupçonne chez l'auteur de sa fortune une plus grande prétention à tout exiger. L'Italie, pour sa part, ne se serait plus trouvée forcément sur le passage de ceux qui aspiraient à la couronne impériale ; sa conquête aurait cessé d'être le prélude nécessaire, la condition indispensable pour arriver jusqu'à Rome. Rattachée à l'empire au même titre que les autres pays, elle aurait pu s'y faire une place égale, sans courir le danger de n'être trop souvent que la route sanglante des convoitises impériales.

Le sacre est un contrat, mais c'est aussi une ordination, car on étend au sacre royal une chose des obligations et des privilèges du sacre épiscopal. Pour inculquer cette opinion, on ne s'épargne pas. En un roi sacré de la sorte, un empereur sacré par le pape tient désormais de cette condition un caractère nouveau. L'empire tel qu'Auguste, Constantin, Théodose, Justinien, l'ont conçu est un haut commandement militaire et civil ; désormais, il va devenir un office sacerdotal. L'empereur sera le représentant de Dieu ici-bas et, à ce titre, il pourra revendiquer et exercer des droits qui semblaient exorbitants aux mains des empereurs romains. Un empereur pourra convoquer des conciles, les présider, les diriger ; il légiférera sur la matière propre de la discipline ecclésiastique et même sur la croyance. Il nommera les évêques, désignera le pape et validera l'élection de celui-ci. Il surveillera les évêques et les clercs, les admonestera, les récompensera, leur apprendra leur métier s'ils s'y montrent ignorants ou négligents. « Tout ce qui touche à la religion et à Dieu est désormais du domaine impérial. Aussi s'explique-t-on très bien que la moitié des actes législatifs de Charlemagne et de son premier successeur ait trait à la discipline, à la liturgie, aux mœurs, à la foi du clergé. Par le sacre, il était entré dans l'Église. Il y était entré comme chef ; il était un chef d'Église autant qu'un chef d'État ».

Le sacre n'excluait pas l'élection, mais il la consacrait et imprimait sur l'élu un caractère de désignation providentielle. C'était par un détour revenir au caractère primordial de la royauté germaine : le caractère sacré. Choisi par les chefs de famille investis d'un pouvoir sacerdotal et dans une famille issue directement des dieux, l'élu portait une empreinte divine. À cette conception païenne l'Église substituait une conception chrétienne, mais l'élu ne s'en trouvait ni moins grand ni moins fort. Le droit électoral traditionnel survivait, au moins dans la forme ; il demeura en vigueur sous les Carolingiens et on le trouve à la base de la division de 806, de l'ordonnance de 817, du traité de Verdun, etc. La vox Dei se manifeste par la vox populi et confère le caractère sacré que le sacre aura pour effet de corroborer. Mais, à mesure que le temps marche, cette notion du sacre fait des progrès au point de devenir, dans certaines circonstances, une condition substantielle du légitime pouvoir.

Le sacre fut pour Pépin une consécration et pour sa dynastie une désignation. Le pape défend aux Francs de choisir désormais leur roi en dehors de la descendance prédestinée de l'oint du Seigneur, le roi Pépin. La vocation divine se substitue ainsi à la filiation mythologique. Néanmoins, le sacre a lieu. Le Liber pontificalis en fait le récit suivant : « Étant venu le jour de Noël, dans la basilique de Saint-Pierre, tous se réunirent de nouveau. Alors le pontife, de sa propre main, posa la très précieuse couronne sur la tête de Charlemagne. Et à ce moment, tous les fidèles romains, unanimes et d'une seule voix, sous l'inspiration de Dieu et de saint Pierre, s'écrièrent : « À Charlemagne, très pieux, Auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur, vie et victoire ! » L'acclamation fut triplée et ainsi, par tous, il fut établi empereur des Romains. » Éginhard ajoute ce trait notable : « Après les acclamations, le pontife se prosterna, adora, devant Charlemagne, suivant le rite établi au temps des anciens empereurs ».


XXXIX. L'onction impériale. — Le couronnement dont nous venons de lire le compte rendu est-il, à proprement parler, un sacre assimilable au sacre accompagné d'une onction auquel se soumettaient les rois carolingiens ? L'analogie frappante entre le cérémonial observé le 25 décembre 800 et celui qui se trouve décrit par Constantin le Porphyrogénète n'implique en aucune façon le rite de l'onction. Ce chercheur, Zeitschrifl, 1901, t. LXXXVII, p. 385-405 ; le couronnement de Charlemagne aurait été inspiré par le souci d'enlever aux préfets de Rome la justice criminelle et de préserver la papauté contre toute tentative révolutionnaire du patriciat romain, en assimilant toute entreprise de cette nature au crime de lèse-majesté. W. Ohr, Der karolingische Gottesstaat in Theorie und Praxis, in-8, Leipzig, 1902 ; W. Ohr, La leggendaria elezione di Carlo Magno a imperatore. Comunicazione letta al congresso internazionale di scienze storiche a Roma, 1903 ; W. Ohr, Die Kaiserkrönung Karls des Grossen, Eine kritische Studie, in-8, Tübingen, 1904 ; H. Lilienfein, Die Anschaungen von Staat und Kirche im Reich der Karolinger, Ein Beitrag zum mittelalterlichen Weltanschauung, in-8, Heidelberg, 1902 ; J. Flach, La royauté et l'Église en France du IXe au XIe, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, 1903, t. IV, p. 432-447 ; W. Ohr, Die Oinationstheorie über die Kaiserkönig Karls des Grossen, dans Zeitschrift für Kirchengeschichte, 1905, t. XXVI, p. 190-213.

Rien dans les deux récits contemporains du couronnement ne permet de supposer une onction au cours de la cérémonie. D'abord, ce n'était pas l'usage dans les couronnements byzantins, dont Léon III a dit s'inspirer. D'autre part, il était possible au pape de déposer par surprise, sur la tête de Charlemagne, la couronne qui se trouvait sur l'autel, préparée pour le couronnement royal du jeune Charlemagne, fils du nouvel empereur. Il lui eût été matériellement bien difficile de procéder à une onction dans les mêmes conditions, c'est-à-dire sans que Charlemagne eût été prévenu. Seuls, deux chroniqueurs byzantins, Théophane et Manassès, parlent d'une consécration à l'huile sainte. Théophane est un contemporain, mais éloigné du théâtre des événements, il peut avoir été induit en erreur par une confusion avec la consécration du jeune Charlemagne qui eut lieu le même jour, ou avec l'onction conférée aux princes de la nouvelle dynastie en général lors de leur couronnement comme rois. Quant à Constantin Manassès, qui vivait au XIIe, si son texte ne représente pas simplement sur ce point un développement de celui de Théophane, il peut avoir été induit en erreur en attribuant à l'époque de Charlemagne une pratique qui ne devint courante que sous les successeurs de ce dernier.

Le couronnement célébré à Aix-la-Chapelle, en 813, ne fut accompagné d'aucune cérémonie religieuse, mais trois années plus tard, en 816, Louis le Pieux fut couronné à Reims comme empereur par le pape.


XLI. CHARLEMAGNE EMPEREUR ROMAIN. C'était l'empire romain qu'on avait ressuscité, ce n'était pas un empire franc. Les basilics de Byzance essaieront de faire accepter ce nouveau titre, imperator Francorum, ils perdront leur peine '. Le titre d'empereur n'a pas absorbé, encore moins aboli le titre royal. Charlemagne demeure roi des Francs, roi des Lombards et empereur des Romains ', il adopte les titres historiques d'Auguste et de César '. On pourrait supposer d'après cela que, portant les deux titres, il était roi pour les Francs et empereur pour les Romains ; mais non, il est empereur pour tous ses États et pour tous ses sujets ». Ses diplômes le prouvent et, ce qui le prouve encore mieux, remarque que Fustel de Coulanges« , c'est qu'en 802 il chargea ses missi, envoyés dans tous ses États, d'exiger « que tout homme, ecclésiastique ou laïque, qui lui avait prêté serment à titre de roi, lui renouvelât son serment à titre de césar '^ » En fait, ce fut surtout une dignité, car il était

On eut vite fait, semble-t-il, de prendre la mesure de cet empire honorifique et coûteux ; le bon sens français montra sa supériorité sur la morgue germaine : il laissa aller chez les voisins ce titre qui représentait de la gloriole sans gloire. Dès que la maison carolingienne se fut scindée en deux branches après Charlemagne le Chauve, il n'y eut pas de repos chez les princes allemands qu'ils n'eussent saisi cette proie. Après diverses chances, « le x^ siècle déclinait à peine que l'empire et l'Italie tombaient au pouvoir des Germains et cette fois pour longtemps. Obstinément, à travers tout le moyen âge et jusqu'en pleine Europe moderne, la nation allemande garda pour elle le nom et la dignité d'empereur des Romains. Il ne restait guère de ce nom qu'un vain bruit, et dans cette dignité qu'un hochet puéril, qu'elle les gardait encore. À la lettre, elle ne desserra la main que quand il n'y avait plus rien dedans'. » Quant aux Français, ils ne firent guère de cas de ce titre désuet et vieillot. Aux plus mauvais jours de leur histoire, à l'heure des guerres étrangères et des guerres civiles, à l'instant où la patrie semblait condamnée à périr, jamais l'idée ne leur vint que la France n'avait pas en elle-même le principe nécessaire à sa propre unité et qu'il le fallait chercher dans le fossile impérial. Ils sentaient bien et la royauté française se montra plus grande, plus hardie, plus vivace et plus forte ouvrière d'unité nationale que ne fut jamais le saint empire allemand.


XLII. CHARLEMAGNE ET BYZANCE. — Depuis que Constantinople s'était haussée du rang de simple colonie à celui de capitale de l'empire et, à partir de 476, capitale unique, l'habitude était prise de voir surgir de temps à autre des compétiteurs impériaux ; mais aucun d'entre eux n'avait eu l'envergure de Charlemagne. D'abord inquiète de ce que lui réservait l'empereur redoutable, l'impératrice Irène s'était faite à l'idée d'une alliance aboutissant à un mariage entre elle et son collègue d'Occident-. Une révolution de palais mit à néant cet étrange projet, chacun demeura chez soi et le Byzantin plus déterminé que jamais à ne rien abandonner de l'empire intégral à ce gêneur qui prenait ce qu'on ne lui offrait pas. Ce que Charlemagne avait désormais, le titre d'empereur, on ne pouvait le lui enlever, mais du moins Indivisible et inaliénable demeure la dignité impériale à l'heure où l'empire s'en va pièce à pièce ; c'est ce que prétend inculquer la chancellerie de Constantinople en réservant à l'empereur grec le titre de Basileus ; Pour tous autres, le titre rex, qu'on orthographie fr, suffira'' ; et c'est surtout depuis la création du nouvel empire que les Byzantins s'attachent à cette distinction déjà ancienne '. « À dater de l'an 800, elle ne s'appliqua guère du reste, avec une intention politique évidente, qu'à l'égard de la nouvelle lignée impériale. Nous savons en effet, par Procope, que le nom de Basileus fut laissé par Justinien à un polyarque ou cheik influent de l'Arabie. Au temps de Constantin Porphyrogénète, le roi des Bulgares, qui venait de s'allier par mariage à une princesse byzantine, et par qui l'on espérait clore enfin l'ère des déprédations de ces barbares, prit le titre de Basileus ; il n'avait officiellement auparavant que celui d'archonte '. À l'égard de ces princes peu dangereux, il n'était pas nécessaire de tenir à la rigueur de la nomenclature officielle, aucune compétition n'était à craindre de la part de tels homonymes. Pour le souverain de la Perse, il porte assez fréquemment dans les histoires byzantines le nom de Basileus ; cela importait assez peu ', il était si loin.

Une fois cependant, la chancellerie impériale céda et donna à Charlemagne le titre de Basileus. Le bizarre projet de mariage avec Irène ayant échoué, l'acquiescement officiel n'eut pas lieu d'être donné par cette princesse et, de fait, elle semble ne l'avoir jamais donné ». Nicéphore projetait une alliance de famille, mais refusait absolument d'admettre Charlemagne au partage du titre incommunicable. Cependant, en 812, toutes les chroniques franques nous signalent un grave changement. Nicéphore vaincu et massacré, son successeur Michel se trouvait, en présence des ennemis vainqueurs, dans la situation la plus critique. Le péril est parfois un conseiller impérieux : il envoya à Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, une ambassade qui fit son compliment en grec et salua le prince du nom de Basileus : Nani Aquisgrani scripium pacti ab eo in Ecclesia suscipiunt, more suo, id est, græca lingua, laudis ei direxerunt, Imperatorem eum et Basileum appellantes « . À cette reconnaissance de l'empire d'Occident répond une lettre de 813, adressée par Charlemagne à son collègue Michel et portée par Amalaire de Trêves ; il y est fait une allusion formelle au titre enfin concédé, et sur un ton de satisfaction profonde : Benedicimus... Deum et gratias illi, iuxta virium possibilitatem et intelligentiæ nostræ quantitatem, ex toto corde referimus, qui nos ineffabili dono benignitatis suæ in tantum divi les eligit, ut in diebus nostris quæsitam et semper desideratam pacem inter Orientale et Occidentale imperium stabilire...


XLIII. SÉPULTURE DE CHARLEMAGNE. — Le jour même où il avait rendu le dernier soupir, Charlemagne fut mis au tombeau. Rien, ici, ne peut remplacer les textes : Corpus more sollemni loluni curarum, et maximo lolius populi luctu ecclesiæ inlatum atque humatum est — In hoc (basilica S. Virginis) sepultus est, eadem die qua defunctus est, necus que supra tumulum deauratum cum imagine et lilulo extructus. Titulus ille hoc modo descriptus est - :


SVB HOC CONDITORIO SITVM EST CORPVS KA-

[ROLI MAGNI ATQVE ORTHODOXI IMPERATORIS QVI

[REGNVM FRANCORVM NOBILITER AMPLIAVIT ET PER

[ANNOS XLVII FELICITER REXIT ■ DECESSIT SEPTVAGENARIVS ANNO DOMINI DCCCXIIII -INDICTIONE VII-KAL.

[FEBR.

— ' Einhard, Vita Karoli, c. xxxi, dans Script. antiq., t. ii, p. 459, lign. 23, 28. Mabillon, De re diplomatica, I. IV, p. 259.

— ^ Chronicon Moissiac, ad ann. 813, dans Script. ant., t. ii, p. 259, ligne 40. — Reginon, Chronicon, ad ann. 813, dans Script. ant., t. i, p. 566. — 'Ermoldus Nigellus, Carm., lib. II, vs. 85-88, dans Script, ant., t. ii, p. 480. — » Planctus de obitu Caroli, 13-14, dans Poel. latini, édit. Duemmler, t. i, p. 434-436. — ^ Annal. Fuldenses, ad ann. 881, dans Script., t. I, p. 394, ligne 34 ; même attestation dans Hermann de Reichenau, Chronicon, et dans Liutprand, Antapod., m, 47. Cf. Duemmler, Geschichte des ostfränkischen Reiches, in-8, Leipzig, 1887, t. il, p. 157. — ' D. Arendt, Monographie des recherches faites dans la cathédrale d'Aix-la-Chapelle pour retrouver le tombeau de Charlemagne, in-8, Bruxelles, 1862 ; Le tombeau de Charlemagne, dans le Journal des beaux-arts, de Belgique. Cf. Bull, monumental, 1867, IV^ série, t. ni, p. 819-822 ; Bock, Karls des Grossen Urnemat, in-8*, Aachen, 1837 ; H. Grauert, Zu den Nachrichten über die Bestattung Karls des Grossen, dans Historisches Jahrbuch, 1893, t. XIV, p. 302-319 ; »', Die Legende der begrafenis van Karel den Groote, dans Welenschap. blad., 1873, t. m, p. 450 ; Th. Lindner, Die Sage von der Bestattung Karls des Grossen, dans Preussisches Jahrb., 1873, t. xxxi ; Zur Sage von der Bestattung Karls des Grossen, dans Forschungen zur deutschen Geschichte, 1879, t. xix, p. 181-186 ; Die Fabel von der Bestattung Karls des Grossen, dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, 1892, t. xiv, p. 131-212 ; Zur Fabel von der Bestattung Karls des Grossen, dans même revue, 1896, t. xviii, p. 65-76 ; Zur Frage..., Nachtrag, dans même revue, 1897, t. xix, part. 2, p. 93-96 ; Cl. Michaux, Note sur le tombeau de Charlemagne, dans L'Investigateur, 1873, t. xxxix, p. 220-237 ; E. Pauls, Zur Bestattung Karls des Grossen, dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, 1894, t. xvi, p. 86-111 ;£)cr Proserpina-Sarkophag in Aachen nnd die Sage von der Bestattung Karls des Grossen, dans même revue, 1899, t. xxi, p. 259-262 ; Quast und Cremer, Der angebliche Grabstein Karls des Grossen, dans Jahrb. des Vereins vaterl. Gesch. im Rheinlande, 1867, t. XLII, p. 143-167 ; Air. von Reumont, Della chiesa e del sepolcro

Les contemporains ne nous apprennent rien de plus précis : In illo anno obiit beatae memoriae Karolus imperator, magnus, pacificus, et sepelierunt eum in Aquisgrani palatio, seniore in ecclesia quam ipse fabricare jusserat '. —...et Aquis in basilica sancti Salvatoris et sanctae Dei genitricis Mariae : honorifice sepultus est quam basilicam ipse mirifico opere a fundamento edificare fecit '.

Tempore non multo senio nudurus et annis

Visitât antiquos funere Cœsar avos.

Funere digna parant, mandantur membra sepulcro

Basilica in propria, quam sibi lecto Aquis '.

Dès la première moitié du xi° siècle, un moine d'Angoulême, Adhémar de Chabannes, transcrivait dans son Histoire le récit suivant : Karolus scpidliis Aquis in basilica Dei genitricis, quae ipse consacral. Corpus eius aromatizatum cl in sede aurea sedens positus est in curvatura sepulchri, ense aureo accinctus, evangelium aureum tenens in manibus et genibus, recinclus liminibus in cathedra ci capite honeste erecto, ligato aurea catena ad diadema. Et in diademate lignum crucis positum est. Et replerunt sepulchram eorum aromatibus des périodiques moins inabordables, tels que : Kântzeler. Die neuesten Ausgrabungen im Aachener Münster, dans Jahrbüchler des Vereins von Altertumsfreunden im Rheinlande, t. xiii, p. 206 sq. ; Quast et Cremer, même revue, t. xi, p. 157, 166 (sur l'inscription fausse trouvée le 22 février 1866) ; t. xiii, p. 223 ; Lörsch, Das Grab Karl des Grossen, dans Kölner Domblatt, 1867, n. 264 ; von Reumont, dans Allgemeine Zeitung, octobre 1866 ; J. Ch. Hermans, Echoder Gegenwart, 1866, p. 66, 72 ; H. Kelleter, dans Korrespondenzblatt der Westdeutschen Zeitschrift, 1870, t. XIV, p. 6, n. 3 ; H. Savelsberg, Ueber die mannigfachen Besprechungen zur Auffindung des Grabes Karls des Grossen, Aachen, 1903.

Ce récit est-il en contradiction avec les assertions citées plus haut d'Einhard et de Thégan relativement à l'inhumation ? Cela ne paraît pas. H'arcus supra lumulum deauralus s'accorde sans trop de peine avec la curvatura sepulchri, à supposer qu'il faille à tout prix réduire ces deux textes à un unique monument funéraire. Il faut se rappeler qu'au moment de la mort de l'empereur, son fils et successeur jetait en Aquitaine, d'où il se rendit à Aix-la-Chapelle, et le biographe de Louis nous apprend que le nouvel empereur s'empressa de suppléer à ce qui manquait aux devoirs à remplir envers les restes de Charlemagne. Ne s'agit-il alors que de cérémonies liturgiques ou d'inhumation définitive ? Nous l'ignorons. Mais, comme nous l'avons dit, entre les violences des Normands et la restauration sous Otton Ier, la sépulture de Charlemagne disparut. Si on combine Einhard et Adhémar, on peut admettre que cette sépulture consistait en un caveau où reposait le mort, et, par-dessus, dans l'église même, une arcade dorée avec statue assise ou couchée et inscription (fig. 213S). Au cours des restaurations, la partie monumentale (l'arcade et ses décorations) ne fut pas rétablie. Le délaissement, l'incurie, l'indifférence étaient tels qu'on perdait peu à peu le souvenir de l'emplacement du caveau et lors que, en l'an 1000, l'empereur Otton III voulut voir Charlemagne dans sa tombe, personne ne savait plus où elle se trouvait et l'empereur dut faire ouvrir clandestinement le pavé in eodem vico construxit. — Chron. Novalesiense, III, xx, xxii, dans Monumena Germaniae historica, Scriptores, t. vii, p. 106. — Mon. Germ. hist., Script., t. iv, p. 118. D'après Monod, dans la Revue historique, t. xxviii, p. 261, Adhémar serait mort en 1035, au cours d'un pèlerinage à Jérusalem. Sur la vie, les ouvrages et les sources d'Adhémar, cf. Adhémar de Chabannes. Chronique publiée d'après les manuscrits, par J. Chavanon, in-8°, Paris, 1897, préf., p. XV : « On ne saurait dire où Adhémar a trouvé la matière des additions faites par lui aux Gesta regum, aux Continuations de Frédégaire et aux Annales Laurissenses, dans les deux premiers livres et au début du troisième. » L'autorité historique d'Adhémar n'a fait que gagner depuis l'étude et la publication critique de ses ouvrages. — Widukind, Res gestae Saxon., II, 1, p. 2, dans Mon. Germ. hist., Script., t. iii, p. 437, 438. — Vita Hludowici, c. xiv, dans Mon. Germ. hist., Script., t. ii, p. 618 : « Serf quod et decrevit inferiis genitoris, promptissima supplevit. » Sithard, Histor., dans Mon. Germ. hist., Script., t. ii, p. 651 : « In ilio quidem imperii suscepti pecuniam ingenti numero a putre relictam, trifariam dividere jussit et unam partem causa funeris expendit. » — Le croquis de J. J. Buchkremer, d'après Das Grab Karls des Grossen, dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, 1907, t. xxix, p. 171, fig. 3, n'est qu'une restitution conjecturale. Si on la compare à l'ancienne représentation du tombeau de Louis le Débonnaire à Saint-Arnoul de Metz, on verra combien cette conjecture est vraisemblable. Pour Louis, on utilisera un sarcophage représentant le passage de la mer Rouge, mais la statue était couchée. Faut-il croire que Charlemagne était assis dans le caveau et assis sous l'arc doré ? J'y suis fort disposé. Le siège, l'habillement, la posture, les insignes et jusqu'à la fleur de lis, alors à ses débuts, tout cela peut être défendu pour de bonnes raisons. Il n'a manqué au dessinateur archéologue et érudit que le crayon de Viollet-le-Duc. Ce serait, à coup sûr, la meilleure fortune qui pût arriver à l'antiquité pré-médiévale que la rencontre d'un séduisant et consciencieux artiste évocateur du passé qu'il nous faut décrire sans relâche et qu'il serait si préférable de figurer.

Varcus deauratus eum imagine et titulo. D'après une reconstitution conjecturale de J. Buchkremer, dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, 1907, t. xxix, fig. 3. Declinavit utique ad locum sepulchrae illius cum duobus episcopis et Ottone comite Laumellensi ; ipse vero imperator fuit quartus. Narrabat autem idem comes Laumellensis modo dicendo : « Intravimus ergo ad Carolum. Non enim jacebat ut mos est aliorum defunctorum corpora, sed in quandam cathedram ceu rivus residebat. Coronam auream » ; statim que Otto imperator albis vestimentis induit, ungulosque incidit, et omnia defectiva circa eum reparavit. Nil vero ex artibus suis putrescendo adhuc defectiva, sed de summitate nasorum suorum minuit, quam ex auro ilico fecit restitui, abstrahens que ex illius ore dentem unum, refecto tuguriolo abiit.

On objecte encore qu'il n'y a dans l'histoire aucun exemple certain du mode d'inhumation assis. Or, c'est le contraire qui est vrai, à tel point qu'on a pu réunir un grand nombre de faits prouvant l'usage d'ensevelir les morts de distinction dans la position assise dès l'antiquité, en Orient, et jusqu'à dans l'Europe du moyen âge. De nos jours, cet usage persiste pour le patriarche de Constantinople, pour celui des maronites et même pour les prêtres de ce dernier rite. Bien que les anciens textes soient muets sur ce point, il n'est pas improbable que le même cérémonial était employé pour les empereurs de Byzance, cérémonial dont le nouvel empire d'Occident, un peu novice en pareille matière, s'inspirait volontiers.

Nous ne discutons pas des fantaisies comme celle qu'on présente sur l'attitude peu majestueuse d'un cadavre assis, encore moins l'argument prétendu qu'on tire de la non-attestation de l'usage des sépultures assises au ix° siècle.

2039. — Sarcophage de Charlemagne. Enlèvement de Proserpine. Dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, 1881, t. iii. Sarcophage de Charlemagne. Enlèvement de Proserpine. Dans Zeitschrift des Aachener Geschichtsvereins, 1881, t. iii.

Les Annales de Nieder-Altaich disent simplement : « Otlo Aquisgrani magni imperatoris Caroli ossa a pluribus inscia quiescivit », et celles de Lambert de Hersfeld : « Imperator ossa Karoli magni imperatoris a pluribus eo usque ignorata, invenit ».

La réponse à cette question se trouve dans la translation du corps en 1165, le 29 décembre. La grande Chronique de Cologne nous apprend que l'empereur Frédéric Barberousse célébra l'exhumation du sarcophage, et que les ossements de Charlemagne furent déposés dans un cercueil de bois renforcé d'argent. Sigebert, dans la continuation de la Chronique d'Eginhard, s'exprime ainsi : De tumulo marmoreo levantes in locellum ligneo reposuerunt ; enfin, le Magnum Chronicon Belgii dit que : præsente Friderico imperatore et multis prælatis Aquisgrani, ossa Caroli Magni imperatoris e loco ubi quieverant annis CCCLII, cum magna reverentia sunt elevata et honorifice collocata in feretro argenteo per Reinaldum, archiepiscopum Coloniensem, et Alexandrum, Leodiensem episcopum, in multis oblationibus quas imperator et imperatrix obtulerunt.

Après ces textes qu'on peut tirer, qu'on exalte ou qu'on dénigre de son mieux et qu'il faut prendre tels qu'ils sont, nous voyons que le corps embaumé de Charlemagne demeura dans le caveau primitif de 814 à 1165 ; assis sur le trône impérial de 814 à l'an 1000, couché dans une cuve de marbre de 1000 à 1165, enfin retiré de cette cuve et déposé dans un cercueil de bois renforcé d'argent en 1165. En 1215, l'empereur Frédéric II fit placer le corps dans une magnifique châsse. Voir § xxiii, col. 748. Voici comment un contemporain, Renier de Liège, raconte cette translation : Feria secunda, missæ solemnitatis celebrantur, idem rex corpus Caroli quod avus suus Fridericus imperator de terra elevavit in sarcophagum.

La châsse fut placée sur l'autel du chœur et y demeura plus de cinq siècles. Elle fut ouverte en 1482, mais chose aussi étrange que certaine, le souvenir du précieux dépôt qu'elle contenait se perdit complètement. On en vint à croire que la châsse en question renfermait les reliques du martyr saint Léopard, dont le corps avait été apporté à Aix sous le règne d'Otton III et déposé dans la basilique. En 1780, par suite de la démolition de l'ancien autel, la châsse fut reléguée dans une sacristie attenante à l'église et où on conserve le trésor de la basilique. Le monument qui était censé marquer, encore au XVIe, la place du tombeau, ayant depuis longtemps déjà disparu, personne ne connaissait plus, d'une manière précise, l'emplacement des restes de l'empereur. Une « tradition » assignait cette sépulture au centre même de l'octogone et sous la grande dalle qui reçut, au début du XIXe, sous l'épiscopat de M. Berdolet, le nom de Charlemagne.

Dès 1837, Fr. Bock s'occupa de la recherche méthodique du tombeau ; en 1843, le roi de Prusse ordonna des fouilles en vue de retrouver le caveau sépulcral primitif ; leur résultat, d'ailleurs intéressant, fut, au point de vue principal, négatif. Cependant, on avait découvert la tombe de saint Léopard ; il s'ensuivait que celui-ci ne se trouvait pas dans la châsse de l'ancien autel. On décida d'ouvrir celle-ci, ce qui fut fait le 7 août 1847, en présence d'une députation du chapitre et de deux médecins. Le couvercle enlevé, on trouva dans l'intérieur un parchemin portant la déclaration suivante :

Ad futuram rei memoriam : noverint Christi fideles, quod anno millesimo quadringentesimo primo, die duodecima mensis octobris, malura deliberatione et capituli venerabilis ecclesiae prævia, præsens feretrum reliquiarum per nos decanum, cantorem, vicepræpositum, presbyteros et duos canonicos presbyteros aperimus et ex eo recepta tantummodo pars superior brachii dextri sancti Caroli Magni, ad devotam supplicationem christianissimi Ludovici Francorum regis, qui ad honorem gloriosissimæ Virginis et ejusdem Caroli Magni his diebus misit brachium aureum ponderis viginti octo et dimidiae marcarum auri, in quo pars brachii prædicta inclusa est, ad ipsius Domini regis petitionem. Pontificatu sanctissimi Domini Sixti quarti papæ, imperante Friderico tertio Romanorum imperatore, Ludovico de Borbon episcopo Leodiensi ac Hermanno archiepiscopo Coloniensi, ejusdem ecclesiæ præposito.

Sous le parchemin se trouvait un tissu de soie pourpre d'une grande beauté, qui entourait une enphona.


XLIV. uvre de Charlemagne. — À des intervalles inégaux, des hommes s'élèvent, dont la destinée parait être d'accabler leurs contemporains sous le poids d'entreprises surhumaines. De tels hommes ne se montrent qu'aux époques troublées, leur capacité ne pouvant se mesurer qu'à la tempête. Pour lutter contre elle, ils ont reçu le don universel ; ils sont supérieurs, parce qu'ils sont complets. Et, complets, ils se font de leur temps et de l'avenir une conception absolue et exclusive, à l'accomplissement de laquelle ils appliquent toute force dont ils s'arrogent, de par la hauteur de leur vue, la propriété et la direction ; dès lors, toute résistance, la simple opposition, une attitude de réserve leur semblent un attentat. Ayant la force entre les mains, ils s'en servent et en abusent souvent. Ils lui doivent un éclat, des erreurs et des triomphes qui sont la portion caduque de leur œuvre. Par-delà les actions de guerres retentissantes, les entrées triomphales, les parades grandioses, il y a autre chose ; il y a l'empreinte mise par le grand homme, au titre et au moyen de sa toutepuissance, sur ses contemporains et, par eux, la déviation imprimée à la société, la direction nouvelle imposée et suivie pour une période plus ou moins prolongée, féconde ou stérile, à la postérité. Cette voie, dans laquelle ils engagent l'humanité, c'est le prestige du victorieux qui l'ouvre, comme c'est la sagesse du génie qui la découvre.

Constantin, Charlemagne, Napoléon ont, de leur regard pénétrant et lucide, perçu et indiqué la route de l'avenir à travers le tumulte des faits contemporains. Nous rencontrerons bientôt Constantin, nous n'avons à étudier ici que Charlemagne, de qui on a pu dire, avec une haute raison, que « l'époque et les peuples sur lesquels il put agir lui étaient tellement inférieurs et si rebelles à ses grandes vues, que son œuvre ne fut jamais qu'un plan grandiose et s'écroula dès qu'il ne fut plus ; mais ce triste dénouement, qui l'a dépouillé pour un coup d'œil superficiel de la consécration du succès, est peut-être ce qui doit le mieux établir sa gloire, en nous faisant mesurer la hauteur dont il dépassait son époque. L'homme qui a conçu et presque exécuté, dans un tel milieu, un tel rêve, est de la race des dieux. D'ailleurs, comme toutes les grandes pensées, la sienne n'est pas demeurée stérile ; en périssant, elle a été féconde, et le monde moderne tout entier retrouverait encore dans ses fondations les débris de son édifice écroulé. » L'empire franc, qui succède à l'empire romain et qui hérite de lui, emprunte des formes éprouvées, mais n'emprunte que cela ; car, il s'inspire d'un esprit différent. L'unité européenne sera désormais politique et religieuse sur la base du christianisme. L'Église gouvernera les âmes et l'Empire se chargera du reste ; ce seront deux autorités internationales qui conduiront le moyen âge à ses destinées, souvent rivales, mais toujours, et malgré elles, complémentaires. Charlemagne, s'il a prévu les conflits futurs que son expérience ne pouvait guère lui laisser ignorer, ne s'y est pas arrêté, comprenant qu'ils ne devaient être que nécessaires et transitoires. Ce qu'il a vu, ce qu'il a voulu et ce qu'il a, vaille que vaille, mis sur pied, a duré et produit, en partie du moins, ce qu'il en attendait.

L'empereur aurait à remplir désormais le rôle de défenseur officiel et armé de l'Église civilisatrice et pacifique. À elle l'enseignement, à lui la police. Dans le cas où un prince chrétien manquerait à ses engagements, il lui en ferait souvenir, l'épée haute au besoin ; et, jusque dans les États païens, à lui appartiendrait la protection des fidèles disséminés et inquiétés. La conception est belle, elle ne requiert, pour être réalisable, que l'hérédité du génie. Charlemagne a escompté l'avenir avec raison, il a entrevu des Otton, des Henri II, des Frédéric Ier ; mais il a oublié qu'une seule lacune dans cette mâle dynastie suffirait à tout brouiller et à compromettre l'œuvre irrévocablement.

Cette haute conception politique était si étroitement liée à la conception religieuse et sociale, qu'il est impossible d'isoler entre eux ces aspects divers d'une pensée supérieure et totale. Tout le reste, administration, gouvernement, instruction, etc., n'était que des conséquences logiquement déduites et intelligemment poursuivies. Charlemagne savait qu'on ne fait rien de durable si on n'y met le temps et l'attention indispensables. Il ne songea pas à innover, encore moins à inventer, mais à réformer et à répétrir. Il avait sous la main une force déchue, le clergé ; il la releva, s'en servit et la fit concourir à son plan général de civilisation. Si ignorants et débauchés qu'ils fussent devenus, moines et clercs possédaient seuls alors ces traditions studieuses, ces aptitudes littéraires que l'empereur eût en vain cherchées ou greffées parmi les ruines des artisans de ses conquêtes. Ce fut de sa part le trait de génie de voir que, dans son abaissement actuel, l'Église gardait la flamme et contenait le germe du progrès. Aussitôt, il entreprit de lui faire produire ce qu'elle pouvait donner et de lui faire rendre son maximum d'utilité. L'instruction qu'il protégeait avec ostentation, l'école qu'il abritait dans son palais, les jeux d'esprit qu'il partageait avec ses confidents et les exécuteurs de ses projets répondaient sans aucun doute à l'artelitique curiosité d'une intelligence ouverte à tout, mais surtout consacraient les efforts tentés pour inculquer les connaissances élémentaires qui, plus efficacement que les batailles, allaient refouler la barbarie. L'écriture, la lecture, le catéchisme étaient alors les véritables besoins d'une société inculte et foulée ; Charlemagne y a pourvu. Attentif à l'avenir, il ne fut pas oublieux ni dédaigneux du passé. Lui qui fondait un monde se retournait volontiers vers les ancêtres et recueillait avec piété l'écho des plus antiques poésies barbares. Car il ne prétendait pas effacer ni détruire le passé national, ayant le sens de la continuité et considérant le passé comme l'explication du présent et la mesure de l'avenir.

Il n'était pas moins pondéré en matière d'administration, laissant aux autorités locales une part d'initiative et de responsabilité aussi larges que possible, sous la surveillance des commissaires du pouvoir central, qui entretenaient entre elles et lui un rapport perpétuel sans que la surveillance dégénérât en espionnage et l'immixtion en envahissement.

Malgré ces mérites divers, malgré sa piété, sa sagesse, sa modération, son amour pour le peuple, le Charlemagne qui a frappé l'imagination des peuples, c'est l'empereur guerrier, symbole formidable qui abreuva ses Francs de ce à quoi leur âme généreuse sera toujours plus sensible qu'à tout le reste : la gloire ! Et à travers tant de grandeurs et tant de triomphes dont se compose l'histoire de onze siècles écoulés depuis, c'est l'empereur botté, armé et galopant qui est resté le Charlemagne national. D'autres hommages plus naïfs et plus intimes lui agréaient mieux peut-être, comme le patronage de la jeunesse des écoles : mais la postérité a prononcé ; son Charlemagne à elle s'avance entouré des douze pairs, couvert de gloire, revêtu de force et marqué au front du signe du génie.

On s'est demandé si c'était bien de génie qu'il pouvait être question. Charlemagne ne fut ni un grand homme de guerre, ni un créateur en matière de politique et d'administration, ni un lettré, ni un artiste. Il ne fut rien de tout cela d'une manière éclatante, mais il posséda quelque chose de tout cela dans cette mesure achevée qui révèle la grandeur, car il n'y a pas de véritable grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux. En lui vivait une extraordinaire énergie mise au service de la modération, jusque dans le triomphe. Aux heures où la tentation des conquêtes, l'ivresse de la gloire menaçaient de l'entraîner, on peut croire que le chrétien commandait à l'empereur et lui interdisait l'excès d'orgueil des surhumaines entreprises. Son grand cœur n'était insatiable que de tendresse et, sur ce point seulement, le chrétien fut vaincu. Mais où il donna sa véritable mesure, c'est dans l'application qu'il apporta à remplir tous les devoirs que lui imposait son « métier d'empereur ». Il fut un indomptable et minutieux travailleur. Son esprit vérifiait, comparait, recueillait les détails les plus humbles qu'il faisait servir à l'enquête universelle avec laquelle il reconstruisait l'empire. Ceux qui l'ont le plus estimé sont ceux qui ont été doués comme lui de cette puissance effrayante de labeur. Sa vraie postérité est celle qui, marchant sur ses traces, a osé se réclamer de lui. J'imagine qu'on pourrait, pour lui comme pour de moins illustres, peindre le cortège couronné qui mène De en siècle ses solennelles funérailles. Dans le lointain et noyés dans une sorte de brume, le groupe des Otton, Barberousse, les Henri ; plus proche et déjà en pleine lumière, Charles-Quint ; tout près de nous, celui de tous qui lui ressemble le plus, Henri IV : brave, alerte, rusé, rieur, robuste et vert-galant. Enfin, fermant la marche, Louis XIV qui s'appliquait à lui ressembler et Napoléon qui le tenait pour son « prédécesseur ».


XLV. Bibliographie. — Chaque point particulier abordé dans la présente dissertation a été accompagné d'une bibliographie, qu'on ne croit pas nécessaire de reproduire ici ; on se bornera donc à quelques indications d'ordre plus général, ou qui n'ont pu trouver place au cours de notre étude. Ad ann. 742, n. 22-814, n.

Basnage, Thesaur. m. - Ph. Jaffé, Bibliotheca rerum Germanicarum, 1867-1873, t. IV, p. 335-436, 701-704 ; t. VI, p. 286, 403, 643.

H. Leclercq. II. CHARLEMAGNE (CULTE DE). Nous ne discuterons pas ici la question de savoir si ce culte est légitime, si rien dans l'histoire de sa vie ne s'opposerait à ce qu'il fût étendu à l'Église catholique tout entière. Cette discussion nous entraînerait à un examen de tous les actes de sa vie ; c'est une tâche qui appartient naturellement au Dictionnaire d'histoire. Nous devons nous en tenir ici à la question strictement liturgique : quel a été dans l'Église le culte rendu à Charlemagne, depuis les origines, c'est-à-dire depuis 814, époque de sa mort, jusqu'à nos jours.

M. Curicque, qui a écrit sur cette question un mémoire auquel nous renverrons plus d'une fois, sans toutefois adopter toutes ses conclusions, dont quelques-unes ne paraissent pas suffisamment fondées, divise cette histoire en quatre périodes.

La première, depuis la mort de Charlemagne jusqu'en 1166, époque de la translation de ses reliques ; la seconde, depuis cette date jusqu'à la fin du XVe ; la troisième, depuis le XVIe jusqu'à Benoît XIV ; la quatrième, depuis Benoît XIV jusqu'à nos jours.

Dès le lendemain de sa mort, de grandes marques de vénération furent témoignées aux dépouilles de l'empereur ; cependant, il nous paraît difficile de voir là, comme le fait l'abbé Curicque, les témoignages suffisants pour établir le fait d'un culte proprement dit.

Agobard, archevêque de Lyon, et contemporain de Charlemagne, ne craint pas de le mettre au rang des saints dans son épitaphe :

Qui que bujus relegis uersus epigrammata, lector, Astrijeram Caroli teneat, die, spiritus arcem.

Un auteur contemporain, Rhaban Maur, l'inscrit dans son martyrologe.

Nous restons ensuite sans témoignages jusqu'au temps d'Otton III, qui, en l'an mille, fit rechercher le tombeau de Charlemagne, le fit rouvrir et trouva le corps conservé presque sans atteinte de corruption. Le moine Adhémar d'Angoulême nous dit, à l'occasion de cet événement, que de nombreux miracles signalèrent bientôt la tombe du saint empereur à la vénération des peuples. Cependant, ajoute-t-il, on ne fait point encore sa fête, mais on récite, à son anniversaire, l'office des défunts. Son récit est, du reste, surchargé, à cet endroit, d'interpolations et de détails invraisemblables qu'il est inutile de mentionner.

La translation solennelle des reliques de Charlemagne en 1166 allait donner au culte de l'empereur un nouvel élan. Frédéric Barberousse, à l'exemple d'Otton III, fit donc ouvrir en cette année le tombeau d'Aix-la-Chapelle, avec l'assentiment de Gui de Vérone, antipape sous le nom de Pascal III, qui était alors réfugié auprès de lui. La reconnaissance des reliques fut faite au cours d'une diète solennelle tenue à Aix-la-Chapelle pendant les fêtes de Noël et présidée par Renaud, archevêque de Cologne. La translation des reliques eut lieu au sein d'un grand concours de peuple et toutes les marques de la vénération publique leur furent alors rendues.

Le fait cependant que cette reconnaissance de culte eut pour auteur un antipape, et pour instigateur un empereur comme Barberousse, n'était pas de nature à lui donner dans la suite une grande recommandation. Ce fut, en tout cas, le point de départ d'une nouvelle période dans l'histoire du culte de Charlemagne, et, à partir de ce moment, un certain nombre d'églises adoptèrent ce culte, et célébrèrent une messe et un office propres en l'honneur de Charlemagne.

Naturellement, la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, qui possédait le tombeau et les reliques, devait être des premières à garder cette dévotion ; elle prenait, en quelque sorte, le grand empereur pour son patron et, en 1215, elle faisait enfermer ses reliques dans une châsse de vermeil, chef-d'œuvre d'orfèvrerie romano-byzantine, que l'on peut encore admirer de nos jours et qui est décrite ailleurs.

La poésie liturgique se mit aussi à célébrer Charlemagne, et l'on trouve, dans les livres du XIIIe et des siècles postérieurs, des hymnes, dont la suivante est des plus célèbres ;

Urbs Aquisgranensis, urbs regalis, Regni sedes principalis. Prima regni curia. Regi regini pange laudes Qui de magni regis gaude Karoli praesentia.

Hac in die, die festo, Magni regis magna gesta Recolat Ecclesia.

Reges terra et omnes populi Omnes simul plaudant et singuli Celebrent festa.

Hic est magnus imperator. Bonus frater, bonus salvator. El prudens agricola. Infideles hic convertit. Fana, deos hic evertit. Et confringit idola, etc.

À partir de ce moment aussi, le nom de Charlemagne est inscrit dans plusieurs martyrologes.

Il ne sera pas inutile dans cette série de témoignages de rappeler le suivant, qui montre à quel point la dévotion à Charlemagne s'était répandue et était devenue populaire. Lorsqu'elle fut admise en février 1429, à Chinon, devant Charles VII, Jeanne d'Arc lui dit entre autres choses : « Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et saint Charlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prière pour vous ». Dans une autre circonstance, elle associe encore saint Charlemagne à saint Louis, comme aux deux saints patrons de la France.

Louis XI ne fit donc, quelques années plus tard, que consacrer la voix populaire en France dans son édit de 1470 en prescrivant, de concert avec l'autorité spirituelle, pour toute la France, au 28 janvier, une fête en l'honneur de saint Charlemagne, déjà depuis longtemps patron de l'Université de Paris. Il fit, en outre, à la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, en 1481, d'un magnifique reliquaire en vermeil pour une relique de l'empereur avec l'inscription : Reliquiae sancti Caroli Magni.

Dans la troisième période, depuis le protestantisme jusqu'à Benoit XIV, on trouve peu de traces du culte de Charlemagne. Bien plus, on peut constater dans certains milieux une opposition plus ou moins violente. L'Université de Paris elle-même, qui avait pris Charlemagne pour patron, l'abandonna un moment, pour le reprendre plus tard, en 1661. Certains historiens relevaient dans la vie de Charlemagne des griefs qui, disaient-ils, ne permettaient pas de le considérer comme saint, surtout en ce qui concerne sa conduite envers les Saxons et ses mœurs.

Mabillon, Noël Alexandre, Le Cointe et quelques autres le blâment, tandis que les Bollandistes le défendent, dans la notice qu'ils lui consacrent sous ce titre : De sancto Carolo Magno imperatore ».

Mais c'est Benoît XIV qui devait donner à la thèse de la sainteté un nouvel et important appui. Il lui consacre un chapitre dans son livre fameux De canonisatione et, après une étude sur ce culte depuis l'antipape Pascal III, il conclut que l'on peut continuer à donner à Charlemagne le titre de bienheureux « . À la suite du savant pape, d'autres personnages ecclésiastiques se sont plu à honorer la mémoire de l'empereur ».

Au point de vue canonique, Charlemagne, ayant été canonisé par un antipape, n'a pas vu son nom inséré au martyrologe romain ; il n'a pas jusqu'ici droit au titre de saint, strictement parlant. Il a droit cependant au culte public rendu aux bienheureux. C'est la conclusion de Benoit XIV et des autres canonistes -. Elle s'appuie sur ce fait que ce culte a été reconnu par des papes, par des conciles, par des églises particulières, comme nous l'avons démontré dans les pages précédentes.

Bibliographie. — Bulaeus. Hist. universitalis Parisiensis, 1665, t. ii, p. 345 ; le même, Carolomagnalia seu feriæ concelebratæ C. Magni in scholis observandæ, 1662 ; Hist. littéraire de la France, 1747, t. iv, p. 374. — C. G. F. Walch, Historia canonisationis Caroli Magni variis observationibus illustrata, Jenae, MDCCL ; opposé à la thèse de la béatification. Il contient en appendice : le diplôme de Frédéric Ier, De consecratione Caroli ; les lettres de Charles IV, empereur, De renovando publico Caroli Magni cultu ; l'office De sancto Carolo cum præfationibus H. Canisii et Jacobi Basnagii. — De sancto Carolo Magno, dans Acta sanctorum, jan. t. iii, p. 490 sq. — Anal. juris pontificii, 1880, p. 1130 ; 1883, p. 603. — Barbier de Montault, uvres, 1895, t. x. — Année du clergé, 1904, p. 841-846. — Curicque, Mémoire historique sur le culte eccl. de Charlemagne, 298 ; Chronicon Anianense, dans Pertz, t. iii, p. 201 ; Annales Lobienses et Annales Elnonenses, dans Pertz, t. i, p. 12, 13. — Chronique de la Pucelle, dans Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation, t. iv, p. 208. — Quicherat, loc. cit., t. iii, p. 5-7. — Hist. de Metz, par les bénédictins, t. i, l. II, p. 525 sq. — Geschichtliche Mittheilungen über die Heiligtümer, etc., 1874, p. 60. — Mabillon, Annales O. S. B., 1703, t. ii, p. 408 ; Bollandistes, Acta sanctorum, jan. t. iii, p. 490-507. Sur ces discussions, voir les auteurs modernes, résumés dans Mury, Hist. polit. et religieuse de la France, 1875-1876, t. i, p. 320 ; Rohrbacher, Hist. de l'Église, 1842-1849, t. xi, p. 439 ; Curicque, Mémoire cité, p. 236 ; Darras, Hist. de l'Église, 1874-1888, t. xvii, p. 150 ; Jager, Hist. de l'Église en France, 1862-1867, l. IV, p. 335 ; dom Guéranger, Année liturgique, temps de Noël, 1880, t. II, 28 janvier. Cf. aussi L'ami du clergé, 1904, t. xxvi, p. 841 sq. — De sermonum Dei beatificatione et canonizatione, 1707, t. i, p. 26 sq. — Notamment le cardinal Geissel, le cardinal Pie, dom Guéranger, etc. On trouvera ces témoignages réunis dans le mémoire de l'abbé Curicque, Mémoire historique, etc. — Cf. L'ami du clergé, 1904, t. XXVI, p. 841 sq. Emungne, dans Mém. de l'Acad. de Metz, p. 215-274, 1885-1886. — C. G. F. Walch, Historia canonisationis Caroli Magni variis observationibus illustrata, Jenae, MDCCL. — Emil Pauls, Die Heiligsprechung Karls des Grossen und seine kirchliche Verehrung in Aachen bis zum Schluss des xii Jahrh., dans Zeitsch. des Aachener Geschichtsvereins, 1903, t. xxv, p. 334-354. Cf. Anal. Bollandiana, t. xxxiv, p. 156. — Stephan Beissel, S. J., Die Aachenerfahrt, Verehrung der Aachener Heiligthümer seit den Tagen Karls des Grossen bis in unsere Zeit, Freiburg-im-Br., 1902, surtout p. 25, 33, 95 sq. — Officia propria ecclesiae collegialis et civitatis Aquisgranensis a sacra Rituum congregatione approbata, Aix-la-Chapelle, s. d. — Sur les offices de Charlemagne, cf. aussi Delisle, Cabinet des manuscrits, t. iii, p. 178 ; Canisius, Lectiones antiquæ, 1725, t. iii, pars 2« , p. 205, la plus ancienne messe pour Charlemagne. Pour les offices, les hymnes, le culte en général, voir surtout Clément, Die Porträtdarstellungen Karls des Grossen, p. 12 sq., dans Zeitschr. des Aachener Geschichtsvereins, t. XII, 1890 ; Cahier, Caractéristiques des saints, t. ii, p. 610, 636, 641, 650 sq. ; Petits Bollandistes, 1876, t. ii, p. 80, 85, et le supplément de dom Piolin, 1885-1886, t. ii, p. 249-250.

F. Caeroi.


III. CHARLEMAGNE ET LA LITURGIE.— I. Influence de Pépin et de Charlemagne sur l'adoption en Gaule de la liturgie romaine. II. L'homéliaire de Paul Diacre. III. Le lectionnaire et l'homéliaire d'Alcuin.


IV. Le sacramentaire grégorien de Charlemagne.

V. Influence de Charlemagne sur la composition des manuscrits liturgiques et sur l'école liturgique.


VI. uvres liturgiques de Charlemagne. VII. Conclusion. VIII. Bibliographie.

I. Influence de Pépin et de Charlemagne. — L'influence de Charlemagne sur la liturgie a été déjà bien souvent reconnue ; il ne sera pas inutile, cependant, de mettre une fois de plus cette vérité en lumière, de préciser mieux qu'on n'a fait jusqu'ici la portée de son action, et d'apporter à la démonstration de cette thèse des témoignages trop négligés.

Il est juste de remarquer d'abord que l'honneur de cette initiative revient à Pépin qui, déjà en relations étroites avec Rome, avait résolu de substituer aux liturgies gallicanes, qui présentaient trop de divergences et dont les livres étaient corrompus, la liturgie romaine, comme plus propre à resserrer l'union dogmatique entre Rome et les Gaules, et à rétablir dans les églises de ces pays le culte et la liturgie tombés en décadence sous le règne de Charles-Martel '. Cela rentrait dans le plan de restauration et de réforme que Pépin s'était imposé, et que Charlemagne reprit avec plus de suite, d'énergie et d'intelligence. Il reconnaît, du reste, même dans les capitulaires et dans les Livres carolins, ce qu'il doit à son père. Du reste, cette tendance à introduire la liturgie romaine en Gaule, ou du moins quelques-uns de ses usages, se révèle déjà plus d'une fois avant Pépin, soit par l'étude des conciles, soit par l'examen des livres liturgiques gallicans qui, de bonne heure, admettent le canon romain ou d'autres prières romaines (en fait, tous les livres gallicans, sauf les messes de Mone, sont saturés de rites et de formules romaines), soit surtout par le fait de la diffusion extraordinaire en Gaule du sacramentaire gélasien au viiiè siècle. Ce dernier point a été mis en lumière d'une façon indiscutable par les travaux de B.ünier et de Bishop.

Nous voyons d'abord les conciles et les papes, dès le vè siècle, chercher à ramener les Églises des Gaules aux usages romains.

Le concile de Vaison, en 529, recommande de chanter, selon la pratique de Rome, de l'Orient et de toute l'Italie, le Kyrie eleison, à matines, à la messe et à vêpres. De même à toutes les messes, même aux messes de carême et aux messes des morts, on dira trois fois le Sanctus. On ajoutera, comme à Rome, en Orient, dans toute l'Afrique et en Italie, après le Gloria (Patri et Filio), etc., ces mots : sic ut erat in principio '.

Le pape Jean III (560-573) prescrit à Edaldus, archevêque de Vienne, de suivre l'usage romain pour son diocèse.

Saint Boniface s'était fait aussi, avant Pépin, un des grands propagateurs de cette liturgie aussi bien dans les pays germains que dans les contrées limitrophes où son influence se fit sentir '. Carloman le chargea notamment de la réforme des églises de son royaume, et un capitulaire du temps qui se rapporte à cette affaire s'exprime ainsi : Deerevinius quoque secundum canones ut unusquisque presbyter in parrochia habitans, episcopo subjectus sibi in cuius parrochia habitat, et semper in quadragesima relationem et ordinem ministerii sui, sive de baptismo, sive de fide catholica, sive de precibus et ordine missarum episcopo reddat et ostendat '.

Il n'y a pas de doute que ce capitulaire, écrit sous la direction de Boniface, ne vise la liturgie romaine.

L'examen, même sommaire, des livres gallicans, à une seule exception près, témoigne dans le même sens et révèle des infiltrations romaines dans les rites gallicans '. On a remarqué justement aussi que l'ordre bénédictin, déjà répandu dans les Gaules, propageait la liturgie romaine, dont il avait adopté le sacramentaire.

On ne peut préciser au juste en quoi consista l'œuvre de Pépin. Se borna-t-il à introduire en Gaule l'antiphonaire romain, comme pensent Tommasi, Mabillon, et Varin après eux, qui veulent que le fait d'avoir introduit le sacramentaire revienne à Charlemagne seul ? C'est une question sur laquelle nous reviendrons, mais nous devons d'abord citer les textes dans lesquels est décrite l'œuvre de Pépin.

C'est sous son règne et avec son approbation, que Chrodegand, son oncle, qui était évêque de Metz et qui fut chargé de négocier à Rome pour le compte du roi franc, introduisit le chant et la liturgie romaine dans son église, qui devint le centre d'une école désormais célèbre de chant romain.

Walafrid Strabon témoigne aussi que le pape Étienne II, venant en France pour demander la protection de Pépin contre les Lombards, y introduisit les usages romains et le chant : Cantilenæ vero perfectiorem scientiam quam pene tota Francia diligit, Stephanus papa..., per suos clericos, petente eodem Pippino, invexit, indeque usus ejus laudabiliter contrahuit '.

L'auteur des Livres carolins, qui écrit sous l'inspiration de Charlemagne, a reconnu aussi le fait dans le texte que nous avons cité plus haut '.

Enfin, dans sa lettre au concile d'Aix-la-Chapelle, du 23 mars 789, Charlemagne dit lui-même : Ut eantum romanum pleniter disceat et ordonabiliter per nostrum gradale officium peragatur secundum quod beatae memoriae genitor noster Pippinus rex decrevit ut fieret quando gallicanum tulit ob unitatem apostolicae Sedis et sanctae Dei Ecclesiae pontificam concordiam '.

Dans le synode de Francfort, il peut affirmer quelques années après, en 791, que les usages romains sont déjà adoptés partout : assensi præterea venerandae memoriae Pippini genitoris nostri exemplis qui totas Galliarum ecclesias romanæ traditionis sua studio cantibus dekoravit '.

Enfin, Charles le Chauve constate aussi que l'introduction de la liturgie romaine est due à Pépin : Nam et usque ad tempora avi nostri Pippini Gallicanæ et Hispanæ ecclesiæ aliter quam romanæ vel mediolanensis ecclesiæ divina officia celebrabant '.

Dans tous ces textes, il est surtout question du chant romain de l'antiphonaire et du responsorial ; aucun témoignage formel ne nous prouve que cette réforme s'étendit jusqu'au sacramentaire. Cependant, certains auteurs pensent qu'il n'est pas vraisemblable que Pépin n'eût pas adopté le texte de la messe romaine, en même temps qu'il adoptait le chant romain '. En tout cas, le grégorien, nous l'avons dit, avait été adopté déjà dans plusieurs églises des Gaules, et des exemplaires du grégorien étaient aussi connus dans ce pays.

Charlemagne s'efforça donc de continuer l'œuvre de réforme liturgique et de faire prévaloir partout les rites romains, non plus seulement pour le chant et l'antiphonaire, mais encore pour la messe et l'administration des sacrements. Il ne sera pas inutile de citer à l'appui les textes des conciles, tenus sous l'impulsion et parfois sous la présidence de l'empereur, et les capitulaires ou les Livres carolins, rédigés aussi sous son inspiration.

Le concile de Neuching (vers 771) prescrit à l'évêque de s'assurer que ses prêtres lisent et comprennent la sainte Écriture, qu'ils prêchent d'après les traditions de l'Église romaine, qu'ils disent la messe conformément à la tradition romaine. On doit administrer deux fois par an le baptême solennel, à Pâques et à la Pentecôte, d'après les règles de la tradition romaine. Chacun aura un livre pour les sacrements, l'évêque devra examiner s'il est conforme aux règles. Chaque évêque devra organiser dans sa ville une école, confiée à un maître sage qui instruira d'après les traditions des Romains, qui pourra enseigner le chant des heures canoniques selon les époques et les fêtes d'obligation '. La ville de Neuching était, à la vérité, dans les États du duc Tassilon ; mais les rapports de ce dernier avec Charlemagne étaient alors étroits. En tout cas, il nous a paru intéressant de citer ces prescriptions où s'affirme aussi l'influence de la liturgie romaine.

Sur le concile de Francfort, en 794, l'influence de Charlemagne fut plus directe. Deux des canons visent la liturgie de la messe et prouvent que quelques-unes des pratiques gallicanes subsistaient encore. En rappelant que les noms (inscrits dans les diptyques) ne doivent être lus avant l'offrande (canon 51) et que la paix doit être donnée après la confection des mystères (canon 50), le concile montrait qu'il entendait interdire toute pratique opposée à la liturgie romaine ».

Les deux capitulaires d'Aix-la-Chapelle, en 809, appartiennent au concile qui se tint alors en cette ville au sujet des discussions avec les Grecs. Il contient ce canon intéressant sur les fêtes : les principales fêtes sont Noël, saint Étienne, saint Jean l'Évangéliste, les saints Innocents, l'octave de Noël, l'Épiphanie, son octave, la Purification, les huit jours de Pâques, la Litania major, l'Ascension, la Pentecôte, saint Jean-Baptiste, saint Pierre et saint Paul, saint Martin, saint André. Au sujet de l'Assomption, la question reste indécise (canon 19 '^).

Les conciles réformateurs de S 13, qui se tinrent à la demande de Charlemagne, contiennent aussi quelques édits sur la liturgie. Celui d'Arles insiste pour que tous les clercs disent des messes et des litanies pour l'empereur et sa famille ; il demande que, dans toutes les églises épiscopales et dans les autres paroisses des diocèses, on prie tous les jours pour l'empereur et pour sa famille« ; celui de Reims prescrit les règles à suivre pour la messe, le baptême, la pénitence (liturgie romaine)' ; celui de Mayence (canon 4) veut qu'au sujet du baptême on se conforme en tout à la coutume romaine ; on observera le scrutin ^ et les deux époques réservées à cette cérémonie, Pâques et la Pentecôte, sans toutefois qu'il soit interdit, en cas de danger, de baptiser hors de ces époques.

En 798, le concile de Rispah demande à l'évêque de veiller à ce que ses prêtres soient capables d'enseigner la vraie foi catholique et de célébrer la messe selon la tradition de l'Église romaine '.

On demande aux prêtres s'ils savent chanter l'office divin selon le rite des Romains'.

On enjoint aux évêques de s'enquérir avec soin si les prêtres de leur diocèse enseignent une foi orthodoxe, observent les rites du baptême, comprennent les prières de la messe et chantent les psaumes suivant le rythme des versets '.

Les Livres carolins, écrits sous l'inspiration de Charlemagne et probablement par Alcuin ', contiennent aussi des témoignages du même genre. Nous y voyons que le pape Hadrien poussa Charlemagne par ses exhortations à faire adopter la liturgie romaine dans tous ses États, sci/ice/ ut pliires iltius partis ecclesiœ qiuse qiwndam apostolicse Sedis traditionem in psallendo susciperc recusabanl, nnnc eam cum omni diligentia ampleclanlur et cui adhœsercmt fidei munere, adhssreanl quo que psallendi ordine^.

Il nous faut encore citer dans les Livres carolins les passages suivants qui mettent la question au point :

Quœ (se. Ecclesia partis iiostra ?) dum a primis fidei temporibus cum ea (scil. romana Ecclesia) perstaret in sacrae religionis unione, et ab ea paulo distaret, quod tamen contra fidem non est, in offlcionini celebratione, venerandse memoriœ genitricis nostri illustrissimi at que excellentissimi viri Pippini régis cura, et industria sive adventum ia Gallias revercndissimi et sanctissimi viri Stephani romande urbis antistitis, est ei etiam in psallendi ordine copulata, ut non esset dis par ordo psallendi quibus erat cora par ardor credendi ; et quse imitEe erant unius sanctîe legis sacra lectione, essent etiani unitîe iinius modulationis (al. modulaminis) veneranda traditione, nec sejuugeret offlciorum varia cclebratio quas conjunxerat unicae fidei pia devotio. Quod quidem et nos, collato nohis a Deo Italise regno fecinius, sanctfe roraanae Ecclesîœ îastigium sublimare cupientes, et revercndissimi papx Adriani salutaribus exhortationibus parère nitentes ; scili cet ut plures illlus partis Ecclesia ? (se. Gallicanae), quse quondani apostolicîe sedis traditionem in psallendo suscipere recusabant, nunc eam cum omni diligentia amplectantur et cui adhseserant fidei munere. adiitereant quo que psallendi ordine : quod non solum omnium Galliaruni provinciÊC, et Germania, sive Italia, sed etiam Saxones et quœdam Aquilonaris plagse gentesper nos,Deoannuente,ad verse fidei rudimenta conversse, facere noscuntur, etita beati Pétri sedem in omnibus se qui curant, etc. '.

Les témoignages suivants portent plus spécialement sur la récitation, à la messe, du mémento des morts et sur l'anamnèse :

Saluberrimus nam que a sanctis Patribus Ecclesiis traditus usus est pro defunctorum spiritibus Dominum deprecari, quem nos cum sancta omni catholica et universali Ecclesia aniplectentes non solum pro nostrorum parentum, verum etiani pro amicorum fideiiiun qui nos in pace dominica prsecessenmt spiritibus, clementissimam Domini pietatem exposcimus... Nos nostris (parentibus) quieleni exposcimus per missarum solenmia, illi suis ingerunl convicia per inordinata concilia... Nos nostrorum spiiitus requie potiri oramus in sinu Abrahse, illi suorum optant damnari animas cum Ario, Sabellio, Dioscoro, N'estorio et Eutychete. Nos nostros collocari postulamus parentes inter agmina beatorum, illi suos inter obstinâtes turbas ! haereticorum •.

Cum scili cet corporis et sanguinis Dominici sacranicn- ^ tum ad cormneraorationem suse passionis et nostrfe salutis nobis concessum ab eodem mediatore Dei et hominum, per manum sacerdotis et invocationem divini nominis conficiautur imagines vero nullius manus irapositionis vel consecrationis mysterio indigentes... Est nimirum adnorum ( ? sic) consecrationem sacerdos injulatus, circumstantis popuJi deprecationes suis precibus miscens, cum intemo rugitu memoriam taciat Dominicœ passionis, et ab inleris resurrectionis, necnon et in cœlos gloriosissimae ascensionis, et liœc perlerri per manus angeli in sublime altare Dei et in conspectum niajestatis deposcat, pictor vero... Nam Alelchisedcch rex Salem, sacerdos Dei sumrai, in typo Dominici corporis et sanguinis, non imaginem quamdam sed panem et vinum legitur obtulisse ».

Sur l'ordination et sur la consécration des temples, voici comment s'expriment les livres :

Quoniam qusecum que in Ecclesia sacrantur, sive ecclesiastici ordines, sive sacrandorum templorum dedicationes, sive cîEterae liujuscemodi constitutiones, per sacerdota les ecclesiastico more consecrationes fiunt, quippe cum ad ipsam christianîe fidei nobilitatem per quam ad cœteros gradus acceditur, in ipsis infantiœ rudiment is per sacerdotum manus impositiones et ad Deum orationes veniatur. Si vero de locis sive vasis vel quibuslibet ustensilibus divinis cultibus mancipatis dicere voluit, in hoc ejus dictio tiustrari potest, quoniam pêne nihil est in his quœ enumeravimus, quod non per sacerdotum orationes et consecrationes consecretur, sed et exorcismis et salis et aquas aspersione uti consuevit Ecclesia, quonmi omnium consecrationes vel institutiones ab ipsis Ecciesise rudimentis ab Ecclesiarum prîesulibus traditai fuisse noscimtur, et in libris sacerdotalibus exaratœ habentur, etc. « .

D'autres témoignages prouvent encore que Charlemagne s'appliqua même aux détails de cette réforme. Il faut citer le texte important par lequel Hadrien rappelle qu'il a envoyé, à la prière de l'empereur, un exemplaire du sacramentaire grégorien : De saeramentario vero a sanclo preedecessore noslro dei/luo Gregorio disposito jampridem Puuliis Grammaticus a nobis eam pro vobis petiit et sccundumnoslra ! Ecciesise traditionem per Joannem monachiim at que abbatem Ravcnnatiuni vcslra : regali emisimus Excellentix ».

Plusieurs capitulaires rappellent vers cette époque que Charlemagne attache la plus grande importance à ce que les livres liturgiques soient copiés par des hommes dont l'âge et la prudence sont une garantie de fidélité, et si opus est evangelium, vel psallerium et missale scribere, pcrfeclœ œtatis homines scribanl cum omni diligentia « . Il charge les évêques de veiller à ce que ces livres soient irréprochables, ut operam dei (episcopus) quatenus presbijteri missalem et lectionarium sive cxteros libellas sibi necessarios bene correctos habcant ».

Il veut que les chantres chantent à la manière romaine, témoin l'incident raconté par Paul Diacre« ; il envoie à Rome deux de ses clercs pour s'y former au chant romain. Ceux-ci, de retour, firent école ».

D'autres capitulaires recommandent aux clercs d'exécuter convenablement le chant romain et de célébrer la messe selon le rite romain'.

Les évêques sont chargés d'avoir la main à l'exécution de ces décrets et les missi de l'empereur eurent l'ordre de visiter les villes et les monastères et de voir si tout s'y passait régulièrement, en particulier en ce qui concerne le chant et la lecture, ni missi pcr singtiltis ciuitatcs cl mnnaslerin prœvideanl... quomodo emcndalum habcaiit qiiod fiissimiis de eoram Icclione el canin cœlerisqne disciplinis ad ordinem ecclesiasticœ rcgulic perlinentibns '.

Mandcwil {Carolus) etiam ul unnsquisqne episcopus in omni rcgno, id csl imperio suo, ipsi cum presbiileris suis ofpcium sicul psallil romana Ecclesia facerent*.


II. L'homéliaire de Paul Diacre. — Charlemagne ne se contenta pas d'imposer la liturgie romaine. Il ne se fit pas scrupule de la corriger et de la modifier sur certains points. Les leçons que l'on lisait à l'office de nuit lui ayant paru pleines de fautes de grammaire et mal choisies, il chargea l'un de ses conseillers les plus estimés, Paul Diacre, d'en faire un recueil. Il devait, dit le texte du capitulaire, parcourir avec soin les ouvrages des Pères catholiques et choisir dans ces prés comme un bouquet des fleurs les plus belles. Paul Diacre, après un long travail dans les traités et les sermons des Pères, fut en mesure d'offrir à Charlemagne deux volumes où l'on trouvait des lectures pour tout le cours de l'année, adaptées aux fêtes. Il en envoya des copies aux évêques avec ordre de les lire désormais dans leurs Églises ^.

Cet homéliaire de Paul Diacre sera étudié à sa place. Voir HOMÉLIAIRES et Paul Diacre. Nous dirons simplement ici que l'édition donnée dans la Patrologie latine est très incomplète et insuffisante' ; la contribution de Ranke est utile, mais insuffisante aussi'. L'étude plus récente de Wiegand n'est que la promesse d'une édition complète ; cependant elle rendra de grands services, car il a fait connaître et classé les manuscrits d'après lesquels on pourra reconstituer la collection homilétique de Paul Diacre, il a donné les incipits des homélies en s'efforçant de les identifier*. Ce travail a été complété par un article de dom Morin ». On peut se rendre compte dès maintenant par ces études que le travail du collaborateur de Charlemagne ne fut pas une simple compilation. Il mit à faire son recueil un goût et une érudition remarquables pour son temps et, au jugement de dom Morin, '( il fit mieux que l'on ne pourrait espérer en ce genre, après onze cents ans, de ceux auxquels on recourrait présentement pour un tel travail.

Le lectionnaire et l'homéliaire d'Alcuin. — L'influence de Charlemagne sur le lectionnaire d'Alcuin ne fut pas moindre. Cette question ayant été étudiée à propos d'Alcuin (cf. Alcuin, t. i, col. 1073-1078), il nous suffira d'en résumer ici les conclusions. Le lectionnaire d'Alcuin nous a été conservé dans une copie assez fidèle. Cet ouvrage avait été entrepris sur l'ordre de Charlemagne. Celui-ci, frappé des erreurs de transcription et des autres incohérences qui s'étaient glissées dans les livres liturgiques, avait confié un vaste plan de réforme à Alcuin, qui commença par le Comes. La date de cette révision doit être assez rapprochée de celle de l'homéliaire de Paul Diacre. Elle est, en tout cas, antérieure à la révision dont nous parlerons tout à l'heure.

Le travail d'Alcuin sur le Comes ne consista pas seulement à écrire les leçons d'une façon plus correcte, avec ponctuation, à corriger les fautes, mais il fallait faire concorder ce lectionnaire avec le système liturgique du temps. Le fond du lectionnaire est romain, au moins en substance. En effet, sur 307 lectures, 242 appartiennent au lectionnaire romain ; les 65 autres, données en appendice, sont des additions qui permettent d'avoir des lectures propres à certains jours que l'ancien lectionnaire ne connaissait pas.

On peut même dire que le système du Comes d'Alcuin est grégorien et non gélasien. Cf. ci-dessus, t. i, col. 1074. Cependant, nous n'avons pas ici le Comes grégorien pur, car Alcuin ne s'est pas interdit, même dans le corps du lectionnaire, de donner des lectures pour des fêtes ou des fériés que ne connaît pas le grégorien primitif, comme les trois dimanches de septuagésime, sexagésime, quinquagésime, les jeudis de Carême, les dominica vacat, etc. Cette combinaison liturgique est en harmonie avec la révision du sacramentaire dont il sera question dans le § IV.

Dans son ensemble, ce lectionnaire constitue une œuvre liturgique de grand intérêt, qui nous conserve l'ancien rite romain, avec des additions qui nous permettent de constater les innovations liturgiques introduites entre le vii° et le ix° siècle.

On a aussi restitué récemment, avec beaucoup de vraisemblance, un autre homéliaire à Alcuin, mais ce n'est pas un ouvrage de lectures liturgiques du genre de celui de Paul Diacre, c'est un recueil de sermons à l'usage des prédicateurs ; ces homélies sont tirées des Pères. Il est possible que Charlemagne ait eu aussi une certaine influence sur sa composition.

On a quelquefois aussi reporté à Charlemagne l'honneur d'avoir inspiré à Usuard la composition de son fameux martyrologe, selon le titre que portent certains manuscrits : fussit Caroli imperatoris conditum, cf. Baronius, ad ann. 778, n. 20, 21. Mais c'est à Charles le Chauve qu'il faut attribuer cette initiative.


IV. Le SACRAMENTAIRE DE CHARLEMAGNE. Plus importante encore est la question du sacramentaire. Question capitale pour l'histoire liturgique, car c'est de là qu'est sorti notre missel romain actuel. Là est la clef, on peut le dire, de la question grégorienne, et même de la question liturgique en France. Dans une lettre du pape Hadrien à Charlemagne, écrite entre 784 et 791, il est dit que le roi avait, quel que temps auparavant, demandé qu'on lui envoyât de Rome le sacramentaire de saint Grégoire et que le pape le lui avait expédié par Jean, abbé de Ravenne. C'est le texte que nous avons cité ci-dessus : de sacramentario vero a sancto praedecessore nostro divo Gregorio papa, disposito. etc.

Dès qu'il l'eut en sa possession, Charlemagne le fit recopier et des exemplaires furent envoyés dans les églises. Quelques-unes des copies exécutées sous Charlemagne ou sous ses successeurs immédiats se sont conservées jusqu'à nos jours ; malheureusement ces copies que nous connaissons sont des combinaisons plutôt que des copies fidèles, comme nous allons le voir.

L'exemplaire envoyé par le pape n'existe plus, et, qui plus est, on n'en a pas encore retrouvé de copie authentique et pure d'additions. La cause en est que l'exemplaire d'Hadrien ne contenait pas certaines fêtes et certains dimanches que l'on était habitué à célébrer en France et qu'on ne voulait pas abandonner. On ajouta donc au sacramentaire romain ces parties absentes, et c'est le résultat de ces combinaisons que nous offrent les sacramentaires dits grégoriens, soit manuscrits, soit imprimés. D'où une confusion à peu près inextricable dans la question grégorienne, confusion dans laquelle les plus savants éditeurs eux-mêmes, comme Ménard, Rocca et autres, n'ont pas su voir clair, donnant pour grégoriens des sacramentaires qui sont plutôt des combinaisons francogrégoriennes ; les liturgistes postérieurs n'ont guère été plus heureux. Les travaux de Bishop ont enfin porté quelque lumière dans ces ténèbres. Il semble bien que l'édition de Muratori nous a donné le vrai texte du sacramentaire envoyé par Hadrien. Seulement, à ces messes, un compilateur en a ajouté un certain nombre d'autres, par exemple pour la nativité de la sainte Vierge et pour l'Assomption, mais il a eu soin de marquer par des obélies toutes ces additions. Puis, comme le recueil ainsi corrigé n'était pas encore complet, au gré de l'éditeur, il y a ajouté une série de messes, empruntées probablement, en partie au moins, au sacramentaire gélasien ou à un grégorien antérieur, et ces messes forment, dans son travail, une sorte d'appendice ou de supplément. Entre l'une et l'autre partie, il a placé une note dont l'importance, dans la solution de la question grégorienne, est de premier ordre, et que pour cette raison nous devons donner ici dans son intégrité :

Incipit sacramentorum liber secundus, a venerabili Grimoldo abbate ex omnibus sanctorum Patrum excerptus.

Praefatio.

Hucusque praecedens sacramentorum libellus, a B. papa Gregorio constat esse editas, exceptis his quae in eodem in nativitate vel adsumptione B. Mariae, praecipue vero in quadragesima, virgulis antepositis, lectoris invenerit iugulata solertia. Xam sicut quorumdam relata didicimus, domnus apostolicus in eisdem diebus a stationibus penitus vacat, eo quod ceteris septimanae feriis stationibus vacando fatigatus, eisdem requiescat diebus, ob id seili cet ut tumultualione populari carens et eleemosynas pauperibus distribuere, et negotia exteriora liberius valeat disponere. Missam veropraetitulatam in natali ejusdem Beati Gregorii, virgulis que antepositis iugulatam, a successoribus eius (sic), caussa amoris, immo venerationis suae, eidem suo operi non dabium esse interpositam. Praefatus sane sacramentorum libellus, lect a plerisque, scriptorum vitio depravante, non ut ab auctore suo est editas haberetur, pro capta tamen ingenii ob multorum atilitatem, studii nostri tait enim artis stylo corrigere. Quem cum pridens lector stadiose perlegerit, verum nos dicere ilico comprobabit, nisi iterum scriptorum vitio depravetur. Sed quia sunt et alla quaedam, quibus necessario sancta atitar Ecclesia, quae idem pater ab aliis jam edita esse inspiciens, pietermisit ; idcirco operae prelium duximus, ea velut flores pratorum vementes carpere, et in unum congerere, atque correcta et emendata sais que capitalis praenotata, in huius corpore codicis seorsam ponere, ut in hoc opere cuncta inveniret lectoris industria, quaecumque nostris temporibus necessaria esse perspeximus quamquam plura et iam in aliis sacramentorum libellis invenissemus inserta. Hac vero discretionis gratia praefatiunculam in medio collocavimus, ut alterius finis, alterius quoque exordium esset libelli ; ita videlicet, ut hinc inde (ormabiliter eisdem positis libellis noverit quisque, quae a B. Gregorio, quaeve sint ab aliis edita patribus ; et quoniam excluendos tantarum quaestores diversarumque institutionum sanctarum nequaquam dignum vel possibile esse censuimus, saltem enim omnium condignis desideriis in evident ! huius operis copia satis faceremus. Si cui autem placent ea quae sine fastidio studio pioque collegimus amore, sascipere, precamur ut non ingratas nostro existat labori, sed potius una nobiscum gratias agat omnium bonorum largitori. Si vero superflua vel non necessaria sibi illa iudicaverit, utatur tantum praefati patris opusculo, quod minime respuere, sine sui discrimine potest ; et ea quierentibus, hisque pio animi affectu atque volentibus, utenda admittat. Non igitur ingratis, fastidiosis, sed potius stadiosis et devotis, illa collegimus, in quibus, cui animo sedent, potest reperire, unde et debita vota sua, et officium divini cultus digne ac placabiliter Domino valeat extibere. Noverit ita que nos perspicacitas lectoris non alia haec inseruisse operi, nisi ea quae a probatissimis et eruditissimis magna diligentia exarata sunt viris. Ex multis ergo multa collegimus, ut multorum utilitati prospiceremus. Praefationes porro, quas in fine huius posuimus codicis, flagitamus ut ab his quibus placent, cum caritate suscipiantur, et canantur. Ab his vero, qui cas intelligunt, nec tamen delectantur, necnon et ab his qui cas volant, nec tamen intelligunt, poscimus ut nec assumentur, nec canantur. Addimus etiam et benedictiones ab episcopo super populum dicendas, necnon et illud quod in praefato codice B. Gregorii, ad gradus inferiores in Ecclesia constituendos non habetur. Obsecramus ita que vos, quicunque hunc codicem ad legendum sive transcribendum sumpseritis, ut pro me preces ad Dominum fundatis, qui ob utilitatem plurimorum illa colligere atque corrigere studuimus. Precamur que ut eum ita diligenter transcribatis, quatenus eius textus, ea eruditorum aures demulceat, et simpliciores quosque errare non sinat. Nihil enim, ut ait B. Hieronymus, proderit emendasse librum, nisi emendatio librariorum diligentia conservetur.

La seconde question est celle-ci : la partie du sacramentaire avant la préface Hucusque représente-t-elle le texte authentique du sacramentaire de saint Grégoire ? Malgré l'opinion de certains critiques (Muratori, Duchesne), nous croyons qu'il faut répondre affirmativement, au moins pour la substance. La question sera traitée dans tout son développement aux mots : Grégoriens. Gélasiens (Sacramentaires), mais, dès maintenant, il semble clair, d'après la note Hucusque, que l'exemplaire envoyé ne pouvait être que le grégorien.

Autre question. Ce livre envoyé par Hadrien représente-t-il, non pas un sacramentaire à l'usage des églises, mais un missel strictement à l'usage du pape et de la cour romaine ? Cette dernière hypothèse est celle de M. Duchesne : « En somme, dit-il, nous avons ici un livre disposé, non pas pour l'usage romain en général, tel qu'il peut être appliqué en un pays quelconque, mais pour l'usage romain tel qu'on l'observe à Rome. De plus, c'est un sacramentaire essentiellement stational, qui ne peut servir que les jours de fête ou d'assemblées solennelles. Sauf ces jours consacrés, il n'a de messes que pour le jour de la dédicace, pour l'ordination du pape, ou du prêtre cardinal, pour le mariage, pour les funérailles du pape. Aucun rituel n'est indiqué pour la dédicace, aucune messe n'est assignée pour les dimanches et jours ordinaires, pour les funérailles des clercs ou des fidèles, : aucune pour les nécessités particulières, guerre, peste, tempêtes et autres fléaux, pour les malades, les pécheurs, les voyageurs et ainsi de suite. On n'y trouve même pas les formules de la veilation et de la réconciliation des pénitents. J'hésiterais donc, continue le savant critique, à considérer ce recueil comme un livre complet, pouvant suffire à toutes les nécessités liturgiques, même pour le temps du pape Hadrien, fût-ce un exemplaire spécial à l'usage du pape... peut-être était-ce un livre d'usage moins restreint, mais alors il faudra admettre qu'il était supplémenté par d'autres textes... La meilleure preuve de son insuffisance, c'est que, une fois passé en France, il fut reconnu impropre à l'usage et qu'on se vit obligé de le supplémenter largement ». Toutes ces distinctions et hésitations du savant critique sur la nature de ce livre sont parfaitement justifiées. Il semble cependant que, grâce à l'intervention et à la reconstitution proposée par M. Bishop, et à la découverte de dom Wilmart, on arrivera à cette conclusion, que ce sacramentaire n'était pas un livre exclusivement à l'usage du pape. Comment croire qu'Hadrien, à la réquisition de Charlemagne, eût envoyé un sacramentaire impropre à l'usage général, un livre qui ne pouvait servir qu'au pape ?

Un dernier point à traiter est celui-ci : de quoi se compose le fameux supplément qui suit la préface Hucusque ? Avec quels éléments Alcuin, ou l'auteur quel qu'il soit de cette compilation, a-t-il complété le sacramentaire envoyé par Hadrien ? Quoi que nous ne soyons pas encore très exactement renseignés sur ce point, il faut répondre que quelques-uns de ses matériaux ont été puisés dans le gélasien tel qu'il était connu en Gaule, à l'époque d'Alcuin, et on sait que ce type liturgique était très répandu dans ce pays au VIIIe. Une autre source à laquelle l'auteur ne se fit pas scrupule d'emprunter des prières, ce sont les livres de la liturgie gallicane. Enfin, dom Wilmart nous assure qu'il dut puiser aussi dans un sacramentaire grégorien d'un autre type que celui envoyé par Hadrien ; en effet, le supplément cadre, autant qu'on peut en juger, avec le grégorien conservé au Mont-Cassin et que dom Wilmart a si heureusement mis en lumière.

Mais, dès maintenant, nous pouvons tenir comme acquis les résultats auxquels sont arrivés, indépendamment, Varin et Bishop : l'exemplaire envoyé par Hadrien représente un sacramentaire usité dans les églises romaines à cette époque, et qui était, en substance, le grégorien. Remis à Alcuin, cet exemplaire fut par lui, et sans nul doute par ordre de Charlemagne, supplémenté et complété. Seulement, ce qu'on aurait pu facilement prévoir arriva. La combinaison adoptée par Alcuin, qui avait voulu conserver dans son intégrité le type envoyé par Hadrien, présentait des complications que la liturgie tendrait fatalement à faire disparaître. Les obélies, qui marquaient les messes étrangères au grégorien d'Hadrien, tombèrent vite en désuétude ; le souci d'exactitude, qui avait fait mettre en supplément les autres additions, fit bientôt place au désir de simplification, et les deux parties furent fondues en un tout. C'est le nouveau type liturgique qui prévalut et dont on trouve plusieurs exemplaires à l'époque qui suit celle d'Alcuin. Les missels ainsi combinés étaient d'usage plus commode, mais les éléments étrangers étaient désormais fondus avec les éléments purement romains.

Quoi qu'il en soit, ce sont ces sacramentaires ainsi combinés et altérés qui devinrent le missel officiel dans tous les États de Charlemagne. Et, fort une plus extraordinaire encore, ce missel finit par revenir à Rome, pour y être adopté et y supplanter tous les autres types liturgiques. C'est en substance le missel romain actuel, sauf les quelques additions qu'y a apportées le cours des âges. Ainsi, par un étrange revirement, Charlemagne, qui voulait introduire en France la liturgie romaine, préparait sans s'en douter une liturgie franco-romaine, qui, par une sorte de fusion, reviendrait un jour à Rome et formerait la liturgie que l'on pourrait appeler néo-romaine. Si nous nous sommes arrêtés sur cette question d'éditions grégoriennes, c'est qu'elle est en plein dans notre sujet. En somme, c'est à Charlemagne que nous devons en grande partie la liturgie qui, du IXe jusqu'à nos jours, a été celle de l'Occident latin à peu près tout entier, et le missel romain, dont nous nous servons encore aujourd'hui, est, substantiellement, celui rédigé sous les yeux et l'inspiration du grand empereur. Ces résultats des derniers travaux de la critique sur la liturgie de la restauration carolingienne devaient être d'autant plus soigneusement notés qu'ils sont encore peu connus, même par les liturgistes de profession, et qu'ils sont de nature à changer à peu près complètement les notions jusqu'ici reçues.

En tout cas, on comprend l'erreur qu'ont commise les éditeurs ou les critiques qui considèrent comme grégoriens des sacramentaires qui ne tiennent plus aucun compte des obélies si soigneusement marquées par Alcuin ou le compilateur du sacramentaire, ni des distinctions maintenues par lui entre la partie grégorienne et la seconde partie. Ces sacramentaires n'ont plus de grégorien que le nom ; ce sont des combinaisons plus ou moins heureuses d'éléments grégoriens, gélasiens et gallicans.

Pour en revenir à Charlemagne, il faut constater aussi que, tout en favorisant l'adoption de la liturgie romaine dans ses États, il ne se faisait pas scrupule d'y introduire des modifications. Nous avons vu qu'il chargea Paul Diacre de faire un recueil de leçons qui remplacerait les lectures romaines à l'office. De même, il gardait à la messe le chant du Credo qui est d'origine gallicane, et que Rome n'admettra dans la messe que plus tard. Le supplément au sacramentaire grégorien était une nouvelle altération apportée à la liturgie romaine. D'autres modifications s'introduisaient encore à la messe. Les prières de l'offertoire, Veni sanctificator omnipotens et Suscipe sancta Trinitas, sont d'origine gallicane. L'auteur du Micrologue avait déjà relevé ces particularités : « Dicit sacerdos fuit gallicanum ordinem : Veni sanctificator, Suscipe sancta Trinitas, non ex aliquo ordine (scil. romano) sed ex ecclesiastica disciplina. Romanus tamen ordo nullam orationem instituit post offertoriam ante secretam ». Il fait la même remarque au sujet des prières qui précèdent et qui suivent la communion.

V. Influence de Charlemagne sur la composition des livres liturgiques et sur l'école liturgique. — Le zèle de Charlemagne pour la liturgie se trahit encore par le soin qu'il mit à faire copier les livres liturgiques. Nous avons cité le capitulaire de l'an 789 où il prescrit de ne faire copier l'évangile, le psautier, le missel, que par des hommes mûrs, connus pour leur soin (ci-dessus, col. 812). Einhard nous raconte qu'il voulut même s'exercer dans cet art de la calligraphie qu'il estimait si fort, sans, du reste, y réussir. Vita Caroli Magni, c. vi.

Dans la préface de l'homéliaire il dit : « Igilur quia curae nobis est, ut ecclesiarum nostrarum ad meliora semper proficiat status, oblitam penitus majorum nostrorum desidiam reparare vigilanti studio litterarum instauramus officinam, et ad pernoscenda sacrorum librorum studia nostro etiam, quos possumus, inritamus exemplo. Inter quae jampridem universos veteris ac novi instrumenti librariorum imperitia depravatos. Dum nos in omnibus adiuvante, examussim corrigimus ».

Quelques-uns des livres liturgiques copiés pour lui ont été conservés et sont considérés comme des chefs-d'œuvre, tel le manuscrit dit Heures de Charlemagne, à la Bibliothèque nationale, ou certains manuscrits dans d'autres bibliothèques ; tel le psautier de Charlemagne, publié dans les Monumenta Vindobonensia ; tel l'évangéliaire byzantin.

C'est lui, on le sait, qui voulut attirer à sa cour Alcuin et l'aida à fonder cette école calligraphique de Tours où figurent, copiés d'après de nouveaux principes d'écriture, tant de chefs-d'œuvre qui font encore l'ornement des principales bibliothèques de l'Europe. Léopold Delisle a reconnu cette influence dans son Mémoire sur l'école calligraphique de Tours au IXe. Un autre savant, un paléographe et un critique dont le nom est justement autorité, L. Traube, amené, par ses recherches sur l'histoire de la règle de saint Benoît, à établir que la restauration du texte authentique est due à l'initiative de Charlemagne, a caractérisé en quelques pages magistrales l'action littéraire du grand empereur, ce qu'il appelle la bibliophilie et la philologie carolingiennes. Il montre combien Charlemagne a l'amour des livres ; l'empereur goûte les écrits nouveaux que lui apportent les savants, ses protégés : Alcuin, Adam, Paul Warnefrid, Magnus, d'autres encore demeurés inconnus. Mieux encore, il a un plan bien arrêté ; il veut des manuscrits meilleurs que ceux qui étaient en circulation, plus purs, « authentiques », et pour cela il s'adresse avant tout à l'Italie. Ce qu'il avait fait pour la Vulgate, pour la collection des canons, pour la règle de saint Benoît, il le fit pour les ouvrages liturgiques, pour le sacramentaire, pour le Comes, pour l'homéliaire. Il fait rechercher les manuscrits de ces ouvrages, il les met aux mains de ses grammairiens chargés d'en préparer une édition correcte. Bien plus, ces nouveaux et plus purs manuscrits pourront être consultés sur demande, copies à leur tour. Les moines, dans leurs monastères, se livrent à ce travail de copie, et nous trouvons des notes explicites attestant que tel manuscrit des canons de Denys, du sacramentaire, des gloses de grammaire de Ferrand, est une réplique de l'authentique impérial. C'est encore ce que nous apprenons de l'accusation portée par Hincmar contre Félix d'Urgel d'avoir voulu corriger, dans un sens adoptianiste, l'exemplaire impérial du De Trinitate de saint Hilaire. Ainsi dans les monastères, on émendait le texte que l'on s'était procuré pour le mettre au goût grammatical du jour ; il arrive encore souvent, par la force de l'habitude, qu'on y fait entrer les leçons précédemment en possession ; on contamine le texte, à proprement parler. Enfin, on ira, par un esprit de véritable curiosité philologique, jusqu'à entreprendre des collations marginales, à l'exemple d'Origène et de saint Jérôme ; c'est ce qui se pratiquait à l'école de Loup de Ferrières, ou encore dans l'entourage de Théodulphe. Tel apparaît, en un court résumé, le mouvement intellectuel et littéraire issu de l'impulsion vigoureuse de Charlemagne à la fin du VIIIe et au début du IXe.

Le zèle de Charlemagne pour la liturgie parut dans une autre circonstance. En 812, il envoyait une circulaire aux archevêques de son empire pour leur demander une sorte de rapport sur la façon dont s'accomplissaient les cérémonies du baptême dans leurs Églises.

Un certain nombre répondirent, et quelques-uns de ces traités ou mémoires nous ont été conservés, tel celui d'Oditbertus ou Edelbertus, archevêque de Milan, De sacramentlo baptismi el ejus cœremoniis ; tel encore celui de Leidrade, archevêque de Lyon, Liber de sacramentlo baptismi ; celui d'Amalaire, archevêque de Trêves, Libellus de cœremoniis baptismi ad Carolum ; celui de Magnus, archevêque de Sens, Liber de mysteriis baptismalis ad Carolum imperatorem ; ceux de Théodulfe, évêque d'Orléans, Liber de ordine et ratione rituum baptismi, ad Magnum archiepiscopum Senonensem ; de Jessé, évêque d'Amiens, Epistola catechetica de expositione rituum Ecclesiae in baptismale ; de Maxence d'Aquilée, Epistola ad Carolum de ritibus baptismi ; de Garibald ou Gerbaud, évêque de Liège, De baptismoe jusque ritibus.

Cette influence de Charlemagne ne se borna pas là. On verra tout à l'heure qu'il écrivit lui-même quelques lettres et quelques mémoires sur la liturgie. Autour de lui se forma une école de liturgistes, la première dont l'histoire littéraire ait enregistré l'existence. L'influence de Charlemagne sur cette école n'a pas encore été définie bien nettement ; le sujet demanderait une étude détaillée. On ne pourra nier en tout cas que c'est à lui que l'on doit d'avoir réuni et, dans une certaine mesure, inspiré des hommes comme Alcuin, Amalaire, Rhaban Maur, Théodulfe et quelques autres.

V. uvres liturgiques de Charlemagne. — On attribue à Charlemagne un certain nombre d'œuvres liturgiques. L'attribution à Charlemagne de l'hymne Veni Creator paraît fondée surtout sur le témoignage d'Ekkehard le Jeune, dans sa vie de Notker le Bègue. D'après ce récit, Charlemagne aurait envoyé le Veni Creator à Notker le Bègue en échange de la séquence : Spiritus Sancti nobis adsit gratia, dont celui-ci lui avait fait hommage. Mais c'est ici une pure légende, car Notker n'était pas né quand Charlemagne mourut. Cette impossibilité n'empêche pas l'abbé Pimont de plaider en faveur de Charlemagne, dans son savant ouvrage sur les hymnes du bréviaire romain. Tout en rejetant le récit apocryphe d'Ekkehard, il pense que l'attribution à Charlemagne devait s'appuyer sur une tradition sérieuse. Il ne lui est pas difficile de montrer que l'hymne ne peut être ni de saint Ambroise, ni de saint Grégoire à qui elle est attribuée quelquefois, et de réfuter l'assertion de Mone, qui prétend que le Veni Creator se trouverait dans des manuscrits antérieurs à Charlemagne. Il est enfin assez naturel de supposer avec lui que ces deux vers :

Te urnisque Spiritum Credamus omni tempore, nous donnent la date de composition de cette hymne et qu'il faut la placer au temps des controverses en Gaule sur la procession du Saint-Esprit, après le synode d'Aix-la-Chapelle en 809, et peut-être pour en célébrer l'heureuse issue. Mais il faut avouer que l'on ne peut aller plus loin, et il n'est pas plus loisible de l'attribuer à Charlemagne qu'à l'un ou l'autre des liturgistes et des écrivains dont il est entouré, Rhaban Maur ou Théodulfe, ou tout autre.

Nous avons une correspondance entre Charlemagne et Alcuin au sujet des termes liturgiques de septuagésime, sexagésime, quinquagésime. La lettre de Charlemagne n'a pas une grande portée liturgique, mais elle témoigne d'une érudition peu commune en ces matières pour l'époque, et elle donne quelques renseignements utiles sur les coutumes de son temps.

La lettre de Charlemagne à Garibald, évêque de Liège, publiée en 1733 par dom Martène et dom Durand, au sujet du baptême, qui donna occasion à l'évêque d'écrire la lettre sur le baptême dont il a été question plus haut, contient quelques renseignements liturgiques. La lettre à Odibert de Milan a trait aussi au baptême.

On lui attribue aussi un Traité sur les rites et les cérémonies, mais c'est un ouvrage factice, une sorte d'amalgame composé de sa lettre à Alcuin et de divers autres écrits.

Quant à la préface si intéressante au lectionnaire de Paul Diacre, il en a été question plus haut (col. 813).


VI. CONCLUSION. — En résumé, si l'on a pu parler de Renaissance carolingienne pour les études et les arts en général, il faut encore, et peut-être avec plus de raison, parler d'une Renaissance carolingienne dans la liturgie, qui se produisit sous l'influence de Charlemagne. La fin du VIIIe et le IXe avait été pour la liturgie, comme pour l'ensemble de la vie et des mœurs chrétiennes, une époque de décadence. Cette décadence même et les altérations que subissent les manuscrits où sont copiées les formules gallicanes amènent une réaction en faveur de la liturgie romaine, qui, dans les missels gelasien et grégorien, avait fourni un type supérieur aux formules gallicanes.

Pépin s'est déjà orienté dans ce sens, mais c'est surtout à Charlemagne, ami de l'ordre, de la discipline, de l'unité religieuse, que l'on doit la réforme qui s'introduit alors dans la liturgie des Gaules. C'est à Rome qu'il va chercher surtout les éléments d'une restauration religieuse. Il s'efforce de promouvoir dans ses États l'étude de la liturgie, comme de toutes les autres sciences ecclésiastiques.

Sous son inspiration, surgit une véritable école liturgique dont les principaux représentants sont Alcuin, Amalaire, Agobard, Florus de Lyon, Walahfrid Strabon, Rhaban Maur. On peut dire que c'est une école, encore que les hommes dont nous venons de citer les noms ne professent pas tous les mêmes principes. Mais ils appartiennent à une même période, subissent les mêmes influences, et, en somme, leurs méthodes de travail sont assez sensiblement les mêmes. Il faut ajouter que c'est la première école liturgique proprement dite, car jamais encore, si l'on en excepte peut-être saint Isidore, la liturgie n'a été envisagée comme un objet d'études, dont on ait cherché à connaître les lois.

Sa réforme en liturgie a pu paraître trop radicale. Les amis des anciennes liturgies gallicanes ont pu regretter qu'il n'ait pas cherché à restaurer cette liturgie au lieu d'aller prendre à Rome ses modèles. Mais on ne s'est pas demandé si cette restauration était possible à son époque. L'état d'anarchie dans lequel étaient tombés nos vieux rites nous oblige à répondre négativement. Enfin, il faut bien ajouter que l'établissement de la liturgie romaine en Gaule rapprochait nos Églises de la mère Église, favorisait l'unité d'enseignement et de doctrine, et enfin satisfaisait ce besoin d'ordre, de discipline et d'uniformité qui était un des caractères du génie de Charlemagne. Ce qu'il connaissait de l'état des Églises grecques et même de l'Espagne (querelle de l'adoptianisme) dut contribuer à le mettre en garde contre les dangers des liturgies nationales. Ce zèle eut parfois ses excès, et tous les vrais liturgistes se réjouiront qu'il ait échoué dans ses tentatives de remplacer le rit ambrosien par le romain dans l'Église de Milan.

Même dans ses efforts pour établir la liturgie romaine se trahit son caractère autoritaire. Nous avons vu qu'il ne se fit pas faute d'en modifier les rites et les livres.

Dans l'ensemble, avec ses qualités et ses défauts, il faut reconnaître que l'influence de Charlemagne dans ce domaine, comme dans les autres, fut hautement bienfaisante et civilisatrice. Et il n'est pas d'empereur ou de prince au moyen âge qui ait joué en liturgie un rôle aussi considérable.

F. Cahkol.


CHARLES LE CHAUVE (Manuscrits de). — I. Ms. lat. 1. II. Ms. lat. 2. III. Ms. lat. 1152. IV. Ms. lat. 14 000 Gimel. 55. V. Bible de Saint-Paul. VI. Le livre de prières à Munich.

Charles le Chauve n'appartient à nos études que par six monuments précieux auxquels son nom demeure attaché et qui sont inséparables de l'histoire de la renaissance artistique inaugurée sous Charlemagne. Nous étudierons d'abord les bibles classées ms. lat. 1 et ms. latin 2 de la Bibliothèque nationale.

Char les le Chauve, dit L. Delisle, accorda de généreux encouragements aux écrivains dont les travaux jetèrent un certain éclat sur son règne. L'un d'eux, le moine Héric, s'exprime ainsi dans l'épître dédicatoire mise en tête de sa Vie de saint Germain, évêque d'Auxerre : Illud vel maxime vobis œternam parat memoriam quod famosissimi vestri Caroli studium erga immortales disciplinas non modo ex æquo representatis, verum etiam incomparabili fervore transcenditis. Dum quod ille sopitis eduxit eneribus, vos fomenta multiplici lumine beneficiorum tum auctoritatis usquequaque providelis : immo, ul sublimibus sublimia conferam, ad sydera perurgelis. Lia vestra tempestate ingénia hominum duplici nituntur aminiculo, dum ad sapientiæ abdita persequenda omnes quidem exempta allicitis, quosdam vero etiam præmiis invitatis '. Parmi les auteurs qui ont dédié leurs ouvrages à Char les le Chauve, on peut nommer Ratramne, Jean Scot, Usuard, Méric et Jonas d'Orléans =. Les manuscrits de ce prince ne le cèdent ni en richesse, ni en élégance à ceux de Charlemagne. C'est à bon droit qu'on a depuis longtemps classé parmi les chefs-d'œuvre de la calligraphie du moyen âge les deux bibles de ce roi, son livre de prières et ses évangiles. En 877, Char les le

I. M. lat. 1. — Volume de 423 feuillets de vélin, mesurant 0°30x0°30. Écriture sur deux colonnes, probablement du début du ix« siècle, écriture en lettres d'or. Huit pages sont entièrement couvertes de sujets peints qui seront mentionnés dans la description qui va suivre : on y trouve aussi de belles lettres ornées et de gracieux enjolivements. Outre les tableaux et les morceaux sur fond pourpré, il faut signaler différents passages écrits en lettres onciales : fol. 8 v°, 11, 130, 146, 166 v », 192, 216 v, 233, 297 v », 300 v, 324, 366 v », 377 v », 383 et 416 ; les initiales de la plupart des livres de la Bible et les petits sujets qui accompagnent beaucoup de ces initiales.

La dernière des miniatures (fol. 423) semble donner la date du volume, mais les auteurs bénédictins du Nouveau traité de diplomatique ont fait cette importante remarque* : « On voit d'abord quatre pages divisées en deux colonnes, renfermées dans des bandes. Le fond est en pourpre et les caractères en or. L'écriture présente un discours en vers adressé au roi. Les premières lettres de chaque vers hexamètre et pentamètre sont plus grandes, mais du même genre que les autres. Voici un échantillon du discours poétique : Jani subeant menti, fuerint quæ noxia culpæ Per lacrimas, gemitus, perque laboris opus. Sic sic cum precibus quæralur gralia Christi, Muneris est cujus quicquid in orbe boni, Quid volumus, petimus, facimus, quid scimus, habemus, Inde datur iustis utile non meritis Aut vanum aut vacuum aut nil aut laudabile nusquam '.

Les autres vers sont sur le même ton. Ensuite on prescrit au prince ses devoirs... [A la fin il y a une image, où Vivien, abbé de Saint-Martin de Tours, présente l'ouvrage à Charle le Chauve. Cette peinture a fait juger que cette bible a été écrite du temps de cet empereur français. On ne peut nier que la pièce où l'abbé Vivien est nommé ne soit du milieu du ix= siècle. Mais il s'en trouve deux ou trois toujours adressées au roi Charle, qui semblent moins convenir à Charlemagne. Il y est plusieurs fois apostrophé sous le nom de David, et l'on sait qu'il s'étoit donné ce nom. Dans la supposition que cette bible eût d'abord été faite pour Charlemagne par ordre d'Alcuin, abbé de Saint-Martin de Tours, on ne sera pas surpris que Charlemagne soit plusieurs fois appelé David par ce grand homme. Cette bible n'aura point été présentée à Charlemagne, soit à cause de la mort d'Alcuin ou de celle de cet empereur ou pour quelle autre raison. L'abbé Vivien, voyant que le livre était adressé à un Charle, aura voulu l'offrir à Charle le Chauve. Il auroit dû faire mettre son portrait à la tête. Mais comme il le vouloit faire précéder de sa dédicace et qu'il y en avoit une autre au commencement, il se sera vu obligé de le renvoyer à la fin. La pourpre où sont les vers de la dédicace ne répond point au reste du livre. Elle est très-laide et presque détachée : ce qui en fait encore sentir un morceau postiche. En général, l'écriture et surtout la minuscule convient mieux au temps de Charlemagne qu'à celui de Charle le Chauve. Elle sent plus la fin du viii'' siècle ou le commencement du suivant que son milieu. » L. Delisle considérait cette conjecture comme « très plausible » : pour faciliter la comparaison avec les autres bibles attribuées à Alcuin, notamment avec celle du British Muséum, voici la description complète du manuscrit.

fol. 1. Dédicace : Incipit :

Rex benedicte, ibi hæc placéal bibliotheca Carie Teslamenla duo quæ relerjenda geril.

Desinit :

Qui mare, qui terrain, qui lotum continet orbem Te conservet, amect, dueat usque ad polum SU tibi bonor, pax, ordo, decus, palatia, regnum Prosperitas omnis et sine fine vale.

Le morceau complet contient deux cents vers. Parmi les ornements du fol. 1 v« , on remarque le dessin de deux médailles d'or, avec ces légendes :


DAVID REX IIV1P[ERAT0R] KAROLVS REX FRANC0[RVIV1J

A la suite est une grande miniature qui est la première du livre et consacrée à saint Jérôme.

fol. 3 v. Tableau représentant des scènes de la vie de saint Jérôme, avec ces légendes - :

Exil Hieronimus Borna condiscere verba Hierusalem hebræa : legis honorificæ.

Eustoehio neenon Paulæ divina salutis Jura dat, altithrono fullus ubi que Deo.

Hieronimus translata sui qux transtulil almus Ollis hic tribuil quis ea composuit.

fol. 4. Incipit epistola sancti Hieronymi ad Paulinum presbiterum de omnibus divinis historicis libris. Frater Ambrosius tua mihi munuscula... On remarquera la belle initiale F, haute de plus de trente-cinq centimètres.

fol. 8. Incipit preface sancti Hieronymi presbiteri. Désiderii mei desideratas accepi epistolas... La première majuscule est ornée des images du soleil, de la lune et des signes du zodiaque '.

fol. 9. Capitula libri Geneseos. Tituli in Vetus Testamentum. sous une arcature dominée par des lustres et surmontée de vents ou de monstres.

fol. 10 v. Tableau représentant l'histoire d'Adam et d'Eve, avec ces légendes * :

Adam primus uli fingitur istic Cujus Costa sacræ carpitur Evæ.

Christus Evam ducitAdte. — Quani vocat viraginem.

Ast edant ne poma vilse — Prohibet ipse conditor.

— Justitia. — Fortiludo. — Temperantia. fol. 216. Origo prophetiæ David regis psalmorum numero cl. David filius Jesse cum asel in regno suo (iudices filii qui psalmos facerent, id est Asaph, Eman, Ethan, Idithun... fol. 216. Incipit proemium sancti Hieronymi presbyteri. Psalterium Romæ dudum positus... fol. 216 v ». Incipit psalterium de translatione septuaginta interpretum, emendatum a sancto Hieronimo presbytero, petente Chromatio et Heliodoro. L'incipit en onciale d'or sur pourpre. fol. 233. Liber Salomonis, id est parabolæ ejus secundum Hebraicam veritatem traditæ ab Eusebio Hieronimo presbytero, petente Chromatio et Heliodoro. Epistola Hieronimi. Jungit epistola quos jungit sacerdotium... fol. 233 v ». Incipiunt capitula libri Proverbiorum. fol. 234. Incipit liber Proverbiorum quem Hebræi Masloth appelland. I.o titre en capitale d'or sur pourpre. fol. 240 V« . Incipiunt capitula in libro Ecclesiasticum. fol. 241. Incipit liber Ecclesiastes. fol. 243 v ». Incipiunt Cantica canticorum, quod Hebraice dicitur Sirasirim. fol. 245. Incipit capitulatio libri Sapientiæ... Incipit liber Sapientiæ. fol. 250. Incipit prologus libri Jesu filii Sirach. Multirum nobis et magnorum... fol. 250 v°. Incipiunt capitula libri Ecclesiastici. fol. 251. Incipit liber Ecclesiasticum. fol. 265. Incipit prefatio sancti Hieronimi in libro Dabreicimin, id est Verba dierum. Si septuaginta interpretum pura... fol. 265 V. Incipit liber Dabreiamin, id est Verba dierum, quod est Paralypominon. fol. 274. Incipit Paralypominon liber II, id est Verba dierum. fol. 285. Incipit prefatio Eusebii Hieronimi in Ezra. Utrum difficilius sit... fol. 285 V. Incipit liber Ezræ. fol. 293. Incipit prefatio in librum Hester. Librum Hester variis translatoribus... Incipit liber Hester. fol. 297 V. Incipit prefatio in librum Tobiæ. Chromatio et Heliodoro episcopis Hieronimus presbyter... Incipit liber Tobiæ. fol. 300 V« . Incipit prefatio in librum Judith. Apud Hebræos liber Judith inter agiographa... fol. 301. Incipit liber Judith. fol. 305 V ». Incipiunt capitula libri Machabæorum. fol. 306. Incipit Machabæorum liber primus. fol. 316 v. Incipiunt capitula Machabæorum libri secundi. fol. 317. Incipit Machabæorum liber secundus. fol. 324. Incipit prefatio sancti Hieronimi presbyteri in evangelia. Beato papa Damaso, Hieronimus. Novum opus me facere cogis. L'initiale B(eato) richement ornée et encadrée. fol. 324 v« . Item prefatio. Secundum tamem ne quem ignorum... fol. 325. Incipit prefatio sancti Hieronimi. Plures fuisse qui evangelia... fol. 325 V. Incipit epistola Eusebii. Eusebius Carpiano fratri, in Domino salutem. Ammonius quidem Alexandrinus magno studio... fol. 326. Canones des évangiles. Au fol. 327 v, deux éléphants et, à ce sujet, Janitschek et Sam. Berger rappellent l'arrivée à Aix-la-Chapelle, en 802, de l'éléphant envoyé à Charlemagne par Haroun-al-Raschid : mira spectacula regno Francorum. fol. 328. Incipit prefatio in Mattheum... Incipiunt capitula in evangelium Matthei. fol. 329. Pièce en vers contenant une dédicace des évangiles au roi Charles et commençant par ces mots : Exulta, lætare, en capitale rustique alternativement or et rouge. fol. 329 v ». Tableau représentant le Seigneur au milieu des quatre évangélistes et des quatre grands prophètes. Au haut de la page, se lit ce distique :

Rex micat æthereus condigne, sive prophetæ. Hic evangelicæ quattuor et quæ tubæ.

Christus. — Esaias. — Hieremias. — Hiezechiel.

Daniel. — Matthæus. — Marcus. — Lucas. — Johannes. fol. 330. Incipit evangelium Matthei. fol. 339 v. Incipit argumentum in evangelio Marci. Incipiunt capitula in evangelio Marci. fol. 340. Incipit evangelium secundum Marcum. fol. 346. Incipit prologus in Lucam. fol. 346 V« . Incipiunt capitula in evangelium Lucæ. fol. 347. Incipit evangelium Lucæ. fol. 358. Incipit in evangelium Johannis... Incipiunt prefatio, capitula in evangelium Johannis. fol. 358 v ». Incipit evangelium Johannis. fol. 366 V ». Incipit prefatio sancti Hieronimi in Actus apostolorum. Lucas natione Syrus... fol. 367. Incipiunt capitula libri Actuum apostolorum. fol. 367 V. Incipit liber Actuum apostolorum. fol. 377 V ». Incipit prologus septem epistolarum canonicarum. Non ita ordo est apud Græcos... Incipiunt capitula epistolæ sancti Jacobi. fol. 378. Incipit epistola sancti Jacobi. fol. 379. Incipiunt capitula epistolæ sancti Petri I... Incipit epistola sancti Petri prima. fol. 380. Incipiunt capitula epistolæ secundæ... Incipit epistola sancti Petri secunda. fol. 381. Incipiunt capitula epistolæ sancti Johannis prima... Incipit epistola sancti Johannis prima. fol. 382. Incipiunt capitula epistolæ secundæ... Incipit ejusdem secunda. fol. 382. Incipiunt capitula epistolæ tertii... Incipit ejusdem tertia. fol. 382 v ». Incipiunt capitula epistolæ sancti Judæ... Incipit epistola sancti Judæ. fol. 383. Incipit argumentum sancti Hieronimi in epistolam ad Romanos. Epistolæ Pauli ad Romanos causa hæc est... fol. 383 v. Concordia epistolarum Pauli apostoli. fol. 384 v« . Incipit argumentum primum quæritur quare... fol. 385. Incipit argumentum in epistolam ad Romanos. Romani sunt qui... fol. 385 v. Incipiunt capitula epistolæ ad Romanos... Incipit argumentum in epistola ad Romanos. Romani sunt populi Illyrii... fol. 386 V. Tableau représentant des scènes de la vie de saint Paul avec ces vers pour légende :

Hic Semelum Dominus cœcat, hic fundit in imam Terram, post trahitur cœcus ut ire queat.

Alloquitrur Sabaoth Annaniam quærere Saulum. Reddit et en olli lumina adempta sibi.

Quæmi bene, sancte, doces vilédia dogmata, Paule. Ex série prisca cœlitus et nova. fol. 387. Epistola ad Romanos. fol. 391. Incipit argumentum epistolæ primæ ad Corinthios... Incipiunt capitula... fol. 391 v ». Incipit epistola ad Corinthios prima. fol. 395 v. Incipit argumentum epistolæ secundæ ad Corinthios. fol. 396. Incipiunt capitula epistolæ secundæ ad Corinthios... Incipit epistola ad Corinthios secunda. fol. 399. Incipit argumentum epistolæ ad Galatas... Incipiunt capitula... fol. 399 V. Incipit epistola ad Galatas. fol. 400 v°. Incipit argumentum epistolæ ad Ephesios. fol. 401. Incipiunt capitula... Incipit epistola ad Ephesios. fol. 402 v ». Incipit argumentum epistolæ ad Philippenses. Incipiunt capitula... fol. 403. Incipit epistola ad Philippenses. fol. 404. Incipit argumentum in epistolam ad Colossenses... Incipiunt capitula. fol. 404 V« . Incipit epistola ad Colossenses. fol. 405 V. Incipit epistola ad Laodicenses. fol. 405 v°. Incipit argumentum epistolæ ad Thessalonicenses... Incipiunt Capitula... fol. 406. Incipit epistola ad Thessalonicenses. fol. 407. Incipit argumentum epistolæ secundæ ad Thessalonicenses... Incipiunt capitula... Incipit epistola ad Thessalonicenses secunda. fol. 407 V ». Incipit argumentum epistolæ ad Timotheum... Incipiunt capitula... fol. 408. Incipit epistola ad Timotheum primam. fol. 409. Incipit argumentum epistolæ ad Timotheum secundæ... Incipiunt capitula... fol. 409 v. Incipit ejusdem secunda. fol. 410. Incipit argumentum epistolæ ad Titum... Incipiunt capitula. fol. 410 V. Incipit epistola ad Titum. fol. 411. Argumentum epistolæ ad Philemonem... Incipiunt capitula... Incipit epistola sancti Pauli ad Philemonem. fol. 411. Incipit argumentum epistolæ ad Hebræos. fol. 411 V. Incipiunt capitula... Incipit epistola ad Hebræos. fol. 415. Tableau de scènes de l'Apocalypse, avec ces légendes :

Septem sigillis agnus innocens modis Signala miris jura disserit patris. Leges e veteris sinu novellæ. Almis pectoribus liquantur ecce, Quæ lucem populis dedere multis. fol. 416. Incipit prefatio sancti Hieronimi in Apocalypsi. Johannes apostolus et evangelista a Domino. fol. 416 V. Incipiunt capitula libri Apocalypsis... Incipit liber Apocalypsis. fol. 422. Pièce de vers adressée à l'empereur Charles et commençant par les mots :

O decus, o veneranda salus, o splendide David, rex Karole, elle est écrite en capitales d'or sur fond pourpré, ainsi que la pièce suivante. fol. 422 V. Autre pièce de vers commençant par les mots :

Hœc etiam pictura recludit qualiter heros.

Au haut de la page, note du xii'= siècle : Qualiter Vivianus, monachus sancti Martini, presentavit hanc bibliam Karolo imperatori. fol. 423. Grand tableau représentant Vivien offrant la Bible à Charles le Chauve.

Nous allons maintenant passer aux miniatures.

Au fol. 3, consacré à saint Jérôme (fig. 2640), traducteur des Écritures. Le champ est divisé en trois registres représentant : 1° saint Jérôme quitte la ville de Rome pour aller en Orient recueillir des copies fidèles des saintes Écritures ; il s'y met à l'école d'un juif converti habitant Jérusalem et qui lui enseigne l'hébreu ; — 2° saint Jérôme commente les Écritures ; il a pour auditeurs le prêtre Évagre, accompagné de deux scribes traducteurs, et quatre pieuses dames, Eustochium et Paula ; — 3° saint Jérôme distribue sa traduction des livres saints à des moines qui les emportent dans leurs monastères. Ces trois sujets sont composés sobrement et avec une correction louable, il y a du mouvement et de l'expression dans les figures. Au fol. 1u v, en regard du début de la Genèse, trois miniatures qui représentent : 1° la création de l'homme et de la femme ; Dieu conduisant Adam et Eve dans le paradis terrestre et leur faisant défense de toucher au fruit de l'arbre de la science ; — 2° Eve écoute le serpent, reçoit de lui et présente à Adam le fruit défendu ; le péché commis, tous deux tremblent en entendant l'appel de Dieu ; — 3° Adam et Eve, chassés par un ange du paradis terrestre, sont condamnés aux labeurs de la vie : l'homme se courbe sur la terre qu'il lui faut cultiver ; la femme assise garde son enfant, s'abritant sous un voile blanc contre l'ardeur du soleil. Ici, dit Labarte, l'artiste, ayant à reproduire les nus, a montré toute son ignorance des formes du corps humain, et n'a fourni qu'un dessin détestable ; mais il s'est montré plus habile que les Grecs, ses maîtres, par la hardiesse de sa composition. Une main sortant d'un nuage, un rayon qui descendait du ciel étaient les seuls emblèmes que ceux-ci eussent osé employer jusqu'alors pour signaler la présence d'un Dieu. Le peintre français — comme celui de la bible de Cotton — a représenté quatre fois Dieu sous la forme humaine dans les scènes tirées de la Genèse et il cherche à exprimer la beauté immortelle du Créateur en lui donnant l'aspect d'un jeune homme imberbe, qu'il a rendu aussi beau que son inexpérience le lui a permis.

Au fol. 27 v, en regard du début de l'Exode, une miniature divisée en deux tableaux : 1° Moïse, sur le Sinaï, reçoit de la main de Dieu les tables de la Loi ; — 2° Moïse apporte ces tables au peuple assemblé et lui en donne lecture en présence d'Aaron. L'ensemble de ces compositions dénote plus de bonne volonté que d'habileté technique ; quant à donner des corps à la foule, on n'y a pas songé : il y a des têtes, rien que des têtes, rien au-dessous.

Au fol. 215 V, en tête des psaumes de David, une grande miniature à peine enfermée dans un encadrement ovale (fig. 2641). Le roi-prophète occupe le centre tenant à la main un instrument à cor des qui peut figurer un psaltérion ; il est entièrement nu sous une chlamyde étriquée qui lui donne un aspect grelottant. Sa tête porte une couronne semblable à celle que nous verrons sur la tête de Charlemagne le Chauve dans la peinture du fol. 243. Près de David sont deux compagnons d'armes, Cerethi et Phelethi ; les quatre musiciens du Temple sont aussi court vêtus que leur maître, autour duquel ils sont assis et qu'ils accompagnent, formant un quintette. Asaph souffle dans un cornet et tient une cymbale. Éman a des cymbales dans chaque main, Éthan joue de la lyre et Idithun de la flûte. Dans les angles du cadre sont des figures de femmes en buste qui personnifient la Prudence, la Justice, la Force et la Tempérance. Toute cette composition, remarque justement Labarte, est empreinte du style de l'antiquité et se ressent de l'influence des artistes grecs ; les carnations sont d'une couleur rouge très prononcée. Cette miniature offre beaucoup d'analogie avec quelques-unes de celles qu'on voit en tête du ms. grec n. 139 de la Bibliothèque nationale.

Au fol. 329 v, s'ouvre le Nouveau Testament. L'usage déjà répandu alors était de faire précéder chaque évangile du portrait de son auteur ; l'artiste franc s'est affranchi de la coutume, il a réuni tous les évangélistes dans une grande composition à pleine page. Le Christ est assis au centre, dans une auréole inscrite par un losange ; il tient dans la main droite une boule d'or et dans la main gauche un livre. Aux angles, la brisure s'épanouit en un médaillon contenant les évangélistes.

Au fol. 415 V, en regard du début de l'Apocalypse, une peinture à pleine page offre deux sujets : 1° vision de saint Jean : un trône dans le ciel et sur ce trône le livre scellé ; le lion de Juda et l'agneau se dirigent vers le trône et les symboles des évangélistes occupent les angles et chantent leur cantique ; 2° la peinture intérieure représente saint Jean vêtu de blanc, en symbole de sa pureté ; il est assis. Les animaux des évangélistes sont groupés autour de lui, se reliant l'un à l'autre et se rattachant à lui par un voile blanc que l'apôtre soulève en le tenant des deux mains et qui forme une sorte de nimbe sous le souffle du vent.

Au fol. 423 se trouve la miniature capitale de ce beau manuscrit ; un petit poème qui l'accompagne ne permet de conserver sur la signification aucune espèce de doute :

Hsec eliiim pictura recliidil qualiliT hcms Offert Virianus ciim (/rer/c nunc hoc opus. Antc iibi posl pcilrem primilces, mundus Amanthis.

Sigriildus /iistux, sunwnis Aregarius, Qnis tribus est probilas, pietas, rerum que fides que.

Cetera honcsla qun que consoeiata simul. Quarliis his janctus liaret, sanetissimc David, Qui le vi tola mentis amore eolil. Ht proni tibiniel domini de parte betdi Martini ac fralrum eccc librum Iribuunt.

L. Delisle a fait remarquer que le nom d' « Haregarius » figure sur la liste des fratres de Tarants, dans le Liber confraternitatum de Saint-Gall, et ce même religieux est connu pour le scribe d'une notice rédigée en 857, dont le texte se lit dans la « Pancarte noire de Saint-Martin de Tours ». Il fut peut-être le copiste de notre manuscrit avec Amandus et Sigvaldus, le peintre et le décorateur. Le quatrième personnage de ce groupe monacal ne nous a pas légué son nom : sa modestie, dit Sam. Berger, n'était que trop justifiée. C'était probablement l'auteur des vers détestables qui composent les dédicaces de notre bible.

Le comte Vivien était abbé commendataire de Saint-Martin de Tours ; il est fait mention de lui en cette qualité dans deux cartulaires des années 850 et 851 et dans plusieurs chartes de Charlemagne le Chauve ; il mourut en 851. Il trouva probablement dans son abbaye le somptueux manuscrit et, en bon courtisan, estima qu'avec une dédicace rajeunie on pouvait le présenter à Charlemagne le Chauve comme un don magnifique. Celui-ci connut-il cette petite habileté, nous n'en savons rien. Voici la description de la miniature (fig. 2043). Charlemagne est assis sur un trône à dossier ; il est vêtu d'une tunique et, par-dessus, d'une ample chlamyde qui enveloppe tout le corps. La couronne se compose d'un cercle fermé au-dessus de la tête par un arceau d'où s'élèvent deux feuillages en forme de panache ;

Dans toutes ces miniatures, les couleurs sont vives, leur opposition dénote le goût et une véritable entente de la coloration ; on trouve dans la plupart des vêtements des rehauts d'or pour rendre les lumières. Quant à l'ornementation proprement dite du manuscrit, elle est somptueuse. Les peintres de l'école carolingienne, abandonnant les lettres onciales de forme bizarre de l'écriture anglo-saxonne, en revinrent pour les têtes de chapitres aux belles capitales romaines, ou tout au moins aux majuscules onciales régulières. Ils les décorèrent à la base et au sommet d'entrelacs compliqués, dans les vides, de sujets, et dans les pleins, de cordelières, de figures et d'ornements très divers et toujours élégants. L'or et les couleurs les plus brillantes entrent dans la composition de ces ornements. Les lettres sont souvent d'une très grande dimension. Ils ne reculent pas devant des monogrammes où plusieurs lettres assemblées, enlacées, combinées, aboutissent à ne former qu'une mystification calligraphique. Cependant, il faut se garder d'une trop grande sévérité en jugeant ces tours de force qu'on ne peut guère estimer que sur l'original ou la reproduction en couleurs ; aucune reproduction en noir ne peut donner l'impression chatoyante et débrouiller ce chaos de lignes comme le fait du premier coup d'œil la miniature multicolore. Notre manuscrit offre de beaux spécimens de grandes capitales, des bordures de pages d'un goût sobre. Le titre de l'épître de saint Jérôme est écrit en grandes capitales romaines sur fond pourpre, encadré dans une bordure qui est un parfait modèle d'arabesque.

Avant de quitter ce splendide travail de l'école calligraphique de Tours, il faut lui assigner son rang aussi exactement que possible. Nous avons vu que les bénédictins, auteurs du Nouveau traité de diplomatique, croyaient pouvoir attribuer à Alcuin le corps même du manuscrit. Cette hypothèse, au jugement de Samuel Berger, pourrait se soutenir. En effet, tous les feuillets où se trouvent des vers dédicatoires et ceux où se voient des images peintes sont en dehors des cahiers du manuscrit proprement dit. Le parchemin de ces feuillets est plus grossier que celui du texte, et le genre de la peinture est autre que celui des initiales et des ornements. La bible forme donc un manuscrit complet en dehors des appendices artistiques et poétiques qui l'accompagnent. Les derniers mots de l'épître aux Hébreux, copiés d'une écriture différente, avec une réglure grossière, au dos de la peinture de l'Apocalypse, semblent, en outre, indiquer que le manuscrit a été remanié. On pourrait pourtant faire observer que le manuscrit parait avoir été primitivement composé pour recevoir ces mêmes additions et qu'il a été destiné, dès l'origine, à une ornementation exceptionnelle. D'abord, il est, en général, plus riche et plus beau que tous les autres manuscrits. Ce manuscrit témoigne d'une étroite parenté avec la bible de Grandval, aujourd'hui British Museum, add. 10546. Trois peintures sur quatre sont identiques, seule l'image du Christ a fait place à la vie de saint Paul ; en outre, les seules inscriptions qui soient en distiques ne se trouvent que dans la bible de Charlemagne le Chauve, la dédicace et la légende de la peinture votive sont écrites dans la même mesure. L'exécution plus grossière de la bible de Grandval n'indique pas une mauvaise copie mais un coup d'essai.

Les auteurs disent que la bible fut donnée à l'église de Metz par Charlemagne le Chauve. L'assertion n'a rien que de vraisemblable si l'on se rappelle que ce prince fut couronné le 9 septembre 869 dans l'église Saint-Étienne de Metz ; elle est néanmoins sans preuves. Pendant tout le moyen âge, ce manuscrit fut la propriété du chapitre de Metz, et il passait communément pour avoir appartenu à Charlemagne. Cette ville était toute remplie du souvenir du grand empereur : La « chape » de Charlemagne, les « tours de Charlemagne », la « bible », la « statuette », tout cela établissait une origine apparente dont on se tenait pour satisfait.

Un corrigé du XIIIe, qui est l'œuvre d'un homme de grande science et d'une excellente critique, d'un élève de Roger Bacon, cite formellement « la bible de Charlemagne à Metz ». Nous donnons le texte qui se lit dans les manuscrits de Toulouse, t<02, Venise, /, 50 et 51 :

Gen., ru, H : Quod in antiquioribus non habetur in novioribus siibjiingitur : « Universa que jumenta in génère sua. Sed et qusedam Karoli bibliet liabct ciim hebreo '.

Exod., Ml, 16 : Dies prima erit sancta et sallempnis, et dies VII' ' eadem festivitale vcneriibilis... Biblia Karoli Metensis habet : « dies VII'^ » et plana est litlcra '.

Ibid., XVI, 36 : Antiqiiiorcs et Strabus et Karohis : 1 deeima pars est cphe '. » Ibid., xxvin, 42 : Anliquiores : • a renibus iisfjuc ad fcminalia. » Novi : « usqiie ad fenwra. Ouldericus, qui ditjicilia vcrba Biblie exponil, lutbet : « femina »... Strabus et Karolus habcnt hic : ■■ fcminalia *. » Joh., xviil, 28 : 'I In pretorium. Adducunt autem Jhesum ad Caypha. » Grecus habet. Glosa : « ad Caypham, » sed primum habent biblia Caroti et grecus '.

Ainsi notre bible passait au XIIe pour avoir appartenu à Charlemagne, et elle jouissait d'assez de célébrité pour qu'un savant franciscain, membre de l'Université de Paris, crût nécessaire d'aller à Metz la consulter.

Sur la feuille de garde du livre, Baluze, bibliothécaire de J.-B. Colbert, a écrit cette note : Hune codicem sacrorum bibliorum, diu in cathedrati Ecclesise Melensi scrvatum, canonici Mclcnses hibliothccœ Colbertinœdo narunl anno Cbrisli MDCLXX V. Puis : Hune ipsum codiccm Vivianus cornes rcclor ecclesiœ S. Martini Turonensis, et ejusdein monachi undccim, obtulerant Carolo Calvo Francoruni nnno SôO, dum Turonis in dicta ecclcsia versalur.

Reliure en maroquin rouge, aux armes de Colbert. Après avoir fait partie du musée des Souverains, ce manuscrit a été réintégré, en 1872, à la Bibliothèque nationale.


II. Manuscrit LATIN 2. — Ce manuscrit est généralement désigné sous le nom de « deuxième bible de Charlemagne le Chauve ». Parchemin. 444 feuillets, mesurant 0m43 X 0m335. Écriture sur deux colonnes, du milieu du IXe et dont on trouve des reproductions avec les principales miniatures dans quelques-unes publications qui seront mentionnées plus loin. — Cette bible a été longtemps conservée dans l'abbaye de Saint-Denis, et on la désigne parfois sous ce vocable. Elle en sortit en 1595. Vu fol. 1, on peut lire la cote de Saint-Denis marquée au XIIIe et au XVe et, en outre, cette note : « Ce jour d'hui, 23 octobre 1595, j'ai, soussigné Eme de Veelu, religieux de l'abbaye Saint-Denis en France et garde des chartes de la dite abbaye, ai mis cette présente bible entre les mains de Monsieur le président de Thou, garde de la bibliothèque du roi, suivant l'arrêt de la cour du 20 du dit mois la dite année. Eme de Veelu. » Ce volume, auquel il manque les dernières pages, a été, en outre, mutilé d'une autre manière. Une note inscrite au fol. 407 nous dit que treize feuillets de ce manuscrit, portant les numéros 408 à 420, après avoir fait partie du manuscrit Harleian 7551, ont été réintégrés dans le présent volume, le 6 mai 1878 ; un quatorzième feuillet, renvoyé de Hollande par le baron de Stosch, avait été rendu à la Bibliothèque du roi en mars 1720.

Voici le contenu du volume : fol. 1 v°. Pièce de vers commençant ainsi :

Biblorum seriem Karolus rex inclitus istam '. il y en a quatre pages, en lettres capitales, or sur fond pourpré. fol. 4. v°. Praefatio bibliothecae exametris ae penlametris versibus composita.

Quicquid ab hebraeo stilus cultus atque latinus Sumpsit, in hoc totum codice, lectores, habebis. et le reste. Cette préface est de la façon de Théodulfe ; elle se termine ici par le distique suivant :

Semine sic messor proviso plurima parvo Grana vehit votis feracioribus. fol. 5 V. Hieronymus ad Paulinum presbyterum de omnibus divinis historicis libris. Frater Ambrosius tua mihi munuscula... fol. 8. Incipit prologus Hieronymi presbiteri. Desiderii mei desideratas accepi epistolas... Suivent les différents livres de la Bible, presque toujours précédés d'une table des chapitres et d'une préface de saint Jérôme. fol. 10 v°. Incipit liber Geneseos. Ce titre occupe en entier le feuillet. fol. 11. In principio sur le feuillet entier. fol. 11 V. Les versets transcrits sur ce feuillet sont en onciales d'or. fol. 12 v°. Comme le précédent. fol. 28 v« . Liber Exodi.

Voici l'ordre dans lequel les livres se suivent, avec le numéro du feuillet :

Lévitique (43 V), Nombres (53 v »), Deutéronome (67), Josué (79), Juges (88). Ruth (96), Livres des Rois I (97), II (111), III (121), IV (133 v« ), Isaïe (144 V), Jérémie (161 V), Lamentations (181), Ézéchiel (183), Daniel (201) ', les douze petits prophètes (207 v°). Job (223), Psaumes (233 V), Proverbes (253), Ecclésiaste (261), Cantique des cantiques (264), Sagesse (265 v°). Ecclésiastique (271), Paralipomènes I (285), II (293 v). Esdras (305 V), Tobie (314 V), Judith (318), Esther (322 V), Macchabées I (327 V), II (339 V). fol. 349 v°. Début du Nouveau Testament, par les préfaces : Bealissimo papa ; Damaso, Hicronimus. Novum opus me facere... Item prologus Hieronymi presbiteri in quattuor evangelistis. Plures fuisse... Eusebius, Carpiano fratri, in Domino salutem. Ammonius quidem Alexandrinus... Hieronimus, Damaso papse. Sciendum etiam... fol. 351 v. Canons des évangiles : saint Matthieu (354 V), saint Marc (366 v°), saint Luc (374 V), saint Jean (386 v »). Actes des apôtres (395 V), épîtres canoniques (407 v), épîtres de saint Paul (414), Apocalypse (444) dont il ne reste que la préface et la table des chapitres.

Ce manuscrit peut être considéré comme le chef-d'œuvre de l'école franco-saxonne. « La distinction, la simplicité et le bon goût unis à la richesse en sont les caractères les plus remarquables. C'est, avec moins de science géométrique, mais avec plus de convenance et de sévérité, l'art irlandais dans toute sa beauté. » Un premier point à relever dès le début de ce manuscrit dont on ne peut mettre en doute la destination à Charlemagne le Chauve, c'est l'attribution à ce prince de l'épithète de David, laquelle n'était donc pas exclusivement réservée à Charlemagne, comme l'ont pensé les auteurs du Nouveau traité de diplomatique. A ce titre, le début du poème servant de dédicace mérite d'être cité :

Biblorum seriem Karolus rex inclitus istam Contexit chryso, corde colens catharo... Diblorum serie de multis multa feruntur, Correetis aliis reprobatis denique multis... Fortis namque David per te regnavit et egit... Quid de evangelico textu replicabo colendo '.' En ipsos apices gemmis cireumdat et auro... Amisit David regnum rursus que recepit, Morte tamen geniti tristalus valde dolebat. Tu que tuo Karolo reparasit regna paterna, Nec dolor accessit, sed amor fraternus adhucsit... Equivoco Karolo frustatus germine digno. Induisit pro te servo scœvo que tyranno, Omnibus atque suis regno privantibus ipsum, Tam probitate proba, tanta pietate pepereit, Quin pervalde suis inimicis maxima rursus Prasdia resliluit, donans ac plura quibusdam...

Ce poème fait allusion à un événement récent, la mort du fils de Charlemagne le Chauve, Charlemagne, roi d'Aquitaine, décédé le 29 septembre 865. Cela nous fournit une date.


III. MANUSCRIT LATIN 1152, connu sous le nom de ' Psautier de Charlemagne le Chauve '. — Parchemin, 173 feuillets mesurant 0m24 x 0m188. En voici la description ; fol. 2. Origo psalmorum David prophetae. David filius Jesse, cum esset in regno suo, quattuor elegit qui psalmos facerent, id est Asaph, Eman, Ethan atque Idithun... fol. 4 V. Incipit liber psalmorum et Beatus vir qui non abit couvrent en entier fol. 4 v° et fol. 52 v. fol. 155 v ». Canticum Isaia prophetae. fol. 155 v ». Scriptura Ezechise regis. fol. 156 v°. Canticum Annae. fol. 157 V. Canticum Moysi. Cantemus Domino... fol. 159. Canticum Abacuc prophetae. fol. 161 v« . Canticum Moysi. Audite caeli quae loquor... fol. 163 v ». Canticum trium puerorum. fol. 164 v« . Zachariae, ad matutinas. fol. 165 v. Canticum sanctae Mariae. fol. 166. Canticum sancti Simeonis. fol. 166. Hymnus ad matutinas in diebus dominicis. Te Deum laudamus... fol. 167. Oraio dominica. fol. 167. SYMBOAON. Credo in Deum patrem... fol. 167 v. Hymnus angelicus. Gloria in excelsis... fol. 168. Fides sancti Athanasii. Quicumque vult... fol. 170. Incipit litanie. On y remarque ces deux articles (fol. 171 v et 172) : Ut mihi Karolo a lege coronato, vitam et prosperitatem atque victoriam dones, te rogo, audi me. Ut Hirmindrudim, coniugem nostram, conservare digneris, te rogamus, audi nos. Ces deux articles montrent que le livre a été fait pour le roi Charlemagne le Chauve du vivant de la reine Hermentrude (842-869). fol. 106. A la fin du psaume c, le copiste a tracé ce vers ;

Rex regum Karolo pacem tribuatque salutem. fol. 173. Signature du copiste Liuthard, un des deux auteurs de l'évangéliaire de Saint-Emmeran ' :

Hic calamus facto Liuthardi fuit quievit.

Le livre est écrit en onciales d'or ; quelques pages seulement (fol. 41, 56, 69 v », 87 et 87 v », 103 et 103 v°, 121 et 121 v°) sont en minuscules. Plusieurs pages et beaucoup de morceaux de pages sont sur fond pourpré. fol. 1 v ». Le roi David dansant avec quatre compagnons • (fig. 2649) :

Quattuor hoc socii comitantur in ordine David Asaph, Eman, Ethan atque Idithun.

Le même sujet est reproduit dans la bible de Vivien, mais avec une composition entièrement différente. Ici, les cinq compagnons dansent, sautent et, sauf un seul armé du cornet à bouquin, ne paraissent pas faire grand bruit. L'imitation de l'antique est ici évidente, au moins autant que pour les danseuses du Cosmas Indicopleustes. C'est, en somme, un excellent morceau. fol. 3 V. Le roi Charlemagne le Chauve assis sur le trône, portant la couronne, le sceptre et le globe ^ (fig. 2650).

Cum sedeat Karolus. magno coronatus honore. Est Josiae similis parque Theodosio. fol. 4. Saint Jérôme assis, trempant sa plume pour écrire ' (fig. 2651) :

Nobilis interpres Hieronimus atque sacerdos Nobiliter pollens transscripsit jura Davidis. fol. 173. Ce feuillet de garde de la fin du volume contient un fragment du mystère des rois mages écrit au XIe. Inc. : Stella fulgore nimio rutilat... '.

Les plats du volume sont formés de deux ivoires, avec encadrements d'orfèvrerie. Il n'y a aucune raison de douter que cette magnifique reliure soit contemporaine du manuscrit, la première et la seule qu'il ait jamais eue. Les encadrements d'orfèvrerie ont nettement le caractère décoratif et présentent la technique des bijoux de l'époque carolingienne. Quant aux ivoires, ils pourraient être du IXe. Ces deux petits bas-reliefs ont paru longtemps énigmatiques. En voici la description :

1° L'âme de David protégée par le Tout-Puissant. Voir Dictionnaire, 1. 1, col. 1479, fig. 338. Dimensions : 0m140x0m195.

2° Dialogue du roi David avec le prophète Nathan (II Reg.). David s'indigne au récit que lui fait Nathan d'un homme qui vole la brebis du pauvre pour donner à dîner à ses amis, et cet homme, c'est lui qui a détourné de ses devoirs la femme d'Urie, que les chances de la guerre ont fait disparaître à point nommé. L'homme qu'on voit au milieu du bas-relief, c'est Urie tué par les Ammonites ; en arrière, Bethsabée portant un panier et un écheveau de laine. Dimensions : 0m140, 0m095 (fig. 2652).

Les encadrements d'orfèvrerie offrent deux dispositions différentes. L'effet de l'un est produit par l'accumulation des cabochons presque juxtaposés, les pierres sont transparentes et de couleur variée, tandis que, dans l'autre encadrement, toutes les pièces ont la nuance du grenat et forment de place en place une fleur à quatre lobes dont une perle marque le cœur ; les grands espaces qui s'étendent entre les fleurs sont rehaussés par une broderie de cordelettes et de graines d'un travail solide et élégant. Dans les deux cadres, l'orfèvrerie est un simple placage d'argent doré appliqué sur des panneaux de bois.

Le dos du livre est fait d'une étoffe ancienne, contemporaine probablement de la couverture et dont les nuances, uniformisées par le temps, ne sont plus distinctes.

Sur le fol. 113 v. est fixé un bout d'ancien galon, mêlé d'or et de soie, qui a dû servir de signet. Donné à Colbert en 1674 par le chapitre de Metz : Baluze fit exécuter un coffret recouvert de maroquin rouge, aux armes et au chiffre de Colbert, pour renfermer ce volume.

Évangiles de Saint-Emmeran -. Parchemin pourpré, mesurant 0m42x0m32 ; 126 feuillets sur deux colonnes de 40 lignes (42 lignes dans les préliminaires). Écriture onciale d'or. Daté de 870 ou 871 et signé de deux copistes : Beringarius et Liulhardus.

Ce manuscrit est aussi célèbre par la reliure en or dont il est revêtu que par sa riche illustration. « On croit qu'ils furent d'abord mis à l'abbaye de Saint-Denis, d'où ils passèrent dans le trésor de Saint-Emmeran de Ratisbonne », où on leur avait donné le surnom de livre d'or. Ce manuscrit est peut-être, de tous les manuscrits des Évangiles qui sont conservés, le plus luxueusement décoré. Il est écrit en entier en lettres d'or. Copié en 870 pour Charles le Chauve, le manuscrit aura dû faire partie du lot attribué dans sa bibliothèque à l'abbaye de Saint-Denis par les exécuteurs testamentaires. En effet, l'empereur Arnoul (si c'est de lui qu'émane la pièce que nous citons) dit, en parlant de Charles le Chauve : Hoc opus mirandum prœdecessor meus Ludowieus S. Dionysio contulit*. Il s'agit certainement ici de Louis le Bègue, auquel ne peut s'appliquer l'épithète de prœdecessor, décernée par Arnoul, puisqu'il n'a pas été empereur ; à moins que prœdecessor ne veuille tout bonnement dire.

On trouve dans ce manuscrit six miniatures seulement, contemporaines de la transcription du manuscrit. En tête du manuscrit, on voit l'image de Ramvold, qui fut abbé de Saint-Emmeran de 975 environ à 1001 ; elle est accompagnée de ces deux vers :

Hanc librum Karolus quondam perfeil honorus,

Quem nunc Hemrammo Ramvold renovaverat almo.

C'est ce Ramvold qui a fait mettre la couverture dont nous parlerons plus loin. Le personnage est barbu et tonsuré, vêtu d'une tunique bleue tombant jusqu'aux pieds et d'un vêtement de dessus plus court, de teinte violacée. Il tient des deux mains un livre ouvert. fol. 1 V ». Hwipit prœfalio S. Hieronijmi presbyteri. L'initiale I occupe toute la hauteur de la page. fol. 2. Beatissimo papas Damaso Hieronymus. Novum opus me faccre cogis. fol. 3 V. Incipil prologus quatuor cvangeliorum. Plures fuisse, qui... fol. 4 v ». Eusebius Carpiano fratri in Domino scdutem. Ammonius quidem Alexandrinus magno... fol. 5 V. Miniature représentant Charles le Chauve assis sur un trône byzantin (fig. 2653), décoré de pierreries et placé sous ciborium ; il porte le même costume que le prince représenté sur la miniature de la Htc Residet K aroLm5 'Dmii^o MUNE R.E fq^Tgs ORNTVT OLJF^ PI£TA5 Ej BONLTATLS Aa-XOT^ H LMDOVIX^IC UJSTMS ERAT Q.MaR.LXNONLQSTIORALT£R Q.M ! G EN M'T PR<^>^^-^ HATMC IRIBUEINTE DeO U)DITH De SaNgmînl CLAR-O CvjA\ QE-NLTOR. REGN15 « 1 M RA DaB\T PROPRUS HlC NORAEN MAGNI KAROII de NOMINE. 5t !A\P-SlT NON\EN ET INDICU]A\ • SqA HlC D^MID U ARIO. FMLGESGIT Ste/v\M.ATE P.E61S IuraDûclntis Habeit ISTiLis Lmperio Hic codlx RespUndit et^a^iro Oljl BONA CONSTR^XIT MI^LTA in u T.

Les Annales Fuldenses nous apprennent en effet que Charles le Chauve abandonna cette mise simple et commode que Charlemagne, Louis le Pieux et Lothaire avaient obstinément gardée. Carolus de Iliilia in Galliam redilus, novos et insolitos luibitus assiunpsisse perhihetur. Katn ialari dalnmlicii indutus cl btdteo desuper accinctus, pendenle us que ad pe des, nec non capile invohilo serico velamiiie, ac diadenmte desuper imposito, dominicis et festis diebiis (id ecelesium procedere solebat. Omnem enim consiieludinem legum Francorum conlemnens, yrœcas glorias optinuis orbiirabalur'^. Ici, c'est encore le costume franc ; tunique courte de couleur bleue ; le manteau blanc tombant jusqu'aux jambes et retenu sur l'épaule par une agrafe. House aux lacés et souliers ornés ; le tout avec accompagnement de galons brodés et gemmés ; les cheveux coupés ras, la couronne qu'on abandonnera bientôt pour une forme moins disgracieuse, le sceptre à la main,.\u-dessus du trône, la main divine bénissant ; dans les angles, deux anges. De chaque côté du trône, un homme armé, encadré par deux figures féminines représentant Francia et Golia.

Voici les vers qui servent de légende :

Pour les hommes d'armes :

Anna tibi faveanl Christi stabilita per xvum. Miiniat et clypeus semper ab hosle sims.

Pour les figures féminines :

Francia gratta tibi. rex inclite, mimera de/crl. CiDlia \te] parilcr cum regnis inchoat cdtis.

Sur le trône du roi :

Hic residet Karolus dii'ino miincre fidlus. Ornât qucm pietas et bonitatis amor.

Hlndoivic jiistus erat, quo rex non jnstior aller. Qui genuit prolem hane Iribuenle Deo.

Sous le trône de Charles :

AUna viro pcperit Judith de sanguine claro :

Cum genilor regnis jura dabat propriis. Hic nomen magni Karoli de noniinc sumpsit, Xom II et indieium seeptra t'-nendu sua. Hic Darid vario /ulgescit stemmattrégis, Alqw Salonvinica jura doccnlis habet. Islius impcrio liic codex resplendet et aura.

Qui bona construxit mulla favenle Deo. fol. tî..Miniature : le triomphe de l'Agneau, adoré par les vingt-quatre vieillards sous un ciel étoile : en bas, la Terre et l'Océan. Cette scène doit être rapprochée de l'image analogue qu'on voit sur la bible de Bamberg (Bambcrg A. 1. 5.), de même que dans les évangiles de saint Gauzelin (cathédrale de Nancy) : le Christ dans sa gloire est le sujet classique des manuscrits des évangiles copiés à Tours, tel que nous le voyons au : fol. G v. Le Christ tenant le globe dans la main droite et le livre fermé dans la main gauche. Les vers qui accompagnent cette figure n'ont aucune importance. Le Christ est représenté dans sa gloire au milieu d'un losange ; les quatre grands prophètes occupent les médaillons aux quatre coins et, dans les angles, on voit les évangélistes assis et entourés d'un arc-en-ciel en quart de cercle '. fol. 13. Incipit argumentum evangelii secundum Malthieum occupant une page entière : puis le sommaire. fol. 16. Ici commencent les figures des évangélistes exécutées dans le style exagéré et tordu, sous prétexte de mouvement, que les évangiles d'Ebbon (bibl. d'Épernay) ont inauguré et mis à la mode. Chacune de ces figures est suivie d'une image symbolique, qui représente, non pas les emblèmes traditionnels des évangélistes, mais les incarnations de la divinité : le Lion de Juda, le Christ, l'Agneau de Dieu, la Main divine. fol. 16. Saint Matthieu. fol. 16 y. Le Lion de Juda :

Hic Ico surgendo portas conjregil averni Qui nunquum dormit, nusquam dormital in seimm. fol. 4fi. Saint Marc, fol. 46 v. Le Christ, fol. 65. Saint Luc. fol. 65 v°. L'Agneau de Dieu, fol. 97. Saint Jean. fol. 97 V. La Main divine, autour de laquelle on lit ces vers :

Dexlera hœc Patris mundum dicione gubernans Protegat et Karoliim semper ab lioste suiim. fol. 120 v°. Capitulare evangeliorum. fol. 126. Bis quadringenti volitanl...

A la fin du manuscrit, les deux copistes qui l'ont exécuté ont inscrit leurs noms et la date de leur travail :

Bis quadringenti rolitant cl sepluaginta Anni, quo Deiis Virgine nalus tiomo. Ter dénis annis Karolus regnabal et uno.

Cum codex aelus illius imperio. Hactenus undosuin ealamo descripsimus œquor, Littoris ad finem nostra carina manet. Sanguine nos uno patris malris que créait At que sacerdotis serrai uter que gradum. En Beringarius. Liutfiardus nomine dicli Qiiis fucral sudor di'pcilis que nimis...

Notre manuscrit a donc été terminé en 870 ou 871. A cette époque, l'année se comptait à partir de Noël et les années du règne de Charles le Chauve se comptent à partir du 20 juin 840.

Le Christ de majesté du fol. 6 VIIE diffère guère comme composition du fol. 3'29 v du nis. latin 1 de laBibl. nationale. Voir col. 832. Le fol. 6 représentant le Triomphe de l'Agneau (fig. 2654) est beaucoup plus original et vraiment digne d'attention. Le P. Cahier lui a consacré un long commentaire dans lequel, contrairement à son habitude, il n'a pas trop prodigué les gentillesses insipides dont il est coutumier.

Il ne s'agit pas, remarque-t-il avec raison, de chercher, dans un évangéliaire exécuté pour Charles le Chauve, une comparaison avec le célèbre triptyque du van Eyck conservé à Gand. Par le fait, le tableau fameux est bien plus miniature que la miniature de l'évangéliaire. - Je me rappelle — et l'anecdote a son prix, elle vaut d'être rappelée — je me rappelle, raconte le P. Cahier, que M. Hippolyte Flandrin me consultant un jour sur le sujet qu'il pourrait choisir pour peindre une coupole qu'on lui offrait à décorer, je lui montrai cette gravure qui lui arracha un cri d'admiration et qui sembla fixer son choix. Mais les engagements pris et les souffrances qui occupèrent ses dernières années ne lui permirent pas de donner suite à ce projet. Assurément, il eut modifié beaucoup de choses dans cette composition du ix^ siècle pour la traduire en style moderne. Cet agneau se fût rapproché un peu plus de la nature, ces vieillards couronnés n'auraient pas eu des diadèmes assez larges pour dépasser à peu près leurs épaules : l'attitude de ceux qui chevauchent leurs bancs n'aurait pas gardé cet air d'enfants pressés d'enjamber tout pour déserter.

La partie la moins heureusement traitée, c'est les astres et les figures classiques de la Terre et de l'Océan, qui représentent, sans les renouveler, les types connus depuis longtemps.

Cette belle page est d'autant plus remarquable que, si on la compare aux évangélistes, on voit à quel point ceux-ci sont attachés aux errements de l'évangéliaire d'Ebbon. Saint Matthieu semble vouloir faire usage du grattoir, on se demande comment il pourra bien s'y prendre. Saint Marc esquisse un pas, saint Luc fait la dislocation des aisselles ; seul, saint Jean est assis et supportable.

Il nous reste à dire quelques mots de la couverture, exécutée, nous l'avons dit, entre 975 et 1001, par deux orfèvres nommés Aripo et Adalpert, après 975, et réparée en 1608. Cette date de la fin du x » siècle n'a plus aucun rapport avec la renaissance carolingienne dont nous suivions jusque sous Charles le Chauve le courant. Au reste, J. Labarte estime cet ouvrage d'orfèvrerie exécuté en Allemagne, mais par la main d'un artiste grec, dans les dernières années du x' siècle.

Le lieu d'origine de notre manuscrit reste incertain. Janitschek estime que les évangiles de Saint-Emmcran, le psautier de Charles le Chauve et la bible de Saint-Paul dont nous allons parler ont été copiés à l'abbaye de Corbie. « Je ne vois aucune raison à opposer à cette hypothèse, écrivait Sam. Berger, mais ce n'est qu'une hypothèse, assez plausible il est vrai. Depuis Adalard et Alcuin, Corbie était devenu un grand centre d'études ; Odon, abbé de ce monastère, était le conseiller intime de Charles le Chauve. Il paraît également que nos trois manuscrits présentent, avec le sacramentaire de Rodrade, abbé de Corbie, une réelle ressemblance (le sacramentaire de Rodrade est de peu postérieur à 853). Mais si, jusqu'à présent, cette origine n'est pas démontrée, il n'en est pas moins à peu près certain que nos manuscrits, comme ceux de l'école franco-saxonne, ont pour patrie les plaines de la Gaule et particulièrement les pays que nous appelons aujourd'hui la Picardie, comme M. P. Léopold Delisle note comme « typique et probante l'invocation (en notes tironiennes) à saint Pierre, patron de Corbie, découverte à la fin de notre manuscrit ; néanmoins, il incline à la Bible de Saint-Paul-hors-les-Murs. — Ce manuscrit fait partie depuis les temps anciens du trésor de l'abbaye bénédictine de Saint-Paul, sur la voie d'Ostie. Parchemin, mesurant 0°44 x 0°36, écriture sur deux colonnes de 59 lignes chacune ; 333 feuillets numérotés non sans erreur. Cette bible est parfois désignée sous le nom de « bible de Saint-Calliste », parce qu'elle a été longtemps déposée au couvent de Saint-Calliste, qui dépend de l'église Sainte-Marie du Transtévère. Saint-Calliste était l'ancien vocable de cette église et les bâtiments adjacents servent d'infirmerie ou de maison de convalescence aux religieux éprouvés par les fièvres paludéennes. Comment et par qui cette bible a été donnée à l'abbaye de Saint-Paul, nul ne le sait. D'aucuns la disent de Charlemagne, au Vatican, et tiennent qu'Angelico a encore dans la pensée, dans son Couronnement de la Vierge.

Le manuscrit est, par son ornementation, des plus riches. Séroux d'Agincourt, fixé en Italie au XVIIIe et qui n'avait guère sans doute rencontré les congénères français de ce volume carolingien, fut saisi d'admiration et déclara que « de toutes les productions de ce genre la plus admirable, soit par la beauté des caractères, soit par la richesse de l'ensemble, » est la bible de Saint-Paul. Montfaucon, qui connaissait cependant les joies de la bibliothèque représentée au frontispice du volume (fol. 1) (fig. 2655). 1. On voit un roi assis sur le trône, sorte de fauteuil arrondi que surmontent un dossier et un fronton. Le prince tient un globe sur lequel est inscrit un monogramme composé, selon toute apparence, des lettres A, C, E, H et R liés, K, L, M, X, O, R, S, V, X. On peut y lire, à peu près à coup sûr, les mots Karolus rex Cœsar ; les six premières lettres du nom Ahiimenidis paraissent compléter le monogramme. HermenColbert, n'était guère moins enthousiaste : ingénis molis, pulchritudine et deganlia nulli cedil, vere angiaslam prœferl magnificenliam. Sam. Berger dit avec plus de justesse et de modération : >■ Le goût et le style des représentations figurées qu'on y contemple ne sont pas à la hauteur de la prétention qu'elles affectent. » L'attribution de cette bible est discutée ; Eckhardt proposait Carloman ; depuis, on a généralement admis que le destinataire était Charles le Chauve ; comme cette opinion commençait à se répandre et à durer depuis quelque temps, on a proposé un nouveau candidat : Charles le Gros. Nous nous en tenons à Charles le Chauve. C'est lui, croyons-nous, qui est représenté fut roi de 842 à 869. Cette figure est accompagnée de quatre autres, dans lesquelles on doit voir l'épouse du prince avec une suivante, et deux écuyers ; au-dessus du trône, deux anges : et dans le dossier rectangulaire du trône, les quatre vertus cardinales : Prudence, Justice, Force et Tempérance. Le vêtement n'offre guère d'intérêt ; la couronne est toujours du type disgracieux que nous avons indiqué déjà. Dessous de la miniature, une notice en capitale rustique d'or :

Rex cxti Dominus solita pielale redtin dans Hune Karolum rei/em terrœ dilexil herilem Tanli crgo o/lhii ut compos valuisscl haberi Tetrasii implciiit inrtiiliiin (/luilluor cilmo Imminet hic capili de vertice cumia lefundcns Deniquc se primum t une omnia rite gubernat Prudenter, juste, moderate, fortiler ut que Hinc indc angelico septus tulaminc saero Hostibus ut cunctis exultct pace repulsus Ad dextram armigeri prœtendunt arma ministii Ecclesiam Christi invictus defensor in œvum Armipotens magnis quis omet sa'pc triumphis Nobilis ad lirvani conjunx de more nenustat Qua insignis proies in regnum rite par[a]tur.

Ces vers sont suivis d'une dédicace, dans laquelle le scribe Ingobert, avec un aplomb superbe, se vante d'égaler et même de surpasser les Italiens :

Ha'c nam que inreuies prœsenti pascua libre Quem tibi quem que tuis, rex Carolus, ore serenus Offert, Chrislc, tuus que cliens et corde fidelis Ejus ad imperium devoti pectoris artus Ingobertus eram refcrens et scriha fidelis Graphidas Ausonios eequans superans se tenore Mentis ut auricomum decus illi crescat in œvum Quem fecit priscos Christus Iransirc monarchos Et sibi cognovit duce Chrislo sceptra tenere.

Ingobert est connu dans l'histoire. Il joua un rôle, en 826, dans la translation des reliques de saint Sébastien de Rome à Soissons, translation à laquelle est attaché le don des évangiles de Saint-Médard.

Quel est le souverain auquel Ingobert a dédié cette bible ? Janitschek, reprenant une opinion émise par Schnase, estime qu'il ne s'agit pas ici de Charles le Chauve. Ce prince, nous dit-il, n'était pas sans héritier lorsqu'il reçut la couronne impériale, et l'espoir d'une descendance illustre, qu'expriment les premiers vers, ne saurait lui convenir. Auricomum dtcus semble être une allusion à la chevelure blonde d'un jeune roi. C'est donc au fils de Louis le Germanique, à Charles le Gros, qu'a été offerte la bible de Saint-Paul. À nos yeux, cette conclusion ne s'impose nullement - Charles le Gros reçut la couronne impériale en 881 et fut fait roi des Francs en 885. Ingobert devait avoir environ quatre-vingts ans. Un tel chiffre d'années mis en regard du manuscrit de Saint-Paul juge l'hypothèse.

2. Les travaux de saint Jérôme. Le saint quitte Rome et s'embarque pour Jérusalem. Il prend les leçons du rabbin. Discussion entre Jérôme et les moines. Instruction donnée aux nonnes Paule, Eustochium, etc. Transcription de la nouvelle version hiéronymienne. Expédition de manuscrits terminés.

3. La création de l'homme et de la femme. Dieu forme Adam. Il lui donne la vie. Il lui retire une côte. Il crée la femme. Dieu présente Eve à Adam. Dieu surprend Adam et Eve après le péché et au pied de l'arbre. L'ange chasse nos premiers parents. Adam remue le sol avec la houe pendant qu'Eve allaite son premier fils. Voir Didion, 1. 1, col. 512, fig. 101. Delier à sept branches. Moïse offrant un sacrifice en présence des Israélites.

6. L'histoire de Balaam. La conspiration de Coré, Dathan et Abiron et le châtiment de leur impiété. Cette miniature est une des plus originales et des mieux composées du manuscrit (fig. 2656).

7. Les tables de la Loi. Moïse, au sommet du Sinaï, reçoit dans ses mains voilées les tables de la Loi. Il revient parmi les Israélites et leur en donne connaissance.

8. Moïse, averti par Dieu, bénit les Israélites assemblés et meurt sur le mont Abarim.

9. Passage du Jourdain : des hommes portent les douze pierres sur leurs épaules. Siège de Jéricho.

10. Prière d'Anne devant le tabernacle. Elle parle au grand-prêtre. Elle vient offrir Samuel au Seigneur. L'homme annonce à Éli la fin de ses deux fils, Éli tombe de son siège et se tue. Samuel donne à Saül l'onction royale. Combat de David contre Goliath. David coupe la tête du vaincu. L'armée de Saül est défaite par les Philistins. Saül se jette sur son épée.

11. David déchire ses vêtements, au récit de la mort de Saül. Exécution du messager qui apporte la nouvelle de cette mort.

12. Onction de Salomon par Sadoc et par Nathan. Salomon sur son trône et rendant son jugement entre les deux mères.

13. David entre deux écuyers joue de la lyre : quatre musiciens, deux chantres et un personnage dont le rôle semble difficile à déterminer, il escalade un tabouret.

14. La vision d'Isaac. Le Seigneur assis sur un trône parmi les séraphins, le tétramorphe, les animaux mystiques d'Ézéchiel. Seize hommes l'acclament. La prophétie d'Isaïe. Achab refusant de demander un signe et le Seigneur annonçant devant la Vierge : Virgo concipiet. Cette miniature est d'une ordonnance savante et d'une technique vraiment supérieure.

15. Judith, escortée d'une servante, quitte Béthulie dont la population est montée sur les remparts. Judith rentre dans la ville avec sa servante tenant la tête d'Holopherne. Présentation de Judith à Holopherne assis sous un dais, comme un véritable roi carolingien. Judith, sa servante et un personnage qui semble se donner beaucoup de peine pour décider Judith à la visite du sujet précédent dans lequel il remplit les fonctions d'introducteur. Judith brandit une épée, coupe la tête et l'emporte.

16. Entrée d'Antiochus et des Machabées à Jérusalem. Spoliation du Temple. Ordre donné aux Juifs d'adorer les idoles. Les martyrs Machabées. Épisode de Mathatias. Bon travail.

17. Christ de majesté dans un losange entre les quatre grands prophètes et les quatre évangélistes. Composition analogue, sauf d'insignifiants détails, à celle que nous avons rencontrée dans la bible de Vivien et dans les évangiles de Saint-Emmeran.

19. Marcus ut altd frcinil vox per déserta leonis.

20. Jura sacerdotis Lucas lenet ara juvenci.

21. More volans aquilœ vcrho petit astra Johannes.

22. Actes des Apôtres. Le Christ monte au ciel ; deux anges adressent la parole aux apôtres : Viri Galilei, quid adspicitis... La Pentecôte. Dans une salle surmontée d'un dôme, douze apôtres assis, la Vierge Marie au centre. Autour des murs de la maison, une foule très agitée.

23. Scènes de la vie de saint Paul. Saint Paul reçoit mission des prêtres, qui semblent lui donner une liste. Les scènes consacrées au paradis terrestre sont médiocres, mais on ne pouvait rien attendre de bien satisfaisant. D'ailleurs, cette page est également piteuse dans la bible de Vivien. On a voulu représenter des corps nus, mais ce ne sont guère plus que des baudruches souillées. La miniature consacrée à •26Ô8. — Saint Jérôme exposant les Écritures. Bible de Vivien. D'après une photographie.

24. La cité céleste par les anges. Au centre, l'autel et l'agneau. Le tétramorphe.

Dans la description qu'on vient de lire, nous n'avons pas mentionné les initiales ornées.

Sam. Berger dit, avec toute raison, que cette illustration est riche, mais d'un art grossier, lourd, disgracieux, et qui sent la décadence. Comme Janitschek le fait remarquer, le modèle des figures historiques doit être cherché dans la bible du comte Vivien : mais si Ingobert s'est ingénié à faire plus, il n'a pas su faire mieux ni même aussi bien. Son procédé consiste à multiplier les épisodes, au besoin à les sectionner ; avec un seul il en fait deux, mais, pour juger du succès avec lequel il se livre à ce travail, il suffit de comparer les scènes de la vie de saint Jérôme dans les deux manuscrits. La scène centrale sert particulièrement de démonstration. Dans la bible de Vivien, le sujet est traité avec autant de goût que de science. Le saint David montre, somme toute, qu'il y a peu d'invention chez Ingobert. Ne voulant pas reproduire la page de la bible de Vivien, il ne parvient pas à l'oublier. Il aura donc, lui aussi, David debout, deux écuiers, quatre musiciens assis ; tout ce qu'il pourra faire sera d'attribuer des places un peu différentes de celles que nos gens occupent dans le modèle ; ayant ainsi dégagé le centre, il y amène deux chantres qui ressemblent à des chefs d'orchestre, car tous deux battent la mesure. Enfin, le triomphe d'Ingobert sera de loger un petit personnage inutile qu'il a sans doute calqué dans un cahier de modèles où s'était approvisionné le décorateur de l'évangéliaire d'Ebbon ; c'est là sa vraie trouvaille, on ne la lui disputera pas. Enfin, un simple rapprochement entre l'habile disposition de la miniature de présentation de la bible de Vivien et la pesante image du frontispice de la bible de Saint-Paul achève de classer chaque décorateur à son rang.

Janitschek relevait dans ce cycle de peintures l'excès du mouvement et le nombre exagéré des personnages. Tout ce monde gesticule, saute, court, bondit, se démène pour arriver à un résultat assez mince, plutôt fatigant à la vue que satisfaisant et où l'interprétation du texte ne dépasse guère la partie anecdotique.

Ce qui fait l'intérêt plus réel de la bible de Saint-Paul, c'est la décoration, originale et neuve à bien des égards, des initiales. Cette partie de la décoration se rapproche tant du style franco-saxon que l'on a cru pouvoir ranger notre bible parmi les manuscrits de cette école. Les initiales à entrelacs, accompagnées On ne décrit pas des initiales : un enchevêtrement de lignes, de pleins, de vides, de nattes, d'entrelacs.

Voici les principales divisions du volume ; la lettre et le texte cité remplissent une page entière :

1. Début de la préface de la bible, lettre de saint Jérôme : Frater Ambrosius ; la lettre F.

2. Début de la Genèse : Incipit liber Genesis ; la lettre I.

3. Début de l'Exode : Hæc sunt nomina ; les lettres H A E C.

4. Début du Lévitique : Vocavitque Moysen et locutus est ; les lettres V O C A.

5. Début des Nombres : Locutusque Dominus ad Moysen in deserto Sinai in tabernaculo fœderis : les lettres L O.

6. Début du Deutéronome : Hæc sunt verba quæ locutus est Moyses ad omnem Israhelem trans Jordanem ; la lettre H.

7. Début du livre de Josué : Et factus est post mortem Moysi servi Domini ; la lettre E.

8. Début du 3e livre des Rois : El rex David senex ; la lettre E.

9. Début du 4e livre des Rois, Prævaricalus est Ant Moab in Israhel post quam mortuus est Acab ceciditque Olozias per cancellos cenaculi quod habebat : la lettre P.

10. Début du Psautier : Beatus vir qui non abiit in consilio impiorum : les lettres BE A T U S V I R.

11. Début de Jérémie : Verba Hieremiæ filii Hilkhiæ de sacerdotibus ; les lettres V E R.

12. Début de Daniel : Anno primo regni Joachim regis Judæ ; les lettres A N N O.

Cette dernière initiale est, selon nous, la plus caractéristique. L'entrelacs s'y combine et s'y épanouit en arabesques qui rappellent certains modèles de calligraphie du XVIIe au XVIIIe. Ce qu'il y a de plus remarquable dans ces initiales, c'est la profusion des ornements floraux arrondis, contournés, tordus ; c'est déjà comme un pressentiment de la décoration en « jets de houblons ». Par endroits, des perdrix blanches picorent ou sautillent. Il y a autant d'habileté et de goût, dans cette partie strictement ornementale et florale, qu'il y a de maladresse et d'ignorance dans la partie des

Au fol. 1, après le portrait de Charles le Chauve, on lit le serment prêté à Grégoire VII par Robert Guiscard.

Reliure en 1645.

Oh I. Il est à noter, I. zin. i. t Ané, kdit.


VI. Le « LIVRE DE PRIÈRES », A Munich. — D'après une mention remontant à l'année 1333, on conservait alors à Zurich un Libellus orationum beati Caroli, scriptus cum aureis litteris ; en 1525, mention d'un Caroli Imperatoris Betbuch mit Gold gefasst. Désormais, on perd sa trace à Zurich. Il reparaît quelques années plus tard et Horolanus (= Hurlimann), de Lucerne, le signale en 1582 : Es ist aber solch Betbüchlein unter dem Römischen Reichskirchen zu Zurich zu unserer Zeit gefunden und erst neulich dem ehrwürdigen Herrn Johann Theobald Apt zu Rheinau zukommen. Diss Büchlein war lang verborgen und unter den Heilthumsstücken, vorgemelter Kirche gelegt. Le légat du pape dans l'Allemagne du Nord, Félicien (Slinguarda), évêque de Scala, publia le texte en 1583 et identifia le livre avec celui du trésor pillé de Zurich, d'où il était donc passé à Rheinau. Le petit volume édité par Félicien portait ce titre : Liber precationum quas Carolus Calvus imperator Hludovici Pii Cæsaris filius sibi adulescens pro quotidiano usu ante annos viginti quinque supra septingentos in unum colligi et literis scribi aureis mandavit ; imprimé chez Sartorius, à Ingolstadt. En 1585, parut une traduction allemande sous ce titre : Betbüch Keysers Caroli Calvi... durch J. Larentz Eiszepf, et la même année, à Prague, une traduction tchèque : Knijzka Modlitebnj wclmi nabozni gifz slawnc pameti Karcl Calvus Cgsar..., etc.

Pendant que se succédaient éditions et traductions, le manuscrit entra à la bibliothèque ducale où Phil. Hainhöfer, d'Augsbourg, le signale dès 1611 : Caroli Calvi imperatoris aureis literis manu scriptus libellus precationum. Son mérite artistique est, en comparaison des manuscrits que nous venons d'étudier, assez mince. Il est aujourd'hui conservé dans le trésor du roi de Bavière, à Munich.

Parchemin, mesurant 0,135 x 0,10, six cahiers contenant respectivement les pages 1-8, 9-16, 17-24, 25-32, 33-40, 41-48. Titre en onciale sur pourpre. fol. 1. Enchiridion precationum Caroli Calvi regis. fol. 1 v''-3 V. Incipiunt capitula huius libelli. — I. Quomodo vel qualiter beatus David et cœteri sancti patres per dinumeratas horas instituerunt Deo laudes agere. — II. Quid orandum sit quando prius de lecto vestro surrexeritis. — III. Oratio beati Hieronymi propter abscindenda vicia et virtutes animo inserendas. — IV. Oratio beati Gregorii pro petitione lacrimarum, dicenda ante confessionem. — V. Confessio quam beatus Alcuinus composuit dono Karoli imperatori. — VI. Psalmi septem pœnitentiales et alii discreti, et annotati pro variis animi utilitatibus. — VII. Orationes ante Iustinam, deinde sequitur litania cum capitulis suis. — VIII. Oratio beati Augustini de sancta Trinitate et pro vana et multimoda cogitatione. — IX.

Oratio pro vivis aliquibus defunctis, vel pro his qui in vobis peccaverunt vel in quibus peccavistis. — X. Oratio contra inimicorum visibilium et invisibilium insidias. — XI. Oratio quando offeratis ad missam pro propriis peccatis et pro animabus propinquorum vel amicorum, — XII. Confitemini peccata breviter ante altare secreto coram Deo, antequam vestram oblationem vel communicetis. — XIII. Quid orandum sit ad missam pro sacerdote, quando petit pro se orare. — XIV. Oratio ante communionem et post communionem. — XV. Oratio Augustini pro agnitione Dei et indulgentia delictorum et creptione diversarum tribulationum. — XVI. Oratio (divi gratia) Isidori contra insidias diaboli. — XVII. Orationes in parasceve cum crucifixo picto et imagine vestra et antyphonis decantandis. — XVIII. Orationes sanctorum patrum per omnes diei horas et noctis. — XIX. Ordo completorii. — XX. Oratio beati Gregorii pro omnibus beneficiis sibi a Deo et ut ipse se accusât neglectis.

H. Leclercq.


CHARLEVILLE (MSS LITURGIQUES DE).

14. Breviarium ad usum Præmonstratense (XIIe).

155. Antiphonarium cum notis musicis (XIIe).

156. Antiphonarium cum notis musicis (XIe).

227. Antiphonarium cum notis musicis (XIIe).

228. Antiphonarium cum notis musicis (XIIe). 258. Lectionarium (XIIe).

H. Leclercq.

CHARPENTE.* Dans les constructions des Romains, le bois joue un grand rôle, principalement dans les charpentes. Mais il est à peine besoin de dire que les ruines, si elles ont plus ou moins respecté les moellons et la brique, quelquefois (rarement) les parpaings, ne nous ont guère laissé que de vagues indices sur la charpente des combles antiques '. Si nous en venons aux monuments du moyen âge et de l'époque moderne, nous constatons une continuité fort remarquable ; ainsi les charpentes modernes de l'Italie diffèrent à peine de celles qui s'élevaient au début du moyen âge ; toutes ressemblent à celles des basiliques chrétiennes, et celles-ci, construites à une époque où l'architecture n'avait d'autres principes que les souvenirs plus ou moins altérés de l'art romain, ne sont évidemment que des copies dont les originaux n'ont pu parvenir jusqu'à nous. Tel est le chaînon de traditions qui rattache à l'antiquité les types ordinaires de la charpente italienne : développer cette filiation et ces analogies exposerait à redire ce qui se trouve ailleurs. Nous ne citerons qu'un exemple, celui du comble de l'ancienne basilique Vaticane, dont M. A. Choisy, que nous ne pouvons mieux faire que citer, reproduit les détails en essayant d'interpréter un dessin, fort grossier d'ailleurs, de Carlo Fontana' (fig. 26C1).

Le fait le plus remarquable que ce dessin nous indique, c'est le groupement des fermes deux à deux avec un poinçon intermédiaire : et accessoirement on observera que les pièces obliques paraissent évitées à dessein : point de contre-fiches, point de liens de faîtage ; un simple entrait, saisissant les arbalétriers vers leurs milieux, s'oppose à leurs flexions, et la large assiette que présentent les fermes jumelées dispense de recourir aux aisseliers pour les maintenir verticales. Si l'on en vient aux détails d'exécution, on voit que nulle part les assemblages n'affaiblissent les pièces de la charpente ; une broche en fer unit l'entrait à l'arbalétrier : l'aiguille pendante qui joue le rôle de poinçon n'entaille ni le tirant qu'elle supporte, ni l'entrait qu'elle rencontre. Il semble même que le constructeur ait mieux aimé recourir à des brides métalliques que de fixer les pièces par des assemblages complexes où le bois est privé d'air et s'échauffe ; se compose, la charpente offrait dans ses formes générales une extrême simplicité et une régularité parfaite : la direction horizontale des tirants et des entraits se dessinait franchement, sans confusion, sans désordre ; et l'on peut dire, pour résumer l'impression de cette œuvre, évidemment inspirée des modèles ou des traditions antiques, qu'elle participait dignement à la sévérité de style que l'architecture romaine eut l'heureux privilège de conserver jusqu'au dernier terme de sa décadence ^.


III.

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Quand nous passons de la construction romaine à la construction byzantine, nous ne sommes pas mieux renseignés pour la seconde que pour la première. Ce n'est pas que les ouvrages en charpente lui soient inconnus ; on peut même dire que les architectes byzantins ont eu recours à la charpente dans des proportions plus vastes que leurs collègues romains. Si, en effet, la couverture d'une basilique exige l'emploi des charpentes, le principe de celles-ci une fois connu et fixé, ce n'est plus qu'une question de plus ou moins dans les dimensions. L'érection des cintrages et la construction des coupoles procède d'un art tout différent, pour lequel les charpentes sont indispensables. Mais si on ne veut pas empiler les en les réunissant par juxtaposition il évitait autant que possible ce danger, et la simplicité même de la construction était la principale garantie de sa durée. L'une dernière question, relative à la charpente qui nous occupe, serait de savoir si elle devait rester apparente ou bien être dissimulée sous un plafond. La solution parait incertaine. Saint-Paul-hors-les-Murs, édifice de la même date que la basilique du Vatican, avait — nous le savons par Eusèbe — un plafond horizontal à caissons ; d'autres monuments plus anciens, tels que la basilique de Fano, présentaient un plafond convexe, ou tout au moins brisé, laissant apparents les tirants et les membres inférieurs de la charpente : peut-être l'une ou l'autre de ces solutions fut-elle originairement admise au Vatican, mais du moins il ne restait vers la fin du moyen âge aucune trace de plafond. — Et je ne sais si sa présence eût ajouté à la beauté de l'édifice. Ce qu'on peut reprocher aux charpentes apparentes, c'est la complication de leurs lignes ; or, cette complication nait surtout des pièces obliques qui s'enchevêtrent en tous sens et donnent aux combles un aspect à la fois incorrect et bizarre. Ici, rien de semblable ; réduite aux éléments dont elle se compose, la charpente de la basilique du Vatican offre une simplicité qui la rend digne de son époque. Les madriers d'une forêt entière, si on veut être rapide, hâtif et économe, il est clair que l'armature en charpente d'une coupole comme celle de Sainte-Sophie offre des problèmes nouveaux, et non seulement des problèmes à résoudre, mais des problèmes à poser suivant leurs données rigoureuses. Mais les Byzantins ne font pas qu'élever des coupoles et des cintres : ils ont aussi à couvrir des combles de forme rectangulaire — quel que soit le type — sur plan polygonal ou sur plan circulaire — toutes leurs charpentes peuvent se ranger sous deux séries principales. La première emploie le bois en grosses pièces maintenues par leur poids et presque sans assemblages ; la seconde utilise des pièces légères et assemblées, dont l'équilibre dépend moins de leur poids individuel que de leur mutuelle liaison. L'un est le type asiatique, l'autre le type de la Grèce ou de la Thrace.

Le premier, auquel se rapportent généralement les constructions en bois de l'Asie-Mineure, n'admet dans ses combinaisons qu'un simple jeu de pesanteurs : des pièces portantes et des pièces portées ; point d'efforts obliques, rien que des charges verticales. C'est, avec d'autres matériaux, l'équivalent de la bâtisse par plates-bandes : système essentiellement simple mais d'application restreinte, dont la figure ci-contre permettra d'apprécier le caractère et les ressources (fig. 2(3G2). L'exemple auquel a trait cette figure est un portique à double étage, tel qu'il s'en rencontre actuellement dans toute l'Asie-Mineure, et dont l'exécution est si bien traditionnelle en ces contrées que les moindres détails en sont figurés, à plus de deux mille ans de nous, dans les sculptures des nécropoles lyciennes. Les charpentes actuelles de l'Asie-Mineure n'admettent, non plus que les charpentes antiques de la Lycie, aucune pièce inclinée, aucun de ces « liens » à l'aide desquels nous décomposons les nôtres en triangles indéformables. A peine quelques goussets, la fixité des angles ; et, lorsqu'il s'agit de renforcer une poutre lourdement chargée, on se contente de la doubler par des sous-poutres entaillées à mi-bois '. » Chez les Byzantins, la charpente des combles se compose d'autant de fermes indépendantes qu'il y a de coupoles de chevrons ; ces fermes transmettent directement aux murs le poids de la portion de toiture qu'elles soutiennent. Les coupoles d'une coque de navire renversée donneraient une idée fort exacte de cette disposition et de ces assemblages. C'est d'ordinaire aux charpentiers de marine que les Grecs confient l'exécution des combles : rien d'étonnant à leur voir appliquer les combinaisons qui leur sont familières et les procédés courants de leur pratique habituelle. « C'est apparemment sous une influence grecque que s'éleva le dôme en bois qui abrite à Jérusalem la rotonde de Sakhra. Or, ici encore, tout est conçu d'après les principes de la charpenterie navale : des coupoles, rendus solidaires par des liernes horizontales, forment toute la partie agissante de l'œuvre ; et ce mode de construction, qui n'exige que des pièces de très petite dimension, s'appropriait à merveille aux convenances d'un pays où les bois à bâtir font défaut et doivent être à grands frais apportés de fort loin. La coupole de la Sakhra est double : deux charpentes indépendantes s'emboîtent et représentent, l'une la voûte intérieure de la rotonde, l'autre le comble qui l'abrite. Cette addition d'un comble à une voûte ne s'étend que très exceptionnellement aux cas où la voûte est un ouvrage de maçonnerie : je n'en connais d'exemple qu'à Kavenne, dans une école de construction dont les méthodes ont d'ailleurs les plus frappantes ressemblances avec celles de l'architecture syrienne. Saint-Vital et le Baptistère ont leurs coupoles surmontées de combles ; mais l'extrême légèreté de leur structure n'eût guère permis de les laisser sans abri, et fournit l'explication de ce double emploi qui revient en somme à donner deux toitures à un même édifice. Partout ailleurs, les Byzantins prennent leur parti ou pour une voûte ou pour un comble ' ; s'ils admettent la voûte, ils lui font porter directement les tuiles, les feuilles métalliques ou l'enduit protecteur ; mais ils se gardent d'associer une voûte et une charpente en les étageant l'une sur l'autre. Cette suppression des combles était consacrée par la pratique des constructeurs romains : la simplification qu'elle amène aurait pu entraîner, dans des climats pluvieux comme les nôtres, la ruine rapide des maçonneries ; elle était à peu près sans danger sous le ciel de Constantinople ou de Smyrne.

Un mot, en terminant, sur les charpentes de cintres, sorte d'ouvrage dont les Byzantins usaient peu, mais dont l'exécution, si l'on en juge par la tradition actuelle, était d'une simplicité vraiment rudimentaire. De nos jours, en Syrie, les cintres d'une voûte se composent de perches horizontales reliées par des harts à des montants fourchus ; le tout est recouvert de fascinages, et un enduit en terre grasse rachète tant bien que mal les inégalités de la surface. Ainsi s'obtient pour la voûte un support économique, mais en même temps flexible et déformable, qui serait inadmissible si l'on tenait à la pureté du profil, et sur lequel on ne peut même bâtir qu'avec de singulières précautions. Les mortiers se briseraient par suite des flexions du cintre, si ces mortiers avaient fait prise avant l'entier achèvement du travail. On pare à ce danger en terminant la voûte dans une seule journée : les maçons se rassemblent aussi nombreux que le permet l'étendue du chantier ; on se met à l'œuvre avant le jour, et l'on continue, s'il le faut, une partie de la nuit. De cette sorte, les mouvements du cintre n'agissent que sur des maçonneries encore fraîches : ces maçonneries se déforment sans se gercer ; et, quand elles commencent à durcir, la voûte, fermée à la clef, n'a plus besoin de ses supports auxiliaires. Ainsi procède-t-on actuellement ; ainsi procédaient, à l'époque byzantine, les ouvriers de Syrie : les voûtes qu'ils nous ont laissées présentent de tous points les irrégularités significatives des constructions actuelles. Rien ne change chez les Orientaux : et ces procédés primitifs de charpente, que nous voyons appliqués aujourd'hui dans les villages de Syrie, ne sont pas seulement ceux des Byzantins ou des Romains, mais remontent sans nul doute aux vieilles architectures de l'Asie '. » Dans la version de la Bible corrigée par saint Jérôme, nous lisons déjà l'expression : opus carpentarium pour la traduction du terme grec : ξυλοκόπος, ξυλουργός. Il faut attendre la limite de nos études pour trouver les carpentarii au sens de charpentier ; ce sont alors les « maîtres de l'œuvre », comme on dira au moyen âge. Au XIIIe, Henri de Suse nous dit, en terre de Bobbio on lit : Magister carpentarius provideat omnes magistros de ligno et lapide >.

Quelques monuments chrétiens rappellent la mémoire de charpentiers. À Carthage, on a trouvé, il y a une dizaine d'années environ, dans les travaux de la batterie de Sidi-Bou-Saïd, une épitaphe chrétienne consistant en une plaque de marbre, à revers lisse, épaisse de 0,02, longue de 0,5, haute de 0,235, sur laquelle on lit :


ES SEPTE IN PACE

Ce monument est accompagné de la représentation des instruments de la profession du défunt, qui était charpentier ; on a donc figuré un maillet, une scie et divers autres outils.

Au musée du Caire, une stèle copte, monument très simple, sans ornements. Une pierre mesurant en hauteur 0,32, en largeur 0,50, portant une inscription de onze lignes à la mémoire de gwp, le charpentier |cÇi,ju.aje) de totow qui mourut le 16 de Tobé, 1re indiction ^

Au même musée, une stèle grecque provenant de Herment. Sur la stèle est gravé un édicule avec fronton, colonnettes, une croix dans le tympan et une croix ansée entre les colonnettes ; entre les croix ansées, on voit une herminette indiquant clairement la profession du défunt et cette épitaphe * : lire : -i/.Twv. Pierre calcaire, 0,42 sur 0,20 : <• Pamonthis, charpentier. » (fig. 2G63).

À Rome, l'épitaphe de B.iuto, sur laquelle on voit une hachette, une scie, un ciseau à froid. Voir Di/ !o ; !7i. t. I, col. 2965, fig. 1016'.

H. Leclercq.


CHARRON. La distinction bien nette que nous établissons aujourd'hui entre charron, carrossier, charretier, voiturier, n'existait pas chez les anciens ; en effet, que le nom de magister : hoc nomen comprehendit carpentariis et quasi omnibus cortsimilibus^. Le mot se lit dans le capitulaire de Villis, promulgué en l'an 800 et, en 835, à propos de la reconstruction du monastère on peut comprendre tous les fabricants de véhicules, élégants ou grossiers, sous cette dénomination diiplauslarii, dont le sens premier est à charron ». Voitures de transport, voitures de promenade, chars de guerre, chars de course formaient de simples spécialités qu'embrassait toutes le terme générique sous lequel s'abritaient carpentarii, cisiarii, essedarii, rhedarii, etc.

Parmi ces fabricants de véhicules qui, dès le temps de Pompéi, formaient une corporation, nous signalerons un chrétien :


HIC REQVIESCET IN PAGE LOVINVS DE SCOLA CARRVCA RVWI QVI VIXSIT 5 ANNVS PLVS MINV S XXXV ET MENSIS VI S ET DIES Vllll i

Un sarcophage romain nous montre un plauslrum chargé de bois = ( fig. 2664) ; c'est peut-être à des travaux de ce genre que s'est occupé le chrétien dont on vient de lire l'épitaphe. Le sarcophage fait partie de la collection de l'École française à Rome. La scène représentée est toute pastorale et n'a guère besoin de commentaire. Nous sommes évidemment à la campagne, avec ce lourd plauslrum monté sur rondelles pleines, chargé de bois et traîné par des bœufs. Le sarcophage païen de l'x^nnius Octavius Valerianus, au musée proNous ne connaissons pas d'autres monuments épigraphiques chrétiens représentant la charrue. Quant aux divers types de fabrication de cet ustensile aratoire, nous n'avons pas à nous en occuper '.

Il nous reste à parler d'un monument paléographique, le manuscrit d'Ashburnam, dont le fol. 6 offre une série de scènes relatives à l'existence pastorale d'Adam et d'Eve après leur expulsion de l'Éden. La miniature remplit une page entière du manuscrit, divisée en trois registres ; l'angle droit supérieur a seul un peu souffert, la conservation de tout le reste est excellente (fig. 2666, hors texte).

1er registre : quatre scènes, a. Adam et Eve, vêtus de peaux de bête de couleur brune, bras et jambes nus, dans une cabane de verdure portée par quatre troncs d'arbre fourchus à la partie supérieure. Quoi que Adam et Eve soient vêtus, il semble bien qu'on a voulu représenter ici la tentation d'Adam à qui sa femme offre le fruit défendu. Par pudibonderie, l'artiste a anticipé sur le moment où les premiers parents couvrent leur nudité. L'inscription qui accompagne la scène dit : Adam cum [uxore] sua cum lunis pelllicis]. Adam est imberbe, Eve a une longue chevelure pendante. b. Eve assise dans une cabane sur une banquette peinte, elle allaite un enfant. Son vêtement est violet, fané du Latran, nous offre un modèle analogue. Un fragment minuscule conservé à Sainte-Calliste montre aussi un chariot et nous avons rencontré un modèle semblable sur les mosaïques de Sainte-Constance. Le visage de la morte est simplement épannelé. Le sarcophage peut appartenir au plus tôt à la fin du IIIe.

H. Leclercq. CHARRUE. L'usage de la charrue remonte aux civilisations primitives. La mythologie en a attribué l'invention aux dieux, qui daignèrent en révéler l'emploi aux hommes. Le type, depuis ces âges héroïques, a peu changé. Primitivement, c'est un tronc d'arbre dont une maîtresse branche conservée et épointée forme un crochet déchirant la terre. La charrue pouvait être faite d'une seule pièce ; un peu de prévoyance suffisait à se procurer cet instrument. Il fallait, pendant la pousse de l'arbre marqué pour être transformé plus tard en charrue, être attentif à diriger deux branches à même hauteur en sens opposés ; la plus forte et la plus courte formait le soc, la plus longue le manche. Une épitaphe chrétienne, conservée au musée épigraphique du Latran, représente un laboureur à la charrue ; autant qu'on en peut juger malgré l'exiguïté des dimensions et la grossièreté du travail, cet homme faisait usage d'une charrue d'une seule pièce (fig. 2665).

Sombre pour la jupe, rouge et blanc pour le corsage, la chevelure est relevée. Son enfant est complètement nu, c'est probablement Abel, puis que Caïn est représenté plus bas ; l'inscription est en partie indéchiffrable : hic aiia sub casa... c. d. Deux scènes réunies en une seule et qui doit s'interpréter de droite à gauche. D'abord Caïn et Abel offrent à Dieu leurs dons, ensuite Dieu manifeste sa présence en perçant le nuage et en faisant apparaître une main. Caïn présente un pain rond : Abel, un agneau blanc et un golélet qu'il tient de la main droite. Abel porte une blouse blanche et des chausses vert foncé, Caïn a une blouse couleur bois et des chausses blanches. L'inscription longue est en grande partie perdue, mais le sujet représenté est si clair qu'il ne peut faire l'objet d'un doute. On lit encore sans trop de peine : hic cain ubi fe..., hic abel ubi offcret.

2e registre : trois scènes, a. Eve assise dans sa maison avec son premier-né : hic aua sub casa ferel cain fdium suum. L'enfant est entièrement nu, Eve porte un vêtement carmin avec une sorte de châle très ample, retenu sur la poitrine par une agrafe et qui tombe jusqu'à terre. b. Adam, vêtu d'une blouse blanche et de chausses violettes, brandissant un long fouet, stimule deux jeunes taureaux attelés à une charrue, le sol est vert et déjà plusieurs sillons sont tracés, on lit : hic adam colel terram suam. c. Un arbre dont l'essence est douteuse et un palmier déjà chargé de ses fruits séparent la scène précédente de celle-ci. Caïn, portant le même vêtement que pour le sacrifice, manifeste, par son attitude, ses bras levés, une extrême surprise : en effet, la main de Dieu perce la nuée et on lit : hic cain inter rogatur a dno de abel.

3e registre : trois scènes, a. Abel, portant par-dessus ses vêtements une large cape brune, est assis et garde ses troupeaux au pâturage ; ce sont principalement des brebis qui composent ce troupeau, les unes blanches, les autres brun foncé ; deux béliers se précipitent l'un sur l'autre pour se battre ; inscription : hic abel ubi pas cet gregem suum. b. En regard de la scène précédente, Caïn laboure la terre avec deux jeunes taureaux, l'un brun, l'autre rouge. La charrue est un type très différent de celle dont Adam faisait usage ; au premier plan, un magnifique champ de blé ; inscription : hic cain colel terram suam. c. Dans un lieu planté d'arbres, peut-être avec l'intention de figurer une forêt, Caïn, ayant renversé son frère, le tient par les cheveux et s'apprête à l'assommer d'un coup de hache : hic cain ubi occidit abel fratrem suum. À côté de la victime, ce simple mot : abel.

H. Leclercq.


CHARTARIUS. Malgré les apparences, ceux auxquels on donnait le titre de chartopola, chartoprates, chartarius, ccwtarius n'avaient qu'un rôle tout à fait secondaire dans l'antiquité ; il faut se garder d'en faire des copistes ou des gardiens d'archives, ce sont de simples papetiers.

C'est-à-dire, ces expressions et les-mêmes ne remontent pas à la véritable antiquité. Pour rencontrer ces divers vocabulaires, il faut descendre jusqu'à une époque parfois assez basse. Ainsi, chartopola ne se trouve que chez un ancien scoliaste de Juvénal, à propos de ce vers :

Succintus patria quondam Crispine-, papygro.

Chartoprates, qui désigne également un marchand de papier, se lit dans le code Justinien.

Quant à chartarius, le grammairien Diomède est probablement le seul chez lequel on le rencontre comme le nom d'une profession ; il signifie tout ensemble, et suivant le cas, chez les auteurs qui en ont fait usage dans la suite : fabricant de papier et marchand-débitant de papier. Ce mot se lit dans un nombre plutôt restreint d'inscriptions, par exemple à Nîmes :

1 VIR • AVG

L • VALERIO ■ VOL


CARTARIO et à Rome : où cette inscription rappelle celle que H. Greppo a publiée et commentée, l'épitaphe d'un papetier de Lyon : Vitalinus Feii.T. qui, après avoir servi dans l'armée, vint ouvrir à Lyon un commerce de papeterie : negoliator Lugdunensis arlis carlarise.

Enfin, nous rencontrons une épitaphe chrétienne gravée sur une large dalle de marbre et retirée du pavement de l'église Sainte-Marie du Transtévère, pour être transportée et fixée sous le porche de cette église en 1869 : et non Vutcriimi Chartarii, comme ont transcrit fautivement Rcinesius, Muratori et Greppo. Marini a publié cette inscription inédite : iDi sALVATORis ummmmsnxp /X PLENA BONIS LACERA »/ » lOS CAIVIPOS ^^^^ LENSHAI ^SHAEC SOLLERS SERVANS Zmm )R QVIES QVAM BENE MAGNI ; /LANT CVRAE ME WIORTIS VINC ^11 CVI MISERO NON DETVR VLL mmP^ LVCTIFICVM CONIVX DIGNI mm%S\% MORIBVS VIBERE NEM •10 mim VNVS CHARTARIVS HAEC

Quelle était la véritable profession de Valerianus ? on peut hésiter sur ce sujet. Muratori fait de lui une sorte d'archiviste : custos carlarum, et cette opinion est soutenable si l'on a égard à une inscription trouvée dans les soubassements du sol, devant l'ancien monastère de Saint-Antoine sur l'Esquilin, et conservée au palais des Conservateurs. Il est clair qu'ici l'expression rationis chartariœ se rapporte évidemment à la conservation des chartes :


PRO


SIMILI • CONLIB[ RATIONIS. CHARTfaWae CLAVDIAE E0[


CLAVDIAE CO[


LIBERTIS LIBERLABVSOV[c


AEDIFICIVM-ADPLIC[

Un passage de Cassiodore peut également donner lieu de croire que, sous le Bas-Empire, le vocable chartarius avait pris une acception analogue à celle de chartularius. Mais c'est surtout le sens objectif qu'on vise. Pline appelle les fabriques de papier chartariœ officinœ, et il y a des magasins ou entrepôts de papier à Rome qu'on désignait sous le nom d'/io/rea charlaria.

H. Leclercq.


CHARTES. — I. Chartes de fondation et de dotation. II. La charta Cornuliana. III. Transcriptions épigraphiques. IV. Charte épigraphique à Saint-Paul-hors-les-Murs. V. À Saints-jean-et-Paul. VI. À Saint-Érasme. VII. À Sainte-Suzanne. VIII. À Saint-Pierre. IX. À Saint-Clément. X. À Sainte-Marie-du-Transtévère. XI. Chartes épigraphiques postérieures.

Une préoccupation dominante des fondateurs d'églises ou des administrateurs est d'assurer la célébration du culte et l'entretien du luminaire. Dans ce but, on prodigue généralement les dons mobiliers et immobiliers. Une étude de donations faites aux églises au moment de leur fondation a permis de relever quelques particularités caractéristiques. Partout on rencontre régulièrement deux catalogues, l'un de vases liturgiques et de lampadaires, l'autre de biens immobiliers affectés à l'entretien du luminaire.

Le premier catalogue présente toujours les mêmes objets et généralement dans le même ordre ; les différences ne concernent que le nombre des pièces, leur poids et leur richesse, qui sont en rapport avec la dignité de l'église. Cette fixité est très naturelle, car toute église, pour pouvoir fonctionner, a besoin d'un service de vaisselle sacrée dont le type est indiqué par les exigences mêmes de la liturgie eucharistique ou baptismale.

Sans doute, mais cette fixité est d'autant plus naturelle qu'elle reproduit évidemment un formulaire ; l'ordre presque constant, observé dans l'énumération des pièces du mobilier, ne permet guère d'échapper à cette conclusion ; en outre, la transcription dans le Liber pontificalis de ces divers catalogues témoigne de la rédaction de chartes de fondation et de dotation dont nous rencontrerons bientôt un exemplaire.

Ces chartes relataient-elles dans un texte unique les clauses immobilières et les listes mobilières ? On pourrait le penser, à s'en tenir au type de la charte Cornélienne, mais rien ne prouve l'existence d'une formule unique, et il serait arbitraire de prétendre la ressaisir à travers les utilisations qui en furent faites. Cependant, nous pouvons noter un certain nombre d'ustensiles que toute charte de fondation ne manque pas de cataloguer. Ce sont :

1° La patène, c'est un plat de grandes dimensions, généralement unique et qui sert à la communion de l'évêque et de ses assistants.

2° Le scyphus, récipient destiné à contenir le vin de la consécration.


II. 1. — Un des exemples les plus célèbres de chartes de fondation est le document désigné communément sous le nom de charta Corniliana. C'est une charte de fondation et de dotation d'une église de campagne, située aux environs de Tivoli. Elle est datée de l'an 471 et signée par un certain Fl. Valila qui et Theodorius, v. c. et inl. et comes et magister utriusque militiae, personnage qui possédait à Rome, sur l'Esquilin, une riche et belle maison qu'il légua à l'église et dont le pape Simplice fit, moyennant quelques modifications, une basilique placée sous le vocable de Saint-André.

Le texte de la charta Cornutiana s'est conservé dans un cartulaire de l'église de Tivoli, actuellement aux archives du Vatican (armar. XIII, caps, v, n. 1), manuscrit du XIIe. Les premiers mots ne font évidemment pas partie du texte épigraphique dont le début avait péri ou était détérioré au point d'être illisible. C'est la plus ancienne charte connue.

Exemplar authenticum chartae : « unde colligere eam poluimus, ecclesia Cornutiane videlicet ut divino mysterio subiecti compellentem possint et de loco cui serviant habere substantiam ; illud quoque decorum putamus ut luminaribus templum cotidie divinae religionis ornetur et ingressibus pro temporum protixitate [necessitalibus] sarto tecto reparalionique sumptus hoc nostro munere conlatus » déesse non possit. Quihus « rebus congruas » procuramus expensas ut obsequium nostrum possit propitiationem divinitatis mereri. Quia consideratione perpulsa, largior tenore praesentis paginae : ecclesiae Cornutianensis massae, quae iuris nostri est, « a me ipso Dei favore et iuvamine constitutae atque fundatae : fundum Paternum maranus, fundum Mons Paternus, fundum Casa Martis, fundum Végètes quod est Casa Proiectici et fundum Batilianum », excepta Sigillosa, filia Anastasii et Pice, colonorum, quam iuri nostro relinquimus atque retinemus, provincia Piceni, Tiburtino territorio constitutos, pure et directe, liberalitatis titulo possidere, cum omnibus ad se pertinentibus et cum omni iure instructoque instrumento suo, sicuti ipse possideo, cum omni scilicet onere professionis suae vel necessitate quam certuni est formesi'a » praeda sustinere.

Donamus etiam eidem ecclesiae solum in quo constituta est cum area sua et [a] praedicti praetorii iure separamus et ad faciendos horreos - vet habitacula clericis custodibus que largimur, id est a cava arcus qui mittitur ad praetorium, et deinde per parietes qui contra praetorium redeuntes aream ecclesiae claudunt usque trans absidam ; et de parietibus ipsis per sepem qui horreos inquilinorum qui in praetorium commanent videtur munire, quae sepis descendit et regammet ad viam cavam sire ad torum qui redit usque ad arcum suprascriptum ; ut inler sepem et viam cavam post absidam supradicti clerici horreos possint habere.

Praeterea eadem largitate offero fundos, id est fundum Callicianum, Casa nova, Casa pradi, Casa mevtwi, Casa crispini, fundum Boaricum et Casa pressa, in provincia Picenis, Tiburtino territorio constitutos, retento mihi usufructu viL meae, eidem ecclesiae catholicae propriclatem huius epistolae largitione transscribens, ea lege et condicione ut cum etiam fructus post obitum meum capere cepcrit ac sibimet vindicare, non solum solemni modo agnoscal fiscalium functionem, verum etiam elicmi propagationis formarum, prout ab omnibus dominis huiusmodi praediorum dependi consuevit.

Impendo argenti quoque ad ornatum eiusdem ecclesiae vel celebritatem suprascripili mysterii sacrosancti, in his scilicet speciebus, id est patenam argenteam, calicem argenteum maiorem, II, ecuies argenteos minores, II, urceum argenteum, I, amulam argenteam, oblalionem, colum, thymiamaicrium, farum argenteum, catdarum argenteum, ch/ï ! catenis et delphinis XVIII, coronas argenteas, II, cum catenulis suis, stannara, argentea ; et in confessione ostia argentea, II, cum clavi sua, quae omnes species adpensaliae habent ad slideram urbicam argenti pondo [libras] quinquaginta quattuor, uncias septem ; faros aerros duo, habentes definos oclonos et per hermoras cantaros aereos maiores sex, minores XII, et lilia aerea, et stannara aerea, XI ; necnon et in palliis : palleum olosiricum, agnafum, auroclavum, I, Hem palleum olosiricum, lelrafotum, I.

Maforlem tramosiricum redomellinum aquilatum.

Item maforlem lelcocuporphyro Iramosyricum, opus marinum.

Item cdium olosiricum luricalum palleum cassioticum, Item palleum lineum linium.

Et alla pullea linea quatuor.

Et pro arcora vela tramosirica alba auroclava duo.

Vela blattea auroclava paragaudata, II, Vela olosirica alba auroclava orlapluma, II, Vela tramosirica prasinopurpura, II, Vela tramosirica leucorodina, II.

Vela tramosirica leucoporphira, II, Vela olosirica coccoprasina, duo ;

Item alla paralura olosirica blattea, Vela auroclava orlopluma, II, Vela tramosirica aquilat-a coccopratsina, duo.

Vela tramosirica elioblacta, II, Vela loricata milino porphina uncinata, II, Veia olosirica blaltea, II, Vela apoplacia coccuprasina cancillata rosulala, II, Item vela apoplacicia coccuprasina cantarata, I, Item alla paralura.

Vela linea auroclava clavaiura quadras duos.

Vela linea auroclava paragaudata, clavaluras roiundas, II, Vcla linea paragaudata persica clavatura coccumellino prasinas duo.

Vela linea paragaudata persica clavatura leucorodina duo, Item vela linea paragaudata persica clavatura subtile leucorodina, duo, Velii linea blactosima paragaudata, II, Vcla linea blactosima nrtapluma, II, Ilem vela linea pura, XII, II, Item ante regias basilicse.

Vela linea plumata maiora fissa numero tria.

Item vela linea pura tria, Ante consistorium, vélum lineum purum, I, In pronao, vélum lineum purum, I, Et intra basilica, pro porticia, vel linea rosulala, VI, Et ante secretarium vel corriccla, vel linea rosulala pensilia aventia arcus, II, Item codices : evangelia, II, apostolorum, psalterium et comitem.

Illud ante omnia mea cautione prospiciens ne mecum, quod absit, observatio cultusque ecclesiae Cornutianensis videatur occidere, ut legem et condicionem ponerem donationi meae, ne umquam cuilibet antistitum presbiterorum sibimet succedentium vel clericorum quicquam ex his praediis vel hortis vel speciebus argenteis seu vestibus codicibusve a me supra designatis alienare in aliam quolibet titulo umquam liceat, aut certe sub occasione cultus divini ad alierius ecclesiae ornamentum qualicumque ex occasione transferre. Quod etiam in his observari eadem condicione volo quae futuro tempore fuerint provocatione nostrae devotionis adiecta, quoniam legilationis nostrae praesentis perpeluam praefatae ecclesiae cupio pertinere substantiam. Quod si quicquam de alienatione a me prohibita fuerit forte temptatum, tunc ego vel haeres haredesve vel successor successoresve mei vel qui illis deinceps successerint, universa quae huius donationis sunt ienore comprehensa ad suum jus proprietalatemque reducant : quoniam quod a nobis cogitatione veneranda religionis oblatum est secundum legem et condicionem positam licere non debet cuicumque personae vel ecclesiae vel praediis cuiuslibet umquam depulare conpendio.

Hanc autem scripturam donationis Feliciano notario meo scribendam dictavi ei que relecta a me sine dolo malo manu propria subscripsi et gestis allegari propria voluntate mandavi, adstipulantibus venerabili viro presbitero diaconibus universisque clericis memoratae ecclesiae de omnibus supradictis spopondi, sub die XV kal. maiarum, domno Leone perpetua Augusto qualer et Probiano viro cl. console. Flavius Valila iui et Theodorius vir clarissimus et inlustris et comes et magister utriusque militiae, huic donationi a me dictata et mihi relectae praediorum omnium suprascriptorum, argenti et vestium, servata et in perpetuum custodita lege et condicione quam eidem donationi imposui, consensi et subscripsi, salvo scilicet mihi usufructu suprascriptorum, quod supra eadem mihi scriptura servavi.

14, Baliliaiius ; 15, Aiiastasi et Pice ; 16, Picini, Tyburtino ; 17, honere ; 18, qua ; 19, formesia ; 20, solu ; 21, ortos ; 22, sepse ; 23, regam ante ; 24, cabam ; 25, redet ; 26, via caba ; 27, absida ; 28, Picini, Tyburtyno ; 29, reteneo mihi ; 30, legem et condicionem ; 31, solum solum solemnem ; 32, propagationi ; 33, prout ; 34, domini ; 35, caelebritate ; 36, li cet ; 37, patena argentea ; 38, calice ; 39, maiore ; 40, urcium ; 41, amula ; 42, oblatoria ; 43, thimia matere ; 44, faru ; 45, cantaru ; 46, cumjet ; 47, ostea ; 48, sue ; 49, frons ; 50, erea ; 51, erea ; 52, molosiricum agnalu auroclabum ; 53, molosiricum ; 54, maforcem ; 55, mafor et ; 56, molosiricum ; 57, linium ; 58, blactea ; 59, baragaudata ; 60, leocorodina ; 61, lecoporfira ; 62, coccopraxina ; 63, blactea ; 64, coccopraxina ; 65, lorica) ; 66, oblacta ; 67, varagaudata (et ita porro) ; 68, leccorodina (6is) ; 69, vella ; 70, pansila ; 71, comité ; 72, omniam meam cautionem ; 73, obser s'anti occultus que ; 74, accidere ; 75, ponere ; 76, sivimet ; 77, succidentium ; 78, ortis ; 79, codicibusve ; 80, occausione ; 81, hoccasione ; 82, provocatio ; 83, nostrae ; 84, heredum suse ; 85, successore suoe ; 86, illi ; 87, donationi ; 88, tenere ; 89, est ; 90, lege et condicione posita ; 91, adst.Jet st. ; 92, sub die ; 93, domnu ; 94, quat ; 95, et (addit.) ; 96, Theodovius.

Indépendamment de son antiquité, cette charte présente un intérêt très grand. Elle nous montre avec quelle minutie étaient réglés les moindres détails d'une donation. Outre la description du terrain sur lequel l'église est bâtie et les dispositions prévues par le donateur touchant la propriété du sol et de l'édifice, on trouve quatre énumérations concernant : 1° les fonds de terre affectés à l'entretien de l'église, du luminaire et des desservants ; 2° les pièces de mobilier sacré, en métal précieux ; 3° les voiles et tentures en étoffes diverses ; 4° les livres liturgiques. Cette dernière liste est fort sommaire, la précédente est au contraire fort complaisamment développée. On a relevé l'analogie qui existe entre cette charte et les listes enregistrées au Liber pontificalis, lequel néglige, de propos délibéré, toute mention relative à la catégorie des tissus et à celle des livres, pour s'en tenir à ce qui concerne les fonds de terre et le mobilier liturgique. Cette restriction faite, il est inutile d'insister sur la ressemblance entre les énumérations du Liber pontificalis et celles de la charta Cornuliana. Ce sont les mêmes objets qui sont catalogués et dans les mêmes termes ; les différences que l'on remarque ça et là s'expliquent par le fait que, dans la charte, il s'agit d'une petite église rurale, tandis que le Liber pontificalis s'occupe des plus célèbres basiliques de Rome. Il y a aussi plus de détails dans la charte ; elle énumère des objets plus menus, moins précieux que le Liber pontificalis ; celui-ci, du reste, procède vraisemblablement par extraits et néglige ce qui est de moindre importance. Mais il y a, entre ses notes sur les basiliques et le texte de la charte, un trait de ressemblance sur lequel je veux appeler l'attention, c'est que, ni dans l'un ni dans l'autre, on ne trouve une description de l'édifice sacré.


III. Transcriptions épigraphiques. — Le document qui précède nous est parvenu non dans le titre original, mais dans la copie d'un cartulaire. On a recouru à d'autres moyens pour conserver le texte des chartes. En effet, nous trouvons à Sainte-Marie-Majeure une charte de donation, sans date, mais dont la nomenclature et la terminologie appartiennent à la fin du VIe, ou au siècle suivant. Or, il est expressément mentionné que le texte en a été relevé sur les documents authentiques et transporté sur marbre bien longtemps après, sous le pape Grégoire IV (827-844) :


GREGORII QVAR

Tl PAPAE EX ROGATV RADONIS NOT • REG.

[SCAE ROM • ECCL-

Ce texte acéphale énumère des biens-fonds, comme l'attestent plusieurs témoins et enfin :

+ EGO THEODORVS VII TABELL ■ VRB • ROM ■ ISCRIPTOR HVIVS CHAR


VSVFRVCTVARIAE DONATIONIS POST

(TESTIVN SVB


SCRIPTIONES ET TRADITIONE FACTA COM-

Ceci nous amène à étudier plusieurs monuments qui se sont conservés dans leur texte épigraplii que.


IV. Charte épigraphi que à Saint-Paul-hobsles-MURS.^ — La plus ancienne charte épigraphi que à date certaine. C'est une lettre adressée par Grégoire le Grand, le 25 janvier 604, à Félix, sousdiacre et administrateur du patrimoine de l'Église romaine sur la voieAppienne. Il donne l'ordre d'attribuer le revenu de plusieurs biens-fonds à l'éclairage de la basili que de Saint-Paul, sur la voie d'Ostie(fi« ;. 2667) =.


ÉREAORLVSEPIS C'SERWSSÏRVORVMBÏ' PELTCLSVBDIAOETRECTORT-PATRTMONIRAPPÎAE ■^\ :TOMNIAQVAT :HFLECAPOSTOUCAHABCTECCLESLABEFFLDRVMPNKIACPAVJ.tQ\ORVMHONORE£TOENEFIAISADQVLSLT>LSVM-' ISINRAVCTOPECOMMVNLA'ESSETAMTNDEBERINAMMLNISTRFT-TRONEACTIONWVDIVERSLTAÇPLRSONARVMVTINADSLGNATISCVJQVE' BVSCVNAADHIBERIPOSSITIMPENSLOR'CVMIGITVRPROKCLESLABEATIPAVLIFTPOSTOUSOLLICRRVDONOSDELILTACOMMONE ! BEINAONÛRWMACÏSSETLVRISSLMVIDERERVRVTIAREISP£CTAUTERPOSSES5IOKONSERVLRETLNQVAPALMAMSVMENS>LAKIY' PIEAPRRRESTTRVNCATVSVTVLVEPETVTUELNDICAVIMVSEANDENFIASSAMQYAEAQVASAD/LASNVTLCVPATVRCVMOKNIBVS ! FVNDLSSVISIDES T'CEAAVINARLA-ANTONIANO« VIl.LAPER-TV5A-BirvRCO-PRTMINLANOCASSTANOSILOWS CORNEU TESSELLATA-ATQVECORMEYANOCVMOMNIIVR.EINSTRVCT01NSRRVMENTOQVESVOETOMIN|BVSGENERAL :i£RFLDEAM PERTINENTIBVS£IVSCV,HXPIGBATI ?.EVMIN ?.RLDVSDEPVRAREADJCIENTESENAWE\DEMCESSIONIHOKIOSDVO PO SRTOSLNTERTIBEUTMETPOB-TLCVSLPSLVSECCLESMEEVNTLIIVSFLPORTACIVITATLSPARTEDEXTRA QVOSDIVIDITFLV/IV ! ALMONIHTERADFINES HORTLMONASTERLTSCISTEPHFLT-JI QVOÎ>ESTANCILLARVA\DLPOSITVA\ADSCMPAVI.VM£IAD F]N£5POSSESSI0NLSPJSF !SIANLSIMYLETTEP.RVl.ASOVAEVOCANTVI »FÔSSAT,ATROÎ<LSPOSLTAS-]DEMRVXTAE ;iK DEMPOMICVME ;VNTMVSSLMLLLTERAPORTAPARTESLNLSTRAVBLNVNCVLNE^EF^CT.^ESVNT QVAEÎERRVL AE ;CO HUERENT PMNLAQYONLAMDCADLV/VANTEPERANTEDLCTAEECCLESIAEPIÎAEPOSRROSQVLPERTEMPORAFVERLNTAPT« AESENFISER TIM AINÛICTIONEVOLVMVSORDIN AM ET QV1D0VIDEXINDEACCESSE :R1ILVM1NAK.1BVS EIVS INPENDLATQVNPSOSEXIN FEPONEEERATIONESIDCIRCOEXPEÏÎIENTLAETVAEPR/VCIHMVSVTSVPRASCRLPI^MMASSAMAOVASSALVIAXVMPRAE ! ^OM(MATLSOMNLBVSRENDISSVRSNECNONHORTVSATOVELTRNN.'LASQVAESVPERRV'SCONTINENRVRDEBREVMV5SVLSDELFBEDEAE JATACAVPTRREETCVNRRAADNOMENPRAEDICTAERCCLE51AEMATH>A\'LLAPOSTOUTNADEREOVATEKVSS£Ri/IENTESLBIPRAEPOSITJ OMNJPOSRKOCCAEENTESWCVMTIONTDTLVMLMARIBVSTLVSITASINENOSTRRSTVNAANTSOIUCLRVRDRNECOGTTAREVTNVLLVSA LICVMQVAMNEGLECTUSPOSSITEXSISTERÎ FACTAVEROSVPRASCRLPRARVM0AWLVM)lEB,VM.TRA01TIONEV0LVMVSVTHOCPNAE CERTVMLNSCRLNLORCCLESIAENOSTRSELXPERENTIATVARESTLT VAT BÏNEVAL-EOAT\MTKAUFEBBVV\a]/,simP JiN-NFHCCAEP-AVG- ;ÏMNOSECV/TOOEICONSO !J¥rvsejv3-FLNNOPIUMOIND-3EPTIJ>M ■^t'itu. — ( ;harte de Saint-Paul-lioi5-les-Murs. D'après une phnlngrapliie.


IHONORE ET BENEFICIIS ADQVISITA SVNT OEO SINT AVCTORE COMMVNIA ESSE TAMEN DEBET IN AMMINISTR ATIONE ACTIONVM DIVER[MVNDVM LVMINE PRAEDICATIONIS IMPLEVIT ET VALDE INCONGRVM AC ESSE DVRISSIMVM VIDERETVR VT ILLA El SPECIAL/TER POSSESSIO NON SERVIRET IN QVA PALMAM SVMENS MARTYRII CAPITE EST TRVNCATVS VT VIVERET VTILE I VDICAVIM VS EANDEM MASSAM QVAE AQVA ISALVIAS NVNCVPATVR CVM OMNIBVS FVNDIS SVIS ID EST CELLA VINARIA ANTONIANO VILLA PFRTVSA BIFVRCO PRIMINIANO CASIDEXTRA QVOS DIVIDIT FLVVIVS ALMON INTER ADFINES HORTL MONASTERII SANCTI STEPHANI QVOD EST ANCILLARVM DEI IPOSSESSIONI MONASTERII SANCTI ARISTI • QVAE OMNIA QVGNIAM DEO ADIVVANTE PER ANTEDICTAE ECCLESIAE PRAEPOSITOS QVI PER TEM[PORA FVERINT A PRAESENTI SEPTIMA INDICTIONE VOLVMVS ORDINARI ET QVIDQVID EXINDE ACCESSERIT LVMINARIBVS EIVS [INPENDI ATQVE IPSOS EXINDE PONERE RATIONES IDCIRCO EXPERIENTIAE TVAE PRAECIPIMVS VT SVPRASCRIPTAM MASCONTINENTVR DE BREVIBVS SVIS DELERE DEBE20 AT AC AVFERRE ET CVNCTA AD NOMEN PRAEDICTAE ECCLESIAE BEATI PAVLI APOSTOLI TRA-

[EIVS ANNO PRIMO IND • SEPTIMA.

V. Charte épigraphi que de l'église des SaintsJean -etPaul. — Ce monument s'est consente par deux exemplaires dont l'un est transcrit sur deux dal les de marbre fixées dans la muraille de la basili que des Saints-Jean-et-Paul. \o\r Dictionn., t. ii, col. 2832 au mot Celius.) L'autre exemplaire n'est guère plus qu'un fragment, rencontré au mois de septembre 1872, ayant fait partie d'un texte resté inachevé, le lapicide ayant négligé de transcrire le nombre des fundi qui donne au monument son véritable intérêt. Il débute par le commencement : GREGORIVS EPS SERVV(s) \servorum Dci] etc., et se termine ainsi : F(unihim), MVCIANV(m), F. COSCONE(m). F. PTO(pr.T/onoliim)..., via appiA MIL. XIII, F. PROCLIS. MIL. Il, F. VIRGINIS (flg. 2668). Bien qu'inachevé, ce texte ne laisse pas, pour la partie transcrite, d'être très correct, plus correct même que celui qui est complet. Les noms des fonds de terre sont, comme on vient de le voir, à l'accusatif, tandis que dans l'exemplaire complet, ils sont au nominatif'.

J.-B. De Rossi a remarqué que les deux dal les conservées dans la basili que des SaintsJean-et-Paul ne sont pas ^ou^Tage d'un seul lapicide et n'ont pas même été gravées à la même épo que. La deuxième, sur laquelle on lit le catalogue des biens-fonds, est la plus ancienne des deux, ce qui conduit à reconnaître que ce catalogue existait indépendamment de la formule diplomati que qui y fut ajustée dans la suite ^. Ce catalogue porte d'ailleurs un titre qui lui est propre et tracé verticalement sur deux fi les, de cha que côté de la liste ; on y peut lire : NOTITIA FVNDORVM IVRIS TITVLI HVIVS. Les biens-fonds se trouvent mentionnés au nominatif, bien qu'il fallût employer régulièrement l'accusatif si l'on tient compte du contexte de la formule diplomati que, et c'est ce que n'a pas manqué de faire le lapicide du texte inachevé, lequel d'ailleurs a jugé de mince importance les déterminations topographiques auxquel les son modèle s'était astreint. Par une anomalie apparente, le dernier des biens-fonds de la liste est à l'accusatif : FVN. CASACELLENSL« VIA APIA ML. XIII. L'anomalie n'est qu'apparente, en effet, puis que cette ligne et les quelques mots qu'on lit à la suite et qui continuent et achèvent la formule diplomati que sont de la main du lapicide qui a gravé la première dalle et qui, pris de court, n'a rien trouvé de plus simple que de terminer son texte sur l'espace libre que lui offrait la dalle ancienne ; aussi n'avait-il pas le choix et il a mentionné en queue ce fundus Casacellensis qui, situé sur l'Appia, aurait dû naturellement prendre place parmi les autres biens-fonds situés sur cette voie. Enfin, l'ancien auteur du catalogue a jugé bon de signer son ouvrage ; CONSTANTINVS SERVVS S<m'>ORVM [dei].

Sous le pontificat d'un pape Grégoire, on épromva le besoin de confirmer les anciennes possessions de l'église, sans oublier une propriété nouvelle dont celleci s'était enrichie dans l'intervalle de temps écoulé depuis la transcription du catalogue. Ce nouvel acte fut confié à un graveur, qui avait déjà terminé la moitié de sa besogne et qui abordait le catalogue des biens quand on changea d'avis, et son travail fut abandonné. On préféra utiliser l'ancien titre original de la Xotitia fundoriim et, dans ce but, on procéda comme nous l'avons dit.

Quels sont maintenant ce Constantin et ce Grégoire ? Ce n'est ni Grégoire le Grand, comme il était ordinaire de le dire, ni Grégoire II, comme Suarcz de Vaison l'a insinué '. D'après les destinataires : Dcusdcdit cardinali et Johanni archipresbytero tituli SS. Johannis et Pauli, nous pouvons voir du premier coup d'oeil qu'il faut descendre à une date bien plus tardive, au X' siècle, au moins, lorsqu'on commence à rencontrer pour un même titre un cardinal et un ;u'chip être. La paléographie et les divers sig les confirment cette observation et amènent à reporter le diplôme au pontificat de Grégoire VII.

Ainsi, un diplôme de la fin du xi^ siècle est venu encadrer le texte d'une charte épigraphi que ancienne, connue sous le nom de Xotitia fundorum. J.-B. DeRossi, <jui a étudié avec une particulière attention ce texte, estime que le quali letlcrc e sigle non solo agit inizii dell' otlavo secolo possono esserc attribuite, ma eziendo al settimo o al sesto ed ait' etù del magno Gregorio '.

Quant au personnage nomme Constantin, on l'a identifié bien gratuitement avec le pape de ce nom (708-715), lui attribuant la confirmation du diplôme attribué à Grégoire l ». Mais on remarquera que ce Constantin n'est pas même évê que, il n'en porte pas le titre et, pour celui de servus senwnini Dei, qui fit partie de la titulature papale depuis le pontificat de Grégoire I« , il ne laissait pas d'être porté par le premier venu qui aimait à s'en parer. Constantin était vraisemblablement le graveur de l'inscription et il a signé son ouvrage de la même manière que Furius Dionysius Philocalus signait les inscriptions damasiennes.

Voici le texte de la charte encadrée dans le diplôme dont le texte a profité de la découverte du nouvel exemplaire. Nous donnons le diplôme en italiques, et la charte en caractères d'épigraphie. f Gregorius episcopus servus seruorum Dei, dilectissimis in Christo filiis Deusdedil cardinali et Johanni archipresbytero tituli sanclorum Johannis cl Pauli et per vos in eodem litulo in perpeluum.

Crédita : specalationis impellinuir, cura ctiuni christianie religionis et studio divini cultus permovemur pro venerabilium piorum que locorum percogitare slabilitale algue Dco scrvientium securitate ; ut hoc provenienle pio labore, et anima : Christo dicatse, quœ se illi diebus ville eorum servira ' decreverunt, persévèrent imperlurbatœ ; nec non illa maneant fine tenus flrma, quie a Christianis in Dei laude{m) conslrucia '^ ?'GR€G ORLVS'€P S'S'e MXPOPJO-LSDSDSDLTCARDÏNAU ] 0HÏS6TPAVL1 6T-FV OSIN SO^ lîonlsmpsï MH C V R A e T i AA 1^ ETVDLQDIVLN(CVLF-em0v(5//|£| '^X^O 51TAR(HSTAB]atat6 ATO. JX| ^^M !6NTEPI0LABORE STANI/^^XPa sunl. Quia igilur dilectio at que religiositas vestra petiit (a) nobis quatenus hos fundos in intégra sites territorio Bcllitrincnsi mil. xxii ac in aliis lacis,

+ N O

T I

A F V N D O R V


FVND.


FND.


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FND.


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FVN.

l'un.


MIL ■ XXII

+ c COSCONIS IN INT ■ VBI SVP • PRETORIOLVS IN INT • VBI SVPRA CASA CATELLI IN INTEG ■ VBI SVPRA • PROCLIS IN INT ■ VIA APPIA ML. XIII ■ VIRGINIS IN INT • VIA APPIA ML • Il CVM PANTANCAPITONIS VIA ARDEATINA MIL III. FONTEIANVS IN INT • VIA SSTA ML • V • FAVSIANVS IN INT • VIA SSTA MIL ■ PL • Wl • XII. LAVSIANVS IN INT. VIA SSTA ML • SSTO CARBONARIORVM IN INT ■ VIA SSA M • P ■ Vllll • PVBLICA IN INT ■ VIA LATIN A MIL • PL • XI • CASA QVINTI IN INT • VIA LATINA M ■ PLM • XI • LACITIANVS IN INT • VIA LAVICANA M • XV • SERGIANVS IN INTEGRO VBI SVPRA SEPTEMINIS IN INT ■ VIA CESARIANVS IN INT • VIA PENESTRINA M ■ XXX • STAGNIS IN INT ■ VIA LATINA ML ■ PL • M • XXX • CASA LVCI IN INT • VBI SVPRA • Casacellcnse via Appia ml. XHI. vestrœ ecclesiœ confîrmaremus, et nos ita confirmamus, ul si quis d(einde) temerator extiteril, analhemalis vinculo subjaceat in perpeluum.

A N

T 1

N V S S E R V V S S 0 0 R V M (II) (e) (1) Le marbre de la basili que porte : eiquc se illi diebns vitse eorum service ; le marbre trouvé via deî Babuirto porte :...(eo)nim serviture.

L'auteur anonyme de la dissertation de J.-B. De Rossi, traduite dans la Bibliothèque de l'École des chartres, se bornait à ajouter « que le préambule qui forme la première partie du diplôme était usité à la chancellerie des papes du xi' siècle. Témoin une bulle de Léon IX, de l'année 1049 ou environ, pour l'abbaye du Mont-Cassin : Credulæ speculationis impellimur romanæ. Le marbre était entier au xvii* siècle et avait été alors copié par Fabretti. C'est à l'aide du fragment retrouvé, des copies du xi« siècle dans le registre de Subiaco, de celles du xvi » et du xvii » siècle, que J.-B. De Rossi a rétabli le texte » ; le fragment original est indiqué ici par des caractères épigraphiques : xov ■Kfoa.'T-.'.O'i ToO àyio'j xa ; âvôo : OY E LEPOMAPTYPOC E si^aoCi : Kopviçi'y.'. ; xiaTt : ; Pia), :'/. ! ; 'ÛS'.ivov, 3o->/ôo. : ;A(t)PI KANIC ■ KALHCTONÀ [ivj^èiy.-i 'ÛvopïvoC, « Qwpivov, nuTdvov, socvôoçjantikvic RONni NI ANO[v, Aovviivov.u.iy.pôv -Vovyiàvov uLÉ-v/ï, Mapu.ooiTO-j>.a. Aax/.IOY METIANON BOYZ[ ;Tov/,a, ?o-jvôo ; IlaTpey.ivov, Mo-jy.iivov. Ivo-ap- !X ;(i]NON IVl AZ j'iJif/.iàvov, Ki<7a oïppira, ; Mo-jxiotvov T£( ;5£pap6po\yU., 'Ap ;7 :o-j. i :a7r£ri ;, çoOvgo ; rpr,jr,ç, ooCvîo ; Kav/. ;/,>,iTO-j>,a, ooCvoor :Tf o-j ;-ia-/ :ava curu, c^am ardore christianæ religionis et studio divini cultus permovemur pro venerabilium locorum percogitare stabililale at que Deo servicntium securitatc, ut hoc proveniente pio labore et anima ; Christo dicalœ, quse se illi diebus vitæ suœ servituras decreverunl, persévèrent imperlurbate, nec non et illa mancani fine iempus flrnia quse a christianis in Dei kmde contrectata suni. Il serait curieux de faire l'histoire de cette formule, qu'on trouve déjà au x »^ siècle dans les bulles de Léon VII et de Grégoire V, n. 2761 et 2973 des Regestæ de Jaffé.


VI. Charte épigraphique à Saint-Érasme. — Près de l'église et du monastère, des donations et des censives ont été inscrites sur le marbre, à Rome, vers le sixième ou le septième siècle. Les maires de ces tables, comme les papyracea dans les tabularia, les scriniaires les portaient avec soin ; et les greffiers les traduisaient en latin pour les inscrire dans les registres -. Nous en avons un exemple dans le Regestum de l'abbaye de Subiaco, au xi'' siècle ; au fol. 165, on a transcrit une charte grecque épigraphique relative aux possessions du monastère de Saint-Érasme, au Célius, et on l'a fait suivre d'une traduction latine.

Dans la notice du pape Adéodat (672-676), le Liber pontificalis nous apprend que dans le monastère de Saint-Érasme, situé sur le mont Célius, où il s'était retiré, il avait édifié de nouveaux bâtiments et conquis des casalia. Le monastère existait donc au temps de la jeunesse du pape Adéodat, par conséquent au début du vii'' siècle. Aujourd'hui, ses ruines mêmes ont disparu, mais on sait qu'il s'élevait derrière l'église de Saint-Étienne-le-Rond, sur le Célius. On y voyait autrefois une inscription grecque contenant une énumération d'imméubles appartenant au monastère ; ils y sont appelés collectivement Mv.axi -poïïï, ce qui serait l'équivalent des casalia dont parle le Liber pontificalis et que le monastère de Saint-Érasme devait à la libéralité du pape Adéodat, probablement en 676.

De la charte originale, il ne subsiste qu'un fragment, retrouvé depuis quelques années par J.-B. De Rossi, fuori della porta Pinciana, nella vigna del seminario di San Luigi, où se trouvaient les ruines de la basilique de Saint-Érasme. Les noms des casalia sont ainsi indiqués : Cornificis campis billicis Oppianum, fundus Africanis et in palumbara Honoranum, Oleranum, Patanum, fundus Antiquis, Pompenianum, Longianum parvum, Longianum magnum, Marmoralula, Lacus Megianus, Bouxiloula, fundus Patregianum, Mucianum, Quartilianum, Maximilianum, Casa Ferrala, fundus Mucianum. Tesserarorum, Aripi. Caste, fundus Grephe, fundus Cancellalula, fundus Strumaciana. Kirchhof fait cette remarque : ea prædia quum dicantur ('oviaxi, probabile est adomalam esse tabulant eo consilio, quise emplorum in usus proponeretur quum prædia illa monastica publica aliquando auctione venirent jussu abbatis et fratrum instituta.


VII. Charte épigraphique à Sainte-Suzanne. — Il ne subsiste aujourd'hui qu'un seul fragment, conservé dans la galerie lapidaire du Vatican, à gauche, au delà de la bibliothèque, d'une longue inscription qui put se lire, jusqu'au xvi'^ siècle, à l'église Sainte-Suzanne du Quirinal. On y trouvait, parmi beaucoup de mentions de biens-fonds, avec leur nom, leur site et leur revenu, une donation faite à cette basilique de Sainte-Suzanne. Ce monument n'échappa pas aux érudits du xvi^ siècle, qui en prirent copie, et, pendant ce temps, les débris du marbre original achevaient de disparaître en 1603, lors de la reconstruction du titre par le cardinal Rusticucci. En 1743, par grand hasard, la démolition de l'autel majeur de l'église Saint-Vital ramena au jour le fragment que voici :


JSERGIVS EPISC ■ SERVVS SERVORVIV1« DÎ

Oderico et Borgia avaient attribué cette charte au pape Serge I ». Marini, aidé des papiers de Doni, reconstitua le texte de la donation, qu'il attribua à Serge II ou à Serge III. Malheureusement, la copie de Doni était défectueuse et induisit en erreur Marini sur l'ordre des fragments. À l'aide des copies originales et du fragment ci-dessus, J.-B. De Rossi a pu rétablir l'ordre exact des fragments, restituer le sens et compléter les lacunes du monument original, qui appartient définitivement à Serge I'.

Comme on le voit par la reconstitution totale de la charte, le fragment original retrouvé forme l'angle supérieur à droite de l'inscription. Le texte était donc écrit en longues lignes, chacune d'elles devant compter environ soixante lettres ou même un peu plus pendant les lignes 1 à 20. Les lignes suivantes, de 27 à 43, en contenaient un nombre un peu moindre. À partir de la ligne 44, les lettres deviennent plus nombreuses, ce qui rend impossible un calcul même approximatif du nombre des lettres, c'est le sens plus que la dimension des lacunes qui a déterminé le choix des suppléments. Les copies de O. Panvinio et d'Aide le jeune ont servi de base à la reconstitution du texte par J.-B. De Rossi ; la copie de l'anonyme espagnol est faite avec négligence et ne mérite qu'une faible créance.

Voici, en regard du texte rétabli, quelques éclaircissements :

:> SATIONEM COIVIMISERIT PR|-. Ja/a ?)o/t's/]ATE QVI VICEM APOSTOLORVM PRIN CIPIS GERIT LIBRATIONE PER| ;)t' »(/a( opus\ EST VT PERAEQVARI DEBEANT EC CLESIARVWL SVBIACENTIVM Q|i(ae,s ;i(.se( i »u/i)GENTIAM SVSTINENTI SVCCVRRI QVATENVS NON ALTERA LAV|/(i redUn gaudeal altéra aiigustiis prenialiir ituipiAE QVOCIRCA CONSIDERA| »( ;es ecclesiatn scae virginis et 10 MARTVRIS XPI SVSAN NAE QV[a ; in regioniqiiarla ad duas doinos constiTVTA EST AD LVMINARIA VEL \oljlationes valde tnodiius liabere quAESTVS NEC VLLA IN EODEM \tilid » esse prœdia adsignala, ila ut presbyte)' QVI PRO TTPORE consti IuIiis ibidem fuei-it vix necessaria ad cullion e IVS INVENIAT AEQVVM ES\se indirannis débit\'> 18 EIVSDEM ECCLAE EMOLVMEN|(is nus providere. Itarjue ctovi oiunipolens et nuSERICORS DS NOSTER \NJEB[cede »tibus sanctis ex titulo SCÂE VIRGINIS ET MARTYR|is xpi Siisaunx ad apostolicum CVLMEN NON PRO MERITIS InosO'is serf HVWIANITATIS SVAE GRATV[i(a dispositione /luniititaleni 20 MEAM PRAEDESTINAVERIT \eideni titido, etc. loca vel prsedia, vie. i/ii,v inferiiis ilcscribuitlur depulaiiiiis, etc.

Ex patrimojtio Sabitifiisi fiiiidutii p ;-ées(a/(|TEIVI SOLIDOS TRES • FVNDO|s....


VIA NVMENTANA ■ FVN|rfH))i. •.


FVNDV CAESARIAN\RPOSITV« ïna 2ô item ex pal)-inii »iio Tdscix l'Huduni\CVRJ\kNV ■ FVNDV • PRAETO...

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CENDA ■ NVLLO [modJO DE CLERO SCÂE NR^ ECCTÏ ; VLTRA PRI^ES\/M\at qiiisquam VMQ ■ DISPOSIT|i|ONE DE EISDË LOCIS EFFICERE VTPOTE QVAE S^liiiper per NRI PRAECEPT|, ai(]CTORITATË DE BREVIB ■ ECCL/E ET DE SVMA PEN[swnnm detra50 CTA SINT ET PRO [« -IBLATIONE AC LVMINARIIS EIVSDEM N\/JR\C\SlnrsevirginisetmartYRIS SVSANNAE MEMORI NRI CONCESSA • QVOD SI QVIS quœ iBIDË EX LARGI|(a(]E ATQ INSTINCT[u dei et tfni mi CONTVLINIVS [c.rlinde PRAESVPSE[/-i7 toUere alienare vel minuere, meminerit SE IN VENTV[/-o]'dT IVDICIO EIDE XPi [virgini ac martyri redditurum ra5r. TIONË PROPTE| ;v]A CÔMONEMVS IV


ERINT CONSTITVL

« (((/-ITORIS NRI PRINCI|/)is aposlotoruni Ligne 1 : le début, méconnu par Marini, est suffisamment indiqué par la présence du croisillon ; per, Marini ; pe. Aide ; pb, Rossi ; il est possible que le Johannes dont il est ici question soit celui qui a souscrit au concile romain de 743 '. — Ligne 6 : libratione, Panvinio, Aide, Rossi ; liberalione, anonyme, Marini.

— Ligne 7 : quœslus, Rossi. — Ligne S : lau..., Panvinio, la[bore !], Marini ; lau[to], Rossi. — Ligne 10 : ad duas domos, suppl. Rossi. — Ligne 16-20 : allusion au titulaire de Sainte-Suzanne, devenu pape, c'est le cas de Serge 1« '. — Ligne 20 : destinaverint. Panvinio ; desiincweril. Aide, Anon^Tne, Rossi. — Ligne 20-21 : La donation de Grégoire TI au Vatican porte ; loca vel prœdia quœ inferiiis describuntiir -. — Ligne 26 : Panvinio, Aide, Rossi ; omitt. ^Marini. — Ligne 27 : tiem. Aide ; item, Rossi. — Ligne 30 : via. Aide ; bia, Marini. — Ligne 31 : alias III, seu o, nis. ; alias in Marini. — Ligne 34 : qapo dd, mss, Marini ; quse appellatur quondam, Rossi. — Ligne 35 : trions, Rossi.

— Ligne 40 : cala pour ad. juxta, cf. Marini, Papiri diplomalici, p. 225. — Ligne 42-43 : Cyriacum, Aide, Panvinio ; Cyriacus diaconatus, Marini ; Cyria cum diaconabus. Rossi. — Ligne 44 : iuulritoris, Jlarini ; nutriloris, Rossi. — Ligne 46 : statuimus, mss ; slabimus, Marini ; statuimus, Rossi. — Ligne 47 : de clero. Aide, Rossi ; dedero Marini. — Ligne 55 : gone, mss ; gori, Marini ; ratione, Rossi.

On a vu, ligne 15-20, l'allusion au rang suprême du donataire de Sainte-Suzanne, ancien titulaire de cette basilique ; ce qui ne peut s'appliquer qu'à Serge I », puis que Serge II était titulaire de Saint-Silvestre et Serge III était simple diacre. Le Liber pontificalis nous apprend d'ailleurs que Serge I« a orné et embellissé l'église de Sainte-Suzanne, qui est située près de deux maisons, et qu'il y a été ordonné prêtre, et, de plus, que ce même pape a fait faire un ciborium en marbre pour l'église de Sainte-Suzanne, qui était auparavant en bois, et qu'il a également donné divers objets précieux en or et en argent pour l'ornement de l'église. Ce sont ces immeubles qu'on trouve catalogués dans la charte de donation que nous étudions en ce moment. La paléographie de l'inscription, eu égard à la basse époque où elle fut gravée (685-701), est assez passable, ainsi qu'on peut en juger par le mot Sergius (fig. 2669). La lettre Q présente une particularité, l'extrémité de la boucle, au lieu d'être projetée à l'extérieur, est ramenée et dressée debout à l'intérieur de la lettre ; on rencontre ce type surtout à partir du xi^ siècle, mais on le signale déjà au vii^ et même dès la fin du vi^ siècle. Le détail du ciborium en bois cadre bien avec la pauvreté de l'église dont il est question dans la charte. Le début du texte est une solennelle affirmation du pouvoir des pontifes de Rome en matière d'administration et de gestion des biens de leur Église. Ancien titulaire de Sainte-Suzanne, Serge savait mieux que personne l'indigence du titre et il y pourvut de son mieux ; cette circonstance invite à placer la bulle dans les premiers temps de son pontificat. Le document présente également une réelle importance au point de vue de l'administration des patrimoines de l'Église romaine ; mais nous aurons occasion de revenir sur ce sujet. Voir P.

Les chartes épigraphiques, dans leurs énumérations, cataloguent les biens-fonds sous les titres divers de massa, fundus, possessio, ager. Il semble qu'on donnait le nom de massa à un lot de terres réunies dans une même mouvance d'exploitation ; les terres ainsi groupées gardaient isolément l'appellation de fundus. Le mot possessio et de même le mot ager ont une signification moins précise.


VIII. Charte épigraphique de l'atrium de Saint-Pierre. — La Descriptio basilicae Vaticanae, présentée au pape Alexandre III (1159-1181) par Pierre Mallius, reçut en 1192 des additions d'un prêtre romain. Parmi ces additions, il s'en trouve une qui porte sur le texte d'une charte épigraphique que Mallius n'avait pas recueilli, comme étranger à son dessein. Ce deuxième éditeur n'a pas hésité à attribuer cette charte au pape Grégoire I »' ; mais, en réalité, les indices chronologiques relevés dans le texte obligent à reporter cette attribution à Grégoire II. L'inscription originale était gravée sur des dalles de marbre, dont deux seulement sont arrivées jusqu'à nous et qui contiennent vingt-six lignes ; la troisième dalle s'est perdue, mais le texte s'en est conservé dans le ms. Vatic. 6757, fol. 9. Au temps de Maffeo Veggio (milieu du xv^ siècle), cette troisième dalle était déjà perdue, et Veggio assure que jadis on en comptait sept ; quoi qu'il en soit de ce qu'elles pouvaient offrir, il est certain qu'un tiers seulement du texte épigraphique a disparu. La plupart des anciens éditeurs se sont contentés de donner le texte encore subsistant.

Les deux dalles ne sont pas exactement de mêmes dimensions. La dalle supérieure est plus large ; à en juger par la matière qui reste à faire contenir dans la troisième dalle perdue, d'après la transcription du prêtre de 1192, il fallait que cette dalle fût sensiblement de même largeur et même hauteur que les deux premières.

Voilà la notice qui introduit la copie du prêtre romain : Hic sanctissimus præsul Gregorius quantum dilexerit et ditaverit ecclesiam istam, in privilégia, quod est scriptum in tabulis marmoreis in pariete ante ecclesiam fixis, ex parte Imbetur ; quod sic incipit. Pictro Sabine, qui a copié les deux dalles dans sa Sylloge, introduit par ce rapide avertissement : Epigramma beati Gregorii primi incisum in tabula marmorea in vestibulo ejusdem templi ubi adscripta sunt oliveta quae subsennabant usui luminariorum nominaliter enumerata ubi legas parba pro parva : uveribus pro uberibus : olivhetum pro olivetum.

On verra (fig. 2370) ce précieux exemplaire de ce qui reste de la charte épigraphique, d'après la copie de M. J. Gatti ; nous transcrivons le texte de la troisième dalle :

Massa Pelagiana. Olivelum in fundo Casanuitis iuxta Anagnias. Massa Pontiana. Olivetum in fundo Paciano. Olivelum in fundo Ricicmis. Massa Ruscellens. Olivetum juxta Signias in fundo Perpiniano integra. Massa Hecteriana. Olivelum in fundo Rasiniano. Olivelum in fundo Cornatiano. Massa Fistis. Olivetum ibidem. Olivelum in massa Silanis in fundo Siliano cum facitorio sua in integra, cala Petrum vestiarium. In patrimonio Tyburtina. Massa Alliana. Olivetum in fundo in Casa Simiana. In vica Bassiano quod tenuerunt heredes Sergii scrinarii. Olivelum in fundo Iunianella quod Symeon abbas.

Massa Pollionis. Olivetum in fundo Lana Prandcaria. Massa Cornulis. Olivelum in fundo Phailiano et cetera. Olivetum in fundo Staliano quod tenuit Claudius nepos Demetrii. Olivetum in fundo Sulrio. Olivetum in fundo ssto quod tenuit Sergius gener Petri. Olivetum in fundo ssto quod tenet familia, etc. Olivelum in fundo Pulerno quod tenet familia, etc. Si quis aulcm lemeraria ausu infrigere presumpserit, etc. Datum idibus novembris imperante piissima Leone.


IX. Charte épigraphique de Saint-Clément. — La basilique de Saint-Clément offre, sur la muraille de la chapelle consacrée à sainte Catherine d'Alexandrie près de la porte principale de l'église, un monument épigraphique assez rare en son genre. Parmi les donations faites aux églises, il est évident que les livres liturgiques devaient avoir leur place ; cependant le Liber pontificalis exclut systématiquement leur mention dans les catalogues qu'il reproduit en les abrégeant. La charta Cornutiana se borne à une rapide indication : Item codices : evangelia III, apostolorum psalterium et comitem. La charte de Saint-Clément est plus détaillée, elle nous fait connaître une donation de livres faite sous le pontificat de Zacharie (741-752) à la basilique, par Grégoire, prêtre titulaire de Saint-Clément.


HHLSRAHELITICVS DO OFFEREBAT POPVLVS RVRI


ALIVS QVIDEM AVRVM QVIDAM COQVE AES


CVRAM AC BEATI OFFERO DE TVIS


TEMPORIBVS SCISS PER MARTVREM ET SCM


ATQVE AD BEATAM /ETERNAM INGREDI VITAM CS


AISTI QVANTVM HABES REGNVM VALET COELORVM C5


SVSCIPE HOS DOMINE VELVT MINVTA VIDVAE QVESO P VETERIS NOVIQVE TESTAMENTORVM DENIQVE LIBROS P


OCTATEVCHVM REGVM PSALTERIVM AC PRCFETARVM P SALOMONEM ESDRAM HISTORIARVM ILICO PLENOS P

La dernière ligne, écrite en caractères plus petits, qui contenait probablement l'énumération des livres du Nouveau Testament et des livres liturgiques, pourrait, au premier abord, sembler une indication analogue à celle qui se lit ici. Nous avons la mention de l'Octateuque, les livres de l'Ancien Testament et du Nouveau Testament, et des livres liturgiques.

Un fragment de la deuxième inscription a été retrouvé ; les caractères, comme type et espacement, sont identiques à ceux de la première dalle. Ce fragment est malheureusement minuscule, on y lit :

X. Charte épigraphique de Sainte-Marie-du-Transtévère. — Des réparations faites au pavement de la basilique de Sainte-Marie-du-Transtévère amenèrent la découverte d'un texte épigraphique de donation faite à cette église. Ce texte avait été vu et transcrit au xvi^ siècle par un anonyme espagnol qui séjourna à Rome sous le pontificat de Pie V et dont les copies se trouvent dans le ms. Chigi, I. V. 167. Au fol. 80 verso de ce ms., on lisait un fragment d'inscription transcrite à Sainte-Marie en cima del altare maior en una lab. de mar. Depuis lors, l'original avait disparu. Au xviii^ siècle, Terribilini en prit copie et Marini le copia à son tour et donna ce fragment ; mais cette lecture peu satisfaisante n'a plus qu'un intérêt purement bibliographique depuis la découverte de quatre fragments du monument original. Les compléments sont restitués d'après la transcription du ms. Chigi, au moins pour les lettres tracées d'un double trait ; quant aux lettres pointillées, elles avaient déjà péri lors que l'anonyme espagnol vit et copia l'inscription. J.-B. De Rossi les a restituées ; elles ne font d'ailleurs l'objet d'aucune hésitation (fig. 2671).

Voici ce texte :

+ DIGNA LICET NEQVAEAM • TVIS OFF[erRE PRAEMIA DONIS • FAM VLIS(6)ED PROP[n'i VOTA QVAESO DOMINA LIBENS SVSCIPE ut FVNDI PVLLIANI OMNEM PORTIO M M i/ii ge'NERALITER PERTINENTEM CVM M ineis el TERRIS ERGA SERIEM DOCVM > ;,- /OJRVIVI EIVS VELLITERNO SITI TEfjvitov]\0 MILIAR XXV DOMVS HAEC SCAE [et sem- ?ie)-)QVE VIRGINIS ET DTGENETRICIIS nio]RIAE QVAE CALLISTI VOCATVR HAET[c)-- na hereditate pos]S\DEtt,J QVAMQ [vis < ;uis si ex eius CLONDICIONE P[i-ivaveritaliq]VO [HioJDO IPSAM INVE [niet iillio]N\S [tempjore VLTRICEM [sibi C0H<]RA [riam] + FENOITO + +

La paléographie est soignée et d'un aspect encore agréable ; elle peut reporter l'inscription au vii^ ou au viii^ siècle. Le donateur a placé son monogramme ; ce serait s'engager en pleine fantaisie de prétendre l'interpréter en l'absence de tout indice imposant telle ou telle combinaison.

On voit que l'ancien vocable de la basilique n'était pas encore hors d'usage. Nous en avons déjà parlé à l'occasion du pape Calliste (t. ii, col. 1657), qui avait dû fonder au Transtévère un titre qui, après sa mort, reçut son nom. Au iv^ siècle, il lui fallut partager cet honneur avec un collègue, le pape Jules I« , et au temps d'Alaric, vers 410, l'église eut assez à souffrir pour exiger une restauration post iynem yelieum. Au vii^ siècle, la Notitia ecclesiarum quas inluss Romae habentur, la désigne sous le nom de Basilica quae appellatur S. Maria transtiberis, et notre titre de fondation mentionne encore, pour plus de sûreté, les deux vocables : Domus hæc sanctæ et semper virginis et Dei genetricis Maria : quæ Callisti vocatur.

La formule finale •■i-ioi-o, qui doit s'interpréter ftat est assez remarquable. Nous citerons bientôt des chartes épigraphiques munies du visa ofTicicl ; ce n'est pas autre chose que nous avons ici. L'emploi du grec montre que le monument reproduit la minute de la chancellerie byzantine. Pour assurer l'exécution de la donation, il a fallu recourir à l'enregistrement ; celui-ci a mis son estampille : -évoiTo. C'est l'équivalent de àvivvw/ que nous lisons sur un papyrus du Louvre, ou des autres formu les : /eji, su ftsc n'psj, dont nous parlerons plus loin « .


XL Chartes épigraphiques postérieures. — Le recueil incomplet et peu correct de Gaëtano Marini comprend, outre les monuments que nous venons d'étudier et qui sont les plus anciens comme les plus intéressants de la série des chartes épigraphiques, quelques autres textes que nous allons mentionner rapidement :

1° Charte du vie-vii' siècle, transportée sur marbre sous Grégoire IV. Alarini, / papiri diplumaliei, p. 141, p. 299, revendi que l'original pour les papyrus et juge avec toute vraisemblance, qu'en gravant ce texte au ix= siècle, on aura omis la mention chronologi que qui devait se trouver au début. Il paraît clair que la charte originale, vers le milieu du vr' siècle, n'était pas épigraphi que, c'est ce qu'insinue la mention : HOC EX AVTHENTICIS SCRIPTIS RELEVATVM Scripta ne peut guère viser un lilalus, mais seulement une pièce d'archivé.

Incip. : NOTO ROGATORIOQMEO SCRIBEN-


DAM HIS MARMORIBVS EXARATVM EST.

-Marini, Inscr. chrisl., dans liai. Vetcr. scripl. nova coll.. 1831, t. V. p. 222. n. 1 ; voir ci-dessus, § IIL

2° Charte du 2 :1 janv. 604, à Saint-Paul. Incip. :


LICET OMNIA QVAE HAEC EXPERIENTIA TVA


RESTITVAT. Mai, op. cil.,t. v, p. 213. n. 1 : voir cidessus, § IV.

3 » Charte du vii'^ siècle, à l'église des Incip. : TERRITBELT- MILIN INT-VBI SVPRA.Mai.op.f ;7.,t.v,p. 211. n. 2 ; voir ci-dessus, §V.

4 » Charte de 676, à Saint-Érasme. Incip. : +YnO OECOAOCIOY CTPOYMAKIANA. Mai, op. cil.,

5 » Charte du vii''-viir' siècle, à Snintc-Mnric-duTENOITO. Mai, op. cil., l. v, p. 224, u. 1 ; voir cidessus, § X.

A la suite de ces monuments, prennent place des actes auxquels on peut attribuer à la rigueur le titre de « chartes » ; ce sont, par exemple : pour Gréjjoire III, un fragment de discours (Mai, op. cit., t. v. charte dans laquelle Léon III et Charlemagnc font figure sans parvenir à donner un instant d'illusion sur ce f aux qu'Ughelli a cru véritable et que Muratori a rendu à l'oubli. Mai, p. 229, n. 1 ; Muratori, Antiquil. med. œvi, t. m, p. 10.

La seule charte cpigraphi que du ix« siècle, à Rome, que nous puissions citer, vient de l'ancienne basili que de Saint-Valcntin. Le titre original a été transporté à Sainte-Maric-iii-Cosmedin et placé dans le petit musée local ' :


SVME VALENTINE MARTIR HEC DONA BEATEQVE TIBI FERT OPIFEX TEV


MARTIR IDEM TEVBALDVS CONCESSIT • QVATINVS SINT IN VSV


IDEST ■ DOMVS DVAS SOLARATAS IVNCTAS IN VICINO TVAE ECCLÂE


CELLÂ ■ IVXTA EAMDË ECCLÂM ■ ORTICELLV CV OLIVIS RETRO ECCLÂM SCI


LE • I • ANTIFONARIA • Il • VNV DIVRNI ■ ALIVQ • NOCTVRNI OFFICII FERIALES II


LIBRV GENESEOS CV ISTORIIS CANONICIS • PASSIONARIV • DIALOGV CVM


TVCVCALAMO ET S VA PATENA ■ TVRIBVLV ARGENTEVMANVALË »- I


SI • QVIS VO BEATISSIME MARTIR EX • HIS QVE TIBI A l DICTO THEVBALDO CCËS


ABSTVLERIT • DISTRAXERIT • VENDIDERIT • VL FRAVDAVERIT • SIT SLPATVS A DÔ OMIV

Q. XPIANÔR • CSORTIO ■ QVIN • ET ■ PPTVO • PCVSSVS ANATHEMATE ATQ • CV DIABOLO ET


OTBVS IMPIIS ■ IVNCTVS • AETERNO INCENDIO EXVRATVR ■ TËPORE PONTIFICIS NO

D'y qvTta elabente indictio cvrreret annvm Ainsi donc, deux maisons à terrasse, un jardin planté d'oliviers et une vigne ; puis un missel, deux antiphonaires, deux féri aux, les saintes Écritures, un passionnaire, les « Mora les » de saint Grégoire, deux hymnaires, un scinlillarium ou recueil de senten ces des Pères. Un calice de vermeil, son chalumeau et sa patène, et un encensoir d'argent.

Hors de Rome, nous citerons encore cette inscription de Ravenne remontant à l'année 731 « :


OVIDEM CLEMENTISS • IMP • ANNO XV ■ CONSTANTINO VERO A DEO CORONATO IMP •

• »' ET EXARCH • Mil KAL FEBRVARIAS IND • Xllll ■ HIC TITVLVS MONSTRAT OPVS LAVDABILE FACTVM QVOD PIO CONSILIO CONCEPIT MENTE PSVL LOHANNES ALMVS PONTIFEX IVNIOR IN NOMINE QVINTVS ■ QVI CVRA PER VIGILI AETERNI PRAEMIA REGNI FIDVS VT POSSIDEAT AEGENORVM AGMINA PRAECANTVR LVMINIBVS SACRIS HOC SIBI MONVMENTVM LOCAVIT APOLLENARI SCÔ 30


REDDITIBVS PRAEPARENTVR AFFAVILES DAPES • HISQVE IVS NOMINI ANNVAE COLV


AD CAELESTIA REGNA • HOC QVGRAM CONCILIO STATVIT ATQVE FIRMAVIT VT SI QVIS


SVCCESSOR SEDIS ECCLESIEQVE ACTOR VEL ABBA


EX PARTEM VEL TOTVM PER QVOVIS INGENIO AB VSVM SERVORVM ÏNI


HIC DESERVIENTVM ALIENARE PRAESVMPSERIT VEL COMMVTARE AVT


SVSTINEAT CVM TRADITORE IVDAET HIS QVI PETIERIT ET OVI LARGIRE TEMTAVERIT CONS-


ANATHEMATIS VINCVL[..] SANCTORVM TRECENTORVM DECEM ET OCTO PATRVM +

L'épigraphie nous offre quelques chartes d'une fausseté manifeste : nous ne nous y arrêterons pas, ce sont des élucubrations dénuées de toute valeur. La seule pièce que nous rappellerons est une inscription de Trêves qui prétend attester l'authenticité d'un diplôme de Dagobert. C'est jouer de malheur, car on peut dire que l'inscription est deux fois fausse. Au xvii* siècle, Daniel van Papenbroeck, pendant un séjour forcé à Luxembourg, y avait étudié lo prétendu diplôme de Dagobert I« provenant du chartrier de SainteIrmine de Trêves (S. Irmina ad Hortel qu'il a été rétabli et suppléé par M. Cli. Dielil » (fig. 2672) :


NTEH MONACHI ABBATCM SIBI


SITA DATIONC Sancimu^ CNI y.'■,.->, / /'/\i ii reum ') et l'avait comparé à quelques piè ces de l'abbaye de Saint-Maximin. De cette étude, le diplôme de Dagobert, malgré son attestation épigraphi que, sortit en piteux état ; on sait, d'ailleurs, que cette étude provoqua un Propylœum aniiquariiim circa veii ac falsi discrimen in vetiislis memhranis, ouvrage hâtif qui fut l'occasion d'une réfutation péremptoire et d'une exposition scientifi que irréfutable de dom Mabillon : De re diplomaiica libri VI. La science des diplômes et des chartes était fondée désor mais.


XII. Chartes confiiimées. — Nous exposerons plus loin ce que la diplomati que entend par confirmation des Char les ; ici nous donnons simplement deux monuments épigraphiques portant l'estampille de confirmation. l »ne pla que de marbre engagée dans le dallage de l'escalier du minaret de la grande mosquée de Kairouan nous est parvenue gravement mutilée, rognée sur ses quatre côtés et néanmoins présentant encore ce qui en faille principal intérêt. Voici le texte,...en les, et hoc non licere e g... in monasler]io abhatem aui presbuleru[m ordinari, sed omnes melioris opinionis exislr\n les monachi abbalem sibi [eliganl sine gralia aul pecuniantm propo]sita rfa/io ;ie SANCIMUS £n[...]ore esse iniquitatibus alienum i'[ el sacrilegiis quse ab Arianorum vel Donutisl]arum ministris adsolenl fieri,i[..]in eodem sancii marliiris Stephan[i monasterio...fii]erinl deicctali. Insaper vero e.v pr]œceptis régu les nio]naslcrio constilula' i<el ipsis[...

La paléographie de l'inscription et les faits qu'elle mentionne concordent à faire attribuer ce marbre au vi' siècle..\ cette épo que, en effet, l'institution monasti que avait eu en Afri que beaucoup à souffrir de l'ingérence abusive de certains évêques ; c'est contre cet abus que la charte est libellée, spécialement en faveur du monastère de Saint-Étienne. Les évêques prétendiiient exercer un droit sur les moines et leur imposer redevan ces et corvées ', ou bien, ils se faisaient attribuer la nomination du supérieur lors de la vacance du siège abbatiale Un concile tenu à Cartilage, en 525, donna raison aux moinei^dans leurs revendications contre le primat de la Byzacéne'. Un autre concile tenu, en 534 ou 536, dans la ville, statue « que les moines doivent être en [la puissance de leurs abbés. Et si l'abbé vient h mourir, son successeur sera élu par le choix (le la communauté, sans que l'évê que revendi que le droit de diriger l'élection ou y intervienne en quoi que ce soit '. « Cet état de chose peut à lui seul fournir le commentaire de la charte que nous venons de transcrire et dont les clauses se trouvent être confirmées par les dispositions législatives insérées au code Juslinien et dans les Xovel les. en ce qui a trait à la simonie'. Une autre disposition non moins importante est relative à l'orthodoxie avérée du nouvel élu « • Un autre fragment de la même inscription ou d'une inscription contemporaine a été trouvé dans la cour ■2ii7 ;.î. — <_ ;harte épigraphi que conlii'im-o.

D'après Comptes rendus de l'Acixd. des InscripC. et bell.-lett..

Is04, p. 3S'i. de la grande mosquée de Kairouan ; il est ainsi conçu (fig. 2G73) :

Ce qui peut être comiilrlé de la f îcon suivante :

....ani edicl[uin CONIFIRMAMVS / [....... ■]soliim in ( [...

Ces formu les sdiicimiis. confirnidinus, évoquent invinciblement le souvenir des formu les de la chancellerie byzantine. Une lettre grec que nous laisse lire au bas du papyrus la formule leginius ' ; c'est là, évidemment, le l'isd impérial. Vers le vi » siècle, on rencontre legi au bas de certains actes » ; toutefois, on peut discuter touchant la qualité de celui qui donne ainsi son approbation. Danscertains cas, c'est le questeur' ;dans d'autres, il n'est guère douteux que ce soit l'empereur« '..'\ucun acte émanant de la chancellerie de Constantinople ne nous a jusqu'ici présenté la formule sancimus, ce qui peut s'expliquer par la pénurie de renseignements dans laquelle nous nous trouvons relativement aux souscriptions ofliciel les destinées à authentiquer les actes », quelques-unes peut-être ont échappé à l'attention comme le visa RGNOITO que nous « avons lu sur une charte de Rome (col. 902, fig. 2671) ; cependant, nous savons que dans le style de la chancellerie byzantine, au vi » siècle, le mot sancimus était d'un usage constant. On le rencontre pres que à cha que page dans les novel les de Justinien et l'empereur parle quel que part expressément des mesures quœ nostra sanxil œternilas '^ Bien plus, parmi les actes éinanant de l'initiative impériale, à côté des lois généra les, à côté du rescript {rescriptum ou àvTt- • ;-pa5ri),de la jussio(v.i'/.s-j' !'. ;), la chancellerie byzantine connaît une catégorie d'actes spéci aux désignés sous le nom particulier de sanctio (Ôeîo ; ou 7tpayp.aTix6 ; TJTTfj ;) « . Il n'est donc point surprenant qu'on ait employé ce terme comme signe de validation dans un acte soumis à la signature impériale, et, d'ailleurs, on comprendrait mal le soin qu'a mis le graveur à reproduire, comme en une sorte de fac-similé, ces formu les, si el les n'avaient eu, pour authentiquer l'acte, une valeur particulière ». La place donnée à la souscription ne saurait soulever de véritab les difficultés, car l'empereur pouvait l'apposer où bon lui semblait, ainsi que nous le voyons dans un rescrit de l'empereur Léon ler, en date de 470. Sacri adfatiis, quoscum que nostrœ mansuetadinis in qtiacuniqiie parle paginaruni scripseril auctoritas. Il est possible que l'état fragmentaire de la pierre ne nous permette ja mais de décider I si nous avons à faire à deux inscriptions ou à une j seule : dans ce dernier cas, il est aisé de voir, dans la sanction et la confirmalion dont serait revêtu un même document, des indications relatives à une série de dispositions concernant les privilèges ou peut-être la fondation et le régime intérieur du monastère de.Saint-Étiennc.

— Les chartes épigraphiques dont nous venons d'énumérer les exemplaires les plus anciens sont, somme toute, exceptionnelles. En réalité, les inscriptions de cette espèce ne sont que des copies, souvent abrégées, dont les originaux étaient écrits sur papyrus ou sur parchemin. C'est à cette catégorie que s'applique de préférence la désignation de charte, charla, charlula, et dans le vieux français, charte. Dès l'antiquité classique, ce terme fut emprunté au grec (χάρτης) et servit à désigner non plus simplement la matière subjective de l'acte, mais l'acte lui-même, le document écrit ; mais ce ne fut guère qu'au moyen âge que ce terme prit son acception générale d'un écrit authentique et officiel destiné à consigner des droits et à régler des intérêts. Un mot servait à déterminer la nature des différentes sortes de chartes relativement à leur origine ou à leur destination et cette longue nomenclature de désignations rébarbatives contribua à donner au mot « charte », à partir du XVIe, un sens exclusif dans les habitudes et le langage des érudits. Certains d'entre eux n'ont pu empêcher, par leurs distinctions superflues, l'adoption générale de la signification étendue qu'avait eue le mot pendant la première partie du moyen âge et qui est celle qui s'est conservée jusqu'à ce jour.

Nous n'avons pas à nous occuper des chartes sur papier, trop récentes pour rentrer dans les limites chronologiques de nos études, mais seulement des chartes sur papyrus et sur parchemin.

Les plus anciens actes dont les originaux nous sont parvenus, ce sont quelques chartes privées de la fin du Ve et du VIe, rédigées pour la plupart à Ravenne, connues sous le nom de chartes de Ravenne, et aujourd'hui dispersées dans un grand nombre de collections. Beaucoup d'églises conservèrent longtemps des lots respectables de chartes sur papyrus ; au XIVe, la seule église de Sainte-Agathe à Rome possédait trente-cinq actes ; au XIIIe, l'église cathédrale de Porto, une dizaine au moins. Quant à Ravenne, elle était la plus riche de toutes. Paciaudi écrivait à Caylus : « Tous les papes jusqu'à Grégoire VII ont fait écrire leurs bulles sur le papyrus, et il ne nous en reste que cinq ou six, tandis que la seule église de Ravenne possède plus de cent de ces papyrus répandus dans l'Italie », puis il ajoute : « On ne dira point qu'elle fut plus riche, ni plus puissante que l'Église romaine : il faut donc trouver d'autres motifs de cette différence. » Maffei n'en voyait d'autre raison que « della quantità di lai caria che veniva per mare alla sede dell'Esarcado » ; raison assez pauvre puis que, suivant la remarque de Marini, les papyrus se répandaient partout et que, d'ailleurs, ce ne sont pas que des pièces rédigées dans les bureaux officiels qui nous sont parvenues, mais des actes publics de toute origine. La raison plus vraisemblable c'est que, Ravenne étant le siège de l'administration impériale, on s'y procurait le papyrus de la meilleure qualité et on en faisait le même usage que nous appelons le « papier timbré » : deux conditions qui favorisaient la conservation par le choix de la matière subjective et le soin apporté à conserver des actes dont le texte faisait foi.

Un autre nid de chartes anciennes fut Saint-Denis en France. Dom Doublet, historien de l'abbaye, avait publié, en 1625, une série de pièces tirées des archives du monastère ; Mabillon signala seize diplômes mérovingiens nouveaux, en 1681, et le jésuite Germon insinua qu'ils avaient été forgés entre 1625 et 1681. Le R. P. en fut pour son fiel ; en 1706, Mabillon justifiait les chartes de Saint-Denis, dont, au IXe déjà, l'auteur des Gesta Dagoberti tirait parti dans la composition de son ouvrage.

Plusieurs bibliothèques de l'Europe conservent des chartes sur papyrus et sur parchemin. Les plus anciens actes dont les originaux nous sont parvenus, ce sont quelques chartes privées de la fin du Ve et du VIe, rédigées pour la plupart à Ravenne, connues sous le nom de chartes de Ravenne, et aujourd'hui dispersées dans un grand nombre de collections.

Les diplômes des rois mérovingiens nous sont parvenus dans les originaux au nombre de trente-huit, écrits les uns sur papyrus, les autres sur parchemin. En vertu de la distinction factice introduite entre chartes et diplômes, ces documents d'origine royale sont classés sous le nom de diplôme ; nous en aborderons la description et l'étude un peu plus loin. Voir Ch. roy. col. 915. Pour l'instant, nous nous bornerons à quelques indications sommaires.

Le plus ancien de ces documents a été donné par Clotaire II, entre le 14 juin et le 15 juillet 625 ; le plus récent ne remonte qu'à Childéric II, il fut délivré le 28 février 717. Jusqu'à Clotaire II inclusivement, tous les actes sont sur papyrus ; à partir de Thierry, tous sont sur parchemin ; ce qui permet de corriger l'affirmation inexacte d'après laquelle, à partir du VIIe, la chancellerie mérovingienne aurait employé concurremment les deux matières. C'est donc entre 659 et 677 qu'a eu lieu dans cette chancellerie la substitution du parchemin au papyrus. La date est à retenir parce qu'il est clair que, pour les actes d'origine plus humble, chartes privées, on aura procédé à une substitution semblable vers le même temps. Au point de vue de l'écriture, « la cursive diplomatique mérovingienne n'offre pas toujours exactement les mêmes caractères ; elle a varié de l'année 625 à l'année 717 — à plus forte raison jusqu'à l'année 814. — Au début, elle est d'aspect plus gros, et la matière subjective employée, le papyrus, en est évidemment la cause, empêchant de distinguer suffisamment les pleins et les déliés. À partir du dernier quart du VIIe — avec l'apparition du parchemin — la cursive devient de plus en plus élégante ou du moins plus contournée et ornée, mais il faut encore en distinguer deux espèces, la grosse large et la fine allongée et serrée ». La matière subjective des chartes sur papyrus provenait d'Égypte. Une bulle du pape Jean VIII, de l'année 876, pour Tournus, a conservé l'estampille arabe du directeur des finances, qui en indique à la fois la provenance et la date de fabrication. On voit, d'après cela, que le papyrus, bien qu'en décadence, n'a pas laissé d'être en usage pendant la durée entière de l'époque qui fait l'objet de nos études. C'est donc le papyrus qui est désigné pendant le haut moyen âge sous les termes de charta, lomis, chartanim tomi, tomus charticus, chartinacius, etc.

Nous venons de voir, par les diplômes datés, qu'en France le parchemin ne fait pas son apparition pour les actes officiels avant la seconde moitié du VIIe. Notre plus ancienne charte sur parchemin est une charte de fondation par une dame du nom de Chlotilde, du monastère de Bruyères, en 671 ou 672, antérieure de six ou huit années environ au plus ancien diplôme royal sur parchemin. Dans les pays germaniques, on n'a pas signalé d'acte original sur parchemin antérieur au second quart du VIIIe ; le plus ancien document sur parchemin tenu pour original serait de 731 ou 736, il fait partie des archives de Saint-Gall. En Italie, on connaît un acte notarié sur parchemin écrit à Plaisance en 716 ; les plus anciennes pièces sur parchemin des archives de Turin et de Florence sont d'une dizaine d'années postérieures. À partir de cette époque, le parchemin tendit à remplacer partout le papyrus, dont l'emploi fut exceptionnel depuis le milieu du VIIIe, sauf à la chancellerie pontificale. Depuis le IXe et pendant tout le moyen âge, la presque totalité des chartes fut écrite sur parchemin.

Les documents sur papyrus sont de dimensions très variables, généralement considérables et beaucoup plus longues que larges. La bulle de Jean VIII pour Tournus mesure 83 cm, celle de Benoît III pour Corbie mesure 65 cm ; généralement, la largeur varie entre 30 cm et 75 cm. Pour le parchemin, on est limité par la mesure de la peau et la rognure indispensable ; tantôt une charte mesure presque 1 mètre, tantôt elle ne déborde guère la paume de la main. On avait la ressource de coudre des peaux bout à bout, et on ne s'en privait pas. Le procès-verbal de l'interrogatoire des Templiers se compose de 45 peaux se développant sur 22 mètres 50. On désignait le parchemin des chartes sous les noms de membrana, pergamenum et carta pergamena.


XIV. Ch. diverses. — Le mot charte a servi à désigner toute espèce d'actes. On le trouve donc employé en combinaison avec bon nombre de qualificatifs dont il ne sera pas superflu de déterminer le sens précis.

Charta apennis ou relationis, destinée à tenir lieu des titres détruits par accident. La confirmation de ces sortes de pièces fit, dès le IXe, l'objet de diplômes royaux de confirmation appelés pancharles ou panlocharles. Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul sens du mot « pancarte ». Nous traiterons avec plus de détail, dans un instant, la question de la réfection des chartes détruites. Voir Chartes perdues.

Charla cijroyraphala ou chartes-pariies « . Lorsqu'on dressait un contrat synallagmatique, on rédigeait autant d'actes semblables qu'il y avait de parties contractantes ; ces expéditions se nommaient charla » parieur, puricola', pariculœ. Par surcroît de précaution, on prit l'habitude d'écrire ces divers originaux sur une même feuille de parchemin au milieu de laquelle on traça des caractères ou des mots ou une devise que l'on coupait en ligne droite, ondulée ou dentelée, en séparant les exemplaires. Les chartes ainsi établies étaient dites parlila', unduhdœ et idenlulso. Le rapprochement des originaux pouvait éventuellement justifier leur authenticité respective« . C'est, en général, le mot cyrographum qu'on trouve inscrit sur la souche des plus anciennes « chartes-parties » : il était quelquefois suivi de traits irréguliers qui achevaient de remplir la ligne, des adjectifs memorialc ou comm une, du nom des parties contractantes, ou de quelques mots qui spécifiaient la nature de l'acte'^. Il est difficile de déterminer l'époque à laquelle on commença à faire usage de ce procédé. Il existe bien, écrit A. Giry, et dès l'époque mérovingienne, des mentions nombreuses d'originaux multiples, de chartes d'une même teneur (charUv paricnlœ eodem Icnore conscriplœ), d'exemplaires remis à chacune des parties intéressées. Toutefois, pour rencontrer l'attestation d'un cyiographum biparliliim, il faut attendre jusqu'en 989 ' et le plus ancien document portant la trace de cette disposition est un diplôme sans date, du roi Henri V'. pour l'abbaye de Sainte-Geneviève ^ La plus ancienne endenture que Mabillon ait découverte en France n'est que de l'année 1106 '. Charln denarialis désigne une sorte de manumission dans laquelle on faisait tomber un denier des mains de l'esclave.

Charta jurata ou sucramentalis désigne un acte de serment ou de fidélité, ou une promesse garantie par le serment.

Charta legataria, c'est un testament. Charta de nmndeburde désigne une charte de protection appelée également de salvitate.

Charta roijata, c'est celle que, dans les pays de droit écrit, on priait les témoins de signer.

Charta de sanyiiinolenlo, par laquelle un homme recevait à titre d'esclave un enfant exposé. VoirDi(/(o ;î ;i., au mot Alv.mni. t. i. col. 1288.

On peut classer toutes les chartes sous cette triple division : chartes royales, nous les abordons à l'instant ; chartes ecclésiastiques, dont nous allons parler ensuite ; chartes seigneuriales, étrangères à notre étude, puis que l'acte original le plus ancien qu'on connaisse actuellement ne remonte qu'à l'année 851 ; c'est une charte de donation faite à l'Église de Rodez par Rainaud I », comte de Toulouse ■■.


XV. Ch.^rtes roy.\les.mérovingiennes. — Parmi les souverains dont la domination a succédé en Gaule à celle de l'empire romain, les Mérovingiens seuls nous ont laissé des diplômes ; nous n'en possédons plus ni des rois wisigoths, ni des monarques burgondes. Les diplômes des rois mérovingiens qui nous sont parvenus, ceux du moins que l'on peut considérer comme authentiques, sont au nombre de quatre-vingt-dix ou environ, et, sur ce nombre, le temps a épargné trente-huit originaux. Ils ne remontent pas au delà du second quart du VIe. Il faut ajouter que les recueils de formules nous ont conservé quelques autres de ces documents. Enfin, pour réunir tous les actes des rois francs que l'on possède aux diplômes, il faudrait ajouter les actes législatifs connus sous le nom générique de Capitulaires ; mais, comme ils nous sont parvenus dépouillés de toutes les formules dans lesquelles ils devaient être primitivement encadrés, ils échappent presque complètement à la critique diplomatique. I « Tous ces textes ont été souvent publiés et reproduits, soit isolément, soit dans des recueils ; ils ont été à bien des reprises l'objet de recherches et d'études, et cependant nous ne possédons pas encore d'édition qu'on puisse considérer comme définitive de la plupart des diplômes royaux mérovingiens '. « Ce souhait de A. Giry est aujourd'hui accompli, : grâce à l'édition de MM. Lauer et Samaran : Les di- ; plômes originaux des Mérovingiens. Fac-similés photolytiques avec notices et transcriptions, in-fol., Paris, 1908. ' Toutes ces chartes royales sont sur papyrus ou sur parchemin : les unes sont des préceptes, les autres des jugements. Toutes se placent entre un précepte de Clotaire II donné entre le 14 juin et le 15 juillet C25, et un précepte de Chilpéric I donné le 28 février 717.' Nous avons parlé déjà de la succession du parchemin au papyrus, lequel fut exclusivement employé jusque sous Clotaire III et définitivement délaissé à partir de Thierry III' ; la substitution d'une matière à l'autre se place donc entre 659 et 677.

A la suite du chrismon initial, on lit l'inscription et l'adresse, c'est-à-dire le nom du roi, son titre et l'indication des destinataires. Le nom du roi est d'une écriture plus grosse, ou en caractères allongés ; il n'y a pas de règle fixe pour le titre rex Francorum et le nom des destinataires ; tantôt ces éléments sont de la même écriture que le nom du roi, tantôt du même corps que le reste de la charte. L'une fois même, sur un diplôme de Thierry III, les noms et titres du roi ne se distinguent en rien du reste « .

« D'ordinaire, les syllabes des mots de la première ligne, au moins depuis Clovis II. ont été séparées et espacées de façon à remplir la ligne ; ce à quoi on n'est pas toujours arrivé, de telle sorte que souvent il reste un long espace blanc à la fin de la ligne. C'était un usage si constant des scribes de réserver la première ligne à la souscription et à l'adresse que, sur un précepte de Thierry III, du 15 septembre 677% où l'adresse était très longue : viris inllustre]bus Audoberctho et Rocconi patriciis et omnebus ducis scu comitcbus vel aclorebus publicis, au lieu de séparer les syllabes, le scribe a serré les mots et les lettres ; et comme, malgré ses efforts, il n'a pu faire tenir toute l'adresse à la première ligne, il a rejeté la dernière syllabe (cis), non pas à la seconde ligne, mais au-dessous de publi, entre la première et la deuxième ligne, de façon que le texte commençât avec la deuxième ligne '. Il n'y a qu'une exception à cette règle » : le précepte de Thierry III, où la dernière syllabe (res) du dernier mot de l'adresse futures (pour futuris) est rejetée en tête de la deuxième ligne « . » Au bas des chartes royales figure la signature du roi, mais sur les préceptes seulement. La souscription d'un référendaire suffit à valider les jugements. Même pour les préceptes, la signature royale n'est pas rigoureusement nécessaire. Elle fait défaut sur un précepte de Clotaire II%, lequel est, d'ailleurs, peut-être mutilé, et sur trois préceptes de Thierry III, de Clovis III, de Chilpéric II », tous trois intacts. Ces actes ne comportaient pas de souscription et elle n'y est pas annoncée. « Le premier se termine par les mots : et ibidem perpetualeter vcdiat proficere in augmentes : le second et le troisième, par une invitation aux fonctionnaires à se conformer aux ordres du roi : vidite ut aliud ob hoc non faciatis se gratia noslra optatis habirc propicia. Ces actes sont des exemptions de tonlieux en faveur des moines de l'abbaye de Saint-Denis, ou plutôt des mandements aux agents du roi, leur ordonnant de respecter et d'exécuter le privilège accordé à Saint-Denis ». Nous en conclurons que les préceptes qui avaient pour objet d'assurer à des établissements religieux, peut-être même à d'autres personnes, la jouissance de privilèges d'exemption de tonlieux, ne recevaient pas la souscription royale. La signature du référendaire suffisait à les authentiquer'^ » Tous les autres préceptes originaux et intacts sont pourvus de la signature royale à la suite du texte, sans place déterminée. Cette signature est autographe'. Pour le roi Clovis II, une de ses deux signatures n'est pas autographe et le texte nous en avertit : [[j]iopria siibscriptione inserere non possumiis =, le roi était enfant et sous la tutelle de sa mère Nanthilde, dont la signature suivra le signum du petit prince.

La signature royale comprend essentiellement le nom du roi, son titre de rex et le mot siibscripsi ou subscripsil, ce qu'on ne peut décider, puis que, sur tous les originaux, ce verbe est abrégé par suspension et n'est représenté que par la première syllabe siih. A partir de Thierry III, la signature royale est précédée soit d'une croix, soit d'une invocation tachygraphique. Quelques signatures royales présentent l'invocation verbale In Christi nomine ; dans les plus anciennes, on intercale un monogramme, qui disparait à partir de Thierry III, mais alors la syllabe sub est suivie d'un paraphe ou même enclavée dans ce paraphe.

Le référendaire n'a pas de place fixe, il place sa signature à sa fantaisie, avant, après, sous celle du roi. Ici encore, 11 s'agit d'un autographe ' qu'il farcit de paraphes et notes tironiennes et fait précéder d'un chrismon. Le référendaire use de deux formules : obtulil (= oplolil) et recognovit. Le mot obtulil marque la présentation à la signature royale, ce qui n'a donc pas lieu pour les jugements, où on lit en effet le mot recognovit*. Ce dernier mot se rencontre sur quatre préceptes ', parmi lesquels trois sont ces exemptions de tonlieux dépourvues de signature royale dont il vient d'être question ; le quatrième'' présente la signature de Thierry III, et cependant le référendaire a signé Aghliberlns recognovil. Cette anomalie s'explique peut-être « parce que ce document participe du précepte et du jugement, c'est-à-dire qu'il a été expédié à la suite d'un jugement rendu par un concile, jugement dont l'acte fait mention '. » Il faut noter encore qu'entre les noms du référendaire et le verbe obtulil ou rrcognoiut, on intercale parfois le participe jiissus '. Enfin, deux jugements ' ont été reconnus par un personnage agissant à la place d'un autre : ad l'iccm. ■ < Également, dans le bas des chartes royales, se trouve régulièrement le souhait : Bcnc vale, hene valeas, bene valetc^« , tracé, en bas, à droite, à côté de l'incision destinée à recevoir le sceau, qui parfois recouvre presque entièrement le souhait. Ce groupe de lettres consiste en deux hélices ou enroulements superposés, qui se terminent l'un et l'autre en une ligne montant vers la droite : à droite de l'hélice supérieure, et se rattachant plus ou moins au trait ascendant, sont écrites les lettres cne ; l'hélice inférieure est suivie des lettres al ». On a donc généralement Benc val. ; on a cru pouvoir lire une fois l'.rne valint '-. mieux vaut lire Benc oalile « .

La date est écrite sur une seule ligne en bas de l'acte, elle ne nian(|ue (juLuie fois »..\ la suite du mot Dalum « , le quantième du mois, l'année du règne, le lieu et l'appréciation : leliciler ou in Dei nomine féliciter ». Le quantième du mois est exprimé d'après le calendrier romain, pour le premier jour « et la seconde partie du mois correspondant aux nones, aux ides, et dans les mois où les ides coïncident avec le 1er jour, pour les deux derniers jours des calendes ». La formule employée pour indiquer le jour avec les calen des est : sub die tanlo kalendas, tandis que, pour indiquer le jour de la première moitié du mois, on dit : quod ftcit minsis Odi.c dics loi. Voir ta- : ble aux. col. 919-930.

! XVII. Transcription d'une charte royale. — 1 Le document que nous avons choisi est, parmi les papyrus similaires, le mieux conservé, au point que, sauf d'insignifiantes lacunes, on peut le dire intact (fig. 2674). Il est daté du 22 juin 654, expédié de Clichy-la-Garenne et se trouve en outre offrir pour nos études un intérêt particulier. Par cet acte, le roi Clovis II confirme le privilège d'immunité accordé par Landry, évêque de Paris, à l'abbaye de Saint-Denis. La transcription est celle du recueil de MM. Lauer et Samaran : les lettres abrégées sont en italiques ou en petites capitales. Les lettres ou les mots dont on ne distingue plus que certaines parties ont été imprimés entre crochets ; les lettres ou mots restitués par conjecture ou d'après d'anciennes transcriptions, également compris dans les crochets, sont, de plus, en italique ou en petite capitale.

(1) (Chrismon) [Benevalete]= ». CHLODOVI-US, REX FRANCORUM, VIris INLvstribvs 1| (« 2) Oportit clemenciiE princepali, inter c[i]teras peticiones, illud qua> pro sainte adscribetur, vel pro timoré divini nomenis postolatur, placabeli audito suscipere et ad eflectum perducere, ut fiât in mercidc conjunccio.dum pro quietfm servorimi Di'i vel congruencia locis vencrabilebus inpertitur peticio. Igetur dum et onuiipotens Pater, qui dixit de tenebris |1 (3) lumen splendiscerc, per incarnacionis [mjistirium unigeniti fili sui DoHimi noslri Ihesum Xpisti, vel inlustracionem Spirila^ Sancti, in luxit in corda sanclorum Xprisli [a]norum, pro cujus amore et desiderio, inter citerus gloriosos triunipho[s) marterum, beatus Dionisius. Leutherius et Ruslecus merucrunt palmam victuriœ et coronam percipere gloriosam, ubi per multa tempora in eorimi basilica, in qua requiescere v[ide]ntur |1 (4) non minema miracola Xpistus per ipsos vid[e]tur operare ; in quo eciam loco genetores nostri, domnus Dagusro bce htetdomna Nantechildis, vide[nltur requiescere, ut per intercessionem sanclorum illornm, in celesti regno cum onmebus sanc- //[s] mereant particepari et vitam aeternam percipere et quia ab ipsis principebus, vel a citeris priscis regebus vel seciam a Deo timentebus Xii/sHanis hominebus, ipse [s]r/ ;icfas lociis |1 (5) in rébus propter amorem Dei et vita aet[er|na videtur esse ditatus et nostra Integra devocio et peticio fuit ut apostolicu.s vir, Landericus, Parisiaci aeclcsic Qpiscopus, privilégie ad ipsum sunctimi locum, abbnd vel fratrebus ibidem w bi Z Z > o iJ

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III.

; :û consi[s]lentebus, facere vel confîrniare pro quiite futura deberit, quo facilius congregacioni ipsi licerit pro[s]tabiletate regni nostri ad limena m[a]rtir ;;m jijpsorum jugeter exorar[e. h]oc ipse || (6) pontefex, cuin suis quœpiscopis jiixta peti[c]ionein devocionis nostrae, plenissemam volontatem prest[etisse) vel confirmasse d[i]iiuscit[ur. Xos]ergo, pei[r]hanc seriem autoretatis nostr :e, juxta quod per supradictum privelegium a pontefccebus factum et prestetum est, pro reverencia ipsonim marterum, vel nostra confirmanda mercede 1, per hanc autoretatem [j]obcmus u[t s]i q]ua ad ipsum lociim sonctum i[n villa]bi !S, manII (7) -cipii[s] vel quibuscian que rébus ad que corpor- [e]bus, a prisais principebus.seogenetorebus nosti[(s, vel a Deum iimentc]h[us homine]bus, proptcr aniorcm Dd, ibidem delegatumant deinc[ep]s fuerit addetum, dum ex munil[i]ccncia parcntum nostronmi, ut dixem(us]. ipse sanctiis lociis videtur esse ditatus, nullus episco/jonim. nec présentes, nec qui futuri fueriiit successores,aut eonim ordenatores vel qu ;'[I]- i[bet] persona » (8) possit, quoquo ordcne, de loco ipso alequ[id] auterre, aut alequa potestate sibi in ipso mona[sthir/o vindicare ve]l alequid [qujase per commutacionis titolum abs que volontate ipsius congregacionis vel nostrinn permissum, minc[are], aut cali ces vel croccs, seo indumenta altaris.vel sacros code ces, argentum aurumve, vel qualemcum que speciem de quod ibidem conlatum fuit aut erit, auferre J (9) ant menoare, vel ad civetate déferre no[n djebeat nec pKes[u]mat ; sed liciat ipsi sancte, cong[re]g[acio ;ii, guoniam] per ri[cta]m[de]legacionem coniatum est, perpetiia/i'/er possedere et pro stabiletatc regni noslri jugeter exorare : quia nos pro Dd amore vel pro reverencia ipsorum sanclorum marterum et adhepiscenda - vita seterna, h une beneflcium ad locum ipsum sanctum, cum consilio pontefecum et inlustrium virorum ][ (10) nostro[rumJ procerum, gra[tisIsimo anemo et i[n][egra volontate vise tuemus pres[t]etisse. c[olscilecit [orjdene, ut, sic[ut tem]po[re do]mni et genetoris nostri |ibi]dem psallencius [per] turmas fuit i[n]stetutus,vel sicut ad monast[hi]- rium sancti Mauricii Agaunis ' die nocto que tenetur, ita in loco ipso celebretur^ Quam viro autorctatc decrivemus Xp/s/um in omnebus nobissubfragantem. ut fir- ]] (ll)-mior habeatur, et per tempora con[s]ervitur,subscripcioneb(isma[nusnostr] ;çinfrar[ob]orare (Chrismon). Beroaldus optuliï (Signiim recognilionis) Il (12) Chlodovius.

(A gauche du monogramme royal) = ; — (C.) Audomerus episcopus consenciens sub(i)s(T !psi (S.). — (C.) Aectheriijs peccator conscencicns subscrjpsi (croix avec quatre pois : S.)- — (C.) [Ix] XPistI NOMINE. ELIGIUS EPiscopL-S (S.). — (C.)Slcoaldus peccato ;- consenciens >[tibscripsi] (S. R.)- — (G.) Rigobercthiis peccator episcopus sliihscripsi]^. R.)- — Signimi (monogramme) viro inluslri Radoberto maj[o ;c djoraus. — (C.) Castad[i(js peccator cpiscopus] suhscripsi (S. R.) — (C.) I[n Xp/s/ ;] nomincLander- [i] ;i ;s, ac s[i p]eccator ep !sco/Hi[s].[su]jsc/-(ps( (S. R. )■ 7 Aegyna... subscripsi. — (C.) Chardoberctus subscripsi (S. R.) Subscripsi (en notes tironniennes). — Signu/ï !... \iro inlus/n'Emrenrico domcstico. — Signum (monogramme) viVo inlustri Merulfo. — Signum...\iro inli ;s/(7 Bertc car[io...| — Signiim !■ ;... — Signiim(croix gammée) v(>o inhi.sVn Aigulfo comik' palalii. [Gajuciobertijs d[i]acon( ;s lunic [privi]legii ;m subsmpsi. — Signiim... — ORCH[ELPI]MCUS« — Signuni (monogramme) viro inhistri Austroberto. • — S[ignum] j Gaerin »s jusus subscripsi (S. R.) — [EJbrulfus subsfr(ps/(S. R.). — (C.) Intiniis subscripsi (S. R. Notes tironiennes). — Signum ^ viro inliisiri Probato. — Signum f Gundobercto. — (C.) In [Xpis/i njomine G ;erechramnus dia[conus] suhscripsi (S. R).

(Sous le monogramme du roi) : — (C.) Vulfoleudus peccator subscripsi (S.). — (C.) Amalbercthus consinsi et subscripsi (S. R.), — (C.) Cha[u]bedo consinsi et subscnpsi (S. R.). — (C). AthiliagdiiS consinse et subscripsi (S. R.) — (C). Varnacha[rius] consinsi [et su]bscnpsi (S. R.). — (Croix avec quatre pois) Bobo consinsi et subscripsi (S. R.). — (C.) Desideratus consinsi et [sujbscripsi (S. R.).

(A droite du monogramme royal) : — (C.) Annemundus pecator consenciens subscripsi (S. R.) — (C.) In Xpis/i nominc Chaoaldus episcopus consenciens subscripsi (S. R.) — (C.) Rauracus peccator consenciens, [s]ubscripsi (S. R.) {In Deo subscripsi, en notes tironiennes). — (C.) Palladius peccator conse[n]cie[n]s suhscripsi (S. R.). — (C.) Clarus, in Dei nomine episcopus, cunsinsi et subscripsi (S. R.). — (C.) Armentarius peccator consenciens subscripsi (S. R.). — (C.) Gratus peccator consenciens subscripsi (S. R.). — (C.) [Vu]andalmarusconsensi et subscripsi(S.R.). — Syghichelmus consensi e(t) subscripsi (S. R.). — (C.).\uderad[us, vir in]lus/(T atquc patricius, consensi et sub sc/ipsi (S.). — (C.) Vuiderad[u]s consinsi et subscripsi (S. R.). — (G ) Gentulfus c[on]sinsit et subscripsi7 (S. R.). — (G.) Rado subscripsi (S. R.). — (C.)Bodolevos subscripsi. — (C.) Ebroinus subscripsi (S. R.). — (C.) Ragenobertus subscripsi (S. R.). — (C.) Arnebercthus subscripsi (S. R.). — (C.) Chaldo subscripsi (S. R.). — Signum ^ viro inlusiri Madalfrido.

(Sceau ?) BENE VALete Datum sub die x kalenrfas julias, aniio xv[i] rign[i] nostri [Clyp]iaco, in Dci nominc féliciter.

Outre son intérêt palcographi que, celte charte nous conserve un texte fort important pour l'histoire de la propriété ecclésiasti que et de l'exemption. Le monastère de Saint-Denis, fondé entre janvier 623 et juillet 625, devait souhaiter vivement de voir son patrimoine « officiellement et irrévocablement séparé de celui de l'Église de Paris et soustrait à l'ingérence épiscopale. Ce privilège ne lui fut accordé par des actes exprès que sous le fils et successeur de Dagobert, Clovis II. Ce fut l'objet d'un acte de l'évê que de Paris, Landri, qui ne nous est pas parvenu, puis d'une charte royale de confirmation, qu'on vient de lire, avec les signatures autographes de Clovis II et de divers évêques et grands dignitaires du palais. On ne paraît pas avoir toujours bien compris le caractère de cet acte. C'est, si je ne me trompe, l'équivalent exact de ces décrets par lesquels, de nos jours, le gouvernement reconnaît à une association le caractère d'établissement d'utilité publi que, et lui confère par là la faculté de posséder et de recevoir. Aux associations modernes, comme à l'anti que abbaye, ce précieux avantage n'est ja mais accordé qu'après un certain nombre d'années d'existence ; l'acte qui l'assure à Saint-Denis est du22 juin 654, trente ans après la date qui vient d'être assignée à la fondation de l'abbaye '. » Parmi les signataires de la charte nous lisons les noms de trois saints : saint Chamond, saint Omer, saint Éloi ; les voici dans l'ordre : saint Chamond ^1 ^Mil »UiA ?

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:,<J^rKaf^ '-er {Auncmiindux), évOquc de Lyon : des évêqucs de Vienne, Chaoaldus ; de Ncvcrs, Hauracus ; de Sens, Armentarius ; de Térouanne, Orner ; d'Enibrun, ^'Etherius ; de Noyon, Éloi ; de Bourges, Vulfolendus ; d'Auxerre, Pallade ; de Grenoble, Clair ; de Chalon-surSaône, Gratus ; de Langres, Sicoaldus ; de Tours, Rigobert ; puis le maire du palais pour la Bourgogne, Radobert ; l'évê que de Paris, Landri ; deux ducs, Wandalmar et ^gyna ; d'autres personnages moins en vue : Amalbert, frère de Flaochadus, maire du palais de Bourgogne ; Chandebo, fils de Berthairc, comte palain ; Rado, frère de saint Ouen ; G ?erinus, peut-être frère de saint Léger d'Autun ; enfin, probablement, le fameux maire du palais Ébroïn '.


XVI IL Chartes ecclésiastiques. — « Sous la dénomination de chartes ou lettres ecclésiastiques, il faut, avec Mabillon, comprendre non pas toutes cel les qui concernent l'Église et ses membres, mais cel les seulement, quel qu'en soit du reste l'objet, qui émanent des personnes, des corps ou des établissements ecclésiastiques. » Les documents d'origine pontificale feront l'objet d'une étude particulière (voir Lettres DES papes), les documents rédigés par les assemblées synoda les et conciliaires seront également groupés (voir Conci les) ; il nous reste à parler des actes émanés du clergé tant régulier que séculier, depuis les évêques et les abbés, jusqu'aux moindres clercs, aux moines et aux nonnes. Même en se bornant aux limites chronologiques du Dictionnaire, les piè ces seraient nombreuses et il ne faudrait pas songer à les faire rentrer dans la règle d'un formulaire commun. Rien de semblable n'existait.

Les chartes épiscopa les, dont quelques-unes remontent à l'épo que mérovingienne, se sont conservées grâce au soin que prenaient les moines de veiller à ces documents qui constituaient leurs titres de propriété et l'illustration histori que de leurs abbayes. Il s'en faut que nous ayons sous les yeux des origin aux. Des deux actes les plus vénérab les par leur âge, conservés par le monastère de Saint-Germain-des-Prés, l'un est t aux, l'autre est récrit, et ni l'un ni l'autre ne remonte au delà du x'' siècle. La plupart des chartes épiscopa les qui nous sont parvenues sont des privilèges, des confirmations, des pancartes, des actes de donation, etc. Ces actes de générosité étaient si souvent contestés, qu'on éprouvait le besoin d'en taire attester l'authenticité par de nombreux témoins dont les souscriptions autographes occupaient la région inférieure du parchemin ou du papyrus. Des collègues dans l'épiscopat sont convoqués, ou parfois des prêtres et jusqu'à des la'iques. L'évê que contractant fait toujours introduire dans la charte une suscription précédée d'ordinaire d'une invocation et accompagnée souvent d'un préambule. Cette suscription donnait le nom et le titre de l'évê que : elle comportait de nombreuses variantes, de même que la date.


XIX. Chartes origina les. — Un acte public n'était pas nécessairement uni que. Certains contrats étaient transcrits en autant d'expéditions qu'il y avait de parties contractantes. Des chartes, d'un caractère déjà plus solennel, ne laissaient pas d'être rédigées en double, en triple et même en quadruple exemplaire, tous identiques quant à la rédaction et aux signes de validation, en sorte que chac une de ces transcriptions n'était pas une copie, mais un véritable titre original. Nous en trouvons la preuve dans bon nombre d'actes anciens, dont la clause finale mentionne les multip les expéditions. En 067, charte de donation aux monastères de Saint-.Agnan et de Fleury : Quani donalionem ni fîrmior liabealur... duas epislolcis uno lenore conscriplas feci de rc superiiis nominala, iina qua' in archiva domni resideal Aniani, aliani vero partem monaslerii.S. Pétri per futura tempora reservandam recipiat -. En 695, diplôme de Childebert III, pour l'abbaye de Saint-Denis : Duas precepcionis uno tenure conscriptas exinde /ieri fussinms^. Et, d'ailleurs, nous possédons plusieurs origin aux de certains actes, notamment pour un diplôme d'immunité de Charlemagne pour Saint-Denis, du 14 mars 775 ■ », conservé en double exemplaire ; les deux origin aux scellés se trouvent aux Archives nationa les •*.

Parfois un seul des exemplaires mérite le titre d'original : c'est lors que les autres transcriptions, encore que revêtues de caractères d'authenticité, ont reçu diverses modifications, de pure forme sans doute, mais suffisantes, néanmoins, pour faire infliger à ces exemplaires le nom d'expédition ou d'ampliation. II a pu exister pour la rédaction des chartes un procédé qui ne nous apparaît bien en vigueur que dans les documents d'un âge plus rapproché. Avant de procéder à la rédaction définitive du titre officiel ayant une valeur juridi que, on faisait un brouillon de cet acte, une mirmte. La minute d'une charte n'était pas calligraphiée avec le soin qu'on apportait à l'original ; en outre, elle n'était accompagnée d'aucun des signes de validation, apostil les. « Les formu les y sont abrégées, les dates peuvent y faire défaut ou ne pas concorder exactement avec cel les des origin aux ; très fréquemment aussi, il s'y rencontre des corrections et des ratures. Il faut, en outre, remarquer que la minute d'un acte demeurait dans les archives de l'auteur de l'acte, tandis que l'original provient de cel les du destinataire. Au point de vue histori que, les minutes n'ont pas une valeur moindre que les origin aux, à condition, toutefois, d'observer qu'une minute peut être un simple projet, et partant que l'acte qui s'y trouve consigné peut bien n'avoir pas reçu son exécution '. • II importe de distinguer des chartes origina les cel les qui nous sont parvenues dans des copies anciennes parfois contemporaines des origin aux. Le but de ces copies était d'épargner l'exhibition, le transport et tous les risques qui en résultaient, au grand détriment des actes authentiques. Une bonne copie suppléait à tout et souvent les copistes du haut moyen âge, loin de mentionner le caractère de leur travail, s'attachaient à lui conférer tous ceux de l'original, au point de procurer l'illusion. Ce souci d'imitation minutieuse peut être tenu pour une garantie de scrupuleuse fidélité ; néanmoins, il n'y faut pas avoir une entière confiance et le soupçon d'altération ou d'interpolation demeure toujours, la reproduction rigoureuse pouvant n'avoir été parfois qu'une habileté de plus pour accréditer un texte retouché. Les copies figurées sont généralement dépoui'^ues de signes de validation ; cependant, des copistes ont reproduit, en les imitant, les souscriptions, les monogrammes, les paraphes, et même pratiqué au bas de l'acte, afin de produire l'illusion complète, les incisions qui, dans l'original, marquaient la place du sceau '.

L'utilisation d'une charte, d'un diplôme, présuppose donc toujours une minutieuse étude diplomatique qui ait déterminé les conditions dans lesquelles le document s'offre à nous. On ne saurait citer de meilleur exemple que celui de deux diplômes de Pépin le Bref, datés de septembre 768, en faveur de Saint-Denis, longtemps tenus pour originaux et sur l'un desquels on s'était appuyé pour attribuer à la chancellerie de ce roi l'emploi de la formule Gracia Dei rex. Or ce sont des copies figurées, postérieures d'un demi-siècle environ et remontant au début du IXe.


XX. CHARTES ÉCRITES. — Lorsque les originaux étaient consumés, les copies endommagées ou perdues, on ne renonçait pas à faire valoir les droits et privilèges acquis ou supposés, et, dans ce but, on recourait au procédé consistant à refaire les titres impossibles à produire, soit à l'aide de débris conservés des originaux, soit d'après d'anciens extraits, des analyses, des mentions, ou parfois de simples traditions. Ce qui sortait de là, on le pressent. Si le rédacteur du nouveau titre avait à sa disposition de larges fragments du titre ancien, une certaine connaissance pratique des formules de chancellerie, il composait un acte qui pouvait passer pour l'original et en jouer le rôle pendant des siècles. C'est le cas pour une charte de privilège accordée en 566 par saint Germain à l'abbaye qui devait plus tard porter son nom. Les bénédictins y voyaient un titre original, tandis que Pardessus, Guérard, Pertz, N. de Wally n'y reconnaissaient qu'une copie du Xe. J. Quicherat montra enfin que c'était un titre récrit à cette époque et dont les souscriptions avaient été gravement altérées ; nous ne pouvons que rapporter son argumentation et la citer longuement, car on ne saurait dire mieux, ni autrement.

La charte est écrite sur un papyrus très délabré, qui paraît avoir été gratté et lavé. La main qui a tracé le titre de privilège pourrait bien être la même qui a écrit le prétendu acte de fondation de Childebert ; c'est un écrivain du Xe qui fait effort pour déguiser son écriture. Si donc l'on devait juger uniquement d'après les caractères matériels, une même condamnation engloberait les deux pièces : comme monument paléographique, le privilège est contemporain de la fondation. Les choses apparaissent sous un jour différent lorsqu'on s'attache à l'examen du texte. L'une des attestations capitales en sa faveur est d'abord celle de Gislemar, le biographe de saint Droctovée, malgré la fausse date qu'il lui attribue et qui s'explique par une confusion facile. Le privilège n'est pas du règne de Clotaire Ier, mais de celui de Caribert ; du temps de Gislemar, l'abbaye de Saint-Germain possédait un diplôme de Clotaire (probablement de Clotaire II), ayant trait aux dispositions du privilège. Plusieurs bulles du XIIe mentionnent cet acte, qui n'est pas parvenu jusqu'à nous. L'interpolateur d'Aimoïn nous en a conservé une phrase, et la même phrase a passé de la chronique d'Aimoïn dans celle de Saint-Denis. Peu importe encore que Gislemar ait commis une autre erreur en considérant l'acte dont il voulait parler comme un autographe de l'évêque Germain : privilegium immunitalis procuravit manu propria describere, lors que, parmi les signatures du privilège, il existe une indication de notaire. Ce n'est qu'une preuve de l'inattention de l'hagiographe, ou bien l'indice d'un préjugé enraciné parmi les religieux de son temps et qu'il n'a pas voulu froisser. Le privilège se reconnaît assez à l'analyse qu'en donne Gislemar, et à ce qu'il dit de la confirmation que lui donnèrent les évêques. Bien plus, il nomme ces évêques, et ce sont, précisément, ceux dont nous lisons les signatures au bas de l'acte. La charte du privilège existait donc au IXe : avantage que n'eut pas celle de fondation. Sa teneur va nous fournir la preuve qu'elle existait bien avant le IXe. Commençons par la transcrire ; les explications viendront après.

[Domino ;îJ(s viris apostolicis] sattclis cl in Christo fratribus omnibus episcopis Parisiace urbis cum gralia dei fuluris et celcsti visilatione dit[atis]. Germanus peccator. Omnibus non habetur incognitum qualis ac quaiitus circa monas[teria, \\ ccclesi]as aut erg[a deu]m timenlium virorum fueril irlclile m]emorie gloriosissimiis Childcbcrtiis irx, cujus summa [benii>]>lentia multis largita est copiosa bénéficia, et immiinitati noslrœ stabilitatem perpétuam. Scili cet co\gilans quia qui] \\ isla tcmp< :[rul]ia reservarel mi[len]da, sibi multo majora a deo illi allribuereniur, si ob cjus amorem lempla fund[aret, et egcntium] inopiam substénarel, et pro magnis parva offerret at que pro Icrrénis cclcstia acdipiscerel[ur. Unde et nobis ob II s]epulture sue meritum aliqua [a s]e coiisiderare mandavil cl consi[de]ratacessil. Ilaquc inclilus [isteprin] ceps Parisius basilicam in honore sancle Cnicis et donni Vincenlii vet icUquonim sanclonun in uniiin membrum conslruxil. [et sibi sepultiirani] [] inibi cotlocai'il, ac largil(i[lis suc] opium pcr tcstamcnti sui pagina[m no]bis liabere dccrevil, et habe[ndi m]ritum loco lanti ordinis constituit. Scd dam paqina testamenli sui e cordis fidfs sub bumana /raijililatc temporaliter vige- [rel, agente iii \\ quorum]dam calliditalc, ne œiernla illi lri]bucrelur bealitudo, ac scriptum non sorlirclur effeelum, simul que abbas et congregalio deputala non pcrcipercnt, ac sterilitate victus cl vesiitus dépérirent : monuil me illius recordii.[io et ob || cmiorym illius lerruil me tanta lse]cun[las simii]lfjuc pictatis et caritcdis uffectus. nie etenim post deum, dum superessct, luit nostra immunitas et securitas, pax et recupcratio ac sequestratio omnis a civili negotio. || [.Vos T ypr] ; in hac re pietall illius consulentes, et cetcrorum reg[um velle sla]biliri conantes, ca[rilalcni] /ralerne dilectionis veslre nobiscum volunms concordari, quatinus illius sancti loci honor celcberrimus et || [mcmorija fam dicti principis gloriosi cniteat eodem in loco omnibus cjus evi temporibus, liabeat que abbcUem ex propria congregalione ipsa ecclesia, qui sub gubernalionc sciliccl regum, pcr succcssioncs cundem locum \\ [provideut] silf,[ue ali]'nus ponlifcx omnis Parisiorum ab eodem loco, ut non deinccps aliqu[am potesjtatem in omnibus ad ipsum locum pcrtinrntibus Imbeat. Simul que sancimus ut nullus inelropolitanus aut aliquis || [suffragancus ejus, causa ulicujus or]linalionis illu[c i]ngrcdi présumât, nisi sûlu\mmo]do ab abbate ejusdcm loci vocatus venerit ad sanclitatis misterium celebnmdum, aut ad ccclesi[as {[ eonscc]randas, laul\id beinldictioncs cle]ricorum i>el monachorumin stituendas, quod debi[tum] renuere multatenus renuerc débet. Ceteruni quicquid a die presenti, tam a tcmpore mco quam et suc II cessorum] me(,lrum ont] lium in scdc [Parisiorum r]« sidentium cpiscoporum, vel a dcum timentibus principibus e/usdem plebis, in fiscis, villis, agris, in auro vel argento fuerit delegaluni sire donatum, ut ad integrum habeat uolo, [| [rogo, conju]ro. Deercvi eliam per hanc cartulam inununitatis et ecssionis meam basilicam superius nuncupalam sine gestorum obligalione manere. Ei quia id cuilca consuetudo non fuit, il modo a regibus et prin || cipibus [mihi\ est concessum, volunlalem pictatis rcstre in hoc scriplo prelcrmiltcre nolui, sed in omnibus per vos roborari et conftrmari exposco, ut deinceps ratum pcrmanccd. Et si aliquis umquam fuerit [\ [qui con\tra deliberationcm meam, quam ego, pro firmitatis studio, cum melropoli[tani\ et rcliquorum cpiscoporum eonsilio ac suasione decrevi conscriberc, quoquo tempore vénire lemptaverit, ji [aul fori] issis locum refragandi quesicrit,in primis a liminibus sunclarum ecclesiarum ab omnibus episcopis et saccrdotibus dei, lani presentis temporis quam et fuluri, sit cxcomnmnicatus et alienus a pace et in [fuluro judicio cum sanctis et] amieis dei in quorum [honore] hec conscriptio faela est, mcum ac dominorum meorum mctropolitanorum seu cpiscoporum prescntium super se adcsse scntial judicium et sit anathema maranatha. | ; [At insuper ut hec] cartula frmiorem possil adipisci plenitudinem, conprovincialium dominorum [cpiscoporum] et fratrum meorum presbytcrorum scu diaconorum eonscriptionibus ipscmi volui corroborarc.

Germanus peccator hanc carlu[lam cessio]nis et emunitalis a me faclam relegi cl subseripsi [sub die quo supra], ?\'[icetius], Lugduncns[is episcopus], in ' Christi nomine, petcide apostolieo donna et jratre mco Germano episcopo, et donna Ultrogotha regina, al que donna Clwodesinta ac Chrobergu, constitutionem hanc, scilic[et a presenti tempore a successoribus donni Germani] episcopi perpétua custodiendam, relegi et manus[mee subscriptione] corroboravi, notalo die.

Pretexlalus, Cabilloncnsis episcopus, deliberalionem superius compreher,[sam,rogo]rde et présente donna Germano episcopo, gaudenter suscepi relegendam et subseripsi, not[(Uo die].

Félix, Aurelianensis episcopus, juxta consensum et deliberalionem donni Germani in perpétua mansurlani subseripsi] notato die.

Eufronius, [Xivlcf[nensi]i episcopus, roganle donriK, apostolieo Germano [episcopo, han]c deliberalionem relegi et subseripsi, notato die.

Domiciemus, Carnotensis episcopus, juxta consensum et deli[bcrcdione]m fralris mei Germcmi [episcopi] consensi et subseripsi, notato die.

Caletricus, peccalor, juxta consensum et deliberalionem donni [Germ]mi episcopi, consensi et subseripsi, notato die.

Victorius, pcccator, juxta delibercdi< :\nem] hanc, Germano présente jratre mco el rogante, consensi et subseripsi, notato die.

[Leodcb]ni[du]i, peeccUor, consensi et subseripsi, notato die.

[Amanucnsis notarius sub jussi]one donni Gernmni episcopi hoc privilegium cessionis scripsi et subseripsi.

La forme épistolaire de cet acte, le développement donné aux souscriptions, le titre de personnages apostoliques décerné aux évêques, la locution si caractéristique, omnibus non habetur incognitum, par laquelle débute l'exposé, sont autant de traits par lesquels s'annonce une rédaction mérovingienne. Launoy avait signalé comme plus modernes un certain nombre de locutions. Elles ont été justifiées par D. Quatremaires. Il n'y en a qu'une, celle de suffraganci, au sujet de laquelle la preuve n'a pas été faite. Sans doute, suffraganeus est particulièrement suspect en ce que c'est dans une fausse décrétale qu'il a son premier emploi connu. Cependant, sa forme, remarque J. Quicherat, dont nous allons citer le commentaire, n'a rien que de louable, et l'on a le droit de se demander si la valeur d'un texte est infirmée par le doute que l'on peut concevoir sur l'âge d'un mot, lors que ce mot répond à un besoin ancien, et qu'il obéit aux règles de formation de la langue. Et puis, cette raison fût-elle jugée inadmissible, comme il s'agit d'une copie et non pas d'un original, on aurait la ressource d'imputer le mot contesté, soit à une correction, soit à une restitution intempestive du copiste.

Quant aux faits articulés dans le corps de l'acte, ceux du dispositif aussi bien que ceux de l'exposé, il y a à faire à leur égard une observation qui n'a pas encore été faite et qui est du meilleur augure pour leur authenticité. Ils s'éloignent constamment du récit de Gislemar et encore plus du faux diplôme de Childebert, de sorte qu'avec leur secours, on entrevoit une histoire de la fondation toute différente de celle que la tradition avait déjà consacrée au IXe et assurément plus vraisemblable.

Childebert, bourrelé de remords depuis le meurtre de ses neveux, projette un monument expiatoire et dans Pertz, Monum. Germ. Hist., t. xi, p. 572 : Childebertus vero et Chilpericus in poenitentiana sui reatus ecclesias construxit, Childebertus ecclesiam sancti Vincentii, confusus sola, revertens ab Hispania, locum insignuit ; in qua ellipse conditus jam est, et nunc requiescit beatiissimus Germanus, Parisiensis antistes. S'en ouvre à un saint homme, sur l'avis duquel il fait construire à Paris, en l'honneur de la sainte Croix et de saint Vincent, un édifice d'une seule pièce, in unum membrum construxit : ce qui ne peut pas être un détail oiseux et vaut qu'on s'y arrête. Il faut voir dans cette circonstance l'indice d'une époque où l'usage était encore, sinon général, du moins très répandu, d'affecter à une seule et même fondation plusieurs basiliques à la fois. Or c'est là un usage très ancien, qui tient à ce que primitivement il n'y eut qu'un autel dans chaque église et les reliques d'un seul saint sous chaque autel, de sorte qu'il fut nécessaire d'élever plusieurs églises dans le lieu que l'on voulait consacrer au culte de plusieurs saints. Cependant, on peut établir que, dès les dernières années du VIe, le nombre des autels dans une église n'avait pas de limite. Le texte où l'on note comme une chose digne de remarque qu'une basilique avait été fondée pour contenir plusieurs autels est nécessairement antérieur à la fin du VIe. C'est dans cette basilique que Childebert fit préparer son tombeau. Cela fait, il a remis l'édifice et la dotation y affectée entre les mains d'un conseiller, l'évêque de Paris. La précaution était sage, puis que, à la mort du roi, des tentatives sont faites pour détruire sa fondation. C'est là un fait qui n'est mentionné nulle part ailleurs. Personne dans l'abbaye n'en avait l'idée au IXe. Gislemar l'ignora et ne sut pas le dégager du texte qu'il avait sous les yeux. S'il était contrefait, l'invention serait bien ancienne. J'ai le droit de le tenir pour vrai, disait Quicherat, parce qu'il m'a ouvert l'intelligence d'un document du VIe qui, jusqu'ici, avait résisté à toutes les interprétations. On sait, à n'en pouvoir douter, que, pendant au moins un siècle, Saint-Germain-des-Prés — alors Sainte-Croix-et-Saint-Vincent — eut à souffrir du mauvais vouloir de la cathédrale, et que les églises de Saint-Germain-le-Vieux et de Saint-Germain-l'Auxerrois furent fondées anciennement, dans l'intention de contrebalancer le succès que l'abbaye obtint aussitôt après sa fondation. C'est cette hostilité, déjà flagrante dans les derniers temps de la vie du saint évêque, qui le détermine à mettre la nouvelle église dans un état différent de celui où elle avait été jusque-là. Afin de la préserver des conflits, il lui donne la libre disposition de ses biens ; il assure aux religieux qui la desservent le droit d'élire leur supérieur ; il borne à l'indispensable la juridiction de l'ordinaire à leur égard. Ces dispositions sont bien du temps. Non seulement on les retrouve dans le formulaire de Marculfe et dans vingt chartes authentiques du VIIe, mais la preuve qu'elles furent appliquées dès le VIe nous est fournie par Frédégaire et par plusieurs lettres de saint Grégoire.

Les privilèges accordés à Saint-Germain par la présente charte sont les mêmes dont furent gratifiées la plupart des grandes abbayes fondées sous les rois mérovingiens. Ces privilèges ne comportent de près ni de loin ce qu'après plusieurs siècles écoulés depuis la rédaction de l'acte, on a prétendu y découvrir, à savoir, une exemption soustrayant l'abbaye à la juridiction épiscopale, afin de la soumettre directement au Saint-Siège. Cette imagination d'une abbaye millius au VIe remonte au moins au XIIe, mais elle n'en vaut guère plus ; nous ne pensons pas qu'il y ait lieu de s'y attarder. Ce dont témoigne historiquement le privilège, ce n'est pas l'hypothèse d'un état futur de sujétion directe à l'égard de Rome, c'est la certitude d'un état antérieur d'une sujétion absolue à l'égard de l'évêque. Qu'on prenne l'inverse de ce qui est démontré dans le privilège et l'on verra l'église de Sainte-Croix-Saint-Vincent placée d'abord dans une situation comparable à celle du mineur en tutelle. L'évêque nommait son abbé, administrait ses biens, disposait du numéraire, du mobilier, des objets de prix, venait officier quand bon lui semblait, s'immisçait comme un véritable supérieur dans la profession des religieux. Il faut appeler émancipation et non pas exemption l'acte qui, en limitant des pouvoirs si étendus, a donné une existence à part à l'établissement qui en fut l'objet.

J'ajoute un dernier trait qui achèvera de préciser l'état des choses avant la concession du privilège. Une pièce en vers, dans laquelle Fortunat décrit une basilique somptueuse, bâtie par Childebert, est intitulée : De ecclesia Parisiaca. Le sens naturel est d'entendre qu'il s'agit de la cathédrale de Paris, et deux vers confirment cette interprétation en nous représentant l'église comme un don fait à la population par le fondateur :

Haec prius egregio rex Childebertus amore

Dona suo populo non moritura dédit.

Cependant, Gislemar avait affirmé que l'éloge de Fortunat concernait le Saint-Germain primitif, c'est-à-dire Sainte-Croix, ainsi que le même Fortunat l'appelle dans sa prose, et Gislemar est une autorité grave dans cette circonstance. Une partie considérable de l'édifice (tout le gros œuvre) existait encore de son temps. Ce qu'il dit des vers de Fortunat était : « Le vocable est incomplet, remarque J. Quicherat, puisqu'on n'y voit pas figurer le nom de saint Etienne qui en faisait partie, comme on l'apprend par le Polyptyque d'Irminon, t. II, p. 117. » Mais saint Etienne était l'un des patrons de la cathédrale et nous verrons que le privilège eut pour objet de détacher la nouvelle basilique de la cathédrale. Le nom de saint Etienne n'aura-t-il pas été retiré à dessein, afin de mieux marquer la séparation ? Il est certain que ce nom n'apparait plus dans aucun acte de l'époque mérovingienne et l'abbaye en perdit complètement la mémoire. Le culte de saint Etienne ne fut rétabli à Saint-Germain qu'à la suite de recherches qui eurent lieu sous Pépin le Bref. Historia translationis sancti Germani, 1. I, c. n, dans Acta sanctorum, mai, t. VI, p. 788.

Nous avons des exemples de basiliques multiples élevées au VIIe pour constituer un monastère unique. En 635, Gallade, évêque d'Auxerre, fonda le monastère de Saint-Julien en trois basiliques mises sous les vocables de Marie, André, Julien. M. Pardessus, Diplomata, t. II, p. 37. L'abbaye primitive de Saint-Wandrille consista de même en trois basiliques sous les vocables de Pierre, Paul, Laurent. Chronicon Fontanellense, c. I, n. 7. La méthode qui consistait à réunir plusieurs autels dans le même édifice avait déjà prévalu.

On voit saint Pallade en ériger treize à la fois à Saint-Paul-et-Saint-Laurent de Saintes. A. du Chesne, Historia. Certainement la tradition du monastère : tradition d'autant mieux fondée que, d'après une opinion à laquelle il est difficile de ne pas s'associer, ces vers auraient été l'inscription du monument. Puis est venu Baronius, qui a fait voir, dans le 6e et le 8e vers, des allusions manifestes à la relique principale de la basilique, à la sainte croix :

Hinc venerabilior de cruce fugit honor

Clarius hoc Christi sanguine tincta nitet.

Enfin, B. Guérard, reprenant le point de vue de Baronius, l'a confirmé en faisant remarquer que le dernier distique s'applique évidemment à la sépulture de Childebert :

Hinc abiens, illic meritonim vivit honore,

Nous rangerons dans la même catégorie que la charte pour Saint-Germain-des-Prés, une charte de donation en faveur de l'Église de Paris par le comte Étienne, en 811 », et qui fut récrite au XIe ». « Vrais quant au fond, les documents de cette nature sont faux quant à la forme. Lors même que la critique peut arriver à prouver que tel acte ainsi refait a réellement existé, il demeure toujours suspect de contenir dans sa teneur non seulement des anachronismes, mais aussi des clauses et des énonciations qui ne se trouvaient pas dans l'acte primitif. L'histoire peut encore en tirer parti, à condition de le considérer comme une notice historique postérieure aux faits qu'elle rapporte, et de le soumettre comme tel à un contrôle sévère ».

C'est surtout aux Xe et XIes que se montrent les chartes récrites, et la raison en est clairement exposée par A. Giry. On sait, écrit-il, que les troubles et les invasions qui signalèrent la fin de la période carolingienne, ainsi que la condition quasi nomade à laquelle furent réduites alors la plupart des communautés religieuses, causèrent la perte de nombreux documents qu'on s'efforça de reconstituer aussitôt qu'on eut recouvré quelque sécurité. Il y a lieu seulement de s'étonner que les églises, pour renouveler leurs titres perdus, aient eu si fréquemment recours à des moyens aussi grossiers et aussi irréguliers, alors qu'elles avaient à leur disposition un procédé légal qu'elles ne se firent pas faute d'employer, et dont les anciennes archives nous ont conservé d'assez nombreux spécimens. Je veux parler de l'appennis ou præceptum (le charlis deperditis.


XXI. Chartes perdues. — En certains cas, une charte, un titre quelconque étant perdu, il s'agissait d'en faire revivre légalement le texte et les dispositions. Comment s'y prenait-on ?

Il faut admettre, à la base de la réfection des titres perdus, l'opinion juridique que le droit réglé par la charte est indépendant de celle-ci, qui n'en est que la preuve. Ce droit persiste en face des causes de destruction qui s'exercent sur la charte et survit à l'accident quelconque entraînant la disparition du titre écrit. Le droit romain s'inspire de ces principes ' et établit cette règle, que la perte de l'acte ne préjudicie en rien à l'intéressé. En droit, la charte, preuve écrite, possède une autorité égale à celle d'un témoin ', mais il est clair qu'à défaut de témoins et d'autres preuves, la perte de la charte inflige un préjudice sans compensation. Pour prévenir ce danger, on imagina la titratio amissorum documentorum faite par le magistrat, informé par les témoins.

Dès le IIIe, une constitution de l'empereur Gordien * avait prescrit la procédure à suivre pour obtenir la réfection ou le renouvellement des chartes perdues, et nous savons qu'il existait un bureau auquel aboutissaient les questions relatives à cette réfection'. Pardessus a pensé retrouver, dans une formule auvergnate, les traces d'une constitution des empereurs Honorius et Théodose relative à cette procédure '. Aux expressions passablement obscures : Ista principium Honorio et Théodosio consulibus eorum, on a proposé cette heureuse correction : Juxta principum II. et Th. consulum decretum '. La question des chartes perdues parait avoir été très actuelle sous le règne de ces deux empereurs, ce qui s'explique tout naturellement par les grands mouvements qui signalèrent les années antérieures à 410, principalement en Gaule, ainsi on ne peut être surpris lors que M. K. Zeumer démontre jusqu'à l'évidence que la constitution de ces empereurs sur la réfection des chartes perdues, dont parle la formule auvergnate mentionnée plus haut, n'a été donnée que pour la Gaule ; en réalité, c'est seulement dans ce pays qu'on en retrouve les traces. La formule auvergnate prouve ainsi l'origine et l'inspiration romaine de cette opération juridique en Gaule où elle continua à être appliquée en pleine période barbare et jusqu'au Xe '.

La formule s'occupe de la destruction de documents occasionnée par une invasion des Francs. L'intéressé a perdu les titres de propriété et même des chartes à lui confiées par autrui. Il lui faut obtenir de la curie l'autorisation de rédiger un acte de notoriété remplaçant ceux qui ont disparu. Pour cela, il se présente à la municipalité, pour y obtenir une appennis, dont il a besoin, d'abord pour s'assurer les droits qui étaient prouvés par les chartes perdues (possessio nostra per hanc occasionem non rumpatur), et ensuite une preuve que les documents à lui confiés par autrui sont bel et bien disparus, afin de pouvoir s'excuser auprès de celui-là le jour où il lui prendrait fantaisie de réclamer ses chartes. À cet effet, le demandeur présente aux magistrats une planciuria contenant l'exposé des circonstances qui ont amené la destruction et la demande en réfection. Les magistrats ont leur conduite toute tracée par la constitution d'Honorius et de Théodose ; ils s'abritent derrière elle, ils la citent. Par leur ordre, afin que les tiers puissent faire valoir leurs prétentions, un exemplaire de la planciuria est affiché au marché public pendant trois jours (d'où le nom donné à l'acte : appensa, appennis, d'appcndcrc) ; l'autre exemplaire, qui deviendra le véritable titre, reste aux mains du demandeur. Le délai de trois jours écoulé, personne n'ayant fait opposition ni touchant la disparition des titres anciens, ni touchant l'étendue des droits et possessions du demandeur, les magistrats signent le titre nouveau qui se substitue à l'ancien, le remettent à l'intéressé qui aura à le faire insérer dans les Gestes municipales. Ce qu'a voulu le demandeur, il nous l'apprend lui-même : possessio nostra per hanc occasionem non rumpatur, il veut se prémunir en cas que son droit fût contesté. Le danger n'est pas imminent, puis que la perte de chartes, nous l'avons dit, n'entraîne pas la perte du droit ; mais on ne peut tout prévoir et si quelque voisin mal intentionné ou malhonnête veut profiter de cette perte de chartes pour attaquer la possession, si les années ou les circonstances ont amené la disparition de tous les témoins du passé, si, enfin, on attend une génération, qui donc alors pourra compter sur ce texte que nul ne peut attester ? C'est en prévision de ces chances contraires qu'on fait rédiger l'appennis, véritable substitut de la charte. Le procédé employé est des plus simples, l'affichage. Un tel soutient qu'il est propriétaire de tels biens, on n'y contredit pas, l'affirmation est donc vraie, les magistrats la proclament telle et font enregistrer l'acte ainsi rétabli.

Soit par imitation de cette législation, soit parce que les mêmes besoins appellent l'emploi d'un remède dont on a éprouvé l'effet utile et sûr, les Francs adoptent dans les mêmes cas une procédure analogue. Pour l'époque franque, nous trouvons d'abord trois formules angevines. Les formules 31 et 38 ' sont claires. L'une ferme a été dévalisée la nuit, les chartes ont été détruites. Que faire ? Dès le lendemain matin, le fermier appelle ses voisins et le juge ; ceux-ci constatent le désordre et dressent procès-verbal pour que le plaideur melius assit Andecavis adfirmare » ou bien melius possit exinde appcnnis in civitate regione ipsius prosequi et adfirmare « . Il faut se rendre en ville pour obtenir l'appennis. Le demandeur vient à Angers où il se présente devant le comte et l'évêque - ou devant l'un des deux - ou enfin devant l'autorité municipale ».

Il leur soumet le procès-verbal rédigé le lendemain matin du crime par les voisins assemblés ; les juges s'informent auprès de ceux qui connaissent les faits et prononcent que quidquid per annorum spacia de co lempore us que nunc recte et legaliter posséderai, in antea reclamile, leslala legc, scivil res suas ipsi, aul heredi sui lenire et possedire faciant. On a dressé deux chartes, dont l'une a été affichée, l'autre rendue au plaideur : voici l'appennis franc.

Ce procédé fit place à un procédé nouveau qui, après avoir coexisté avec le précédent, finit par le supplanter et fut très fréquemment usité depuis la fin de l'époque mérovingienne : les chartes perdues furent remplacées et suppléées par un diplôme royal confirmatif, c'est le prœceptum de chartis perdilis ou combustis. ( Le demandeur, dans ce cas, au lieu d'adresser au comte ou à l'évêque la relation constatant la perte des actes dont il sollicitait la réfection, l'envoyait au roi et la chancellerie dressait un acte dont l'exposé rappelait, avec la requête du demandeur, le procès-verbal des vicini, et dont le dispositif confirmait, avec les actes perdus, la propriété des biens dont ils avaient constitué les titres. Plus tard, le procès-verbal constatant la perte fut même jugé inutile, et la requête, transmise par l'intermédiaire d'un grand personnage, suffit à provoquer un acte de réfection et de confirmation des biens que le demandeur avait légitimement (juste et légalement) possédés. Cette dernière clause, en ouvrant la voie à une revendication éventuelle, dégageait la responsabilité royale et protégeait les droits du tiers, qui auraient pu être lésés si, comme on en a des exemples, le demandeur avait allégué une perte fictive et s'était fait ainsi confirmer des biens à la propriété desquels il n'avait jamais eu de titres. De pareils actes, ne subissant plus l'affichage, ne furent plus appelés appennes, mais prœcepta de chartis perditis ou combustis, et plus fréquemment, par la suite : pancartes, pantochartes. Le nombre des titres anéantis par suite des guerres, des invasions, des pillages et des incendies fut considérable jusqu'à la fin du Xe ; aussi les diplômes confirmatifs de titres perdus dans ces conditions sont-ils assez abondants. Voici un exemple des termes dans lesquels étaient faites ces donations ; je l'emprunte à un diplôme de Charles le Chauve en faveur de Saint-Lomer-le-Moutier (800, n. 861) ; Agnoscatis quod venerit quidam abbas nomine Frodoinus atque dilectus fidelis noster ex Curbionis monasterio... et pro infestatione paganorum, quae nimium grassatur in regno nostro, quasdam prædecessorum nostrorum et nostras auctoritates, quas eidem ecclesiæ Dei in rebus sanctis contulimus, quasdam crematas doleret, quasdam perditas haberet ; etiam cartarum instrumenta per quæ a fidelibus et servis eorum res præscripto monasterio traditæ fuerunt, similiter deplorebat abbas sibi queruloso dolore. Unde supplice petit eelsitudinem nostram ut lis super auctoritalis nostræ litteram fieri haberemus, per quam quidquid damnum præscripta casa Dei pâtirai, firmilier possidere res sibi ablata possit. Unde præcipimus, ut jure regali munificentia sint collata, uti ab aliis eleemosynarum gratissima largitione, per hanc pancartam, quam fieri jussimus, sicut jure temporis erant salvæ sub nostra tuitione perpétua jure consistant. (Suit l'énumération des biens du monastère.) Hæc omnia... per hanc pancartam confirmamus et obsecramus uti ista clementiæ nostræ firmitas, ita ligorem in violabilem obtineat ac si cartarum monumenta aul prædecessorum nostrorum præcepta præmanibus haberentur, quæ paganorum crudeli infestatione aut aliqualiqua persecutione deperdita esse cognoscuntur.

Il y a lieu d'observer au sujet des documents de ce genre que, si l'on doit croire sur la foi de leur teneur qu'ils rapportent la substance d'actes beaucoup plus anciens, on ne saurait, cependant, faire remonter avec certitude à l'époque du titre primitif aucune des dispositions, aucune des clauses qu'ils renferment. La date même du titre primitif reste presque toujours incertaine, et lors même qu'elle est fixée approximativement dans le diplôme confirmatif par un nom de souverain, elle n'est pas à l'abri de toute contestation, car on sait que la tradition a souvent mis sur le compte du principal bienfaiteur d'une abbaye les libéralités de ses prédécesseurs et de ses successeurs. Il y a plus : cette mention que les titres confirmés ont été perdus, détruits ou volés, semble s'être à la longue figée dans une formule banale et vaine, dont les rédacteurs inconscients de diplômes confirmatifs se sont parfois servis, sans que cela répondît à la réalité, dans les actes qu'ils écrivaient. C'est le cas pour un certain nombre de confirmations de l'époque post-carolingienne où l'on rencontre des mentions de ce genre. Dans tous les cas, les confirmations générales, dans lesquelles sont énumérés les biens et les privilèges des concessionnaires, en ont retenu le nom de pancartes, qu'elles ont porté jusqu'à la fin du moyen âge.


XXII. Chartes confirmées. — L'un des spectacles les plus ordinaires que nous offre la littérature diplomatique, c'est la confirmation d'actes antérieurs. À tout propos on saisit l'occasion qui s'offre, ou qu'au besoin on provoque, de faire attester des droits, des privilèges, des concessions que personne, semble-t-il, ne songe à contester. Il y aurait dans ce fait, indépendamment de ce que l'histoire nous apprend, un témoignage accablant de l'instabilité et de la vénalité au moyen âge. En effet, un acte qu'on prend soin de faire renouveler est donc plus ou moins tenu pour rédhibitoire et temporaire, et ce renouvellement ne va jamais sans des frais administratifs, dont s'engraissent ceux qui ont intérêt à multiplier les formalités. Une donation quelconque doit subsister par elle-même, d'après la volonté du donateur et le consentement du bénéficiaire ; cependant, une idée de révocation possible, de cassation menaçante semble toujours planer et infirmer à l'avance tout le déploiement de formules judiciaires, de consécrations formidables qu'on appelle à l'aide, au nom des lois de la religion. Ces confirmations successives sont d'abord une source de chicanes, de retours sur le passé, de retouches infligées à une situation antérieure, ce sont des confirmations, sans doute, mais ce sont aussi des modifications parfois assez importantes pour altérer la substance de l'acte qu'on confirme prétendument. Les vivants se croient difficilement engagés par les dispositions des défunts et il est prudent de s'assurer à chaque génération des garanties qui vaudront quelque temps ; ce sera toujours un répit, sauf à consentir à des reprises, des échanges, des sacrifices à l'aide desquels on sauve ce qu'on peut. Ces confirmations — c'est le terme consacré — sont parfois une énumération, parfois une mention, un simple rappel ; tels don-


DAGOBERT Ier

29 JUILLET 031-032

Dagobertus, rex Francorum, vir inluster, omnibus episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, centenariis, ceterisque agentibus nostris presentibus scilicet et futuris.

Oportet clementiæ principali inter ceteras petitiones illud quod pro salute animæ ascribitur, et pro divino nomine postulatur, placabili auditu suscipere, et procul dubio ad effectum perducere, quatenus de caducis rebus præsentis sæculi æterna vita conquiratur, juxta præceptum Domini dicentis : « Facite vobis amicos de mammona iniquitatis. » Ergo de mammona iniquitatis, juxta ipsius dictum, nos oportet mercare æterna et celestia, et dum sacerdotum congrua impertimus beneficia, retributorem Dominum ex hoc habere mereamur in æterna tabernacula.

Igitur venerabilis Aigulfus, abbas de basilica peculiaris patroni nostri domini Dionysii martyris, ubi ipse preciosus dominus in corpore requiescit, clementiam regni nostri supplicavit ut, juxta hoc quod ante hos dies in Compendio, in nostro generale placito, tractavimus, ita nunc in universali nostra synodo Parisiis congregata per propriam nostram auctoritatem, sub immunitatis nomine, denuo pro rei firmitate, circa ipsum sanctum locum, vel homines qui se, cum substantia eorum vel rebus, ad ipsam sanctam basilicam tradere et devovere volunt, hoc nos in Dei nomine prestare et confirmare circa ipsum sanctum locum dignaremur.


CHILPERIC II

29 FÉVRIER 716

Chilpericus, rex Francorum, viris inlustribus.

Oportet clementiæ principali inter ceteras petitionis illud quod pro salute adscribetur, et pro divinæ salutis postulatur, placabile auditum suscipere, et procul dubium ad effectum perducere, quatenus de caducis rebus præsentis sæculi æterna conquiritur, juxta præceptum Domini dicentis : « Facite vobis amicos de mamona iniquitatis. » Ergo de mamona iniquitatis, juxta ipsius dictum, nos oportet mercare æterna celestia ; et dum sacerdotum congrua impertemus beneficia, retributorem Domino ex hoc habere mereamur in æterna tabernacula.

Igitur venerabilis vir Chillardus, abbas de basilica peculiaris patronis nostri domni Dionysii martyris, ubi ipse preciosus dominus in corpore requiescit, clementiæ regni nostri supplicavit, ut juxta quod ab antecessoribus regibus, parentibus nostris, a longo tempore omnis emunitas de villa præfatæ sancti basilicæ fuit concessa, unde et ipsas præceptionis suæ per manibus habere adfirmat, et hoc usque nunc inviolabiliter adserit esse conservatum. Unde petit ut hoc, per nostram auctoritatem, divino pro rei firmitate, circa ipsum sanctum locum vel homines qui se cum substantia eorum ad ipsam basilicam tradunt vel condonant, juxta quod anteriores parentis nostri, vel prædecessores avunculus noster Theodericus, seu et consobrini nostri Chl. Chil. et Dag. quondam regis, per eorum auctoritates ad ipsam basilicam hoc præstituerunt vel confirmaverunt, hoc iteratis, circa ipsum abbatem concedere et confirmare deberemus.


PEPIN LE BREF

Pippinus, rex Francorum, vir inluster. Incipientia regni nostri affectu de nostra electione integre, auxiliante Domino vigilavi, et pro ipsa bona opera auctum cum consilio pontificum vel seniorum optimatum nostrorum, pro nostrum confirmandum regnum et mercede vel adipiscendam vitam æternam renovare deberimus, quod ita et fecimus.

Ergo oportet clementiæ principali inter ceteras petitiones illud quod pro salute adscribitur vel pro divini nominis postulatur, placabile auditum suscipere et ad effectum perducere, quatenus de caducis rebus præsentis sæculi æterna conquiritur, juxta præceptum Domini dicentis : « Facite vobis amicos de mamona iniquitatis. » Ergo de mammonæ iniquitatis, juxta ipsius dictum, nos oportet mercare æterna celestia ; et dum sacerdotum congruam impertimus beneficia, retributorem Domino ex hoc habere mereamur in æterna tabernacula.

Igitur venerabi les vir Fuh*adus abba debasilica peculiares patroni nostri domni Dionisis martiris ubi ipse preciosus domnus incorpore requiescit, climencîa regni nostri suplecavit, eo quod ab antecessoribus regibus a longo tempore omnis emunitas de villas prœfati sancti basilici fuitcon cessum, unde et ipsas precepcionis manos roboratasetbonememorie genetore meo glorîssimi Pippini régis se per manibus babere adfirmat et hoc us que nunc inviolabiliter adserit esse conservatum. Unde petiit, ut hoc per nostra auctoritate dinuo pro re firmitate circa ipso sancto loco vel homines, qui se cum sustancia eorum ad ipsa basilica tradunt vel condonant, juxta quod anteriores régis per eorum auctoritatis ad ipsa basilica hoc prestiterunt et confirmarunt, hoc hiteratis circa îpso abbate concedere et confirmare deberemus.

14 MARS « 75.

Carolus L-iatia Dei, rex Fmncoiiam et Longûbaidorum ac patricius Romanoium. Incipientia regni nostri afïectu de nostra erectione intègre auxiliante Domino vigilavi et l'ro ipsa bona upere auctum cum consilium pontilicum, velsenioriim,optimatum nostrorum, emunilate pro nostrum coDfirmandum regnum et mercede vel adepiscendam vitam Eeternam renovare deberemiis, quod et ita fecimus.

Ergo oportetclementiîe principale inter ceteras petitiones illud, quœ pro salute adscribitur, et pro divîni nominis postulatur, placabile auditum suscipere et procul dubium ad etTectum perducere, quatenus de caducis rébus pricsenlis sarculi œterna conquîritur, juxta prœeeptum Uomini dicentis « Tacite vobis amicûs de mamona'iniquitatis. i> Ergo de niamone iniquitatis juxta ipsius dictum nos oportet mercare œterna celestia et, duni sacerdotum congruam inipertimus benefîtia, retributorem Doininum ex hochabere mereamur in ieterna tabernacula.

Igilur venerabilisvirFulradus, ;ibba de basilica peculiaris paIroni nostri domni Dionysii martyris, ubi ipse preciosus Domnus in corpore requiescit, clementia regni nostri supplicavit, eo quod ab cmtecessoribus regibus a longo tempore onines emunitas de villasproefate sanctœ basilicie fuit concessum, unde et ipsas et prieceptiones se per nianibus habere adfirmat et hoc us que nunc ioviolabilîter adserit esse conservatuni : Undepetîit, ut boc per nostra auctoritate denuo, pro re tirmilate, circaipso sancto loco vel homines, qui se cum substantia eorum ad ipsa basilica tradunt vel condonant, juxta quod anteriores reges per eorum auctoritatcs ad ipsa basilica hoc praistiterunt et confirniai'unt, hoc iteratis circa ipso abbate concedere et confirmare deberenius.

1 » DÉCEMBRE 81't.

In iiomine Doraini Dei et Satvatoris nostri Jesu ChrJsti. Hludowicus divina ordinante providentia ijnperator augustus. Si liberalilatis nostrœ niunere locis Deo dicatis quiddam conferimus beneficii. vi nécessitâtes Ecclesiaslicas ad petitiones servorum Dei nostro relevanius juvaniine, atqueimperiali tuemurmunimine id nobis et ad niortalem vitam temporalitcr traiisiendam et ad a ?teinam féliciter obtinendam profulurum liquide credimus. Ideo que coniperiat omnium fidelium sanclte Dei Ecclesiœ, episcopis, tam abbatibus. sivecomïtibus. lam pri t'sentium quam et futuroruni sagacitas seu industria, quia obtulit oblutibus nostrisHildoinus abba ex monasteriosancti Dionysii, quod est situm in territorio I^arisiaco, ubi ipse sanctus Dionysius et comités ejus corpore requiescunt, immunitatem donini et genitoris nostri bonœ mémorise Caroli piissimi augusti, in qua erat insertum quod non solum idem genilor noster, verum etiam et prœdecessores ejus, reges videli cet Francorum, sub suo nomine el defensione, cum monasteriisvirorum et pucUarum eîdem monasterio S. Dionysii subjcctis, et rébus vel hominibus ad se pertinentibus vel aspicietUibus, consistere fecerant immunitatum auctorîtatibus actenusab inquietudine judiciariœ poteslatis eumdem niunitum at que dcfensum fuisset monastorium. Sed pro rei firmitale postulavit nobis prœdictusHildoinus abba utpaternum seu priedecessorum nostrorum morenj sequentes, hujuscemodi nostrœ immunitalis pra ?ceptum ob amorem Dei et reverentiam ipsius sancti loci circa ipsum monasteriiim fieri ccnseremus.


LUTHAIRE 21 OCTOBRE 843.

In nomine Domini nostri.lesu Christi Dei aHerni, Hlotarius divina ordinanle providentia imperator auguslus. Cum petitionibiis servorum Dei justis et rationalibus divini cultns amore faveraus, superni muneris donuin nobis a Domino impertiri credimus. Igitur notum esse volumus omnibus Gdelibus sanctœ Dei Ecclesiœ et nostris qualiter dilectus et propinquus noster Hludowicus abbas ex monasterio prseclarissimi martyris Dionysii, ub ipse in corpore requiescit, mi^sa petitione per religiosos monachos Deodatum et Richardum detulerunt obtutibus nostris quasdani auctoritates et immimitates antiquorum reguni relegendas, videli cet Hlotarii quondam régis Francorum e quivocl nostri, at que aliorum regum, scili cet attavi nostri Pippini inclyti régis, necnon et excellenli-ssimœ memorîce Karoli imperatoris, at que domini et genitoris nostri Hludowici serenissinii augusti, in quibus erat insertum quod non solum ipsi progénitures nostri verum etiam et prœde cessores eorum, reges scili cet Francorum sub suo nomine et defensione cum monasteriis virorum et puellarum eidem monasterio sancti Dionysii, in quibuscum que pagis vel regnis subjectis, tam citra quam... ad se pertinentibus vel aspicientibus, consistere fecerant et eorum immunitatum auiMuritatibus actenus ab inquietudinejudicaria ?potestatiseumdem munilum at que defensum fuisset monasterium. Sed pro rei firmitate postulavit nobis prœdictus Hludovicus abba, ut paternum seu prœdecessorum nostrorum regum morem sequentes, hujuscemodi nostrje immunitatis pr ;eceplum ob amorem Dei et reverentiam ipsius sancti loci circa ipsum monasterium fieri edisceremus.

25 AVRIL 8C0.

In nomine sanctct et individuae Trinitatis. Karolus gratia Dei rex. Quicquid Ecclesiis sanctorum pro divino amore beneficcntiœ nostra ? munere delegando conferemus et conferendo delegamus profuturum nobis et ad prcesentcm vitam cum felicitate transiendam et ad ieternam beatiludinem facilius obtinendam nullatenus dubitamus. Proinde noverit omnium sanctse Dei Ecclesia* fidelîum et nostrorum tam pripsentium quam et futuroruni solertia quia Hludovicus abba ex monasterii sancti Dionysii peculiaris protectoris nostri, una cum fratribus ipsius Cenobii nostram adierit cehitudinem, humiliter postulans ut eodem loco nostra regia auctoritate immunitatera fieri juberemus. Quam petitionera justam esse considérantes, alacrî anime suscepimus at que ob amorem Dei el ejusdem peculiaris protectoris nostri domni scili cet Dionysii, cujus jam in multis necessitatibus expert ! sumus suffragîa, hoc quod petebamur compleri decrevimus. Ergo statuiraus cum commun ! consensu ac concilio totius regni optimatum, ut prœdictus locus prsedictam immunitatem habeat, quatinus umni inquietudine remota, inibi habitantes liberiusDco famulari possint at que remedio animœ genitoris nostri videli cet Hludovici augusti et.luditb régime œque genilricis nostrse seu pro incolumitate nostra uxoris que nostrœ. Hyrmintrudis reginœ et regni nostri nostrum Jesum Christum attentius cxorare valeant. Gui nimirum immunîtati ipsos eosdem que terminos imponi censennis, qui in privilégie domni Dagoberliserenissirai régis, quod de fugitivis ad idem cœnobium idem gloi-iorissimus rex fecit, prœscripti sunt.

nent la substance des actes conservés, tels n'en donnent que l'analyse, tels la simple indication. Jusqu'au xiii« siècle, l'usage persiste de reproduire plus ou moins textuellement la teneur de la dernière confirmation sans faire mention des additions ou suppressions infligées au texte primitif et en donnant à la charte ainsi refaite un nouveau protocole et une date nouvelle.

Une charte confirmée laisse parfois subsister des dispositions abrogées depuis et qu'on mentionne sans rien faire connaître de leur abolition. Il ne faut pas trop se hâter d'accuser le copiste de falsification ; dans ces vastes États territoriaux bourrés de privilèges, grevés d'obligations, qu'étaient les grandes abbayes du moyen âge, les intendants chargés de l'administration connaissaient à peu près l'étendue de leurs droits et de leurs charges, les copistes du scriptorium n'en savaient rien ou si peu. On les chargeait de transcrire un texte, ils s'y prenaient de façon à faire montre de leur petite capacité, soit par une lettre ornée, soit par une correction littéraire — souvent malencontreuse — et copiaient sans demander autour d'eux, sans se demander à eux-mêmes si le temps, les circonstances avaient amené quelques modifications dans la teneur de l'acte à transcrire. A. Giry cite à ce propos un exemple caractéristique choisi, dit-il, entre beaucoup d'autres... Nous avons une bulle-pancarte de Célestin III, du 16 mars 1192, renouvelant les privilèges déjà confirmés à la maison de Saint-Lazare de Paris par Innocent II, Eugène III et Alexandre III. Ce document contient, entre autres choses, la confirmation de la propriété de la foire de la Toussaint, qui se tient annuellement, durant huit jours, au chevet de l'église Saint-Lazare, avec défense à quiconque de la transférer. Or, la foire de Saint-Lazare avait été prolongée de huit à quinze jours par le roi Louis VII en 1166, rachetée à la maison de Saint-Lazare, en 1181, par Philippe-Auguste et transférée au Champaux. Il n'y a donc pas un seul terme exact dans la disposition de la bulle de Célestin III relative à cette foire : en 1192, la foire de Saint-Lazare n'appartenait plus à la maison de Saint-Lazare, elle durait plus de huit jours et ne se tenait plus auprès de l'église. La confirmation avait, somme toute, pour effet, d'abolir le document ancien, condition indispensable à la substitution d'un document nouveau. Devenu plus ou moins méconnaissable dans l'acte nouveau, le document primitif perdait dans sa forme ancienne toute raison d'exister à une époque où on se préoccupait médiocrement d'archéologie ; il s'ensuit qu'il disparaissait promptement, à moins qu'il n'eût cette chance, réservée à quelques exemplaires, de trouver asile dans la poussiéreuse somnolence d'un chartrier. Cependant il arriva que ces pièces négligées, oubliées, reprirent faveur. Le développement, l'organisation et la complication des formes de la justice et de l'administration firent sentir, au XIIe, l'insuffisance des copies, figurées ou non. On se prit à rechercher les originaux et les chartes les plus anciennes qui n'avaient pas péri ; entièrement retrouvèrent faveur. Les actes officiels, dès le début du XIIe, insèrent d'anciennes chartes, des titres officiels et font connaître par une formule cette transcription. On cite d'ordinaire, comme le premier exemple de document intégralement rapporté dans un acte, le testament d'Abbon (739) inséré dans un diplôme sans date de Charlemagne empereur, dont nous avons une copie du XIIe dans le premier cartulaire de Saint-Hugues.


XXIII. Chartes vidimées. — L'usage de transcrire, de confirmer les chartes amena celui d'attester l'examen de l'acte ainsi transcrit : universi... quod nos... legimus et approbamus. Sous Louis IX, on emploie vidimus et la chancellerie royale adopte ce dernier terme exclusivement à partir du XVe. D'où le nom de vidimés dont on fit, au XVIe, vidimare et vidimer, pour désigner l'expédition authentique d'un document sous la garantie d'une autorité constituée.

Nous n'avons pas à nous attarder à ces chartes vidimées, trop postérieures à l'époque de nos recherches, mais nous voulons signaler l'inanité du vidimus appliqué à un acte faux. Le nombre de ceux-ci, vidimés comme authentiques, est considérable ; en voici quelques exemples : en février 1291-1292, Philippe le Bel vidime un diplôme de Chilpéric Ier (562) en faveur de l'église de Tournai, dont la fausseté est aujourd'hui évidente. Un faux diplôme de Dagobert Ier (633), pour la fondation du monastère de la Sainte-Croix-Ouen, fut successivement vidimé par Charles IV (novembre 1325) et par Charles VI (20 août 1382). Charles IV, roi des Romains et de Bohême, vidime, en 1348, un faux diplôme de Charlemagne pour l'abbaye du Val-de-Lièvre.


XXIV. Chartes fausses. — Le nombre considérable des chartes fausses s'explique aisément si on se rappelle que ces documents tenaient lieu jadis de titre authentique de propriété, de privilège, de concession, etc. En un temps où l'organisation administrative n'existait que d'une façon embryonnaire, la possession d'une charte constituait un commencement de droit, les stipulations contenues dans cette charte pouvaient être matière à discussion, à violences et à anathèmes, mais il arrivait souvent qu'un titre faux ou interpolé procurait à l'indélicat possesseur tous les avantages que lui eût obtenus le texte le plus authentique et le plus explicite. Comment s'étonner que les faussaires n'aient pas été confondus, quand on voit qu'il ne faut pas moins que toutes les ressources de la critique diplomatique la mieux fournie pour démasquer de nos jours des supercheries presque inoffensives puisqu'elles ne font plus guère que fausser de lointaines et fragmentaires histoires. En attendant que nous possédions un catalogue de ces chartes fausses, ce qui sera l'un des plus utiles moyens de déblayer l'étude du passé, nous allons montrer par un exemple célèbre avec quelle habileté ces documents étaient composés, avec quelle maladresse aussi le faussaire laissait échapper une supercherie, un anachronisme, un signe quelconque de falsification, avec quelle confiance néanmoins on ne laissait pas d'invoquer ces textes perturbés, enfin avec quelle perspicacité on en a, depuis Mabillon jusqu'à Julien Havet, discuté la valeur et établi la qualité.

Au lieu de tracer ici des règles et énoncer des principes, nous allons prendre un texte et instituer sur lui l'expérience : rien ne vaut pour la démonstration le cas concret ; c'est ainsi que nous avons procédé dans la plupart des paragraphes précédents. Ici, nous choisirons la charte de fondation du monastère de Saint-Germain-des-Prés par Childebert Ier et nous n'aurons qu'à suivre et à citer une étude mémorable de J. Quicherat, répétant après lui : « Mon but, en me livrant à cette recherche, n'est pas de me renfermer dans un problème isolé de diplomatique. Le résultat de la discussion sera, je l'espère, de montrer en quoi consiste la fausseté d'un grand nombre de chartes ». Voici le texte, tout d'abord :

Childébertus, rex Francorum, vir illustre. Licet nobis et perpensandum utile quod hi qui templa domini Ihesu Christi redificaverunt et pro requie animarum ibidem tribuerunt, vel in alimonia pauperum aliquid dederunt et voluntatem Dei adimpleverunt in saecula requie sine dubio apud Deum mercedem recipere meruerunt. Ego Childébertus rex, una cum consensu et voluntate Francorum et Neustriasiorum et exortatione sanctissimi Germani, Parisiorum urbis pontificis, vel consensu episcoporum, coepi construere templum in urbe Parisiaca prope muros civitatis, in terra quae aspicit ad fiscum nostrum Isciacense, in loco qui appellatur Loeotilie, in honore sancti Vincenlii martyris, eius reliquias de Spania apporlavimus, seu et sanctae Crucis vel sancti Stephani, et sancti Ferreoli, et sancti Juliti, et beatissimi sancti Georgii, et sancti Gervasii, Protasii, pueri Nazarii [et Celsi] reliquias ibi sunt consecratae. Propterea in honore dominorum sanctorum cedimus nos fiscum Legitatis nostrae, qui vocatur Isciacus, qui est in pagis Parisiorum, prope alveum Sequanae, una cum omnibus quae ibi sunt aspecta : cum mansis, comanentis, agris, territoriis, vineis, silvis, pratis, servis, inquilinis, libellis, ministeriis, praeliis quos nos ignotos esse praecepimus ; cum omnibus appenditiis suis qui ibi aspiciunt, cum omnibus adhaerentiis qui ibi adagunt, cum omnibus quae nos deserviunt tam in aquis vel insulis ; cum molendinis inter portam civitatis et turrim positis ; cum insulis quae ad ipsum fiscum adjacent ; cum piscatorias omnibus quae sunt in ipso alveo Sequanae, sumuntque initium a ponte civitatis et sortiuntur finem ubi caveolus veniens Savarae precipitai se in flumine. Has omnes piscationes quae sunt et fieri possunt in utraque parte fluminis, sic ut nos lenemus et nostrae fores, id est, tradimus ad ipsum locum ut habeant ibidem Deo servientes victum cotidianum per suadentia temporum. Damus autem hanc potestatem ut, cujusque potestatis litus fuerint, utriusque partis fluminis teneant unam perticam terrae legalem, sic ut mos est, ad ducendas naves et reducendas, ad molendas relia et retrahendas absque ulla refragatione. De argumentis vero per quae aves possunt capi super aquam, praecepimus ut nulla potens persona inquietare audeat fanulos Dei ; sed omnia securae teneant, possideant per infinitas temporum successionem [et] cum areis [in Parisius civitate, cum terra et vinea] et oratorio in honore sancti Andeoli martyris, quae de Etario et Ceraunio data precio emparamus ; omnia et ex omnibus, quicquid ea nos deservierunt, in postmodum pro requie animae meae, quando Deas de hac clarissima luce deduxerint discessum, ipso fiscis qui vocatur Isciacus cum omnibus quae ibi sunt aspecta, ipso die ad ipsam templum Domini quod nos edificamus, deserviat, et omnia quae ibi sunt opus tam ad lumen quam in Dei nomine, ad stipendia servorum Dei, qui ibi instituimus, seu ad ipsos rectores qui ipsos regere habent, omnia et ex omnibus ibi transsumimus, ejusque temporibus et per longum annorum spatia ad ipsum templum Domini, absque contradictione vel refragatione aut judiciaria contentione inspecta ipsa preceptio, omni tempore proficiat incrementum. Et haec preceptio cessi nostre voluntatis temporibus, Deo auxiliante, firmior habeatur vel per tempora inviolabilis conservetur, membris propriis vel nostris signaculis subter infra decrevimus roborare. Datum quod jecit mense decembre, dies sex, anno ALV ; postquam Childébertus rex regnare coepit. [Ego Ventinius], notarius et amanuensis, recognovi et subscripsi.

Signum Childéberti gloriosissimi regis.

Au XVIIe, ce document fut l'objet d'une discussion longue et passionnée, puis le calme se fit ; si quelques-uns continuèrent à douter, la souveraine parole de Mabillon couvrait tout, mettait fin à tout : hoc diploma sua se auctoritate vindicat. Il fallut que deux siècles plus tard le procès fût repris et mené à bonne fin.

A la simple lecture, certains traits paraissent malaisés à faire cadrer avec une origine mérovingienne. La suscription, disait J. Quiclicrat, est mérovingienne ; nous savons aussi que le rex Francorum, vir inlustris est carolingien ; la date est mérovingienne. Passe pour le mot datum écrit en entier, ce qui est, cependant, tout à fait exceptionnel - ; mais on ne rencontre ni le Bene valete ni l'appréciation feliciter ou bien in Dei nomine feliciter qui, dans toutes les autres chartes, voisinent avec la date ; ce sont là de regrettables oublis. Au reste, ce protocole est surtout carolingien, sinon capétien. Ainsi, le nom du roi, répété au commencement de l'exposé avec l'accompagnement du pronom ego ; le discours mis un moment à la première personne du singulier, pour se continuer bientôt après par la première du pluriel, voilà les marques d'une barbarie qui n'a envahi la chancellerie royale qu'au XIe. Aussi, la présence du même ego dans la charte de fondation de Saint-Maximin de Trêves par Dagobert a-t-elle été une des raisons pour lesquelles Mabillon a rejeté cette charte '. L'annonce de la signature, faite par les mots manibus propriis vel nostris signaculis, s'éloigne de la formule mérovingienne, qui est constamment huius nostrae subscriptionibus '.

« Anno XLVIII postquam Childebertus rex regnare coepit est une date tout à fait insolite en chancellerie royale, plus voisine cependant des usages carolingiens que de ceux de la première race. Dans les diplômes mérovingiens, l'an du règne est énoncé par le prince lui-même, anno tanto regni nostri. Depuis le IXe, au contraire, c'est l'officier de la chancellerie qui énonce l'an du règne : anno tanto regnante domino nostro A..., ou regni domini nostri A... Cette distinction est fondamentale. Elle a été posée par Mabillon et ne s'est jamais trouvée démentie jusqu'à présent, sinon dans les actes faux. La souscription Ego Ventinius notarius et amanuensis recognovi et subscripsi est une formule de fantaisie. D'abord, les fonctionnaires qui souscrivaient les diplômes des premiers rois francs s'appelaient cancellarii et referendarii, ainsi que le constate Mabillon « . La dénomination amanuensis ne s'appliquait, dans cette antiquité, qu'aux scribes des administrations inférieures, comme étaient par exemple, les greffiers des curies '. En second lieu, les cancellarii et referendarii mérovingiens ne mettaient jamais leur titre à côté de leur signature. La formule de souscription était, suivant la nature de l'acte royal, N. jussus opluit, ou bien A..., recognovi, le verbe toujours mis à la troisième personne, par conséquent excluant le pronom ego '. La souscription royale : Signum Childeberti gloriosissimi regis, conviendrait à un diplôme carolingien : c'est dans une formule ainsi conçue que se trouve invariablement renfermé le monogramme qui représente la signature de Charlemagne et de tous ses successeurs ; mais les rois mérovingiens signaient leurs préceptes autrement. Ils y apposaient leur nom dans cette forme : A..., rex subscripsi ou in Christi nomine X. rex subscripsi '.

« Voilà assez de violations des usages mérovingiens pour qu'on fasse difficulté d'attribuer à la chancellerie de Childebert Ier la pièce dont il s'agit ; par son style elle trahit une main postérieure. Bien plus, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, elle n'est qu'un tissu d'anachronismes et d'impossibilités historiques ». 1) Les mots du préambule : hii qui templa domini Jhesu Christi reficcerunt sont applicables en tous temps et ne peuvent proprement désigner une époque de préférence à une autre. Childebert nous apprend qu'il s'est assuré du consentement des Francs et des Neustriens pour fonder sa basilique et, à cela, Launoy objecte qu'il n'était pas question en ce temps de Neustrie et de Neustriens. Ceci est possible, puis que le mot ne se rencontre pas dans les écrits de cette époque, mais on ne saurait aller au delà, car beaucoup de textes ont disparu ; mais ce qui est inacceptable, c'est cette espèce d'opposition entre Neustrii et Franci dans la bouche d'un roi franc, puis que les Neustriens étaient des Francs« . Si l'on va plus loin, si l'on se demande à quel moment la Neustrie devint distincte de la Francia, on est reporté vers le Xe, puis que c'est le traité de Saint-Clair-sur-Epte, en 911, qui a opéré la scission. Quant au prétendu consentement sollicité de la nation avant d'entreprendre la fondation, on peut dire qu'il est, à l'époque mérovingienne, sans exemple. « On trouvera bien que certaines œuvres pies furent accomplies en ce temps-là avec le conseil des évêques et des grands ; mais dans ce cas il y a toujours une raison facile à pénétrer pour laquelle on a agi de la sorte. Ainsi lors que, en 644, Sigebert II fonde le monastère de Cugnon en Ardenne, cum consilio magnificorum apostolicorum Chuniberli Menoriani, etc., c'est que Sigebert II était encore mineur >-. Lorsque le domaine de Lagny-le-Sec est donné à l'abbaye de Saint-Denis par Thierry III, en 688, cum consilio pontificum vel optimatum nostrorum », c'est que la propriété de Lagny, ainsi que l'explique le diplôme lui-même, avait fait partie du bénéfice affecté aux précédents maires du palais, et que l'aliéner eût pu passer pour une atteinte aux prérogatives de la mairie, si l'on n'avait pris soin de consigner l'adhésion des hauts dignitaires qui avaient le plus d'intérêt au maintien de ces prérogatives '. » Les renseignements fournis par notre charte sur la topographie parisienne, sur l'état social et les institutions du pays, sur l'histoire religieuse en général et celle de l'abbaye de Saint-Germain en particulier, nous ramènent toujours vers une date proche du Xe.

D'abord, le terrain de terre sur lequel fut bâtie la basilique mérovingienne y est représenté comme une dépendance du domaine royal d'Issy, in terra quae spicilad fiscum nostrum Isciacense : ce qui est insoutenable. Le lieu-dit, consigné immédiatement après in loco qui appelhUur Locolitie, est la négation la plus formelle d'une semblable dépendance, puis que Locotitia fut le nom même de la capitale des Parisiens, et que ce nom n'a pu être conservé au lieu où Childebert fit sa fondation qu'autant que le même lieu avait été, dans les temps anciens, ce qu'il fut au moyen âge et jusqu'aux temps modernes, c'est-à-dire le faubourg de la capitale. Le bon sens dit cela et des textes d'une grande antiquité le disent pareillement. C'est d'abord une confirmation de Thierry IV faite en 750 à l'église de Sainte-Croix et de Saint-Vincent située dans le faubourg de Paris où repose en son précieux corps le confesseur Germain -. » C'est ensuite la vie de saint Droctovée, premier abbé de Saint-Germain-des-Prés, où l'emplacement de l'abbaye est défini : à Paris, à l'endroit du faubourg qu'on appelait jadis Lucolitius '. » Il En second lieu, nous savons qu'au VIe la basilique était contiguë aux jardins du roi, le roi habitant encore le palais des Thermes '. Que faut-il de plus pour juger de quelle propriété royale fut démembré le terrain de la basilique ? C'est sur les dépendances de son palais et non sur celles de la villa, située à plus d'une lieue de distance, que Childebert prit l'emplacement de son église ; et comme l'emplacement de cette église était celui de sa sépulture, le roi barbare ne fit par là que se conformer à l'usage immémorial des patriciens romains, qui avait été de préparer leur tombeau dans un coin de leur résidence de prédilection. Voilà la seule explication que la raison comporte. Le système consacré par le diplôme, qui reviendrait à faire du palais un écart de la villa, ce système n'a pu se produire qu'à une époque bien postérieure, lors que le palais était déjà en ruines et que la propriété avait été démembrée pour former un quartier populaire.

« La clause où il est question de moulins situés entre la porte de la Cité et la tour concerne des moulins à eau établis sous les arches du Petit Pont. À une certaine époque, le Petit Pont eut effectivement à l'un de ses bouts la porte méridionale de la ville, et à l'autre bout, une tour de fortification '. Mais cet état de choses existait-il au VIe ? Oui, pour la porte, non, pour la tour. Grégoire de Tours parle de la porte comme d'une issue qui vous mettait immédiatement hors de la ville '. Dans la vie de saint Lubin, on voit un incendie qui se déclare sur la rive gauche de la Seine, atteindre sans obstacle les maisons bâties sur le pont '. Donc il n'y avait pas encore de tour à la tête de celui-ci. Et la preuve négative s'ajoute à la preuve positive.

« Plus loin, le diplôme mentionne une chapelle de Saint-Andéol, que Childebert aurait achetée argent comptant de deux individus du nom d'Hilaire et de Chéron, qui en avaient la propriété : Cum terra et linea et oratorio in honore sancti Andeoli martyris, que de Elario et Ceraunio data precio emparavinnis. Les bénédictins s'accordent à reconnaître que cette chapelle de Saint-Andéol est ce qui précéda et motiva l'église paroissiale dédiée plus tard à saint André ' ». Rien n'est plus vraisemblable. Andéol, l'apôtre du Vivarais, était un saint peu connu dans la Gaule septentrionale. Son nom, prononcé Andéeu à la romane, l'aura fait confondre avec Andrieu, qui était alors la forme du nom d'André« . Mais, est-il admissible que la fondation de la chapelle Saint-Andéol ait précédé la fondation de Saint-Germain-des-Prés ? Pour croire cela, il faudrait avoir une mention quelconque de l'existence de la chapelle Saint-Andéol à l'époque mérovingienne, et n'avoir pas la relation du voyage que le bénédictin Usuard, moine de Saint-Germain-des-Prés, fit en Espagne, en 858, pour aller chercher le corps de saint Georges le Bethléhémite, voyage au retour duquel ce religieux s'arrêta au bourg Saint-Andéol et se fit donner des reliques du martyr qui y était vénéré »^. Or, du moment que l'arrivée des reliques de saint Andéol à Saint-Germain est expliquée par un document historique, il n'y a plus à reculer dans la nuit des temps l'origine de la chapelle qui fut dédiée à saint Andéol dans le voisinage de l'abbaye. Quant au trafic dont cette chapelle fut l'objet, c'est un acte de simonie au premier chef, qui n'aurait pas été possible au VIe. Une date toute différente lui est assignée par la fréquence des transactions de ce genre dans les chartes du Xe et du XIe. C'est alors, en effet, qu'un grand nombre d'églises, aliénées par la précaire ou par l'inféodation, puis usurpées par ceux qui les détenaient, devinrent des propriétés négociables. Il est très possible qu'un roi ait acheté la chapelle Saint-Andéol, pour en faire cadeau à Saint-Germain, mais c'est un roi de la fin de la seconde race et non pas Childebert Ier « .

Les développements ajoutés à l'énumération générale des membres de la propriété ne cadrent pas davantage avec l'époque mérovingienne. Revenons aux moulins situés entre la porte et la tour, lesquels se présentent en premier. Ils ont d'abord l'inconvénient de s'appeler molcndini, lors que le nom des moulins dans les titres mérovingiens est toujours farinaria. Mais quel que chose de bien plus grave, c'est que l'abbaye de Saint-Germain tenait de la libéralité de Charlemagne le Chauve les moulins qu'elle possédait sur la Seine. Cela est prouvé par un diplôme de 915 qui a tous les caractères d'authenticité.

La clause qui suit concerne les piscaloriœ ou piscaiiones. On appelait ainsi des viviers d'eau vive ou parcs à poisson, les uns creusés sur le bord d'une rivière avec laquelle ils étaient mis en communication par le moyen d'une vanne, les autres établis en pleine eau où ils formaient des clôtures de pieux et de claies. La piscatoria quae appellatur vanna de notre diplôme était du premier genre, les autres du second. Celles-ci régnaient depuis le Petit Pont de Paris jusqu'au débouché du ci-devant ruisseau de Sèvres, c'est-à-dire jusqu'au Bas-Meudon. D'après le diplôme de 903, les viviers en pleine eau de Seine furent donnés à l'abbaye par Childebert, de sorte que, sur ce point, l'acte de Charlemagne le Simple est d'accord avec celui de la fondation. Les piscaloriœ s'étant multipliées dans les cours d'eau dès l'époque romaine, il n'y a pas à contester la possibilité d'une donation de ce genre au VIe. Mais l'objection qui se présente, c'est que les piscaloriœ, qui, du temps des Romains, entraient dans le dénombrement cadastral, ne paraissent plus, après l'établissement des barbares, avoir été considérées séparément des eaux où elles étaient établies. Dans les plus anciennes chartes, elles ne figurent pas comme membres de la propriété, ni à aucun titre. Ce n'est qu'au déclin de l'époque mérovingienne qu'on voit leur mention prendre place à côté des eaux, cours d'eau, moulins. On aurait lieu de s'étonner que celles qui faisaient partie de la dotation de Saint-Germain eussent donné lieu à une exception.

Mais ce qui est tout à fait impossible, c'est que le droit de Childebert sur les piscatoria aurait été appelé forslis. Ce mot, qui n'est pas des plus anciens dans le latin barbare — il a l'air d'être d'origine austrasienne — ce mot signifierait le droit exclusif du souverain à chasser dans tel bois ou partie de bois. Par extension, il s'appliqua aux pêches réservées de la couronne. C'est le défois du moyen âge, et, de même que le défois, la forslis exclut l'idée de clôture ou de barrage autour des emplacements sur lesquels elle s'exerçait. Comment donc ce mot désignerait-il le domaine exercé sur des parcs à poisson, propriété close s'il en fut ? Il y a ici une méprise qui ne peut provenir que de quelqu'un vivant loin du temps où l'on avait su ce que voulait dire au juste forslis.

Prenons maintenant la clause où est exprimée la réserve du chemin de halage sur les bords de la Seine. Le diplôme de 903 exprime la même chose en termes plus brefs. Childebert, d'après ce document, accorda aux religieux de Saint-Germain la jouissance des deux rives. Il l'accorda, assurément ; mais, je nie que c'ait été comme une faveur, et que rien de pareil ait jamais été consigné dans un précepte mérovingien. La raison en est que, sous les rois francs comme sous les empereurs romains, les deux rives des cours d'eau étaient considérées comme faisant partie du domaine public. Ainsi, à chaque trait nouveau que nous dégageons de cet acte, nous voyons se dessiner un régime et une époque qui sont à cent lieues de distance du régime et de l'époque dont il faudrait retrouver la figure. Achevons cependant notre examen.

Il serait bien difficile à quelqu'un de prouver qu'on ait connu au VIe la classification des aliments qui fait que les oiseaux d'eau sont considérés comme viande maigre. La règle austère de saint Basile, qui fut d'abord celle de l'abbaye de Saint-Germain, ne descend point dans de pareils détails. Elle se

Cet auteur du diplôme a fait effort pour imiter l'écriture des anciens modèles, mais il a laissé voir par endroits des habitudes contractées au déclin du Xe. Comme le diplôme a été introduit textuellement dans la chronique interpolée d'Aimoin, qui, d'après le ms. san-Germain. latin. 438, de la Bibliothèque nationale, a été écrite d'une même main jusqu'à 1015 et interpolée et continuée à partir de cette date par une main du milieu du siècle, il faut admettre que le faux diplôme n'est pas postérieur à l'an 1015. Quant à la limite ultérieure, nous en chercherons l'indice dans l'erreur qui a fait prendre l'emplacement du monastère pour un écart d'Issy. Comment expliquer une pareille confusion ? J'y ai longtemps réfléchi, écrivait Quicherat, et je ne crois pas me tromper en l'attribuant à la même cause qui fit que, dans les siècles postérieurs du moyen âge, Issy et l'enclos de Saint-Germain furent réputés des lieux qui avaient été consacrés autrefois à la déesse Isis.

La fausse érudition crut voir du rapport entre le nom latin du village Isciacum, Issiacum, et un cippe votif encastré dans le mur septentrional de l'église Saint-Germain, où il était l'objet d'une certaine révérence. Dubreul nous apprend que ce monument fut détruit au commencement du XVIe, précisément parce que les bonnes femmes y venaient brûler des cierges. Dès le règne de Charles V, il fut attribué à Isis, et, comme tel, suggéra une bizarre dissertation qui est consignée à la fin du manuscrit des continuateurs d'Aimoin. Le doute est permis sur cette attribution, comme sur toutes celles qu'ont données aux antiquités les savants du moyen âge. Pour que l'opinion se formât, il a suffi que la pierre ait représenté une femme, et qu'on ait déchiffré dans l'inscription, probablement mutilée, les syllabes ISI ou ISIAC. Mais ce dont on peut être sûr, c'est que, pour être à la place qu'elle occupait, cette pierre avait été retirée des fondations de la basilique childebertine, et qu'elle n'a pu être employée comme elle le fut que lors de la reconstruction de l'église, qui eut lieu immédiatement après l'an mille par les soins de l'abbé Morard. Le XIe est le seul qui ait vu mettre en évidence, dans la fabrication des églises, des débris à la marque du paganisme. L'ignorance était telle qu'on n'avait plus aucune idée de la signification des monuments de l'antiquité, de sorte que, lorsqu'il s'en rencontra dans les démolitions des anciennes églises, on en fit usage à titre de documents ou d'ornements, dans la persuasion qu'ils ne pouvaient rien exprimer que de louable. Ainsi on peut affirmer que la pierre de Saint-Germain ne fut encastrée dans le mur de l'église que parce qu'on ne lui donna pas d'abord l'interprétation qu'elle reçut plus tard. Ceux qui la mirent en place la prirent certainement pour un monument du temps de Childebert : selon toute apparence, pour un monument commémoratif de la donation d'Issy ou d'une relation quelconque qui avait existé entre Issy et le fonds sur lequel l'abbaye était posée. Et comme la découverte avait dû être du temps des fouilles faites pour fonder l'édifice actuel, c'est-à-dire de 1002 ou 1003, la fabrication du diplôme, dont je crois que la doctrine a été prise dans le monument, ne remonterait pas au-delà des mêmes années. Nous avons déjà établi qu'elle ne peut pas descendre plus bas que 1015 ; elle est, par conséquent, contemporaine du renouvellement de l'abbaye, au commencement du XIe.


III. - 31


XXV. Formules d'invocation. — Tandis que Papenbroek soutient que tous les diplômes antérieurs à Charlemagne portent la formule initiale : in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti, et que, s'il s'en rencontre qui ne débutent pas ainsi, ils sont faux, Mabillon avance qu'il n'a pas vu un seul diplôme de la première race qui porte en tête cette formule ; au contraire, tous ceux qu'il a rencontrés commencent sans invocations et les exemples qu'on invoque ne sont tirés que de copies interpolées. Cependant, observe Bréquigny, on verra dans notre collection quatre diplômes mérovingiens qui ne sont point altérés et qui commencent tous par l'invocation du nom de Dieu. Il y en a un de Chilpéric Ier, un de Childebert II et deux de Thierry III. Nous avons tiré le diplôme de Chilpéric Ier des lettres de Philippe VI, dans lesquelles il fut inséré conformément à l'original qui existait alors, et qui n'a péri qu'en 1567, dans l'incendie de l'église de Tournai. L'un des deux diplômes de Thierry III est pareillement inséré, d'après l'original, dans des lettres de Philippe de Valois. On ne peut donc soupçonner d'interpolation les formules initiales d'invocation qui y sont employées. Mais ce que nous ne devons pas oublier de remarquer, contre l'opinion de Papenbroek, c'est qu'aucune des formules n'est libellée : in nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Il suit, de ce que nous venons de dire, qu'il s'en faut bien que les invocations initiales, dans les chartes mérovingiennes, aient été aussi communes que l'a avancé Papenbroek, mais qu'elles n'étaient pas non plus absolument insolites dans ces siècles, comme l'a prétendu Mabillon. Il faudrait même convenir que l'usage en aurait alors été fort fréquent, si l'on adoptait l'opinion des auteurs du Nouveau traité de diplomatique, qui prétendent reconnaître ces formules écrites en caractères cryptographiques au début des diplômes mérovingiens. Bréquigny, pour son compte, n'en croit rien : ce ne seraient là, selon lui, que des essais de plume, cependant, il trouve, à l'en-tête d'un diplôme de Dagobert Ier, un signe initial ; nous ne croyons pas que personne le prenne pour l'abrégé d'une formule, il ressemble plutôt à une croix, que nous avouerons avoir pu tenir lieu d'une invocation, sans en être l'abrégé. En effet, les chartes royales débutent ordinairement par une invocation du nom du Christ ; encore faut-il distinguer les chancelleries. L'invocation verbale se rencontre dans quelques constitutions des derniers empereurs romains, elle est d'un usage constant dans les diplômes des rois carolingiens, mais elle est rare dans les diplômes mérovingiens, qui font de préférence usage du chrismon ou invocation monogrammatique. Dans les actes des époques mérovingienne et carolingienne et jusqu'au cours du XIe, le monogramme s'est généralement déformé et altéré, au point qu'il est presque impossible d'en distinguer les éléments dans les traits et les paraphes dont il est formé, et où sont allées se loger parfois des notes tironiennes. La chancellerie carolingienne combine l'invocation monogrammatique et l'invocation verbale : Xp' nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti ou bien Xp' In nomine Domini Dei et Salvatoris nostri Jhesu Christi, ou encore et plus fréquemment Xp' In nomine sanctae et individuae Trinitatis.

Les chartes royales mérovingiennes, très sobres en matière d'invocation, différaient sur ce point des chartes des particuliers, surtout pour les testaments. On trouve la formule In nomine Patris, etc., notamment dans les chartes privées contenues dans le Traditiones Sangallenses et les Traditiones Murbacenses ; c'est ce qui peut expliquer la conclusion disproportionnée tirée par Papenbroek, qui exigeait pour l'authenticité de tout diplôme la présence de cette formule, qu'il avait rencontrée sur les textes étudiés pendant un voyage dans les pays rhénans.


XXVI. Formules d'imprécation. — In antiquis regum nostrorum diplomalibus rarae admodum leguntur imprecationes. Bréquigny renonçait à faire usage du faux diplôme de Clovis en faveur de Saint-Pierre de Sens, ne trouvait rien dans quatre diplômes de Childebert Ier, pas plus que dans deux autres de Chilpéric Ier, pour Tournay et pour Saint-Calais, tous deux faux d'ailleurs, « mais nous en avons un troisième, disait-il, de ce même Chilpéric en faveur du monastère de Saint-Lucien de Beauvais, date de l'an 583, où ce prince invoque la colère du Souverain Juge contre celui qui contreviendrait à ce qu'il prescrit, » mais ce diplôme lui-même est faux. Vers le même temps, Contran, dans un diplôme de donation à l'église Saint-Marcel de Châlons, fait une imprécation pour que celui qui s'opposera à l'exécution de sa volonté soit effacé du livre de vie. Par contre, on ne trouve aucune imprécation dans le traité de paix entre Contran, Childebert et Brunehaut. Dagobert Ier ne fait aucune imprécation contre ceux qui tenteraient de contrevenir à ses dispositions ; ce n'en est pas une que celle qui se lit sous une charte pour le monastère de Bebais, en 635, portant que ceux qui envahiraient ce monastère encourraient la colère divine et s'exposeraient à sa vengeance, formule qu'emploie aussi Childéric III en 744, dans un acte rendu en faveur des abbayes de Stavelot et de Malmedy. Mais Childéric III fait une imprécation proprement dite lorsqu'il donne un village à l'évêque Amand, en 661, il dévoue à la damnation celui qui tentera de l'en dépouiller : qui illam aufferre præsumpscrit sententiam damnationis incurrat. Dans un acte de Thierry IV, nous rencontrons une formule plus recherchée. En 730, il souhaite à ceux qui causeront quelque préjudice à l'église de Saint-Vincent : iram Dei incurrant cum Juda traditore, simul que Dathan et Abiron, sine fine poenas infernales subeant.

Chez les particuliers, l'usage des anathèmes était des plus fréquents. Nous ne dirons rien ici des monuments épigraphiques : le testament de saint Éphrem, chartæ, t. i, n. cxci. — id., n. CLXX. — id., n. Di. xxv. en 378, celui de saint Yrieix vers 577, offrent de curieux exemplaires, mais nous nous en tiendrons aux chartes des particuliers dont le seul recueil de Bréquigny-Pardessus offre une centaine d'exemples.

A la même date, 631, où saint Éloi se livre à cette petite débauche d'imprécations, Burgundofara souhaite que celui qui mettra obstacle à ce qu'elle a réglé, lepra Xaaman Syri percutiatur, et, chose inattendue : pro Burcjundofcu-œ ipsius pecccUorum omnium examine in die judicii obnoxius lenealur. Pallade convoque pour écraser le violateur de sa charte cxlum et terrant, onmes angelos, archangelos, prophetas, palriarchas, apostolos, martyres, virgines, etc.

Et on se lasse de tout, même des gros mots. A la fin du VIIIe et au début du suivant, les imprécations sont moins féroces, moins longues, parfois même on les supprime tout simplement pour ne retenir que les amen des pécuniaires. Dans une charte du comte Eberhard, en 731, le donateur dit expressément : Li cet cessioni pcenam adneeti non sil necesse, pro omni firmitate placuit inserendum, etc. Ces menaces ne devront souvent avoir d'objet que si le violateur persiste dans sa tentative nisi cilo resipueril ; quel quefois elles se terminent par les mots Amen et Fiat, rapprochés et répétés plusieurs fois.


XXVII. La suscription. — La suscription des chartes royales mérovingiennes est invariablement libellée en ces termes : A... rex Francorum. Tous les rois mérovingiens, quelle qu'ait été leur part du royaume franc, ont porté ce même titre. Cette suscription est suivie d'une adresse aux fonctionnaires auxquels leur charge donnait le rang d'illustres, adresse qui peut être générale ou particulière. Si on étudie les chartes royales mérovingiennes dont le texte authentique nous est parvenu, au nombre de quatre-vingt-dix environ, on constate que, sur ce nombre, plus de cinquante ne nous sont parvenues qu'à travers des copies postérieures de plusieurs siècles aux originaux et d'une exactitude problématique. Sur trente-sept originaux conservés, pas une seule fois on ne lit en toutes lettres les mots que n'ont pas manqué de suppléer les éditeurs anciens : Bréquigny, Pardessus, Teulet, Tardit, K. Pertz : rex Francorum, vir inluster. Voici les divers aspects sous lesquels se présente la formule :

Abréviations : T (ardif) ; M (abillon, De re dipl.) ; L (etronne) ; Mus (ée des archives, in-4, 1872).

V. INLT. : T. 44 (= L. 37, Mus. 26) ; T. 45 (= L. 38) ; T. 48 (= L. 41).


VIRIS INLVSTREBVS : T. 47 (= L. 40, Mus. 28).


VIRIS INLBVS : T. 7 (= Mab. 375, L. 5) ; T. 21 (= L. 17, Mus. 13).

V. INLVSTRIBVS : T. 46 (= L. 39, Mus. 27).

V. INLBVS : T. 23 (= L. 19).


ALBVS : T. 5 (= Mab. Suppl., 69, L. 3, Mus. 2).

a IBVS : T. 9 (= Mab. 377 [reprod. inexacte] L. 7).


VIR. INL. : avec des signes d'abréviation après les deux mots : T. 6 (= Mab. Suppl., 70, L. 4, Mus. 3) ; T. 12 (= L. 9, Mus. 7) ; T. 13 (L. 10, Mus. 8).

Pour justifier la lecture insolite : vir inluster, on imagina d'en faire le titre adopté par les rois francs depuis la collation du titre honorifique de consul par l'empereur Anastase à Clovis. La justification est purement conjecturale. Tandis que vir inluster ne se lit nulle part dans nos diplômes, viris inlustribus s'y rencontre dix fois sans hésitation ni discussion possible. De plus, cette formule se trouve souvent dans d'autres diplômes conservés par des copies. Le sens est certain, on désigne par là les fonctionnaires royaux à qui le diplôme est adressé et qui sont chargés d'en assurer l'exécution. « Tantôt ces fonctionnaires sont nommés, par exemple : Theudericus rex Francorum viris inlustribus Audoberctho et Rocconi patriciis, etc. ; tantôt l'adresse est plus générale : Theudericus rex Francorum viris inlustribus omnibus agcniebus lam presentebus quam et futuris. Ailleurs, l'adresse est contenue tout entière dans ces deux mots : Chilperichus rex Francorum viris inlustribus. Oportit climenciœ princepcde, etc. » Alors le diplôme s'adresse à tous les fonctionnaires à qui leur charge assure le rang d'illustres, et ceci nous apprend que ce rang avait une valeur précise et n'appartenait qu'à un petit nombre.

Dans tous les cas, la forme du diplôme est clairement imitée de celle des constitutions impériales que nous ont conservées les codes : Imperator Juslinicmus, etc., Menx vira illuslri prœfeclo prselorio, etc., ou Imperatores Honoriiis et Theodosius Augusti consulibus, prœtoribiis, tribunis plebis, senatui, etc. L'acte étant toujours adressé à des fonctionnaires élevés en dignité, il est naturel de voir dans le texte les destinataires désignés encore par des expressions honorifiques, conformes à leur rang ; Idio cognuscat magnetudo seu utilitus vestra, Veslra cognuscat solercia, etc. Tout ici se tient, tout est logique et rationnel. Il en est de même dans les diplômes qui portent v. inl., en abrégé, si on lit cette abréviation, viris inlustribus ; ils sont alors pareils aux autres. Ce sont encore des lettres du roi, adressées à l'ensemble des hommes illustres, c'est-à-dire des fonctionnaires royaux. Si l'on veut lire rex Francorum vir inluster, plusieurs difficultés se présentent. Le diplôme devient une lettre sans adresse. Il faut que les mots A, rex Francorum vir inluster forment une phrase à eux seuls. Les destinataires n'étant plus nommés, doit-on croire que l'acte s'adresse à tout le monde ? Non, car, dès les premières lignes, le roi donne à ceux à qui il parle des titres honorifiques, et ce sont les mêmes dont il se sert ailleurs pour les viri inlustres : Cognuscat magnetudo seu, ordonne de ne pas mettre obstacle à ses volontés et de ne pas permettre que d'autres y mettent obstacle : abs que vestra aut cujuslibet contrarietate ; il s'adresse donc à un nombre limité de personnes et à des personnes qui ont en main l'exercice de l'autorité. Ailleurs, le roi charge ceux à qui il parle de payer des sommes d'argent de sa part : vobis omnino jobemmus ad que super omnia demandamus ut, quomodo missi ipsius basileci domni Dionisii vel mcmoralo Chœnone abbati ad vos venerinl, ipsus soledus cento... eis omnemodis dure et adenplire facialis. Ceci ne peut s'adresser qu'à des agents royaux, et s'adresse, en effet, à eux, si on lit au commencement viris inlustribus, qui est le titre de ces agents. Si on lit vir inluster, sans adresse, ces clauses n'ont pas de sens.

Mais à qui peut aller la lettre adressée viris inlustribus ? La plupart des chartes royales qui contiennent explicitement ces mots les font suivre immédiatement de noms propres ou d'autres substantifs au datif pluriel. Cependant, l'une d'elles donne simplement ceci ; Chilperichus rex Francorum v. inlustribus. Il ne s'agit pas de la récuser. Sur trente-deux protocoles originaux en tout, on ne peut prétendre trouver un grand nombre d'exemples de chaque variété, mais cette charge n'est pas unique en son genre, on peut — et on doit — lui adjoindre deux autres où le viris illuslribus n'est suivi de datif pluriel d'aucune sorte. La mention viris illuslribus, sans plus, est donc suffisante pour désigner les destinataires, quels qu'ils soient, de la lettre. Ce n'est pas seulement une qualification honorifique, mais un titre de fonction. Si nous ouvrons le Code théodosien, qui n'est guère éloigné des temps mérovingiens, nous trouvons ces mots illuslres aijen les, sans autre détermination, servant à indiquer certaines catégories de fonctionnaires, et, pour ces mêmes temps, nous trouvons un emploi analogue dans une formule de Marculf. En l'espèce, la qualification d'illustres s'adresse aux iris inluslrvbus omnis tileitariis Masilicnsis, les préposés des douanes de Marseille, qui devaient donc occuper un rang élevé.

L'attribution aux rois francs du titre de l'ir inluster était, nous l'avons dit, entièrement conjecturale. Sans doute, dans l'empire romain, ce titre appartenait à de hauts fonctionnaires, ce qui n'était pas, précisément, la condition des princes francs. Clovis pouvait s'accommoder du titre de consul et d'auguste, les consuls étaient clarissimi et non illuslres, l'auguste était réservé à la dignité impériale ; c'eût été singulièrement déchoir pour lui que de se contenter du titre de vir inluster. Quant aux princes dont nous avons des diplômes, ils ont régné longtemps après Clovis, et alors les rois francs étaient loin de briguer les titres conférés par les empereurs romains ; ils se considéraient eux-mêmes comme des souverains émules et successeurs des empereurs. Ils disaient notre fisc, fiscus noster, la clémence de notre règne, clemencia rigni nostri ; ils parlaient de leur sérénité princière, prrncipalis serenitas. Ils frappaient des pièces d'or au type impérial, et à côté de leur effigie, couronnée du diadème, ils mettaient leur nom précédé, comme à Rome, des mots dominus noster : D. N. THEODEBERTVS VICTOR ; ou bien, à la place du nom de la Victoire impériale, Victoria Augusli, ils mettaient celui de la victoire du roi : VICTVRIA CHLOTARI. Pense-t-on que les princes qui parlaient ce langage fussent honteux à se parer du titre qui revenait, dans la hiérarchie impériale, à un magister peditum, à un quaistor, à un préposé des douanes ? La preuve que ce titre était inférieur au rang d'un roi, c'est que les rois le donnaient à leurs sujets. Les ducs, les comtes, les fonctionnaires royaux en général étaient viri inlustrrs. On a imaginé une distinction entre eux et les rois ; on a prétendu que le prince était vir inluster et les ducs et les comtes, inlustres viri ; les faits contredisent cette hypothèse. Or, si ce titre appartenait aux fonctionnaires sujets du roi, est-il croyable qu'il appartint en même temps au roi ? On ne saurait admettre que le roi prenne le titre qu'il donne à ses sujets, mais c'est en vérité imputer trop de négligence à la chancellerie mérovingienne de supposer qu'elle lui donne ce titre, tantôt au singulier, tantôt au pluriel. L'une seule forme est recevable, c'est celle du pluriel, qui s'accorde non seulement avec le bon sens, l'histoire, le protocole et les originaux, mais encore avec les formules franques dont les recueils nous sont parvenus. Dans Marculfe, on ne lit jamais : ille rex Francorum vir inluster, mais bien : illc rct vcro inlustris ; illo comité ; ille rcx vero inlustre illo ; ille rex Francorum viro inlustre ille comila ; et dans les suppléments du même recueil : ille rex Francorum viris iiilustribus patriciis comitibus, lollonariis vel omnibus, curani publicam agentibus.

Cette formule que la chancellerie mérovingienne n'appliqua jamais au roi, la chancellerie carolingienne la lui appliqua presque toujours. Dans les diplômes de Pépin, dans ceux de Carloman et dans ceux des premières années du règne de Charlemagne, on trouve ordinairement, après les mots rex Francorum, ceux-ci vir inluster, écrits soit en toutes lettres, soit au moins assez au long pour ne laisser aucun doute sur la nécessité de lire ces deux mots au nominatif singulier.


VIR INLVSTER. J. F. Bôhmer-Muhibachcr, Rcg. imper., n. 100, 113, 116, 120, 128, 146.


VIR INLTER : Reg. imp., n. 87.


VIR INLVST : Reg. imp., n. 105, 106, 107, 114, 115, 117, 137, 140, 147, 107, 172, 173.


VIR INLT : Reg. imp., n. 187.


VIR INL : Rcg. imp., n. 76, 88.


VIRLT : Reg. imp., n. 166.

La forme des diplômes carolingiens diffère sensiblement de celle des actes des rois de la première race. Ceux-ci annoncent à la fin de leurs diplômes leur signature autographe et ne font pas mention de leur sceau : manus nostræ subscriptionibus subler decrevimus roborari ; Pépin et ses successeurs annoncent à la fois leur seing et leur sceau : subter eam firmavimus vel de anulo nostro sigillavimus. Les Mérovingiens signent en style direct : Theudericus rex safoecrispi ; la suscription des Carolingiens, que rien ne dit être autographe, prend cette forme : Signum Pippini gloriosissimo regis. Le référendaire qui contresigne un diplôme signé par le prince joint à son nom, sous les Mérovingiens, le mot optulit (= obtulit) ; sous les Carolingiens, le mot recognovit. Les actes des maires du palais, pendant les dernières années de la première race, s'accordent sur ces divers points avec ceux des rois carolingiens, et différent de ceux des rois mérovingiens. Il est permis d'en conclure que Pépin, quand il est devenu roi, ne s'est point approprié la chancellerie mérovingienne pour la faire passer à son service, mais qu'il l'a supprimée et a élevé la sienne propre au rang de chancellerie royale. La chancellerie du maire du palais, en devenant la chancellerie du roi, a transporté dans les diplômes royaux les formules et le style des diplômes des maires du palais. Or, la chancellerie du maire du palais, avant l'avènement de Pépin, avait l'habitude de donner à son maître le titre d'homme illustre, qui lui revenait en qualité de fonctionnaire royal. Elle l'appelait au commencement des actes : inlust. vir Pippinus mafordomus, et, à la fin, elle écrivait sa suscription ainsi : Signum inlustri viro Pippino major, domus. N'est-ce pas par une suite de cette habitude qu'elle lui a conservé ce titre, après qu'il a été roi, et qu'elle a ajouté la qualification de vir inluster (synonyme d'inluster vir) à celle de rex Francorum ?

Il n'y avait pas à cela les mêmes difficultés que sous les Mérovingiens. D'abord, sous Pépin et ses successeurs, on ne trouve plus de diplômes qui portent l'iris inlustribus au lieu de l'ir inluster : les actes de ces princes ne présentent donc pas l'incohérence qui se trouverait dans ceux des rois de la première race, si l'on acceptait la leçon des éditions. De plus, le titre d'inlustre, certainement inférieur au rang d'un roi sous les Mérovingiens, était devenu compatible avec ce rang au temps de Pépin. En effet, quand s'est formé le style de la chancellerie mérovingienne, le souvenir de la domination romaine n'était pas encore effacé en Gaule, et l'on savait la valeur des appellations honorifiques : au contraire, à la fin du VIIIe, les souvenirs de l'époque romaine étaient loin, la barbarie était allée croissant et l'ignorance était extrême. Comme le titre d'homme illustre appartenait au maire du palais et que l'importance du maire du palais dans l'État était devenue très grande, ce titre avait grandi en proportion ; les hommes du VIIIe avaient dû apprendre à le respecter beaucoup plus que ne pouvaient le faire les sujets d'un Dagobert ou d'un Clotaire. Aussi voyons-nous que la chancellerie du maire du palais le réservait à peu près exclusivement à son maître. Le nom de vir inluster était devenu, en quelque sorte, le privilège du véritable maître de l'État, du roi de fait ; il n'est pas étonnant que ce personnage, devenu tout à fait roi, ait cru pouvoir garder ce nom, en l'accolant à son titre royal, et que ses successeurs, Carloman et Charlemagne, aient imité son exemple. A partir de l'année 775, le titre de vir inluster disparut des chartes royales, faisant place à celui de patricius Romanorum. Ce titre ne fut donc en usage que pendant un peu plus d'une vingtaine d'années. Faute de faire cette observation, on s'habitua à développer le sigle v. inl. en vir inluster chaque fois qu'on le rencontrait. Dans les actes originaux nous avons vu qu'il n'en est pas question ; dans les copies nous avons affaire à des scribes qui se croient très forts en développant une abréviation mal à propos. Si l'on veut prendre une idée exacte de l'autorité des copies, il faut se rappeler l'exemple du décret attribué à Childebert II, 29 février 596, le seul qui porte : rex Francorum vir inluster. Mais les manuscrits qui donnent ce texte sont du IXe et du Xe, et tous n'offrent pas la même leçon ; le ms. lat. 4404 de la Bibliothèque nationale, du IXe, porte nettement : viris inlustribus.


XXVIII. LA STIPULATION. — Nous touchons ici à une restitution très ancienne et qui en garde le souvenir. Après la période des conventions orales et des ratifications symboliques, les conventions écrites procèdent des usages invétérés. Chez les Francs, on employait de préférence, pour affirmer l'intention formelle de s'engager, une paille, festuca, une branche d'arbre, ramus, une motte de gazon, cespes, qu'une partie échangeait avec l'autre partie en prononçant sa déclaration.

Le titre xlviii de la Lex salica, réglant les formes de l'institution d'héritier, porte que l'instituant jactal festucam in laisu de celui qu'il veut instituer en tout ou en partie. Grégoire de Tours nous apprend qu'un symbole analogue fut employé par Chramn, lorsqu'il voulut assurer son royaume à son neveu Childebert, si ce n'est qu'au lieu de la festuca ou du ramus, il lui mit la lance dans la main. Le symbole était bien approprié, tandis que la festuca, le ramus, le cespes commençaient à avoir besoin d'une explication. A l'époque où les transactions se faisaient en nature, on comprend sans peine que la vente ou l'échange d'une récolte en grange, d'un taillis, d'un champ aient été ratifiés par un produit qui rappelait la convention faite. Compris de tous, ces symboles s'étaient généralisés pour toutes sortes d'engagements, soit unilatéraux, soit synallagmatiques, tous quelconques enfin, et on les conserva quand l'usage s'établit parmi les Francs de rédiger les conventions par écrit. « Cependant, fait observer J.-M. Pardessus, la loi salique, même dans sa dernière rédaction, qui appartient aux premières années du règne de Charlemagne, ne renferme pas un mot qui suppose l'emploi de l'écriture : c'est toujours par des témoins, suivant les titres xlviii, li et liv, qu'on fait la preuve des conventions, et même, d'après le titre lix, du fait que des jugements ont été rendus, à telle époque, dans tels ou tels termes. Le chapitre x du second capitulaire de 803, contenant des additions à la loi salique, constate la continuation de cet usage. Les lois des Ripuaires, des Alamans, des Bavarois, des Bourguignons, toutes rédigées après la loi salique, s'expliquent au contraire avec beaucoup de détails sur les conventions écrites : mais ces lois, notamment le titre lxxi de la loi des Ripuaires, n'en supposent pas moins l'usage concurrent des formalités symboliques et même des conventions purement verbales ».

Pour exprimer la déclaration des parties et l'emploi d'un signe extérieur, on eut recours au mot adhrnmire, au sens de confirmer, garantir, promettre, et l'engagement oral, matérialisé en quelque sorte par la délivrance de la festuca, du ramus, fut marqué par ces mots : per festucam, per ramum, per cespitem, per fusticulum.

La formule siionica de Iermi, nous montre le vendeur d'un domaine qui visis fuit tradidisse et per suam festucam ; par ce moyen, il renonce à sa propriété au profit de l'acheteur ; c'est ce que cette formule et un diplôme de l'année 703 appellent exinde exilam lacere. La formula senonica S : Tradituria de venditione, énonce une semblable transmission de propriété sous la garantie suivante : per herba vel terra ; d'autres formules, Lindenbrog, xviii, Lviir, cxxvii, CLii, CLVI, et dans la 30e de Baluze (= Lindenbrog, clv) on lit per festucam et andelangum. L'emploi de la festuca reparaît dans de multiples circonstances : vente d'immeubles, partage d'une succession entre cohéritiers, procuration donnée pour représenter, etc. Cette même solennité de la festuca était employée aussi dans le cas d'une personne s'engageant à venir prêter serment ou à produire des témoins en justice, ainsi que dans le cas où on s'obligeait à produire une charte en présence du tribunal, ou encore pour constater l'ajournement donné à un défendeur, à l'édit de comparaître. Le titre li de la Lex salica nous apprend que le créancier qui, à ses risques, périls et fortune, super fortuna sua, requérait le gralion d'opérer une main-mise sur les biens de son débiteur, employait aussi la festuca, sans doute comme signe de l'engagement pris par lui de répondre, super fortuna sua, des suites de sa réquisition. On voit ainsi pour quoi nous lisons dans les lois et les documents adhrnmire per festucam et stipulare festuca intercedente, exprimant le consentement donné et sa ratification symbolique.

Nous l'avons dit, l'emploi de la ratification symbolique survécut à la convention orale ; dés lors, dans les actes écrits on aurait songé à mentionner ce rite, et, pour cela, on fit usage de la formule cum stipulatione subnixa qui se rencontre dans un très grand nombre de chartes jusqu'au XIe et qui déclare que le signe symbolique de la paille, le festuca, était attaché, significativement, à l'acte rédigé pour attester la volonté des parties. Dom Tassin et dom Toustain, N. de Wailly, J.-M. Pardessus, rapportent avoir trouvé, annexés à quelques chartes, une paille, un petit rameau ou d'autres signes symboliques du même genre. Les auteurs du Nouveau traité de diplomatique adoptent l'explication rappelée ; l'instant et qui peut s'autoriser du fait lui-même, lequel est indéniable, et du témoignage des Traditiones monasterii sancti Galli qui constatent très expressément l'usage d'attacher la paille à l'acte écrit : si ipulaeonfixunivobis ad roborandum et tuendum. Pardessus doute, avec toute raison, que les mots cum stipulatione subnexa insérés à la fin d'une multitude de chartes, signifient qu'on a attaché à l'acte la stipula, la festuca, le culmus qui avaient été employés comme symbole de la volonté déclarée ; il leur attribue une origine romaine.

En effet, les chartes dans lesquelles nous lisons les mots cum stipulatione adnexa les font précéder ou suivre de clauses pénales prononçant une amende au profit du fisc, une certaine somme au profit de celui envers qui on s'oblige, pour le cas où, soit l'obligé, soit son héritier, refuseraient ou contesteraient l'exécution de la convention, et presque toujours des imprécations, des anathèmes contre eux. Or, la Lex romana Wisigothorum, 1. H, tit. ix, const. 8, extraite pour ce passage du code théodosien, contient une disposition de l'empereur Arcadius, déclarant infâmes et assujettissant aux peines pécuniaires la partie ou les héritiers de la partie refusant d'exécuter une convention. Or, les Traditiones monasterii sancti Galli, en transcrivant ces mêmes clauses pénales, au lieu de dire cum stipulatione subnexa, disent cum stipulatione arcadiana ou lege arcadiana, quae omnium chartarum accommodat firmitatem, ce qui prouve que, dans l'intention des rédacteurs, la clause pénale était inscrite en conformité de la lex arcadiana contenue au code théodosien. Les mêmes documents joignent à la stipulatio arcadiana celle qui était connue, en droit romain, sous le nom de stipulatio aquiliana qu'on joignait à un pacte pour le corroborer. On en peut conclure que, dans les chartes où elle est écrite en termes identiques, mais avec les seuls mots stipulatione subnexa, sanK arcadiana ou aquiliana, les rédacteurs les ont sous-entendus. Ainsi les mots cum stipulatio subnexa n'ont pas eu pour objet de constater l'adhésion de la festuca ou du ramus à la charte.

Que dans les textes les plus anciens il y ait eu, par les termes de cette clause, une allusion au contrat verbal formaliste des Romains, désigné sous le nom de stipulatio, cela ne saurait faire aucun doute. Au temps de l'empire, c'était une coutume bien établie d'insérer dans certaines conventions écrites une clause qui leur donnât la valeur de la stipulatio, c'est-à-dire du contrat par excellence de la législation romaine ; cette notion persistait obscurément en plein moyen âge. Ces notions confuses n'ont point tardé à s'obscurcir davantage. La graphie barbare, qui défigure le mot stipulatio dans nombre de chartes, depuis le VIIIe, au point qu'il y devient presque méconnaissable, témoigne que les notaires n'attachaient plus à ce terme aucune signification. Ceux auxquels il répugnait d'écrire des mots dépourvus de sens cherchèrent dans cette formule traditionnelle une application aux choses dont ils avaient connaissance. L'étymologie du mot stipulatio, dont le sentiment ne s'était pas perdu, en fournit une assez naturelle. On put ainsi considérer cette disposition comme une formule de tradition et dans le mot stipulatio un équivalent.

On peut ainsi considérer cette disposition comme une formule de tradition et dans le mot stipulatio un équivalent. Paul, Senicnliœ, II.-xxiii, 2 : Omnibus pactis stipulatio subiecta debet esse ex stipulatione subiecta possit ; et encore Paul, Srol.. I, 1, 3 : ut in omnibus pactis stipulatio subiecta soleat ; cf. un passage correspondant de l'abrégé de la lex Wisigothorum rédigée en France au VIIIe et connue sous le nom d'Epitome Egidii : Ut in omnibus pactis stipulatio fiat. On sait quelle a été la vogue des Sentences de Paul au moyen âge et leur influence sur la loi des Burgondes, l'édit de Théodoric et la loi des Wisigoths. — On trouve parfois mention de la tex stipulatitinis. Cf. du Change, Glossarian, au mot Stipulatio, et d'autres chartes, on trouve la valeur de la même racine stipulii et un synonyme de festuca, faute d'observer que stipulatio n'exprime pas la même chose que stipulci dont il dérive. Aussi, dans les Tnulitiones fuldenses où il est certainement question de la paille attachée au contrat, on lit : stipulki confixum vobis ad roborandum, et non stipulalione conftxum. D'ailleurs, si les mots cum stipulatione subnexa avaient rapport à l'usage de délivrer la festuca, et si leur objet était de constater qu'on a attaché au contrat ce signe symbolique, on ne devrait trouver cette formule que dans les traditions faites par des Francs ; on ne l'aurait pas insérée dans des donations, des ventes faites par des ecclésiastiques au profit des églises, qui étaient rédigées d'après la loi romaine. Nous savons bien que les Francs ont beaucoup emprunté des usages romains et, dans l'état d'imperfection de leurs lois civiles, ils ne pouvaient mieux faire. Mais, sous ce rapport, les Romains n'empruntaient rien, et raisonnablement ils n'avaient rien à emprunter au droit franc.

Enfin, parfois et même le plus souvent, les rédacteurs paraissent avoir attribué au mot stipulatio la même signification qu'au mot subscriptio, et avoir interprété la formule cum stipulatione subnixa comme une annonce des souscriptions de l'auteur de l'acte, des garants ou des témoins. Par exemple, dans cette clause d'une donation à l'abbaye de Maroil les, en 671 : Sed præsens donatio a me facta omni tempore firma et inviolata permaneat stipulalione subnixa idoneorum testium...


XXIX. Notes tironiennes des chartes royales. — La chancellerie mérovingienne, encore imbue des traditions romaines, se montra éminemment conservatrice. Ce qui caractérise surtout cette chancellerie est que, dans les formules finales, le roi paraît toujours à la première personne et le recognoscens à la troisième -. Il est certain, et on peut prouver pièces en main que, de l'année 625 à l'année 727, les usages de la chancellerie mérovingienne n'ont pas changé. Quand les éditeurs ont terminé par un ; le subscripsi qui suit la signature du roi, ils ont rendu l'abréviation de ce mot d'une façon que le contexte contredit, exemple :

A l'avènement des Carolingiens, race au début peu lettrée, la révolution qui change la dynastie s'étend aux formules finales des actes. Désormais le recognoscens parle à la première personne et, peu à peu, dans la date du règne, la formule anno... regni nostri est remplacée par des formules nouvelles où il n'est plus question du souverain qu'à la troisième personne : anno tercio regnante domno nostro gloriosissimo Carolo rege, en 771 ; anno xii Christo propitio imperii domni nostri Karoli, en 812, etc. En outre, on ne trouve plus d'actes signés par le souverain. Mais l'absence de cette signature est un caractère distinctif qui ne s'applique pas à tous les actes, puis que les Mérovingiens ne signaient ni les placita ni certains mandata. Ce qui, au point de vue diplomatique, distingue surtout la période nouvelle, c'est que, sous les Carolingiens, le souverain ne dirige plus lui-même sa chancellerie ; elle est conduite par un fonctionnaire spécial dont on ne peut négliger l'importance et dont il faut s'occuper sérieusement si l'on veut pouvoir apprécier la valeur des formules dont il prescrit l'emploi.

Suivant Th. Sickel, l'étude des notes tironiennes qui accompagnent la signature du recognoscens, dans les diplômes de la seconde moitié du IXe, est fort intéressante. Il apprécie moins les notes tironiennes contenues dans les diplômes mérovingiens. J'avoue que je trouve cette doctrine peu conciliable avec une observation du même érudit. M. Sickel parle d'un diplôme de Childebert III ; la signature de Vulfoaldus : Vulfoaldus jussus optulit est suivie de notes tironiennes que Kopp a lues ainsi : operante Pipino majore domus elurissimo impetratum. J. Tardif a rectifié cette lecture comme il suit : In nomine Christi. In perpetuum. Ordinante Pipino majore domus. Th. Sickel, dans sa critique des Diplomata imperii de K. Pertz, approuve la leçon : ordinante Pipino majore domus. Ces mots inscrits par un employé de la chancellerie au bas d'un diplôme de Childebert III, en 695, jettent officiellement un très grand jour sur la situation du maire Pépin à la cour du souverain ; si l'on peut dire à la rigueur « qu'ils n'ajoutent rien à ce que les textes écrits en caractères ordinaires nous apprennent sur l'histoire de la chancellerie mérovingienne, » on ne peut contester leur importance pour l'histoire de l'influence exercée sur cette chancellerie par les maires du palais.

Les chartes royales mérovingiennes parvenues en original sont au nombre de trente-huit, dont vingt-sept portent des notations tironiennes, parmi lesquelles plusieurs ont défié la science de tous les paléographes. Parmi celles qu'on lit plus ou moins complètement, on ne peut contester l'importance des deux qui nous montrent l'autorité des maires du palais, Berchaire et Pépin, se substituant à l'autorité du roi en 688-689 et en 695, et l'intérêt considérable de celle où nous voyons, en 700, Childebert III donnant lui-même les ordres qu'auparavant donnaient les maires du palais.

Les notes tironiennes sont toutes placées après la signature du recognoscens, sauf une exception : outre les notes tironiennes mises à la suite de la signature du recognoscens, n. 10 de J. Tardif contient des notes tironiennes avant la signature du roi, à la fin de la ligne qui précède cette signature.

Voici maintenant l'énumération des chartes royales contenant des notes tironiennes et l'interprétation qui en a été donnée : du sceau royal. Pour les actes sur parchemin, le sceau était plaqué en bas, à droite, dans l'espace compris entre le texte et la date, recouvrant le commencement de la formule Bene valete. On faisait couler la cire par une petite incision cruciforme dont les languettes triangulaires étaient rabattues de façon à donner une ouverture en losange. Mais H. Bresslau a établi que le sceau n'était pas à l'époque mérovingienne un élément essentiel à la validation de l'acte et que.

4 II 20

22 23 28 30 31 32 33 34 37 38

41 42 43 44 4.5 46 47

48 49 10

M 19 47

49 57 59 60 61 64 65 67 68 69 70 71

72 73 74 77 78 81 82

83 84 87


XVI


XVIII


XVII


XV


XI


XXII


XX


XXIII


XXIV


XXV XXVI XXVII


XXVIII XXXIII XXIX XXX XXXII XXXIV XXXV


UOIS

t :25 Clulaire 11 054 Clovis II 677 Thierry III 677 Id.

079 Id.

688 Id.

C91

Clovis III 692 Id.

692 Id.

691 Id.

693 Id.

095 Childebert 111 695 Id.

696 Id.

697 Id.

697 Id.

703 Id.

709 Id.

710 Id.

710 Id. 710 Childéric II 716 Id.

716 Id.

716 Id.

717 Id.

In Christi nomine (Hav.) Scripsit Sigolenos (luss.)

In Deo subscripsi (Hav.) Subscripsi (Hav.)

Subscripsit. — In nomine Domine. — ordinante Ebroino majore domus Per Jussum Christum dominum nostrum.

Ces mots inscrits par un employé de la chancellerie au bas d'un diplôme de Childebert III, en 695, jettent officiellement un très grand jour sur la situation du maire Pépin à la cour du souverain ; si l'on peut dire à la rigueur « qu'ils n'ajoutent rien à ce que les textes écrits en caractères ordinaires nous apprennent sur l'histoire de la chancellerie mérovingienne, » on ne peut contester leur importance pour l'histoire de l'influence exercée sur cette chancellerie par les maires du palais.


XXXI. La SOUSCRIPTION. — Un acte une fois rédigé, on le validait par des souscriptions accompagnées généralement des noms, titres et qualités des auteurs des actes, des parties contractantes ou des témoins. La souscription, vers la fin de l'époque romaine, consistait en la nomenclature des noms, titres et qualités d'un personnage dont le signum était l'empreinte de son anneau. A l'époque barbare, l'usage des souscriptions se conserve et nous pouvons connaître la forme qu'elles affectent dans les actes privés à la fin du Ve et au VIe, grâce aux célèbres « chartes de Ravenne ». Dès lors, cependant, les malades et les ignorants se contentaient d'apposer une croix et faisaient écrire leur souscription par un des témoins. Cet emploi du signe de croix en manière de souscription se retrouve fréquemment usité jusqu'au XIe ; l'habitude s'établit de faire usage même avec la signature, il finit par remplacer peu à peu l'empreinte de l'anneau à signer, dont l'usage semble s'être perdu, pour les simples particuliers du moins, au cours du VIIe. On remplaçait aussi la signature par un monogramme, c'est-à-dire par les lettres d'un mot combinées de manière à ne former qu'un seul caractère.


XXXII. L. RICHE. — Il arriva fréquemment aussi que le dernier mot de la souscription, ordinairement subscripsi, devint lui-même le seing manuel. Dans ce cas, après l'initiale, ou la syllabe suivante, la fin du mot se perdit en une suite de paraphes, d'entrelacs ou de traits plus ou moins compliqués, accompagnés parfois de notes tironiennes. Les signa de ce genre ont reçu des diplomatistes le nom de ruches, à cause de leur disposition en forme de cônes, disposition produite par la boucle supérieure de l'S longue, initiale du mot subscripsi. On trouvera (fig. 2675) la reproduction de la ruche qui termine la souscription de Bercaire, évêque du Mans, à une charte d'Héraclius, évêque de Chartres, de 696', et celle (fig. 2676) de la souscription de Wademer à un précaire en date de 731 '.


XXXIII. L. CROIX. — La croix qui figure dans les souscriptions a, le plus souvent, la valeur d'un symbole pieux : elle est ornée, pattée, cantonnée de points, recroisettée, inscrite dans un cercle ou dans un losange, ou bien on lui préfère le chrisme dont les déformations sont presque indescriptibles et encore, mais rarement, le monogramme.


XXXIV. Chartes royales des Carolingiens. — Nous ne dirons ici que peu de mots sur un sujet qui, à partir de l'année 814, cesse de faire partie de nos études. « Les premiers actes royaux carolingiens, ceux de Pépin, de Carloman, et même de Charlemagne ont, au jugement de A. Giry, avec les diplômes mérovingiens les plus frappantes analogies ». Bien des années avant que la substitution de la seconde race à la première fût un fait accompli, les maires du palais tranchaient de leur autorité les conflits les plus graves et les plus délicats ; ils rendaient des décisions, administraient, rendaient la justice en leur propre nom et possédaient leur chancellerie particulière. Il s'est conservé de Charles Martel et de Pépin quelques diplômes, préceptes et placits, très analogues à ceux des rois. De légères différences se remarquent néanmoins qui persisteront après que la famille carolingienne sera montée sur le trône, ce qui s'explique aisément par le fait que le roi Pépin garda sa chancellerie particulière en montant sur le trône. Nous avons vu que le vir inluster des actes carolingiens est un titre d'honneur dont se paraient les maires du palais, qu'ils négligèrent de supprimer en s'élevant à la royauté. Dans les formules finales, quelques modifications également, on annonce la souscription et le sceau : manu propria sublerfirmavi et de annulo nostro aubter sigillavimus, mais, contrairement à la signature autographe des Mérovingiens, on n'a plus désormais qu'un signum manus. Celui de Pépin le Bref, qui ne sait pas écrire, consiste, conformément à la tradition, en une croix insérée dans une formule tracée par un scribe de la chancellerie : Signum, finlustri viro Pippino majorem domus '. Pour le sceau, on abandonne l'effigie personnelle, on fait usage de quelque intaille avec ou sans légende.

Les différences sont donc minimes entre les diplômes de Pépin, maire du palais, et de Pépin, roi des Francs ; elles existent néanmoins. Tout d'abord, comme il faut s'y attendre, le titre de major domus fait place à celui de rex Francorum et le vir inluster se maintient avec une modification toutefois, l'ordre des termes est interverti : Pippini... vir inluster, au lieu de inluster vir Pippinis, que l'on trouve dans la suscription comme maire du palais. Pour quoi ce changement, sinon pour se rapprocher des formes de la diplomatique de ses prédécesseurs ? — Cela est vrai. Il est probable que, quand Pépin ou plutôt les notaires de sa chancellerie ont adopté cette formule, ils ont cru imiter les Mérovingiens'. » Ayant examiné, afin de les prendre pour modèles, les actes mérovingiens, ils y ont lu après le nom du roi l'abréviation variée v. inl. et ils en ont conclu que, si un maire du palais pouvait placer ce titre avant son nom, un roi franc devait le faire suivre de son nom, ne se doutant pas que cette abréviation ne concernait en aucune façon la personne royale. C'était bien, pour eux, la même qualification, et l'inversion des mots ne changeant pas le sens, on adopta le titre tel qu'on le voyait libellé ». Le vir inluster se maintiendra, nous l'avons dit, jusqu'au couronnement impérial de Charlemagne.

Il a été longtemps admis qu'une autre innovation avait signalé la suscription des diplômes de Pépin. Il passe communément pour s'être intitulé roi par la grâce de Dieu, gratia Dei rex Francorum. M. de Sickel ' a observé que cette qualification ne se trouve sur aucun diplôme original et qu'il n'y aurait rien d'étonnant que dans les copies où elle figure elle provienne d'une addition faite par le copiste à une époque où elle était devenue de style. Mais si l'on ne peut faire remonter avec certitude cette formule au temps de Pépin, il est remarquable de voir l'idée qu'elle exprime énoncée dans le préambule de l'un de ses diplômes : et quia per Dei misericordiam regna terrae gubernare videmur '. Charlemagne adoptera la formule : Rex Dei gratia que les princes de la dynastie carolingienne accommoderont à leur goût : Domini Dei propitio gratia, Dei misericordia, etc., et qui sera reprise immuablement à partir de Louis VII ».

Pépin aura-t-il supprimé purement et simplement l'ancienne chancellerie royale et installé la sienne en sa place, on serait porté à le croire en voyant l'abandon d'anciennes traditions, abandon qui semble ne pouvoir procéder que d'ignorance plutôt que d'inadvertance et d'oubli. Nous avons dit que toutes les anciennes chartes royales mérovingiennes sont des lettres adressées à un destinataire ; or, la chancellerie improvisée du nouveau roi oublie les adresses.

Pour la première fois, sous Pépin, il y eut des diplômes qui ne furent pas rédigés en forme de lettres« , bien que le texte, copié sur des diplômes antérieurs ou sur les anciens formulaires, ne cessât point de contenir des expressions qui présupposaient cette adresse », et bien que le protocole final continuât à comprendre la formule Bene vale, écrite à droite du sceau, formule qui ne pouvait s'expliquer que comme conclusion d'une épître.

« Dans les formules finales, dont l'expression comporte des variantes, on annonce le sceau (anulus) et la souscription royale (manu nostra). La souscription royale est une croix ainsi annoncée : Signum f Pippino gloriosissimo rege, formule qui n'est pas, du reste, invariablement fixée.

» A la tête de la chancellerie, dont le personnel est désormais ecclésiastique, est un chancelier dont la souscription, indispensable à la validité des actes royaux, est ainsi conçue : yf, Hilherius recognovit et S(ubscripsit), la fin de ce mot se perd dans une ruche, où se rencontrent d'ordinaire des notes tironiennes.

« Le sceau de Pépin, roi, est l'empreinte d'un camée antique représentant Bacchus Pogon, sans légende « .

« Le style de la date est parfois le même que celui des diplômes mérovingiens, mais parfois aussi il comporte une nouveauté qui sera caractéristique des diplômes carolingiens. Dans ce cas, la date est divisée en deux parties : la première, sous la formule Data, comprend le temps (quantième — à la manière barbare quod fecit ou d'après l'usage romain — et année de règne), la seconde, sous la formule Actum, indique le lieu. Voici, par exemple, la date du précepte pour Fulrad déjà cité : Data nono kal. octobris, anno XVII, regni nostri. Actum in ipso monasterio Sancti Dionisii. Il s'y ajoute souvent la formule d'appréciation. Th. de Sickel a prouvé que les années du règne de Pépin ont été comptées à partir d'un point de départ indéterminé, compris entre le 3 et le 19 novembre 751 '.

X litterias recognovi et subscripsi. Il faut noter encore la disposition des signes tracés à droite du sceau, représentant l'ancienne formule Bene valete, mais qui, depuis longtemps, avaient perdu toute signification ; ils subsistent encore dans les diplômes de Carloman, mais on ne les rencontre dans aucun de ceux de Charlemagne, dont il m'a été possible, écrivait A. Giry, de voir les originaux. La date est toujours composée des mêmes éléments ; le style n'en est pas encore définitivement fixé, mais elle est plus fréquemment divisée en deux parties : Data... Aclum. Th. de Sickel a démontré que les années du règne de Charlemagne ont été comptées à dater du jour de son couronnement à Noyon, le 9 octobre 768, et celles du règne de Carloman à dater du même jour, date de son couronnement à Noyon. Le protocole des diplômes de Charlemagne ne reçut pas de modification à la suite de l'acquisition des États de son frère Carloman, mort le 4 décembre 771, mais il n'en fut pas de même lors que, après ses victoires sur les Lombards, il eut reçu la couronne d'Italie. Cette époque marque le commencement d'une nouvelle période dans la diplomatie de Charlemagne.

Dans l'étude consacrée à Charlemagne (voir ce mot), nous avons suivi la carrière victorieuse et conquérante de ce prince dont les actes ont gardé le souvenir de ses étapes successives dans la voie des grandeurs. De simple rex Francorum il devient, après sa victoire sur les Lombards : rex Francorum et Langobardorum, et, peu de temps après, il ajoute le titre de patricius Romanorum. Cela faisait beaucoup d'innovations, la chancellerie hésita quelque temps sur le libellé du nouveau protocole ; tantôt elle s'en tint à l'ancienne suscription, tantôt elle n'y ajouta que le titre de roi des Lombards, et, parfois enfin, elle joignit encore aux nouveaux titres l'ancienne formule vir inluster ; mais, dès la fin de l'année 775, le titre royal était fixé sous cette forme : Carolus gratia Dei rex Francorum et Langobardorum ac patricius Romanorum. L'annonce des signes de validation, la suscription royale et le monogramme demeurent pendant cette période les mêmes qu'à l'époque précédente. La souscription de chancellerie est moins rigide que par le passé. À Hitherius succède, en juin-juillet 776, Rado, qui emploie tour à tour : recognovi et subscripsi, — scripsi, — relegi et subscripsi. La date est modifiée par l'introduction d'un élément nouveau : à l'année du règne en France s'ajoute désormais la mention de l'année du règne en Italie. Th. de Sickel a démontré que les années du règne en Italie avaient dû être comptées à partir d'une date indéterminée, mais comprise entre le 30 mai et le 2 juin 774. Le style même de la date n'est pas mieux fixé qu'auparavant ; on y rencontre des formes archaïques à côté de formules nouvelles. Une expression se présente dès lors qui prévaudra par la suite ; regnante domno nostro Carolo gloriosissimo rege. La date avait été jusqu'ici libellée au nom du roi (regni nostri) : il passera peu à peu en usage qu'elle le soit au nom du chancelier.

Après le couronnement impérial du 25 décembre 800 (voir t. III, col. 777), le protocole adopte une nouvelle formule en tête des chartes impériales et royales :

In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, Karolus serenissimus Augustus, a Deo coronatus, magnus, pacificus imperator, Romanum gubernans imperium, qui et per misericordiam Dei rex Francorum et Langobardorum. Le protocole final est ainsi libellé : Signum (monogr.) domni Karoli piissimi et serenissimi (ou gloriosissimi) imperatoris. Mais il faut noter que, pendant toute cette période, l'intervention personnelle de Charlemagne dans les diplômes expédiés en son nom est d'une extrême rareté ; la plupart n'ont pour signes de validation que la souscription de chancellerie et le sceau. Nous avons décrit les divers sceaux dont Charlemagne a fait usage. Voir Dictionnaire, t. III, col. 679. Enfin, il est attesté par des témoignages dignes de foi que certains diplômes de Charlemagne sont des simulations lithographiques de l'École des chartes, n. 87 ; Böhmer-Mühlbacher, Regesten, n. 212. — Dans la date d'un diplôme du 14 septembre 774 pour Liepvre ; l'original est conservé aux Archives nationales, K 6, n. 5. Cf. J. Tardif, Cartons des rois, n. 71 ; Böhmer-Mühlbacher, Regesten, n. 167. — À partir de l'an 800, la chancellerie orthographie toujours Karolus, une fois seulement on rencontre Carolus. Ont été conservés des sceaux (les bulles et notamment des bulles d'or ; ce sont ceux dans les formules finales desquels le mot bulla a été substitué au terme ordinaire anulus). Il ne s'est conservé aucune bulle de Charlemagne, ce qui a donné lieu de contester leur existence.

« Il y a notamment une catégorie de diplômes royaux dont la forme et l'aspect sont demeurés longtemps particulièrement archaïques, ce sont les jugements. Ces documents deviennent proportionnellement plus rares, ce qui est une conséquence de la décentralisation de la justice sous les Carolingiens ; mais ils demeurent tout à fait semblables, pour le style, pour la langue et même en partie pour l'écriture, à ceux de l'époque mérovingienne. Il est tel jugement de Charlemagne, daté des derniers temps de l'empire, qui, dépouillé de son protocole et des noms propres, pourrait être facilement attribué à la première moitié du VIIIe, par exemple le jugement rendu en faveur de Salacus, le 8 mars 812. Ils étaient alors expédiés par la chancellerie particulière du comte du palais, qui demeurait évidemment plus attachée que la chancellerie impériale aux formules anciennes. Le formulaire du diplôme carolingien acheva de se fixer sous le règne de Louis le Pieux. »


XXXV. Bibliographie. — « Toute critique de charte doit se prendre en premier lieu à l'examen des caractères extérieurs et spécialement de l'écriture. L'importance de ce dernier critère s'est singulièrement accrue depuis que les maîtres de la diplomatique au XIXe, Sickel, Ficker, Bresslau, ont formulé nettement le principe, seulement soupçonné et vaguement exprimé par Mabillon et ses disciples, qui doit servir à la détermination de l'originalité des actes : que plusieurs actes expédiés au nom d'un même souverain pour des destinataires différents et n'ayant entre eux aucun lien, écrits d'une même main, ont été nécessairement établis dans la chancellerie de ce souverain. Car les conditions dans lesquelles ont été faits les actes faux au moyen âge ne permettaient guère qu'un même faussaire travaillât pour plusieurs personnes. Cette règle, si elle suffit à reconnaître les originaux des chancelleries des souverains, et de celles-là seulement qui fonctionnaient régulièrement, ne saurait satisfaire à tous les cas, et entraînerait même une conclusion fausse si on l'appliquait aux actes de certains temps et de certaine nature. Il est établi, en effet, que du Xe au XIIe, nombre de privilèges impériaux ou royaux ont été rédigés et écrits en totalité ou en partie par les soins de ceux à qui ils étaient accordés, et n'ont reçu dans la chancellerie impériale ou royale que les signes de validation, quelquefois le sceau seulement. Pareillement les actes privés, dans les temps et les pays où le notariat public n'avait pas persisté ou n'existait pas encore, ont été écrits non par les scribes des auteurs, mais par ceux des destinataires : les chartes de vente, de donation, ont été écrites par les clercs des églises intéressées. De telle sorte que l'écriture d'actes dressés au nom d'une même personne qui n'avait pas de chancellerie doit différer suivant le destinataire ; et réciproquement des actes rédigés au nom de personnes différentes pour un même destinataire peuvent avoir été écrits d'une même main. Mais si la conclusion à tirer de la comparaison des écritures n'est pas toujours la même, cette comparaison n'en reste pas moins nécessaire et à la base de toute étude diplomatique. Les fac-similés des chartes sont donc indispensables aux diplomatistes, parce que jamais les documents à comparer ne sont réunis dans un même dépôt d'archives, et que la possibilité de les transporter et de les rapprocher est exceptionnelle. Les érudits peuvent, il est vrai, se contenter de faire ou faire faire des clichés photographiques pour leur usage ; c'est alors se réduire à des affirmations sans preuves. Un cliché, une fois fait, il ne coûte guère plus d'en mettre des épreuves gravées sous les yeux des lecteurs. Et d'ailleurs, il est rare qu'un fac-similé, qu'on a fait faire dans un dessein particulier, ne serve à d'autres personnes pour un autre objet. »

La nécessité des éditions figurées de certains monuments paléographiques est tellement évidente qu'il semble superflu de rien ajouter à ce que disait Léopold Delisle sur les services rendus par la photographie à l'étude de la paléographie, de la diplomatique et de l'archéologie. « Du moment où l'on a obtenu sous une forme inaltérable des fac-similés d'une exactitude rigoureuse, dont l'exécution est indépendante de l'imagination et de l'habileté du dessinateur, comme aussi des préoccupations de l'éditeur, les savants ont pu se livrer à des rapprochements et à des comparaisons que la dispersion des monuments originaux avait, jusqu'à présent, rendus impossibles ou du moins très incertains. L'industrie des fac-similés devait donc subir une transformation complète et prendre un développement dont nous commençons à peine à pouvoir apprécier l'étendue. Un nouveau genre d'édition a pris naissance ; on a compris que, dans bien des cas, il ne suffit pas de mettre sous les yeux du travailleur un texte critique dont la pureté et la clarté tiennent à l'expérience et à la sagacité des éditeurs ; très souvent il est indispensable de connaître les éléments du texte tels que nous les ont transmis les exemplaires originaux ou les copies les plus dignes de confiance. La reproduction de tels manuscrits s'impose comme une nécessité absolue, quand c'est sur eux que repose le texte des chefs-d'œuvre littéraires de l'antiquité et du moyen âge, quand ils sont le fondement de nos connaissances sur la géographie ancienne d'un pays ou sur l'histoire d'une période reculée, quand la lecture en est difficile et que l'interprétation des abréviations est douteuse, quand ils offrent des particularités qui ne se prêtent pas à une reproduction typographique, et surtout quand la conservation n'en est pas parfaitement assurée pour un long avenir, ou bien que le hasard les a portés loin des lieux où les savants ont le plus d'intérêt à les consulter. Si parfaite que soit une édition, elle ne dispense jamais de recourir au texte original, pour éclaircir des points douteux et résoudre des questions dont les premiers éditeurs ne s'étaient pas préoccupés et n'avaient pas à se préoccuper. C'est ainsi que les manuscrits des classiques grecs et latins, sur lesquels ont pâli les grands philologues des derniers siècles, sont encore aujourd'hui journellement consultés. On a besoin de vérifier si la lecture d'un mot est bien certaine, si une abréviation a été comprise et exactement interprétée, si une nouvelle hypothèse ne peut pas être justifiée par les traces d'une ancienne correction. Une reproduction typographique, si rigoureuse qu'on la suppose, eût-elle été exécutée à l'aide de types spéciaux, ne préviendra jamais tous les scrupules d'un lecteur méticuleux '.

« Les documents diplomatiques, sur l'authenticité et l'originalité desquels il est souvent difficile de se prononcer quand on ne peut pas les examiner directement et en analyser l'écriture jusque dans les moindres particularités, se recommandent particulièrement aux entrepreneurs de reproductions héliographiques. Il est telle série de diplômes dont la critique n'est devenue ou ne deviendra possible que le jour où les types principaux, publiés en fac-similé, ont permis ou permettront de contrôler, jusqu'aux plus minimes détails, les différentes pièces d'une même chancellerie, dispersées depuis longtemps et immobilisées dans des archives fort éloignées les unes des autres '. Il faudrait toutefois se garder de dédaigner outre mesure l'ancienne méthode des calques. Tandis que M. de Pflugk-Harttung cherchait à amoindrir les services et le rôle de la photographie appliquée à la reproduction des anciens documents et lui découvrait des défauts à peu près équivalents à ceux de la lithographie ^ M. de Sybel établissait les avantages incontestables de l'héliogravure sur le calque et la lithographie ; » il admet que la photographie elle-même demande des retouches, et qu'on peut être parfois obligé de tâtonner avant d'obtenir une épreuve égale en dimensions à l'original ; il va jusqu'à reconnaître que les fentes, les plis, les aspérités ou les déchirures de la pièce qu'on reproduit peuvent, dans la photographie, dénaturer les formes de certaines lettres : mais il ajoute qu'un correcteur soigneux peut en ce cas remettre les choses en état, que les chances d'erreur sont, en somme, bien petites pour le photographe et fort nombreuses pour le dessinateur même le plus habile '. »

Mabillon, nous venons de le dire, fut particulièrement heureux dans la rencontre d'un dessinateur pour les planches du De re diplomatica, lequel contient cinquante-huit planches, dont quarante et une sont des fac-similés partiels de diplômes, bulles ou chartes ; les planches XVI à XXII sont consacrées aux chartes royales mérovingiennes. Quelques-uns de ces fac-similés, pour l'exactitude desquels l'auteur n'a pas épargné sa peine, et souvent meilleurs que ceux que des auteurs plus récents ont fait exécuter par le même procédé de la gravure, sont encore précieux, soit que les documents calqués aient été détruits, soit qu'on n'en ait pas encore donné de meilleure image. » Dès lors, l'impulsion est donnée et tous les traités généraux de diplomatique et de paléographie donnent des reproductions, le plus souvent partielles, des originaux.

« Ce n'est que dans le second quart du XIXe qu'on commença à publier des livres dont l'objet essentiel était la reproduction des manuscrits et dans lesquels le texte consistait seulement en notes nécessaires à l'intelligence des planches. » De 1837 à 1841 se succèdent un peu péniblement cinq fascicules de fac-similés de chartes sur papyrus et parchemin, présentés par Champollion-Figeac à un public parfaitement indifférent à ces sortes d'entreprises et profondément incapable de comprendre leur utilité. Sans se décourager, l'administration de l'École des chartes continua à faire exécuter des lithographies pour l'enseignement. Vallet de Viriville et A. de Montaiglon confièrent ces reproductions à Adam Pilinski. Un exemplaire complet a été déposé à la Bibliothèque nationale. Cf. H. Omont, Liste des recueils de fac-similés et des reproductions de manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale, 1903, n. 3.

Nous décrirons plus loin le recueil de diplômes et chartes mérovingiennes publié par A. Letronne, continué par M. de Chabrier, et les publications postérieures de J. Tardif et du Musée des Archives nationales. C'étaient les derniers efforts d'une méthode qu'allaient supplanter les procédés de reproduction mécanique. La photographie et ses auxiliaires : photolithographie, zincographie, héliogravure, photocollographie, ont donné des résultats précieux et permis d'entreprendre des publications d'originaux sur un plan plus vaste et plus méthodique que par le passé. Presque chaque année voit paraître quelque album, presque chaque mois apporte dans les revues quelque planche hors texte » et tout cela forme une surabondance parfois un peu encombrante. Tout ce qu'on peut dire sur la voie à suivre désormais a été dit et bien dit par M. M. Prou au Congrès pour la reproduction des manuscrits.

Il nous reste à mentionner les principales publications contenant des documents relatifs à la période que nous étudions et qui s'arrête au début du IXe ; ceci nous amène à omettre bon nombre de travaux qu'on s'attendrait peut-être à voir mentionnés, mais qui sont étrangers à l'époque de nos recherches. On trouvera la liste des publications relatives au moyen âge dans Liste des recueils de fac-similés de chartes dressée par H. Poupardin et par M. Prou, dans les Actes du congrès international pour la reproduction des manuscrits, des monuments et des sceaux ;


ALLEMAGNE. — Joh. Heumanni, Commentarii de re diplomatica imperatorum ac regum Germanorum inde a Caroli Magni temporibus usque ad nostra, in-4, Norimberga, 1745 : aux planches I et II, fac-similé partiel de deux diplômes de Charlemagne ; à la planche VII, fac-similé partiel d'un plaeitum, emprunté à une planche de Mabillon. — Dan. Eberh. Baringii, Chrysographia diplomatica, specimina veterum scripturarum tradens, alphabetorum, nimirum varia, medii aevi compendia scribendi, notariorum veterum signa perplura, etc., singulis tabulis aeneis expressa, in-4, Hanoverae, 1754. — J. D. Schœpflin, Alsatia levior merovingici, carolingici, saeculorum diplomatica, in-fol., Mannheim, 1772 : les planches reproduisent des diplômes dont le plus ancien est de Childéric I (673) et le plus récent de Frédéric I (1163). — Fr. Ern. C. Mereau, Diplomatisches Lesebuch zur Beförderung der demonstrativen Lehrmethode gesammelt aus dem neuen Lehrgebäude der Diplomatik der Benediktiner und anderen diplomatischen Werken mit practischen und historischen Anmerkungen, in-4, Iena, 1791 ; les planches sont empruntées à divers recueils et notamment au Nouveau traité de diplomatique. Les 25 premières donnent des alphabets, des spécimens d'écritures ; les suivantes, des fac-similés partiels de diplômes de Clotaire II, Childebert III, Chilpéric II, Carloman, Pépin, Charlemagne, etc. — Schönemann, Versuch eines vollständigen Systems der allgemeinen Diplomatik, in-8, Hamburg, 1801 : les planches ont été publiées à part sous le titre, Kupfer zur Erläuterung der diplomatischen Paläographie und verschiedener Kanzleystile des Mittelalters, in-fol., Hamburg, 1801. — U. Fr. Kopp, Palaeographia critica, 4 vol. in-4, Mannheim, 1817-1829 : les deux premiers volumes ont pour sous-titre : Tachygraphia veterum exposita et illustrata. Le premier volume, outre un grand nombre de vignettes dans le texte représentant des notes tironiennes de diplômes, contient sur des planches hors texte les fac-similés de sept diplômes royaux ou impériaux de Charlemagne, etc. Le tome II contient un Lexicon tironianum. — Schriftproben als Zugabe zu einem Lehrbuche der Diplomatik, herausgegeben von geh. Cabinetsrathe, V. Fr. Kopp, in-12, Heidelberg, s. d., 16 pages, 30 planches gravées. — H. F. Massmann, Fr. Abaxiatabokos oder die gothischen Urkunden von Seipel und Arezzo, mit zwey Schrift nachbildungen im Steindruck, in-fol., München, 1837 (un autre titre porte la date Wien, 1838). Fac-similé partiel d'une charte de donation du VIe, sur papyrus, conservée à Naples et provenant des archives de Sainte-Anastasie.


ETEBNE, ECOSSE, IRLANDE. — [Edw. A. Bond et E. M. Thompson,] Fac-similés of ancient charters in the British Museum, 4 vol. in-fol., London, 1873-1878 ; donne 144 documents ; la plus ancienne charte d'origine anglaise est de 624 ou 674. En outre, quatre documents d'origine étrangère ; une charte de Rimini de 571, une charte de Ravenne de 616-619 sur papyrus ; les deux autres ne nous concernent plus. En tête de la 4e partie, table chronologique des chartes. — E. A. Bond, E. M. Thompson, G. F. Warner, The Palaeographical Society. Fac-similés of manuscripts and inscriptions, 5 vol. in-fol., London, 1873-1894 ; 465 planches en phototypie. Reproduction d'inscriptions, de manuscrits grecs et latins et de chartes. Les exemplaires classés méthodiquement sont ainsi constitués : 1re série. I. Inscriptions et mss grecs. II. Inscriptions et mss latins. III. Mss latins et en langues modernes ; 2e série. I (IV). Inscriptions et mss grecs et latins en capitale et en onciales ; II (V). Mss latins et en langues modernes. Il existe une table méthodique des trois premiers volumes (1873-1883) par L. Delisle, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 1884, intitulée La paléographie française, est accompagnée de planches, pi. XIV-XXVI. — Merino, Escuela paleográfica, in-fol., Madrid, 1780, 50 planches gravées contenant beau coup de textes diplomatiques.


III.

exclut toute retouche. Les lectures pourront être désormais établies et vérifiées d'après ces fac-similés en toute certitude. Ce n'est pas à dire que les fac-similés de Mabillon, des bénédictins (auteurs du Nouveau traité de diplomatique), de Letronne et de Tardif doivent être désormais négligés. D'abord on trouvera dans le Nouveau traité des fac-similés de documents disparus. En outre, pour ce qui concerne les actes dont les originaux existent encore, tandis que les fac-similés gravés ont été exécutés à la grandeur de l'original, d'après des calques, ceux du présent recueil ont été la plupart réduits photographiquement. Les diplômes reproduits aux planches 4, 4 bis, 5, 8, 10 et 33 ont été reproduits à la grandeur de l'original. Pour la planche 33, précepte de Childebert III, l'originalité de la pièce est douteuse.

Dans cette nouvelle et définitive édition, la transcription a été faite directement sur les documents originaux. On n'a restitué que les lettres, mots, passages, dont on trouvait les vestiges sur les originaux ou la transcription dans les copies anciennes, faites à une époque où ces originaux étaient en meilleur état de conservation. Au XVIe, Pierre Hamon, maître d'écriture de Charles IX, a donné le fac-similé partiel d'un diplôme original de Dagobert Ier, aujourd'hui perdu. Biblioth. nationale, ms. français 19116, fol. 34. Cet acte concernant Thoury (Loir-et-Cher) est mentionné dans les anciens inventaires de Saint-Denis, conservés aux Arch. nationales, LL 1185, p. 394 ; LL 1316, fol. 50 ; LL 1187, p. 437. Cf. Pertz, Diplom. imper., t. I, p. 18, n. 16. Il existait aussi, au XVIIIe, dans les archives du prince d'Henrichemont, un diplôme royal mérovingien dont quelques lignes ont été reproduites en fac-similé par les auteurs du Nouveau traité de diplomatique, t. III, p. 646, pi. LXVI, n. 3. C'est le seul original d'apparence réellement authentique dont nous puissions enregistrer la perte depuis cette époque.

Dans cette nouvelle édition et reproduction des chartes royales — collection unique au monde dont nous sommes en partie redevables aux moines de Saint-Denis qui surent conserver presque intact ce qui, partout ailleurs, pourrissait faute de soin — on a été obligé d'adopter un format maniable et uniforme ; les planches mesurent 0,35 x 0,25 ; pour ne pas trop réduire les originaux de certains papyrus, on les a divisés par le milieu de manière à faire deux planches. Les dimensions des originaux sont toujours indiquées au bas des fac-similés. Les planches 4, 4 bis, 5, 8, 10 et 33 sont à la dimension des originaux ou très à peu près.

Les planches 39 à 42 du présent recueil sont consacrées à la reproduction des mentions inscrites au revers des diplômes ; ce sont soit des analyses contemporaines mêlées de notes tironiennes, soit des analyses rédigées en vue du classement des documents dans les archives.


SUISSE. — Fr. Steffens, Lateinische Paläographie. Hundert Tafeln in Lichtdruck mit gegenüberstehrenden Transscriptionen und Erläuterungen der Tinten, der Schreibmaterialien und systematischen Darstellung der lateinischen Schrift, in-4, Freiburg, 1903, pi. IX, rescrit impérial du Ve ; pi. XVIII, papyrus de Ravenne ; pi. XIX, diplôme de Childebert ; pi. XXVI, charte privée lombarde de 721 ; pi. XXXII, charte privée de Saint-Gall, VIII, 5 ; pi. XXXIV, diplômes de Charlemagne ; pi. XLI, actes d'un synode tenu à Cantorbéry en 803.

H. Leclercq.


CHARTES (ÉCOLE DES). — I. Institution. II. Recueil. III. Fac-similés. IV. Album paléographique. V. Diplomatique et chartier. VI. Recueil de fac-similés.

La Révolution française interrompit leurs travaux, dispersa les ouvriers, centralisa les matériaux (qu'elle confisqua et transmit l'héritage). L'Institut national assuma la tâche de poursuivre et d'achever les œuvres entreprises, plusieurs de ses membres s'y appliquèrent avec une ardeur et une capacité louables ; « mais, quels que fussent leur dévouement et leur zèle, le manque d'auxiliaires ralentit leurs travaux et l'on sentit bientôt le vide immense laissé par la destruction de la congrégation de Saint-Maur ».

L'expérience des maîtres, abnégation des collaborateurs, docilité et enthousiasme des disciples, il fallait tout retrouver, provoquer, coordonner, impulser à nouveau. L'héritage, auquel manquaient alors les héritiers naturels, fut réparti entre des hommes que rapprochaient le goût des études historiques sans qu'ils fussent attachés les uns aux autres par l'affiliation religieuse.

Napoléon avait entrevu une solution quand il avait songé à grouper des bénédictins laïcs dans une espèce de Port-Royal nouveau. Un vague projet élaboré dès 1806, accueilli par l'empereur, retardé, délaissé, ne fut repris que vers 1820, date à laquelle fut proposée par M. de Gérando la création d'une École des chartes. Enfin, en 1821, on vit paraître une ébauche d'application qui s'effaça presque aussitôt ; en 1829, une ordonnance royale établissait sur des bases nouvelles l'organisation des « cours de l'École des chartes », fixait les conditions d'admission, les charges et les avantages. De plus, il était décidé que l'Imprimerie royale publierait gratuitement chaque année un volume des documents que les élèves du cours élémentaire auraient traduits avec le texte en regard ; ce recueil porterait le titre de « Bibliothèque de l'École des chartes ». Un rapport postérieur de trois semaines à l'ordonnance critiquait la disposition relative à cette publication : » Nous concevrions très bien que ces documents inédits, les plus curieux sur lesquels auraient porté les études et les travaux des élèves du second cours, fussent publiés par la commission sous sa responsabilité morale, avec la garantie du nom des savants qui la composent. Alors le document serait accompagné de notes historiques et géographiques, d'indications qui indiqueraient à quels usages certains passages font allusion, ou quels usages, jusqu'à présent peu connus, ils constatent. Un jugement émané d'hommes dont le titre littéraire appelle la confiance apprendrait si l'on doit considérer ces documents comme authentiques ou comme apocryphes, comme intégres ou comme altérés ; les motifs de la critique seraient exposés ».

Le cours élémentaire de la nouvelle École des chartes fut ouvert le 2 janvier 1830. Malgré la méfiance inquiète de l'Académie des inscriptions, l'indifférence du gouvernement, les fâcheux procédés des ministères, la modeste institution vécut. Un groupe de jeunes hommes laborieux, instruits et sagaces, sortit de l'École et ne cessa d'user de l'influence que chacun de ses membres acquérait par son mérite personnel en vue de la servir. Guizot et Letronne secondaient de tout leur pouvoir les savants modestes autant que consciencieux qui dirigeaient l'École : R. Guérard, J. Quicherat et d'autres. Des hommes d'une science et d'une aménité comparables à celles des moines d'autrefois ont montré en quelles mains était passé l'héritage en déshérence, les plus capables de le recevoir, les plus aptes à le faire fructifier, les plus actives, les plus habiles et les plus dignes.

I. Recueil. — L'institution dont nous venons d'indiquer rapidement les origines, les débuts et les accroissements, entreprit en 1839, « à ses risques et périls », la publication dont l'État l'avait chargée par l'ordonnance du 11 novembre 1829. Ce recueil prit le nom de « Bibliothèque de l'École des chartes ». Il publie chaque année un volume in-8° contenant, outre divers originaux, des textes inédits ou revisés, des recensions de livres et les documents officiels concernant la Société. En nous mettant à l'œuvre, écrivaient les fondateurs, nous faisons un appel à la bonne volonté de tous les hommes studieux qui, sur les divers points de la France, se livrent à l'étude des manuscrits. Nous accueillerons de leur part tous ces renseignements fortuits, ces découvertes imprévues que celui qui puise aux sources trouve si souvent à côté de l'objet de ses recherches, et qu'il laisse perdre pour la science faute d'occasion de les publier ». L'appel fut entendu et soixante-douze volumes publiés jusqu'à ce jour disent assez que le programme fut maintenu et rempli. C'est dans cette collection, consacrée en majeure partie à une période historique différente de celle que nous étudions, que nous allons extraire et mentionner des travaux et des documents relatifs à l'époque qui fait l'objet de nos recherches — travaux et documents qu'on oublie trop d'y aller chercher.

Ch. Lenormant, Restitution d'un poème barbare relatif à des événements du règne de Childebert Ier, p. 321-335, dans la Vita S. Droctovxi, de Mabillon, Acta SS. ord. S. Bened., Saec. i, p. 252.

B. Guérard, Des impositions publiques dans la Gaule depuis l'origine de la monarchie des Francs jusqu'à la mort de Louis le Débonnaire, p. 336-342.

Pardessus, Fragment d'un commentaire inédit de la loi Salique, p. 409-429 ; c'est sur le titre i. De maniere, relativement à la compétence des différents tribunaux francs.

B. Bernhard, Essai sur l'histoire municipale de la ville de Strasbourg, p. 430-459.

1842, t. II. L. Redet, Chartes des huitième et neuvième siècles, provenant de l'ancienne abbaye de Nouaillé, près Poitiers, p. 75-82, publie une charte inédite de juillet 780 ; diplôme de Louis, roi d'Aquitaine, mai 808.

Pardessus, Des fridictions privées ou patrimoniales sous les deux premières races, p. 97-114.

A. Teulet, Charte inédite du septième siècle, p. 568-570 ; acte d'échange, intervenu le 25 avril 697, entre Adalric l'irinlusler et Vualdromarus, dixième abbé de Saint-Germain-des-Prés, d'un domaine de neuf bonniers situé à Marly, pays de Poissy, cf. 1849, t. XI, p. 61.

1841, t. III. B. Guérard, La terre salique, p. 113-124 (extrait des prolégomènes au Polyptyque d'Irminon).

P. Paris, Recherches sur Ogier le Danois, p. 521-538.

F. Bourquelot, Recherches sur les opinions et la législation en matière de mort volontaire pendant le moyen âge, p. 539-560 : depuis Justinien jusqu'à Charlemagne. Voir Suicide. De formules relatives en droit observé dans l'empire des Francs suivie de quatorze formules inédites, p. 1-22.

Voir FOHMLES.

J. Quicherat, Invocation à l'éternel, traduite du grec par Tibérianus, p. 267-272 ; ce serait une composition pouvant remonter au IVe.

1845, t. VII (IIe série, t. II). L. Lalanne, Des pèlerinages en Terre Sainte avant les croisades, p. 1-31.

H.-L. Bordier, Deux chartes inédites des années 769 et 789, p. 70-76, provenant des archives de Saint-Germain-des-Prés. Il s'agit d'une vente de fonds de terre, près de Paris, et d'un acte de donation, cf. t. VIII, p. 412, n. 1.

1846, t. VIII (IIe série, t. III). H.-L. Bordier, Jugement lombard rendu en l'an 702, p. 43-54 : c'est une charte rendue à l'occasion d'un procès par-devant le roi Didier à Pavie. « Ce procès est clair. Le riche Lombard Auripert était convenu avec son frère de lui laisser tous ses biens ; mais la mort approchant, il avait disposé par testament de toute sa fortune pour une œuvre pie. La donation étant antérieure, nul doute que le frère n'eût obtenu gain de cause, si elle eût été revêtue des formes légales ; mais ces formes lui manquant, ce sont les légataires qui gagnent leur cause. » J. Marion, Notes d'un voyage archéologique dans le sud-ouest de la France, p. 177-202 ; quelques détails utiles sur Saintes.

L. Lalanne, Controverse à propos du feu grégeois, p. 338-346.

L. Delisle, Des monuments paléographiques concernant l'usage de prier pour les morts, p. 361-411.

H.-L. Bordier, Chartes inédites du IXe ; fragments de deux actes de l'an 794, p. 412-418 ; deux donations de terres faites au monastère de Saint-Germain-des-Prés où l'acte est rédigé.

Reinaud, Controverse à propos du feu grégeois. Réponse aux objections de M. Lud. Lalanne, p. 427-440.

1847, t. IX (IIe série, t. IV). H.-L. Bordier, Des droits de fusliee et des droits de fief, p. 193-228.

1849, t. XI (IIIe série, t. I). H.-L. Bordier, Deux chartes inédites du VIIIe, relatives à l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés, p. 56-65 ; concession d'immunité, par Childebert ; confirmation d'une donation de terres, par Thierry.

J. Marion, L'abbaye de Moissac, Notes d'un voyage archéologique dans le sud-ouest de la France, p. 89-147.

J. Quicherat, Neptuné volé par un pécheur. Déclamation en vers latins par un écolier de la décadence, p. 201-212.

1851, t. XII (IIIe série, t. II). B. Guérard, De la formation de l'état social, politique et administratif de la France, p. 1-38.

A. Gréa, Essai historique sur les archevêques, p. 39-67.

E. de Rozière, Formules inédites publiées d'après un manuscrit de la Bible de Saint-Gall, p. 464-483, cf., t. XV, p. 94-96.

A. Paradis, Inscriptions chrétiennes du Vivarais, p. 592-608 (Viviers et Bourg-Saint-Andéol)

1856, t. XVII (IVe série, t. II). Compte rendu du livre de M. Rabanis, Les Mérovingiens d'Aquitaine. Essai historique et critique sur la charte d'Alaon, in-8°, Paris, 1856 ; démontre la fausseté de ce document forgé au XVIIe, p. 281-283.

Fragment de charte mérovingienne sur parchemin (provenant des archives de Saint-Denis ?) publié par Bormans, dans Compte rendu des séances de la Commission d'histoire de Belgique, IIe série, t. IV, p. 266, 300.

A. Krœber, Partage du royaume des Francs entre Charlemagne et Carloman Ier, p. 341-350.

A. de Barthélémy, Le Dor mais (Pagus Dulcomensis ou Dolomensis) 512-1020, p. 351-366.

1860, t. XXI (Ve série, t. I). L. Delisle, Réflexions sur l'ancienne bibliothèque de Corbie, p. 393-439, 498-515.

J. Quicherat, De l'enregistrement des contrats à la curie, p. 440-446, cf. t. XXVI, p. 551.

F. Rocquain, Variations des limites de l'Aquitaine, depuis l'an 58 avant J.-C. jusqu'au Ve, p. 256-271.

Me legat unrum des, vult zu cognoscere ciclos, Temporum qui varia, qui sinu astra poli. La première partie de cette inscription concorde avec celle du calendrier de Corbie de 826, publié par d'Archery. Mais le martyrologe même diffère beaucoup de celui de Corbie : et, par le texte primitif autant que par les additions, ce calendrier de Saint-Germain d'Auxerre est un des plus précieux documents liturgiques de l'époque, p. 29-30.

H. d'Arbois (de Jubainville), Fragment du panégyrique latin conservé à la bibliothèque de la ville de Nancy, p. 139-141, panégyrique d'un roi, peut-être du roi ostrogoth Théodat. Il y a une grande analogie entre ce panégyrique et celui de Théodoric le Grand, par Ennodius.

E. Mabille, Notice (suite), p. 303-337.

A. de Girthelen, Liste des noms de lieux inscrits sur les monuments mérovingiens, p. 443-464.

J. Quicherat, Critique des deux plus anciennes chartes de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, p. 513-520.

F. Bourquelot, Sens des mots France et Neustrie sous le régime mérovingien, p. 567-574.

1866, t. XXVII (VIe série, t. II). A. Lecoy de la Marche, De l'interprétation d'une lettre de S. Rémi à Clovis, p. 59-74, datant de 486 et non de 507.

A. de Barthélémy, Lettre à M. Félix Bourquelot sur un texte attribué au IXe et mentionnant la monnaie de Provins, p. 158-165.

L. Delisle, Observations sur l'origine de plusieurs manuscrits de la collection de M. Barrais, p. 192-264.

A. Bruel, Essai sur la chronologie du cartulaire de Brioude, précédé de quelques observations sur le texte de ce cartulaire, d'après de nouveaux manuscrits, p. 445-508.

J. Quicherat. Remarques sur quelques notices de lieux des monnaies mérovingiennes, p. 105-123.

L. Delisle, Note sur le manuscrit de Prudence, n° 508 du fonds latin de la Bibliothèque impériale, p. 297-303, du xi siècle ; cf. t. xxix, p. 328.

L. Delisle, Notice sur un papyrus de la bibliothèque de lord Ashburnham, p. 455-466, une bulle de Jean V (685-686) et une bulle de Serge Ier (687-701), toutes deux pour Saint-Bénigne de Dijon. - Jalès les a classées parmi les Lulliennes spuriées. C'est la meilleure place qu'on puisse leur assigner.

1869, t. XXX (VIe série, t. v). E. Mabille, Les invasions normandes dans la Loire et les pérégrinations du corps de saint Martin, p. 149-194, 425-460, p. 232-240. « Ce sont des dialogues par demandes et réponses concernant l'histoire sainte et l'histoire profane. On peut les comparer au dialogue de Pépin et d'Albin, qui se trouve dans les œuvres d'Alcuin. L'un, intitulé Jof« mo7îoc/ionmi, est d'une écriture du ix siècle ; l'écriture de l'autre paraît remonter au vii siècle. » Sur ces documents, cf. P. Meyer, dans Romania, t. i, p. 483.

1874, t. XXXV (VIe série, t. x). Ed. Garnier, Les archives nationales à l'Exposition universelle de Vienne, p. 06-75.

Blancard, Charte sarde de l'abbaye de Saint-Victor de Marseille, écrite en caractères grecs, p. 255-256, date de 1163-1168.

1876, t. xxxvii (VIe série, t. xii). A. Molinier, Remarques sur quelques actes publiés par D. Vaissette, p. 34-50 ; un diplôme de Charlemagne de 80 p.

L. Delisle, Bulle de Silvestre II, du 23 novembre 999, p. 108-111 (sur papyrus).

L. Delisle, Notice sur vingt manuscrits du Vatican, p. 471-527 : Sacramentaires mérovingiens, n. 316 du fonds de la Reine ; n. 317 du même fonds ; n. 257 du même fonds ; sacramentaire de l'Église de Paris, n. 313 du fonds Ottoboni ; règles et tables de comput, n. 1263 du fonds de la Reine.

1879, t. XL (VIe série, t. xv). L. Delisle, Les bibliothèques de Théodulfe, p. 1-47.

L. Delisle, Sacramentaire de l'église d'Autun, p. 140-142, le 317 du fonds de la Reine, enregistre des observations d'A. de Charmasse, dans L'Autunois, avril 1878.

H. d'Arbois (de Jubainville), Senchus Torpeist, poète en chef d'Irlande et les Irlandais en Amérique, p. 145-153.

A. Molinier, Note sur Mors Gothorum, villa royale en Septimanie, p. 579-580.

1880, t. XLI (VIe série, t. xvi). F. Rocquain, Les sorts des saints ou des apôtres, p. 457-474.

1881, t. xLii (VIe série, t. xvii). N. Valois, Étude sur le rythme des bulles pontificales, p. 161-198, 257-272.

A. de Barthélémy, Liste des noms d'hommes gravés sur les monnaies de l'époque mérovingienne, p. 282-305.

H. Omont, Formules inédites du XIIe, p. 502-503.

H. Omont, Notes de paléographie grecque, à propos d'un livre récent de M. Gardthausen, p. 551-559.

1882, t. XLiii (VIe série, t. xviii). R. de Lasteyrie, La charte de donation du domaine de Siicy à l'Église de Paris (su), p. 60-18.

( !. la mairie du palais, exercée par Pépin, et non (du consulat conféré à Clovis. » II. Les découvertes de Jérôme Vignier. Testament de Perpétue, évêque de Tours (daté du 1er mai 175), p. 205-222 ; Épitaphe de Perpétue, p. 222-224 ; Donation de Mieij, p. 224-233 ; Colloque de Lyon, 233-250 : Lettres d'évêques et de /« //« >s ; Léonce d'Arles au pape Hilaire, en 462 ; Loup de Troyes à Sidoine Apollinaire, 472 ; Gélase Ier, pape, à Rustique de Lyon, 494 ; Anastase Ier, pape, à Clovis Ier ; Symmaque, pape, à Avit, de Vienne, 501, p. 250-261. Vie de Sainte Odile, p. 261-268. Toutes ces pièces sont apocryphes et ont pour auteur Jérôme Vignier, 1606-1661.

1886, t. XLvii (VIe série, t. xxii). J. Havet, A propos des découvertes de Jérôme Vignier, p. 335-341 ; à Paris M. P. Batillol signale un nouvel apocryphe du même faussaire ; L'épitre de Theonas à Lucien. Note sur un document étrétien (daté du xi siècle, réimpression du Bulletin critique, 15 avril 1886, p. 155-160 ; et à Berlin, M. W. Wattenbach, signale la Genealogia Karolorum.

J. Havet, Encore les découvertes de Jérôme Vignier, p. 471-472, t. XLViii, p. 5, note 3.

1887, t. xLViii (VIe série, t. xxiii). J. Havet, Questions mérovingiennes. IV. Les chartes de Saint-Calais, p. 558, p. 209-247.

H. d'Arbois (de Jubainville), Exemples de noms de « lundi » formés à l'aide de gentilices romains et du suffixe -acrs, p. 356-370.

1888, t. xLix (VIe série, t. xxiv). J. Havet, Charte de Metz accompagnée de notes tironiennes, 27 décembre 548, p. 95-101, cf. p. 144-145.

P. Fournier, Une forme particulière des fausses décrétâles, d'après un ms. de la Grande-Chartreuse, p. 325-349.

1889, t. L (VIe série, t. xxv). L. Duchesne, Note sur l'origine du « cursus » ou rythme prosaïque suivi dans la rédaction des bulles pontificales, p. 161-163.

1890, t. Li (VIe série, t. xxvi). J. Havet, V. Les origines de Saint-Denis, p. 5-62.

J. Havet, VI. La donation d'Étrepagny, 1er octobre 629, p. 213-237.

1891, t. LU. L. Duchesne, Le liber diurnus et les élections pontificales au VIIe, p. 530.

1892, t. LUI. Les origines métriques du « cursus », p. 212.

J. Havet, L'avènement de Clotaire III, p. 323-324.

1893, t. Liv. Ch. de Grandmaison, Résultats des fouilles de Saint-Martin de Tours, en 1886, p. 75.

G. Déniante, Observations sur la formule « car tel est notre plaisir » dans la chancellerie française, p. 86, 96 ; cf. 1895, p. 226.

L. Duchesne, La vie de sainte Geneviève, p. 209-224.

M. Prou, Un diplôme faux de Thierri III, p. 588-589.

J. Havet, VII. Les actes des évêques du Mans, p. 597-692.

La statuette équestre de Charlemagne, p. 426, des colonnes antiques, d'après quelques compilations et commentaires antérieurs au XVIe, p. 56-72.

Authentiques de l'époque mérovingienne, p. 496.

V. Mortet, Observations comparées sur la forme des colonnes à l'époque romane, dans divers monuments du midi de la France et de pays étrangers, p. 579-588.

***, Fouilles de Saint-Maur de Glanfeuil, p. 657-658.

1899, t. Lx. Léon Maître, Questions de géographie mérovingienne. Le Flavius Taunucus et le Portus Vetraria, p. 377-396.

J. Calmette, Observations sur les gloses nudhériques de la lex Salica, p. 397-413.

E. Lefebvre-Pontalis, Histoire de la cathédrale de Noyon, p. 457-490.

J. Tardif, Territorium Penesciacense ou Pienesciacense, p. 491-496.

1900, t. Lxi. H. Omont, Le praecipium Dagoberti De fugitivis, en faveur de l'abbaye de Saint-Denis, p. 75-82.

V. Mortet, La mesure des voûtes romaines, d'après des textes d'origine antique, p. 301-333.

1901, t. Lxii. H. Omont, Inscriptions mérovingiennes de l'ivoire Barberini, p. 152-155.

1903, t. LXiv. L. Delisle, Un feuillet retrouvé du recueil écrit sur papyrus de lettres et de sermons, de saint Augustin, p. 453-480.

1904, t. Lxv. R. Poupardin, Les origines byzantines du monogramme carolingien, p. 685-680.

1905, t. Lxvi. M. Jusselin, Notes tironiennes dans les diplômes, p. 360-389.

M. Jusselin, Monogrammes en tachygraphie syllabique italienne, p. 660-663.

1906, t. L.xvii. P. Guilhiermoz, Note sur les poids du moyen âge, p. 164-233, 402-450.

1907, t. Lxviii. M. Jusselin, Notes tironiennes dans les diplômes mérovingiens, p. 481-508.

L. Levillain, Le baptême de Clovis, p. 472-488.

La bibliographie que nous venons de dresser n'est, comme on peut facilement s'en apercevoir, qu'un côté exceptionnel du recueil qui consacre spécialement à l'étude du moyen âge, « comme nous l'apprend son titre. Telle quelle, cependant, elle contient d'utiles contributions à la période précédente. - Au début de cet article, nous avons rappelé les débuts dilliei les de l'institution et le généreux courage de ceux qui fondèrent la Bibliothèque de l'École des chartes. En terminant, nous ne pouvons mieux résumer l'œuvre accomplie et la situation conquise, que par quelques mots prononcés par M. Paul Viollet, sur la tombe de Léopold Delisle : « Il était tout je une encore et venait d'achever ses études, lors que les fondateurs de la Société des anciens élèves, qui traversait alors une crise difficile, l'appelèrent à eux, comme, dans une passe dangereuse, des navigateurs alarmés ont recours à un pilote expérimenté. Le navire à conduire était la Bibliothèque de l'École des chartes, qui, en ce moment-là, naviguait assez péniblement. Ce Nestor de vingt-six ans tint le gouvernail d'une main prudente et sûre. La navigation fut magnifique. Pendant plus de cinquante ans, Delisle a dirigé nos publications. Il y a pris lui-même une part personnelle considérable. Vous savez la place importante qu'elles occupent aujourd'hui dans le monde savant, > l'estampille arabe de Saïd Ibn abd er-Rahmân, directeur des finances en l'an 223 de l'hégire (838 apr. J.-C.). L'original est catalogué Bibl. nat., ms. lat. 8530. Cf. Ph. Jaffé, Regesta ponlif. roman., 2e édit., n. 302 ; J. Karabacek, Das arabische Papier, dans Mittheilungen aus (1er Sammlung der Papyrus Erzherzog Rainer, in-4°, Wien, 1887.

Au nombre des testateurs sont un teinturier : Florius Constantius, vir honestus, linctor publicus ; un évêque de Ravenne : sanctus ac venerabilis Aurelianus episcopus sanctae ecclesiae catholicae Ravennalis ; un marchand de soieries : Georgius, vir devotus, clamator, holosericoprata. Il y a plusieurs dates dans le texte du rouleau, mais la transcription est d'une date unique. Le testament du diacre Colonius, daté du règne de Léon (y 474), a été ouvert sous le consulat de F. Basilius Junior, en 480. Le testament du teinturier F. Constantius est daté de l'année 521 : celui du marchand de soieries est de l'année 552, dressé le 3 janvier, il fut ouvert le 13 du même mois.

La deuxième pièce de ce 2e fascicule a été également écrite à Ravenne. Cette charte précieuse se trouvait dès 1564 dans la Bibliothèque du Roy à Fontainebleau, où, sur la foi d'une note écrite au verso, on la tenait pour le testament original de Jules César : C. Jul. Cæsaris. testamentum. L. Pisone. socero. recitatim. ri. idibu. septebris. Mabillon y fut trompé un moment et fit graver le morceau qui contenait le titre supposé : De re diplomatica, p. 344. Les jurisconsultes Cujas, Brisson, Juste Lipsius, Rutgers, Saumaise, Gabriel Naudé ont commenté ce texte connu dés lors sous le nom de « charte de pleine sécurité ». Mabillon en inséra une copie figurée au burin avec lecture interlinéaire dans le Supplément au De re diplom., p. 53, 73-76. On n'a pas cessé depuis de l'étudier : F. C. Conrad, Parerg., Helmstadii, 1737-1739, 1. IV ; Terrasson, Monuments de la jurisprudence romaine, p. 75 ; G.-A. Zanetti, Nuova raccolta delle monete d'Italia, t. II, p. 367 ; G. Marini, I papiri diplom., n. lxxx, et comment., p. 266-272. Le texte est incomplet, la deuxième colonne seule est entière, mais l'intérêt reste très grand. Il s'agit d'un règlement décompte, très détaillé, de biens meubles et immeubles qu'un tuteur, le sous-diacre Gratien, reçoit pour son pupille Étienne et qui composent le tiers d'une succession léguée audit Étienne par son père ; règlement dans lequel les possessions immobilières, l'argent, le mobilier, les ustensiles de ménage, les habillements même sont minutieusement inventoriés, estimés en monnaie courante, et désignés par des dénominations vulgaires.

La date ne fait l'objet d'aucune hésitation ; on lit ces mots : Imp. D. X. Justiniano pp. aug. anno tricensimo octavo. Ruv (méprise pour et) P. C. Basili anno vicensimo tertio s. d. (= sub die) iduum juliarum, indic(tione) duodecimo. Rav c'est l'année 564, le 15 juillet. Cf. A. Giry, Manuel de diplomatique, in-8°, Paris, 1894, p. 84.

Le 3e fascicule intitulé : Chartes et manuscrits sur papyrus de la Bibliothèque royale. Collection de facsimilés accompagnée de notices historiques et paléographiques, in-fol., Paris, 1840.

Charte du pape Benoit III pour le monastère de Corbie, en 855, le 7 octobre. L'original est conservé à la bibliothèque municipale d'Amiens. Ce rouleau de papyrus mesure 6 m 50 en longueur, il est incomplet néanmoins. C'est une confirmation de privilèges et immunités accordés à l'abbaye de Corbie à diverses époques par différents personnages.

Ce 3e fascicule renferme en outre des fragments de saint Avit sur papyrus, nous en avons parlé déjà (voir Dictionn., au mot Aga une, t. i, col. 861) ; des fragments de sermons de saint Augustin, sur lesquels la notice de Champollion-Figeac dit l'indispensable. Enfin, un fragment antique non identifié alors et qui l'a été depuis, c'est une pièce moins ancienne qu'on ne l'avait cru. Cf. Nat. de Wailly, Mémoire sur des fragments de papyrus écrits en latin, et déposés au cabinet des Antiques de la Bibliothèque royale, au musée du Louvre et au musée des Antiquités de la ville de Leyde, in-4°, Paris, 1842, extraits des Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. xv, part. 1, et 3 pi. : ce sont des fragments de recueils impériaux du IVe ou du Ve.

L'Album paléographique ou Recueil de documents importants relatifs à l'histoire et à la littérature nationales, reproduits en héliogravure d'après les originaux des bibliothèques et des archives de la France avec des notices explicatives par la Société de l'École des chartes, Atlas, Paris, 1887.

L'Album paléographique comprend cinquante planches accompagnées de transcriptions et de notices par différents auteurs. Les documents reproduits s'échelonnent entre le Ve et l'année 1682. Tous les principaux genres d'écriture employés en France pendant cette longue période y sont représentés par des exemples authentiques. Afin de ne pas dépasser, ou de très peu seulement, les limites chronologiques que nous nous sommes assignées, nous ne parlerons que des vingt-trois premières planches, jusqu'à l'époque capétienne, chartes et manuscrits.

Voici d'abord la mention des écritures : Capitale romaine, dans le fameux ms. des œuvres de Prudence (pl. i).

Capitale carolingienne, dans un livre de l'école de Tours, sous Louis le Pieux (pl. xxi).

Onciale, dans quinze manuscrits, du VIe au IXe (pl. i-vi, i.x, xi-xv, xxi).

Semi-onciale, dans quatre manuscrits du VIe au IXe (pl. VI, ix, xi, xxi).

Minuscule ou cursive des temps antérieurs à Charlemagne, dans un diplôme de Childéric Ier (pl. x) et dans des manuscrits théologiques (pl. m. vi-viii), canoniques (pl. XI), juridiques (pl. xv), historiques (pl. xii).

À côté d'un monument de la chancellerie de Charlemagne, en 797 (pl. xvi). quatre monuments calligraphiques : deux psautiers antérieurs de peu d'années seulement à l'an 801 (pl. xvii). une des bibliques de Théodulphe d'Orléans (pl. xviii), un ms. des œuvres de saint Augustin offert par l'archevêque Leidrade à l'Église de Lyon (pl. xix).

Des spécimens montrent l'habileté des calligraphes sous Louis le Pieux et sous Charles le Chauve (pl. xix-xxiii).

L'Album comprend sept diplômes rédigés au nom de Childebert Ier, en 695 (pl. x) ; de Charlemagne, en 797 (pl. xvi) ; de Hugues Capet, en 988 (pl. xxiv-xxv) ; de Henri Ier, vers 1058 (pl. xxvi) ; de Louis le Gros, en 1113 (pl. xxviii, xxix) ; de Philippe-Auguste, en 1216 (pl. xxxvi), et de saint Louis, en 1270 (pl. xxxviii).

Pl. I. — Ve ou début du VIe. Poésies de Prudence (Bibl. nat., latin 8085, fol. M), - insigne monument de paléographie.

Il que, 1808 : De Rossi, Il culto idolatrico in Roma nel 594, dans Bull. di arch. crist., 1868 ; Mommsen, Carmen codicis Parisini 8085, dans Hermes, t. iv, p. 950 ; Riese, dans Anthologia latina ; Ellis, dans Journal of philology, t. II, p. 66 ; Morel, dans la Revue critique, 8 mai 1869, p. 300.

Pl. II. — VIe. Le Pentateuque de Lyon (Bibl. Lyon, 329, fol. 54 r° et 42 r°).

Pl. VI. — VIe-VIIes. Commentaire d'Origène sur la Genèse, l'Exode et le Lévitique (Bibl. Lyon, n. 372, catal. Delandine, fol. 19 et 213).

Pl. VII. — VIe. La Cité de Dieu, de saint Augustin (Bibl. Lyon, ms. 523 bis, fol. 53 r°, 128 r°).

Pl. VIII. — VIe. Commentaires d'Origène sur l'épitre de saint Paul aux Romains (Bibl. Lyon, n. 413, fol. 26 V, 27 r°, 258 V).

Pl. XI. — VIe. Canons de conciles et constitutions pontificales (Bibl. nat., lat. 12097, fol. 177 et 192).

Pl. XII. — VIIe. Grégoire de Tours, mss de Beauvais et de Corbie (Bibl. nat., lat. 17654, fol. 52 r°, lat. 17655, fol. 43 r°).

Pl. XIII. — VIIe. Grégoire de Tours, ms. de Cambrai (Bibl. Camb., 624, fol. 96 et 132 v°).

Pl. XIV. — VIIe. Chronique dite de Frédégaire (Bibl. nat., lat. 10190, fol. 124 v°, 125).

Pl. XV. — VIIe. Bréviaire d'Alaric (Bibl. Faculté médec. de Montpellier, ms. 84).

Pl. XVI. — VIIIe. Diplôme de Charlemagne en faveur du comte Théodold, 31 mars 797, à Aix-la-Chapelle (Archiv. nat., K. 7, n. 15).

Rattachaient à la renaissance provoquée par Charlemagne. — Nous n'avons pas cru devoir isoler les chartes royales des manuscrits, nous avons déjà parlé de plusieurs de ces derniers dans le Dictionnaire, les autres auront leur tour.

Monuments historiques, cartons de lois, p. 71, n. 96. Cf. Sickel, Acta Karolinorum, K. 151 ; Böhmér-Mühlbacher, Regesta imperii, I, n. 327 ; J. Havet, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 1887, t. XLVIII, p. 509, rectifie la lecture de Meynardus en Meginphridus : A. Giry, dans..., la note tironienne se lit : Hic situs Christus. Ercanbaldus relegi et subscripsi. Meginphridus ambasciavit.

Pl. XVII. — Fin VIIIe. Psautiers du temps de Charlemagne (Bibl. Écol. méd. Montpell., ms. 409 : Bibl. nat., lat. 13359, fol. 22).

Pl. XVIII. — VIIIe-IXes. Bible de Théodulf (Bibl. nat., lat. 9380, fol. 136 v, 137 r°).

Pl. XIX. — IXe. Opuscules de saint Augustin. Commentaire de Bède sur Esdras (Bibl. Lyon, n. 824 et 301, catal. Delandine, fol. 43, 73).

Pl. XXII. — Milieu du XIe. Les évangiles de l'empereur Lothaire (Bibl. nat., lat. 268, fol. 9 v°, 123 v°).

Pl. XXIII. — IXe. Glossaire grec-latin de Laon (Bibl. Laon, ms. 444, fol. 297 v°, 298 r°).

F. DIPLOMMA ET CHARTAE MEROVINGICAE. ETATI in archivio Franciae asservata delineanda curavit A. Letronne Academiae inscriptionum et humaniorum litterarum socius, Archivorum summus custos, format atlas, Parisiis, 1844-1866. Le titre de la couverture des cinq livraisons diffère notablement : Diplômes et chartes de l'époque mérovingienne sur papyrus et sur vélin conservés aux archives du royaume, publiés sous les auspices de M. le comte Duchâtel, ministre de l'Intérieur, et de M. Villemain, ministre de l'Instruction publ., par M. Letronne, garde général des archives du royaume, Paris, chez Kieppelin, éditeur, quai Voltaire, 15.

1. Diploma Childeberti I de fundatione ecclesiae S. Vincentii Parisiensis (postea S. Germani a Pratis), ann. 558.

2. Charta Germani episcopi Parisiensis, pro basilica S. Crucis et S. Vincentii, ann. 566, die xxi augusti.

3. Diploma Clotarii II, de donationibus a quodam Johanne negotiatore factis, ann. 627.

4. Diploma Dagoberti I, de partitione bonorum inter Ursinium et Beppolenum fratres, ann. 628.

5. Diploma Dagoberti I, de villalticinasco, ann. 637.

6. Charta Chrothildis, pro fundatione monasterii Bogariensis, anno 670, die 10 martii.

7. Diploma Childerici II, quo Vipplesiacum villam monasterio S. Dionysii impertitur, anno 670, die 29 julii.

8. Præceptum Theodorici III, de Saocitho et aliis villis Chainoni S. Dionysii diacono concessis, ann. 677, die 20 septembris.

9. Diploma Theodorici III, de Chramino episcopo Iurebrencnsi in synodo publica deposito, ann. 677, die 20 septembris.

10. Placitum Theodorici III, de lite inter Acchildem et Amalgarium super villa Bactilonovallc pendente, ann. 680, die 30 junii.

11. Præceptum Theodorici III, quo res ad usum monasterii S. Dionysii per totum regnum advehendas ab omni teloneo eximit, ann. 681.

12. Præceptum Theodorici III, de Latiniaco villa, ann. 690, die 30 octobr.

13. Fragmentum epistolae pro S. Dionysio (absque not. chronol.).

14. Testamentum quo Iddan, filius Chramnetrudi, uxori suae, nec non sacratissimo fisco, sanctique Dionysii ecclesiae atque aliis plurima legata assignat, ann. 690.

15. Testamentum filii Iddan (pars altera).

16. Præceptum Theodorici III, de villis Francorecurte et Rocconeurte, ann. 691.

17. Placitum Chlodovei III, de Malcha, Chidulfouia, Ruxsito et aliis villis, ann. 691, die 12 augusti.

18. Placitum Chlodovei III de lite inter Chainonem S. Dionysii abbatem et Ermenoaldum abbatein pendente, ann. 692, die 5 maii.

19. Præceptum Chlodovei III, quo monasterio S. Dionysii ab omni teloneo eximit, ann. 692, die 5 junii.

20. Placitum Chlodovei III, de villa Nocito, ann. 692, die prima novembr.

21. Placitum Chlodovei III, de loco Baddanecurti, in pago Belvacensi, ann. 693, die 28 febr.

22. Præceptum Childeberti III, de Xapsiniaco villa, ann. 695, die 13 dec.

23. Placitum Childeberti III, quo Hordinium, cum ecclesiis ibi constructis monasterio S. Dionysii adjudicat, ann. 695, die 23 dec.

24. Diploma Childeberti III, quo immunitates concedit monasterio Tusonis-Vallis, ann. 696, die 8 april.

25. Placitum Childeberti III, quo villam Xocitum monasterio Tusonis-Vallis adjudicat, ann. 697, die 14 mart.

26. Charta excambii facti inter Adalpicum ex una, et Vualdromarum Sangermanenseni abbatem ex altera parte, ann. 697, die 25 apr.

27. Testamentum Erminetricadis, quo legata plurima quibusdam ecclesiis et personis scribit, ann. 700. Litcin monasterio S. Dionysii iiiiiicilin, ann. 710, martio.

28. Placitum Chilperici II, quo nudictatam tuiiili in Superioriaco monasterio S. Dionysii adjudicat, ann. 711, die 7 mart.

29. Præceptum Chilperici II, de centum vaccis annuatim monasterio S. Dionysii in lisco (Cenomancnsi concessis, ann. 711, die 15 mart.

30. Diploma Chilperici II, quo silvam Loveritiam monasterio S. Dionysii donat, ann. 717, die 28 febr.

31. Charta præcaria Wadecrici et Ercamberti, ann. 730, die 20 aug.

32. Placitum Pippini majoris domus, de vico Oarborio, ann. 750, die 20 jun.

33. Præceptum Pippini majoris domus, quo mulla prædia monasterio S. Dionysii in placito restituit, circa ann. 751.

34. Fol. 1, 2. Fragmentum epistolae cujusdam imperatoris (Constantinopolitani).

35. Bulla Nicolai I pape pro monasterio S. Dionysii, ann. 858, die 28 apr.

Cet ouvrage, commencé par Letronne, continué par M. de Chabrier à partir de l'année 1852, a été complété par une livraison publiée en 1866, format atlas, comprenant les fac-similés de quatorze pièces ainsi réparties : sept pièces mérovingiennes sur vélin et sur papyrus et sept pièces carolingiennes sur papyrus. En tout, la publication comptait donc 62 planches lithographiées et contient tous les documents mérovingiens, sur papyrus ou sur parchemin, conservés aux Archives nationales et quelques pièces carolingiennes.

Voici le sommaire de la livraison complémentaire publiée avec l'inventaire des Cartons des rois de J. Tardif.

49(1). Diploma Childeberti I, quo Ecclesia Parisiensis villas, cellas, aliasque possessiones concedit, ann. 528, mens. jan.

50(2). Diploma Chlotarii II, ipso confirmatur donatio in monasterium S. Dionysii areæ infra muros Parisiensis civitatis sitæ, ann. 625, mens. jun. vel jul.

51(3). Charta Landrici episcopi Parisiensis, qua monasterio S. Dionysii multa privilegia concedit, ann. 652, primo die jul.

52(4). Placitum Clotarii III, de quibusdam villis monasterio S. Dionysii concessis, circa ann. 658.

.56 (8). Privilegium Stephani papœ II, de número et vesture diaconorum quos abbati S. Dionysii sacra celebranti assumere licet, ann. 757, die 26 febr.


VI. Recueil de fac-similés (à l'usage de l'École, des Chartes, Paris, 1880-1887, grand in-folio, iv + 44 pages, 97 planches en héliogravure, comprenant 185 fac-similés. L'introduction est signée par A. Giry.

Dès les premiers temps de son existence, l'École des chartes avait compris la nécessité de former une collection de fac-similés indispensables à l'enseignement de la paléographie et de la diplomatique. Les premières reproductions furent publiées en fascicules dont les titres figurent ci-dessus. Voir col. 1006. L'indifférence du public ne permit pas de poursuivre cette publication, mais on ne continua pas moins à exécuter chaque année des fac-similés pour les besoins de l'enseignement. Cette série est généralement désignée sous le nom d'anciens fonds et comprend également les fac-similés de la vaste publication de Letronne, un certain nombre de fac-similés lithographiques, spécialement exécutés pour l'École des chartes, et qui ne se trouvent pas dans le commerce, et enfin des fac-similés obtenus par des procédés divers, empruntés à diverses publications et dont un certain nombre ont été tirés pour l'École, au total, en 1905, 759 numéros.

En 1872, Jules Quicherat eut l'idée d'appliquer à la reproduction des fac-similés les procédés alors nouveaux de l'héliogravure ; on forma ainsi une seconde série, exclusivement composée d'héliogravures, qui comprenait, en 1905, 420 numéros.

La collection complète des fac-similés de l'École des chartes est déposée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Cf. H. Omont, Bibliothèque nationale. Département des manuscrits. Liste de fac-similés et de reproductions de manuscrits conservés à la Bibliothèque nationale, dans la Revue des bibliothèques, mai-juin 1903.

Parmi les pièces de cette seconde série, aucune charte n'est antérieure à l'année 814, une seule est du IXe.

N° 172 : 5 avril 844, confirmation par Charles le Chauve de l'immunité accordée par Louis le Pieux à l'Église de Toulouse (Archiv. Haute-Garonne, fonds Saint-Sernin, copie du XIIe).

Parmi les manuscrits ;

N° 126 : début du IXe : Bibl. de Théodulfe (Trésor de la cathédrale du Puy). fol. 68 v.

N° 139 : première moitié du IXe : Évangéliaire d'Épernay (Bibl. mun. d'Épernay), sans indication de numéro ni de folio.

N° 150 : VIe : uvres de saint Augustin (Bibl. de Lyon, n° 408, fol. 114 r°, 121 v°).

N° 151 : VIe ou VIIe : Commentaire de saint Augustin sur les Psaumes (Bibl. de Lyon, n° 352, fol. 143).

H. Leclercq.


CHARTOPHYLAX (Χαρτοφύλαξ), dignitaire de l'Église byzantine. À l'origine, le chartophylax n'était que le gardien des archives du patriarcat, comme son nom l'indique. C'est lui qui conserve et veille sur les copies d'actes de conciles, professions de foi des évêques, lettres reçues d'autres patriarches, etc. On rencontre ce personnage pour la première fois au VIe concile général (IVe de Constantinople, en 680). Les Pères ayant demandé à voir les actes des conciles précédents, l'empereur envoie Georges, « archidiacre et chartophylax », chercher les copies conservées au patriarcat. Dans les sessions suivantes, le même Georges reparaît constamment. Au VIe, les légats romains demandent qu'on lise les œuvres de certains Pères cités par les monothélites. Cela se fait à la IXe session ; à la Xe, on compare les textes cités par les légats avec les volumes du patriarcat. Dans toutes ces recherches, c'est toujours le chartophylax qui présente les documents, atteste sous serment leur authenticité, témoigne que la bibliothèque patriarcale n'en possède pas d'autres que ceux qu'il a apportés. À la XIIIe session, il est chargé de trouver et de présenter tous les écrits de personnes suspectes d'hérésie. Entre autres, il présente les lettres synodales des patriarches Jean V (668-674), Constantin Ier (674-676). Ces lettres sont jugées orthodoxes ; puisque Georges jure qu'il n'en a pas trouvé d'autres, les Pères se décident à retenir les noms de ces patriarches sur les diptyques. À la XVIe session, les Pères désirent examiner les actes du Ve concile (en 553) ; encore une fois le chartophylax doit jurer sur les Évangiles qu'il n'y a rien ajouté ni faussé. On voit que déjà le chartophylax joue un rôle important ; c'est son serment qui fait foi pour les documents. Le Liber pontificalis, à l'occasion du VIIIe concile œcuménique, fait mention du chartophylax : Et vocato diacono et chartophylace ecclesiae Constantinopolitanae, praeceptum est ei ut iuxta eorum notitiam codices ex bibliotheca ecclesiae medium deduceret.

Les documents postérieurs de droit byzantin nous représentent le chartophylax devenu un des premiers dignitaires de l'Église. Il n'est plus seulement le gardien des archives ; il est devenu, en quelque sorte, le remplaçant, le vicaire général du patriarche. Ces documents sont le traité ; M.-J. Balsamon, τί περὶ τῶν δύο ἀρχῶν τοῦ χαρτοφύλακος καὶ τοῦ πρώτου περασπιστού (Meditatum de duabus officiis chartophylaeis et primi defensoris) de Théodore Balsamon, écrit vers 1193, le chapitre ccxliii du livre De sacris ordinationibus de Syméon, archevêque de Thessalonique (1410-1429). Georges Codinus, De officiis palatii Constantinopolitani, plusieurs décrets, lettres, décisions que l'on trouve dans les collections de droit byzantin, comme Leunclavius, Ius canonicum graeco-romanum ; Miklosich et Müller, Acta et diplomata graeca medii aevi, etc. Anastase le Bibliothécaire, dans ses notes sur le VIIIe concile œcuménique (869), donne une description de l'office du chartophylax. D'après ces auteurs, on voit que le chartophylax est devenu bien plus important que son nom ne permettrait de le supposer. Anastase dit : Chartophylax interpretatur chartarum custos. Fungitur autem officio chartophylax apud ecclesiam Constantinopolitanam quo bibliothecarius apud Romanos, indutus videlicet infulis ecclesiasticorum ministrorum et agens ecclesiastica cuncta prorsus obsequia, exceptis mis solis quae ad sacerdotale specialiter ac proprie pertinere probantur officium. Suit la liste de ses devoirs. Selon Balsamon, c'est « la bouche et la main du patriarche ». Balsamon, qui avait été lui-même chartophylax, a l'air de vouloir élever cet office au-dessus de toutes les autres dignités de la cour patriarcale. Certainement, comme dit Gretser dans ses notes à Codinus : plus significat quam ipsa vocabula fronte prima prae se fertunt.

Il ne faut pas confondre le chartophylax avec le chartularius (χαρτουλάριος). Celui-ci est un personnage bien inférieur, ministre du sakellarios. Le chartophylax prend le quatrième rang dans la première γουμενακία (hégouménat) qui forme le premier groupe du chœur, à droite, pendant la liturgie patriarcale. Ces premiers dignitaires sont les γουμένοι (hégoumènes), titre difficile à expliquer, que Gretser prend pour une corruption de ξω κυβερνάτωρ (qui foris cubant), puis que, à l'origine, chacun avait sa propre résidence. Ces γουμένοι avaient un rang très élevé ; au concile de Florence, ils sont comparés aux cardinaux latins. Le patriarche Georges II (Xiphilinos, 1192-1199) ajouta le primas defensor (πρῶτος περασπιστής), qui avait été le premier du troisième groupe, au nombre des γουμένοι. Ainsi, la première γουμενακία consiste en sept personnes. La liste de dignitaires donnée par Allatius diffère en quelques particularités de celle qui se trouve dans l'eucologe moderne ; cependant, le chartophylax retient toujours sa place comme quatrième du premier groupe. C'était toujours un diacre. Souvent il est appelé ρχων διακόνου (archidiacre). Ceci n'indique pas de rang spécial. Dans l'Église byzantine, n'importe quel diacre revêtu d'une charge importante se dit archidiacre. L'empereur Andronic Paléologue (1282-1328) voulut que celui qui avait été nommé chartophylax restât satisfait de sa position sans chercher à la quitter pour accepter une charge supérieure. Pour hausser la dignité du chartophylax, il lui donna l'épithète de σέβασμιος (sevastios). Dorénavant, c'est : σεβασμιώτατος χαρτοφύλαξ, ou plus court : ρχων χαρτοφύλαξ.

Comme presque tous les dignitaires de l'Église byzantine, le chartophylax reçoit sa charge moyennant une bénédiction avec imposition de mains, que les Grecs appellent ordination (χειροτονία). Le patriarche ordonne, impose les mains sur la tête du nouveau chartophylax, lui donne un anneau d'or et le sceau (σφραγίς) avec lequel il doit cacheter les documents. Ainsi, il devient le vicaire du patriarche. Balsamon le compare à Aaron, vicaire de Moïse. Comme Aaron, il porte l'anneau ; son boullotérion représente le rational d'Aaron. Comme vicaire du patriarche, il a le pas sur les évêques. Aux élections épiscopales, qu'il doit présider au nom du patriarche, il occupe une place plus élevée que celle des évêques électeurs. Ceux-ci protestèrent quelquefois, en appelant au canon 18 du concile de Nicée qui défend aux diacres de précéder un évêque. Cependant, l'empereur Alexis Comnène (1081-1118) prononça en faveur du chartophylax. Balsamon explique et défend ce jugement en s'appuyant sur le canon 7 du Ve concile œcuménique, qui donne au vicaire du patriarche ou d'un évêque le rang de celui qu'il représente. Au contraire, au synode où le patriarche lui-même est présent, le chartophylax ne prend que le rang qui convient à sa place dans la hiérarchie. D'autres honneurs lui reviennent, par exemple le droit de porter la crosse (πατερίτσα) ; pendant un certain temps, avant Balsamon, il avait même l'usage de la mitre. Dans les processions, le chartophylax chevauchait sur un mulet blanc, entouré de ses domestiques (les excubiteurs).

Des devoirs de liante importance justifient ces honneurs. Malgré les autres offices qu'il accumula, le chartophylax reste toujours, en premier lieu, ce que son nom indique : gardien des archives, τὰ χαρτοφύλακα, comme dit Kodinos. De même tous les auteurs citent d'abord ceci. Le rôle que joue le chartophylax Georges au VIe concile donne une idée exacte de ses devoirs à ce point de vue. Le chartophylax atteste l'authenticité des documents en y apposant sa signature et sa bulle. Il existe beaucoup de décrets de patriarches et de synodes ainsi attestés. Voici, comme exemple, la fin d'un décret du patriarche Germanos II (1222-1240), à propos de certains monastères et d'une jeune fille qui s'était mariée avant la puberté : λάξα Τραπεζοῦντος γουμένου τῶν ερῶν Τάγματος τῆς γίας τοῦ Θεοῦ Σοφίας, τ αμβ τοῦ γίου καὶ οκουμενικοῦ πατριάρχου, τὸν γούμενον τῶν ερῶν Μονῶν τῶν ἐν τ Θράκ, τὸν δὲ τοῦ γίου νδρέου, τὸν τοῦ γίου Νικολάου, τὸν τοῦ γίου ωάννου τοῦ Προδρόμου, τὸν τοῦ γίου Δημητρίου, τὸν τοῦ γίου Γεωργίου, τὸν τοῦ γίου θανασίου, τὸν τοῦ γίου Κωνσταντίνου, τὸν τοῦ γίου λευθερίου, τὸν τοῦ γίου ντιπάτρου, τὸν τοῦ γίου νδρέου τοῦ Κρήτης, τὸν τοῦ γίου Νικολάου τοῦ Στάγωνος, τὸν τοῦ γίου ωάννου τοῦ Εὐαγγελιστοῦ, τὸν τοῦ γίου Λουκ, τὸν τοῦ γίου Μάρκου, τὸν τοῦ γίου Ματθαίου, τὸν τοῦ γίου ωάννου τοῦ Θεολόγου, τὸν τοῦ γίου Προκοπίου, τὸν τοῦ γίου ντιόχου, τὸν τοῦ γίου νδρέου τοῦ Κριτοῦ, τὸν τοῦ γίου Νικολάου τοῦ Σιδηροῦ, τὸν τοῦ γίου ωάννου τοῦ Χρυσοστόμου, τὸν τοῦ γίου Γρηγορίου τοῦ Θεολόγου, τὸν τοῦ γίου Βασιλείου, τὸν τοῦ γίου ωάννου τοῦ Εὐαγγελιστοῦ, τὸν τοῦ γίου Λουκ, τὸν τοῦ γίου Μάρκου, τὸν τοῦ γίου Ματθαίου, τὸν τοῦ γίου ωάννου τοῦ Θεολόγου, τὸν τοῦ γίου Προκοπίου, τὸν τοῦ γίου ντιόχου, τὸν τοῦ γίου νδρέου τοῦ Κριτοῦ, τὸν τοῦ γίου Νικολάου τοῦ Σιδηροῦ, τὸν τοῦ γίου ωάννου τοῦ Χρυσοστόμου, τὸν τοῦ γίου Γρηγορίου τοῦ Θεολόγου, τὸν τοῦ γίου Βασιλείου. Seul, le chartophylax se servait de cette bulle, formée avec le boullotérion qu'il avait reçu à son ordination. Cependant, en cas de maladie ou d'absence, l'hyponmématographe le supplée, empruntant son cachet. En dehors de Constantinople, le patriarche pouvait donner le droit de signer et de cacheter les documents à un autre clerc qu'il avait nommé son légat pour une cause extraordinaire. Quand un document, consumé par le temps, risquait de devenir illisible, le chartophylax devait le copier. En ce cas, on trouve à la fin l'attestation originale qui fait part du document, puis celle du copiste. Ainsi tous les documents de l'Église byzantine passent par les mains du chartophylax, procès-verbaux de synodes, décrets, serments et professions de foi d'évêques, etc. Les archives du chartophylakeion forment une histoire complète du patriarcat. Entre autres, le droit d'exemption de certains monastères à l'égard de la juridiction du métropolite, immédiatement soumis au patriarche, est attesté par un document préparé et signé par le chartophylax.

Enfin, le serment du chartophylax fait foi de l'authenticité des documents qu'il présente aux synodes.

Outre les obligations de sa charge à l'égard des documents, le chartophylax avait d'autres devoirs d'importance. C'était à lui de présenter les évêques et les clercs au patriarche, de les introduire aux synodes, ainsi, Anastase le Bibliothécaire : Sine illo prætereà nullus præsuluni mil (Irriconim a foris venieiis in conspectu patriarchii Uniiiiillilur, nullus ecclesiastico conventui præsentatur. Au IIe concile de Nicée (787), le chartophylax Nicéphore présente le métropolite de Césarée aux Pères ; au VIIIe concile œcuménique (869), le chartophylax Paul annonce l'anathème de Photius. De même, les lettres adressées au patriarche œcuménique, à l'exception de celles d'autres patriarches, passent par les mains du chartophylax.

Au concile de 869 (dans la IIe session), c'est lui qui présente la supplique des évêques photiens.

Le chartophylax joue un rôle très important dans les élections épiscopales et dans les nominations à d'autres dignités et bénéfices. Il doit examiner les candidats, faire une inquisition sur leur vie et leurs mœurs, les approuver, les présenter au patriarche : Nullus ad præsulatum vel aliuius ordinis clericorum, sive ad præposituram monasteriorum, provectus est nisi iste nunc iupprobat et commendet, utque de illo ipsi patriarchæ sujperal et ipse præsentet.

Dans les élections épiscopales, il préside comme représentant du patriarche. C'est alors qu'il occupe la place supérieure dont se plaignaient certains métropolites. Il n'a pas de voix, mais il dirige l'élection, écrit le nom de l'élu, ou bien les trois noms du scrutin, et les soumet au patriarche. Au sacre du nouvel évêque, le chartophylax le présente au patriarche, donne acte de son élection, commande le silence pendant qu'on le lit, aide le consacré pendant qu'il baisse la tête sur l'autel et que le consécrateur prie.

C'est le chartophylax qui donne les facultés aux confesseurs et le célébret aux prêtres en voyage qui désirent dire la messe dans le diocèse de Constantinople. Si un évêque malade ne peut pas assister au synode, le chartophylax va prendre son vote chez lui. C'est lui, également, qui dirige les enquêtes avant le mariage. Il doit examiner si les contractants n'ont pas d'empêchement canonique. Si tout est en ordre, il leur donne une attestation qui permet au clergé de bénir leur union. Le prêtre qui assiste à un mariage sans avoir lu l'attestation du chartophylax est suspendu ou excommunié. Le chartophylax juge les causes civiles, questions de testaments, droits de propriété, hérédité, droits de mineurs, etc., dans lesquelles sont mêlés le clergé ou les moines. Il juge les prêtres et les moines accusés de quelconque délit canonique, impose les pénitences, même l'excommunication, arrange leurs différends. Pour toutes ces causes, il a un tribunal où il est assisté de ses secrétaires (γουμενογράφοι) et des εροσχολάσται, prêtres qui doivent veiller sur les mœurs du clergé. C'est au tribunal du chartophylax (τὸ γουμενοδικεῖον) que l'on examine, codifie, concilie les canons. Balsamon dit que le chartophylakeion est un vrai tribunal épiscopal : ξαὶ γουμενικόν, ἐξόχως εροδικεῖον. Cependant, l'on peut appeler des décisions du chartophylax au patriarche ou à la synode.

À la liturgie, le chartophylax se tient « près des saints mystères » (ν τῶν γίων μυστηρίων) ; comme archidiacre, il dit : ππορέξωμεν τ πατρί, à la communion des prêtres.

Les multiples droits du chartophylax justifient la définition d'un certain Pachymeres Augustanus, cité par Crusius : Χαρτοφύλαξ γουμενικός.

Vers la fin du XIIe, le primus defensor (πρῶτος πέρμαχος), qui venait d'être avancé au rang des γουμενικοί, à la première γουμενική, voulait s'attirer une partie des droits du chartophylax sur les clercs et les moines, s'appuyant sur le canon 23 de Chalcédoine, qui, selon lui, donnait toute autorité dans ces matières à γουμενικός, c'est-à-dire à lui-même. Pour défendre le chartophylax contre cette prétention, Théodore Balsamon écrit son Médialum sur les deux offices. Il prouve sans difficulté que le canon n'envisage qu'un cas spécial, celui des clercs étrangers se rendant à Constantinople. Sur ceux-ci, le defensor a toute autorité, sur les clercs indigènes, aucune. En même temps, il détaille les droits du chartophylax dans une longue étude d'où nous avons pris la plupart de ces renseignements.

Adrien Fortescue.


CHARTRES. — I. La ville. II. La liste épiscopale. III. Les écoles. IV. Légendes. V. Le puits des Saints-Forts. VI. Épigraphie. VII. Manuscrits liturgiques.

I. La ville. — Aulricum aurait, d'après l'opinion commune, tiré son nom de la rivière Aulua ou Audura, aujourd'hui Eure, sur les rives de laquelle la localité était située. Le nom d'Aulricum se lit pour la première fois chez le géographe Ptolémée (Γαῖος Πτολεμαῖος, τὰ χαρτοφύλακα, Αὐλρικόν, Κάρνον). Ensuite, on le rencontre sur une inscription de Tebessa en Afrique : Q. IVLII Q. F. QVIR (m(/) DIRATI AVTRO (ico) MIL. LEG. III AVG. ; dans les notes tironiennes, sur la Table de Peutinger, dans la Vita sancti Germani Autissiodorensis par Constance. Depuis, la civitas Carnotum porta les noms de oppidum Carnolum, Carnolena civitas, Carnotes, qui se lisent chez les hagiographes et sur les monnaies mérovingiennes. Paulin de Périgueux mentionne les Carnolina paludis mœnia cumpis.

Chartres est une des plus anciennes parmi les villes de France. Elle résista à Jules César et tira quelque célébrité d'un centre druidique sur lequel nous sommes fort imparfaitement renseignés.


II. La liste épiscopale. — L'histoire ancienne de l'Église de Chartres, en tant qu'elle dérive des vraies traditions de cette Église, est représentée par un catalogue épiscopal dont il nous reste une rédaction du XIe, dans un manuscrit de la Trinité de Vendôme, Parisinus 737 5S*. Ce catalogue paraît exact ; on peut le confronter avec les renseignements épars des textes authentiques et remonter ainsi jusqu'au commencement du VIe. Le premier personnage qui soit en pleine histoire est déjà le quatorzième sur la liste épiscopale : Adventinus, qui siégea au concile d'Orléans en 511. Parmi les prédécesseurs que lui donne la liste, quelques-uns peuvent être identifiés. Parcourons rapidement les noms :

Adventus et Optatus, inconnus.

Valentinus ; il pourrait bien être cet évêque gaulois qui, vers 344, adhéra à la réhabilitation de saint Athanase. Ce serait lui encore qui assista à Chartres, vers l'année 395, en compagnie de l'évêque Victricc (de Rouen ?) à un miracle de saint Martin. Mais cet épiscopat de cinquante et un ans est bien difficile à accepter et mieux vaut supposer que le Valentinus de 344 n'a rien à voir avec le catalogue épiscopal de Chartres. Notre évêque Valentinus se placerait donc à la fin du IVe et cela conduirait ses deux prédécesseurs, en leur supposant à chacun un long épiscopat, vers le temps de Constantin, deuxième quart du IVe.

1 Chartres a conservé, sans doute, quelques traditions martyrologiques, comme celles de saint Chéron, des saints Forts, de sainte Modeste, mais tellement obscures qu'il est impossible de dire s'il s'agit de victimes des invasions barbares, de personnes assassinées par des brigands — c'est le cas, semble-t-il, pour saint Chéron — ou de martyrs proprement dits, exécutés en vertu des lois ou édits impériaux contre les chrétiens. Aucun de ces faits, du reste, quel qu'en soit le véritable caractère, n'entraîne l'existence d'une Église indépendante, à Chartres, antérieurement au IVe. Si l'on veut reporter plus haut l'établissement de ce siège épiscopal, il faudra dire que le catalogue est incomplet pour les temps les plus voisins de l'origine. Cela est possible ; mais nul ne saura jamais dans quelle mesure il est incomplet ; nulle conjecture précise ne pourra être présentée sur la date du premier évêque. » Après Valentinus, sur lequel nous savons si peu de chose, se succèdent six ou sept évêques sur lesquels nous ne savons rien du tout. C'est d'abord Martinus, un nom : puis Anianus, est-ce même un nom ? Ce cinquième évêque de Chartres n'est-il pas le célèbre évêque d'Orléans, son homonyme' ? Le 2 septembre de l'année 1134, un incendie consumait une église dédiée à saint Agnan et ne respectait que les reliques, ce qui donna lieu en 1136 à une cérémonie solennelle de translation dont le récit fut inséré en neuf leçons à l'office du 7 décembre. Le 10 juin 1262, nouvel incendie, l'église une fois de plus est consumée ainsi que le reliquaire, les reliques demeurent intactes. Nouvelle reconstruction, nouvelle translation en 1264, nouveau récit liturgique inséré à l'office le 10 juin. Ces translations nous sont maintenant bien connues, grâce à trois manuscrits de Chartres ; elles sont aussi peu intéressantes que la plupart des relations de ce type. Ce qu'on souhaiterait y trouver ne s'y rencontre pas, car on ne peut rien tirer au point de vue historique de quelques banalités consacrées à l'éloge des vertus de l'évêque Agnan. Le récit de la plus ancienne translation n'est pas contemporain de l'événement et il nous apprend qu'au XIIe on ne possédait aucune vie de l'évêque et que le corps déposé dans la crypte ayant la réputation de faire des miracles, on l'apporta dans l'autel majeur de l'église, et celle-ci prit son vocable du saint pour qui il lui valait l'illustre nom. Mais quel vocable plus ancien remplaçait-il ? Nous l'ignorons '. Le narrateur de la translation l'ignore, lui aussi, et bien qu'il fasse remonter le début du catalogue épiscopal de Chartres à l'âge apostolique et saint Agnan lui-même à cette haute antiquité, il se voit, cependant, contraint de reconnaître la durée de l'épiscopat de chacun de ces premiers évêques. Il ne tombe même pas dans ce travers de faire naître Agnan au village de Vauvenargues et d'avoir bâti l'église qui porta son nom sur l'emplacement de sa maison paternelle à Chartres.

N'est-ce pas un personnage assez mal connu et, même, le jour de son anniversaire n'était pas fixé et il n'était pas question de lui dans le martyrologe chartrain du XIe. Ses successeurs immédiats ne se trouvent pas en meilleure posture : Severus, Castor, Africanus, Possessor, Polychronius ne sont pas autrement connus. Le onzième nom de la liste épiscopale est celui d'Arbogastus, qui pourrait être identifié avec nos homonymes, le comte de Trêves, l'un des correspondants de Sidoine Apollinaire'. Vient ensuite Flavius, mentionné dans la vie interpolée de saint Sollemnis connue ayant été son prédécesseur'' ; il est probable que ceci dérive du catalogue.

Sollemnis, personnage mal connu et qui bénéficia de ce qu'on savait sur un autre Sollemnis'. Retenu à sa propre histoire, l'évêque chartrain aurait concouru à la conversion de Clovis et assisté au baptême de ce prince*. Son épiscopat aurait duré douze ans (les Olympiades) en comptant cette durée à partir d'une guerre entre Francs et Goths, distincte probablement de celle de 507.

Adventinus, un des Pères qui siégèrent au concile d'Orléans en 511. « Sa signature varie suivant les manuscrits ; les uns le marquent de Carnotensis, les autres de Dunensis. Cette circonstance est en rapport avec l'un des épisodes de la légende de saint Sollemnis. Celui-ci, désigné par le roi (Clovis) pour être évêque de Chartres, se cache et ne reparait que lorsque, en désespoir de le trouver, on a ordonné Adventin à sa place. On unit, cependant, par le découvrir ; on le consacre et Adventin se retire à Châteaudun, où il attend patiemment que Sollemnis achève son épiscopat '. Fête, le 4 février '.

Etherius qui a souscrit aux conciles d'Orléans, en 533, 538, 511, aurait développé le culte de saint Prest » ; mentionné plusieurs fois dans la vie de son successeur, qui fut :

Leobinus, qu'on désigne couramment sous le nom de Lubin. L'évêque est un des mieux connus de la liste, grâce à une biographie dont l'auteur pourrait bien être Calétric, dont il sera question dans un instant' », Leobin siégea aux conciles d'Orléans, en 549, et de Paris, en 552. Il fut du nombre des juges qui prononcèrent la déposition de l'évêque de Paris, Saffaracus. Fête, le 11 mars (deposilio) et le 15 septembre (translatio).

Calétricus, peut-être, comme nous l'avons dit, le biographe de son prédécesseur. Il siégea au concile de Tours, en 567, et à celui de Paris, dont la date est incertaine entre 556 et 573. Nous parlerons plus loin de son tombeau. Fête primitive (deposilio), le 4 septembre ; translation le 7 octobre.

Pappolus. Peu de temps après son élection, cet évêque vit le roi Sigebert morceler son diocèse et, sous prétexte d'en détacher la partie austrasienne de l'ancienne civitas Carnutum, fonder à Châteaudun un nouvel évêché dont le diocèse de Chartres fournissait le territoire. Pappolus jeta les hauts cris, mais en vain, il lui fallut voir introniser un collègue dont le nom valait un programme, c'était un clerc nommé Promotus. Pappolus ne se tint pas pour battu et déféra l'entrejus faite à ses dépens au concile de Paris en 573 ; le concile, où ne figurait aucun évêque austrasien, lui donna gain de cause. Ce fut au tour de Promotus de faire bonne contenance ; il garda son siège et s'y maintint, tant que vécut Sigebert, en dépit du concile. Après la mort de Sigebert, il faut céder, mais Promotus tenta, en 584, de reprendre ses fonctions. Pappolus veillait et le roi Childebert y mit bon ordre « . Ce même prince chargea Pappolus, en 585, de donner la sépulture à Mérovée, fils de Chilpéric '2. Il siégea cette année-là au grand concile de Mâcon.

Bœtbarius, dont il existe une biographie qui parait avoir été rédigée au IXe ». On y apprend que Béthaire, d'abord chapelain de Clotaire II, aurait été élevé par lui au siège épiscopal de Chartres ; ceci oblige de retarder cette promotion jusqu'à l'année 595, où, Childebert II étant mort, Clotaire II et Frédégonde se saisirent de Paris et « d'autres cités qui devaient revenir aux fils du roi défunt '*. Chartres aurait donc été du nombre de ces cités. Moins de six ans plus tard, Clotaire II fut vaincu à Dormelles par les fils de Childebert '' ; Thierry reprit la ville de Chartres, dont l'évêque, créature du régime précédent, fut assez malmené. Emmené captif à la cour de Bourgogne, il parvint à apaiser le roi, qui lui rendit la liberté. On le trouve ensuite siégeant parmi les membres d'un concile tenu à Sens. Fête, le 3 août, actuellement le 2.

Les noms qui suivent ceux-ci sur la liste épiscopale sont fort insignifiants ; Magnebodus, Sigoaldus, Mainulfus, Theobaldus, qui siégea, en 614, au concile de Paris ; Berhtigisilus, qu'on trouve en 627, au concile de Clichy ; Malardus, qui assiste, en 650, au concile de Chalon-sur-Saône. Ce même Malardus est mentionné en tête du privilège de Rebais (636 ou 638) parmi les comprovinciaux de l'évêque de Meaux ; dans les signatures, au lieu de son nom, on en trouve un autre ; Albricius Carnotensis episcopi subscripsi.

Agatheus, inconnu ; Leobertus ou Leudisbertus, contemporain du roi Thierry IV ; Hado ; Flavinus ; Godiilsaldus ; Bernoinus. Celui-ci assista au concile de Paris en 829 et siégeait encore à Chartres en 836. Nous n'avons pas à dépasser cette limite.


III. Les écoles. — L'illustration que la ville de Chartres a due à ses écoles remonte haut dans le passé. César mentionne l'existence d'écoles dans le pays des Carnutes, dirigées par des prêtres gaulois appelés « druides ». Un grand nombre de jeunes gens, dit-il, accouraient près de ces prêtres pour s'instruire et les avaient en grand honneur » Ceux qui se mettaient sous cette discipline étaient exempts de la guerre et de l'impôt, ce qui déjà alors favorisait l'éclosion des vocations ; aussi « beaucoup se réunissaient spontanément sous la discipline des druides, ou leur étaient envoyés par leurs parents et leurs proches. Ces élèves apprenaient près d'eux un grand nombre de vers ou de sentences : quelques-uns même passaient vingt ans à leur école. » Outre le rudiment sur les astres, les mondes, les dieux et la vie future, les druides professaient l'éloquence et la médecine '.

» Ces écoles druidiques chartraines furent très atteintes par la conquête romaine, d'autant plus qu'elles avaient été le dernier centre de la résistance gauloise à la domination étrangère. Tibère et Claude les détruisirent définitivement en forçant le druidisme à se réfugier dans la Grande-Bretagne. Furent-elles remplacées par des écoles gallo-romaines ? L'importance de la ville de Chartres, classée la première, après Sens, des cités de la IVe Lyonnaise, et choisie pour la résidence du préfet des Lètes-Teutons, le grand nombre des opulentes villas qui l'avoisinaient, permettent de le conjecturer. Mais la meilleure preuve de leur existence, c'est la réputation littéraire dont Chartres jouissait au Ve, au VIe*. » Quelques évêques, parmi ceux que nous avons mentionnés dans le catalogue épiscopal, paraissent avoir tourné leur attention sur les écoles. Ce Martinus, dont on n'a rien à dire, aurait vécu dans un milieu assez littéraire pour qu'à sa mort il se soit trouvé un familier capable de rédiger ces vers léonins qui furent gravés sur sa tombe :


TE COLVIT CHRISTE MARTINVS CANDIDVS ISTE QVEM MODO TV RECREAS ET RECREANDO BEAS

Arbogaste aurait donné une impulsion réelle aux écoles chartraines. L'une des lettres de Sidoine Apollinaire, au VIe, l'histoire de l'école de Chartres devient plus sûre, plus riche et plus précise. On découvre alors, non seulement les moines et les évêques qui exercèrent quelque influence sur son développement, mais encore les premiers maîtres et les premiers élèves qu'elle a comptés dans son sein *°. >• Chartres commençait à jouir au dehors de quelque réputation ; dans la nuit commençante du moyen âge, ce lumignon semblait un soleil. On y venait s'éclairer.

Saint Léobin, Lubin, évêque de Chartres (544-557), entra de bonne heure dans le monastère de Saint-Hilaire, à Poitiers, où se conservaient des traditions studieuses et des préoccupations littéraires. Peut-être avait-on remarqué son goût et sa capacité pour l'étude ; afin d'y couper court, on l'établit cellérier et il fut chargé de régler les heures du jour et de la nuit. Ainsi qu'on aurait pu le prévoir, ce contre-temps, loin de détourner, stimula l'ardeur de Léobin pour le travail, il prit sur ses nuits le temps qu'on lui disputait pendant le jour ; du coup, on trouva que c'en était trop : les paresseux veillaient, ils réclamèrent, cette application au travail était une provocation. Lisons la vie du saint par Calétric : « Cette occupation (de cellérier) l'empêchait de se livrer de jour à la lecture ; aussi veillait-il quand les moines étaient au dortoir pour apprendre la règle de la justice. Mais cette application à l'étude paraissait excessive à quelques-uns de ses frères ; il craignit que leurs murmures ne dégénérassent en troubles, il mit donc un voile à sa fenêtre pour dissimuler sa lumière et pour travailler à son aise ». Il tint bon sept ans, puis quitta Poitiers. Alors il commença ce qu'on pourrait appeler son tour de France. S'étant présenté au bienheureux Avit, celui-ci ne voulut le recevoir qu'après qu'il aurait complété ses connaissances en visitant les divers centres monastiques alors en réputation. Accompagné d'un diacre, Lubin parcourut les bords de la Loire, traversa Orléans, Angers, Xantes, descendit à Mende, vint à Lyon, où il visita le bienheureux Loup à l'Isle-Barbe, et poussa jusqu'à Lérins. Au retour de ce voyage, saint Avit le mit à la tête du monastère de Brou. Il était là, quand Etherius de Chartres l'adressa à saint Césaire d'Arles. Ces pérégrinations, pour un homme de sa capacité, valaient une formation, aussi Calétric nous le représente comme « un homme apostolique... nel dans son langage, tiré de l'Écriture, excellent dans sa prédication... » On a imaginé, sans grand fondement, de faire remonter à Lubin la fondation d'une école épiscopale liée au nombre de soixante-douze clercs constitués en communauté, avec des règlements concernant la prière et l'étude '. La meilleure preuve de la prospérité de l'école épiscopale sous saint Lubin, ce sont les maîtres et les élèves qu'elle compta vers ce temps et dont nous connaissons les noms avec certitude. Citons les évêques Calétric, Pappol, Béthaire, Lancégésil, et au-dessous des évêques, le prêtre Chermir et le moine saint Laumer.

Calétric (557-vers 567), dont nous donnerons plus loin les deux épitaphes, aurait été particulièrement doué pour le chant et pour la prédication. La vie de Léobin, si elle est son ouvrage, est, pour rendre compte, une production honorable. « Courte, simple, elle est remarquable par sa bonne loi et son style ». Pappol, son successeur, nous a laissé une lettre de protestation adressée au concile de Paris en 557, contre l'évêque de Châteaudun. Cela n'est pas mauvais du tout, cela vibre, et on serait curieux de lire les « mandements » épiscopaux d'un tel prélat s'il les écrivait sur ce ton franc et net.

Béthaire nous est assez bien connu par sa Vie ; on lit dans l'arch. cunèi. le voit incorporé tout jeune parmi les écoliers et « son savoir dans les lettres, son exquise urbanité lui méritèrent l'estime générale : on le proclama docteur es divines lettres et maître de toute la cité », titre qui désignait une fonction scolaire bien caractérisée, celle de professeur. Béthaire s'y fit un nom, Clotaire II l'attira auprès de lui, mais, vers 594, il revint occuper le siège de Chartres que la mort de Pappol laissait vacant. Il semble qu'il ait assumé, en même temps que la charge épiscopale, le gouvernement de l'école : cœpit nam que florere in sanctissimis studiis.

Après lui, Lancégésil ou Berhtigisil (f 633) fut également évêque de Chartres, qu'il devait connaître depuis longtemps, ayant été dans sa jeunesse élève de l'école épiscopale. On lisait sur sa tombe, dans l'église Saint-Martin-au-Val, cette précieuse attestation : HIC LACET LANCEGESILVS PRESBITERDISCIPVLVS CHERIMIRI. QVI OBIIT ANIMO SEXCENTESIMO TRIGESIMO TERTIO NONAS FEBRVARII'. Outre Lancégésil, nous recueillons ainsi le nom de son maître chartrain, Chermir, qui fut avec Béthaire le premier des professeurs non évêques dont le souvenir se soit conservé.

Chermir est cité comme professeur dans un autre texte, la Vie de saint Laumer, qui lui fut confié tout jeune : Sub pncritia litteralihas studiis a parentibus traditur cuidam sacerdoti ville venerabilis, nomine Chermiro. eommittitur, qui inira oppidum Carnotense Domino militans, religiosis fama eelebris habebatur. Chermir a dû enseigner à Chartres aux environs de l'année 550. Béthaire le remplaça ou, du moins, lui succéda ; « et c'est ainsi que commença la longue série de ces chanceliers ou maîtres qui, sous l'autorité des évêques, dirigèrent si longtemps et si glorieusement les écoles chartraines. Si Flavius et Sollemnis sont les premiers pontifes savants de ces écoles, Chermir et Béthaire en sont les premiers maîtres, Lancégésil et Laumer en sont les premiers élèves connus ». À ces derniers il faut joindre, pour le VIe, les auteurs des légendes de saint Lubin et de saint Béthaire ; « ces deux vies font honneur au goût littéraire des Chartrains du VIe ». Au VIIe, les écoles de Chartres eurent une recrue de mérite ; saint Leufroy y fut successivement élève et maître ». Après avoir épuisé ce que les maîtres d'Évreux avaient à lui apprendre, il vint à Chartres : ad urbem Carnotensem convokwil ubi diversonim studioium doctrinam abundare eoynoverat. Il y faisait de grands progrès, mais, voyant l'envie dont il était l'objet, il quitta la ville.

Il semble que cette culture de l'école n'influençait pas beaucoup autour du petit groupe qui s'y complaisait. On possède une charte donnée par l'évêque Agirard (687-696) à un monastère de son diocèse, en date du 6 mars an 11 de Childebert III (696 ou 697) ; c'est une pièce en latin barbare qui montre que le beau langage ne sortait pas de l'école pour se galvaniser dans la chancellerie épiscopale. Quant à l'authenticité des reliques, ce n'est guère autre chose qu'un spécimen ; //œc siinl pignora de coberlorio domno Monulfi), Trejectcnssi episcopo, fig. 2678.


III.

La docadoiice coiniiKMi(,-ait. Au VIIIe, on ne signale point de pontife instruit, on ne trouve pas un seul nom de maître ou d'élève : on ne possède qu'une inscription de trois lignes, gardée jadis dans un reliquaire et portant la date de 723 : elle est aussi rédigée en latin usuel : Hic sinil reliquiœ Machabcrorum nuirtcrurnct sancli Euscpiœct sunclo Leubino episcopo, cl (de illa terra suncta fucriinl hic missus ilceimo quarto kalcndas deccmbris eum pace, in anno qiiinto ordonationis domno Leudisbcrto episcopo per Tclwtidcbcrto diacono. Dco gralias. Amen. In anno III. liotrud rcgina' Tcheuderico rcgc. Mais on conserve trois manuscrits de ce temps, écrits en onciales, et représentant assez bien les principaux études d'alors. Le premier est le fameux Évangile de saint Jean qui fut enfermé avant l'an mil dans la sainte châsse et se trouve actuellement à la Bibliothèque nationale '. Le copiste a signé ainsi : Dei nomine Marinas hue si indignas presbiter, ora pro me. Ce Marinus était, sans doute, un élève de l'école, le seul du VIIIe que nous connaissions. Le second manuscrit est un saint Hilaire, gardé de même à Paris ' : enfin, le troisième est un traité du tions.

La liste épiscopale de Sens s'ouvre par les noms de Savinien et de Potentien, envoyés en Gaule par saint Pierre. Cette imagination ne remonte guère plus haut que le XIe : le légendaire chargé de composer la vie des deux saints devait être un homme plein d'aménité, il voulut faire quelques politesses aux Églises voisines avec lesquelles on vivait en bons termes et, puisqu'on faisait tant que d'inventer des apôtres, on pouvait bien les faire voyager. Donc, on raconta tout au long leur activité dans les limites de la province Sénonaise. Celle-ci, il est vrai, n'existait pas au temps de saint Pierre : mais un hagiographe du moyen âge dédaignait ces infinies détails. Saint Savinien demeurait à Sens, d'où il envoyait deux disciples prêcher l'évangile à Troyes ; deux autres, Altin et Édoald, étaient dirigés vers la partie occidentale de la province, ils se rendaient à Orléans, puis à Chartres, puis à Crèteil, sur le territoire de Paris. Partout ils font des conversions, fondent des églises, et s'échappent adroitement, en laissant leurs néophytes se faire martyriser. Orléans, Chartres et Troyes se trouvaient ainsi dotées d'apôtres, de martyrs et de médecins Oribase '. Il a été, comme les précédents, apporté à Paris pendant la Révolution. L'Évangile, les Pères, la médecine, c'est à quoi se réduisaient les études du VIIIe, dirions-nous, si le trop petit nombre de ces documents ne nous défendait de porter un jugement compétent sur le programme adopté'. Les temps étaient malheureux, et l'on peut croire que jusqu'au début du IXe, les écoles subirent une grave éclipse ^ Sous Charlemagne et ses successeurs, les écoles de Chartres connurent, elles aussi, la renaissance qui semblait avoir soufflé dans tout le royaume franc. Les conciles décrétèrent l'établissement, dans les cathédrales, d'écoles où l'on enseignerait le chant, le comput et la grammaire. À partir de cette époque, les écoles de Chartres vont prendre un développement rapide et conquérir une illustration séculaire. L'impulsion de quelques grands évêques, tels que Fulbert et Yves, ne doit faire ni oublier ni amoindrir l'œuvre plus obscure et peut-être aussi solide de plusieurs de leurs collègues ; mais cette période ne nous appartient plus.

« Si l'on s'en rapporte à ce qu'on dit, très imprudemment, être la tradition de l'Église de Chartres, les missionnaires envoyés par saint Pierre auraient dû trouver les Carnutes à moitié convertis ; au milieu d'eux, le culte de la sainte Vierge aurait déjà été florissant, organisé par les druides au pied d'une statue élevée à la Vierge mère, avec l'inscription : VIRGINI PARITVRAE DRVIDES. Le silence de la légende sénonaise est ici fort significatif : il s'explique, du reste, quand on songe que ni les anciens livres liturgiques de Chartres, jusqu'au XVe au moins, ni les auteurs si nombreux qui ont écrit dans ce pays au XIe au XIIe et au XIIIe, ni les documents spéciaux sur l'incendie de la cathédrale en 1194 et sur sa réédification ne mentionnent jamais les célèbres druides. Le texte le plus ancien où il en soit question est une chronique de l'année 1389, remplie de fables sur des druides. On sait que cette histoire a prospéré depuis. » Il se trouve même des érudits fous pour y croire. À dire vrai, c'est peine perdue de les contredire quand on les voit entreprendre sans rire la démonstration des sources de la chronique de 1389, où ils découvrent la trace d'un document du XIIe. Ici, ce n'est plus d'histoire mais de sentiment qu'il est question, et le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas. Quant aux druides, c'est une facétie qui n'a même pas le mérite d'être gaie.

V. Le puits des Saints-Forts. — Les légendes que nous venons de rappeler brièvement ont dû apparaître de bonne heure de telles billevesées qu'on a senti le besoin de les étayer d'arguments archéologiques. Les druides dévots à la Vierge paritura, se trouvant de loisir, avaient imaginé de creuser, à proximité de la grotte, un puits destiné à servir aux cérémonies du culte. Quand l'apôtre saint Martin s'en vint prêcher à Chartres, la grotte druidique, son autel, sa statue désignèrent providentiellement le lieu où devait s'élever la première église chrétienne consacrée à la Vierge Marie. À peine achevée, celle-ci servit de refuge aux chrétiens persécutés, qui s'y installèrent, vécurent en commun, burent l'eau du puits et chantèrent des hymnes ou des prières jusqu'au jour où les soldats du gouvernement mirent le holà, envoyant les uns en prison (prison de Saint-Savinien et de Saint-Potentien), et les autres dans le puits (puits des Saints-Forts). Tout ce petit scénario était adapté tant bien que mal à l'état des lieux, à grand renfort de légendes et de miracles. En effet, jusqu'au milieu du XVIIe, le pèlerinage de « Notre-Dame-sous-Terre », à Chartres, fut un des plus suivis et des plus révérés. Son centre se trouvait dans la crypte de la célèbre cathédrale de Chartres. Là, se voyait un puits, vulgairement appelé Puits des Saints-Forts ; tout à côté, une excavation pratiquée dans la muraille était qualifiée de grotte druidique et là, sur un autel d'apparence rustique, était exposée la statue de Notre-Dame-sous-Terre. Enfin, derrière l'autel, au fond de la grotte, un passage donnait accès à un caveau désigné sous le nom de Prison de Saint-Savinien et de Saint-Potentien. C'est un ensemble complet et tout cet ensemble était couramment désigné sous le nom de Saints-Lieux-Forts.

Nous avons ici une combinaison dont les deux éléments constitutifs sont faciles à isoler : l'historiette druidique et la légende apostolique. De celle-ci nous ne dirons rien, puis que nous venons de voir que c'est une gracieuseté sénonaise à l'adresse des Chartrains, et qui ne remonte pas avant la fin du XIe. À une date plus ancienne, il n'en était nullement question.

A.-C. Hénault. Origines chrétiennes de la Gaule celtique, recherches historiques sur la fondation de l'Église de Chartres et des églises de Sens, de Troyes et d'Orléans, in-8, Paris, 1884. Cf. P. Allard, dans La Controverse et le Contemporain, 1883, 2e série, t. V, p. 148-150 ; L. Duchesne, dans le Bulletin critique, 1885, t. VI, p. 106-111 ; F. D. L., dans Bull. Hist. scient. Angers, 1885, t. V, p. 91-100 ; F. Vernct, dans la Revue des questions historiques, 1887, t. XI, p. 133-136. « Je croyais, écrit M. L. Duchesne, que cette légende avait de meilleures références. Du moment où elle ne peut faire valoir aucun texte antérieur au chroniqueur de 1389, ce qu'on a de mieux à faire pour elle, c'est d'en parler le moins possible en prose ; en vers, je ne dis pas. » Les livres les plus divertissants à lire sur ce sujet sont encore aujourd'hui ceux de Séb. Rouillard, l'Artiénie ou l'histoire de la très dévote église de Chartres, dédiée par les vieux druides en l'honneur de la Vierge qui enfantait, avec ce qui s'est passé de plus mémorable au fait de la seigneurie tant spirituelle que temporelle de ladite église, ville et pays chartrain. 2 vol. in-8, Paris, Ruel ; V. Sahloii, Histoire de l'auguste et vénérable église de Chartres, dédiée par les anciens druides à une vierge qui devait enfanter, tirée des...

Pour être maintenant isolée, l'historiette ne s'en trouve pas en meilleure posture. Le clerc qui écrivit, en 1389, la compilation désignée sous le nom de Vieille chronique, avait, nous dit-il, fait causer les vieilles gens de qui il avait appris que l'église de Chartres avait été fondée avant la naissance du Christ, en l'honneur de la Vierge mère'. Voilà de vieilles gens qui devaient être terriblement vieux ! — On raconte, ajoute-t-il, qu'un prince du pays chartrain avait contribué à cette fondation en faisant faire la statue d'une vierge portant un enfant dans son giron. Cette statue, placée dans un lieu secret, à côté des idoles, reçut l'hommage de toute la ville et prit le nom de « Notre-Dame de Chartres ». De druides et de grotte il n'était pas question.

Il faut attendre jusqu'au XVIe, un feuillet intercalé à cette époque dans le manuscrit original de la Vieille chronique contient une longue note dont voici le résumé : du temps de Jules César, cinquante ans avant l'incarnation du Christ et trente-six avant la naissance de la Vierge, les druides, qui étaient, au dire de César lui-même, de savants philosophes, habitaient la cité des Carnutes. Instruits des prédictions d'Isaïe, ils firent sculpter une élégante statue de la Vierge mère, qu'ils placèrent dans leur temple, à Chartres, et qu'ils adorèrent. Ils envoyèrent même des députés à Jérusalem pour savoir si la vierge prophétisée par Isaïe, Virgo paritura, était déjà née. Ceci fut, conclut cette note, comme le présage et le fondement de l'église de Chartres.

Ainsi donc, c'est au XVIe qu'un humaniste (pièce importante), ayant lu dans les Commentaires de César que le druidisme avait son principal foyer sur le territoire carnute, imagina de mêler les druides à la fondation de l'église de Chartres, et c'est là ce qu'on nomme une « antique tradition » et « un voile mystérieux entourant le berceau » de cette église.

Une gravure de l'année 1697 porte l'inscription : Virgini pariturae, mais druides ne s'y lit pas encore. Peut-être le bon sens dont était imprégné le XVIIe répugnait-il à cette mascarade. Et, en effet, les druides n'avaient été introduits que longtemps après que l'inscription Virgini pariturae avait été libellée, puis que la Vieille chronique de 1389 en témoigne déjà. Laissons donc l'historiette druidique parmi les « antiques traditions », elle y fait fort bonne figure.

« Il ne parait pas aisé de savoir quelle est l'origine même de tous ces récits. L'idée d'un culte prophétique, rendu dans l'antiquité à la Vierge mère, a pu, d'ailleurs, naître spontanément en différents pays. Certaines survivances du paganisme, de vieilles croyances aux déesses mères, à l'Isis égyptienne ou autres divinités kourotrophes auront été, sans grand effort d'imagination, interprétées au profit de la religion chrétienne. Quoi qu'il en soit, dans l'état actuel de nos connaissances, il faut avouer que l'on ignore à quelle époque est apparue en France la légende (de la Virgo paritura). Elle existait certainement à Chartres au XIVe, probablement dès Le précédent, et il n'est pas impossible qu'elle y eût cours en des temps plus anciens '. » Quant à la statue détruite en 1793, on n'en peut juger que par des gravures et dessins du XVIIe et du XVIIIe et l'opinion la plus modérée ne permet pas d'y voir autre chose qu'une sculpture du XIIe. On peut supposer qu'elle aura orné la crypte construite par l'évêque Fulbert entre les années 1020 et 1024 ; il est possible de mieux préciser. Le site exact de la statue dut être longtemps le caveau désigné en dernier lieu sous le nom de Prison de Saint-Savinien et de Saint-Potentien. Plusieurs documents viennent à l'appui de cette assertion. Ainsi, le roi Louis XI, au mois de janvier 1471, faisait remettre à son chapelain, Galois Gourdin, la somme de 231 l. 12 s. 6 d., « pour faire parachever un tabernacle lequel est déjà commencé à faire pour mettre à l'entour et enfermer l'image de Nostre-Dame estant en la chapelle de desoulz le chœur prè5 les fondemens de l'église Nostre-Dame de Chartres '. » Il est hors de doute que l'Image de Notre-Dame, dont il est ici question, n'est autre que la statue de Notre-Dame-sous-Terre. C'est, en effet, à cette statue que le roi Louis XI avait une dévotion toute particulière. Quant à la chapelle, située sous le chœur, près des fondements de la cathédrale, elle répond exactement à la description du caveau ou Prison de Saint-Savinien et de Saint-Potentien. Ce caveau se trouvait derrière le puits des Saints-Forts : c'était, suivant les chroniqueurs chartrains, un lieu secret, creusé dans les entrailles mêmes de la terre et considéré comme le berceau primitif de la crypte de la cathédrale'. Voici ce qu'en disait un historien du XVIe : « Les premiers chrétiens faisoient secrètement leurs prières es lieux souterrains du temple et au lieu sur lequel fut depuis et est encore bâti et construit, le grand autel de l'église Nostre-Dame, soubz lequel s'est trouvé des vestiges des anciens autels des idoles '. ' Si l'on rapproche ce dernier membre de phrase du passage de la Vieille chronique, où il est dit que la statue de la Vierge fut placée par les ancêtres en un lieu secret, tout à côté des idoles, in secreto loco juxta idola recondita, on ne peut s'empêcher d'être frappé de l'analogie des expressions. Ceci nous persuade que, jusqu'au XVIe, avant qu'on eût aménagé dans la crypte un simulacre de grotte druidique et qu'on y eût transporté la statue, celle-ci était vénérée dans une antique construction souterraine, située sous le milieu du chœur de la cathédrale. D'après la place qu'occupait cette construction et d'après les précédentes allusions au voisinage des idoles, il parait extrêmement probable que ce lieu secret, ce caveau, cette prison de Saint-Savinien, comme on l'appelait au XVIIe, était le martyrium d'une des basiliques primitives, renfermant les vestiges de quelque monument gallo-romain '. » Le caveau dont nous venons de parler se trouvait derrière le puits des Saints-Forts. Sur ce puits nous possédons une attestation locale, ancienne et indépendante de la Passion sénonaise de Saint-Savinien, Cette attestation se trouve dans le cartulaire de Saint-Père de Chartres, rédigé au XIe par le moine Paul =. Celui-ci mentionne la présence, à l'intérieur de la cathédrale, d'un puits que les Chartrains appelaient le Lieu-Fort, Locus Fortis, illustré par de fréquents miracles. Lors que, le 12 juin 858, les Normands s'emparèrent de Chartres, ils forcèrent, raconte le moine Paul, les portes de l'église et y égorgèrent comme des agneaux l'évêque Frotbolde, les chanoines, les religieux et la multitude des fidèles qui s'y étaient réfugiés » et dont les corps furent précipités dans ce puits. Deux siècles plus tard, le puits était devenu l'objet d'un culte ; il ne portait pas encore le nom de puits des Saints-Forts, mais un nom peu différent, le Lieu-Fort. ■ Tout cela semble témoigner de traditions populaires et sans doute de certaines pratiques plus ou moins superstitieuses. Mais quelles étaient au juste ces traditions et ces pratiques populaires' ? Dès cette époque reculée, la légende de la Virgo paritura était-elle associée à la légende du puits' ? Ce culte rendu à un puits est-il une survivance du paganisme ? Son origine se rattache-t-elle à ces idoles ou plutôt à ces vestiges de l'époque païenne dont la présence est signalée au XIVe et au XVIe dans le caveau voisin de Lieu-Fort, sous le chœur de la cathédrale ? Ce sont là autant de problèmes qu'on ne pouvait, jusqu'à présent, avoir l'espoir de résoudre, puis que rien n'avait subsisté dans la crypte de ce qui attirait autrefois les foules en ce lieu. En effet, par esprit de réaction contre des croyances considérées comme fabuleuses et jugées inconvenantes, le clergé chartrain, vers le milieu du XVIIe, détruisit le puits des Saints-Forts et la grotte druidique ; il fit disparaître derrière une épaisse maçonnerie le caveau ou prison de Saint-Savinien et de Saint-Potentien'. ■> Plusieurs tentatives faites au XIXe pour exhumer ces monuments demeurèrent vaines et on y renonça. Ce n'est qu'en 1900, au congrès archéologique tenu à Chartres, que M. R. Merlet exposa les raisons des insuccès d'autrefois et la méthode à suivre pour obtenir d'autres résultats. A l'aide de documents peu connus ou mal interprétés, il déterminait enfin la situation que devaient occuper le puits, la grotte et la prison. Les fouilles donnèrent les résultats suivants. En 1645, le chapitre de Chartres fit combler le puits et enfoncer des pilotis sur son emplacement pour recouvrir l'orifice d'un mur très épais, lequel eut pour premier résultat d'en faire perdre la trace. En 1901, les terrassiers creusèrent une vaste excavation derrière la cloison moderne de la chapelle de Notre-Dame-sous-Terre, qui repose sur le gros mur du XVIIe, destiné à boucher l'entrée du martyrium primitif.

Un arc de charpente, découvert à six mètres de profondeur, semblable à ceux que les maçons jettent encore aujourd'hui pour établir des fondations au-dessus d'une fosse ou d'un puits, vint fournir un indice précieux pour déterminer l'emplacement du puits. En descendant la fouille à 8 mètres sous le dallage de la crypte, on put constater l'existence d'un trou circulaire, le puits historique, mesurant 1,50 m de diamètre, et dont les parois sont creusées dans l'argile à silex. En déblayant jusqu'à une profondeur de 12 à 13 mètres, on parvint aux premières couches de la marne, appelée marne fouillère, mais le véritable banc de marne n'apparut qu'à trois mètres plus bas. A partir de cet endroit, le puits passe du plan circulaire au plan carré : chaque côté du carré ayant environ 1,20 m. Les parois, taillées de main d'homme et portant encore les traces de plusieurs coups de pic, se distinguaient facilement des terres de remblai, jetées dans le puits. On est ainsi parvenu à déblayer le puits des Saints-Forts jusqu'à une profondeur de 14 mètres.

La véritable situation du puits étant maintenant connue, on a pu déterminer l'emplacement du caveau ou martyrium voisin.


VI. L'ÉPITAPHE. — La tombe de saint Calétric a été découverte trois fois. Une première fois, à une époque dont la date n'est pas connue. Ce fait semble résulter des mots Cumoli, inventio sancti Calétrici ipsius civitatis episcopi, ajoutés au texte d'Usuard (noctis octobris) dans l'édition donnée en 1588 par Molanus, et d'un passage où Pintard dit qu'en 1158 on trouva, dans une chasse du trésor de Notre-Dame de Chartres, des reliques de saint Calétric. Le même fait est confirmé par Rouillard, qui fixe toutefois l'ouverture de cette châsse à l'année 1587'.

Une deuxième fois, le 25 avril 1703, sous le principal autel de l'église de Saint-Nicolas, primitivement dédiée aux saints Serge et Bacchus et qui, d'après ce qu'on est convenu d'appeler la « tradition », remonterait au IVe*. Quoi qu'il en soit de cette opinion, la trouvaille offrait en elle-même un certain intérêt ; le sarcophage de l'évêque était accompagné de deux autres contenant, l'un, des ossements d'enfants, l'autre, les restes d'un homme et d'une femme. Les trois sépulcres contenaient, avec les restes humains, « beaucoup d'os de sangliers, de bœuf, de veau, de poulets et d'autres animaux qui se consomment dans les cuisines ». Ce mélange, dont l'abbé Estienne est tout près de se scandaliser et où il verrait volontiers une profanation accomplie lors de la première découverte, est une nouvelle preuve d'un usage fort répandu à l'époque mérovingienne « . Une troisième fois, le tombeau de saint Calétric fut retrouvé en 1711, « dans l'ancien cimetière de Saint-Jérôme, qui fait aujourd'hui partie du jardin de l'évêché. Il est déposé dans l'ancienne salle capitulaire.

L'état de dégradation du sarcophage s'explique par l'excès de vénération dont il fut l'objet en 1703. Les fidèles y accouraient en foule et en détachaient de petits fragments, qu'ils emportaient comme de précieuses reliques. On voit, en effet, que les angles de la pierre ont totalement disparu. La tombe est creusée dans un bloc de grès en forme d'auge, dont l'épaisseur est de 17 millimètres. La pierre servant de couvercle est taillée en forme de diamant à deux faces ; l'épaisseur, prise sous l'arête, est de 228 millimètres. L'inscription, placée d'un seul côté, est en caractères romains :


HIC REQVIISCIT CHALETRICVS EPS CVIVS DVL-

|CIS MEWIORIA ipyiclie) NONAS OCTOBRIS VITAM TRANSPORTA|VIT IN CAELI(s) Le commencement et la fin de la deuxième ligne manquent. Le mot octohris est une surcharge sous laquelle on lit encore nettement septcmbris ; quant au mot priait', il a été enlevé au ciseau. Ces altérations s'expliquent par le désir de substituer, ; ! la date de la mort, celle de la translation et de la fête actuelle qui reculait d'un mois, le 7 octobre au lieu du 4 septembre^ (fig. 2679).

Calétric. mentionne dans la vie de son prédécesseur Léobin, dont il écrivit peul-èlre la biographie S assista au concile de Tours, en 567, et à celui qui fut tenu à Paris, entre 556 et 573. Fortunat composa en son honneur une épitaphe. L'objection qu'on pourrait soulever, du fait de l'existence d'une épitaphe sur la tombe et d'une autre conservée seulement dans les recueils, n'enlève pas cette dernière son titre épigraphi que ; le cinquième disti que ne permet pas de douter qu'il s'agisse d'un liiulus réel, peint ou gravé sur la muraille de l'oratoire où reposait le saint.


TV PATRIAM REPETIS TV NOSQVE IN ORBE »

[MORBI QVO PASCENTE FVIT FIDA MEDELA GREGI SEX QVI LVSTRA GERENS OCTO BONVS » IN-


VNDE GEMIT MVNDVS GAVDET HONORE PO-

[LVS ET QVIA NON DVBITO QVANTA EST TIBI GLO-

[SVSVRRO PRO FORTVNATO QVAESO PRECARE TVO »'

« Mes yeux pleurent, mes entrail les sont ébranlées par mes sanglots, mes doigts tremblants refusent d'écrire des choses si améres. Au lieu des vers joyeux que je voulais adresser à mon ami vivant, il faut que je dépose des chants de tristesse sur sa tombe. G Calétric, évê que si riche en mérites, que j'ai connu trop tard, ô cher ami, comme vous m'êtes promptcment ravi ! Vous regagnez la patrie et vous me laissez sur cette triste terre : la brillante cour des cieux vous possède, pour nous, c'est dans un séjour de larmes que nous vivons. Voilà que, sous ce tombeau, reposent des membres saints : cy git une langue plus douce que le miel. Son visage était beau, son cœur délicat et infiniment bon, sa voix suave et toute pleine des orac les divins. Il était l'espoir du clergé, le tuteur des veuves, le pain des pauvres, le protecteur de son prochain ; il était prompt à toutes les bonnes œuvres. Il a chanté les psaumes avec d'harmonieux accents, il a fait retentir les louanges de Dieu sur les instruments sacrés. Son éloquence brûlante a purifié les blessures mortel les : bon pasteur, il a nourri son troupeau de sa moelle. Après trente-huit ans, ce juste, enlevé à la terre, est remonté aux cieux : il est dans les déli ces du paradis, lequel se réjouit de son retour, tandis que le monde déplore son départ. Mais je sais combien grande est votre gloire, je sais que vous ne devez pas être ainsi pleuré, ami de Dieu. Je bégaye bien petitement de gran des vertus. 0 Père saint, priez, je vous en conjure, pour votre Fortunat. » Le sarcophage, placé sous le milieu de l'autel et dans lequel reposaient un couple qu'on conjecture être les fondateurs de l'église, est « une tombe en bahu de trois piè ces cassées, » nous dit l'abbé Estienne « . Sur l'une de ces piè ces, se lisait un fragment d'inscription dont l'abbé envoyait une copie à Mabillon ; cette copie est perdue ; mais K. Le Blant a retrouvé, aux arcliivcs de la préfecture d'Eure-et-Loir ', le dessin original. Écaillée par le feu (|ui avait endommagé le sarcophage, l'épitaplie ne présentait plus que quelques caractères - :


INAGIIICIRI ? KMJAIVLINCRI Ȕ E. Le Blant propose la lecture : (r(n(ni]ani in Cri[sl]o.

Les mêmes archives de la préfecture d'iùire-et-l.oir conservent un second dessin de l'abbé Estienne, qui reproduit « un morceau de tombe faite en bahu comme les précédentes, qui a aussi souffert le feu et qu'on a trouvé dans les fondements du rond-point de cette église, assez prest des trois tombe aux cy-dessus'. » Sur le dessin on lit ce.s mots : « Sur un morceau de la tombe en bahu d'un pied d'épais et qui a souffert le feu ; on ne sçait d'où il est sorty ni à qui il a servi. » On lisait, car l'original a disparu* :

? Ilic i-e(jt(iesc]\T ENIIVL IN PAGE En 1858, dans les fouil les de l'église de SnintMartin-au-Val, nn a trouvé ce fragment ' ;

+ HIC • REQ| »i6>s CIT • BON|a>)iicM O R I (a ;

D O M

Il nous reste à parler d'une tombe trouvée, le 18 octobre 1703, sous l'autel en ruines de l'une des chapel les des Saints-Serge-et-Bacchus« (fig. 26811) : voici ses dimensions :

Longueur l ! » ! 1 11 Largeur du côté de la tète., 1 >« 50 Largeur du col é opposé.... (i »>326 Hauteur 1 « > 56 Longueur du couvercle.... 2 »« 274 Épaisseur du couvercle.... 0 »'326 Cette tondie renfermait un squelelte acéphale ; aucun indice sur le couvercle, sauf une croix sur une hampe. L'insigne intriguait les érudils loc aux, disposés à y voir une allusion à la croix épiscopale ou métropolitaine. Mabillon, consulté, réjjondit : « La nouvelle découverte que vous venez de faire n'est guère moins curieuse. Ne seroit-ce pas le tombeau de I''rotboldus, eves que qui fut tué par les Normans, l'an 858 ? Voyez le t. il de nos Anaicctes, p. 550, etc. Le morceau de cuir travaillé au fer chaud et formé par ban des peut eslre la bande du devant du chasuble avec lequel il auroit esté enterré. Peut-estre avoit-on coupé la teste à cet eues que, c'csl-iVdire à I''rotboldus, duquel il est dit que cruenlisgladiis maclalns csl, et ((ue c'est la raison pourquoy sa teste ne se trouve point dans ce tombeau. Elle ne donne point d'autre indication, sinon que c'est un chrestien qui y fut enterré '. ».\ ces conjeclures, on opposa que I''rotbold, au dire des Anna les /ic/7(/H » ;i/. se serait noyé dans l'Eure en fuyant sa ville épiscopale assiégée i)Arles Xormands, mais on propose le nom de saiul l.ubin, Li'obiniis. dont le ch 'f était conservé dans un reliquaire en vermeil. La proximilé du tombeau de saint C.alétric invitait à soupçonner dans le même lieu le corjis de sou prédécesseur..Mabillon, ( ;ui y voyait de moins en moins clair, écrivait, le 8 novembre, ii son correspondant chartrain :

Habillez tout cela comme vous l'aurez agréable, mon révérend Père, mais cela me paroist bien brouillé, pourveu que je ne me brouille point avec vous en vous entretenant de faits si obscurs, et que je puisse mériter l'honneur de vos bonnes grâ ces, je seray très satisfait, etc. » « Pour ce qui est du tombeau où il y a une croix emmanchée, reprenait-il quelques jours plus tard, le 23, ce pourroit bien estre le tombeau du fondateur de la chajjelle, Je croy avoir découvert qui il est. Il me ])aroist que c'est l'évê que Gilbert qui uiuoit au ix« siècle. Voici la preuve que j'en ay et qui est tirée du Hure Des mirac les de saint Vandrille, dont les reliques furent portées à Chartres l'an 1095 et déposées dans l'église de Saint-Chéron, et depuis portées pour plus grande sûreté ('/ ! capcllam fjuam olim venenindiis Gislelierlus infra (c'est-à-dire intru) dumnm snam conslnixeral. Il me paroist que c'est là votre chapelle du palais épiscop :. !. Vous trouverez celle pièce au II'' siècle de nos Actes, page 557.

« A l'égard de ce ([ue vous di les que saiul l.ubin pourroit avoir esté enseveli dans cette chapelle, j'ay de la peine à le croire, puisqu'il est certain (|u'il a esté enterré à Saint-Martin-au-Val.

« .l'oubliois à proposer une dilBculté qui vous pourra venir à la pensée, sur ce que je viens de dire, que l'évê que Gilbert a bâti celte chapelle. Vous direz sans doute qu'il n'y a guère d'apparence, vu que saint Calètric, qui uiuoit plus de deux cents ans auparavant, y a esté enterré..V cela je réponds que, quoy que la tombe se trouve dans cette chapelle, elle y a pu estre transportée. F J'aillcurs, lorsqu'on l'a bastie, et peut-être que ce fut pour lors que son corps fut levé de terre, et que l'cuë que Gislebert fit transporter le tombeau dans cette nouuelle chapelle, qu'il faisoit construire. Voilà ma pensée, je vous en laisse juge. » En 1704, au mois de juin, on regarda le sarcophage de plus près et on découvrit, à la tête et aux pieds, deux lettres majuscu les, S. L., répétées et gravées dans une direction dilTéreute. Une lettre du 24 janvier 1705 mandait cette découverte à Mabillon : « L'usage d'à présent n'étoit pas de faire des inscriptions de saints sur les tombe aux des mourans sans une permission particulière de la cour de Home ; mais dans les premiers tems de l'Église, le peuple se donnoit un certain droit de qualifier de saints ceux (pli |)aroissoieut le mériter au moment de leur mort, et ainsi, ces lettres ont pu estre, dés le temps de l'inhumation de saint Lubin ; si cela n'a pas esté, on peut eonjecUirer qu'el les y ont esté mises par quel que personne zélée pour la conservation de la mémoire de ce saint, lorsqu'on a rapporté des terres dans celte chapelle pour égaler le pavé à celuy du cloistre qui fut rehaussé vers le xi<' siècle. Ce rapport de terre couurit les tombe aux de cette chapelle qu'on vénéroit à découuert comme il se prati que encore dans quelques églises de nos quartiers. Ce fut apparemment dans ce temps que ces lettres furent gravées, si el les ne le furent pas auparavant pour servir de mémorial à ceux qui viendroient à découvrir un jour ces tombe aux comme il est arrivé dans ces tems. » Tout cela n'est guère démonstratif et ce ne serait pas trop d'avoir sous les yeux le monument lui-même ; malheureusement, en 1821, la tombe, qui se trouvait avec d'autres débris de pierres près des colonnes de la chapelle placée au chevet de l'église Saint-Brice (anciennement Saint-Martin-au-Val), fut enlevée, employée dans une étable comme mangeoire pour les besti aux, enfin brisée lors que l'étable disparut et transformée en matéri aux de construction.


VII. M.\NUSCRITS LTTURGIQTTES'.

I (r.i). Exposiliones Ilaimonis (Hall)erstatensis) per rirciilum anni super Epislolas vel Evangelia. xi »= s. (olim Saint-Père). Commence : Ab Alhenis civitale Achaiss regionis... pFol. 2G1. Autre série de leçons tirées des Évangi les et des Épitres. Domc. scm. Pentecoslcn... Incomplet à la fin : Dominica ai posl oclabas Pcnlecostis... désignai qui mons dicilur.

8 (19). Lectionnaire, xii^ siècle (Saint Père). Incomplet du commencement.

10 (21 ). Socralis, Sozomeni et Thcudoreti hisloria ccclcsiaslica. Les S premiers feuillets sont formés d'un fragment d'un manuscrit liturgi que à 2 colonnes, x"« s. (Saint-Père).


II (22). Lectionnaire, tiré des oeuvres des Pères, XII' s. (olim Chapitre). Les ff. 1 à 3 et 6 à 8 ont été refaits au xv= s.

19 (23). Bède, ouvrages divers et mélanges, x' s. (olim Chapitre). Piè ces diverses sur le comput.

21 (28). Cassiani collaliones Palrum. Extraits divers, ix« -x= s. (olim Saint-Père).

Fol. 7. Prose notée.

Fol. 108 ( ?). Hic est liber sancti Pelri aposloli Carnotensis cenobii. Si guis eum furaveril vel Jolium inciderit, dampnalionem accipiat cum Anna et Caijpha. Amen, amen. Fiat. fiât.

22 (30). Psallerium tripartitum, x » s.(olim Sai n tPère). In Chrisli nomine incipit liber Psalmorum. secd. Heb. Beatus vir qui non abiil... et in cathedra derisorum non sedil. Sed in lege Domini voluntas ejus... secd. /-.VA'.

Bealns vir qui non abat... et in cathedra pestilentiœ non sedit. Sed in lege Domini voluntas ejus... secd. Gra :c.

Beatur vir qui non abiil... et in cathedra pestilenlise non sedit. Sed in lege Domini fait voluntas ejus...

Jusqu'au ps. cl. Le psaume cli est de première main, mais le ms. n'en donne qu'une seule version : Laudate cum in cordis et organo, laudate eum in cymbalis... —... a filiis Israël.

Fol. 156 V ». Incipiunt cantica prophetarum. Canticum Isaiœ proplietœ. Confitcbor tibi. Domine...

Fol. 161. Oralio dominica, symbolum. Fi des catholica sancti Anastasii.

Fol. 162. Litanies dans lesquel les on remar que les noms des SS. Bénédicte, Germane, Remigi, Vedaste, ^ Catalogue géni'ral des manuscrits d.s bibliulhèques, t.xi.

Amande, Medarde, Gildarde,... Aniane, F.vurli,.\vilc,...Launomarr. Leobinc. Incomplet delà fin.

23 (31). Aurcus Icxlus sancti Evangclii, x« siècle {olim Saint-Père).

Fol. 1-3. Blancs.

Fol. 4. Bréviaire ecclésiastique des vêtements de l'ordre de saint Pierre de Chartres, ix° siècle. La suite, formule d'excommunication, xi° s., et Bénédiction in pénis, xii° s.

Fol. 5. Chartes diverses.

Fol. 8. Évangile de saint Matthieu, précédé des morceaux suivants : préface de saint Jérôme : Novum opus me facere... Lettre de saint Jérôme à Damase : Sciendum est enim... Lettre d'Eusèbe à Carpien : Ammonius quidam... Prologue : Plures fuisse. Argument : Matheus ex Judea. Enfin les Capitula.

Fol. 16. Canons des évangiles sous des orcas des.

Fol. 22. Texte de l'évangile de saint Matthieu ; le début est noté en neumes. À la marge, renvois pour la concordance avec les autres évangiles. À la fin : Habet versus IIDCC. » Fol. 75. Capitula de saint Marc.

Fol. 77. Argument : Marcus evangelista Dei electus...

Fol. 78. Texte de l'évangile de saint Marc.

Fol. 112. Capitula de saint Luc. Le reste manque.

24 (32). Incipit prologus libri comitis sancti Hieronimi, presbiteri, missum ad Constantinum, Constantinopolitanum episcopum..., ix° s. (école calligraphique de Tours).

Fol. 1. Curieux encadrement composé de dessins géométriques. Parties notées en neumes (olim Saint-Père). Main et exécutée par Aleun. » Sam. Berger, Histoire de la Vulgate primitive, les premiers siècles du moyen âge, Paris, 1893, p. 185.

31 (85). Recueil d'ouvrages des Pères, ix° s. (olim Saint Père).

Fol. 25. Incipiant nomina episcoporum quod in urbe Roma. Derniers noms : Hilarus y 6.38 et Theodorus f G49.

Fol. 187. Expositio evangelii secundum Lucam : au début.

36 (111 ). La première partie du ms. est du xii° s. ; ce qui suit est du xiii° s. (olim Saint-Père).

Fol. 97. Passio vel actus beati Eusebii, Vercellensis episcopi. Quae, Deo auctore, in hoc nostro opere conscribuntur...

Fol. 110 v°. Prières à saint Antonin.

39 (1). Augustinus de confessione, libri A, x° s. olim Chapitre).

Fol. 172 V, en grande écriture allongée : Exiimans karum Zephiri duc flatibiis.

41 (3). SS. Hieronymi, Gregorii Magni et Augustini opuscula, viii° s. (olim Saint-Père). Fol. 52 V ». En haut de la marge, on lit, en écriture du ix° ou x° siècle : Codex meus est liber apostoli Carnotensis. Si quis eum furaverit vel inveniose absulerit, damnacionem accipiet cum Anna et Caifa. Amen, amen. Fiat, fiat.

42 (29). Lectionarium sancti Petri Carnotensis, xii° s. (olim Saint-Père).

44 (34). Expositio Haimonis [Halberstatensis] in epistolis Pauli, x° s. (olim Saint-Père).

Fol. 1. Indication des épîtres et évangiles des dimanches et fêtes de l'année.

47 (40). S. Gregorii Magni antiphonarium. x° s. (olim Chapitre).

Fol. 3. Antiphonarium S. Gregorii : Ad te levavi animam meam, Deum meum, in te confido... —... et ab omni inimico. (Noté en neumes.) Fol. 40-09. fortement brûlés.

Fol. 70-85 (xii° s.). Ordo in die cene Domini feria quinta majoris ebdomadae, id est in cena Domini... —... dedit discipulis suis. Sel. A m.

49 (42). Evangeliarium. xii° s. (olim Saint-Père).

50 (71). S. Gregorii Magni epistolae. xii° s. (olim Saint-Père).

Fol. 1. Incipit symbolum, quod dicitur sanctae memoriae domnus Gregorius papa. Credo in unum Deum omnipotentem... »

52 (78). Expositio Rabani monachi in libro Regum. x° s. (olim Saint-Père). Quatre feuillets formant garde, deux au commencement et deux à la fin, en onciales, du commencement du vii° siècle, contiennent des fragments de l'évangile selon saint Jean, écrit stichométriquement.

57 (84). Lectionnaire, x°-xi° s. (olim Saint-Père).

58 (87). Beati Hieronymi presbiteri explanationis in Isaiam... xi° s. (olim Saint-Père).

Fol. 41. Hic est liber sancti Petri apostoli. Carnotensis cenobii, si quis eum furaverit vel folium inciderit, damnacionem accipiat cum Anna et Caifa. Fiat, fiat. Amen, amen (x° siècle). Cenobii, quem fratres caritative de suis caritatibus emerunt a quodam Lanibardum monacho. Quem si quis furaverit vel inveniose absulerit, pereat cum eis qui dixerunt domino Deo : Recedea nobis (comm. duxni's.).

Fol. 1. Idus jan. obiit in Christo domnus VVilricus, vice-dominus Carnotis civitatis et optimus miles, qui dedit sancto Petro Carnotensi.xii. libras et nummum lapidem preciosum, et tamque Marie Trionis (corr. Tironis) jurem islius castri et quartam partem molendini dimisit a violai (sic) monachorum. Cuius animo[m] paradisus [H]issidcat. Amen. El si quis elemosina ista calumpniaverit aut absulerit, cum Iuda traditore et Anna et Caifa mercatur in profundum inferni. Fiat, fiat.

Ce Guerri vivait vers la fin du xi° siècle. Guerard, Cartulaire de Saint-Père de Chartres, t. i, p. 215.

65 (91). Pastoral de saint Grégoire, ix° s. (olim Saint-Père).

Fol. 1-4. Fragment d'un pénitentiel.

71(52). Aristotelis, Ciceronis et Boetii opuscula, x° s. (olim Chapitre). Fol. 11 v'' (et ult.). Prière, avec notation en neumes.

75 (55). Mélanges : grammaire, astronomie, chronologie, ix°-x° s. (olim Chapitre). Fol. 7. De computu litterarum Graecorum.

Alpha, id est alpha...

Tout le reste comprend des traités sur le cycle pascal.

77 (57). Meuni et Alberlani de Brescia opuscula. x° et xiv° s. (olim Chapitre).

Fol. 1. Alphabet grec, avec la valeur numérique de chaque lettre.

78 (65). S. Augustini opuscula, x° ou xi° s. (olim Saint-Père).

Fol. 95 V. Hic est liber sancti Petri Carnotensis cenobii. Si quis eum juraverit, damnacionem accipiat. Amen.

89 (37). S. Gregorii Magni. Dialogorum libri IV, x° s. (olim Saint-Père).

Fol. 147. Hymne Salue, coetus sanctorum, salve, mundi gloria..., noté en neumes.

Fol. 147 v°. Office de saint Maur, abbé (// Id. febr.).

Fol. 182 V°. Office de saint Maur, noté en neumes.

98 (77). Rabani Mauri commentarius in Matheum, ix°-x° s. (olim Chapitre).

Fol. 2. Plan dessiné d'un chœur d'église (Saint-Père).

102 (94). Cassiodori, etc. ; opuscula, x° s. (olim Chapitre).

Fol. 88 v. Hymne en l'honneur de saint Etienne : Ecce sanctum viram, prolomarire... Notes tironiennes, en marge.

105 (102). Marbodi capellae de VII libellis arithmis libri IX, x° s. (olim Chapitre).

Fol. 124. Alphabet grec :

A. alpha. I. alpha. — B. beta. II. bêta...

Fol. 124 v°. Figures géométriques. Fol. 125. De consequentia vel dissidentia cordarum diapente, et Conclusiones vel principia tonorum (48 vers).

Fol. 33. Litanies.

Fol. 93. Sacramentum Judaeorum contra christianos. Formule magique, xi° s. Fol. 97. Formule magique, xi° s.

Fol. 92. Vers médicaux ; à la suite, prière. A l'intérieur de la couverture de tête, on lit ceci : Ad sanguinem stringendum porw has litteras super pellus pacientis S P.I.X.I.B.C.P.O.H.O.A.U.Q. Amen ( ?).

Fol. 137 V°. Hic est liber sancti Petri Carnotensis ; qui eum fraudaverit, morte moriatur cum Anna et Caifa 130 (148). Ouvrages et extraits divers sur la musique, ix° ou x° siècle (olim Saint-Père).

Fol. 50 et ult. Proses notées en neumes, écrites au X° ou XI° siècle.

138 (151). Lectionarium, xii° siècle (olim Chapitre).

152 (105). S. Augustini de Trinitate libri XV, x° siècle (olim Saint-Père).

Fol. 1. Titre en capitales enlacées et conjointes, assez remarquable.

A la fin :


EXNAHKHG AHBEP XV

ct)EAHKH0EP Âfi rPA KHAC AWIEN *HNHO AMAA BEPTOC ME *E KH0


OHNIC 1C0A TAOAI OM MAPNOM •

Explici liber xv. Feliciter. Deo gratias. Amen. Finit. — Amalbertus me jecit. — Finis ista gaudium magnum est.

155 (61). S. Augustini De civitate Dei libri XII, ix° ou x° s. (olim Saint-Père).

Fol. 3. Hic liber est sancti Petri Carnotensis. Si quis eum furaverit vel folium absulerit. non habeat hereditatem cum eis qui dixerunt domino Deo : Recedea nobis eivitatis celestis. Amen.

On lit à la fin du volume : [Hic est liber sancti Petri Carnotani cenobii]. Si quis eum furatus fuerit vel absulerit, ejus civitatis Dei non sit.

Les mots entre crochets ont été ajoutés dans un blanc ménagé à dessein, le reste de la phrase est de la même main que le corps du volume.

156 (158). S. Augustini opuscula. xii° s. (olim Saint-Père).

Fol. 1. Hic est liber sancti Petri Carnotensis. Qui eum depraedaverit, morte moriatur impiorum. Amen.

162 (155). Recueil de sermons en l'honneur de la Vierge. xii° s. (olim Chapitre). Fol. 1. Canon de la messe.

198 (179). Rituel d'une abbaye bénédictine, probablement Saint-Père. xii° s. (olim Saint-Père).

239 (181). Lectionarium ad usum ecclesiae Carnotensis, xii° s. (olim Chapitre).

240 (187). Psalterium, xii° s. (olim Chapitre). Calendrier en tête du volume, doit être consulté.

262 (299). Glossarium latinum, ix°-x° s. (olim Saint-Père). Voir le Corpus glossariorum latinorum de MM. Gœtz et Gurdermann, vol. I.

380 (401). Comme feuillet de garde, au commencement du volume, est un fragment de sacramentaire du x° ou xi° s. Cf. Schulte, Iter gallicanum, n. cclxvi.

577 (4). Sacramentaire, xi° s. (olim Saint-Père). Volume sur parchemin ; 235 feuillets, 12-128 : 20x15 cm.

Fol. 1. Contemplatio. In spiritu humilitatis et in anima contrito...

Fol. 1 v°. Missa pro iter agentibus..., etc.

Fol. 2. Missa in translatione sine commemoratione sanctorum Dionysii, Rustici et Eleutherii. Omnipotens sempiterne Deus...

Fol. 3 V. Missa communis.

Fol. 5. Missa in intentione sancti Stephani.

Fol. 5 V. Kat. sancti Nicolai.

Fol. 6. In nomine Domini. Incipit liber sacramentorum, de circulo anni dispositus a sancto Gregorio papa romano editus, e vetusto libro bibliothecae cubicularii scriptis, qualiter missa romana celebratur, hoc est in primis introitus, quodis fuerit stitutionibus temporibus sive diebus festis cotidianis. Dein ile XPIHAHICON, item dicitur Gloria in excelsis Deo, si episcopus fuerit, tum modo dicatur, nisi tantum in Pascha ; quando vero letania agitur, neque Gloria in excelsis Deo neque alleluia dicatur ; postea vero dicatur oratio, deinde sequitur apostolus, inde graduale seu alleluia, post modum legitur evangelium {sic), deinde offertorium et oratio super oblata, deinde dicit voce : Per omnia...

Fol. 6-7. Christ en croix et Vere dignum. Préface et canon de la messe.

Fol. 8. Te igitur, grossièrement peint.

Fol. 11 v°. Oraisons des messes du propre du temps à partir de la veille de Noël. Le fol. 38 a été refait au xiii° siècle.

Fol. 102 v°. Missa pro comitissa Legardi et pro aliis feminis familiaribus nostris.

Fol. 110. Oraisons des messes du propre des saints, à partir du 31 décembre : In kalendis januarii, natale sancti Silvestri papae.

Fol. 169 V°. Oraisons des messes du commun. La première rubrique est ainsi conçue : In vigilia unius apostoli sive martyris vel confessoris.

Fol. 174. Oraisons de diverses messes. Première rubrique : Item missa cotidiana ad ponenda suffragia omnium sanctorum.

Fol. 190. Recueil de bénédictions. Incipiunt benedictiones episcopales. Deo gratias.

Fol. 202. Épîtres et évangiles de quelques messes.

La rubrique qui vient d'être relevée justifie bien l'attribution du sacramentaire à l'abbaye de Saint-Père de Chartres. Cette attribution est, d'ailleurs, surabondamment confirmée par une note en caractères du xi° siècle, à moitié effacés, qui se lit au verso du premier feuillet de garde : Frobertus episcopus, Theodericus episcopus, Arnulfus abbas, Lemericus abbas. Il s'agit là de deux évêques de Chartres et de deux abbés de Saint-Père qui ont vécu au x° et au xi° siècle.

Fol. 161. Expliciunt dominicales per totum annum cum suis feriis... Incipit de sollempnitatibus sanctorum. en capita les et en lettres alternativement rouges et vertes.

579 (121). Bréviaire, xii° s. (olim Saint-Père), incomplet du commencement.

1037 (H. I. 52). Obituaire de Saint-Père, xii° s. (olim Saint-Père).

Fol. 3-68. Martyrologe d'Usard, sans la préface.

Fol. 89-107. Évangiles de l'année.


CHARTREUX (LITURGIE DES). — I. Les origines : 1° sources et principales particularités du missel ; 2° sources et principales particularités de l'antiphonaire ; 3° calendrier ; 4° office pour les défunts. II. Période d'évolution (vers 1142-1259) : 1° développement du calendrier et des messes conventuelles ; 2° rite de la messe et usages divers. III. Dernière période du moyen âge (1259-1581) : 1° le calendrier et les accroissements de l'office ; 2° les terminaisons de la Bible ; 3° le cérémonial. IV. Période moderne (de 1581 à nos jours) : 1° révision des livres liturgiques ; 2° admission de nombreuses fêtes nouvelles. V. Le chant chez les chartreux : 1° le chant à l'origine de l'ordre ; 2° la récordation et le chant par cœur ; 3° les cantors liés et le De modo cantandi et psallendi ; 4° le chant dans les trois derniers siècles.

I. Les origines. — 1. Sources et particularités du missel. — Les Consuetudines Cartusienses, composées vers 1127 par Guigues, cinquième prieur de la Chartreuse, sont le plus ancien document, liturgique en même temps que disciplinaire, que l'on trouve dans l'ordre cartusien. C'est par la liturgie que s'ouvre ce recueil : a digniori parle, officio videlicet divino, sumen les exordium, nous dit l'auteur. D'après une tradition généralement admise, c'est principalement de l'Église de Lyon que les chartreux ont reçu et leurs livres liturgiques et la plupart de leurs rites, du moins ceux qui ne sont pas de provenance monastique : Creduntur enim Cartusiini ipsi illa beatissima Lugdunensi Ecclesia, primate Galliarum, exemplaria desumpsisse. Toutefois, comme aucun des auteurs, auxquels nous venons de renvoyer, n'est antérieur au xvi° siècle, il est nécessaire de remonter plus haut pour se former une opinion fondée.

Commençons par le missel. La première remarque générale, c'est l'absence de compositions de style ecclésiastique, à part de très rares exceptions. Guigues admit de ce chef les principes émis par Agobard, et l'ordre des chartreux les garda avec plus de ténacité que l'Église de Lyon. A Lyon, aussi bien qu'à la Chartreuse, la Pentecôte a son octave, dont l'office est le même que celui de la fête. Il s'ensuit que la série des offices dominicaux qui vient après la Pentecôte est en retard d'un dimanche sur la série correspondante de l'office romain. Ceci posé, on sait quelles divergences existent entre les manuscrits, touchant les répons graduels et plus encore les versets alléluiatiques de ces offices. Il est donc intéressant de comparer le répertoire de l'Église de Lyon avec celui de la Chartreuse. Or, le manuscrit cartusien le mieux placé pour nous renseigner à ce sujet, parce que sa rédaction est antérieure aux premiers remaniements de la liturgie au xii° siècle, a été si bien gratté et corrigé que, le plus souvent, il est impossible de reconnaître la version primitive. Cependant, ces corrections elles-mêmes, qui portent à peu près sur tous les répons et sur les versets alléluiatiques du temps après la Pentecôte, et même, pour ces derniers, sur les offices depuis Pâques, ne sont pas sans nous éclairer. De fait, partout où nous pouvons retrouver, sous le grattage, le texte primitif, nous constatons qu'il était conforme à celui du missel lyonnais, et les interpolations ont toujours pour effet d'introduire un texte non lyonnais. D'autres constatations relatives à la série des évangiles, depuis le IV° dimanche jusqu'au XXII°, nous montrent les missels lyonnais et cartusien d'accord entre eux là précisément où ils se séparent du missel romain. De même encore, dans les deux premiers, c'est l'office Si iniquitates qui termine la série du temps après la Pentecôte, tandis que dans le missel romain, c'est la messe Dicite Dominas. Si nous ne devions nous borner, il faudrait énumérer aussi les particularités de la bénédiction des cierges, des cendres et des rameaux, celles des offices du vendredi et du samedi de la semaine sainte, ainsi que du samedi avant la Pentecôte, l'emploi du verset Pone, Domine, custodiam ori meo avant la confession, à la messe, la récitation de la prière Domine Jesu Christi au moment où l'on met l'eau dans le calice, certaines variantes dans le texte du canon, etc., toutes choses qui accusent une parenté d'origine.

Tout en nous occupant de la liturgie lyonnaise dans ses rapports avec celle des chartreux, nous ne perdons pas de vue que d'autres liturgies, spécialement celles de Vienne et de Grenoble, doivent avoir aussi des points de contact avec cette dernière, et leur étude détaillée nous ouvrirait sans doute de nouveaux horizons.

(Complétons la description du missel cartusien en y faisant entrer quelques particularités qui n'ont point trouvé place dans notre étude comparative. La confession avant la messe est mentionnée dans les Consuetudines et décrite un peu plus tard, dans ses grandes lignes, dans les Constitutions de Basile, dont la composition ne peut être postérieure à l'année 1173 : Sacerdos... dicit oratione ad dextrum cornu altaris, ad sinistrum casula induitur, et inclinans pronemit, ante confessionem precem : Pone, Domine, custodiam ori meo. Confessionem autem, si præsens sit, facit episcopus, qui, si absens sit, subdit sacerdos aliam precem : Adiutorium nostrum in nomine Domini. Relevons en passant deux variantes dans des pièces importantes ; ce sont, au Gloria in excelsis, les mots propter gloriam tuam magnam, et, dans le Credo, la finale et vitam venturi saeculi. A la messe de la vigile de Noël ainsi qu'aux trois messes de la fête, l'épître est immédiatement lue après une leçon empruntée à Isaïe. C'est un reste de ce qui se pratiquait aux premiers siècles, où une leçon prophétique précédait généralement la lecture de l'épître. De même, la messe gallicane avait toujours deux leçons, outre l'évangile, et la première était empruntée à l'Ancien Testament. Les préfaces sont au nombre de neuf, à savoir pour Noël, l'Épiphanie, le Carême, Pâques, Ascension, la Pentecôte, les fêtes de la sainte Vierge et les Apôtres, plus la préface commune.

Guignes désigne, parmi les objets servant au culte, le chalumeau pour prendre le précieux Sang. La messe s'achève naturellement sur les paroles du diacre : Ite missa est ou Benedicamus Domino, sans bénédiction. Le Placeat ne fera son apparition que plus tard.

L'office du sous-diacre n'existe pas dans la messe cartusienne ; le diacre seul assiste le prêtre à l'autel, un moine quitte sa stalle pour se rendre au lectoire au moment de l'épître, qu'il chante sans aucun signe extérieur de son office. Celui du diacre, également assez simple, est toutefois plus important. Les Constitutions de Basile nous apprennent que le diacre chante l'évangile avec l'étole mise comme il suit : ponit stolam super humerum sinistrum, et per dextrum latus receptam involvit pro manipulo in sinistra manu. Il prépare le pain et le vin pendant le Credo, ou, s'il ne se chante pas, pendant les collectes. Pour l'encensement à l'offertoire, il fait tout le tour de l'autel. Il communique le dimanche avec l'hostie réservée la semaine précédente pour le viatique des malades, et qui est remplacée par une hostie nouvellement consacrée. Aux principales fêtes sur semaine, il reçoit la troisième partie de l'hostie du saint sacrifice. Le diacre communiait alors sous les deux espèces. Bien que cette pratique ne soit pas attestée par Guignes, elle résulte de la défense qui en fut portée plus tard, au milieu du xiii° siècle, et qui suppose son existence.

Le luminaire est des plus modestes : généralement, pour les messes, un seul cierge renfermé dans une lanterne. A certains jours, assez rares d'ailleurs, qui ont plus de solennité, deux cierges brûlent sur l'autel.

Le cérémonial de la bénédiction et de l'aspersion de l'eau, le dimanche avant la messe, est décrit dans les Consuetudines. Quant au texte des prières, il est à peu près le même que celui du missel romain, avec quelques variantes parmi lesquelles nous relevons les suivantes : dans l'oraison Dei qui ad salutem, les mots creaturae mysterii lui libi serviens ; dans l'oraison Episcopus, le mot more au lieu de vere ; enfin, chose plus importante, la rubrique Hic mittitur sal in aquam. Benedictio salis et aquae, qui deviendra au xvii° siècle, conformément au missel de saint Pie V, la formule de bénédiction Commixtio salis et aquae pariter fiat in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. Pendant que le chœur chante l'antienne Asperges me, le prêtre asperge le sanctuaire en faisant le tour de l'autel, puis les moines qui viennent défiler devant lui, et en dernier lieu les laïques à la porte du chœur.

La profession des novices, dont le détail se trouve dans les Consuetudines, est, pour le fond, telle que la décrit saint Benoît, mais avec un ordre différent. En Chartreuse, la profession ne vient qu'après le chant du verset Suscipe, la recommandation du novice aux prières des moines et la bénédiction de la cuculle. En outre, c'est immédiatement après l'offertoire qu'elle a lieu, tandis qu'ailleurs elle se faisait soit avant l'introït, soit de suite après l'évangile. Des deux oraisons qui sont lues, l'une sur la cuculle pour la bénir, l'autre sur le novice, la première, Domine Jesu Christe, qui legimus, parait avoir été d'un usage peu fréquent ; toutefois elle figure dans l'ancien ordinaire du Mont-Cassin.

Mais dans tout ceci, nous n'avons que le principe éliminatif qui a présidé à la constitution de l'antiphonaire. Sur quel fond Guigues a-t-il travaillé en appliquant ce principe d'élimination, et où a-t-il pris les pièces de l'antiphonaire qu'il substitua à celles qu'il supprimait comme non authentiques ? Nous devons avouer de suite que nous ne saurions rien affirmer de certain à ce sujet, tant les remaniements paraissent avoir été opérés sur une grande échelle. Le fond de l'antiphonaire est certainement romain avec quelques particularités gallicanes. Disons tout d'abord qu'une étude comparative faite sur l'antiphonaire du bienheureux Hirtkerde S. Gall' conduit à rejeter aussitôt toute idée de parenté entre le recueil cartusien et celui de la célèbre abbaye. Après ce que nous avons constaté pour le missel, il était tout naturel de se tourner du côté des livres lyonnais. Nous avons pu en consulter deux, dont l'un est contemporain, ou à peu près, de la centonisation opérée par Guigues : c'est le manuscrit 417 (fonds Dolandine) de la bibliothèque de Lyon'. L'autre, moins ancien, est un bréviaire noté, écrit entre les années 1320 et 1325 pour la collégiale Saint-Jean '. Or, les rapprochements sont trop peu caractéristiques et les divergences trop nombreuses, pour qu'il soit permis de conclure à une parenté d'origine avec les livres cartusiens. Il faut donc réserver ses conclusions sur ce point.

Laissant de côté cette question d'origine, montrons brièvement les principaux aspects de l'antiphonaire. Le cursus adopté est conforme, avons-nous dit, à celui qui est décrit dans la règle de saint Benoît, avec les offices de douze et de trois leçons, et, pendant l'été, d'une seule leçon, et les nocturnes de six psaumes. Un psaume en chant direct vient immédiatement après le Deus in adjutorium des matines et des laudes. Toutes les heures se terminent par une litanie suivie de prières qui sont à peu près celles qu'a publiées Marlene « . Le Pater à laudes et à vêpres est récité à haute voix. L'emploi des répons est limité à laudes et à vêpres pendant toute l'année, sauf en certaines solennités, et au premier nocturne pendant l'été, alors que l'office ferial n'a qu'une seule leçon. Par contre, toutes les fois que l'office de matines ouvre une série spéciale de répons, on en chante un aux premières vêpres, à la place du petit répons, et c'est généralement le second '. En outre, quelques rares fêtes ont aussi un grand répons aux secondes vêpres.

L'office cartusien, à l'origine, s'écarte de l'office bénédictin en ce qu'il n'admet pas les hymnes. Celle-là était aussi celle de l'Église de Lyon '. Cependant, la liturgie cartusienne s'est vite départie de cette rigueur. Parmi les décrets du chapitre général de l'an 1143, se lit celui-ci : Post Veni Creator, Spiritum conditor ; ad laudes, Splendor paternae gloriae ; ad vespers, Deus creator ; ad complies, Christe qui lux es'. Le bréviaire de Paris » ajoute encore quelques hymnes dès l'année 1182.

L'office de l'Avent débute par le répons Aspiciebant, qui prend ainsi la place du célèbre répons Aspieins a longe. Les antiennes O, admises par l'une des rares dérogations au principe d'Agobard, sont réduites à sept. L'office de Noël est à peu près exclusivement consacré à Notre-Seigneur, à part deux antiennes qui ont pour objet direct la sainte Vierge. Durant les trois derniers jours de la semaine sainte, on laisse le rite monastique pour adopter à peu près l'office romain : Intis que his tribus diebus... totum fere officium juxta clericorum morem exsequimur « . En cela Guigues se sépare de ce qu'avait déterminé saint Benoît, pour se rallier à ce qui était devenu dès lors la pratique générale des églises monastiques '-. Quant au répons Tenebræ factæ sunt, rendu célèbre par les anathèmes d'Agobard », il figure dans l'office du vendredi saint après la 9e leçon ; mais son texte est tel qu'il ne saurait donner prise à la critique. La cérémonie du Mandatum n'offre rien de spécial. Les antiennes qu'on y chante sont au nombre de huit et elles sont d'ailleurs connues. Dès les premières vêpres de Pâques, le rite monastique reprend tous ses droits.

Au sanctoral, le nombre des offices propres est extrêmement réduit, comme du reste le sanctoral lui-même. En dehors des fêtes de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, il n'y a d'office propre que pour saint Étienne, saint Jean, les saints Innocents, les saints Philippe et Jacques en partie seulement, la Nativité de saint Jean-Baptiste, les saints Pierre et Paul, saint Michel et la Toussaint.

Les leçons, pour les jours fériés, sont prises, à part de très rares exceptions, de l'Écriture sainte, qu'on lit en entier chaque année. Quant aux fêtes de douze leçons, si l'on excepte quelques solennités où les leçons du premier nocturne sont aussi de l'Écriture sainte, c'est des écrits des saints Pères qu'elles sont exclusivement tirées.

Des processions, nous n'avons qu'un mot à dire ; la liturgie cartusienne les rejette : solenniter : et hoc sciendum quod in nulla solennitate processionem facimus '. Les belles processions de la Purification et même des Rameaux ne trouveront pas grâce dans l'application de ce principe.

Pour l'heure des matines, l'ordre se conforme à ce qui est déterminé dans la règle de saint Benoît, c'est-à-dire que les matines et les laudes se chantent sur le matin, précédant immédiatement le lever du soleil« . Le sommeil des moines n'était donc pas interrompu comme aujourd'hui : < lectus autem post nocturninis nullo reditur tempore ». Mais Guigues a soin de mieux préciser ce que la règle de saint Benoît laisse dans un certain vague : Cantatis nocturnis, hic terminus incribullum, quod ad plus septem psalmos pœnitentia les capere valeat. Sequuntur deinde matutinie laudes, quas a kalendis octobris usque ad diem lux terminât, exinde inchoat '. En donnant à l'office d'alors une moyenne de deux heures et demie à trois heures, il est facile de déduire à quel moment commençaient les nocturnes pour chaque saison -. C'était toujours bien après l'heure de minuit, surtout en hiver.

Une remarque importante : Generaliter autem in ecclesia matutinias et vespers, in cellis vero semper complies dicimus. Alias enim, nisi festinis diebus aut vigiliis aut anniversariis, ad ecclesiam non venimus '. La vie cartusienne est avant tout érémitique ; saint Bruno n'y a mêlé l'élément cénobitique que dans une certaine mesure qui nous est donnée ici.


III. CALENDRIER. — Il y eut dès l'origine quatre degrés pour les fêtes : celles de trois leçons, celles de douze leçons simples, celles de douze leçons avec chapitre, ainsi appelées parce qu'en ces jours on tient chapitre, et les solennités qui se distinguent des simples fêtes de chapitre par un peu plus de pompe, et particulièrement en ce qu'on y allume deux cierges à la messe, à vêpres et à laudes, d'où le nom de festa candelarum, par lequel nous les voyons désignées à partir du xii siècle *. Dans l'exposé que nous allons faire, les solennités sont indiquées en lettres italiques, et les fêtes de chapitre marquées de la lettre c. Voici donc, d'après les documents contemporains, quel était au xii siècle le calendrier cartusien ^.


XII I.


XII I, II 1, c.

1 Circumcisio Domini.

6 Epiphania Domini.

10 Pauli primi eremitae.

13 Octave Epiphania« .

14 Felicis in Pincis confessoris.

16 Marcelli pape et martyris.

17 Antonii abbatis et confessoris.

18 Priscae virginis et martyris.

20 Fabiani et Sebastiani martyrum.

21 Agnetis virginis et martyris.

22 Vincentii martyris.

25 Conversio sancti Pauli.

26 Polycarpi episcopi et martyris.

28 Agnetis secundo.


FEBRUARIUS

2 Purificatio Domini.

5 Agathae virginis et martyris.

14 Valentini martyris.

22 Cathedra sancti Petri.

24 Mathiae apostoli.

21 Gregorii pape.

25 Annuntiatio Domini.

4 Ambrosii episcopi et confessoris.

14 Tiburtii, Valeriani et Maximi martyrum,

23 Georgii martyris.

25 Litania major.

25 Marci evangelistae,

28 Vitalis martyris.


XII I. XII I.


XII 1. c. XII 1. c.

12 Nerei et Achillei et Pancratii martyrum.

25 Urbani pape et martyris.

Marcellini et Petri martyrum.

Primi et Feliciani martyrum.

Barnabae apostoli.

Basilidis, Cirini et Naboris martyrum.

Cirici et Julitae martyrum,

Marci et Marcelliani martyrum,

Gervasii et Protasii martyrum.

Vigilia sancti Joannis Baptistae.

Natalis ejusdem. xii I. c.

Joannis et Pauli martyrum.

Vigilia apostolorum Petri et Pauli.

Leonis pape.

Natalis corumdem. xii I. c.

Commemoratio sancti Pauli. xii I.


JULIUS

Octava sancti Joannis.

Processi et Martiniani martyrum,

Octava apostolorum.

Septem fratrum, filiorum sanctae Felicitatis.

Praxedis virginis,

Marie Magdalene,

Apollinaris episcopi et martyris.

Cristinae virginis et martyris.

Jacobi apostoli.

Christophori martyris. xii I. c.

Nazarii et Celsi martyrum.

Felici, Simplicii, Faustini et Beatricis martyrum.

Abdon et Sennes martyrum.

Gennani episcopi et confessoris.

Sancti Petri ad vincula.

Stephani pape et martyris.

Revelatio sancti Stephani.

Sixti pape et martyris.

Felicissimi et Agapiti martyrum.

Ciriaci cum sociis suis.

Vigilia sancti Laurentii.

Natalis ejusdem, xii I. c.

Tiburtii martyris.

Hyppoliti martyris.

Vigilia sancti Marci.

Eusebii confessoris.

Assumptio beatae Mariae. xii 1. c.

Agapiti martyris.

Timothaei et Simphoriani martyrum.

Octava sanctae Mariae. xii 1.

Bartolomaei apostoli. xii I. c.

Augustini episcopi et confessoris et Hermetis martyris.

Decollatio sancti Joannis Baptistae,

Sabiniae martyris.

Felici et Adaucti martyrum.


XII I. c.

Vitalis beatæ Mariæ.

Gorgonii martyris.

Proti et Hyacinthi martyrum.

Nous avons relevé au calendrier quatre vigiles. En y ajoutant celles de Noël, de Pâques, de l'Ascension et de la Pentecôte, nous arrivons à un total de huit vigiles se célébrant avec messe. Le premier nécrologe du monastère le mentionne. Les Consuetudines font à deux reprises allusion au petit nombre de prêtres ilisjonibles qui était cause parfois que la célébration de la messe conventuelle ne pouvait avoir lieu ». Toutefois, il ne faut pas prendre trop à la lettre ce raro, ou plutôt, selon la remarque de Le Masson ', il faut l'interpréter par le contexte. Il s'agit spécialement, dans ce passage, des messes pour les défunts. Il y avait messe conventuelle chaque dimanche *, à toutes les fêtes de chapitre ', aux huit vigiles que nous avons mentionnées '« , chaque jour de carême à partir du mercredi des Cendres, le samedi suivant excepté, avec celui qui précède les Rameaux », chaque samedi des quatre-temps '^, les trois premiers jours des octaves de Pâques et de la Pentecôte « , le 2 novembre pour tous les défunts », et chaque semaine une fois pour les bienfaiteurs. Il faut ajouter à cela un certain nombre d'anniversaires, mais ils n'étaient pas nombreux à cette époque « , et quelques rares messes dites nocturnales '^'. Nous arrivons donc à un total d'environ deux cents messes dans l'année, en supposant une douzaine d'anniversaires, chiffre qui fut vite dépassé.


IV. Office quotidien. — L'agenda est ou plénier, agenda plenaria, ou quotidienne, quottidiana. Celle-ci diffère de la précédente en ce qu'elle n'a pour les neuf psaumes des trois nocturnes qu'une seule antienne, avec seulement trois leçons et trois répons que l'on prend à tour de rôle parmi les neuf leçons et les neuf répons de l'office complet. La première ne servait que pour l'office récité à l'occasion de la sépulture d'un mort et pour les anniversaires, d'où le nom d'agende propre ou spécial qui lui est également donné. Quant à la seconde, elle était d'un usage plus fréquent, puisque, à l'exception des deux cas que nous venons de dire, elle se récitait chaque jour où l'office n'était pas de douze leçons ».

Lorsqu'un religieux meurt, il a, outre l'office de la sépulture, un tricenaire. De plus, on inscrit son nom au nécrologe, et son anniversaire se célèbre chaque année« . Guigues refusa absolument d'admettre des anniversaires fondés par les séculiers, et cela pour des raisons qu'il expose en quelques lignes empreintes de sévérité : »Nomen vero cuiusquam in suo non scribimus martyrologio, nec cuiusquam anniversarium ex more jacimus. Audivimus enim, quod non promimus, plerosque splendidè convivari, inmissasque facere parietos, quoties ali qui pro suis eis voluerint defunctis. (Juic consuetudo et abstinentiam tollit et venales facit orationes... Nula quippe die conventui nec missa decrit, si qui pascal numquam defuerit^''. Toutefois l'ordre fut bientôt amené naturellement par les circonstances à se départir de cette rigueur, sans pourtant laisser s'implanter les abus que redoutait l'auteur des Consuetudines.

Le texte de l'office des morts se distingue de celui de l'office romain par le nombre plus réduit des antiennes, une seule pour vêpres, pour chacun des trois nocturnes et pour laudes, en dehors de l'antienne du Magnificat et du Benedictus, et par leur provenance exclusivement scripturaire, ce qui a également lieu pour les répons.

L'office de la sépulture, auquel les Consuetudines ' consacrent tout un chapitre, est d'origine franchement monastique, et il se rapproche beaucoup de ceux de Cluny ^ et de Saint-Bénigne de Dijon '. Les psaumes récités pendant qu'on se rend au cimetière sont ceux qu'indiquent la plupart des rituels monastiques. La messe Requiem n'existe pas chez les chartreux au XIIe. On chante à sa place l'office Respice, dont tous les éléments, à part la communion, sont pris des offices du temps.


II. PÉRIODE d'évolution (circa 1142-1259). — Nous abordons la première et principale phase d'évolution, dont le fait saillant est l'institution du chapitre général par saint Anthelme, en 1142*. Nous avons déjà entrevu quels tâtonnements se produisirent dès le début dans la constitution de la liturgie cartusienne ; delà, un manque d'uniformité contre lequel le premier acte des chapitres généraux sera de réagir : Primum capitulorum (capituliim) hanc habet continentiam, ni dominum Ecclesiæ officium promus per omnes domos in uno rite celebratur. et omnes consuetudines Cartusienses (Carthusienses) domus, quæ ad ipsam religionem pertinent unimode habcantur ^.

Deux dates bien précises marquent, l'une le plein épanouissement et l'autre le terme final de cette évolution. La première est l'année 1222, qui vit naître une compilation à laquelle nous donnerons le titre de Statuta Jancelini, du nom du prieur de la Chartreuse, Jancelin, auquel nous la devons. Elle fut approuvée et promulguée par le chapitre général en 1223 « . On peut dire que dès cette époque la liturgie cartusienne est à peu près constituée et l'évolution principale proche de son terme. La seconde date est l'année 1259, où Hiffier lit approuver par le chapitre une nouvelle compilation qui est une fusion de tout ce que comprennent les Consuetudines, les Statuta Jancelini et les ordonnances capitulaires promulguées de 1222 à 1259. Cette nouvelle collection, qui reçut primitivement le nom de Consuetudines Cartusiæ, par lequel elle se distinguait suffisamment des Consuetudines Guigonis, fut appelée plus tard Statuta antiqua, dénomination qui lui est restée '.

Voici la liste des nouvelles fêtes de douze leçons reçues dans cette période : saint Nicolas, saint Thomas de Cantorbéry », saint Thomas apôtre, saint Grégoire pape, saint Ambroise (le 4 avril), saint Marc, sainte Marie-Madeleine, saint Augustin, la Décollation de saint Jean-Baptiste, l'Exaltation de la sainte Croix avec solennité, saint Maurice, saint Luc, et les Heliques aussi avec solennité. Toutes ces fêtes sont mentionnées dans les statuts de Jancelin ; donc, leur introduction n'est pas postérieure à 1222. Ajoutons, entre 1222 et 1259, les fêtes suivantes, indiquées dans les Statuta antiqua ' : saint Autuin, la Conversion de saint Paul, saint Mathias, saint Hugues de Grenoble, l'Invention de la sainte Croix (1219), saint Pierre-ès-Liens, saint Hugues de Lincoln, auxquels il faut joindre saint Barnabé, les saints Jean et Paul, saint Denys et saint Clément, qui ne figurent point dans les Statuta antiqua, mais qui sont citées dans une autre collection inédite antérieure à 1200. Nous devons compléter cette liste par quelques fêtes de trois leçons : saint Bernard et l'Invention de saint Etienne dès 1222, saint Dominique et saint François en 1249, enfin sainte Catherine, dès 1259. La fête de la sainte Trinité est introduite dès 1222, mais d'une manière incomplète ; la messe seule est de la fête, et tout l'office reste celui de l'octave de la Pentecôte« . De nouvelles octaves sont reçues, à savoir celles de saint Jean-Baptiste, des saints Pierre et Paul, de saint Etienne, de saint Jean et des saints Innocents ».

Chaque jour a désormais sa messe conventuelle : voici comment. Outre les fêtes de douze leçons dont le nombre s'est accru et qui toutes ont la messe, plusieurs fêtes de trois leçons l'ont aussi '. De plus, le propre du temps s'enrichit de certaines messes qui n'avaient pas été admises à l'origine, à savoir, dès 1222, celles du mercredi et du vendredi des quatre-temps « , des deux jours qui suivent la fête de saint Thomas de Cantorbéry », des trois derniers jours de l'octave de Pâques « , du jeudi de l'octave de la Pentecôte », enfin des deux jours des Rogations « .

Les messes votives font aussi leur apparition ; c'est, pour le lundi, la messe du Saint-Esprit, pour le vendredi, celle de la Croix, et, pour le samedi, celle de la sainte Vierge ». Si nous ajoutons à cela, outre la messe des bienfaiteurs le lundi, une autre messe pour les défunts le mardi ainsi que le mercredi^', nous voici arrivés dès 1222 à la messe conventuelle quotidienne. Enfin on abandonne bientôt le principe posé par Guigues de ne pas accepter d'anniversaires étrangers : Anniversarii externi sunt de cetero per totum ordinem, sicut sunt apud Carthusiam, lisons-nous dans la carte capitulaire de l'année 1249.

C'est aussi dès cette époque que devient relativement fréquente la célébration de deux messes conventuelles le même jour =°. Dans certaines circonstances il n'y aura qu'une seule messe chantée ; mais on lui adjoindra ce que l'on appelle le nudum officium, qui n'est autre que la messe sèche.

Rite de la messe et usages nouveaux. — Le rite de la messe, dont nous savons peu de chose par les Consuetudines, se précise ; il est décrit tout au long par Jancelin « . Relevons certains points plus spécialement intéressants. Le prêtre, avant de célébrer, revêt la cuculle ecclésiastique ». Il fait la confession au coin de l'évangile, puis il récite le Pater incliné devant le milieu de l'autel. C'est au coin de l'épître qu'il dit le Kyrie avec le Gloria in excelsis, ainsi que le Dominus vobiscum. Ad Homo factus est, il baise simplement l'autel, car le texte a bien soin de dire qu'il ne doit jamais se mettre à genoux quand il est à l'autel. En se retournant vers les assistants, il dit en silence : Orate, fratres, pro me peccatore ad Dominum Deum nostrum, ce à quoi il n'est rien répondu. Durant tout le canon, il tient les mains élevées et étendues, lateras et expansas, pluti tard on dira in modum crucifixi. L'élévation de l'hostie est ici mentionnée expressément et pour la première fois. La consécration du vin se fait retractis paululum corporalibus et restrictis inter digitos calicis ne décidant ; de fait, c'était, comme de nos jours encore, le corporal qui recouvrait le calice. La communion est précédée de la seule oraison Domine Jesu Christe. Enfin, après le Placatus, le célébrant dépose les vêtements sacerdotaux, et il récite le Pater sur le degré de l'autel.

La présence d'un évêque au choeur donne lieu à tout un cérémonial spécial'. Nous y relevons, entre autres choses, ce passage relatif aux bénédictions : Episcopales missas benedictiones juxta Agnus Dei funduntur nos, si volant, faciunt episcopi.

Les statuts de Jancelin s'occupent du luminaire : In anniversariis, ad missam, duo candelae accenduntur, quorum una in candelabro, altera in lanterna ponitur. Ab omnibus etiam qui hoc facere possunt idem observatur in omnibus missis conventualibus... Ad privata missam una tantum candela accenditur et ipsa ponitur in lanterna'. Un peu plus tard, les Statuta antiqua augmentent encore le luminaire '.

Vers le même temps on permet un cierge spécial pour l'élévation. Voici ce que nous lisons dans un recueil d'ordonnances promulguées entre 1222 et 1260 : Quando non potest videri corpus Christi eo quod mane celebretur, potest diaconus tenere cereum bene ardentem a retro sacerdote ut corpus Christi in hac parte possit videri. Hoc tamen non est præceptum '.

Pour les objets servant au culte, on se relâche un peu de la sévérité des Consueludines sur l'emploi de l'or et de l'argent, sans doute par suite d'une diminution dans la rareté de ces métaux précieux. C'est ainsi qu'on permet de les employer non seulement comme auparavant pour le calice, mais encore pour les étoles et les manipules ; bien plus, pour les signets des livres, in signaculis librorum, ce qui était déjà un certain luxe. Quant aux chasubles, on tolère celles de bougran et de soie blanche, de boccaran et de serico albo ; mais les orfrois n'y sont pas admis. De fait, c'étaient souvent de véritables œuvres d'art qui coûtaient fort cher '. Remarquons en passant que les Statuta antiqua, dans le passage allégué, ne mentionnent plus le chalumeau, avec le calice, parmi les objets sacrés pouvant être d'or ou d'argent, comme le faisaient les Consueludines « . C'est l'indice qu'en 1259 l'usage du chalumeau avait disparu ; en réalité, il n'en est plus question désormais.

La prostration, dont nous n'avons pas trouvé trace à l'origine, est prescrite dès 1222 ; par exemple, pour la messe, à l'élévation de l'hostie et depuis l'Agnus Dei jusqu'au chant de la communion '. Il faut remarquer à ce sujet qu'on restait debout pendant la consécration : Quando autem elevatur hostia, si stantes oramus, accipimus veniam, disent les statuts de Jancelin. Ils ne parlent donc point de se mettre à genoux avant l'élévation. Au XVIe encore,


DICT. D'ARCH. CHRÉT.

les chanoines de Lyon adoraient debout pendant l'élévation et, à cette époque, le doyen ayant voulu changer cet usage, les chanoines en appelèrent à l'autorité et obtinrent le maintien de cette ancienne coutume 1°. De même, le conventus restait debout pendant qu'on distribuait la communion ». Il est d'ailleurs établi que les fidèles communiaient autrefois dans cette même attitude '« .

Quand on n'est pas présent au commencement de l'office, il faut une permission du président pour y assister si l'on arrive avant qu'on ait chanté les trois premiers versets du premier psaume. Le premier psaume étant entièrement chanté, on ne peut plus d'aucune manière entrer à l'église. Pour la messe, on peut entrer jusqu'à l'évangile, mais pas après ».

Les donneurs incorrigibles encourent une pénalité spéciale, qui est en même temps une mesure efficace. Nous la trouvons dans un texte qui n'est pas postérieur à 1260 : Illi qui consuetudinarii sunt ad dormiendum in ecclesia, statutum est ut priores eorum faciant eos stare ad lectorium et videre psalmos ad arbitrium ipsorum priorum« . Les derniers mots videre psalmos font allusion à la pratique alors existante de chanter les psaumes et même tout l'office par cœur, comme nous le dirons à propos du chant.


III. Dernière période du moyen âge (1259-1581). — L'année 1259 marque la fin de la principale évolution de la liturgie cartusienne. Les textes et les rites en sont désormais fixés jusque dans leurs moindres détails, et pendant plus de trois siècles, en dehors des accroissements du calendrier, aucune modification importante ne surviendra. Aussi l'ordre va-t-il revenir avec insistance sur la mesure prise par le premier chapitre général en 1142, en vue de maintenir l'unité liturgique. On décrète donc que tous les livres qui servent au culte ne peuvent être corrigés que d'après des exemplaires reconnus irréprochables : libros quoque Veteris ac Novi Testamenti esse cum quibus divina celebrantur officia sine ejusdem capituli consilio nullus emendare præsumat, nisi cum exemplariis in ordine nostro emendatis, nisi judicio prioris et monachorum discretorum error quidem manifestus appareret '^. C'est grâce à ces mesures efficaces que l'on trouve, à partir de cette époque, entre les manuscrits cartusiens, une concordance qui n'existe point à l'origine. Nous allons parcourir rapidement cette période de plus de trois siècles qui nous conduit jusqu'à l'année 1581.

/. LE CALENDRIER. — Jusque vers la seconde moitié du XVe, les accroissements sont peu nombreux. En 1282, la fête de sainte Madeleine est reçue avec le rite solennel. Même chose vers 1318 pour le Corpus Christi ; la date exacte de l'institution de cette fête dans l'ordre n'est pas connue avec certitude, les actes des chapitres généraux n'en faisant pas mention ». Toujours est-il que, dès l'année 1332, on la voit célébrée avec toute son octave « .

En cette même année 1332, pour se conformer au précepte de l'Église qui prescrivait de les chômer, on élève au rang de fêtes de chapitre celles des douze apôtres et des quatre évangélistes, dont plusieurs, on s'en souvient, sont déjà classées comme telles dans les Consueludines, et les fêtes des quatre grands docteurs latins. En 1334, apparaît dans l'ordre la première mention de la fête de la Conception. On permet à la Chartreuse de Sainte-Aldegonde, au diocèse d'Arras, de la célébrer avec solennité, et l'année suivante, cette permission est étendue à tout l'ordre. L'office est celui de la Nativité. En 1341, il se produit un revirement d'opinion au sujet du vocable à donner à la fête, et le chapitre général prescrit de substituer le titre de Sanctification à celui de Conception : In festo conceptionis beatæ Mariæ dicimus ubi que loco Conceptionis, Sanctificationis '. De fait, l'ordre paraît s'être alors solidarisé avec celui de saint Dominique dans sa manière de concevoir l'objet de la fête -. Quoi qu'il en soit d'ailleurs de la pensée qui inspira cette substitution, nous voyons le vocable Conception reprendre place peu à peu dans les livres liturgiques de l'ordre, probablement sous l'influence de la déclaration du concile de Bâle, jusqu'à ce qu'une nouvelle intervention officielle du chapitre général de l'année 1470 vienne les rétablir pour toujours.

Mentionnons encore en 1339 la solennité de saint Hugues de Lincoln, en 1352, la fête capitulaire des Onze Mille Vierges, et en 1361, celle de saint Bernard.

Avec l'année 1380, nous entrons dans la période du schisme qui partagea l'ordre comme il divisait l'Église entière. Chaque branche de la famille cartusienne eut son chapitre général. Plusieurs fêtes furent alors instituées ; mais en 1411, après l'extinction du schisme, on fit une révision des ordonnances qui avaient été promulguées de part et d'autre.

La fête de la Visitation avait été admise avec solennité dès 1390 par une des deux branches de l'ordre. Le chapitre de 1411 en permet la célébration avec octave aux maisons qui se trouvent dans les pays où elle est célébrée. Plus tard, en 1468, elle devient obligatoire pour tous. En 1474, c'est la solennité de la Présentation qui est instituée, et en 1477, celle de la Compassion. La canonisation de saint Bruno amène naturellement sa fête en 1515. Sur la fin du siècle, les fêtes tendent à se multiplier. C'est, en 1567, la solennité de saint Joseph ; en 1568, la fête de saint Thomas d'Aquin élevée au rang de fête de chapitre ; en 1569, celle de sainte Anne qui devient solennelle ainsi que celle de l'Invention de la sainte Croix, en 1577.

Le schisme aidant, la porte avait été ouverte aux innovations, et, malgré les mesures énergiques prises par le chapitre général, la tendance à se singulariser dans la liturgie se fait sentir. En 1422, les religieux de Witham, dans le comté de Somerset, adressent au chapitre général une supplique pour obtenir des fêtes spéciales. On leur répond de se conformer à ce qui se fait dans l'ordre. En 1424, c'est encore une Chartreuse anglaise, celle de Coventry, au diocèse de Warwick, qui demande à remplacer, le samedi, l'office de la férié par celui de la sainte Vierge, en mettant en avant la raison de se conformer à ce que font les religieux et les clercs du pays. Le chapitre accompagne son refus d'une sanction sévère : Si alias capitulum generale infestaverint super hoc, qui culpabiles fuerint faciunt ires abstinentias in pane et aqua.

Plus nous avançons dans le XVe, plus se développe cette tendance. Il est à remarquer que c'est surtout dans les provinces les plus éloignées de la Grande-Chartreuse que s'implante ce nouvel esprit, qui, s'il n'avait été combattu, eût promptement amené la ruine de la liturgie cartusienne. En 1469, c'est la Chartreuse de Mayence qui introduit une procession qu'on lui fait abandonner : Amplius que nihil talium contra Statuta acceptent, dit la carte capitulaire. En 1504, les moines d'Astheim, au diocèse de Wurzbourg, reçoivent l'admonition suivante : Consuetudinem introductam in domo in Astheim de legendo certas horas in ecclesia tempore quadragesimæ tamquam Statuto contrariani cassamus. En 1534, c'est toute la province du Rhin qu'on rappelle à l'uniformité, et on annule à cette occasion toutes les concessions qui pourraient avoir été faites jusque ce jour. En 1564, c'est une autre province d'Allemagne qu'on somme de lire au chœur les leçons, non pas telles qu'elles sont écourtées dans le bréviaire, mais tout au long, telles qu'elles se trouvent dans les livres servant à l'office, juxta ritum et consuetudinem ordinis, tant il est vrai que c'était le même esprit d'innovation, plutôt que la piété, qui ajoutait d'une part pour retrancher de l'aut

C'est à cette sévérité que l'ordre doit d'être le seul à posséder aujourd'hui encore, sinon intact, du moins sauvegardé dans de notables proportions, le cursus ferialis qui était l'aliment liturgique ordinaire des anciens moines. Le doyen de Tongres, Raoul de Rivo, l'un des plus ardents défenseurs de l'office ferial au XIVe, ne manque pas de citer cet exemple des chartreux et d'autres ordres encore : Ei videmus in usu Cartusiensium, Cisterciensium, Prædicatorum clericorum quod paucas habent festivales singulares seu speciales... Sit etiam ad hoc summa ratio psalmorum continetur in quo principaliter officium existit. Il va même jusqu'à dire que cette manière de faire peut être plus agréable aux saints eux-mêmes, parce qu'elle sauvegarde certaines pratiques liturgiques qui disparaissent en même temps que l'office ferial : El credendum est hujusmodi observationem majis gratam esse ipsis sanctis Dei ad finem ut psalterium, sacra Scriptura, officium mortuorum, septem psalmi poenitentiales, quindecim psalmi graduum et huiusmodi serventur falso ordine et paucis festivales.

Nous avons mentionné parmi les offices nouveaux celui du Corpus Christi. Il faut y ajouter la messe Requiem qui fait son apparition dans l'ordre au XIVe.

En 1337, le chapitre décrète que chaque jour après la messe conventuelle, il soit dit une messe privée De beata. Les messes du Saint-Esprit sont également fréquentes dans l'ordre. À partir du XIVe, les chapitres généraux prescrivent même des tricenaires du Saint-Esprit à certaines intentions*. Sur la fin du XVe, d'autres messes votives, dont plusieurs assez curieuses, sont introduites dans les missels de l'ordre.

Nous avons vu combien était répandue la pratique du nudum officium conventuel ; il est bon de dire un mot de son mode de célébration. Il suivait toujours une messe à laquelle il se rattachait sans interruption, et le même prêtre qui avait chanté la messe célébrait aussi le nudum officium. Pour cela, les cierges restant allumés, il différait la compline et le Pater. Après l'évangile, le prêtre disait au milieu de l'autel, sans se tourner, Dominus vobiscum, Oremus, puis, ad cornu epistolae ; l'offertoire et la communion que suivait la compline ou postcommunion de la messe qui avait précédé le nudum officium. L'office se terminait par le Dominus vobiscum, le Benedicamus Domino et le Pater.


II. LES TERMINAISONS DE LA BIBLE. C'était l'usage de lire l'Écriture sainte en entier chaque année, et pour cela, les différents livres en étaient distribués en terminaisons qui étaient fixées d'avance, mais d'une étendue très variable selon le temps de l'année. Très longues en hiver, elles étaient plus courtes en été. Deux exemples nous montreront quelle étendue pouvaient avoir les terminaisons durant l'hiver. Nous les prenons dans une Bible où elles ont été marquées, au début du XIVe, pour la Chartreuse de la Part-Dieu en Suisse », et dont le témoignage est confirmé par celui d'autres documents. La Genèse, dont la lecture s'achevait en une semaine, y compris le prologue de saint Jérôme, car alors on lisait avant le texte tous les prologues, est divisée en sept terminaisons, plus une terminaison spéciale pour la lecture au réfectoire le dimanche de la septuagésime. On voit quelles proportions prenaient les leçons de l'office. Ainsi le lundi, on lisait du chapitre XVII, verset 9, au chapitre XXV, verset 7 ; le mardi, la suite jusqu'à la fin du chapitre XXX ; le mercredi, on continuait jusqu'au chapitre XXXVI, verset 15, et ainsi de suite. Les autres livres du Pentateuque et d'autres encore étaient distribués dans des proportions analogues. S'il survenait en semaine une fête de douze leçons, le lendemain, à l'office de matines, on lisait deux terminaisons, à savoir celle du jour avec celle de la veille qui avait été empêchée par la fête de douze leçons. Bien plus, certaines terminaisons pouvaient être triplées. Ainsi Isaïe, dont aucune partie ne pouvait se lire au réfectoire, comprenait vingt-six terminaisons. Or, la dernière semaine de l'Avent pouvant varier de un à cinq jours, il en résultait que, pour lire le prophète en entier, on doublait et même on triplait les terminaisons des derniers jours quand c'était nécessaire '.


III. LE CÉLÉBRATION. — Relevons quelques particularités parmi les plus intéressantes innovations. C'est d'abord un point capital de l'ancienne observance cartusienne qui est modifié en 1509 : Permitimus, humanitate compellente les infirmis, quod omni tempore religiosi possint post matutinam redire ad lectos, non obstante statutis. Disons de suite que, bien que cette concession n'ait été faite officiellement à tout l'ordre qu'en 1509, nous savons que, dès la seconde moitié du XVe, certaines provinces d'Allemagne, où nous avons constaté tant de particularités liturgiques, avaient adopté d'elles-mêmes ce nouvel usage. On se mit donc à devancer peu à peu l'heure de l'office, de manière à prolonger le temps du second sommeil, jusqu'à ce qu'en 1581 fut établi officiellement et définitivement le règlement moderne, qui, rompant avec l'observance primitive, fait commencer l'office de matines avant le milieu de la nuit.

En 1271, on permet à ceux qui le voudront d'avoir, dans la porte qui sépare le chœur des moines de celui des laïques, un guichet, ostium fractilium, que l'on ouvrira seulement au moment de l'élévation à la messe. En 1319, c'est une autre ordonnance qui modifie ainsi l'usage ancien du baiser de paix : De cœlero pax sumatur in ecclesia cum tabula in qua sit depicta imago crucis.

Un cérémonial rédigé sur la fin du XVe nous fait connaître quelques usages, parmi lesquels nous signalons les deux suivants. Aux messes matutinales, le célébrant ne devait pas réciter les secrètes avant le lever du soleil, et, s'il le fallait, il s'arrêtait pour attendre son apparition« . Aux messes tant conventuelles que privées, lors que le froid sévissait avec rigueur, le diacre ou le servant présentait des charbons enflammés au célébrant pendant la messe '. Aujourd'hui encore, bien que l'usage en soit tombé, le Diurnale prescrit au diacre d'apporter ces charbons pendant l'épître, après la préface et après le Pater.


IV. PÉRIODE MODERNE (DE 1581 À NOS JOURS).

— I. INNOVATIONS LITURGIQUES. — L'année 1581 marque un changement capital dans les statuts des chartreux. Dans tous les recueils précédents, la liturgie et le côté disciplinaire se trouvaient mêlés comme ils le sont dans la règle de saint Benoît, dans les Coutumes d'Ulric, et comme ils le furent dès l'origine dans les Consuetudines de Guigues. Cette disposition montrait bien le rôle de la liturgie, qui est comme le cadre ou le pivot de la vie cartusienne. Vers la fin du XVIe, on modifie entièrement cet ordre ancien, et l'on extrait des statuts tout ce qui concerne la liturgie pour en former un Ordinarium distinct. La première édition de ce livre est de l'année 1582. Dans ce recueil sont introduites toutes les nouvelles fêtes dont nous avons vu l'apparition depuis la rédaction de la Tertia compilatio statutorum en 1509. Il faut y joindre la Trinité et la Transfiguration, qui furent admises dès lors avec leur office propre. La fête de saint Ambroise est transférée du 4 avril au 7 décembre, jour de son ordination. Plusieurs fêtes de trois leçons se trouvent aussi déplacées. C'est également là que nous voyons la première mention officielle d'une procession, celle du Corpus Christi, qui avait commencé à s'introduire un peu avant dans quelques maisons d'Allemagne '.

Une autre modification capitale vers laquelle, ainsi que nous l'avons déjà dit, on s'acheminait dès 1509, est le déplacement définitif de l'office des matines, qui, désormais, commenceront avant le milieu de la nuit : Ante mediani noctem hora congrua... pulsationem faciamus. Le nudum officium est supprimé, et on le remplace par une messe privée.

Le changement, introduit dans la disposition des statuts cartusiens en 1581, est comme le prélude des modifications considérables que vont avoir à subir les recueils liturgiques eux-mêmes, à cette époque. Dès l'année 1582, le chapitre général prescrit au prieur de Chartreuse de nommer une commission de moines, quos magis idoneos et aptos ad id munus portandum judicaverit, chargée de reviser tous les livres liturgiques de l'ordre. Le recueil des sermons et des homélies pour l'office fut le premier objet des travaux de cette commission. Il parut en 1585 '. Ce fut, non pas une simple révision, mais un bouleversement complet du lectionnaire de matines. Nombre de sermons ou d'homélies furent supprimés et remplacés par d'autres, spécialement pour les fêtes de la sainte Vierge. Dans les leçons qui furent conservées, de nombreuses modifications furent apportées au texte. Mais le changement capital fut une réduction considérable de la longueur des leçons, au point que d'une on en fit souvent deux. Deux ans plus tard, en 1587, parut le bréviaire réformé d'après les mêmes principes '.

Le psautier fut tout particulièrement l'objet de retouches assez importantes'. Toutefois, l'édition de ce bréviaire fut loin de donner pleine satisfaction ; car, en 1593, on prescrivit de le reviser à nouveau, pour corriger les erreurs et rechercher quae minus considerate inserta aut mutata fuerint. Il semble bien qu'on avait agi avec un peu de précipitation. C'est dans ce nouveau bréviaire que les hymnes reçurent un développement relativement considérable. On introduisit d'un seul coup celles des saints Innocents, du Temps pascal, de la Trinité, de sainte Madeleine, de sainte Anne, de la Transfiguration, de saint Michel, de la Dédicace, et toutes celles du commun des Saints dont aucune n'existait auparavant. Dans celles qui préexistaient à cette réforme, on fit des retouches, dont quelques-unes assez importantes : par exemple, la suppression de la strophe Hic, Christe, nunc paraclitus dans l'hymne Impleta gaudent des laudes de la Pentecôte.

En 1603, ce fut le tour du missel qui fut, lui aussi, corrigé en un assez grand nombre de passages conformément au missel publié par saint Pie V, à la suite de la révision prescrite par le concile de Trente ». Quant à la Bible, une ordonnance du chapitre de l'année 1583 déclare trop difficile de faire une édition critique des livres en usage dans l'ordre, à cause des grandes divergences qui existent entre eux. En conséquence, on décide, en attendant mieux, de les corriger conformément à l'édition préparée par les théologiens de la Faculté du Louvain et récemment parue chez Plantin. On déclare ce texte accuratissimum iam in ratione orthographiae, accentuum, distinctionum quam etiam librorum et capitum distributione. Par la même occasion, on étend à la Bible la mesure prise pour le lectionnaire des sermons et des homélies, c'est-à-dire qu'on réduit considérablement la longueur des leçons, et on supprime la lecture des prologues de saint Jérôme.

Une addition à signaler, c'est celle de l'Ave Maria dans l'office. Une ordonnance de l'année 1589 prescrit de le joindre au Pater chaque fois que celui-ci se récite in silentio. Dès l'année 1342, l'Ave Maria apparaît officiellement dans l'Angelus du soir, et en 1393 dans celui du matin. Au cours du XVe, il s'introduit peu à peu dans l'office où on le joint au Pater, mais par pure dévotion, et c'est à cette même époque qu'on commence à le compléter en lui adjoignant, à peine ébauchée encore, la seconde partie Sancta Maria. Nous le trouvons sous la forme suivante dans un collectaire de l'année 1484 : Ave Maria... ventris tui Jesus. Virgo Maria, Mater Dei, ora pro nobis peccatoribus. Amen « . Dans le bréviaire de l'année 1587, le texte est le même qu'aujourd'hui, sauf qu'il s'arrête aux mots pro nobis peccatoribus. Amen. Ce n'est que dans le diurnal de 1588 ' que le texte de l'Ave Maria se rencontre définitivement complété et fixé.

//..4fl.v ;ss/û.v i i-rE.f \ulvel les. — Les changements ne se bornèrent pas au texte de l'office. Le calendrier va être, lui aussi, l'objet d'accroissements considérab les. Ce sont, en 1589, les nouvel les fêtes de saint François de Paulc, saint Pierre martyr, saint Nicolas deTolentin, saint Antoine de Padoue et saint Bonavcnture, toutes avec douze leçons, et plusieurs fêtes de trois leçons. En 1591, saint Domini que et saint François d'Assise deviennent fêtes capitulaires ; en 1592, on introduit les solennités du saint Nom de Jésus et de saint Joachim, en même temps que saint Janvier devient fête de douze leçons. Tout ceci Jie va pas sans soulever des protestations dont la conséquence est, en 1597 et en 1599, une réduction des fêtes nouvellement instituées, et surtout un ralentissement dans la tendance à en introduire d'autres.

Penda nt le XVII = siècle, nouvel les fêtes de douze leçons pour saint Antheline en 1607, saint Louis, roi de France, en 1623, saint Ignace de Loyola en 1669, avec l'octave de Saint Bruno en 1633 et la solennité de r Immaculée-Conception en 1674. II y a en outre plusieurs fêtes de trois leçons. Un décret de la congrégation des Rites, en date du 22 novembre 1687, donne lieu à de nouvel les corrections dans les livres liturgiques cartusiens '.

Enfin, au xviii= siècle, quelques nouvel les fêtes de douze leçons s'ajoutent aux précédentes ; en 1700 saint l'rançois de Sa les, le bienheureux Nicolas Albergati en 1745, et la solennité du Sacré-Cœur en 17S3.

Passons au xix » siècle où le calendrier cartusien se complète encore : c'est d'abord en 1827 la solennité de Notre-Dame Auxiliatricc ;en 1859,nous avons quatre fêtes de douze leçons pour des saints ou bienheureux ayant appartenu à l'ordre, à savoir, saint Etienne de Die, saint Artaud, le bienheureux Odon et la bienheureuse Roseline. Il faut y joindre une fête de trois leçons pour le bienheureux Boniface de Savoie, ancien novice chartreux. L'année 1866 vit paraître deux nouvel les fêtes de douze leçons pour les bienheureux Ayrald et Jean d'Espagne, moines de l'ordre, et l'année 1870 celle de la bienheureuse Béatrice, moniale chartreuse. Enfin, en 1887, la béatification de dix-huit chartreux anglais martyrisés sous Henri VllI donne lieu à une nouvelle solennité, et en 1894 la fête du bienheureux Lanuin, compagnon et successeur de saint Bruno en Calabre, vient clore cette longue série. ' Terminons en disant que jusqu'en 1866 l'oflice de l'Immaculée-Conception était resté l'ancien office de la Nativité de la sainte Vierge, auquel, à cette date, on substitua l'office romain adapté à la liturgie cartusienne.

V. Le chant chez les chartreux. — /. le iUA.\r A i.'omr.iyE iiE l'ontiHE. — Le chant a-t-il existé dès l'origine de l'ordre ? Sur la foi d'un texte assez obscur des Consueludines, on a répondu par la négative. Il s'agit de l'oflice des frères laïques qui, nous l'avons déjà dit, habitaient avec le procureur dans un monastère distinct de celui des moines. Or, Guigues, partant de la manière dont se célébraient les matines dans la maison des laïques, s'exprime ainsi : Siquidem monachus, qui eis pra'positus est, adesl privscns, divinum eis olJieiuni pêne ni supra scripluni est, festinantius tamen, persolvit. Qiicni ipsi siimmo studio, silentium quietem que servantes, ad inetinationes et cœteros religiosos corporis motus sedulo imitantur ^. Sur ce texte le commentateur argumente ainsi : il est certain que le procureur ne pouvait pas chanter seul l'office en présence des convers ; or, comme les Consuf- /i(rf(Vie.5 disent qu'il s'en acquittait à peu près comme chez les moines, mais plus vite, il s'ensuit que les moines eux-mêmes ne chantaient pas '.

Ce raisonnement nous paraîtrait péremptoire si ce texte, malgré son peu de clarté, était le seul relatif à cette question ; mais il y en a d'autres plus clairs qu'il ne faut pas négliger non plus. Le premier, le plus important, est le prologue de l'antiphonaire dont ce même Guigues est l'auteur. En voici le début : Institutionis hereniiticœ firaritas non sinil longa in cantandi studiis temporum insumi spatia... Ob banc ila que causant qiurdam de anliphonario aujerenda seu althrevianda putu L'imus '. Nous avons donné plus haut la suite de ce texte. Guigues déclare que des solitaires ne peuvent pas consacrer beaucoup de temps à l'étude du chant. En conséquence, il va abréger l'antiphonaire, et il ajoute que le critère qu'il emploie, c'est de rejeter comme non authenti que tout ce qui n'est pas emprunté à l'Écriture sainte. Or, ce raisonnement par lequel il déclare abréger de la sorte l'antiphonaire, parce que ses moines ne peuvent pas consacrer beauI coup de temps à l'étude du chant, est un non-sens, si l'on n'admet pas la prati que du chant, prati que que Guigues veut précisément renfermer dans certaines limites. Ce n'est pas tout. Guigues parle de la messe du samedi saint, qui débute solennellement par le Kijrie eleison, missam a Kyrie eleison solemniler inchoamus, de vêpres qui se chantent très solennellement, vesperas juxla morem monasticum solemnissime canlamus ', d'une première messe de Pâques qui est chantée ca celebrilate qiia dominicis solet diebus, de plusieurs moines qui aident le célébrant à chanter cette messe, duobus vel tribus monaehorum sacerdotem juvantibus '. Tout cala nous paraît bien inconciliable avec des offi ces d'oii le chant serait banni. Faut-il dire encore que, en trois passages difîérents, Guigues nous apprend que, cha que samediet à toutes les veil les de douze leçons, ses moines se réunissaient après iione pour préparer les leçons, les répons et les autres chants nécessaires pour l'office '. Nous reviendrons plus loin sur cet exercice qui portait le nom de récordalion. Pour le moment, demandons-nous seulement si un tel exercice répété plus de quatre-vingts fois dans l'année, en moyenne prés de deux fois par semaine, eût été vraiment nécessaire pour préparer des offi ces qui n'auraient pas été chantés. Nous pensons que les arguments accumulés ici, et auxquels on pourrait en ajouter d'autres encore, sont trop probants pour qu'il soit permis de mettre en doute l'existence du chant quand Guigues écrivait ses Consueludines. Il est d'ailleurs de bonne logi que d'expliquer un texte obscur par d'autres qui sont très clairs, et non point de sacrifier ceux-ci à celui-là. Si donc nous revenons au passage relatif à l'office des convers, nous remarquons tout d'abord que les Consueludines n'établissent pas une similitude complète entre la manière de le célébrer dans leur église et celle qui se prati que chez les moines. Il faut relever en effet deux nuan ces importantes, l'une exprimée par le mot pêne, et l'autre par festinantius. Il semble donc bien juste d'admettre que par ces deux mots Guigues a voulu marquer que le procureur ne chantait pas l'office, à la différence précisément de ce que faisaient les moines. Toujours est-il qu'en 1259, c'était ce qui se pratiquait ; car les Statuta anliqua modifiant le texte des Consueludines disent clairement : divinum eis ofjicium sine cantu persolvil ».

Par la suppression des antiennes et des répons qui n'étaient pas de provenance seripturaire, les recueils cartusiens sont donc réduits aux anciens offi ces, et la porte est fermée aux histoires, comme on appelait les otll ces propres, proprix historiœ, qui, à cette épo que, commençaient à devenir fréquents. Guigues supprime en outre les hymnes, les tropes, les proses, les séquen ces, une bonne partie des nombreux versets alléluiatiques dont le répertoire, nous l'avons vu, était vaste et indéterminé ; de même, les versets des offertoires, les répons à plusieurs versets solennels avec jubilus, qui se chantaient à certaines fêtes, comme le célèbre répons DescendiUle Noël ', le chant solennel des lamentations, des généalogies, du canti que Benedictus es au samedi des quatre-temps ; enfin tous les chants de procession ; en un mot, tout ce qui était le plus sujet à des variations qui compliquaient l'étude du chant.

Quel est l'état du chant à l'origine et la valeur des recueils qui nous l'ont conservé« ? On ne peut douter que Guignes n'ait étendu aux mélodies la sollicitude qu'il a manifestée dans le choix des textes. De fait, si nous prenons les plus anciens manuscrits à l'épo que à laquelle ils s'offrent ti nous, en les comparant avec des représentants plus anciens des textes mélodiques qu'ils contiennent, il faut reconnaître qu'ils sont généralement fidè les, et leur témoignage, pour cette épo que de transition entre la notation en neumes, in campo aperto, et la notation diastcmati que, ne doit pas être négligé. Nous remarquerons entre autres choses un emploi très modéré du bémol, même dans les manuscrits de basse épo que et là où il n'est pas douteux qu'il ait été marqué d'une manière régulière. En somme, la réputation dont jouit l'ordre d'avoir conservé, pour autant qu'il dépendait de lui, les mélodies sacrées dans leur pureté, est méritée. Guignes, bien qu'il se soit trompé parfois, paraît avoir voulu avant tout rester traditionnel.

Quant au genre de notation, il n'y en a aucun qui soit propre à l'ordre, cha que monastère adoptant, soit celui qu'il trouvait dans 1 s livres qu'ils reproduisait pour son usage, soit plutôt encore celui qui était usité dans le pays où il se trouvait, du moins pour les provin ces les plus éloignées. C'est ainsi qu'on rencontre dans les manuscrits carlusiens la notation italienne, aussi bien que les notations a quitaine et carrée, ou, dans les pays allemands, la notation gothi que.

//. I.A RECOIIDATIOEZLE COAST PAR CCR. XOUS

avons cité plus haut trois passages des Consuetudincs qui mentionnent formellement un exercice appelé recordalio. Nous trouvons à la même épo que et la chose et le mot lui-même à Lyon, dans les statuts promulgués par l'archevê que Guichard ». Guignes ne nous dit pas comment se faisait la récordation ; il nous apprend seulement quels jours elle avait lieu et quel était son objet, à savoir les leçons, les répons et cœlera necessaria '. Basile ajoute la recommandation d'écouter les leçons attenle et sine slrepitu'. Dans les statuts de Jancelin, en 1222, il y a tout un chapitre spécial qui est consacré à la récordation. Tous les moines doivent y assister, et le prieur lui-même, à moins d'empêchement, ne saurait s'en dispenser. Ces détails nous montrent quelle importance on attachait à cet exercice et à tout ce qui concernait l'offlce divin. En 1259, les Statuta antiqua n'ajoutent que des détails peu importants. La récordation a été un point de règle jusqu'en 1581, date à laquelle elle a été supprimée '.

L'usage de chanter par cœur et dans les ténèbres, pour l'office de nuit, usage qui de nos jours s'est encore conservé dans une certaine mesure, nous est attesté par plusieurs documents. Dans un traité inédit intitulé De origine et veritale perfeclœ religionis, composé vers 1313, l'auteur, énumérant les occupations du chartreux, mentionne, entre autres, celle d'apprendre par cœur le chant de l'office... sicul est soliludo et labor addiscendi corde tenus et inlegerrime psalmos et hijmnos et cantica et alia qax in ecclesia decanlantur, et ipsiim cantum tam diurnum quant nociurnum quem quasi omnes addiscunt mentetenus et cordetenus in ecclesia contant, ut per inspeclionem libri non possit cordis devolio impediri =. Un peu plus tard, sur la fin du xiv » siècle, un autre traité que nous avons déjà cité entre dans des détails pratiques sur la marche à suivre pour arriver progressivement à savoir tout l'office par cœur. Le novice commençait par apprendre les psaumes qui étaient d'un usage plus fréquent, puis les chants du commun des Saints : deinde, si Deus dederil sibi graliam, poiesl lotum antiphonarium inpectorare, prout olim in domo Cartusiœ consuevit'. Cet usage de chanter par cœur l'ofiice de nuit expli que, avec d'autres causes encore, la rareté des manuscrits de l'antiphonaire à l'origine de l'ordre. De fait, il n'y en avait qu'un seul que l'on plaçait au milieu du chœur, afin que ceux qui ne savaient pas encore chanter de mémoire pussent s'aider de ce li\Te uni que. C'est ce que nous apprend une ordonnance du chapitre de l'année 1430, réglant le cérémonial à suivre par ceux qui allaient ainsi chanter au milieu du chœur.


ET c.\XTANDI. — Le chœuT est dirigé par deux chantres, dont les fonctions sont bien déterminées et qui sont appelés cantores chori. Leur office est décrit sommairement dans les Constitutions de Basile, au milieu du xn<^ siècle. Les Statuts de Jancelin, en 1222, sont déjà très explicites '. Mais ce sont les Statuta antiqua de 1259 qui ont promulgué d'une manière définitive la discipline du chœur *.

Outre les deux cantores chori, il y a un emendalor qui est plus spécialement chargé de reprendre quand quelqu'un fait erreur '. 'L' emendalor et les cantores ne doivent laisser passer auc une faute, soit de lecture, soit de chant, sans la corriger. Ils doivent au besoin grunnire, pour faire répéter ce qui a été mal chanté, et, à leur défaut, tout autre religieux doit le faire leur place '°.

Les Statula antiqua ont tout un chapitre sur la manière de chanter. Ce chapitre comprend deux parties, l'une purement spéculative ou mysti que, qui n'est autre que le texte bien connu de saint Bernard, dans son commentaire du canti que : Ex régula nostra nihil operi Dei prœponere licel ''. La partie prati que

Dans ces conditions, l'exécution ne pouvait plus être autre que celle qui dès lors s'était introduite partout. Le XVIIe et le XVIIIe nous montrent dans l'ordre une véritable invasion de traités de chant qui tous se font gloire d'emprunter ouvertement leurs théories les plus bizarres à celles qui avaient cours alors. Ce fut la prise de possession officielle et définitive de cette exécution lourde et monotone qui remplaça ce rythme si vivant et si alerte que les Statuta antiqua avaient admirablement défini en deux mots empruntés aux Institutiones Patrum ; rotunda et viva voce canlemus. Cette disparition de l'élément rythmique est d'autant plus regrettable que, chez les chartreux, les textes mélodiques n'ont subi que des altérations relativement peu importantes. Nous avons vu d'ailleurs qu'une des conséquences de cette nouvelle manière de chanter, où les offices prirent une longueur démesurée, fut d'amener, par une inévitable loi de compensation, une réduction considérable dans l'étendue des leçons de matines.

Au XIXe parut, en 1865, une méthode de chant qui, à cette époque où la restauration des mélodies grégoriennes était à peine entrevue, ne pouvait que recueillir les enseignements des traités des siècles de décadence, de même que les livres de chœur actuellement à l'usage de l'ordre sont la reproduction servile de ceux qui ont paru au XVIIIe.

A. Degand.


CHARTRIERS. Saint Jérôme, discutant avec Rufin d'Aquilée, dit : Si a me fictam epistolan suspicaris, cur eam in romanæ Ecclesiæ chartario non requiris ? Chez les auteurs du moyen âge, il n'est pas rare de rencontrer coriarium ou chartulariam pour chartarium avec le sens de chartrier, d'archives. Il est arrivé aussi que les érudits ont employé mal à propos chartarium pour chartularium. On a dit aussi chartologium. Nous avons étudié déjà les bibliothèques et les chancelleries (voir ces mots), les chartriers représentent une organisation moins réfléchie et moins active. Les chartriers peuvent être considérés comme le prolongement des archives et nous avons eu occasion de montrer à quel degré se compénétraient chez les anciens deux sections que nous distinguons si nettement aujourd'hui : bibliothèque et archives. Les municipes, ou du moins les cités et les Églises possèdent leur apotheca, où s'entassent livres, rouleaux, ouvrages littéraires, paperasse administrative. Nous ne croyons pas qu'il y ait lieu ici de revenir sur des textes qui pouvaient, sans doute, avec une légère sollicitation, désigner les pièces rentrant dans l'objet propre de la présente dissertation, mais ils ne nous apprendraient rien de certain ni même d'utile et surtout rien de précis. Ce que pouvaient être les actes publics concernant les Églises, tout ce qui vint se classer dans la suite sous la dénomination très compréhensive de cartæ, nous pouvons le supposer plus aisément que nous ne pourrions l'inventorier. Titres de propriété, titres de donations, titres d'échange, tout a disparu ; cependant, il est clair que, si on en appelle à un texte de Lampride, ou verra que les fidèles sont mis en possession d'un bien-fonds que leur disputait la corporation des popinarii à Rome ; de même, par Eusèbe, nous savons que la communauté d'Antioche logeait son évêque dans une maison d'où, à un moment donné, Paul de Samosate ne veut pas sortir ; à Carthage encore, la vie et la correspondance de saint Cyprien nous font connaître l'existence de biens personnels vendus par l'évêque, rachetés par ses admirateurs et donnés à l'Église, voilà autant de raisons de posséder des titres de propriété bien en règle. Un paragraphe, une simple phrase, quelques mots, peuvent ainsi nous mettre sur la voie d'actes à jamais détruits et perdus, dont on pourrait dresser une sorte de catalogue et reconstituer au moins le sommaire. À quel que opinion qu'on se range sur le régime domanial imposé aux communautés par les lois romaines, on ne peut nier le fait de la capacité de posséder, de trafiquer. Quand l'édit de Galien et celui de Galère rétablissent les Églises dans leur situation antérieure, les relèvent de la confiscation, il est clair que celles-ci ont des titres écrits à faire valoir pour rentrer dans leurs droits. En cela, on ne faisait que se conformer à l'exemple de l'administration impériale et municipale, qui donnait désormais l'exemple de cette paperasserie si profondément ancrée dans la conception latine de gouvernement et d'organisation.

Ne sont-ce pas déjà de véritables chartes qui vont s'entasser dans les bureaux ecclésiastiques à mesure que les évêques procèdent à la manumissio in ecclesia et à l'affranchissement des esclaves, conformément à la loi et aux formules juridiques ? C'est bien, en effet, les actes rédigés officiellement et déposés dans l'archive épiscopale que vise le pape Jules Ier (337-352) quand il parle de manumissionibus celebrandis in ecclesia per scrinium sanctum. Voici, d'ailleurs, le texte du Liber pontificalis : Hic constitutum fecit ut nullus clericus causam quamlibet in publico ageret, nisi in ecclesia, et notitia ejus omnibus pro fide ecclesiastica est per notarios colligenda, et omnia monumenta in ecclesia per primicerium notariorum confectio celebraretur, sive cautiones vel instrumenta vel donationes vel commutationes vel traditiones vel legationes vel allegationes aut manumissiones, clerici in ecclesia per scrinium sanctum celebrarentur. Afin de ne paraître pas tirer trop à moi ce texte, je le laisse commenter par autrui : Les mots notitia... colligenda indiquent d'abord en gros ce dont le reste de la phrase donne l'explication détaillée. Pour la rédaction et la célébration des actes publics, les clercs sont obligés de recourir aux bureaux ecclésiastiques (scrinium sanctum), c'est par-devant le primicier des notaires que sont rédigés et légalisés les testaments, les chartes de donation, d'affranchissement, etc. Pour tous ces actes, les laïques s'adressaient ordinairement à la curie municipale. Quant aux clercs, aucune loi d'État ne leur interdisait d'en faire autant ; on ne voit pas non plus que des lois ecclésiastiques les aient obligés à recourir, en pareil cas, à la curie épiscopale. L'usage, cependant, pouvait avoir introduit cette obligation ; il n'en subsiste, en tous cas, aucun autre témoignage que celui-ci. Pour en apprécier exactement la valeur, il faut se rappeler l'animosité dont les curies municipales sont l'objet dans le Constitutum Silvestri. Moins vif dans l'expression, le Liber pontificalis porte cependant la trace de sentiments analogues. La concurrence ne pouvait manquer d'exister entre le scrinium civil et le scrinium sanctum : il est assez naturel que la cause de celui-ci ait été défendue à l'occasion par les gens d'Église. Les cautiones étaient des reconnaissances de dettes ou d'obligations d'autre nature ; les plus importantes étaient celles que les évêques devaient laisser entre les mains du pape, après leur ordination, ou qu'on leur faisait signer dans certaines circonstances extraordinaires. Instrumenta (= instrumenta) est ici un terme générique sous lequel semblent se ranger les six qui suivent. On a pensé voir, non sans raison, dans ce décret, l'acte d'érection officielle de l'

Ce qu'étaient devenus les titres de propriété pendant la dernière persécution, on l'ignore, et il importerait assez peu, si les archives municipales de l'empire s'étaient conservées. En tous cas, au temps de Constantin et des papes Silvestre et Jules, ce furent ces archives, encore intactes — sauf les chances permanentes de destruction partielle — qui fournirent les éléments nécessaires à la revendication des biens confisqués et à leur restitution. Depuis lors, on prit soin de confectionner, soit des doubles, soit des expéditions en nombre variable, mais pendant le IVe et le Ve, les chartriers des Églises ne nous ont à peu près rien conservé. La charta Cornuliana, en 471, la donation de Ravennuc, en 491, rappelée il n'y a qu'un instant, en sont les plus anciens témoins. Mais ici encore, avec un peu d'attention, on arriverait sans trop de peine à retrouver quelques sommaires de chartes dans les séries disparues. La Via Silvestri, dans le Liber pontificalis, a inséré les principales dispositions qui devaient se lire dans les chartes de donation du mobilier liturgique aux églises ou baptistères constantiniens. Depuis lors et grâce à cet illustre exemple, les donations se succédèrent, mais les actes authentiques sont perdus ; ce ne serait pas, cependant, une enquête à dédaigner que celle qui, dans les notices du Liber pontificalis, dans les vies des saints, dans les inscriptions et ailleurs, rechercherait et cataloguerait les dons, les fondations, les testaments, en un mot, tous les actes libellés en faveur des Églises et dont celles-ci ont dû, à un moment donné, posséder ou une copie ou un original.

Ce mot de chartrier, Ecclesiæ romaniæ, que saint Jérôme avait tenté d'imposer, eut peu de vogue, et dès le Ve, on lui substitua à Rome le terme scriptorium ou scrinia Sedis apostolicæ. Mais, après une éclipse plus ou moins longue, chartrier reprend faveur sous la forme de cartularium ou chartularium et désigne le chartrier, les archives. Afin d'ajouter, dans la mesure du possible, à la confusion, des érudits employèrent mal à propos chartarium pour chartularium ; enfin, on trouve aussi chartologium. Le chartrier devint un de ces termes peu précis qui signifiaient à la fois l'appartement renfermant les archives ou chartes et l'ensemble des documents renfermés dans cet appartement. Archives était un mot trop bien adapté à la chose qu'il désignait pour qu'une langue gâtée le conservât et en fît usage. D'ailleurs, de plus en plus, on ne songeait qu'à empiler les actes et à enfiler les titres sans autre critère qu'une chronologie trop souvent fantaisiste. Copiés bout à bout, sans distinction de ce qui était authentique ou apocryphe, les titres formèrent des recueils en très grand nombre, aujourd'hui désignés sous le nom de cartulaires.

Le mot de chartrier éveille exclusivement l'idée d'un dépôt de titres ecclésiastiques, et c'est à tort, puisque, parmi les documents qui forment l'immense majorité des pièces de tout chartrier, on est exposé à rencontrer d'autres documents essentiellement différents de ceux parmi lesquels ils sont comme égarés et où leur présence ne peut s'expliquer que par la confiance qu'inspirait l'inviolabilité de ces dépôts. Les chartriers des églises et des abbayes suppléèrent longtemps aux archives publiques, pillées, ravagées tant de fois et n'offrant aucune sécurité.

« La ruine des archives des villes, disent les bénédictins, auteurs du Nouveau traité de diplomatique, causée par les ravages des barbares, contribua beaucoup à donner un nouveau lustre à celles des églises. Elles étaient souvent respectées par les vainqueurs, tandis que les dépôts publics et particuliers étaient abandonnés au pillage ou livrés aux flammes. La confiance qu'on avait dans l'équité des évêques attirait à leur tribunal presque toutes les affaires de leurs diocésains. Les sentences arbitrales qu'ils rendaient étaient apparemment conservées dans les archives de leurs églises. On sent combien ces actes durent se multiplier ; mais les titres de donations, d'échanges et de confirmations les remplirent encore de beaucoup de nouveaux diplômes.

« On ne sauroit dire à quel point s'accrut alors l'estime pour les chartriers des églises. On s'accoutuma à les regarder avec plus de respect que les dépôts publics. Les plus grands princes autorisèrent cette manière de penser, par la préférence qu'ils donnèrent aux archives ecclésiastiques sur toutes les autres, sans en exempter le trésor même de leurs chartes. Ils ne crurent pas pouvoir choisir d'asiles plus inviolables pour mettre leurs testaments à couvert des dangers auxquels ils auraient été exposés partout ailleurs. Ce fut dans la même persuasion qu'on vit des reines et autres personnes de la plus haute naissance conjurer les évêques, avec larmes, de permettre que les archives des églises fussent les dépositaires de leurs dernières volontés... En France, les églises un peu considérables avaient, depuis longtemps, leur chartrier ; mais il n'y en eut point de plus riches et de plus distingués que ceux des sièges épiscopaux et des monastères. Là, les particuliers, et surtout ceux qui dépendaient des monastères, déposaient leurs contrats, comme dans des lieux où ils seraient à couvert de mille accidents funestes, dont ils étaient menacés partout ailleurs. De là, tant de titres étrangers dans les archives des plus illustres abbayes, telles que Saint-Denys en France, Saint-Ouen de Rouen, etc. Ces pièces, après bien des siècles, ne trouvant plus personne qui s'intéressât à leur conservation, ont souvent été mises au rebut et peut-être entièrement détruites. De tout temps, les archives de Saint-Denys ont été regardées comme des dépôts publics. Les chartes de Chrotilde, de Vandemir, d'Agirard, le testament d'Ermentrude et plusieurs autres pièces en font foi pour les premiers siècles de la monarchie. Guigues, comte de Lyon et du Forez, obtint, en 1167, de Louis le Jeune, l'inféodation de Montbrison et de plusieurs autres châteaux dont il lui fit hommage, et, de son côté, il en remit plusieurs autres sous la puissance du roi. Ce prince en fit dresser deux chartes, scellées de son sceau, munies de son monogramme et des signes de ses grands officiers, enfin divisées par le mot : Cirographum. Il en fit déposer un exemplaire dans les archives de Saint-Denys. La charte ne contient pas un seul mot qui concerne cette abbaye. Elle ne put donc y être renfermée que comme dans un trésor des chartes royales. Raymond VI, comte de Toulouse, déposa son testament, en 1209, dans les mêmes archives. Cet acte, en forme de charte-partie, porte sur le dos : Testamentum Raymundi, ducis Narbonæ, MCCIX, datum nobis ad custodiendum. En 1283, Guy de Mauvoisin, sire de Rosny, s'obligea à une redevance annuelle envers l'abbaye de Saint-Denys, afin qu'on lui gardât, dans les archives de ce monastère, une charte qu'il avait obtenue du roi. » Ces pièces sont encore conservées de nos jours dans le fonds de l'abbaye de Saint-Denis et figurent dans l'inventaire des Cartons des rois ; on peut compléter cette énumération en signalant quelques actes dont les chartriers de Saint-Denis, de Notre-Dame de Paris et de Saint-Corneille furent constitués comme dépositaires. Ce sont : une ratification, par Dagobert, d'un partage entre deux frères ; une autorisation accordée par Thierry III, à un évêque déposé, de se retirer dans l'abbaye de Saint-Denis et de conserver la libre disposition de ses biens ; un diplôme par lequel Charlemagne restitue à un comte les biens qui lui avaient été confisqués ; une lettre attribuée à Michel Curopalate, adressée à un roi carolingien.

Le dépôt à Saint-Denis ou à Notre-Dame de Paris avait encore lieu sous le règne de Louis VII, sans préjudice de la conservation probable des minutes par la chancellerie royale. Mais Philippe-Auguste, ayant perdu au combat de Fréteval, en 1194, tous les documents contenus dans ses bagages, chargea un chambellan, Gautier le Jeune, de reconstituer et d'organiser les archives de la couronne. Ce fut l'origine du Trésor des chartes, divisé en deux parties : les layettes (documents politiques et domaniaux), les registres (actes émanés du roi). Les chartriers gardèrent quelque temps encore leur crédit : nous voyons Charles V faire déposer une copie originale de la déclaration fixant la majorité des rois à l'âge de quatorze ans dans le chartrier de Saint-Denis.

Ce qui, de plus en plus, emplissait et encombrait les chartriers, c'étaient les cartulaires.

Un texte de Grégoire de Tours, au VIe, mentionne des chartarium tomi dans lesquels on voyait des cartulaires ; si une telle antiquité est acceptable, il s'en faut qu'elle soit démontrée. Les plus anciens cartulaires qui nous soient parvenus sont du Xe, leur nombre augmente au XIe et au XIIe ; à partir du XIIIe, ils abondent. « Toutes les églises, tous les monastères, la plupart des villes, pour mettre ordre à leurs affaires, pour assurer la conservation de leurs privilèges, de leurs droits, de leurs titres de propriétés et pour éviter de recourir sans cesse aux originaux, les firent copier dans des cartulaires et les multiplièrent à l'envi. » Mais on voit par ces dates que l'immense bagage historique contenu dans les cartulaires demeure étranger à nos études. A vrai dire, les cartulaires n'existent pas encore, mais nous avons indiqué les directions de recherches suivant lesquelles il serait possible d'ébaucher des séries dont l'utilité serait vite reconnue et appréciée. Ajoutons que ce n'est pas seulement en Occident que ce travail de reconstitution se laisse entrevoir et se fait désirer, mais en Orient, en Égypte principalement, comme nous l'avons rappelé en étudiant le cénobitisme (t. III, col. 2136) et le cartulaire de Chaqqara (t. III, col. 551). Nous voudrions simplement indiquer ici ce que nos études seraient en droit d'attendre de l'étude et de la reconstitution des cartulaires.

L'abbaye de Moissac, une des plus anciennes, des plus illustres et des plus puissantes du midi de la France, n'est plus représentée aujourd'hui que par son cartulaire et par la chronique d'Aimery de Peyrac, abbé de Moissac à la fin du XIVe, conservés tous deux à la Bibliothèque nationale. « Le cartulaire, qui fait partie de la collection de Doat, où il porte le n° 128, est, comme tous les cartulaires de la même collection, une copie authentique de la fin du XVIIe, prise directement sur les titres originaux, aujourd'hui détruits ou dispersés. Il se compose de cinq gros volumes in-folio, dont les quatre premiers seulement proviennent des archives de l'abbaye ; le cinquième forme le cartulaire particulier de la ville de Moissac. Les chartes, rangées chronologiquement, se suivent sans interruption, depuis l'année 673, date de la plus ancienne, jusqu'en 1626. » L'utilité du cartulaire était tout d'abord de couper court aux fables imaginées ou recueillies par le chroniqueur pour faire remonter la fondation du monastère au roi Clovis, en 506. Mabillon, les frères Sainte-Marthe, dom Vaissete, qui avaient vu ce précieux cartulaire, n'hésitaient pas, sur son témoignage, à ne faire dater la fondation que vers les années 630-640. Parmi les plus anciennes chartes, on trouve la donation de Nisézime et Intrude, qui crée la richesse territoriale de l'abbaye et offre un intérêt géographique considérable.

H. Leclercq. CHARTULARIUS. Nous avons dit (voir Chartarius, col. 875) que Cassiodore fait usage du mot chartarius, au sens de charlularius, pour désigner celui qui est chargé de la tenue du registre dans lequel on inscrit les privilèges, donations et actes divers concernant la propriété des églises et des monastères. Saint Grégoire le Grand fait usage de carlarius et de charlularius pour désigner aussi bien celui qui prend soin de la conservation des registres que celui qui transcrit les actes. Maffei et Marini ne mettent pas en doute que les termes de charlarius et de chartulariiis fussent, ainsi que les fonctions qu'ils désignent, entièrement identiques ; ce qui explique que pour quoi, dans ses lettres, saint Grégoire emploie tantôt l'un, tantôt l'autre, sans faire de distinction.

Les greffes des tribunaux, les administrations judiciaires avaient leurs chartarii ou leurs charlularii ; nous trouvons sous Valentinien la mention d'un ministerium chartularum dont les membres allaient de pair avec les numerarii, les actuarii, etc. La plus ancienne mention épigraphique d'un charlularius ne remonte peut-être pas plus haut que le IVe ; GENTILIS P(ontifex) MAIOR RESIVIVS (=resius) CORNICVLARIVS CVM CARTVLARIIS OFFICII. Les fonctions semblent ne pas être différentes de celles des notarii ou des tachygraphes écrivant sous la dictée, qu'on nomme aussi commentarienses. Voir ce mot.

H. Leclercq. CHASSE.— I. Textes. II. Monuments : 1. Bas-reliefs. 2. Pierre gravée. 3. Ivoire. 4. Tissus. 5. Lampes. 6. Graffiti. 7. Mosaïque. 8. Fer.

I. Textes. — La chasse est pour l'homme un droit naturel qui lui fournit la vie et le vêtement. L'exercice de ce droit ne va pas sans péril, lorsqu'il s'agit de subjuguer ou de tuer des êtres doués d'un instinct remarquable et d'une force redoutable ; aussi, nous concevons à peine la dépense de ruse, d'énergie et de vaillance à laquelle furent astreintes les premières générations de l'humanité. La chasse n'eut pas seulement pour but la destruction des animaux dangereux, elle eut aussi pour résultat la prise de ceux que leur instinct rendait susceptibles de domestication. Dès lors, l'homme dut étudier les habitudes, le caractère des carnassiers, combiner des embûches, tendre des pièges, façonner et manier des armes, dresser le chien pour le suppléer à la poursuite du gibier. Non seulement il fallait défendre l'individu et sa famille, mais aussi le troupeau qui était toute leur fortune ; ainsi la chasse fut une nécessité avant qu'elle ne devint un passe-temps. Traqués, poursuivis, décimés, les fauves, les carnassiers féroces abandonnèrent des régions entières pour d'autres pays moins traversés par l'homme et la civilisation. Lors que celle-ci eut obtenu ce résultat, la chasse était si bien devenue une passion et un besoin, qu'à défaut de pouvoir le satisfaire sur des bêtes de grande taille et d'instincts cruels, on le satisfaisit sur d'innocents animaux, le cerf, le lièvre, le faisan, etc. L'histoire de la chasse a rencontré de bonne heure ses historiens, qui se sont réclamés de quelques chasseurs fameux dont Nemrod ouvre la liste. Après lui viennent Ésaï, Samson, David, et, bien que la loi de Moïse, cependant si minutieuse, ne contienne aucune disposition directement relative à la chasse, on voit Samson tuer un lion, David lutter avec des lions et des ours, et le livre des Psaumes, ainsi que les écrits des prophètes, choisissent souvent des figures dans les habitudes de chasse, de pêche, d'embûches, etc., ce qui eût été inintelligible pour les Hébreux s'ils n'eussent été chasseurs. Ils faisaient usage, à la chasse, des mêmes armes qu'à la guerre : l'arc, les flèches, la pique, la lance, le dard, l'épée. Même, ils ne dédaignaient pas les filets, les lacs, les pièges, les fosses dissimulées sous quelques branchages et des feuilles. Cependant, les Hébreux ne paraissent pas avoir jamais été un peuple chasseur. Au contraire, les Égyptiens furent « les sportsmen par excellence du monde primitif » ; les premiers, ils se sont liés avec amour à l'éducation du chien de chasse et du cheval de sang. Les peintures des tombes de l'époque pharaonique témoignent de la place importante qu'occupait la chasse dans la vie des habitants de l'Égypte, soit comme divertissement, soit comme ressource alimentaire. Le goût des Égyptiens pour cet exercice était commun à toutes les castes de la nation, prêtres, guerriers, paysans ; bien plus, ces chasseurs utilisaient le chien et même le chat qu'ils avaient dressé à rapporter le gibier dans la chasse aux oiseaux aquatiques qui pullulaient sur les rives du Nil.

Les monuments sculptés, tantôt en dimensions colossales, tantôt avec une délicate minutie, par les Assyriens, nous apprennent toute la place que tenait parmi ce peuple l'exercice de la chasse ; les Perses partageaient le même goût. Dans le monde hellénique, la chasse fut divinisée dans la personne de Diane et d'Apollon ; dans le monde romain, on en arriva à transporter la chasse jusque dans l'amphithéâtre et à y livrer l'homme à la bête. Mais ce sujet est trop éloigné de celui qui doit être l'objet de notre étude, à laquelle nous nous hâtons de revenir. La chasse ne fut jamais un goût national chez les Romains, comme elle l'était chez les Grecs et chez les Égyptiens. Cependant, les Romains considéraient les animaux sauvages, quadrupèdes, ferae bestiae, ou volatiles, volucres, comme n'appartenant à personne, res nullius. Ces animaux, tant qu'ils conservaient leur liberté naturelle, constituaient une sorte de communauté négative entre tous les citoyens ; le premier venu pouvait s'y arroger une part et le fait de la possession conférait le droit de propriété : Omnia animalia quae terra... capiuntur, hic est feriae bestiae et volucres, capientium fiunt. De là, le principe de la liberté absolue de la chasse consacré par la législation romaine. En Italie, la chasse était libre, sans distinction de personnes et sans distinction de lieux. Chacun avait la faculté de chasser partout, sur le domaine de l'État, in agro publico, sur son héritage, voire même sur celui d'autrui, in suo fundo... an in aliena.

Tout en proclamant le principe de la liberté de la chasse dans toute l'étendue du territoire, le législateur, soucieux des intérêts agricoles, y apporta certains tempéraments réclamés par l'intérêt des détenteurs du sol : ainsi, il autorisa chaque propriétaire à empêcher que quiconque vint sur son domaine chasser les bêtes fauves ou les oiseaux : Plane qui in alienum fundum ingreditur venandi aucupandive causa, domino, si is providerit, jure prohiberi, ne ingredietur, mais l'interdiction devait être sinon formelle, du moins évidente. Enfin, les propriétaires eurent entre les mains deux actions pour obtenir la réparation qui leur était due : d'abord, l'action de la lex Aquilia, s'il existait quelque dommage matériel, puis, l'action d'injures, injuriarum actio. Cette dernière permettait à la partie lésée de poursuivre devant les tribunaux le chasseur qui avait enfreint sa défense, et de lui demander une indemnité proportionnée au préjudice moral dont il avait été cause. Toutefois, malgré le fait de la violation du droit de propriété, le gibier, pris ou tué, appartenait au chasseur : Aecin/erfs/, quod ad feras bestias et volucres, ulriim in suo fundo quisque copiât, an in aliena. En effet, tant que ce dernier l'avait laissé libre, il n'était sous la puissance de personne ; le maître même du terrain sur lequel il passait se voyait contester toute action à son égard, nullius erat, et, dès lors, les principes généraux régissant la nullité devaient recevoir leur application.

Certaines clôtures n'impliquaient pas nécessairement une défense de chasse, et, par une anomalie au moins étrange, elles ne constituaient pas les propriétaires possesseurs du gibier ; la sortie duquel elles semblaient devoir s'opposer. Les jurisconsultes se refusaient à admettre qu'une haie vive put équivaloir à l'interdiction de chasser dans la forêt qu'elle entourait et constituer un droit quelconque de propriété sur les bêtes enfermées dans cette clôture. Pour arguer d'un droit de propriété sur les animaux sauvages, il fallait pouvoir justifier la possession de fait et l'intention. Le fait, c'était la détention, sinon manuelle, du moins telle que les animaux fussent au pouvoir, à la libre disposition de celui qui s'en disait propriétaire ; quant à l'intention, elle consistait dans la volonté, de la part du détenteur, de les posséder comme un maître. Or une forêt paraissait être une étendue de terrain trop considérable pour que le propriétaire pût réellement avoir eu son pouvoir, à sa libre disposition, par conséquent en sa possession, les sangliers, les cerfs et les chevreuils qui la peuplaient. Probablement aussi, des haies semblaient une clôture trop fragile. Les animaux parqués à l'abri d'une si faible barrière ne perdaient pas leur liberté naturelle aux yeux des jurisconsultes, et le propriétaire était censé avoir planté des haies pour marquer les limites de son domaine beaucoup plus que pour y emprisonner le gibier. La haie offrant une prise trop large aux contestations, les riches Romains imitèrent les Grecs et les Orientaux en traçant des enceintes ou palissades de chêne appelées roboraria ou encore leporaria, parce que ces enceintes n'enfermaient généralement que des lièvres. Quand on se décida à loger de grands animaux dans ces parcs, il fallut les entourer de murs élevés, soigneusement crépis, aménagés avec art, à proximité des villas et appelés sepla ou sepli venationis, ou encore vivaria. Là vivaient, en attendant les grandes battues, lièvres, daims, chevreuils, cerfs, sangliers et des légions de lapins qu'une enceinte solide garantissait contre les incursions des braconniers et des chasseurs peu scrupuleux ; ce gibier parqué faisait partie du patrimoine, quia in patrimonio compulabatur.

La lex Julia de vi publica se montrait bienveillante au chasseur, à qui elle permettait le port d'armes, en toute autre circonstance prohibé. Une fois en chasse, le couteau ou l'épieu en main, le Romain était armé contre bêtes et gens. Ces derniers ne pouvaient, de par la loi, s'opposer à son plaisir, pas plus dans les forêts publiques que dans son propre domaine. La malveillance s'exerçant à l'égard des engins, filets, pièges, etc., tombait sous le coup de la lex Aquilia. L'indélicatesse à l'égard du gibier tué et enlevé avant d'avoir été ramassé par le chasseur tombait sous l'action de vol, actio furii.

En Italie, la chasse de toute espèce de quadrupèdes ou d'oiseaux était permise ; mais il n'en allait pas ainsi dans toutes les provinces ;

Les chasses romaines exigeaient l'emploi d'un personnel considérable et d'un matériel compliqué. L'équipage se composait d'une meute nombreuse, de chevaux de selle et de bât, de toiles, de filets excessivement longs de manière à enclore un vaste terrain de panneaux garnis de bourses destinés à être placés sur les passages fréquentés par le gibier, ou dans les gorges de montagnes. Le personnel comportait des piqueurs, subsessores, des valets de limier, vesligatores, des gens chargés de dresser les filets, indagatores, des rabatteurs, alatores, des ramasseurs chargés de tuer et d'enlever le gibier qui se précipitait dans les toiles. Tout ce monde et tout ce matériel dépendaient d'un piqueur en chef, personnage considéré, de condition libre et affranchi.

La meute servait tantôt au rabattage de la bête sur les toiles, tantôt au lancer et au forcer de la bête. La chasse suivait à grande allure, à cheval. Les chasseurs emportaient telle arme que comportait la poursuite : arc et flèche, épieu à large fer ou javeline aiguë ; parfois même la fourche, la lance, la pique, la fronde, le couteau de chasse fabriqué à Tolède servant à la curée. On se munissait aussi d'une faux ou d'une serpe pour couper les branches. Quelques-uns faisaient usage des collets, des pièges et autres appareils de petite dimension, lesquels permettaient néanmoins à leurs propriétaires d'assurer l'approvisionnement des marchands de gibier et de ménager aux portes des villes une carnassière respectable aux chasseurs malheureux.

Gratius décrit le costume et l'apparence d'un veneur romain de basse condition. Les jambes sont enveloppées de bandelettes (fasciæ crurales), le torse est vêtu d'un sac (manlica) en peau de veau ou en cuir fauve, et, par-dessus, une chlamyde courte. Sur la tête, une casquette en peau de blaireau, à son côté, un couteau de Tolède, dans sa main, une javeline à très large fer (falarica).

Délaissée par les premiers successeurs d'Auguste, la chasse reprit faveur avec les Flaviens et les Antonins. Trajan et Hadrien furent des veneurs habiles et endurants. Sous Dioclétien, l'organisation nouvelle et magnifique de la cour impériale fit placer les équipages de chasse de l'empereur dans les attributions du comte des largesses sacrées (comes sacrarum largitionum). Sous les ordres de ce grand dignitaire, des officiers nommés procurateurs commandaient les différents districts de chasse (cynegia), établis en Italie et dans les provinces. Les procurateurs avaient à leur disposition des cohortes de chasseurs (venatores, sagittarii) organisés militairement et destinés à servir de pourvoyeurs aux combats de l'amphithéâtre et aux cuisines impériales.

En Orient, la chasse n'était pas moins aimée qu'en Occident. Nous laissons à d'autres le soin de grouper les textes au moyen desquels on étudierait fructueusement les goûts cynégétiques des anciennes générations chrétiennes, il nous suffit de citer un exemple, celui de la famille de saint Basile. Les ancêtres paternels du saint appartenaient à la province du Pont ; son aïeul y menait assez grand train ; on nous parle du gibier qui abondait sur sa table, ce qui ne peut surprendre puis que l'amour de la chasse était héréditaire dans la famille. Naucrate, frère de Basile, s'était retiré dans la solitude ; il avait fait choix d'une colline couverte de bois épais et giboyeux, au pied d'une haute montagne, près de la rivière Iris. Naucrate établit dans ce lieu une retraite pour les vieillards de (là) où il se constitua le pourvoyeur, variant la chasse et la pêche suivant les exigences des jeûnes ou des estomacs. Un jour, Naucrate périt dans un accident de chasse. Les vies de saints, principalement les ermites, les solitaires, nous les montrent acculés pour vivre à la nécessité de s'accommoder, parfois, de leur chasse ; ce sont là, somme toute, des exemples assez rares et qui n'apprennent rien de notable.

En Gaule, un sol fécond, une atmosphère tempérée, un mélange de forêts, de landes, de marais, favorisa à l'époque primitive le pullulement du gibier et des grands carnassiers. On peut, à grand'peine et à force de conjectures, reconstituer aujourd'hui quelques types de cette faune dont plusieurs espèces ont entièrement disparu, dont plusieurs ont émigré dans l'Europe septentrionale. Des chasses incessantes et dangereuses avaient accoutumé les Gaulois à cet exercice devenu une passion. Jusqu'à l'époque des invasions, les Gaulois alternèrent la guerre et la chasse. Les immenses forêts qui couvraient la Gaule donnaient aux chasses un intérêt que nous comprenons à peine. La forêt des Ardennes s'étendait presque impénétrable des bords du Rhin à la ville de Reims et des bouches de l'Escaut au Jura. Les empereurs n'avaient eu garde de négliger un semblable territoire qui se trouvait divisé en cinq cynegia ou préfectures de chasse, avec Metz, Trêves, Reims, Tournai pour chefs-lieux dépendant du comes sacrarum largitionum et un cinquième district sous un préposé spécial relevant directement du praepositus rei privatae.

Chez les empereurs, la chasse restait un goût très fréquent et parfois fatal. Tandis que Gratien, veneur passionné, provoquait par les privilèges accordés à son équipage la désaffection de ses soldats et rendait possible l'usurpation de Maxime, qui allait lui coûter la couronne et la vie (383), Théodose Ier mourait des suites d'une chute de cheval en se rendant à la chasse (395), et jamais accident ne vint plus opportunément résoudre une situation inextricable. Les grands, possédant leur habitation loin des villes, au centre d'immenses terres, cherchaient dans la chasse la satisfaction d'un besoin réel d'activité et le remède contre le désœuvrement. Retiré du monde, saint Paulin de Nole gardera et nous transmettra le souvenir de sa passion de jeunesse pour les chevaux, les chiens et les éperviers. Saint Germain d'Auxerre fut, au début du Ve, un chasseur passionné. Gouverneur de sa ville natale avant d'en devenir évêque, il chassait tous les jours. De son temps, il existait sur la principale place de la ville un très vieux poirier aux branches duquel Germain faisait suspendre les bois des cerfs, les têtes des loups et les hures des sangliers qu'il avait abattus.

Sidoine Apollinaire nous montre les Gallo-Romains non moins occupés de leurs chasses que des calamités publiques qui sembleraient devoir retenir toute leur attention et réclamer toute leur vigueur. Parmi ces veneurs convaincus, il en est un qui surpasse tous ses compatriotes en adresse et en habileté, c'est l'empereur Avitus, un Auvergnat trapu et infatigable. Sidoine écrit de lui : « Qui, plus soudainement qu'Avitus, sut réduire à la chaîne le col du molosse ? Qui sut mieux lui enseigner à découvrir, par la finesse de son odorat, la retraite du carnassier et retrouver dans l'air la trace invisible de son passage ? Si un chien d'Ombrie désobéissant mettait sur pied le sanglier par ses abois, c'était un jeu pour Avitus de briser les crocs d'ivoire sous le groin noirâtre de l'animal et de plonger d'un bras roidi l'épieu au large fer dans le ventre de la bête. Qui, mieux qu'Avitus, connut l'instinct des oiseaux de proie ? Quel maître plus expert les dressa à combattre parmi les nuages ? Il employa les oiseaux à vaincre d'autres oiseaux et jamais combattants aux serres crochues ne servirent plus fidèlement un autre fauconnier ». Le même Sidoine loue le maître des milices, Ecdicius, d'avoir, dès l'enfance, battu les bois à la poursuite du gibier ; Vectius, saint homme, qui en remontrerait à tous lorsqu'il est question de dressage des chevaux, des chiens et des éperviers ; Nammatius, enfin, dont la meute est d'humeur trop pacifique à l'égard des sangliers, trop lente et trop clabauduse pour courre le lièvre. Il lui conseille de renoncer à cette chasse et d'en revenir aux filets et aux panneaux.

Tous ces hommes étaient veneurs par goût ou par genre, mais, on voit que la chasse était d'une pratique extrêmement répandue. Tel chasseur s'est passionné pour ses armes et recommande que personne n'en fasse usage après lui ; c'est ce que nous lisons dans le Testament de Bâle : Volo autem omne instrumentum meum, quod ad venandum et aucupandum paravi, mecum cremari.

Non moins passionnés sont les peuples barbares qui s'établissent en Gaule au Ve. Les Burgondes, grands chasseurs, avaient choisi leur établissement à souhait puisqu'ils dominaient tout le pays situé entre le Jura, la Saône et la Durance. Dès lors, la guerre fut en permanence déclarée aux loups ; dans certains endroits qu'on savait plus particulièrement fréquentés par ces animaux, des arbalètes étaient tendues, dont le ressort lançait une flèche, lors que la bête, en passant, venait à toucher la corde qui le retenait. La loi Gombette, édictée par le roi Gondobaud, vers l'an 501, porte une sanction inattendue contre le voleur d'un chien de chasse. Devant tout le peuple, le coupable baissera le derrière du chien : Si quis canem vel venaticum, vel pellinicum praesumpsit iniurare, jubemus ita conuictus coram omni populo posteriora ipsius osculetur, et nihilominus nomine solidos duos illi, cuius canem involavit, cogatur exsolvere, et multa nomine solidos duos.

En regard de ces épisodes tragiques qui s'accordent à nous montrer la passion cynégétique des rois francs, nous pourrions citer nombre de traits qui montrent cette passion partagée par les grands propriétaires. La vie de saint Basile le montre grand chasseur, suivant l'habitude de cette sorte de gens, »»/ illiul f/cnus est hominum. Puis, c'est Brachio, veneur du chef franc Sigiwald, Gogo, maire du palais d'Austrasie, et bien d'autres qu'admoneste vertement Jonas d'Orléans. •1 La démence de ces gens-là, dit-il, va à cet excès que, les jours de fête et le dimanche, ils abandonnent l'office divin pour la chasse, et que, pour un tel passe-temps, ils négligent le salut de leurs âmes et des âmes dont ils ont charge, trouvant moins de plaisir aux hymnes des anges qu'aux aboiements des chiens. » Les lois des Francs sauraient à nous faire connaître l'importance considérable que ce peuple attachait à tout ce qui avait rapport à la chasse. La recherche, la poursuite du gibier, sauf dans les forêts de la couronne, restent libres. La loi Salique contient plusieurs dispositions relatives à la chasse. Après avoir édicté des peines pécuniaires contre ceux qui tuent ou volent des animaux dressés pour la chasse, tels que chiens, faucons, éperviers et cerfs, elle consacre ainsi la propriété du chasseur sur le gibier : « Quiconque aura dérobé une tourterelle prise dans un filet tendu par une autre personne, ou un petit oiseau retenu soit dans des lacs, soit dans un piège quelconque, sera condamné à payer 120 deniers ou 5 sous d'or, outre la valeur de l'oiseau volé et les frais de poursuite ^ — Si quelqu'un a dérobé ou caché un quadrupède pris à la chasse, il sera condamné à payer 1800 deniers ou 45 sous d'or '. — Celui qui aura tué et caché un cerf, que les chiens d'un autre chasseur ont fait partir ou réduit aux abois, sera condamné à payer 600 deniers ou 15 sous d'or'. » La loi Ripuaire, qui régissait les Francs établis entre la Meuse et le Rhin, punissait

La loi Salique et la loi Ripuaire contiennent d'utiles détails sur la pratique de la chasse parmi les Francs. Ceux-ci faisaient usage, pour la chasse aux oiseaux, de lacs, de pièges ou de trébuchets, ou bien ils lançaient l'épervier et le faucon ' ». Dans la chasse à la grosse bête, on recourait aux fosses, aux pièges, aux arbalètes tendues sur le passage du gibier« . La chasse pour laquelle on se passionnait, c'était celle qui donnait l'illusion du vacarme, du péril et du mystère de la guerre, lors que, à cheval, suivi d'une meute, le veneur se lançait, armé jusqu'aux dents, prêt au corps à corps avec la bête sauvage. La grande joie, c'était la bruyante fanfare des chiens coiffant l'ours, le buffle ou le bison et le sanglier, les « bêtes noires » comme on les appelait, tandis que le cerf et ses congénères, daim, biche, etc., étaient désignés sous le nom de « bêtes rouges ».

Le droit de chasse d'une part, la rudesse des mœurs d'autre part, amenèrent des incidents qui laissent entrevoir certaines dispositions dont il ne subsiste pas trace dans les codes. Les premiers rois francs firent des forêts leur domaine personnel, s'y réservant le droit de chasse exclusif. Dans cette forêt, un officier, custos silvx, fut chargé de sauvegarder le droit du roi., Nous ne connaissons par aucun texte de loi cette restriction grave apportée à la liberté du droit de chasse, mais nous en constatons l'effet dans un récit de Grégoire de Tours' = : « La quinzième année du roi Childebert, qui était la vingt-neuvième du roi Gontran, le roi Gontran, chassant au centre de la Vosge, trouva les restes d'un buffle. Le garde de la forêt, interrogé pour savoir qui avait osé tuer un semblable animal, désigna le chambellan Chundo. Sur-le-champ, Gontran fit saisir cet officier, qui fut emmené à Châlons chargé de chaînes. Chundo, confronté avec le garde en présence du roi, nia l'accusation. Gontran imposa un combat singulier. Le chambellan présenta son neveu pour soutenir sa cause et les deux champions s'attaquèrent au lieu marqué. Le neveu de Chundo ayant percé de sa lance le pied du garde, celui-ci tomba à la renverse ; aussitôt le jeune homme dégaina le couteau qui pendait à sa ceinture et se prépara à couper la gorge de l'adversaire qui, à l'instant, lui plongea son couteau dans le ventre. Tous deux expirèrent ; ce que voyant, Chundo chercha asile dans la basilique de Saint-Marcel ; malheureusement, le roi donna ordre de l'arrêter ; il fut saisi avant d'avoir gagné l'église, attaché à un poteau et lapidé. » Les vies des saints, auxquelles il faut toujours revenir pour le détail des mœurs pendant cette période de l'histoire, sont remplies d'anecdotes relatives aux persécutions que les gardes des forêts royales faisaient endurer aux pieux personnages réfugiés sous leurs ombrages solitaires. Ces forestiers, qui tendaient souvent à transformer en propriété personnelle les domaines confiés à leur garde, accusaient les moines d'infester les chasses royales en effarouchant le gibier et d'en amoindrir l'étendue par leurs défrichements. Un des gardiens de la forêt enfermée dans une boucle de la Seine, aujourd'hui la forêt du Trait, alla jusqu'à menacer de sa lance saint Wandregisile, fondateur de la fameuse abbaye de Fontenelle. Les collègues de ce furibond se contentaient de voler les chevaux de transport et de labour de saint Philibert, fondateur de Jumièges. Jonas d'Orléans nous laisse entrevoir à leur manière lutter contre cette férocité, les hagiographes s'emparent — s'ils ne les inventent — de quelques faits merveilleux dont ils s'efforcent de faire jaillir pour les grands une leçon d'humanité et de modération.

Le roi Childébert aime à chasser et emmène la reine, sa femme, jusque dans le Maine chasser le buffle. Un matin, tout l'équipage est debout, chacun s'empressant à démêler les voies de la bête ; enfin, on découvre son fort, les chiens sont découplés, la bête est lancée, les veneurs galopent à la suite. Or, ce buffle avait été apprivoisé par le moine Karilef — saint Calais — qui vivait en pleine forêt avec deux compagnons. Traqué, l'animal se réfugie près de son ami, le roi accourt et voit le moine debout devant le buffle. Éclats de colère, menaces, départ du roi dont le cheval s'arrête et refuse d'avancer ; regrets, pardon, réconciliation et concession de terrain.

Saint Hubert, évêque de Liège, patron des chasseurs, est l'objet d'un prodige plus surprenant encore ', malheureusement dénué de toute réalité^. Ce cerf apparaissant à Hubert, ayant entre ses bois un crucifix qui admoneste le veneur, est inconnu des contemporains et ne commence à se rencontrer qu'vers le XV' siècle. Cette fable n'est, d'ailleurs, qu'une réminiscence d'un épisode identique consigné dans la légende de sainte Eustathe ' et qui n'est, elle-même, guère plus historique ; le seul point à retenir c'est que, dès le XI' siècle, au témoignage d'un auteur de ce temps*, saint Hubert était fêté comme le patron des chasseurs en souvenir de la passion avec laquelle il s'était livré jadis à cet exercice : End enini ab anliquo lotius Ardeniiœ primoribus, ex débita firmatœ consueludinis, per singulas vi ces annuœ rencdionis primitias et décimas cujiis que generis ferarum beulo Hubcrlo persolvere, eo qiiod idem sanctus, priusquam mutale sxculari habitu proposai sancli ordinem percepissel, Imjas exercilii [ueril sludiosus.

L'avènement des Carolingiens amenait au pouvoir une maison vigoureuse et passionnée pour la chasse. Einliard nous apprend que Charlemagne « s'exerçait assidûment à l'équitation et à la chasse ». Sa vénerie fut organisée sur le modèle de celle des empereurs byzantins. « Quatre veneurs étaient chargés de la surveillance des meutes et un fauconnier, de celle des oiseaux de proie ». D'autres officiers, nommés bersarii, biverarii et vellrarii, avaient pour département les chasses à tir, celle des castors et la garde des lévriers. Tous étaient subordonnés aux principaux dignitaires du palais, le sénéchal, le houteiller et le comte de l'écurie ; c'était d'eux qu'ils recevaient les instructions les jours où ils devaient tenir leurs cours de justice ; puis comme les forêts étaient alors plutôt des réserves de chasse que des endroits destinés à fournir du bois, il enjoignit, dans l'intérêt des populations, à ces mêmes hauts personnages, de ne pas en créer de nouvelles sans son autorisation, pour disposer, suivant la saison, tout ce qui était nécessaire aux équipages. Les grands officiers déterminaient aussi le nombre d'hommes, de chevaux et de chiens qu'on devait entretenir dans la résidence royale. Ils réglaient les déplacements des équipages et les faisaient passer d'un canton à un autre, lorsqu'ils comptaient devenir à charge aux habitants, en prenant soin que le palais du roi ne fût jamais dégarni d'un nombre suffisant de veneurs et de fauconniers. Dans chacune des métairies royales, des oiseleurs et des faiseurs de filets devaient résider.

Charlemagne s'est fréquemment occupé de la chasse dans ses Capitulaires. On l'y voit défendre aux comtes de se livrer à la poursuite des animaux sauvages, mais leur envoyer, chaque année, les peaux des animaux qu'ils auraient pris. Enfin, comme il voulait réglementer toutes choses, même celles concernant la religion, Charlemagne rangea la chasse parmi les œuvres serviles, dont chacun devait s'abstenir le dimanche. En outre, des capitulaires de 769 et 802, renouvelant d'anciennes défenses, interdirent aux évêques, abbés et abbesses de nourrir des chiens, des faucons et des éperviers ; les contrevenants étaient privés de leurs dignités et bénéfices. Ces prescriptions des capitulaires, renforcées par les canons des conciles de Mayence, de Chalon-sur-Saône et de Tours, souffraient des exceptions introduites par le législateur lui-même. Les moines de Saint-Denis et ceux de Saint-Bertin, notamment, furent autorisés à chasser le cerf et le chevreuil dans les forêts dépendantes de leurs monastères.

Une de ses villas et organisait de grandes chasses : en août, on courrait le cerf, et le sanglier pendant le reste de la saison. Ces grandes chasses d'automne, organisées comme des expéditions militaires, ressemblaient assez aux prodigieuses battues que faisaient faire encore, au XVIIIe, les souverains allemands. Ces chasses n'étaient pas sans danger. Le moine de Saint-Gall raconte que Charlemagne invita un jour des ambassadeurs venus d'Asie à une chasse à l'auroch. « À la vue de ces terribles animaux, les Persans, saisis de frayeur, prennent la fuite ; cependant, Charlemagne, inaccessible à la peur, pousse son cheval, joint un auroch et lui abat un coup sur la tête ; mais le coup est manqué, la bête se retourne, brise et déchire d'un coup de corne la chaussure de l'empereur, froisse même la partie antérieure de la jambe, puis, rendue furieuse par sa profonde blessure, se réfugie dans un épais fourré. » Tout l'entourage se précipite pour secourir Charlemagne, à qui on veut enlever sa chaussure ; mais il le défend, en disant : « Il faut que je me montre en cet état à Hildegarde. » Cependant, Isambart, fils de Warin, avait poursuivi la bête ; n'osant l'approcher de trop près, il lui lança son javelot, l'atteignit au cœur, entre la jointure de l'épaule et la gorge, et la présenta, encore palpitante, à l'empereur. Celui-ci, sans paraître y faire attention et abandonnant à l'équipage le corps de l'auroch, retourna au palais, fit appeler la reine et lui montra sa bottine déchirée.

D'autres Capitulaires règlent l'administration des forêts par les forestarii chargés de veiller à la conservation et à la reproduction du gibier. Nul ne pouvait y prendre aucun bétail, sous peine, pour les comtes et autres gens qualifiés, d'être traduits devant le prince ; pour les gens de peu, d'être châtiés en conséquence du délit. Charlemagne accordait parfois la permission de chasser dans ses forêts ; en pareil cas, il déterminait le nombre des animaux qui pouvaient être tués et, ce chiffre atteint, les forestarii arrêtaient la chasse. Nombre d'abus s'étaient glissés que les Capitulaires cherchaient à prévenir. Par exemple, interdiction aux comtes et aux évêques d'exempter des hommes libres du service militaire en les attachant à leur maison comme veneurs ou comme fauconniers ; aux veneurs et fauconniers des ducs, gouverneurs de provinces, d'exiger des habitants, surtout des églises, des prestations de chevaux, paravereda, et des logements, mansionalica.

Tous les ans, à l'automne, Charlemagne se rendait courir le cerf et le sanglier dans une de ses villas et organisait de grandes chasses. Ces grandes chasses d'automne, organisées comme des expéditions militaires, ressemblaient assez aux prodigieuses battues que faisaient faire encore, au XVIIIe, les souverains allemands. Une pièce anonyme, relative à l'entrevue du pape Léon III et de Charlemagne, en 799, consacre une interminable suite de vers à la description d'une chasse aux sangliers dans les panneaux.


II. Monuments. — Les monuments chrétiens nous offrent quelques scènes de chasse, mais ils sont peu nombreux et d'une médiocre importance pour l'histoire cynégétique. Ces représentations, au point de vue technique, sont sans comparaison avec les bas-reliefs assyriens sur lesquels quelques maladresses d'exécution et une ignorance trop grande des conditions de la perspective ne laissent pas cependant d'offrir de véritables tableaux d'un art habile et d'une observation suraiguë. Chevaux, lions, gazelles, chasseurs, sont saisis, généralement de profil, parfois en raccourci à l'allure de la course, pendant un des épisodes du lancer, de la poursuite, ou de la curée. Rien de semblable dans les bas-reliefs d'époque chrétienne ; on distingue parfois, non sans peine, une chasse au lion, chose pouvant signifier la poursuite de deux animaux.

Il faut croire que, de tous temps, on vit des chasseurs rentrer bredouille : c'est ce dont témoigne un fragment de sarcophage faisant partie de la collection du musée de Campo Santo, à Rome. Vêtu de la tunique et de la chlamyde, exténué, son chien avec lui et un dard à la main, le chasseur semble revenir chez lui.

1. Bas-reliefs. — Les sarcophages de la Gaule nous offrent quelques scènes de chasse. Un sarcophage de Clermont, appartenant au type de l'école du Sud-Ouest et qui semble originaire des environs de Toulouse, nous montre, sur ses deux faces latérales, des épisodes de la chasse à l'épieu. Malgré beaucoup d'incorrections, ces deux panneaux présentent un réel mérite ; celui qui a sculpté cette pierre était assurément un ouvrier adroit et bien instruit de ce qu'il pouvait obtenir du ciseau. Un cadre représente une chasse au lion, l'autre cadre une chasse au sanglier. Le lion et le sanglier se défendent courageusement, ils ont déjà décousu l'un un chien, l'autre un homme et leurs victimes gisent au premier plan. Le lion bondit sur le chasseur avec une détente de muscles qui n'a guère à envier aux plus habiles animaliers du IVe ; le sanglier est un morceau de facture encore supérieure ; ici, tout est excellent. C'est, à n'en pas douter, d'après un carton ancien que le sanglier et les trois chiens ont été dessinés, nous n'en voulons pour preuve que les plans différents sur lesquels ces chiens sont étages et la ligne du sol qui se trouve figurée sous chacun d'eux. C'est le procédé que nous avons signalé sur une célèbre médaille représentant le Bon Pasteur et sur divers monuments anciens ; la perspective s'obtient au moyen de la superposition des plans. Il se pourrait même que ce panneau fût un modèle antique auquel on se serait ingénié à composer une réplique avec la chasse au lion.

C'est encore une chasse au lion que nous voyons sur un bas-relief de l'époque copte, vi-vii siècle. Parmi les plantes, peut-être les arbres d'une forêt, deux hommes luttent contre des fauves. Un de ces animaux est à coup sûr un lion, sa crinière bouclée ne permet pas d'en douter, il se dresse contre un homme tout nu, portant un manteau flottant sur les épaules, singulier accoutrement pour aller à la chasse ; le deuxième animal pourrait être une lionne, un ours, ou tout ce qu'on voudra, en train de lutter avec un homme qui semble vouloir faire des moulinets avec un bâton ou avec un sabre. Travail grossier et inexpérimenté (fig. 26S3).

La chasse aux carnassiers n'est pas seule représentée sur les bas-reliefs ; quelques-uns d'entre eux nous montrent trouverait sans peine d'autres pièces à décrire parmi les bas-reliefs chrétiens, nous ne croyons pas qu'il en existe offrant un intérêt particulier et différent de ceux que nous venons de mentionner. On voit du reste que les scènes de chasse comptent au nombre des sujets les plus rarement représentés sur les sarcophages. Sans doute, les fidèles n'étaient pas parvenus à trouver une signification symbolique qui eût assuré la vogue d'un tel sujet. Lorsqu'il paraît sur un monument chrétien, il n'a qu'une valeur décorative et épisodique. (Au mot Cheval, nous donnons un relevé des pierres écossaises figurant des chasses.) Mont et attribuée en 1790 à la petite église de Goïtc, est un beau spécimen d'orfèvrerie ; les faces sont entièrement couvertes de filigranes formant des rinceaux d'une extrême délicatesse, au milieu desquels se détache une belle série de perles et de cabochons. La plupart sont des perles ou des pierres diverses comme on en trouve dans bon nombre de reliquaires, mais il y en a deux dans le nombre qui méritent une mention spéciale. Ce sont deux pierres gravées d'origine orientale. La première représente un lion dévorant un taureau ou une antilope, et, au-dessous, un chien poursuivant un lièvre. Cette pierre est d'un travail barbare. « La seconde pierre est d'un intérêt bien autrement grand ». C'est une améthyste gravée en creux avec une habileté et une finesse qui en font un des plus beaux spécimens de la glyptique orientale que l'on puisse voir. De l'avis unanime des personnes compétentes, c'est un des chefs-d'œuvre de l'art sassanide du vi ou vii siècle de notre ère (fig. 26E6). Comme le montre la figure, elle représente un personnage monté sur un cheval recouvert d'une longue housse, et qui combat contre des lions. De la main gauche, élevée au-dessus de sa tête, il tient un arc ou une sorte de fouet : de la droite, il plonge un glaive ou un long poignard dans la poitrine d'un lion, qui cherchait à sauter sur la croupe de son cheval. Devant lui se dresse une lionne qui s'enfuit en tournant la tête. Ce cavalier est revêtu d'un costume très ajusté. Il a les épaules, les bras et les cuisses couverts d'une étoffe rayée ou peut-être de bandes de cuir. Il a le torse nu, ou plutôt recouvert d'une sorte de cuirasse qui en reproduit toutes les formes, comme le thorax des Romains, car j'ai peine à croire qu'on se fût exposé à un exercice aussi dangereux que la chasse au lion, sans avoir le buste protégé contre les atteintes possibles du redoutable animal. Enfin, il est coiffé d'une sorte de bonnet rond, bordé de perles et muni au sommet d'une espèce d'aigrette ou de rose à six lobes. A son côté pend une courte épée. Texier considérait cette pierre comme antique, cependant le harnachement du cheval ne convient guère à cette attribution ; l'aigrette que la bête porte au sommet de la tête et surtout la housse qui lui cache les flancs me porteraient à croire que nous avons affaire à un Persan. La provenance de cette pierre n'est donc pas douteuse, et comme la plus brillante époque de l'art en Perse est antérieure à l'invasion arabe, force est de l'attribuer à l'époque sassanide.

3. Ivoire. — Plusieurs pièces d'ivoire représentent des chasses. On peut dès maintenant entrevoir, parmi les vases eucharistiques, l'existence d'un groupe nettement déterminé par la présence du personnage d'Orphée. Signalons celle du Musco nazionale, à Florence, celle de l'abbaye de Saint-Julien-de-Brioude, entrée depuis dans une collection particulière, celle de l'église Saint-Colomban, à Bobbio.

Orphée, domptant les bêtes féroces par la douceur de son chant, fut adopté de bonne heure par les chrétiens comme un type de Jésus attirant les hommes rebelles à lui par la séduction irrésistible de l'Évangile. Avec le temps, il arriva même qu'Orphée, assis dans la campagne, parmi les arbres, entouré de quadrupèdes, tenant une lyre entre les mains, se substitua au Bon Pasteur assis, lui aussi, dans la campagne, parmi les arbres et les brebis, tenant la flûte champêtre entre ses doigts ; on croyait ainsi, semble-t-il, découvrir une prédiction, un pressentiment, une sorte de prophétie païenne analogue aux vers de la Sibylle, qu'on appliquait à Jésus-Christ. La présence d'Orphée siégeant parmi les animaux recueillis et immobiles formait une scène caractéristique à laquelle les ivoiriers se plurent à opposer une scène de trouble et de cris, une chasse ; peut-être afin de mieux marquer en cette opposition le contraste pacifique à la prédication chrétienne. Quoi qu'il en soit, la pyxide de Bobbio montre les chasseurs lancés au galop parmi un bois rempli d'animaux. Les chiens aboient, courent, harcèlent le gros gibier, qui n'y fait nulle attention et se dirige vers Orphée environné d'un grand nombre d'animaux, parmi lesquels un centaure et un faune, une sirène et deux gnomes, puis un lion, un dragon ailé, un léopard, des ours, un bœuf, des cerfs, des chèvres, un bélier, un aigle, un serpent, etc., etc. (fig. 2687).

4. Tissus. — Ciéuji fragments d'un tissu de provenance orientale, très ancienne, encore que malaisée à déterminer, furent trouvés devant la conSëft. — Làhipè tlfc Carthage. ri'âîres iè fiùlfëHH dit 'CàiMié âes trav aux historiques, m\, p. 135. fessibB ; ptë^ àë l'àiitei d'or de la basilique de Saint-Ambroise à Milan. Si on rapproche de ces fragments, qui ont été tissés d'après le même carton, un autre morceau d'étoffe montré dans la châsse de saint Cunibert, à Cologne, on peut se convaincre non seulement de la provenance orientale indubitable, mais de la persistance des types décoratifs dans les fabriques asiatiques. Un motif répété invariablement est logé dans un cercle dont le cadre offre de préférence une série de cœurs mis à la file, timbrés d'un cœur plus petit de couleur différente et terminé à sa pointe par deux feuilles lancéolées, disposées symétriquement à droite et à gauche. Telle étoffe représente un consul sur son char, telle autre — celle que nous décrivons — des chasseurs. Celui qui est représenté ici galope et lance ses flèches sur un lion qui s'est jeté sur un cheval noir, tandis que les chiens aboient, que d'autres relancent un cerf. Le chasseur se sert du grand arc de corne, il est vêtu d'habits collant au corps et porte une croix sur le cœur et une au genou ; coiffé de la tiare dont les fanons volent derrière lui, il porte une longue écharpe que le vent agite. Le cheval est richement sellé et bridé ; celui que le lion a terrassé est sans doute un cheval appartenant soit aux écuries royales, soit à l'armée, puisqu'il porte sur la cuisse une marque au fer, un cercle. Les chiens sont tous pourvus d'un collier (fig. 2688).

5. Lampes. — A Carthage, une lampe chrétienne montre deux hommes armés d'épieux combattant un lion. Ce type offre moins d'intérêt qu'une belle lampe trouvée au nord-est de la basilique de Dermech à Carthage. C'est une lampe à queue forée, de forme élégante bien que massive et qui représente, dans un site rocheux et boisé, un saltus, des rabatteurs qui poussent une biche et un lièvre dans une enceinte fermée. C'est un exemple de la chasse dite » chasse aux toiles ». Nous donnons ici cette lampe, malgré son origine païenne, parce qu'elle explique par un monument antique un usage que nous avons eu occasion de rencontrer dans l'étude qui précède (fig. 2689).

L'une lampe de Carthage vient d'être publiée par le P. Delattre ; elle montre un berger deudrite, ayant sa maisonnette perchée dans les branches d'un arbre, d'où il s'amuse à regarder un de ses chiens donnant la chasse à un lièvre.

6. Graffite. — Nous nous bornons à rappeler une scène de chasse à l'oiseau tracée au trait sur une pierre et que nous avons déjà publiée et décrite. Voir t. i, col. 3145, fig. 1119.

7. Mosaïque — Sur une mosaïque de Carthage, trouvée en 1899 et aujourd'hui au musée Alaoui, une chasse à la panthère conduite par quatre cavaliers montés sur des chevaux alezans, deux au galop allongé, deux au galop ordinaire. — A Carthage (Bord-Djedid), en 1904, une mosaïque, entrée depuis au musée Alaoui, représentant une chasse au sanglier avec chiens et cheval bai.

8. Fer. — Sur une plaque de fer carolingienne, une chasse à la lance ou à l'épieu.

H. Leclercq. CHÂSSE. — I. Châsse. II. Ostothèques. III. Prestige des corps saints. IV. Premières châsses. V. Origine. VI. Destination. VII. Disposition. VIII. Châsses-cercueils. IX. Châsses portatives. X. La châsse de Saint-Xazaire de Milan. XI. La châsse de Brivio. XII. Châsses du Sancta Sanctorum. XIII. Châsses mérovingiennes. XIV. Châsse de Monza. XV. Châsse de Hertford. XVI. Châsse de Coire. XVII. Châsse d'Utrecht. XVIII. Châsses carolingiennes.

I. Châsse. — Il ne faut pas chercher un sens trop rigoureux au mot châsse, sous lequel on a pris l'habitude de désigner un coffre d'orfèvrerie contenant des reliques. La châsse, écrivait Viollet-le-Duc, n'est, à proprement parler, que le cercueil en pierre, en bois ou en métal dans lequel sont enfermés les restes d'un mort. Au moyen âge, on appliquait indifféremment ce terme, qui a, de nos jours, une saveur bien liturgique, aux coffres qui contiennent des corps saints et de fameux personnages fort étrangers à toute idée de sainteté. Plus anciennement, dans les premiers siècles chrétiens et à l'époque mérovingienne et carolingienne, on faisait usage des termes arca, capsa pour désigner les coffres destinés à un usage profane ou sacré. Voir Cassette, t. ii, 2e part., col. 2340. Ce n'est guère que depuis le xvi siècle que le mot châsse a été spécialisé dans le type d'un coffret transportable contenant une partie ou la totalité d'un corps saint.


II. OSTOTHÈQUES. — Quant à l'usage des coffrets pour recueillir les restes d'un défunt, les monuments funéraires des Juifs nous en fournissent d'utiles exemples. Il est aisé de montrer « comment les petits coffrets chrétiens ont eu pour prototype, comme forme, dimensions, disposition et ornementation, les coffrets funéraires de pierre tendre qui servaient d'ostothèques aux Juifs, en Palestine, et dont on connaît aujourd'hui un assez grand nombre ». Un hypogée judéo-grec, situé sur la pente septentrionale d'Aquabet es-Suwan, offre des qoqim d'inhumation répartis irrégulièrement, leurs ouvertures n'ont pas de dimensions uniformes et leur profondeur varie. La plus remarquable particularité de cet hypogée consiste dans la présence, à côté des fours, d'un grand nombre d'ostothèques de formes et de dimensions très diverses. On en a compté vingt-sept, presque tous intacts, mais on ignore leur disposition primitive (fig. 269(i)). On sait que la question est encore débattue aujourd'hui de savoir si les ostothèques servaient de boîtes à ossements, lors que ceux-ci, une fois desséchés dans les fours, devaient être retirés pour faire place à de nouveaux cadavres, ou bien si, conformément à la législation juive, on s'interdisait ces transvasements dans la crainte de troubler la poussière du mort.

Ces ostothèques sont de petits coffrets de pierre dont la série va s'accroissant peu à peu, sans que leur nombre ajoute grand chose à ce que nous savons de leur décoration et de leur destination. Ceux que nous avons donnés dans un autre travail peuvent être considérés comme typiques. L'une des grandes parois, laissée avec soin, a été recouverte d'une couche de peinture rouge. Sur ce fond, le dessin en rosaces avec encadrements variés, quoique tracé à la pointe et en lignes un peu grêles, se détache en blanc avec une netteté parfaite. Sur toutes les autres faces et jusque sur les couvercles, plats ou légèrement incurvés, des traits épais, tracés de même avec la couleur garance, se croisent avec plus ou moins de caprice, le décorateur ayant visé peut-être à simuler un treillis, avec, de-ci de-là, quelques étoiles.


III. Prestige des corps saints. — « Les premières châsses furent naturellement exécutées en bois ; ce n'étaient que des coffres assez légers pour être facilement transportés d'un lieu à un autre, assez simples pour ne pas exciter la cupidité. Pendant les invasions normandes, il est sans cesse question de corps saints enlevés par les religieux, cachés, en attendant des temps meilleurs. La réintégration des reliques, lors que le calme était rétabli, donnait lieu à des processions, à des cérémonies, pendant lesquelles le saint, rétabli dans son sanctuaire, faisait quelques guérisons miraculeuses ; c'était l'occasion pour les églises de recevoir des dons considérables. Nous ne pouvons que difficilement nous faire une idée aujourd'hui de la désolation qui s'emparait des populations lorsqu'il fallait se séparer des restes du saint vénéré dans la localité, de la joie qu'elles éprouvaient lors que revenait en grande pompe la châsse contenant ses restes. C'est qu'en effet un corps saint, pour une population, avait une importance dont nous ne trouvons pas aujourd'hui l'équivalent. Le corps saint faisait de l'église un lieu inviolable ; il était le témoin muet de tous les actes publics, le protecteur du faible contre l'oppresseur ; c'était sur lui que l'on prêtait serment ; c'était à lui qu'on demandait la cessation des fléaux, de la peste, de la famine ; lui seul avait le pouvoir d'arrêter souvent la main de l'homme violent ; quand l'ennemi était aux portes, sa châsse, paraissant sur les murailles, donnait du courage aux défenseurs de la cité. Ce n'est pas tout ; s'il avait le pouvoir de protéger la vie des citoyens, d'exciter leur patriotisme, de les guérir de leurs maux et de détourner les calamités qui les affligeaient, il était encore une source de richesse matérielle, non seulement pour l'église, mais pour la population au milieu de laquelle il résidait, en attirant de nombreux pèlerins, des étrangers, en devenant l'occasion de fêtes qui étaient presque toujours aussi bien commerciales que religieuses. Il nous suffit, nous le croyons, de signaler cette influence pour faire comprendre que rien aujourd'hui, si ce n'est peut-être le drapeau pour l'armée, ne tient une place comparable à celle du corps saint au milieu de nos antiques cités. Qui donc oserait traiter de superstition le sentiment qui pousse le soldat à se jeter au milieu de la mitraille pour reprendre un morceau d'étoffe cloué à une hampe ? Et comment nous tous, qui regardons cet acte comme un simple devoir que l'on ne saurait discuter, dont l'accomplissement fait la force d'une armée, comme le symbole de la discipline et du patriotisme le plus pur, comment n'aurions-nous plus, à défaut de foi vive, un profond respect pour ces châsses, aujourd'hui vidées de leur contenu, qui, elles aussi, ont été si longtemps en France l'arche de la civilisation ?


IV. Premières châsses. — Les plus anciens documents chrétiens ne font pas mention expresse de capsa, arcula contenant les corps des martyrs, cependant il suffit de lire les textes pour se rendre compte que les débris d'un corps broyé, les ossements desséchés par le temps étaient recueillis dans une pièce d'étoffe précieuse et déposés en lieu sûr. Tantôt on faisait choix d'un sarcophage, comme pour sainte Cécile, tantôt d'un loculus, comme pour Proté et Hyacinthe, tantôt d'un coffret lors que la prudence ou la dévotion faisait prévoir le cas où il faudrait exposer les précieux restes ou les cacher, comme la cassette d'Henchir Zirara. On serait sans doute bien aise de citer un texte formel relatif à l'emploi de coffrets contenant des reliques dès la plus haute antiquité chrétienne ; nous y renonçons pour notre part. Si dans l'Apocalypse nous voyons les restes des martyrs reposant sous l'autel, il nous paraît trop hasardeux de décider si c'est dans une cavité ménagée à cet effet ou dans un coffret spécialement approprié. Les Actes des martyrs ne sont pas plus instructifs sur ce point particulier ; sans doute, on peut supposer avec vraisemblance que les ossements des martyrs condamnés au feu, tels que Polycarpe ou Pontius de Smyrne, les martyrs de Lyon, ce Saturus et ce Volusianus qui vim ignis passi sunt, que ces ossements, disons-nous, n'ont pas été déposés dans un sarcophage ou dans un loculus à la taille d'un adulte, mais ramassés dans un récipient de moindres dimensions ; ce ne sont là toutefois que des conjectures et des inductions toujours réformables. Il faut attendre le IVe pour trouver la mention expresse de boîtes en métal ou en ivoire, en bois, en pierre, etc., employées comme lipsanothèques ou reliquaires, et déposées sous les autels au moment de la dédicace de ceux-ci. Dès le temps de la persécution de Dioclétien et surtout depuis, la dévotion pour les reliques des martyrs prit un développement considérable et poussa les fidèles, particulièrement en Orient, à s'approprier des parcelles plus ou moins considérables du corps d'un martyr. Une partie des cendres des martyrs de Sébaste fut retenue par ceux qui les avaient retirées du bûcher et, dès la première moitié du IVe, fut divisée et distribuée entre différentes localités de l'Asie, du Pont, de la Thrace, etc., plus tard aussi, de l'Italie. Cette dispersion des reliques illustres nous est attestée par le témoignage de saint Grégoire de Nysse, au dire duquel : « Les cendres de ces martyrs [de Sébaste] et les résidus de leur crémation ont été si bien distribués dans l'univers que, pour ainsi dire, chaque province a joui de leur bénéfice ». Lui-même, nous apprend-il, possède une parcelle de ces reliques et l'a placée auprès des corps de ses parents, qui ne pourront qu'en ressentir l'heureux effet. Au temps de sa jeunesse et avant même d'être engagé dans les ordres, il se souvenait avoir assisté à la solennelle déposition du coffret contenant ces reliques dans un oratoire, bâti par les soins de sa mère, en un lieu de leur propriété de famille, dans le Pont. Il appelle ce coffret capsula et larymna sans dire de quelle matière il était, et il l'arrosa de pieuses larmes durant la veillée qui précéda sa déposition sous l'autel. Dans la seconde moitié du IVe, nous savons qu'une diaconesse de la secte des macédoniens, à Constantinople, possédait deux boîtes à parfum en argent, àigot, contenant des cendres de ces mêmes martyrs de Sébaste ; elles furent déposées près de son tombeau, sur la table sacrée d'un oratoire souterrain et découvert, en présence de l'historien Sozomène, en 438. Enfin, une boîte ronde, contenant des cendres de ces mêmes saints, fut trouvée à Constantinople, lors que Justinien reconstruisit l'église de Sainte-Irène-de-la-Mer. Ces indications relatives aux seules reliques des martyrs de Sébaste nous montrent que chaque possesseur les enfermait selon sa convenance dans un récipient dont la forme n'est pas déterminée. Ces premières châsses n'étaient vraisemblablement, le plus souvent, qu'une boîte riche et ornée, du type rond ou semblable aux coffrets dans lesquels on déposait ses bijoux, son argent, des lettres, des parfums, un souvenir chéri. Cependant, comme le culte des reliques allait grandissant, les attestations commencent vers le Ve à devenir plus nombreuses et plus explicites. En 415, la découverte de la tombe du protomartyr Étienne, à Jérusalem, provoqua la distribution de quantité de cendres et de reliques de ce sacré dépôt, faite à de nombreuses églises de l'Occident et de l'Afrique. L'évêque d' Uzala, Évodius, ayant obtenu un fragment, voulut détacher une parcelle en faveur d'une autre localité et, à cette occasion, on mentionne la capsella argentea, in qua cral reliquiarum portio. Vers le même temps, pour satisfaire la dévotion grandissante des fidèles pour les reliques sans dilapider le trésor des précieux ossements, les papes distribuaient des linges ayant touché une tombe sainte, ou bien encore l'huile des lampes ayant brûlé devant les tombeaux. Voir Br., t. II, 1re partie, col. 1132 ; Cataract., t. II, 2e part., col. 2526.

V. Origine. — Les châsses, capsellae argenteae, avaient coutume d'être préparées par les soins et dans le pays de ceux qui recherchaient les reliques. En 510, le futur empereur Justinien souhaite obtenir du pape Hormisdas des reliques destinées à être déposées dans la basilique qu'il fait construire in domo sua en l'honneur des apôtres Pierre et Paul, et nous dit : Hinc, c'est-à-dire de Constantinople, volent capsellas argenteas jacere et dirigere : mais on considérait comme une faveur spéciale le fait de recevoir les capsellae mêmes du Siège apostolique. C'est pour quoi les légats insistèrent auprès du pape til hoc quod (les capsellae) a vestra benedictione (Justinianus) suscipiat, et singulas capsellas per singulos apostolorum Petri et Pauli reliquias fieri debere. Et les choses ne durent pas se passer différemment lorsqu'en 394, Rufin, préfet du prétoire, demanda à Rome et obtint des reliques pour la dédicace de l'église qu'il érigea à Rufinianes, en l'honneur des apôtres Pierre et Paul. Mais dans la relation de cette solennité, la mention de la capsella n'est pas explicite comme elle l'est, au contraire, en maints récits et témoignages concernant des dépositions de reliques dans ou sous les autels des confessions, du IVe au VIe.


VI. Destination. — Les châsses étaient destinées aux autels et aux oratoires privés. Les châsses destinées aux autels ont dû être ordinairement de dimensions assez grandes, encore qu'il soit impossible de rien fixer ni de rien conjecturer à cet égard. Il est, on le comprend, assez difficile de distinguer avec certitude les capsellae-reliquaires destinées aux autels de toutes les autres espèces de cassettes, pyxides, boîtes, même d'un usage domestique, ornées de signes et de figures propres à l'iconographie chrétienne, à moins qu'on ne les trouve précisément renfermées dans les loculi, sous la table sacrée, ou que, soit une inscription, soit une figure, n'en indique clairement la destination, ce qui jusqu'à présent est rarement arrivé. En voici néanmoins quelques exemples. À Rimini, en 1863, sous les ruines d'une ancienne église, on trouva une capsella d'argent rectangulaire, longue de 0,65, large de 0,32, ornée de la croix décorative latine, avec les lettres A CO ; elle était encore à sa place, dans le petit sépulcre d'un support d'autel du Ve. Elle avait été renfermée, comme la capsella d'Henchir Zirara, dans une boîte de bois (fig. 269).

Plus remarquable fut la découverte, faite en 1872, de deux capsellæ d'argent, l'une elliptique, l'autre circulaire, la première attribuée au Ve, la seconde postérieure au VIe. Toutes deux placées sous l'autel et sous le sol du presbytérium de la cathédrale de Grade. Elles portent l'une et l'autre des inscriptions des noms des saints dont elles contenaient encore les reliques ; la plus ancienne est aussi ornée de leurs bustes. Sur le couvercle de cette dernière, on voit la croix gemmée élevée sur la montagne sacrée de laquelle sortent les quatre fleuves. Aux côtés de la croix se tiennent deux agneaux, un de chaque côté. Sur le couvercle de la moins ancienne, la sainte Vierge est figurée assise sur un trône, avec son divin fils dans les bras. L'intérieur de cette capsella ronde est subdivisé en plusieurs compartiments dans lesquels étaient placés un petit vase d'or cylindrique, une petite boîte d'or ornée d'une croix, une petite fiole de verre et onze étiquettes sur petites lames d'or, qui nous apprennent les noms des saints dont les reliques furent déposées dans la capsella.

En 1876, on trouva à Saint-Zénon, dans le Trentin, une capsella ovale en argent contenant des reliques qui, examinées au microscope, furent reconnues pour être du sang. Sur le couvercle, la croix est figurée au pointillé. La capsella était enfermée dans un coffre de pierre long d'un demi-mètre, offrant la forme d'un petit sarcophage de l'époque romaine avec couvercle à deux pans. Le coffre avec son contenu était renfermé dans une cella construite et voûtée sur laquelle s'étendait une dalle oblongue, munie de quatre cavités aux angles, ornée de deux cannelures parallèles le long des grands côtés, ancienne base d'une table d'autel qui était soutenue par quatre piliers.

Une capsella ovale et en argent, mais sans le moindre signe chrétien, contenant des lambeaux de tissus de pourpre, a été trouvée, en présence de J.-B. De Rossi, avec un petit vase à parfums en argent et de nombreuses reliques, sous la base de l'autel primitif de la basilique des Saints-Apôtres, élevé sous le pontificat de Jean III, de 560 à 572.

On pourrait poursuivre cette énumération, mais il faudrait mentionner des châsses dont la disposition sous une table d'autel n'est pas démontrée. Nous devons toutefois citer un texte contenu dans le manuscrit latin n. 5071 de la Bibliothèque nationale. C'est une épitaphe commémorant la découverte de deux antiques capsellæ latentes, remplies de reliques de saints, découverte survenue sous l'épiscopat d'Angilram, évêque de Metz, ami de Charlemagne. Elles étaient toutes deux d'ivoire, eboreo corpore, mais incrustées de lames d'argent, ambarum faciès exterius flagrabat argento. L'une fut laissée à son ancienne place et déposée de nouveau sous l'autel ; l'autre fut portée solennellement à la ville (Metz). Voici le texte en question :

Xiinc nohilas (julget mine) pace ( ?) del(e)la veluslas.

Bitii priscorum crucis hic inaKe) nota manebat.

At urbis huius claras catbegita plcbis 5 Ilanc Agilrannus liini formant jrangcre iussil Stib qua capsellas plncid(e) geminasqiie late{nUes In lalebris saxorum hominiimqiie molimine ni(o)en(i)is.

Inuenil seplas (eO sacro miinere plenas.

Mox gremium pandens prœsul palrocinia siimsit 10 Capsellam gaudens iinam deduxil ad urbem Altéra nunc templi in bains (s)ancta ara re/ulg^e)l.

Ambarum faciès li cet exterinsqne flagrabat Argento, ebore{um) constat corpusqne hi forme.

Plus tamcn inlerius ditantur viscera vasis 15 Candida qua{m) spccie gatanim glo(ri)a fulget.

Pignora sanclorum (cunctis) felicia s(a)eclis Tempore iam nullo fraudent(u)r luce serena.

O {cl)emens custos conseraa banc pcrvigil eedem Flelibus enixis plebem faneto gementem 20 Vt scelerum dominas (dignetur) solnerc factia).

A ces monuments, on peut, sans crainte d'erreur, joindre la capsella d'Henchir Zirara, celle de la chapelle chrétienne récemment fouillée d'Henchir Akhrib et que nous avons décrite. Cette châsse d'Henchir Akhrib n'était pas la seule qui contenait la cavité sous l'autel ; celle qui contenait les reliques de saint Pastor est en marbre. Voir t. ii, fig. 2173.

Quelques autres exemples viendront s'ajouter à ceux qui précèdent, au fur et à mesure des fouilles et découvertes : elles n'ajouteront probablement rien à ce que nous savons.


VII. Disposition. — La petite basilique d'Henchir Zirara et sa capsella vont nous permettre de déterminer les conditions ordinaires du dépôt d'une châsse de reliques dans une ancienne basilique chrétienne.

Sur la gauche de la nouvelle route nationale de Constantine à Tébessa, près de la maison de garde, au 118e kilomètre, se détache un embranchement qui gravit la colline désignée sous le nom d'Henchir Zirara, et qui se dirige du nord au sud. Le lieu est tout couvert de débris de constructions de l'époque romaine. Ceux de la basilique chrétienne occupent, vers le nord, un des points culminants de la colline. On ignore le nom antique de l'oppidum auquel appartenait ces ruines.

On a reconnu que l'édifice avait la forme d'un rectangle et se terminait par une abside. Les colonnes, les bases, les chapiteaux qui gisaient parmi les ruines, démontrent que la basilique était divisée en trois nefs. Le pavé était orné de mosaïques : on en a vu les vestiges sur plusieurs points du sol au pourtour du monument. Après quelques hésitations, l'emplacement du chœur et de l'autel a été reconnu avec certitude, et c'est précisément en cet endroit qu'on a rencontré la capsella renfermée dans le petit sépulcre qui devait être placé sous l'autel. D'abord, on pensa que la pierre creuse contenant la capsella se trouvait soigneusement enfouie près de la basilique, mais hors de son périmètre, ce qui eût été l'indice de la sollicitude des fidèles à soustraire la châsse des reliques à une profanation redoutée : mais une enquête plus méthodique amena aux conclusions suivantes : la fouille pratiquée au nord-est, à l'angle septentrional de la basilique, fit découvrir, à 1 m 50 de profondeur, une pierre rectangulaire qui mesurait 38 centimètres de long sur 33 de large. Au centre de cette pierre, sur la face supérieure, existait une cavité de forme ovale et profonde qui avait 30 centimètres de long sur 33 de large. C'est dans cette cavité que se trouvait la capsella argentea, également de forme ovale. Celle-ci n'était pas de dimension aussi considérable, et le vide qui existait entre elle et la paroi de la cavité avait été évidemment rempli par une boîte, en bois sans doute, car on retrouva au fond de la cavité, dans un amas de poussière, deux charnières en argent et un crochet de même métal, qui avait dû servir de fermeture. La poussière, qui représentait la boîte en bois, formait, avec le fond de la capsule, aussi détruit par le temps, une sorte de sulfure d'argent, à ce qu'a affirmé celui qui en a fait l'analyse. L'orifice de la cavité et presque toute la surface de la pierre étaient recouverts par une dalle en pierre de peu d'épaisseur. Au-dessus de cette dalle était construit, selon les dimensions de la pierre rectangulaire, comme un tombeau dont les quatre faces étaient formées par quatre autres dalles jointes et placées debout.

Ainsi donc, le petit sépulcre était placé à 1 m 50 de profondeur sous le niveau du sol antique et de la couche de ciment couverte par la mosaïque ; mais, à la place même correspondant audit sépulcre, on ne voyait point de mosaïque. Le sépulcre était composé de deux parties, l'une inférieure, l'autre supérieure, le tout en pierre calcaire du pays. La partie inférieure était un bloc rectangulaire, conservé actuellement près de l'église paroissiale d'Ain Beida, haut de 20 centimètres, long de 38, large de 33. Il avait, au milieu, une cavité ovale, profonde de 12 centimètres, longue de 30, large de 15, dans laquelle reposait la capsella, longue de 16, large de 8, haute de 10 centimètres avec son couvercle. Le coffre, formé de quatre dalles debout et superposé au petit sépulcre, aura pu contenir jadis, soit des reliques, soit des brandea ou d'autres objets.

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''^>, de dévotion que l'on y descendait comme dans un petit puits par la calaracta (fig. 2692).

Xul doute que, pour les châsses d'autel, la disposition que nous venons de décrire ne fût, sauf les variantes inévitables, une des plus communément adoptées. Malgré que ces châsses ne fussent pas sans mérite artistique, comme nous aurons, dans quelques instants, occasion de le montrer, les fidèles se résignaient à les enfouir ainsi, loin de tout regard. C'est un procédé tout différent de celui en faveur au moyen âge, où une châsse devient un monument somptueux d'orfèvrerie qu'on ne saurait plus se résigner à cacher à l'admiration de la foule. Enfermées dans un coffre de bois ou de pierre, réduites dans leurs dimensions afin de pouvoir se loger dans un espace souvent restreint, les châsses d'autel paraissent avoir le plus ordinairement consisté en un coffret carré, rectangulaire ou ovale sous ce toit élevé qui à une époque postérieure deviendra de style. Un des plus anciens témoins de cette dernière innovation se trouve être la châsse de saint Pastor à Henchir Akhrib ; le coffret de pierre ayant perdu son couvercle, on le remplaça par une haute toiture en plâtre * (voir Dictionn., t. ii, fig. 2173) ; un autre témoin de ce type devenu classique, c'est un monument que nous allons décrire dans un instant, la châsse en cuivre estampé du VIe de Saint-Benoît-sur-Loire dont nous pouvons rapprocher la châsse non moins intéressante de Saint-Bonnet-Avalouze.


VIII. Châsses-cercueils. — Autant qu'on peut le savoir par quelques textes et en juger par quelques monuments (voir Cercueils, t. II, col. 3274), les châsses n'étaient pas les seules en usage. Il existait des châsses primitives d'assez grande dimension, lesquelles ne différaient guère des cercueils capables de contenir un corps ayant conservé sa forme. Les cercueils de saint Paulin de Trêves et de saint Cuthbert ne sont autre chose que des châsses en bois revêtues de cuivre ou d'argent. Fréquemment déplacées lors que l'insécurité devint l'état habituel des églises et des monastères en Occident, renforcées, plaquées, lamées, ces enveloppes pesantes et peu maniables jouissaient cependant d'un respect si profond qu'on semblait hésiter à les détruire pour leur substituer une châsse plus légère et plus aisément transportable. Mais le peuple était habitué à vénérer ces longs coffres sacrés et il eût été parfois imprudent de lui montrer dans une enveloppe nouvelle les restes de ces illustres personnages, saint Germain, saint Martin, saint Denis, sainte Geneviève, etc. Cependant, lors que ces coffres tombèrent de vétusté, ou semblèrent trop pauvres au milieu des splendeurs du luxe grandissant, on remplaça les châssis de bois par des châssis de cuivre repoussé ou émaillé d'argent blanc ou de vermeil ; alors, les restes des saints ne représentant plus qu'un amas d'ossements séparés, il ne fut plus nécessaire de donner à la châsse les dimensions d'un cercueil. Mais, si les dimensions furent réduites, on s'attacha à conserver la forme primitive de coffre, de cercueil : il faudra attendre le XIIe et le XIIIe pour voir des châsses assez semblables à des chapelles ou à des églises. Ce n'est guère qu'alors qu'on cessera de les déposer sous l'autel comme le sépulcre primitif, pour les suspendre sous des dais, des baldaquins.

L'histoire d'une châsse donne parfois un récit aussi curieux en lui-même que important pour l'histoire des institutions et des coutumes d'un peuple. L'histoire des reliques de saint Germain d'Auxerre est représentative de celle de presque tous les corps saints depuis les premiers siècles du christianisme jusqu'au XIe ou XIIe. L'abbé Lebeuf l'a recueillie avec soin d'après les renseignements les plus authentiques et nous la résumons ici afin de lier établir la distinction à faire entre le sépulcre et la châsse.

Vers le milieu du Ve, saint Germain meurt à Ravenne ; il demande en mourant que son corps soit transporté à Auxerre. En effet, ses restes sont déposés dans cette ville deux mois après sa mort. Le cercueil était de bois de cyprès, selon Héric ; il fut descendu dans un sarcophage de pierre placé sous la petite église de Saint-Maurice. Sainte Clotilde fait rebâtir sur ce tombeau une église plus grande avec une vaste crypte, et la dédie à saint Germain. L'un des successeurs de Clovis fait surmonter le tombeau du saint d'un dais recouvert d'or et d'argent. En 841, le tombeau est ouvert en présence de Charles le Chauve, et le corps est placé dans un nouveau tombeau. Lothaire, fils de ce prince et abbé de Saint-Germain, fait faire peu après une châsse magnifique, couverte d'or et de pierreries, pour y renfermer le corps du saint. Vers la fin du IXe, la crainte qu'inspiraient les Normands fait songer à cacher cette châsse somptueuse, et probablement les reliques de saint Germain, qui jusqu'alors étaient restées dans le sépulcre donné par Charles le Chauve, y furent renfermées. On augmenta pour ce faire la profondeur du caveau ; on y descendit la châsse, et on la mit dans le premier sépulcre de pierre où le saint avait reposé ; lorsqu'on eut bien maçonné le couvercle de ce tombeau, de manière à faire disparaître toute trace de sépulture, on plaça par-dessus un autre sépulcre de pierre dans lequel on déposa les morceaux du cercueil de cyprès qui avait servi à la translation du corps de Ravenne à Auxerre.

L'intérêt liturgique de cette forme de châsse est d'autant plus grand qu'il nous montre le souci de faire accorder la depositio avec Velevalio. Le cercueil, reproduit avec une rigoureuse exactitude, rappelle la depositio, la réduction du type aux dimensions d'une châsse témoigne que Velevalio a fait entrer le culte des corps saints dans une période nouvelle. La châsse d'Utrecht dont il sera question dans un instant n'est encore qu'une réduction mathématique d'anciens sarcophages chrétiens ; elle offre, avec le sarcophage de saint Léothade d'Auch, des points de comparaison remarquables, même dans la partie décorative et de pur ornement.


IX. Châsses portatives — La plupart des châsses, exception faite pour les capsellœ, remontent à l'époque mérovingienne ou à l'époque carolingienne. Elles font déjà pressentir le type en forme de maison qui obtiendra une vogue générale au moyen âge ; quelques-unes, de plus faible épaisseur généralement, sont, à leur partie supérieure, échancrées sur les flancs, ce qui leur donne un peu l'apparence d'une bourse. Ces deux formes semblent être contemporaines. La présence d'anneaux de suspension et les dimensions minuscules de ces châsses permettent d'en classer plusieurs parmi les encolpia, ou reliquaires portatifs : ainsi, la châsse d'Utrecht n'a que six centimètres de longueur. Par contre, les châsses d'Agaune et de Hertford sont beaucoup plus volumineuses et se fussent prêtées difficilement à un pareil usage. Au reste, suivant la juste remarque d'Émile Molinier, un pareil meuble ne pouvait être porté constamment, comme une croix pectorale, et il faut penser qu'il n'était porté que dans des occasions tout à fait solennelles qu'un prêtre portait ces reliquaires suspendus à son cou.

Parmi les reliquaires très anciens qui affectent la forme de châsse ou de sarcophage recouvert d'un toit à deux rampants, il convient de citer surtout la châsse de Saint-Maurice d'Agaune, la châsse de Saint-Benoît-sur-Loire, la petite châsse du musée archiépiscopal d'Utrecht, la châsse donnée par Pépin d'Aquitaine à l'abbaye de Conques, enfin une petite châsse qui fait partie du trésor de la cathédrale de Lyon et de celle de Coire. Parmi ceux qui, au contraire, sont plutôt en forme de lourse ou de coin, il faut citer le reliquaire de Saint-Jean à Monza, le reliquaire de Saint-Jean de Hertford, le reliquaire de Sion, celui du sang de Saint-Étienne au trésor impérial de Vienne, celui du trésor de Saint-Servais, à Maestricht, celui de Saint-Bonnet d'Avalouze, dans la Corrèze, celui de Saint-Willibrord à Echternach. En général, dans les reliquaires de cette dernière classe, sauf dans celui de Sion, l'ornementation de la caisse et du toit forme un seul ensemble décoratif dont le centre se trouve placé précisément à l'endroit où commence, dans les châsses ordinaires, le rampant du toit.

Les monuments gemmés, tels que ceux de Monza, Vienne, Hertford, Agaune, Conques, Utrecht, etc., offrent des variétés de sertissures : clous à tête en boutonnière, chaînes en amande. Le dessous des châsses à Coire, à Agaune, à Utrecht, à Hertford, est décoré sans doute parce que ces petits monuments devaient être suspendus au cou ; on n'eût pas pris la peine de cette décoration si les châsses avaient dû être exposées sur un gradin. On peut étudier cet usage des châsses portatives sur celle d'Utrecht. On remarquera d'abord que l'arête supérieure du couvercle montre les arrachements de deux tiges cylindriques coupées à niveau ; ces tiges maintenaient, évidemment, soit une crête à base continue, analogue aux lions de métal ou aux fleurons gemmés qui couronnent les antiques châsses de Hertford et du sang de saint Étienne, à Vienne, soit une anse rigide dont nous trouvons un exemple à Maestricht. L'inspection des réserves quadrangulaires ménagées sur chaque flanc a révélé une mutilation opérée à la lime, sans égard pour la symétrie, bien qu'elle s'adressât à des objets parallèles. Aux places aujourd'hui nues, existaient certainement, jadis, deux oreilles mobiles sur charnières, oreilles munies de bourrelets qui s'encastraient, au besoin, dans les cavités ovales des correspondantes. Les châsses d'Agaune et de Hertford offrent des spécimens de ce genre de poignées.

La triple division dans la châsse d'Utrecht rappelle les compartiments rayonnants de la pyxide de Grado. La différence de forme importe peu, la destination est identique. Croix, quadrilatère, cœur, rosace, disque, ellipse, cubes, tous ces récipients, classés généralement sous la dénomination d'encolpia, sont des reliquaires portatifs. « Mais, observe Ch. de Linas, pour servir à un usage habituel de semblables objets ne devaient guère outrepasser les proportions des joyaux employés à la parure ordinaire, ni s'écarter trop loin de certaines formes reçues ; les anciens textes s'accordent sur ce point avec une partie des monuments. Or, tel n'est pas précisément le cas de notre coffret ; malgré ses faibles dimensions, son poids et ses angles saillants finiraient par le rendre incommode à la longue ; il n'était donc pas au cou qu'accidentellement, à des intervalles éloignés. » Il est vraisemblable que ce fut dans des processions liturgiques, dans des pèlerinages, peut-être aussi dans des voyages où les grands se faisaient escorter de reliques portées par des chapelains, que la petite châsse d'Utrecht a reçu les chocs qui l'ont fracturée par place et que la dorure de la charnière s'est fatiguée au point où nous pouvons le constater. Un jour vint où on mit au rebut le petit meuble ; après avoir supprimé les cloisons internes, on pratiqua sur les flancs trois trous à l'aide d'un foret, deux d'un côté, un de l'autre, c'était un nouveau mode, très rudimentaire, de suspension.

X. La châsse de Saint-Xazaire de Milan. — Le 10 mai 1894, eut lieu la troisième « élévation » du corps de saint Xazaire. On découvrit dans le tombeau, placé sous le maître-autel de la basilique, quatre cassettes, trois en plomb et une en argent. La deuxième « élévation » des mêmes reliques, accomplie en 1579 par saint Borromée, mentionnait déjà la présence de ces cassettes ; les trois premières renfermaient les reliques des saints Venerius, Marolus et Glicerius, archevêques de Milan après saint Ambroise, la cassette d'argent contenait les reliques des apôtres que le pape Damase avait adressées de Rome à saint Ambroise, en 382, par l'archidiacre Simplicianus, envoyé par Ambroise à Damase pour aplanir les dissensions qui s'étaient élevées dans l'Église de Milan. Ces reliques avaient été, dès leur réception, en 382, déposées dans une église dédiée aux saints apôtres, puis transférées en 395 dans l'urne qui renfermait les restes de saint Xazaire, dont l'église ne tarda pas à prendre le nom. En 1579, on trouva, dans la châsse, une petite plaque de métal avec ces mots : SS. apostolorum reliquix, quelques fragments d'étoffe, brandea (voir ce mot), et un petit encolpion rond, en argent, renfermant un fragment d'os, qui portait le monogramme du Christ, et, gravée entre l'a et w, l'inscription : DAEDALIA VIVAS IN CHRISTO. En 1894, on retrouva les brandea dans la châsse et l'encolpion dans le cercueil.

La châsse est cubique ; elle mesure 0,16 de hauteur et 0,15 de largeur. Elle s'ouvre par un couvercle à charnières à recouvrement ; elle se ferme par un double loquet qui s'abat sur la partie inférieure. Ce couvercle représente le Christ assis et imberbe instruisant les apôtres qui l'écoutent debout ; seul, le Christ est nimbé et chaussé, il est assis sur une chaise curule, ses pieds reposent sur un escabeau, la main droite levée bénit à la manière latine, la main gauche est appuyée sur le livre : devant lui, des corbeilles pleines de pain et des amphores contenant le vin eucharistique. Les apôtres sur une chaire au dossier peu élevé pour dégager l'emplacement de la serrure. On lui amène deux prisonniers venant de droite et de gauche, garrottés, l'un imberbe, l'autre barbu, et sauf eux, tous coiffés du bonnet phrygien. Le juge, jeune, imberbe, porte cette même coiffure. C'est ici le jugement des vieillards coupables d'attentat contre Suzanne par le jeune Daniel ; dans le lointain on voit la foule qui entoure le tribunal. Le côté droit du coffret représente, assise sur une chaise, la Vierge Marie voilée sans nimbe, tenant l'enfant sur ses genoux. Les apôtres remplissent le fond de la scène au nombre de onze. L'artiste a jugé sa composition équilibrée, il a négligé d'y figurer un douzième apôtre. Ce n'est pas seulement très gratuit de supposer qu'il a voulu représenter le collège apostolique pendant les jours qui suivirent la résurrection, alors que Judas était mort et que son remplaçant, Matthias, n'était pas encore agrégé, c'est très inexact, puis que, au premier plan, de chaque côté du Christ, nous voyons deux apôtres offrant les types dès lors caractéristiques de saint Pierre et de saint Paul. Voir t. II, fig. 1985.

Les quatre faces de la châsse présentent trois scènes tirées de l'Ancien Testament, une autre tirée de l'Évangile (fig. 2694). Sur la face antérieure, celle sur laquelle s'abat le double loquet, au centre, un homme est assis sur une chaise, les pieds reposant à terre, la Vierge Marie voilée sans nimbe, tenant l'enfant sur ses genoux. Deux jeunes hommes s'approchent tenant chacun un plateau rond ou ovale ; ils sont imberbes et portent une draperie exomide : derrière eux, six personnages. Avons-nous ici l'adoration des mages ou l'adoration des bergers ? il n'est guère possible d'affirmer. Nous avons peine à croire que, si on avait voulu représenter les mages, on eût oublié de les coiffer du bonnet phrygien.

Le côté gauche présente les trois Hébreux dans la fournaise et, au milieu d'eux, l'ange qui les assiste. Cette interprétation est indubitable, le costume d'une part, le geste de la prière d'autre part, la font absolument certaine.

La face postérieure de la châsse figure le jugement. La châsse a conservé, pendant plus de quinze siècles, les reliques qui y furent déposées à Rome, en 382. C'est vraisemblablement à une date très rapprochée de celle-ci que le coffret de Saint-Nazaire XI. La châsse de Brivio. — Le musée du Louvre possède, depuis peu d'années, un petit coffret-reliquaire d'argent trouvé dans le castello di Brivio, in Brianza. Ses dimensions sont les suivantes : longueur 0,122, largeur 0,085, hauteur 0,035 ; le poids total avec le couvercle est de 299 grammes. Le couvercle mesure 0,122 en longueur sur 0,085 en largeur et 0,035 à 0,040 en hauteur ; il pèse 95 grammes (fig. 2695).

Nous transcrivons la description de cette châsse telle que l'a donnée M. Lauer : « Le travail est assurément mal fini, mais il n'en présente pas moins une réelle valeur artistique. Les bords sont décorés de torsades consistant en traits parallèles, disposés en sens contraire, de manière à former comme un épi ou une arête de poisson. Chaque torsade présente un relief de 0,004 et une largeur de 0,010. Au-dessous du coffret, sur le fond, à l'extérieur, sont de petits trous encrassés, qui ne paraissent pas correspondre à une ancienne marque, comme on en rencontre quelquefois, mais qui semblent dus, plutôt, à un accident de fabrication. À l'intérieur, est attachée aux parois une croûte de glaise durcie, indice, semble-t-il, d'un séjour prolongé dans la terre. Les reliefs, principalement ceux des personnages, gardent des traces de dorure, mêlées à l'oxydation '. Une petite attache cordiforme est soudée au couvercle, et un crochet recourbé y est fixé, auquel on pend une patte de métal mobile. En face, est une autre attache, sur la boîte même. Elle est rivée sur le corps de l'un des personnages, ce qui montre nettement qu'ajoutée après coup, elle n'avait pas été prévue par le ciseleur. Sur la face latérale, opposée au coffret, est une charnière encore en place, et, à côté, les traces d'une autre qui a disparu.

« L'une des parois de la capsella est ornée de l'Adoration des mages. La Vierge, assise dans un fauteuil à dossier arrondi, tient dans ses bras l'enfant vêtu d'une tunique, qui tend les mains ouvertes vers un objet ovale ayant l'apparence d'un plateau, probablement une corbeille, que lui présente le premier des mages. Les rois sont coiffés, conformément à l'usage traditionnel, de bonnets phrygiens, dont les pattes leur retombent sur la nuque comme dans les mosaïques de Saint-Apollinaire de Ravenne, et sur le coffret de Saint-Nazaire de Milan. Les mouvements des trois rois sont identiques ; ils marchent précipitamment en avant, le genou droit ployé, la jambe gauche tendue en arrière. Leur tunique fort courte, avec jupe fendue sur les côtés, forme comme une draperie sur le devant. Les manches font de nombreux plis sur les bras. Les têtes des personnages sont très grossièrement traitées, les bouches à peine indiquées, et les yeux de dimensions démesurément exagérées. Le fauteuil qui a servi de modèle à celui de la Vierge devait être en osier, ainsi qu'on peut le supposer d'après les détails des traits qui l'ornent et la comparaison avec d'autres monuments, comme la pyxide d'ivoire du Bargello à Florence, le sarcophage du musée de Latran (n. 104), où la tresse d'osier est nettement visible, et les fresques des catacombes, où le fauteuil, de même forme, est jaunâtre. À chaque extrémité latérale de la scène est un palmier à trois branches, du même type que celui dont il sera question à propos du couvercle.

« Sur la paroi opposée, sont figurés les trois Hébreux de Babylone (Sidrach, Misach et Abdenago) dans la fournaise. Cette dernière est une longue construction rectangulaire, basse et percée de deux portes, d'où émergent trois personnages debout, vus à mi-corps. De chaque côté d'eux, on voit des flammes en forme de feuilles striées. Les trois Hébreux tiennent les bras étendus en croix, les mains ouvertes dans l'attitude des orants. Leurs têtes sont à peine ébauchées : on n'y distingue que des yeux faits d'un relief rond, sans pupille, un nez d'une longueur exagérée et point de bouche. Eux aussi portent le bonnet phrygien, conformément au texte de la Bible, et ils sont habillés d'une longue tunique à manches, serrée à la taille par une ceinture. Jusqu'ici, cette représentation est à peu près conforme à celle que l'on observe dans les fresques des catacombes, principalement dans celles de Domitille. Mais, si l'on n'y voit point l'ange qui apparaît aux trois Hébreux, on y remarque cependant un personnage qui ne se retrouve pas ailleurs, bien qu'il soit mentionné dans la Bible. Sur la droite, un homme de petite taille, nu-tête, vêtu d'une courte tunique, serrée à la taille, se penche en avant pour attiser le feu à l'aide d'un tisonnier. Son geste est assez bien rendu, quoi que ses proportions générales soient mauvaises et que son épaule gauche soit placée trop haut. L'attention que le bourreau prête à son opération, le pas qu'il esquisse en avant, dénotent, chez l'auteur de la composition, un très réel sentiment d'artiste. Du côté gauche est le palmier à trois feuilles, dont la masse fait pendant à la personne du bourreau. La préoccupation du groupement régulier et symétrique est ici tout à fait frappante.

« On ne saurait trop, en effet, faire remarquer l'harmonie avec laquelle les scènes sont composées. Les personnages sont placés de manière à former un ensemble régulier, bien équilibré au point de vue ornemental.

« Sur les petites faces du coffret sont représentées deux entrées de villes fortifiées, une de chaque côté, sans doute Jérusalem et Bethléhem. La porte s'ouvre dans un mur crénelé, dont les joints alternés sont nettement dessinés, sous un arc en plein cintre, entre deux tourelles couronnées de toits en poivrière. Les deux portes sont presque absolument identiques ; la seule différence à signaler est que le créneau présente, sur l'une des deux, un relief un peu plus accusé que sur l'autre. Les toits des tourelles de ces portes, surmontés chacun d'un épi lancéolé, ne sont point recouverts de dalles de pierre, comme on pourrait le croire à première vue, mais plutôt de tuiles à rebords dont on aperçoit les joints horizontaux, réunies dans le sens de la longueur par des arêtiers verticaux de tuiles faîtières arrondies.

« La partie supérieure du couvercle, plat comme celui de la capsella d'Henchir Zirara, est occupée par la scène de la résurrection de Lazare, qui, traitée conformément aux usages de l'iconographie chrétienne primitive, présente néanmoins diverses particularités de détail qu'il peut être utile de relever. Lazare est représenté par une momie, enveloppé de six bandelettes semblables aux cunabules des enfants en maillots, figurées par des traits horizontaux et parallèles doubles. Au-dessous de ces bandelettes paraît un linceul, avec couture au milieu, et divisé de manière à former des plis. Cette momie égyptienne apparaît dressée sous un de ces édicules que les Italiens appellent tempietto, composé de deux colonnes cannelées en spirale, couronnées de chapiteaux composites à crochets, avec tailloirs décorés de billettes, soutenant une petite coupole ou dôme. Le sépulcre est élevé de trois marches, fort mal dessinées, indiquées seulement par trois traits creux et ressemblant plutôt à trois assises de pierre superposées, car l'angle saillant de la marche est omis. Il semblerait même que ce ne fût point un escalier s'il n'y avait une légère pente visible, quoique mal indiquée. Sur chaque marche est un pointillé. Marthe, prosternée, un genou en terre, les mains ouvertes et tendues en avant, porte une coiffure composée d'une manière de turban ou serre-tête, sur lequel est drapé, en travers, un voile retombant. L'aspect général rappelle celui des coiffures d'hommes qui furent en usage en France au XVe. Les mains sont grandes et lourdement exécutées : tous les doigts sont indiqués, le pouce séparé des autres doigts. Le bras droit est entravé dans un voile et les plis du manteau sont rendus avec réalisme et variété. Le type du personnage est très particulier : la tête vue de profil, l'œil fendu en amande, le nez droit sur le prolongement du front, la bouche dont les coins sont relevés donnent à la physionomie une expression étrange. Le Christ nimbé, debout en face de Marthe, tient dans la main droite une longue baguette, légèrement arquée, étendue dans la direction de Lazare et au-dessus de lui ; ses cheveux, non séparés au sommet de la tête, d'aspect grenu, obtenus au moyen de hachures, et retombant des deux côtés sur les épaules, la figure imberbe, mais non pas d'aspect jeune, d'un art grossier, la bouche large, le front bas, les yeux très ronds. Tout autour de la tête et même légèrement engagé derrière les épaules, est un grand nimbe au repoussé dont le fond est en pointillé. Le vêtement est d'une exécution meilleure. De nombreux plis sont figurés sur la poitrine. La partie basse du manteau, formant jupe, est très réussie ; le genou droit, avec la rotule en avant serrée dans le tissu, est fort exactement rendu. La main gauche fermée dont on ne voit que le dos et la naissance des doigts, tient d'autres plis verticaux tombant très naturellement, avec des cascades ou des méandres. La main droite étendue, tenant la baguette, soulève un pan de manteau bien drapé. Le pied gauche est un peu tiré en dehors, tandis que le droit, vu de face, avec les doigts apparents, est d'un dessin presque irréprochable. » La date à laquelle remonte la châsse de Brivio semble devoir être le Ve finissant, à une époque voisine de la châsse d'Henchir Zirara ; le pays d'origine est difficile à déterminer parce qu'elle offre un type très rare, dont nous ne connaissons que trois analogues. Des indices sur lesquels il ne faut s'appuyer que très légèrement ont invité à y voir la production d'un art, sinon oriental, au moins dérivé de modèles orientaux, et qu'on ne peut encore qualifier de byzantin ; ce serait, sinon un produit direct, au moins comme un dérivé très voisin d'un modèle probablement syrien.

1° C'est d'abord un coffret d'argent rectangulaire, destiné à contenir une croix d'émail. « Ce coffret, avec traces de dorures sur les reliefs, affecte la forme d'un rectangle de 0,50 de longueur sur 0,17 de largeur. Son poids est d'environ un kilogramme et demi. Il est formé d'une seule pièce de métal, coupée sur le patron d'un rectangle, dont on a incisé les coins à angle droit. Les bords de cette plaque d'argent ont été ensuite relevés pour former les quatre parois, hautes de 0,05 en moyenne. Si l'on examine de face ces parois, on observe que l'extrémité gauche de chacune est repliée d'un centimètre sur la paroi voisine, à laquelle elle est soudée et en même temps rivée, dans le haut, à l'aide d'un petit clou. Les angles ainsi formés sont ornés de traits parallèles en spirale imitant une cordelette. Les bords supérieurs de ces trois parois sont repliés de manière à former une étroite gouttière, destinée à recevoir le couvercle à glissière.

« Les parois sont ornées de scènes au repoussé et ciselées, imitées visiblement de celles de la croix d'émail. Il n'est pas jusqu'aux erreurs de proportions qui n'aient été copiées : ainsi la dimension exagérée des têtes des personnages. Sur les grands côtés sont représentés d'une part l'Annonciation, la Visitation et la Nativité, de l'autre l'Adoration des mages et la présentation au Temple. Sur les petits côtés : devant, l'agneau avec le nimbe crucifère, au milieu des symboles des quatre évangélistes également nimbés ; à l'arrière, un berger et les rois mages guidés par l'étoile.

« Le costume des personnages est très semblable à celui que l'on voit sur la croix d'émail. La Vierge, par exemple, est coiffée d'un voile plié exactement de la même façon. Le trône sur lequel elle est assise, un coussin placé sur une base peu élevée, avec un dossier orné de deux boules, est à peu près identique.

« L'Annonciation est interprétée de même. L'ange est à gauche, debout, faisant un pas en avant, le bras droit étendu et deux doigts de la main joints comme pour bénir la Vierge assise en face sur un trône. Il est séparé d'elle par une fleur ronde à pétales régulières, sur une haute tige ondulante, et par un récipient ovale, à base étroite, où retombe un fil que la Vierge déroule d'une quenouille avec la main gauche, tandis que, de sa main droite relevée, elle fait un geste de surprise et d'étonnement. Pour meubler la scène, le ciseleur a ajouté un personnage féminin excessivement grêle, debout derrière la Vierge. Il a peut-être voulu représenter sainte Anne. Une autre originalité de ces scènes consiste dans les motifs d'architecture à colonnes cannelées en spirales, avec des chapiteaux à crochets imitant l'acanthe dans le genre de ceux de la reliure de l'évangéliaire de Drogon (Bibl. nat., ms. lat. 9428), qui décorent les fonds : portes en plein cintre ou à linteau horizontal, vues de face ou en perspective, murs ornés de traits parallèles, de pointillés ou de cercles. — La Visitation diffère un peu de celle de la croix d'émail : le ciseleur a représenté les deux femmes dans les bras l'une de l'autre, se donnant l'accolade, et, derrière la Vierge, une énigmatique personne tenant une aiguière, qui présente une grande analogie d'attitude et d'aspect avec celle dont nous venons de signaler la présence dans la scène de l'Annonciation. — La scène sur l'autre côté de la boîte est les rois mages, vêtus de tuniques courtes, avec des manteaux flottants sur les épaules, comme ceux de la pyxide du musée de Rouen. Ils sont coiffés de bonnets phrygiens et portent des présents sur des draperies. Le ciseleur les a placés les uns derrière les autres, au lieu de les grouper. La présentation au Temple n'est pas très bien interprétée. La Vierge est figurée assise, tenant l'enfant sur ses genoux. Derrière elle, un personnage debout, les mains voilées. Devant, le vieillard Siméon, transformé en saint nimbé, n'ayant presque plus rien de son type traditionnel, s'avance d'un pas rapide et semble présenter une draperie à l'enfant. Dans le haut, on aperçoit une étoile. Sur le fond, se détachent des colonnes cannelées en spirale, à chapiteaux corinthiens, avec des rudiments de construction et une porte en plein cintre. Les proportions des personnages sont disgracieuses. Les corps ramassés, les membres grêles, les yeux trop grands, faits de lignes parallèles, dénotent un art assez peu raffiné. Il faut reconnaître cependant que les rois mages et Siméon ont un réel mouvement, et que les draperies, malgré leurs plis conventionnels au simple trait, ne sont pas d'une trop mauvaise facture.

« L'un des petits côtés est orné d'une composition originale : les rois mages cheminent, le bras droit tendu vers l'étoile, que leur montre un berger appuyé sur son bâton. Derrière le berger sont trois brebis avec des queues très fournies et la patte gauche ployée, rappelant celles des mosaïques des églises Sainte-Praxède, Saint-Marc et Sainte-Cécile à Rome. Cette paroi est munie d'un anneau.

« L'autre petit côté offre l'image de l'agneau pascal, sur une éminence, tourné vers la droite, et environné des symboles des quatre évangélistes. En face de l'agneau est l'ange qui, les cheveux séparés au milieu et vêtu d'une tunique, paraît à mi-corps, sortant d'un nuage. Il tient un gros livre à deux fermoirs, avec reliure décorée de quatre cabochons et d'un motif central rectangulaire. À droite de l'ange est l'aigle, dans la même attitude. À gauche de l'agneau sont le lion et le bœuf tenant des livres semblables. Les ailes sont petites et complètement déployées, les extrémités dirigées vers le haut. Quoi que ces animaux, le lion particulièrement, soient très grossièrement exécutés, l'ensemble est néanmoins satisfaisant. Évidemment, le ciseleur s'est inspiré d'un modèle excellent, peut-être d'une mosaïque. Ce qui donnerait à le penser, c'est le double trait du nimbe, ainsi que les nombreuses hachures sur le corps des animaux et les ailes.

« Le couvercle à glissière, d'une seule pièce, est plat, avec un renflement à l'une des extrémités et un repli transversal au bout, permettant de le saisir. Deux petits anneaux mobiles placés dans l'axe, en haut et en bas, donnent la facilité de le faire glisser, soit pour le fermer, soit pour l'ouvrir, en maintenant la boîte à l'aide d'un autre anneau fixé sur la partie postérieure. Il est orné de personnages, au repoussé et ciselés, de plus grandes dimensions que ceux qui sont représentés sur les faces latérales.

« Au milieu est figuré le Christ, assis sur un trône, entre saint Pierre et saint Paul, l'un tenant les clefs, l'autre un livre. Au-dessus, dans deux médaillons formés chacun d'un cercle en relief, orné de points creux entourés de pointillés, sont les bustes de deux anges nimbés, aux cheveux longs partagés en bandes, vêtus de tuniques et tenant la baguette des hérauts terminée par deux boules superposées, distantes l'une de l'autre. Ces anges rappellent ceux de la coupe byzantine en argent de la collection Stroganoff, mais ils sont d'une exécution moins soignée. Voir Dictionnaire, t. I, fig. 616. Le Christ porte un nimbe crucifère, consistant en un pointillé entre deux cercles en creux, avec une croix pattée. Son front est bas, son nez très long ; ses paupières sont figurées par quatre traits courbes en creux et un point au milieu. Les cheveux soigneusement lissés sont séparés au sommet de la tête ; la barbe est taillée en rond, avec un bourrelet tout autour, en forme de collier. Il est vêtu d'une tunique augusticale et d'un pallium flottant. De la main droite, il bénit à la mode grecque (l'index et le médius joints. Voir Bénédiction [Manière de], t. II, col. 746) ; l'autre main est appuyée sur un gros livre à deux fermoirs, qu'il tient dressé sur son genou gauche. La reliure de ce livre est ornée d'un encadrement de points, et, au centre, d'un carré en quatre feuilles ou cœurs, disposés dans les coins. Les plis des vêtements sont souvent interprétés par des traits doubles. Sur les pieds, des lignes parallèles indiquent les courroies des sandales. Le trône est des plus simples ; il a un siège recouvert d'un coussin et offre, sur le devant, une sorte de marche ou de tabouret assez élevé, à trois pieds, orné sur la frise d'un rectangle entre deux ellipses, le tout inscrit dans un pointillé. Au-dessous, sont les quatre fleuves du paradis, figurés par quatre virgules très grosses et ondulées, avec les pointes tournées à l'intérieur, et placées symétriquement deux par deux, de chaque côté d'une fleur ronde à pétales, sur une haute tige, qui les sépare. Saint Pierre, dont le nimbe est cerclé de points, tient de la main droite deux clefs, dans lesquelles on reconnaît nettement le monogramme de Pierre. Sa main ouverte, le pouce en haut, est tournée vers le Christ. Sa tonsure, très spéciale, est celle qu'on appelle de son nom tonsure S. Pierre ou encore tonsura scolastica, à cause de son origine irlandaise. Les cheveux sont complètement rasés sur le haut de la tête ; il n'en reste qu'une couronne sur le front, allant d'une oreille à l'autre, et une touffe sur l'occiput. Saint Paul, caractérisé par sa barbe en pointe et un front très découvert, porte un nimbe semblable. Il tient, dans son bras gauche, un livre à peu près identique à celui du Christ.

« La date de ce coffret est difficile à déterminer, d'une façon précise. Il est assurément postérieur à la croix d'émail, c'est-à-dire au xi siècle. Faut-il l'identifier avec celui dans lequel le pape Serge Ier retrouva la croix ? C'est une question qu'il est très délicat de trancher, car, entre l'argenterie du vii siècle et celle du viii ou du ix, il n'existe pas de différences bien appréciables. Néanmoins, on ne peut s'empêcher d'être frappé du caractère nettement carolingien du couvercle que nous venons de décrire. Le type de saint Pierre surtout, avec cette tonsure scotique, dont la mode semble avoir été apportée de Grande-Bretagne par des moines irlandais et anglo-saxons, nous paraît être un excellent élément pour la fixation de la date. C'est la même tonsure que portent les moines de Marmoutiers au début de la Bible de Charles le Chauve. Ce saint Pierre ressemble beaucoup à celui d'un ivoire carolingien de la collection Stroganoff, où on a cru voir, par suite d'une confusion évidente, une représentation du Christ. De plus, les clefs qu'il tient forment le monogramme du nom Petrus. Cet usage de la clef monogrammatique est encore carolingien. Nous le relevons notamment dans les miniatures de la Bible de Charles le Chauve et d'un sacramentaire carolingien de la seconde moitié du ix siècle (Bibl. nat., ms. lat. 1114, fol. 5 v). Et on connaît le monogramme des clefs remises par le Christ à saint Pierre, sur le tympan antérieur du ciborium de Saint-Ambroise de Milan, que l'on a daté du ix siècle. Il n'est pas, jusqu'au nimbe perlé, et au type des anges, à grosses têtes allongées, qui ne reportent à l'époque carolingienne. J'inclinerai donc à considérer au moins le couvercle du coffret comme étant de cette époque. Alors, se pose la question de savoir si le coffret tout entier est de la même date. Les scènes des parois sont beaucoup plus petites que la composition décorant le couvercle : c'est delà, peut-être, que provient la différence apparente de style. Cependant, la torsade qui orne les quatre côtés du coffret ne se retrouve pas sur le couvercle, dont l'encadrement, très particulier, consiste en un rang de perles. De plus, nous y trouvons l'agneau nimbé, et l'on sait que le pape Serge Ier favorisa le culte de Dieu sous le symbole de l'agneau, contrairement aux Grecs qui l'avaient condamné au concile in Trullo de 692. De même, nous avons attiré l'attention sur le mouvement qu'il y a dans l'adoration des mages ou la présentation au Temple. Ce mouvement, un peu exagéré même, n'est pas sans analogie avec celui qu'on remarque dans certains bas-reliefs syriaques du vi siècle. Les petits personnages offrent une certaine ressemblance avec ceux des parois de la capsella de Brivio. Enfin, les colonnes cannelées en spirale se retrouvent sur des ivoires du vi et du vii siècle. On pourrait donc considérer le couvercle comme postérieur au coffret, en expliquant les similitudes de détails qu'on relève (mêmes ornements sur les reliures des livres des quatre évangélistes et sur celles des livres du Christ et des apôtres, costumes du même genre, types d'anges très voisins, même fleur, etc.), par l'imitation des côtés que l'auteur du couvercle aurait été amené à faire. Le coffret lui-même serait donc, à l'extrême rigueur, identifiable avec celui que retrouva Serge Ier, mais le couvercle doit être postérieur au viii siècle, et très probablement de la fin du viii ou du début du ix*.

2* Une deuxième châsse, faisant partie du même trésor, se compose d'une boîte de forme ovale allongée, mesurant en longueur 0,310 sur 0,260 en largeur et en hauteur 0,085 sous le couvercle. Ce couvercle a lui-même 0,030 de hauteur à sa partie centrale. Sur un fond elliptique rapporté s'élèvent les parois sur lesquelles sont ciselées des figures dans des médaillons. Sur un des grands côtés, ce sont les bustes des apôtres Pierre et Paul nimbés, le premier portant la tonsure en couronne, séparés par un arbuste à grandes feuilles allongées. Sur le côté opposé, trois médaillons séparés par deux arbustes : le Christ, avec un nimbe crucifère et une barbe arrondie, bénissant suivant la manière grecque, entre deux saints nimbés et tonsurés portant la barbe taillée en pointe ; tous trois tiennent un livre dont on aperçoit la partie supérieure à leur gauche. Sur les petits côtés, un saint imberbe avec une couronne de cheveux et un saint barbu. Ce qui caractérise toutes ces figures, ce sont les yeux en relief, avec un point creux au centre et les pommettes saillantes. Le couvercle, bordé d'une torsade, est divisé en quatre registres par une croix en relief ornée de cercles et de rectangles figurant des gemmes. Dans les registres 1, 2, une main symbolique bénissant à la grecque ; une colombe en plein vol avec un anneau dans le bec ; dans les registres 3 et 4, deux anges nimbés et vêtus de longues robes qui les couvrent entièrement, serrées au genou ; ils portent des bandes dans les cheveux et de grandes ailes. Ces deux anges, légèrement penchés en avant, les mains jointes, sont tournés l'un vers l'autre et semblent voler (fig. 2697).

Cette châsse est tout à fait du même type que celle d'Henchir Zirara ; elle doit appartenir au vi siècle ou au premier quart du vii.


XIII. Quelques châsses mérovingiennes. — Nous avons décrit et figuré la châsse d'Henchir Zirara (xoiu Dictionn., t. i, fig. 148 ; t. ii, col. 234-2345), également la châsse de Saint-Maurice d'Agaune (voir Dictionn., t. i, fig. 192, col. 868), celle d'Henchir Akhrib (voir Dictionn., t. ii, col. 234-2347, fig. 2173), nous n'y reviendrons pas.

L'autre châsse bien connue des archéologues et que nous ne pouvons passer sous silence est la châsse citée de Mummole, conservée dans la sacristie de l'église abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret) (fig. 2698). En 1642, divers changements furent faits dans le sanctuaire. Dom Chazal, dans son Histoire de Fleury, nous apprend qu'en démolissant l'autel pour le repousser, on trouva d'abord à la partie supérieure le billet qui constatait sa consécration en 1536 par l'évêque d'Orléans. Mais, une découverte bien plus intéressante fut celle du reliquaire ou philactère de saint Mummole, que l'on retrouva dans la fondation même, qui n'avait pas été remuée depuis le xi ou le xii siècle : in imo loco invenlum est. « Cette petite cassette, écrit dom Chazal, qui a la forme d'une église très simple, est recouverte en cuirte repoussé. On y voit l'image des douze apôtres, six d'un côté, six de l'autre. Elle est longue de cinq pouces moins une ligne, quatre pouces de haut environ. A droite et à gauche de la cassette on lit ces mots : Mummole fieri jussit in honorem B. Mariæ et S. Petri. » Ce que ne dit pas dom Chazal, c'est que la châsse ne consiste qu'en une petite boîte de bois, peu épaisse, recouverte de plaques de cuivre, ornées de figures au repoussé dont le travail et le dessin indiquent l'époque mérovingienne. Cette abréviation est singulière et inusitée ; surtout, si l'on songe que le graveur n'avait pas, dans le manque de place (puisqu'un côté entier du cadre est resté vide), une raison de dissimuler ainsi et le nom et le titre du donateur. Il y a plus. La disposition de l'inscription s'oppose à une pareille interprétation. En effet, tous les autres mots de l'inscription, d'une lecture certaine, sont séparés les uns des autres par un point. Or, les cinq premières lettres forment un seul groupe séparé du suivant par un point. Mummole est donc un mot. C'est le nom de la personne qui a fait faire la châsse, une femme sans doute. S'il est vrai que l'on n'a pas cité jusqu'ici d'autre exemple de ce nom, cependant, outre que sa forme n'a rien d'invraisemblable, on connaît un nom de femme du même temps, qui lui est apparenté, celui de Mummia, Leotheria sive Mummia, qui, l'an 695, et non 719, fit une donation à l'abbaye de Saint-Pierre-le-Vif de Sens. La Vierge et saint Pierre, en l'honneur desquels Mummole fit faire cette châsse, étaient les patrons primitifs du monastère de Fleury. Comme l'inscription ne mentionne pas saint Benoît, qui, aussitôt après la translation de son corps du Mont-Cassin à Fleury, fut l'objet d'une vénération particulière, il est probable que la fabrication de cette châsse est antérieure à cette translation ; la date de cette pièce d'orfèvrerie remonterait donc à la seconde moitié du vi* siècle.

Nous y voyons représentés une frise d'anges à mi-corps, d'une extrême sauvagerie, accompagnés d'un ornement comportant des cordons noués ensemble et inscrivant des étoiles et des croix à branches égales. Au revers, se développe, autour du champ et sur trois côtés seulement du cadre, l'inscription suivante en lettres capitales :


MVMMA • FIERI •


IVSSIT • IN • AMORE • SCE • MARIE • +

Notons encore la petite châsse du xii° ou du xi° siècle, conservée dans l'église de Saint-Bonnet-Avalouze (fig. 2699). On s'y est efforcé de représenter la figure humaine d'un côté, mais avec une maladresse inouïe, autour d'une croix en orfèvrerie cloisonnée, sont noués des entrelacs grossiers mais qui rappellent ceux des bijoux des ve, vi° et vii° siècles. É. Molinier attribue le reliquaire de Saint-Bonnet-Avalouze au déclin de la période mérovingienne.

« Cette petite châsse en forme de bourse a, dit-il, depuis quelques années, été maintes fois publiée, et on en trouvera ici l'image, ce qui me permettra d'être bref à son sujet. Il me suffira de rappeler que sur l'une des faces de ce monument, composé de lames de cuivre sommairement estampées, assemblées sur une âme de bois, on voit une croix exécutée en verroterie cloisonnée. Si le décor polychrome exécuté au moyen de verroteries est l'un des traits les plus caractéristiques de l'époque barbare, il ne faut pas oublier que les vieux procédés du repoussé, de l'estampage, continuèrent, pendant cette longue période, à être en honneur : parfois ces modes de fabrication, qui, sous la main des orfèvres grecs ou gréco-romains, comme sous la main des orientaux, avaient donné naissance à des chefs-d'œuvre, furent bien imparfaitement employés ; mais n'importe : la seconde face du reliquaire de Saint-Bonnet montre des croix et des personnages, à dire vrai,

La hauteur totale, sans les supports, est de vingt-deux centimètres ; la largeur, à la base 0°21, au sommet 0°14 et l'épaisseur varie de 0°02,5 à 0°06. La face antérieure est couverte littéralement de cabochons (rubis et saphirs) au nombre de 8, et de perles au nombre de 185. Une triple bordure limite le champ, ce sont : un filet de perles, un chapelet de gemmes ovales dont les bâtes ne laissent voir que la partie supérieure, une rangée de gemmes rectangulaires, taillées en table biseautée et isolées par une ligne de filigrane. Au centre du champ ainsi limité brille un gros saphir, taillé en table, à monture ajourée et très saillante : il est retenu par des griffes tréflées, contournées de deux rangs de filigranes entre lesquels sont disposées des perles. De ce foyer rayonnent vers les extrémités huit branches de gemmes ovales, et l'extrémité de chacune s'amortit en une gemme radiée de gemmes plus petites. Tout l'espace compris entre les branches de l'étoile est rempli par un filigrane saillant n'admettant pas à être tout à fait embryonnaires, qui prouvent que l'orfèvre savait encore, tant bien que mal, traduire sa pensée par un travail en relief, qu'il n'avait même pas renoncé à exécuter au repoussé des séries d'ornements d'une quelconque complication ».

Avec les châsses de Fleury et de Saint-Bonnet-Avalouze, nous touchons le fond de la barbarie, et, peu après, une série de monuments vont nous montrer un relèvement. La châsse d'Agaune tout d'abord, monument parfait en son genre, dont la date est si discutable entre le vi°, le viii° et même le ix° siècle, bien que les caractères généraux indiquent plutôt une œuvre d'époque franchement mérovingienne.


XIV. Chasse de Monza. — Le reliquaire que nous allons décrire est désigné dans le trésor de Monza sous le nom de reliquaire del Dente. Ce trésor possédait huit reliques de saint Jean-Baptiste ; malheureusement, au xi° siècle, ces reliques ne sont pas spécifiées ; au xiv°, on trouve mention de la dent ; au xv°, il est question d'une deuxième dent qui disparaît bientôt des inventaires ; en 1680, une inscription gravée sous le reliquaire mentionne une restauration et une reconnaissance des reliques. Le reliquaire en question comprend deux parties, un coffre et un couvercle ; sa rant pas au fond, à vril les courtes et unies, fixées de distance en distance. La disposition du champ ayant obligé à rapprocher les trois rais supérieurs du cabochon central, il se trouva qu'entre les autres branches, des vides disgracieux s'ouvraient ; on les remplit par des carrés de filigranes bordés de perles, avec un cabochon carré au milieu.

L'amortissement se compose d'un bandeau où les gemmes carrées et ovales alternent avec les perles, les unes et les autres montées en bâte ; puis d'un listel où un rinceau de filigrane court entre deux torsades ; enfin, d'une plate-forme, sur laquelle s'alignent cinq cabochons montés à jour sur des feuillages et diminuant graduellement de grosseur, celui du milieu accosté de deux lions affrontés.

Les côtés dessinent une imbrication à fond pointillé. L'âme est un bloc de bois évidé à l'intérieur, de manière à former une boîte qui se ferme à la partie inférieure par une planchette de rapport sur laquelle est clouée une plaque d'argent doré portant l'inscription citée précédemment. L'or employé est de deux sortes, rouge pour la face antérieure, jaune pour le revers.

Le revers, moins riche, représente le crucifiement. Tout le dessin est au pointillé, procédé qui dénote le désir de forcer l'attention par l'emploi d'un moyen rare en vue d'obtenir un effet imprévu. La croix a ses bras échelonnés, pour employer un terme d'héraldique.

Au-dessus des bras et dans des médaillons, on voit les personnifications du soleil et de la lune (voir Dictionnaire, t. I, col. 3005, au mot Astres) représentées en buste : le soleil est imberbe et brandit une torche embrasée, la lune est coiffée, couronnée de juste, du croissant. Les deux attributs se trouvent rejetés hors des médaillons. Le Christ étend les bras horizontalement ; son nimbe est crucifère ; il est barbu et garde les yeux ouverts. La tablette portant le motif de sa condamnation est indiquée, mais non remplie. La Vierge et saint Jean se tiennent debout de chaque côté de la croix. Deux soldats s'approchent de Jésus : l'un, armé d'une lance, lui perce la poitrine, l'autre approche de ses lèvres une éponge humide. Cette plaque est fixée par des clous à tête ronde sur une âme en bois de noyer. Comme elle n'était pas assez longue pour le champ à couvrir, on a ajouté une pièce de la longueur de deux doigts (fig. 2700).

J. Labarte jugeait que ce reliquaire « pourrait peut-être remonter aux temps de la reine Théodelinde ». Ch. de Linas l'attribuait « à la joaillerie byzantine du vi°-vii° siècle ». Darcel y voyait « un excellent spécimen de l'ornementation en pierreries usitée dans l'orfèvrerie byzantine antérieurement au xii° siècle ». X. Barbier a consacré une interminable discussion pour aboutir à cette conclusion : « Aller jusqu'au xii° siècle serait descendre beaucoup trop bas, et remonter jusqu'à la fin du vi° ne serait pas moins téméraire. La vérité sera entre les deux... fin du vii° ou, au plus tard, début du viii° siècle ». Cette opinion est la plus acceptable, solidement fondée sur un riquadro di incorniciatura che si trova ad un tempo sulla croce di Ghislino II e nelle corone visigotiche ; c'est elle que nous suivons de préférence à celle d'Ém. Molinier, qui veut n'y voir qu'un produit « de l'art carolingien assez avancé ».

La châsse offre l'aspect d'une bourse sur les dimensions suivantes : hauteur 0°16, largeur à la base 0°14, épaisseur 0°05. Elle se compose d'une boîte en chêne revêtu de plaques métalliques : toutes les faces, hormis la face antérieure, sont d'argent doré. Le revers offre six figures à mi-corps dans des arcatures ; registre supérieur, Jésus-Christ nimbé entre deux anges ; registre inférieur, Marie tenant son Fils, entre saint Pierre et saint Paul. Sur les parois des extrémités, deux anges également à mi-corps dans des arcades superposées ; le dessous de la châsse est un entrelac buriné et ponctué. « L'intégralité du travail, exécuté au repoussé, est d'une singulière rudesse. Les susdits panneaux sont encadrés d'une bordure losangée, finement gaufrée, que prolongent à l'intérieur un cordon perlé et un autre filigrane. La crête ajourée se compose de cinq lions en ronde-bosse : les extrêmes sont couchés,

La similitude entre le reliquaire de Monza et celui de Hertford est plus apparente que réelle. Le type seul concorde, ainsi que l'ornementation gemmée de la face antérieure ; mais, en dehors de ces deux points communs, tout le reste est foncièrement divergent. A Monza, le fond est filigrane ; à Hertford, il se complète de verroteries et d'émaux ; dans le monument italien, à part les deux lions du couvercle qui deviennent des monstres à Hertford, il n'y a pas, comme dans l'œuvre allemande, ces poissons et oiseaux qui constituent un caractère particulier de décoration. A Monza, le revers est pointillé ; à Hertford, il est repoussé. Conclure de là que l'un procède de l'autre serait aventureux, en tout cas la filiation — si filiation il y a — ne saurait être que très indirecte et très lointaine.


XVI. Châsse de Coire. — C'est une petite boîte rectangulaire surmontée d'un toit ou couvercle à deux rampants ; les dimensions sont en hauteur 0°10, largeur 0°17, épaisseur 0°06. La châsse est en bois recouvert de minces plaques de cuivre estampé et doré fixées avec des clous. L'ornementation de chacune des grandes faces diffère, la décoration des deux extrémités est semblable (fig. 2702).

Sur la face postérieure, une même feuille de métal estampée suffit à la décoration. Au centre, dans un cartouche rectangulaire, on voit un cercle strié dans lequel viennent s'enchevêtrer quatre demi-cercles adossés deux à deux et s'entrecoupant. Ces demi-cercles sont terminés par des têtes de serpent ; autour de la rosace se tord un entrelac formé d'un seul ruban. Une large bordure, limitée par un listel en relief, entoure ce compartiment central. Sur cette bordure s'étale une course d'entrelacs formée de deux rubans, enlacés de manière à engendrer des cercles recoupés par des quarts de cercle et des diamètres. Sur la gauche, à la partie inférieure, on a remplacé une partie mutilée par un bandeau de cuivre estampé, orné d'un grenetis en relief sur ses bords et, sur sa surface, d'un motif disposé en longueur : deux branchages enlacés formant trois compartiments en forme d'amande à l'intérieur et sur les bords desquels naissent des feuilles nervées ou des rinceaux. Ces feuilles aussi bien que les branchages sont redessinés au moyen d'un travail de pointillé exécuté en creux.

Chaque extrémité se compose d'une plaque de métal. La caisse offre deux poissons ou serpents affrontés de la bouche desquels sortent des entrelacs entourant une petite croix. À hauteur du toit, un anneau de suspension. Le pignon est rempli par deux paons affrontés de chaque côté d'une tige végétale très mince dont ils becquètent les fruits.

Le dessous de la châsse est garni d'une plaque de cuivre ornée de stries disposées en arête de poisson. Cette plaque est contemporaine du reste du monument.

Le système de décoration de la châsse de Coire est l'entrelac, dont l'origine orientale ne fait plus de doute aujourd'hui. Mais ce style s'est introduit en Occident par des voies très différentes, par le midi et Constantinople, par le nord et les tribus germaniques ; enfin, un peu plus tard, par une sorte de choc en retour, il a été introduit une seconde fois en Allemagne, en France et jusque dans le nord de l'Italie, grâce aux missionnaires venus d'Irlande et de Grande-Bretagne. Il s'ensuit qu'en face de tout monument sur lequel on observe ce style, et, à plus forte raison quand il s'agit d'un petit meuble aussi facilement transportable qu'une châsse, on peut bien reconnaître le point de départ de ce style, mais il est très épineux de discerner le canal par lequel il a été importé. La châsse de Coire est-elle un travail byzantin, lombard ou irlandais ? On ne peut donner à cette question une réponse certaine, mais la dernière hypothèse est assez vraisemblable et bien séduisante, eu égard aux nombreux Irlandais qui ont, à cette époque du VIIIe, parcouru le sud de l'Allemagne et le territoire de la Suisse actuelle. Le pignon est absolument banal : deux paons becquètent les fruits d'une plante qui les sépare ; et un nombre infini de monuments, tant à l'époque barbare qu'au Moyen Âge, offrent une ornementation semblable d'origine orientale, mais dont le patron a été plusieurs fois renouvelé par des apports directs d'Orient. Néanmoins, on me permettra de citer, comme pouvant être comparés à la châsse de Coire, deux monuments très caractéristiques conservés en Italie et que Cattaneo a publiés. Ils offrent cette particularité d'être très voisins, comme date de fabrication, de l'époque que l'on peut assigner à notre châsse et aussi de montrer réunis sur le même monument d'autres éléments qui se retrouvent, en partie du moins, sur la pièce d'orfèvrerie ; l'un est un bas-relief placé dans la cour de l'université de Ferrare et que Cattaneo attribue avec beaucoup de vraisemblance au VIIIe ; on y voit des sangliers, des oiseaux, des paons et des serpents affrontés de chaque côté d'un arbre tout à fait rudimentaire ; l'autre est un des arcs du ciborium qui se voit à Bologne sur la place de San Domenico, monument qui doit dater également du VIIIe, bien que la facture en soit un peu moins sauvage.

Venons maintenant au premier motif d'ornement. Les éléments qui le composent se retrouvent dans la plupart des manuscrits ornés de dessins exécutés en Angleterre ou en Irlande, ou exécutés en Allemagne sous l'influence des objets d'art de provenance anglosaxonne transportés par les missionnaires (outre les manuscrits, nous pouvons citer des monuments), notamment au Musée national bavarois, à Munich ; il en est surtout un qu'il convient de citer avant tout, parce qu'il montre des motifs très proches parents de ceux qui se retrouvent sur la châsse de Coire ; si le travail est plus fin, si les entrelacs en sont plus compliqués et exécutés avec une admirable régularité, cela tient à ce que la matière en est tout autre et que, d'ailleurs, il provient d'un pays où ce style a pris un développement qu'il n'a pas eu ailleurs. Le coffret dont je veux parler, sorte de châsse en forme de maison, fait partie des collections du musée de Brunswick ; autrefois, il appartenait à l'église de Gandersheim. Composé de minces plaques de dent de morse, réunies par une monture de cuivre gravée d'entrelacs, il est entièrement recouvert d'un décor très soigné, composé de motifs géométriques, de rosaces, d'animaux, terminés par des galons qui, plusieurs fois repliés, forment des ornements symétriques. Il est vraisemblable qu'une influence anglo-saxonne n'est pas étrangère à la confection de cette châsse.


XVII. Châsse d'Utrecht. — Le Musée archiépiscopal d'Utrecht possède un petit coffret (fig. 2703) dont Ch. de Linas donne cette description : « Auge rectangulaire, munie d'un couvercle pyramidal dont l'arête supérieure est plane. Cuivre jaune, profondément champlevé sur ses neuf faces, et entièrement doré, même les parties creuses. La pièce mesure en hauteur totale 0,101 ; en longueur 0,060 ; en largeur 0,050. Les faces antérieures de l'auge et du couvercle sont ourlées d'un cordon de grenats carrés en tables, posés sans rabattu dans leurs alvéoles. Le centre de l'auge est occupé par une aigue-marine cabochon entourée d'une gorge curviligne qu'épouse une jarretière de petits grenats discoïdes. Deux croix pattées, dont les branches sont également en grenats, comprises dans une double accolade de palmettes ou de feuilles de vigne, accostent le cabochon. Un décor analogue, moins les croix et la jarretière, apparaît sur le couvercle.

Les faces postérieures, bordées d'une simple gorge, sont quelque peu différentes, bien qu'elles ne s'éloignent pas du thème général adopté par l'artiste. En haut, on voit un calice d'où s'échappent des feuillages et des régimes de fruits ; en bas, un motif de rinceaux traité avec une liberté d'allures qui exclut l'emploi du poncif. La gorge, le calice et les accollés se rencontrent aussi sur les flancs comme sur le dessous. Le couvercle s'adapte à l'auge au moyen d'une grosse charnière saillante et striée, dont une série de frottements détruisit à moitié la dorure ; il se fermait et s'ouvrait par la pression : on distingue, au dedans, les restes d'un crochet qui pénétrait une boucle horizontale.

De gii)S(i xiijxr allure. In gi/isa super alliiic sunl arciis XII, Imbi habenlur bandeUi rnliindi XII. Arcus majores IIII'« , Imbi habenlur coronulie 1111°'. Ilem areus VII, Imbi habenlur bandelli eornuli VI et unus jacinetus eum lobali » superius posil[us\ in medio. Ilem arcus III cum bandelUs cornulis majoribus II el in medio anulum cum iacincto. el desuper bandellum dependenlcm cum berillo. Arcus minores II. Imbi habelur anulus in medio cum smaragdo el desuper bandellus cum berillo, et ex ulraquc parle dua' crucieuhv. Et in superiore marcum habelur anulus cunt smaragdo. ceteris nobilior. El de ( ?) supcriorcm areum dépendent e.v ulraquc parle duse crueieulœ minores [el be\rilus cum lopidibus auro oplime inserlis.

Dès lors, on est autorisé à penser que le rédacteur des Grandes chroniques était exactement renseigné quand il attribuait à Charlemagne le Chauve le don de ce riche joyau ; et l'attribution traditionnelle à Charlemagne, sans pouvoir être présentée comme certaine, est assez vraisemblable. En tous cas, si l'on devait révoquer en doute cette attribution précise, il n'en faudrait pas moins considérer l'« escran de Charlemagne », au moins dans ses parties principales et tel qu'il existait encore avant la Révolution, comme une œuvre carolingienne. La gravure de Félibien et surtout un grand dessin tort soigné conservé au Cabinet des estampes, dessin qui date du XVIIIe, joints aux descriptions du IXe et de l'inventaire de 1634, permettent de reconstituer dans son ensemble ce monument très curieux de l'art carolingien. Primitivement, ce monument, sorte de façade d'architecture en or, à jour, gemmée, comportait quatre étages. A la base se trouvaient douze arcatures en plein cintre, inscrites trois par trois dans quatre arcatures plus grandes, au sommet desquelles s'étendait un entablement décoré de grosses pierres, retenues par des griffes découpées en forme de feuillages alternant avec des perles formant le cintre d'une sorte de fleurs en filigrane. Sur cet entablement se dressaient trois grandes arcatures renfermant sept arcatures plus petites, le tout formant un ensemble sensiblement plus étroit que la base, muni sur les flancs de deux espèces d'arcs-boutants, à l'extrémité desquels se relevait un bouquet de saphirs et de perles. Au-dessus de ces arcades, venait un troisième étage comportant un entablement, trois arcatures inscrites dans une arcature plus grande de rayon. A droite et à gauche de ces arcatures se trouvaient des croix de pierreries inscrites dans des cercles gemmés ; puis, au-dessus de la grande arcature, se dressait, comme ornement du laitage, le fragment conservé aujourd'hui au Cabinet des médailles, l'aigue-marine représentant Julie, fille de Titus, enchâssée d'or et accompagnée de saphirs et de perles. Ce monument, auquel le texte du IXe donne le nom de gipsa, qui ne me paraît pas aisé à expliquer, fut, au XIVe, sous l'abbé Philippe de Villette (1363-1398) qui y fit placer ses armoiries, remonté et sans doute restauré. Il fut augmenté d'une base assez compliquée, comportant d'abord une série d'arcatures, puis des moulures gemmées, et enfin une sorte de colière oblonge renfermant, sous des vitres, des reliques. Cette modification, opérée sans doute dans le dessein de donner plus d'importance à ce monument somptueux, était constatée par une inscription que rapporte Félibien ; et d'ailleurs, sur le dessin du Cabinet des estampes, il est facile de reconnaître ces parties, exécutées en argent doré, à la fin du XIVe : le style est tout différent de celui qui avait été adopté pour le reste du monument. Si on examine, d'autre part, le joyau terminal de « l'escran de Charlemagne », conservé au Cabinet de France, on est amené à penser que ce morceau a été restauré par un orfèvre du XIVe : si les bâtes à gouttières qui sertissent les saphirs sont bien de l'époque carolingienne, on ne saurait adopter l'opinion de Viollet-le-Duc en ce qui concerne les montures des grosses perles : les griffes découpées en fleurs de lis qui les emprisonnent à leur base, les petits écrous découpés en fleurettes qui se vissent à l'extrémité des tiges métalliques, qui les transpercent de part en part, appartiennent à la technique carolingienne dans lesquels les arcatures en plein cintre, auxquelles sont suspendues, soit des lampes, soit des couronnes votives, sont absolument de style. On peut ici constater, une fois de plus, l'influence si marquée des miniaturistes et des dessinateurs chargés de l'illustration des manuscrits sur tous les produits industriels de la même époque.

Nous aurons bientôt occasion d'étudier une autre châsse carolingienne faisant partie du trésor de Conques, où elle est désignée sous le nom de « reliquaire de la Circoncision » et nous terminerons par la mention d'une châsse quelconque antérieure au règne de Charlemagne, donnée à la cathédrale de Sion par un de ses évêques, mort en 790, l'évêque Althéus. L'une des faces représente la Vierge et saint Jean, deux figures en relief du dessin le plus grossier, accompagnées d'inscriptions en lettres latines. La face opposée du XIVe et non à celle du IXe. Les grilles d'orfèvrerie employées pour la sertissure des pierres à l'époque carolingienne sont d'un style très différent et n'ont point cette sécheresse et cette précision. Sans doute, plus d'une autre partie du monument fut restaurée à la même époque, mais les descriptions de l'inventaire sont insuffisantes pour nous faire connaître ces modifications. Il n'était toutefois peut-être pas inutile de signaler la petite erreur qui consisterait à considérer comme caractéristiques du IXe des montures de la fin du XIVe. Au point de vue des pierreries employées, remarquons que, comme dans la plupart des monuments d'orfèvrerie carolingienne, les perles, les saphirs, les rubis, les émeraudes surtout dominaient dans « l'escran de Charlemagne ». Les montures étaient soit découpées en forme de griffe, soit filigranées ; des filigranes bordaient également tous les membres de l'architecture de cette façade de mauvais goût assurément, mais d'une incroyable richesse. Il faut remarquer en outre, à propos de ce reliquaire, que sa construction offre de grandes analogies avec certains dessins des manuscrits.

La forme trapézoïdale de ce reliquaire le rapproche incontestablement de la châsse de Hertford. L'exécution, bien qu'elle soit des plus grossières, l'emporte néanmoins sur le travail de la pièce susdite ; on y sent une influence italo-byzantine que l'Allemagne ne reçut que plus tard. F. de Lasteyrie attribue fort timidement, du reste, une origine byzantine aux trois émaux cloisonnés, mais, écrit Ch. de Linas, » un examen attentif des graffites, où les couleurs sont rendues au moyen de tailles, me cause une impression bien différente. La sobriété des cloisons dans l'esquisse, l'emploi du ton purpurin, l'absence du noir sur les chevelures, l'S de forme latine placée entre deux bustes accouplés, enfin l'encadrement qui cache une partie des nimbes et des vêtements, tout cela me semble indiquer une restauration où entrèrent des émaux allemands du Xe ». H. Leclercq.


CHASTETE. — I. Les païens. II. Le Christ. III. Saint Paul. IV. Hermas. V. Encratites. VI. Tertullien. VII. Montanistes. VIII. La violence. IX. Les moines. X. Le roman. XI. La vie réelle. XII. Épigraphie.

I. Les païens. — Le souci et le devoir de la chasteté apparaissent dès l'origine du christianisme, donnant naissance à une préoccupation et à une discipline qui tiennent une place considérable dans l'histoire des idées morales des premières générations chrétiennes.

Ainsi s'affirme de très bonne heure un antagonisme flagrant entre la société païenne et la jeune secte qui attire et enrôle à peu près tout ce qui a le sens et le goût du respect de soi-même. Tous n'y viennent pas, car il se trouve des païens sincères, attachés à leur vieille religion nationale, qui répugnent à la quitter et prétendent s'y tenir et pratiquer une vie exempte de scandales au milieu de la corruption des mœurs dont ils gémissent. Mais l'effort honorable de ces âmes trempées devient plus pénible à mesure que l'expansion du christianisme les isole chaque jour un peu plus ; on les sent condamnés à disparaître parce qu'il y a dans leur vertu une base rationnelle, tandis que la vertu des chrétiens a une base surnaturelle. Une tendance morale, des prescriptions édifiantes, des rites respectables sont frappés d'impuissance en l'absence de principes fixes et immuables. La morale païenne, si elle arrive à présenter un corps de doctrine à peu près cohérent, devient du même coup inaccessible à la moyenne des hommes. La morale chrétienne remonte à Dieu, se fonde sur les Écritures, établit une sanction pour le mal et pour le bien. Cette sanction suprême et définitive portée par Dieu même sur ceux qui ont pratiqué ou méprisé la loi morale, voilà le terme vers lequel le chrétien aura l'esprit tourné, et c'est pour s'assurer d'une sanction bienheureuse qu'il renoncera de lui-même, sous l'inspiration et avec l'aide de la grâce divine, à des droits dont l'exercice pourra lui sembler périlleux. Parmi ces renoncements, un des plus laborieux sera celui à l'œuvre de la chair.


II. Le Christ. — Le conseil de la chasteté est donné par Jésus-Christ lui-même. Non omnes capiunt verbum istud, sed quibus datum est. Sunt enim eunuchi qui de matris utero sic nati sunt, et sunt eunuchi qui facti sunt ab hominibus ; et sunt eunuchi qui seipsos castraverunt propter regnum caelorum. Qui potest capere, capiat. Ainsi, trois catégories : impuissants, castrats, continents ; les uns et les autres se trouvent dans un état permanent, nous n'avons à nous occuper que des derniers. Un motif surnaturel inspire ceux-ci dans leur choix, l'ambition du royaume des cieux, une grâce céleste les éclaire et les soutient dans leur résolution : quibus datum est. Il existe des hommes auxquels cette perspective demeure fermée, d'autres qui l'aperçoivent et s'y engagent, c'est une élite : qui potest capere, capiat, car non omnes capiunt.


III. Saint Paul. — Ce qu'on vient de lire, c'est le texte législatif fondamental. Ce qui va suivre, c'est la consultation juridique. « Il est bon pour l'homme d'éviter le contact de la femme ». Est-ce un adage alors en cours ? C'est possible ; quoi qu'il en soit, saint Paul le fait sien et l'applique successivement à l'abstention des rapports conjugaux, au célibat et au veuvage. On sait la circonstance qui l'amène à entrer dans cette consultation. Les Corinthiens, gens très dissolus, l'ont questionné sur la licéité du mariage et le mérite de la virginité ; il leur répond sans détour que 1° l'usage du droit conjugal est licite, mais moins parfait que l'état de continence ; 2° le mariage est bon, mais la virginité est meilleure ; 3° les secondes noces sont permises, mais l'état de veuvage leur est préférable.

Ce que saint Paul encourage, il le met en pratique, car s'il est une chose certaine, c'est que l'apôtre vivait dans le célibat, qu'il considérait la virginité comme plus excellente que le mariage. « Je dis aux célibataires et aux veuves qu'il est bon pour eux de rester tels que je suis ; mais s'ils ne sont pas continents, qu'ils se marient. Mieux vaut se marier que brûler ». L'abstention est meilleure, mais l'usage est bon ; en certaines circonstances il peut être recommandable. Dès que le mariage est intervenu, les époux ont des droits réciproques auxquels ils ne peuvent se soustraire que sous certaines conditions positives. Avant le mariage, toute liberté est laissée au célibataire. « En prenant femme tu ne pèches point et si la vierge se marie, elle ne pèche point » ; la veuve qui se remarie à un chrétien ne pèche point ; le père ou le tuteur qui marie la fille ou la pupille dont il a la garde ne pèche point. La licéité pleine et entière du mariage et des secondes noces est donc hors de question ; la chasteté leur demeure préférable, soit dans la virginité, soit dans le veuvage, sans qu'une équivoque soit possible à ce sujet :

1° » Je dis aux célibataires et aux veuves ; il leur est bon de demeurer tels que je suis moi-même », c'est-à-dire hors du mariage ;

2° » Je dis cela en vue de votre avantage, non pour vous tendre un piège, mais pour vous inciter à ce qui est honnête et de nature à vous attacher au Seigneur sans distraction ». Les choses sont parfaitement égales pour les deux sexes. Paul parle en général des gens non mariés (agamoi). S'il mentionne en particulier les vierges et les veuves, c'est que le masculin de ces mots n'est guère usité en grec, et peut-être aussi parce que la licéité du mariage ou des secondes noces pour les hommes n'était pas en question. Mais il fait voir à plusieurs reprises qu'il n'établit entre les sexes aucune différence, ni en fait de préceptes ni en fait de conseils. La préférence pour le célibat serait-elle dictée par une considération égoïste, par des visées utilitaires, par la fuite des embarras du monde et la recherche d'une existence exempte de troubles et de soucis ? Quiconque se flatte de connaître Paul ne se persuadera jamais qu'il obéisse à des préoccupations si terrestres ; mais il a pris soin lui-même de confondre ces interprètes indignes de sa pensée. Il veut que la cessation temporaire des rapports conjugaux ait pour motif le désir de mieux vaquer à la prière. Il sait que l'homme non marié, s'il est vraiment chrétien, « songe à plaire au Seigneur ; » et que l'homme marié, même s'il est chrétien, est absorbé par des idées mondaines et doit songer à plaire à sa femme. Il sait pareillement que la vierge ou la veuve peut avoir pour unique soin « d'être sainte de corps et d'esprit, » tandis que la femme mariée est distraite par l'obligation de s'occuper des choses du monde » et par le souci « de plaire à son mari ». Au point de vue spirituel, la situation du célibataire est meilleure ; il peut se consacrer tout entier au service de Dieu. Or, conclut l'apôtre, je veux vous fournir le moyen « de vous attacher au Seigneur sans partage ».


IV. Hermas. — Ainsi recommandée, la chasteté devint un attrait puissant, une séduction irrésistible. Parmi les bonnes familles païennes se conservait, nous l'avons dit, pour les femmes, une solide tradition de modestie et d'honnêteté. Mais celle-ci emportait sa récompense avec elle. Le sentiment de la pudeur, et bientôt cette chasteté va devenir un écueil. Dans l'Église de Corinthe, si turbulente, si avide de distinction et d'autonomie, les novateurs, fiers à l'excès de leur haute vertu, en viennent à exalter la chasteté au point de déprécier le mariage. Clément le Romain leur écrit : « Que celui qui est chaste dans sa chair ne s'en vante pas, sachant que c'est un autre qui lui accorde (le don de) la continence ». Malgré ces rappels au bon sens, la chasteté sera longtemps tiraillée. À vrai dire, c'est moins la notion que la pratique qui passionne ces générations toutes frémissantes, médiocrement instruites, assez dédaigneuses de spéculation, mais éprises d'action sous l'aspect du sacrifice. Vers le milieu du IIe, un livre parut à Rome dont le retentissement fut immense parmi les fidèles. Tout y concourait : l'auteur était le propre frère du pape Pie ; il appartenait lui-même, très vraisemblablement, aux premières régions de la hiérarchie de l'Église ; son livre tirait de ces circonstances une sorte d'estampille officielle, d'avertissement solennel d'autant plus grave qu'il proclamait la nécessité d'une réforme dans l'Église, d'un retour à la rigoureuse discipline des premiers jours. Le héros du livre, un certain Hermas, a goûté du mariage et n'a pas eu à s'en louer : sa femme, ses enfants, ses affaires, tout va mal. Écœuré, attristé, il voit un jour celle dont il avait jadis été l'esclave, Rhodé, se baigner dans le Tibre ; il s'approche de la berge, tend la main à la baigneuse et l'aide à sortir du fleuve : « Que je serais heureux, pense-t-il, si j'avais une femme aussi belle et aussi bien élevée ! » Ce ne fut qu'en pensée, d'autant plus excusable que la femme d'Hermas était acariâtre, quinteuse, insupportable. Et cependant cette pensée très platonique fut notée dans le ciel par le surveillant des âmes chastes : Hermas en sera réprimandé sous prétexte que, » pour un homme juste, le seul désir est un très grand mal ». Le bon Hermas, abasourdi, ne peut se retenir de dire : « Si cela compte pour un péché, comment faire pour être sauvé ? » Ainsi on inculque la pensée de la chasteté jusque dans les entraînements de l'imagination. Hermas n'est pas au bout de ses expériences et de ses surprises. Un jour, il croit voir en songe une tour dont les pierres s'appareillent merveilleusement et il apprend que ce sont les apôtres, les évêques, les docteurs, les diacres qui ont gardé la chasteté. Un peu plus tard, Hermas se voit escorté d'un personnage vénérable destiné à être son compagnon tout le reste de sa vie, c'est le « pasteur » vêtu à la façon des bergers, disert, ingénieux et qui fait cas par-dessus tout de la chasteté. Il enseigne que toute pensée qui s'égare sur une femme est un crime ; permet au mari trompé de reprendre sa femme après un adultère expié par la pénitence, mais non après un deuxième ; enfin, il tolère les secondes noces, mais il conseille de s'en abstenir. Hermas est un rigoriste cependant, un précurseur de ceux qui prêcheront le retour à la « primitive discipline », mais comme on est toujours réticent à l'égard de quelqu'un, ce rigoriste sera, au jugement de Tertullien, un abominable laxiste et s'attirera de lui le surnom « d'ami des adultères ». Pauvre Hermas ! lui qui s'est complu en esprit parmi douze jeunes filles, douze vierges, employées à la construction du temple futur, être traité de la sorte, lui qui a passé parmi elles une nuit dont il nous donne le récit.

« Ton pasteur ne viendra pas ce soir, me dirent les vierges. S'il n'arrive pas, tu resteras avec nous. — Non, leur dis-je ; s'il ne vient pas, je retournerai chez moi, et demain matin je reviendrai. — Tu nous es confié, me dirent-elles, tu ne peux nous quitter. » — Et je leur dis : « Où voulez-vous que je reste' ? — Tu coucheras avec nous comme un frère, et non comme un homme, me répondirent-elles, car tu es notre frère ; désormais, nous demeurerons avec toi, car nous t'aimons beaucoup. » — Je rougissais de demeurer en leur compagnie ; or, voilà que celle qui paraissait être la première se mit à m'embrasser ; ce que voyant, les autres se prirent à l'imiter, à me faire faire le tour de l'édifice et à jouer avec moi. Et moi, comme j'étais rajeuni, je me mis à jouer avec elles. Les unes exécutaient des chœurs, les autres dansaient, d'autres chantaient. Quant à moi, je me promenais avec elles en silence autour de l'édifice et j'étais joyeux avec elles. Quand il fut tard, je voulus retourner à la maison ; mais elles ne me le permirent pas. Elles me retinrent, et je restai avec elles toute la nuit et je me couchai à côté de la tour. Les vierges avaient étendu leurs tuniques de lin à terre, et me firent coucher au milieu d'elles, et elles ne faisaient que prier. Et moi je priais sans cesse avec elles, et les vierges se réjouissaient de me voir ainsi prier. Et je restai là jusqu'au lendemain à la dixième heure avec les vierges. Alors, le pasteur arriva et dit aux vierges : « Vous ne lui avez fait aucun mal' ? — Interroge-le, dirent-elles. — Seigneur, lui dis-je, je n'ai eu que du plaisir à rester avec elles. — De quoi, dit-il, as-tu mangé ? — J'ai vécu, Seigneur, lui dis-je, des paroles du Seigneur, toute la nuit. — Elles font bien reçu » ? me dit-il. — Oui, Seigneur, lui dis-je... » V. Encratites. — On ne saurait nier qu'ainsi entendue cette préoccupation de chasteté ait quelque chose de maladif. Nous voici loin de cette belle santé morale, de cet équilibre dont les conseils de saint Paul donnent l'impression. Il semble qu'à mesure que le monde antique s'enfonce plus profondément dans la corruption, la pureté des mœurs chrétiennes offre un contraste plus tranché. C'est ainsi qu'on vient à des raffinements qui témoignent d'une haute exaltation. À Alexandrie, un jeune chrétien, voulant opposer une réponse péremptoire aux calomnies que l'on répandait sur les prétendus mystères obscènes des réunions nocturnes des fidèles, adressa une requête à Félix, préfet d'Égypte, pour qu'un médecin qu'il désignait eût l'autorisation de le châtrer. Le préfet refusa, le chrétien persista dans son propos de chasteté. À Alexandrie (nous pouvons rappeler un deuxième exemple), Celui d'Origène, mutilé volontaire. Voir Dieu, t. II, col. 2369, au mot Castration.

D'autres, moins radicaux, imaginent de s'interdire le mariage afin de vivre dans une chasteté sans partage. Il y a plus, des époux s'interdisent d'user du mariage. C'est ici, il faut le reconnaître, une audacieuse nouveauté ; saint Paul n'a rien enseigné de pareil. Selon lui, le mariage impose des devoirs d'autant plus rigoureux que les époux qui y sont désormais astreints ne sont plus tout à fait libres de s'y soustraire, même pour satisfaire leur désir de plus haute perfection. Car : 1° l'acte conjugal est pour eux une dette (φειλή) dans la mesure où le conjoint veut user de son droit ; 2° le refus d'accomplir ce devoir est assimilé à un déni de justice qui frustre l'autre époux d'un bien dont il ne peut être dépossédé. Sans doute, les époux peuvent renoncer simultanément à leur droit, mais saint Paul y met trois conditions : 1° le mutuel accord ; 2° un motif d'ordre spirituel ; 3° un temps limité, à l'expiration duquel les rapports ordinaires doivent reprendre. Or, rien de semblable dans les petits livres qui commencent à circuler, dès la seconde moitié du IIe, en se réclamant de l'autorité ou de l'exemple de tel et tel apôtre. Les Actes mis sous le nom de saint Thomas contiennent une sorte de réquisitoire contre le mariage. Thomas arrive dans l'Inde, au moment où on prépare les noces de la fille du roi. Il persuade si bien les fiancés des inconvénients du mariage, des ennuis, des excès, des ignominies qui en sont inséparables que les jeunes gens passent la nuit à deviser, assis l'un à côté de l'autre. Le lendemain, on s'étonne un peu dans l'entourage de leur tranquille gaîté ; là-dessus, les époux expliquent qu'ils ont renoncé à des noces passagères contre les joies d'un paradis sans fin -. Ce récit est gnostique, sans aucun doute, mais l'incident n'a rien de particulièrement réservé à une secte hérétique. À quel que explication qu'on s'attache sur la valeur historique des actes de sainte Cécile, nous y lisons un épisode semblable : la jeune fille a résolu de garder la virginité sans en rien dire à ses parents ; ce qui est plus délicat, c'est que le fiancé lui-même ignore tout et il faudra entamer avec lui une explication dont le résultat sera de le transformer instantanément en partisan de la chasteté. La Passio Cæciliæ, pièce de basse époque, ne saurait prétendre nous donner un incident historiquement certain remontant au IIe-IIIe, mais elle nous montre qu'on ne songe pas à se scandaliser en attribuant à une martyre romaine une conduite qui ne relève guère l'estime du mariage, mais qui ajoute beaucoup au lustre de la chasteté.

Ce qui préserva l'Église des excès, ce fut l'assistance divine de son fondateur ; ce qui put lui montrer clairement la voie à éviter, ce fut le spectacle que donnaient les sectes hérétiques. L'exaspération de la foi était telle dans ces conventicules, qu'elle entraînait aux affirmations et aux pratiques saugrenues ou coupables. C'est de cet excès de sainteté que la modération des évêques de sens rassis aura à préserver les fidèles. Des exagérations, quelques enthousiasmes inconsidérés ont créé un idéal de détachement qui aboutit à des conclusions incohérentes quand elles ne sont pas perverses. L'amour des deux sexes avait été si terriblement malmené par des hommes dépositaires de l'autorité qu'on ne jugeait pouvoir mieux faire que le tenir pour coupable et s'en abstenir. La frugalité avait été exaltée au point qu'on laissait pourrir sans profit les biens de la terre. Un apologète, Tatien, enseigne tout net que les rapports de l'homme et de la femme sont un mal ; il blâme l'usage de la viande et du vin et réclame l'emploi de l'eau toute seule dans l'eucharistie. De telles billevesées trouvent de l'écho et, rapidement, se forme autour du docteur dévoyé un pullulement de sectes qui s'appelleront à leur fantaisie : encratites, cathares, apotactiques, hydroparastates, etc., etc., tous termes qui visent à exprimer l'idée d'un renoncement, d'une abstinence. Ceux qui s'agrègent à ces sectes ont parfois des âmes généreuses mais désordonnées, impulsives, incapables de saisir la distinction des préceptes et des conseils, de faire la part des exigences du monde et de la vie ; Tatien lui-même, le mieux doué intellectuellement de ces emportés, sera hérétique pour avoir voulu faire à tous une obligation de ce que saint Paul réservait à des privilégiés.

Toute une littérature conspire à proclamer ce renoncement surhumain. Dans les Acta Pauli et Theclae, l'auteur, un prêtre asiate, qui veut ajouter à la gloire de saint Paul, n'imagine rien de mieux que de lui prêter des discours dans lesquels l'ascétisme tient le premier rôle. Il représente l'apôtre prêchant à Iconium, dans la maison d'Onésiphore, où « il y eut grande joie et prière à genoux et fraction du pain et discours sur la continence et sur la résurrection. » Paul dit : « Heureux ceux qui sont purs de cœur, car ils verront Dieu ; heureux ceux qui gardent pure leur chair, car ils deviendront le temple de Dieu ; heureux les continents, car Dieu leur parlera ; heureux qui ont une femme et sont comme s'ils n'en avaient pas, car ils hériteront de Dieu ; heureux les corps des vierges, car ils plairont à Dieu et ne perdront pas le prix de leur pureté. » « Pour ces moralistes, la vie chrétienne n'est véritable que si elle est la pureté des anges. La continence est la vertu à laquelle on s'engage par le baptême. Hors de la pureté, pas de salut. Cette morale a un nom dans les hérésiologies, l'encratisme ; mais les encratites ne sont pas une secte. Saturnin et ses disciples sont signalés par saint Irénée comme « séduisant un nombre d'âmes par leur continence affectée, comme professant que le mariage et la paternité sont œuvres sataniques. Mais Marcion aussi est signalé par saint Irénée comme le maître de ceux qui sont appelés continents, qui prêchent contre le mariage, qui détournent la créature de sa fin, qui accusent obliquement Celui qui créa dans l'humanité le mâle et la femelle. » L'encratisme déborde l'école de Marcion. Car Julius Cassianos, signalé comme le doctrinaire de l'encratisme (encratitarum vel acerrimus haeresiarches), est un disciple, non de Marcion, mais de Valentin. L'auteur des Philosophumena (vers 220-230), qui a pu voir autour de lui beaucoup d'encratites, assure qu'ils ne sont point dissidents de la foi de la grande Église. » Ils se « donnent, dit-il, le nom d'encratites ; mais sur Dieu et sur le Christ ils professent exactement la foi de l'Église ». C'est un encratite, sûrement, cet évêque de Cnossos, auquel Denys, évêque de Corinthe (vers 170), écrit de ne point imposer aux fidèles la chasteté « comme un lourd fardeau, mais d'avoir égard à la faiblesse de la plupart ». L'encratisme est donc un esprit, non une secte, un esprit répandu dans l'Église même, au IIe. » La véritable distinction entre ces exagérations et la discipline approuvée par l'Église se trouve dans la modération. L'apologiste Athénagore est fort utile à entendre sur ce point comme un écho de l'enseignement officiel. « Chacun de nous, écrit-il, use de son épouse selon certaines règles que nous avons posées et dans la mesure qui sert à la génération des enfants ; de même que le laboureur, après avoir confié son grain à la terre, attend la moisson sans rien semer par-dessus. Vous trouverez parmi nous plusieurs personnes de l'un et l'autre sexe qui vieillissent dans le célibat, espérant ainsi vivre plus près de Dieu. Notre doctrine est que chacun doit rester tel qu'il est né ou se contenter d'un seul mariage. Les secondes noces ne sont qu'un adultère convenablement déguisé ». Plus explicite encore est la littérature pseudo-clémentine, que nous citons à cette date sans ignorer qu'il est de mode pour l'instant de la rajeunir jusqu'au IVe. L'intention de se faire accueillir par les orthodoxes est claire, ce qui n'empêche pas de placer très haut ces abstinences. « La femme chaste, y est-il dit, est la plus belle chose du monde, le plus parfait souvenir de la création. La femme pieuse, qui ne trouve son plaisir qu'avec les saints, est l'ornement, le parfum et l'exemple de l'Église ; elle aide les chastes à être chastes. » Cet éloge ne fait pas perdre de vue la mesure à garder. La véritable chasteté, c'est à l'église, au sermon qui s'y fait, que la femme en comprendra l'obligation et la beauté. Alors, s'adressant au mari, l'auteur lui dit : « Le mieux serait de venir toi-même au sermon et d'y amener ta femme par la main, pour que, toi aussi, tu sois chaste et connaisses le bonheur du mariage respectable. Devenir père, aimer tes enfants, être aimé d'eux, tout cela sera ton lot, pour peu que tu le veuilles. Celui qui veut avoir une femme chaste vit chastement, lui rend le devoir conjugal, mange avec elle, vient au prône avec elle, ne l'attriste pas, ne la querelle pas sans raison, cherche à lui plaire, lui procure tous les agréments à sa portée et supplée à ceux qu'il ne peut lui donner par ses caresses. Ces caresses, la femme chaste ne les attend pas pour remplir ses devoirs. Elle tient son mari pour son maître. Est-il pauvre, elle partage sa pauvreté ; il a faim, elle a faim avec lui ; il est émigré, elle le suit ; il est triste, elle le console ; est-il moins fortuné qu'elle, elle prend l'attitude du subalterne qui n'a rien. La femme sage est sobre sur le boire et le manger ; elle évite de se trouver seule avec les jeunes hommes et garde même quelque défiance à l'endroit des vieillards ; elle évite le rire désordonné, recherche la conversation sage et fuit celle qui pèche contre la bienséance ». Le prix de cette chasteté, on nous le fait connaître. Mattidie, une païenne, sacrifie tout à la chasteté ; elle en est récompensée, la chasteté la préserve des plus grands périls et lui vaut la grâce de la conversion.


VI. Tertullien. — Il existe, parmi les anciens docteurs du christianisme, des Pères qui ont varié dans leurs opinions. Tertullien, qui allait aux extrémités, n'a pas seulement varié, il s'est contredit. C'est pourquoi il y a deux auteurs successifs à distinguer sous ce vocable unique. Le premier, orthodoxe, un peu pétulant mais soumis, se montre respectueux à l'égard du mariage chrétien et défiant ou même défavorable aux secondes noces. Ce premier Tertullien écrit l'éloge et l'apologie du mariage. Celui-ci remonte à l'union primitive du premier homme et de la première femme, union dont dépendait la destinée de l'espèce. Cette union, qui contenait en germe le sacrement du mariage, dégénéra de sa pureté primitive lors que le principe de la monogamie se trouve compromis par la tolérance accordée aux patriarches. Réhabilité par la loi, rétabli par l'Évangile, perfectionné par saint Paul, le mariage, loin d'être aboli, est définitivement sanctionné, et Tertullien entreprend de le louer ainsi qu'il convient.

C'est dans le second livre Ad uxorem qu'il est dit que le mariage est inférieur à la continence, mais il est licite néanmoins et bon, à condition qu'on se marie dans le Seigneur, in Domino, c'est-à-dire entre chrétiens. C'est abuser d'une parole de l'apôtre que de s'en autoriser pour épouser un mari infidèle dans l'espoir de le convertir, car ce passage de saint Paul vise les seuls mariages contractés dans l'infidélité. La conversion de l'un des conjoints ne l'autorise pas à renvoyer ou à s'éloigner de l'autre conjoint : il faut persévérer dans l'état où l'on fut trouvé par la vocation divine. La solution de cette nature montre assez la dignité et la force du lien du mariage. Mais dès qu'il s'agit du mariage chrétien, un facteur nouveau intervient : la consécration de ce lien par l'Église ; c'est elle qui forme le nœud « que confirme l'oblation sainte, que scelle la bénédiction sacerdotale, que les anges publient là-haut, que le Père céleste ratifie. Sur terre même, il n'est pas de mariage accompli sans le consentement des parents. Quel sera donc ce mariage de deux fidèles, unis par la communauté d'espérance, de désir, de discipline, d'obéissance' ? Frères et serviteurs d'un même maître, ne faisant qu'un par la chair et par l'esprit, pratiquant ensemble prières, prostrations, jeûnes, se soutenant de leurs avis, de leurs exhortations, de leur patience ; ensemble à l'église, ensemble à la sainte table, ensemble dans l'épreuve, dans la persécution, dans la joie ; incapables de se rien cacher, de se fuir, de s'importuner ; libres pour la visite des malades, pour l'assistance des pauvres ; sans tourment pour l'aumône, sans inquiétude pour le saint sacrifice, sans obstacle pour la ferveur quotidienne ; ignorant les signes de croix furtifs, les félicitations tremblantes, les bénédictions muettes ; faisant assaut de psaumes et d'hymnes, rivalisant à qui chantera mieux les louanges du Seigneur : ravi d'un tel spectacle, le Christ envoie sa paix aux époux chrétiens. Où ils sont tous deux, le Christ est aussi ; où est le Christ, le démon n'est pas. Voilà le mariage dont parle saint Paul, le seul permis, le seul avantageux aux fidèles. — La doctrine de ce livre peut se résumer ainsi : malgré son culte pour la continence, Tertullien estime hautement le mariage chrétien. Il pousse le respect du lien conjugal jusqu'à ne rien laisser subsister du privilège paulin : même pour le mariage contracté dans l'infidélité, il n'admet de séparation qu'en cas d'adultère. » Dans V Adversus Marcionem, Tertullien maintient contre les dénégations de la secte hérétique la bonté du mariage qui a droit à tous les respects à raison de son institution divine, et il l'oppose à la virginité, non comme le bien au mal, mais comme un bien à un moindre bien : Sine dubio ex damnatione conjugii institutione ista consolabil. Videamus an justa, non quasi destruerem felicitatem sanctitatis, sed ut sanctorum sine nuptiarum damnatione noverimus et sequamur et praeferamus, non ut malo bonum, sed ut bono melius. Non enim prohibimus sed deponimus nuptias, nec praescribimus sed suademus sanctitatem, servantes et bonum et melius pro viribus cuiusque sectando, tum denique conjugium expertes defendentes eum inimicis accusalur spurcili nomine in destructionem Creatoris qui proinde conjugium pro rei honestae benedixit incrementum generis humani, quomodo et universum conditionis in integros et bonos usus. Mais déjà la thèse de l'illégitimité des secondes noces pour un chrétien est formulée dans l'esprit de Tertullien comme partie intégrante de la doctrine montaniste : Nubendi jum modus ponitur, quem quidem apud nos spiritualis ratio Paracleti auctor defendit, unum in fide matrimonium praescribens. Ce n'est qu'un trait en passant, mais il nous avertit que nous ne sommes plus sur le terrain catholique. C'est maintenant au deuxième Tertullien, au montaniste, que nous allons avoir affaire.

Avant cela, essayons de ressaisir les idées de Tertullien sur la chasteté. De bonne heure, cette pratique l'a frappé et lui a paru caractéristique du christianisme. Dans V Apologeticum (fin de 197), il signale cette vertu inaugurée par l'Évangile. Quelques années plus tard (vers 200), dans le traité De spectaculis, il rassemble tout ce qu'on peut dire sur l'immoralité des fêtes païennes où quelques divertissements honnêtes ne peuvent faire excuser ni absoudre d'obscènes représentations soulignant de licencieuses situations. Le chrétien doit s'abstenir scrupuleusement de paraître à ces spectacles qui déflorent la pudeur, excitent l'instinct, pervertissent les sens.

Ce n'est pas seulement au cirque et au théâtre que le péril guette le fidèle, c'est dans les relations de la vie quotidienne qu'il faut se garder de la séduction malsaine du luxe et des parures féminines. Tout cela est séduction et perversion du charme vrai et durable, légitime et respectable, qui réside dans la chasteté. La chasteté, salut des femmes et même des hommes, vertu délicate qui germe sur la pureté et se nourrit de décence. Il est dans la destinée de la femme d'être belle, la beauté est sa parure naturelle, elle n'est donc pas mauvaise, mais c'est l'usage qu'on en fait qui la rend perverse et redoutable. Celle qui tire vanité de sa beauté va bientôt se complaire dans la gloire de la chair et s'échouer dans le malsain désir de plaire et la coupable attitude de la volupté. La chasteté a ses exigences, elle impose le renoncement non seulement aux joies coupables, mais encore aux coquetteries séductrices. Que la femme chaste, la chrétienne, demeure telle que son Créateur l'a faite ; on ne lui demande pas de se donner un extérieur repoussant ni un accoutrement ridicule, mais on lui conseille d'éviter le fard, les cosmétiques, la teinture des cheveux en blond ou en noir, la frisure, les faux cheveux, les pendants d'oreille. Les deux livres intitulés : De cultu feminarum traitent avec une évidente complaisance ce sujet qui prête à l'éloquence et au paradoxe aussi. Tertullien s'y sent à l'aise ; il s'y amuse, mais à sa façon, qui est d'une ironie mordante. Une chrétienne, selon le type qu'il trace, ne sort que pour des motifs austères : visite des malades, assistance à la messe et aux assemblées liturgiques ; tout cela réclame une mise simple. Faut-il subir les conséquences de son rang et aller dans le monde : raison de plus pour renoncer à une toilette élégante. Cela, craignez-vous, fera sourire et on ne manquera pas d'imputer ce rigorisme à la religion. Rassurez-vous. La religion ne perdra rien si l'on vient à dire que depuis que vous êtes chrétien votre mise est plus modeste. Et si l'on en prend prétexte pour blâmer, qu'importe, si le blâme est dénué de fondement. Les femmes chrétiennes sont réputées des prêtresses de chasteté, voilà le titre qu'elles doivent garder et mériter à tout prix.

S'adressant à sa propre femme, Tertullien s'efforce de lui inculquer l'idée de la viduité perpétuelle, dans le cas où il la précéderait dans la tombe. Il lui cite l'exemple des époux chrétiens qui gardent la continence à dater de leur baptême, à plus forte raison faut-il s'y astreindre à partir du veuvage. Si Dieu nous impose la continence comme apprentissage à l'éternité, sachons comprendre. S'il rompt notre mariage par la mort, soyons reconnaissants pour cette liberté donnée de le mieux servir.

Le traité intitulé : De virginibus velandis nous apprend sur tout quels accrocs recevait la chasteté dans la société chrétienne. Telle vierge qui s'obstine à paraître à l'église la tête découverte y sera une occasion de trouble et de péché ; elle-même n'en est pas à l'abri, un jour viendra où ce n'est plus la coiffure qu'on songe à voiler, mais le ventre qu'il faut dissimuler après que trop souvent on n'a rien négligé pour procurer l'avortement.

Il était réservé aux montanistes de proscrire pratiquement le mariage. L'attitude toute de fermeté et de promptitude suivie par l'Église à l'égard du mouvement hérétique eût épargné bien des maux ; ce ne fut malheureusement pas celle qu'on adopta. Au début du IIIe, Montan était mort, mais ses doctrines d'une austérité outrée demeuraient un danger pour l'Église. Cependant Tertullien les avait combattues avec un entrain et une vigueur qui leur avaient causé un préjudice réel ; mais voici qu'il va s'employer à reprendre pour son compte des doctrines vers lesquelles, depuis assez longtemps, presque inconsciemment, il s'acheminait.

La répugnance profonde pour les secondes noces se laissait apercevoir dès ses premiers ouvrages ; à partir des traités De exhortatione castitatis et De monogamia, il ne s'en cache plus et même il proclame bien haut sa réprobation. 'L'Exhortation à la chasteté s'adresse à un chrétien veuf que, sans doute, la foi inclinera vers la continence, tandis que la chair le poussera vers les secondes noces, ce qui irait contre la manifeste volonté de Dieu, lequel a permis à la mort de briser un premier lien, ce n'est pas assurément pour autoriser à en former un second. Trop souvent on cherche à se tromper sur la volonté de Dieu, on en détourne le sens, on en défigure la leçon évidente. Grâce à cette ingéniosité dont il ne manque pas de faire usage pour son compte, Tertullien découvre qu'en approuvant le mariage, saint Paul le fait à ses risques et périls et d'ailleurs toute l'approbation qu'il donne se réduit à le déclarer préférable à l'enfer : melius est nubere quam urere. Autrefois, Tertullien entendait le mot uri des ardeurs de la concupiscence, mais depuis, ses idées se sont modifiées, son exégèse s'y accommode. On conviendra sans peine que dans ces conditions l'approbation et l'encouragement de saint Paul se réduisent à peu de chose ; quant au mariage, ce n'est guère qu'un moindre mal. Des secondes noces, qu'on n'en parle donc pas. Ni l'Évangile, ni saint Paul ne les permettent, elles demeurent donc interdites ; saint Paul les déconseille au nom du Saint-Esprit, voilà qui est clair ; les secondes noces ne sont guère qu'une forme d'adultère. D'ailleurs, entre mariage et adultère, il n'y a qu'une différence extérieure, un degré de plus ou de moins dans l'illicite : matériellement, l'acte est le même.

« Mais, dira-t-on, avec ce raisonnement, vous renversez même les premières noces ? — Et pour cause, puis que l'acte pris en lui-même ne diffère pas de l'adultère. Par égard pour la faiblesse de l'homme, Dieu a permis les premières noces : il faut lui savoir gré de cette condescendance, et pour cela on ne peut moins faire que d'ignorer les secondes. Ou bien va-t-on rouler jusqu'aux troisièmes ou aux quatrièmes ? Au risque d'être surpris par le dernier jour, comme jadis furent surprises Sodome et Gomorrhe 1 A ces développements où le paralogisme fourmille, succède un éloquent appel à la chasteté, si précieuse surtout comme disposition à la prière, recommandée par l'Ancien Testament ', par saint Paul ' et par la nouvelle prophétie. En regard, le tableau grotesque du veuf remarié, poursuivi jusqu'au pied de l'autel par un double amour. Puis l'énumération des beaux prétextes par lesquels on colore le désir du mariage. Tertullien permet une épouse spirituelle, parée de foi, dotée de pauvreté, marquée par les ans ; même, il en permet plusieurs. Mais il détourne de soins inutiles les chrétiens qui doivent tendre au ciel. A quoi bon se charger d'enfants ? Par dévouement pour l'État ? Beau zèle ! ou plutôt folie que l'État est obligé de stimuler par des lois. Et quel moyen d'empêcher qu'une épouse devienne mère ? L'avortement ? C'est un crime. Le choix d'une épouse stérile ? On s'y trompe. Il faut rompre avec la chair pour pénétrer dans le ciel.

» Depuis les livres Ad uxorem, la pensée de Tertullien a fait beaucoup de chemin. En attaquant les secondes noces, il a inconsidérément ébranlé le principe des premières, et, plutôt que de reculer devant cette conséquence désastreuse, il a flétri comme une honte le sacrement dont autrefois il exaltait la sainteté '. Il a rencontré sur sa route l'exception relative aux clercs ', et plutôt que d'y reconnaître une exception, il a fait peser sur les laïques le fardeau des obligations cléricales. Le traité De la monogamie ' ne rétracte rien des paradoxes émis dans V Exhortation à la chasteté ; il va au contraire plus au fond des choses, en posant nettement la thèse montaniste' et en l'appuyant par l'Ancien Testament ', par l'Évangile *, par saint Paul ' et par la doctrine du Paraclet '°. »


VIII. L. VIOLENCE. — En temps de persécution, il arriva que des chrétiennes furent condamnées à subir les derniers outrages. Déjà Tertullien parle d'une malheureuse condamnée, sous Septime-Sévère, au mercenarium. Depuis lors, et principalement pendant la persécution de Dioclétien, cette peine reparaît '. Nous n'avons ici qu'à rappeler l'attitude de quelques martyres livrées à cette épreuve ; rien ne vaut leurs brèves réponses pour montrer l'idée qu'elles se font de la chasteté.

« Où est le temple de ton Christ et quel sacrifice lui offres-tu ? demandait-on à Sérapie. — Ma pureté et mon zèle à faire croire en lui. — Ainsi, tu es toi-même le temple de ton Dieu ? — Si, par son secours, je demeure pure, je suis son temple, car il est écrit : Vous êtes les temples du Dieu vivant et l'Esprit-Saint habite en vous. — Donc, si on te viole, tu cesseras d'être le temple de ton Dieu ? — Il est écrit : Dieu perdra celui qui violera son temple^ » et Si on t'enlève ta virginité par force, dit-on à sainte Seconde, que feras-tu avec ton Christ ? — C'est l'Innocence du coeur qui nous fait vierge, répond-elle, le consentement au mal peut seul faire perdre la pureté. La violence implique le martyre et le martyre nous prépare la palme '. »

Ce dédain pour la souillure n'est que la conséquence d'une notion très juste de ce qu'est la vertu et l'état de chasteté, notion que les vieux maîtres qui formaient les premières générations chrétiennes ont dû leur inculquer, mais dont nous n'aurions aucun témoignage si de telles réponses ne nous en avaient été conservées comme l'écho reconnaissable.

Ce n'est pas seulement à l'époque des persécutions que des vierges souffrirent violence ; mais ce qui alors était administratif devint, à partir du IVe, par suite de l'état troublé du monde romain, une conséquence fréquente des guerres, prises de villes, pillages, etc., qui marquent les étapes des invasions. Il arrive qu'un monastère de vierges est mis à sac, les habitantes sont outragées, violées, et s'aperçoivent bientôt qu'elles seront mères '. La première crise de désespoir passée, une angoisse étreint les consciences : la violence subie a-t-elle pu porter atteinte à la chasteté ? La question se pose si souvent que saint Augustin lui-même s'occupe de la traiter sous tous ses aspects. Ce n'est pas le chapitre le moins poignant du sujet que nous étudions.

» La violence a-t-elle porté atteinte à la chasteté ? — On croit, sans doute, avoir découvert une occasion inespérée de honnir les chrétiens, lors que, pour aggraver le malheur de leur captivité, on insiste sur ce fait que des épouses, des jeunes filles et même des nonnes ont été violées. Ce n'est ni la foi, ni la piété, ni la chasteté, mais la pudeur qui souffre seule, elle dont la délicate susceptibilité s'accommode à peine du froid raisonnement. Aussi, songeons-nous moins à réfuter qu'à consoler. Il faut donc savoir que la vertu siège dans l'âme d'où elle commande aux membres du corps et que le corps est sanctifié par la volonté. La volonté immuable dans le bien sauvegarde de toute faute le corps qui subit violence. Mais le corps n'est pas sensible qu'à la douleur ; on peut lui infliger le plaisir sans entamer la chasteté de l'âme qui résiste avec fermeté. Cependant, la pudeur s'alarme à l'idée de quelque soupçon de complicité entre l'esprit et la chair. Et qui serait assez inhumain pour imputer à un crime le suicide de celles qu'affolait la menace du viol ? qui serait assez illogique pour condamner celles qui ont reculé devant l'alternative de se défendre d'un crime par un crime ? Car le suicide reste un crime, d'autant plus grand que la victime est plus innocente.

<i> La souillure dont vous menace l'impudicité d'autrui ne souille qu'autrui. Et puis que la vertu de chasteté a pour compagne la force morale qui rend capable d'endurer toutes choses sans consentir au mal qui est en elles, mais qui ne peut soustraire le corps à la violence matérielle, il y aurait déraison à se croire déchu de la chasteté quand le corps est livré, en dépit de la volonté, à l'impudicité d'autrui. Sinon, la chasteté ne sera plus une vertu de l'âme mais une qualité physique comme la beauté, la vigueur, etc., dont l'altération n'a rien à voir avec la pureté du cœur. Si la chasteté n'est que cela, pour quoi risquer sa vie pour elle ? Si elle est autre chose que cela, que peut sur elle la violence ? Est-ce à dire que la résistance n'importe guère ? Non, car cette résistance aux assauts de la concupiscence et aux efforts de la violence associe le corps par la continence et l'intention pure à la sainteté de l'âme. Ainsi la sainteté du corps n'est point matérielle, exposé qu'il est à toutes sortes d'atteintes et, profané par la violence, le corps ne perd rien de sa sainteté si l'âme demeure pure, et, même intact, il perd cette sainteté si l'âme a cessé d'être pure. Celle qui a été profanée ne doit donc en aucune manière attenter à sa vie, non plus celle qui appréhende cette profanation et qui commettrait un crime certain pour empêcher un crime encore incertain.

« Des chrétiennes ont souffert cet outrage et elles vivent, elles gardent la gloire de leur chasteté dans le témoignage de leur conscience et au regard de Dieu. Aux autres, conseillons le courage et suggérons une consolation qui est de n'avoir pas consenti à la volupté lorsqu'on leur a ravi la chasteté. La Providence a permis l'épreuve, n'est-ce pas pour détruire cette pointe d'orgueil que certaines tiraient de leur chasteté ? Ainsi la vanité est flétrie, la vertu demeure, l'humiliation aura produit l'humilité, guérissant celles-ci de l'orgueil et en préservant celles-là »


IX. Les moines. — Il semble superflu d'insister sur un point : à savoir que, dès la primitive Église, les ascètes firent une profession particulière de la chasteté. Dans l'étude consacrée ici-même au cénobitisme (t. II, col. 3047), nous avons pu entrevoir, presque dès la première heure, l'intuition des fidèles sur l'abstention de la vie conjugale, qui deviendra la condition fondamentale et le caractère le plus frappant des institutions cénobitiques. Visiblement, on s'exerce à la pratique de cette vertu dans les communautés naissantes. Que celui qui peut demeurer chaste, ββ, s'y efforce, mais en toute modestie, recommande saint Ignace d'Antioche. Des tentatives individuelles, discipline rigide mais librement choisie et arbitrairement limitée, une endurance poussée parfois jusqu'à l'exagération, tels sont les caractères qui désignent et distinguent vierges et continents dont la chasteté est manifestement la préoccupation dominante. Mais tout ceci n'est qu'une ébauche ; nous n'avons pas à reprendre le sujet (voir Dictionnaire, t. II, col. 3080-3090) ; nous nous bornons à ce qui a été dit de la progression vers l'institution stable. À l'heure où le succès couronnait l'effort des premiers organisateurs dans leurs jeunes monastères, au moment où l'observance paraît y avoir été le plus consciencieuse, on a dit que ces premiers cénobites n'étaient ni plus ni moins que des monstres de luxure et leur hautaine profession de chasteté abritait l'immoralité la plus abjecte et les vices contre nature '.

L'importance de la chasteté monastique paraît clairement dans la Conférence XII de Cassien, qui rapporte résolument l'histoire de l'abbé Chœrmémon ', auquel l'abbé Germain demanda un jour si l'homme pouvait acquérir sur la terre une chasteté tellement parfaite qu'elle fût inaccessible au trouble de la chair. Chœrmémon n'en doutait pas et le voici aussitôt occupé à établir les degrés dans la pratique de la chasteté. Il en découvre six, fort divers en excellence. Le premier consiste pour le moine à ne jamais commettre une faute volontaire ; le deuxième empêche l'âme de s'attarder avec complaisance dans une pensée voluptueuse. Avec le troisième degré, un grand pas a dû être fait, puisqu'il consiste en une indifférence absolue des sens et du cœur à la vue de la femme. Le quatrième degré consiste à n'éprouver plus aucun frémissement de la chair, même involontaire, pendant le jour. Le cinquième degré est marqué par le pouvoir de traiter des choses de la génération et des rapports sexuels sans éprouver la moindre émotion : ne cum memoriam generationis laimanie, vel rationalis ratio vel necessitas lectionis ingesserit, siubtilissimus menlem voluptuariæ actionis persiringat assensus ; sed velut opus quoddam simplex ac ministerium humano generi necessario contributum, tranquillo ac puro cordis conplementur intuitu ; nihilqu amplius de cjus recordatione concipiat, quam si operationem laierum, vel cujuslibet alterius officinse mente pertractet. Enfin, le sixième degré consiste à n'être plus accessible, même pendant le sommeil, aux imaginations libidineuses. Le corps lui-même reste étranger à ces émotions et aux suites qu'elles comportent. Ces degrés faisaient la matière de préoccupations et de discussions d'un caractère tel que nous ne pouvons nous y arrêter. Cassien, saint Basile, saint Grégoire de Xysse et, en général, tous ceux qui abordent l'exposition des règles et la pratique des vertus monastiques insistent sur la modestie inséparable de l'hygiène. Les règles occidentales montrent sur ces matières une réserve méritoire. Les passions ne sont guère moins vives, néanmoins une certaine politesse se fait jour dans l'indication de la faute ou du remède. « La mort, dit saint Benoît, est placée au seuil du plaisir, » et il conseille « l'amour de la chasteté, » la « résistance aux désirs de la chair. » On voit reparaître les mêmes précautions rigoureuses qui isolent le moine de la société dans la règle de saint Césaire, dans celle de saint Ferréol, dans la règle de Tarnate, dans celle de saint Colomban '. Destinée à les remplacer progressivement, la règle de saint Benoît présente une législation analogue, mais sous cette forme polie et tempérée qui en est un des caractères. Le souci de la chasteté des frères inspire saint Benoît, qui, d'ailleurs, se contente de légiférer avec fermeté. Le monastère sera isolé, pourvu des services indispensables qui dispensent les frères d'en sortir ; on y aura l'amour de la chasteté, on évitera de faire coucher les jeunes moines trop rapprochés, les seuls malades seront autorisés à prendre des bains, les aides particulières sont interdites, le châtiment des enfants sera réservé à celui qui en aura la charge. Tout est indiqué, mais avec sobriété. On est loin des éclats tonitruants d'un Schnoudi ou des analyses presque médicales d'un abbé Chœrmémon.

X. Lk roman. — La chasteté dans le mariage resta longtemps une des bases de l'intérêt des romans chrétiens, et nous pouvons ainsi apprécier un des moyens les plus efficaces de la propagande montaniste. Les montanistes sont infatigables et intarissables lorsqu'il s'agit d'aborder cette question délicate en des récits d'une modestie calculée pour provoquer par d'habiles restrictions cette curiosité un peu lascive, toujours prompte à s'éveiller chez l'homme et surtout chez la femme. Un souci trop visible de pureté est le ragoût que ne dédaignent d'employer ces âpres sectaires pour s'assurer de nombreux lecteurs. Le récit de la conversion, du baptême et de l'apostolat de sainte Thècle, est une des productions les plus gracieuses et les plus habiles du montaniste qui, sous une couleur historique et grâce au prestige de l'apôtre Paul, insinuait une des thèses auxquelles la secte tenait le plus : le droit des femmes à enseigner et à administrer les sacrements.

Bien autrement scabreux et irritant est le roman des saints Nérée et Achillée ; on ne fut jamais plus voluptueusement chaste. Ce petit roman nous est traduit du grec en latin, ce qui est une manière de le vieillir un peu, et il en a besoin, car il est, à coup sûr, postérieur de plusieurs siècles à l'époque de Domitien dont il a la prétention de nous donner un épisode historique. À cette date tardive, il est par trop aventureux d'y voir une œuvre ou simplement une réminiscence montaniste ; c'est un produit de cette littérature longtemps en faveur qui exalte à tout prix la chasteté au détriment du mariage. Le sujet choisi est une histoire d'amour. Flavie Domitille est fiancée à un jeune homme qui l'aime éperdument, il est fils d'un personnage consulaire et se nomme Aurélien.

Nérée et Achillée, eunuques et domestiques de Domitille, gagnés naguère à la foi chrétienne par le bienheureux et très saint Pierre, apôtre de Dieu, voyant leur jeune maîtresse se couvrir de bijoux et de vêtements de pourpre tissés d'or, lui dirent : Quel soin tu prends de parer ton corps pour t'unir à Aurélien, homme mortel ! Si tu mettais un zèle égal à orner ton âme, tu pourrais conquérir pour époux le Fils de Dieu, roi immortel, qui t'associerait à son éternité et avec lequel tu ne verrais jamais tes plaisirs avoir un terme ni ta parure se flétrir. — Domitille leur répondit : Et n'est-ce pas la meilleure manière d'aimer Dieu, que de prendre un mari et d'avoir des enfants et de perpétuer le souvenir et l'honneur de son nom dans une douce et chère postérité ? Qu'il est dur et inhumain de mépriser ces joies, et de renoncer à goûter ces délices de la vie, et, comme celui qui ne jouit pas de la lumière, de se refuser à reconnaître la volupté ! — Xérée lui répondit : Tu ne vois que le plaisir d'un moment, tu ne vois pas les nombreux dangers qui naîtront aussitôt après. Et d'abord, quand on t'aura ravi la pureté que tu as apportée en naissant, tu perdras ton nom de vierge pour prendre celui de femme, et toi qui n'as pas souffert de la part de tes parents la moindre atteinte à ta liberté, il te faudra subir pour maître un étranger, entre les mains duquel tu ressembleras à une vile propriété. Désormais, plus de libres épanchements. Il ne te laissera plus converser avec tes amis, tes nourrices, tes frères et sœurs de lait. Tes paroles, tes regards, tes oreilles, tes plus simples démarches seront l'objet de continuels soupçons. — Domitille répondit : Je sais que ma mère eut dans mon père un mari jaloux et qu'elle souffrit souvent de ses injurieux soupçons. Mais est-ce une raison pour que je rencontre, moi aussi, un semblable mari ? — La plupart des fiancés, reprend Achillée, se font doux et soumis avant le mariage, mais après, ils trahissent leur vrai naturel. S'ils sont débauchés, ils séduisent leurs servantes et prennent parti pour elles contre leurs maîtresses, alors même que celles-ci ferment les yeux, et les vengent du dédain, non seulement par des paroles, mais encore par des coups ; et, quand on pouvait à peine supporter un reproche d'une mère chérie, il faut endurer des violences et des brutalités. Mais, j'admets que ton époux ne soit ni jaloux, ni libertin, mais plein de douceur et de bonté. Vois cependant les ennuis et les périls du mariage. Bon gré mal gré, il faudra que la femme porte nuit et jour dans son sein le fardeau qu'elle a conçu. Elle en sera languissante, alourdie, pâle, à peine capable de se traîner sur ses jambes, dégoûtée des mets salutaires, prise d'étranges envies pour les aliments nuisibles. » Et Achillée ainsi lancé ne s'arrête plus ; il entre dans des détails intraduisibles sur les troubles physiologiques de la grossesse, les périls de l'accouchement : la dissertation d'un carabin en présence d'une vierge ! Sur-le-champ, il entame l'éloge de la virginité qu'il oppose à la « corruption du mariage, » car « la femme ainsi souillée peut, il est vrai, par la pénitence, effacer cette faute ; mais retrouver son intégrité, jamais. Quelle folie de s'obliger à gémir et à pleurer sur sa corruption, et à en faire pénitence pour mériter son pardon... » Achillée, impatient de prendre la parole, trouve que son frère n'a guère fait que puiser un setier dans l'eau d'un grand fleuve. « C'est assez, pour goûter la saveur de l'eau, mais qu'est-ce en comparaison de l'eau du fleuve ? » Et le voici à son tour qui oppose la pureté et la liberté de la vierge à l'ignominie et à l'esclavage de l'épouse « tenue enfermée dans sa maison comme dans une prison domestique » et livrée sans défense aux mille inventions polissonnes de son mari. L'ange de la virginité prend sa revanche et punit la vierge de sa chute, ensuite l'ange même prend la parole et n'a pas assez de louanges pour la chasteté. Domitille troublée regrette ses fiançailles et reçoit la consécration avec le voile des vierges '.

Si l'on rapproche ce récit de quelques épisodes historiques à peu près contemporains, on pourra mieux apprécier l'influence exercée par une littérature dont nous venons de donner un des spécimens les plus complets, et duquel on pourrait rapprocher d'autres romans historiques également tendancieux, tels que les Fiancés de l'Inde dans les actes de Thomas, ou l'épisode de Drusiana dans les actes de Jean ^.


XI. L. VIE RÉELLE. — L'enseignement des Pères et des évêques s'attarde volontiers à insister sur le mérite et les avantages de la virginité, mais c'est principalement de la chasteté que nous recueillons ici les témoignages. « Hommes mariés, dit saint Augustin, gardez à vos femmes la fidélité de la couche conjugale. Rendez ce que vous exigez pour vous-mêmes. Homme, tu réclames de ta femme la chasteté, donne-le lui-en l'exemple et non seulement l'ordre... Les femmes s'astreignent à la chasteté que les hommes repoussent en ce qui les concerne. Et cependant, quel est celui qui ne prétende pas épouser une femme chaste et, si elle est vierge, ne la veuille trouver pure ? Tu cherches une épouse pure, sois pur toi aussi '. » Ce sont là des conseils qui tombent souvent du haut de la chaire chrétienne et se dépouillent à travers la traduction d'une certaine crudité d'expression qu'on ne supporterait guère de nos jours. Saint Cyprien, saint Augustin, saint Jean Chrysostome sont gens à ne pas s'effrayer d'un détail précis — leur auditoire non plus, au reste. Ainsi on échappe à l'équivoque, on est assuré d'être compris ; à l'occasion, on fait appel aux exemples, à d'aimables historiettes. En voici une que Grégoire de Tours n'a pu manquer de redire, il a même pris soin de l'écrire.

« Il arriva qu'Injuriosus, l'un des plus riches sénateurs d'Auvergne, demanda en mariage une jeune fille de son rang et, les arrhes données, il fixa le jour des noces. Leurs pères n'avaient pas d'autres enfants. Le jour venu et le mariage célébré, les jeunes époux se mirent au lit. Mais la jeune fille, désolée et tournée contre la muraille, pleurait à chaudes larmes. Son mari lui dit : Pour quoi ce gros chagrin ? dis-moi, je t'en prie. — Elle se taisait, il reprit : Je t'en supplie, peu : Jésus-Christ, fils de Dieu, dis-moi ce qui te chagrine. — Alors, tournée vers lui, elle dit : Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, je n'aurais pas assez de larmes pour effacer la douleur dont je suis pleine. J'avais résolu de garder à Jésus-Christ mon corps intact de l'attouchement des hommes, mais, hélas ! il m'a tellement abandonnée que je ne puis remplir mon souhait ; malheur à moi, puisqu'en ce jour qui n'eût jamais dû se lever, j'ai perdu ce que j'avais sauvegardé depuis mon enfance. Délaissée du Christ immortel qui me promettait le paradis, je suis la femme d'un homme mortel ; au lieu d'une parure de roses incorruptibles, je n'ai qu'une charge de roses fanées, et la robe de pureté que je devais revêtir dans le paradis de l'Agneau, je la remplace par un vêtement lourd et gênant. Mais, il suffit ! Malheureuse que je suis, jadis marquée pour le ciel, aujourd'hui engloutie dans l'abîme. Si tel était mon destin, pour quoi n'ai-je pas reçu la mort avec la vie ? Pour quoi ne suis-je pas morte avant d'avoir sucé le lait ? Que n'était-ce dans une tombe que mes nourrices me couvrirent de baisers ? Les biens de ce monde me font horreur dès que je me rappelle les mains percées de clous du Rédempteur, les diadèmes de pierreries ne me sont plus rien dès que je pense à sa couronne d'épines. Que m'importent tes immenses domaines, à moi qui ne soupire qu'après le paradis. Tes maisons avec leurs hautes terrasses, j'en ris lors que je me représente mon Dieu dont la demeure est au-dessus des astres. — Tout cela était entrecoupé par le hoquet des larmes ; le mari, ému, essaya de répondre : Nos parents, gens de la première noblesse d'Auvergne, ont voulu nous unir afin de perpétuer leur race et, qu'après eux, un étranger ne vînt pas à leur succéder. — La jeune femme répondit : « Le monde n'est rien, les richesses ne sont rien, le rang n'est rien, la vie non plus n'est rien. La vie — celle qui compte — c'est celle au terme de laquelle on ne meurt pas, celle qui n'est pas à la merci d'un malheur, d'un accident, que sais-je ? celle où l'homme, jouissant d'une béatitude éternelle, s'abreuve d'une lumière sans fin et, mieux encore, la vie au sein de laquelle il goûte parmi les anges la contemplation du Seigneur lui-même. — À tes paroles, répond le mari, cette vie m'apparaît si séduisante que je suis disposé, si tu y consens, à renoncer au mariage.

— Voici, dit-elle, qui est rare, les hommes n'accordent pas souvent cela aux femmes ; cependant, si tu veux que nous vivions immaculés, je te ferai ta part de la dot que mon époux, Jésus-Christ, m'a promise.

— Injuriosus fit le signe de la croix et dit : Comme il te plaira. — Ils se donnèrent la main et s'endormirent. Depuis ce jour, ils couchèrent pendant plusieurs années dans le même lit sans enfreindre la chasteté. On le sut au moment de la mort de l'épouse, car, avant qu'elle montât vers le Christ, après avoir rempli les devoirs funèbres, le survivant dit, en la déposant dans la tombe : Je te rends grâce, Seigneur, notre Dieu éternel, de pouvoir remettre à ta miséricorde ce trésor inimité tel que je l'ai reçu de toi. — La morte reprit la voix, sourit et dit : Pour quoi raconter ce qu'on ne te demande pas ? — Quelque temps de là, Injuriosus mourut. Les deux tombes étaient assez éloignées l'une de l'autre, mais il arriva que, dès le lendemain matin, on les trouva réunis. Les gens de l'endroit les ont jusqu'à ce jour appelés les Deux-Amants ». Nous n'entreprendons pas de rappeler ici les exemples de chasteté dans le mariage dont les témoignages se trouvent dispersés dans l'histoire ecclésiastique et dans la vie des saints. Fréquemment, de pieux ménages se séparent et vivent dans la continence ; un des exemples les plus connus est celui de saint Paulin de Nole. Fréquemment aussi, les conciles signalent de graves manquements au vœu de chasteté. En Espagne, la pédérastie sévit parmi les laïques comme parmi le clergé ; en Gaule, un concile tenu à Tours, en 567, nous montre les laïques commettant l'adultère et trop disposés à commettre les fautes qu'ils prêtent libéralement au clergé ; en conséquence, défense est faite aux prêtres et aux moines de prendre un compagnon de lit ; aux moines, interdiction des cellules communes dans lesquelles ils vivent à deux.


IX. ÉPIGRAPHIE. — L'épigraphie nous a conservé quelques témoignages dans la pratique de la chasteté, soit qu'il s'agisse de célibataires, soit qu'il s'agisse de gens mariés, comme c'est le cas pour une épitaphe de Salone, datée de l'année 378 et dont voici le texte :


FL-TERENTIVSFL-TAIASIAE-OB MERITIS ET


FIDEIITATEM TOTIVSQVE SANCTITATEM ARCAM POSVI CO-

5 TRADITA SEPVLTVRAE DIE NONARVM SEP-


ITEMBRES • DD NN ■ VALENTE VIET VAIENTINIANO ITERVWL AVGG

|ALIVT CORPVS VOLVERIT ORDINARE DABIT FISC !

[VIRIBVS ARGENTI PONDO QVINDECIIVI C5

Fl(auius) Terentius Fl(auii) Ta[l]isie ob merilis et flde[l]ilatem luliusquc sanclilalcm arcum posai coniugi carissimœ et sibi, qitam a parentibus ipsiiix xuscepi annos XVI II, q[u\i œque inlibalœ menim l'ixit annos XXXII. Tradita sepultarœ die iioiuirdm septembres d{ominis) n{oslris) Valeiite VI et Va[r\entiniano iterum Aug(ustis) eons{ualibiis). Si quis vero siip[e]r duo corpara nos[t]ra aliut corpus volueril ordinare. dabil fisci viribus argenti pondo quindecim.

Ici, le mariage n'a pas été consommé ; d'autres fois c'est après quelques années d'union que les époux se décident à vivre dans la pratique de la chasteté. C'est ce que nous apprend une épitaphe d'Aoste, conservée au musée d'Avignon (fig. 2706).


IN XPTNOMENE in HVC LOCO quiescunt IN RACE FIDELIS FAMV/k.s Dei Ampelin S ET SINGENIA QVI VIXERUN/ in conju GALI ADFECTV ET CARITA^e & ANNIS CIRCITER LX AVT A... INVS IN PAGE DOMINICA Perman SERVNT QVORVM VITA TALIS fuit ut lin QVENS CONIVX MARITVM XX An/îos EXCEDENS IN CASTITATE PERPE/uu 10 PERDVRARET il OBIET VENERABILIS MEMORIAE AMPE(ius SVB DIE XVI KL DECEMBRIS FISTO ET M ARC I AN O CONsulibus TRANSIET BONE RECORDATIONIS S\ngenia « Au nom du Christ. Ici reposent en paix le fidèle serviteur de Dieu ; Ampélius, et Syngenia, qui vécu-

rent dans l'affection et la tendresse conjugale environ soixante années, ou... demeurèrent dans la paix du Seigneur. Telle fut l'excellence de leur vie, que la femme, se séparant de son époux pendant plus de vingt ans, garda une continuelle chasteté. » Ampélius mourut en 472, Syngenia lui survécut jusqu'en 496. Le fait est d'autant plus digne de remarque, qu'au moment où fut rédigée l'épitaphe d'Ampélius, lui seul avait droit à la qualité de chrétien, fidelis ; sa femme, dont mention serait faite sur la pierre après son décès, ne reçoit pas ce titre ; c'était donc vraisemblablement chez un ménage de catéchumènes qu'on avait,

Un fragment découvert à Nîmes, en 1866, dans une maison située à l'angle de la place du Châtelet et de la rue du Bât-d'Argent, ne contient que la partie centrale d'une épitaphe dont la restitution intégrale est impossible. Cependant, les mots INTER SE de la deuxième ligne donnent lieu de penser que le monument marquait la tombe de deux époux. Ce pluriel se retrouve à la troisième ligne qu'un peut restituer ainsi : DENTES ou crw/ENDES IN DEO. La quatrième ligne parle probablement de l'amour conjugal des époux ; enfin, la dernière ligne mentionne la chasteté sans qu'il soit possible de dire s'il s'agit de la continence des deux époux ou de la vertu de chasteté pratiquée par eux (fig. 2707).

Un fragment de sarcophage (fig. 2708) provenant de la crypte de Lucine offre une mention trop fragmentaire pour être interprétée en toute certitude, il semble néanmoins qu'il s'agisse, ici comme à Salone, de la continence gardée pendant toute la durée du mariage :


DEP C5 VI es


QVE VIXIT C5 INLI

I0C5 SVO C5 ANNIS (5V(SE

Il n'est pas question de continence, mais seulement de pudicité dans une autre inscription romaine : SEPTIMIA IS AFRODITE C5 SANCTA# AC RELIGIOSA VXOR EXEMPLVWI > CASTITATIS > ET BONITATIS QVAE VIXIT^AN XXXVI # MENS # VIII D VIII 5 SEPT # IOBINVS>CONPAR#BENEMERENTI P IN PAGE RECEDIT# Vll> IDVS NOBEMB CS

Une autre inscription romaine donne un éloge analogue :

On rencontre même la mention de la chasteté parfois sur une tombe d'enfant ' de qui on a voulu dire comme des saints Innocents : qui ciim mulieribus non sunt coinquinali. Vue inscription d'Aix, encastrée dans les murs de l'église et recouverte par un crépissage, « ne nous est connue, écrivait E. Le Blant, que par les copies des mémoires de Trévoux, de l'Académie des Inscriptions et de la Société des Antiquaires de France.

27u7. — fragment d'inscription de Nîmes. D'après Le Blant, Nouveau recueil, p. 338. n. 299.

27Ù8. — Épitaphe de la crypte de Lucine. D'après De Rossi, Roma sotterranea, t. i, pf xxxi, n. 13.

dans les murs de l'église et recouverte par un crépissage, « ne nous est connue, écrivait E. Le Blant, que par les copies des mémoires de Trévoux, de l'AcaTIMENS D t'VM ■ INTEGRE • FIDE ■ PRIME • PVDICITIES ■ OPSERBANS ■ VICTORINA • IN PAGE QVE • VIXIT • ANNIS •• LV • DECESSIT • DIE XI ■ KAL NOBEMBirci ! P fuis [ue nous e i sommes à rJcolter de sim ;i les indications, nous mentionnerons un frajiuent dé ouvert à.\i\, en Proveico, en 1S69, près des anciens bains romains, à l'angle des rues de la Sabaterie et de la Glacière. Il était cnfoai à une profondeur de plus de 3 mètres, et se trouvait sur l'ancie i sol couvert de cendres (voir D/c/ronn., t. i, au mot Arles) et de débris de poteries antiques..\la gauche descaract resest une bordure ornementée, large de 0« >11, dont l'estampage n'a pas donné l'empreinte. Mutilée comme elle est à cette heure, l'cpitaphe ne nous olTre qu'un seul point demie des instriptions et de Malïei. La j remière et la dernière de ces transcriptions sont à peu près semblab les. La seconde, qui présente des difléren ces très marquées, m'inspire i lus de confiance.

**HIC REQVIESGIT BONE MEMORIAE ADOLISCENS INTEGRE GARNIS NOMINE 5 LEVDOMARI QVI VIXIT ANNVS NO


MIRO llll ET DIES llll xv k ma OBIIT IN YRO SEX SIES POST CN B 10 ASILI VV ce SS CNSI La sixième année qui suivit le consulat de Basile le Jeune correspond à 517.

A Clermont, on voyait encore au xm !!' siècle, dans l'église de Saint-Cassius, un sarcophage de marbre dont le couvercle portait cette inscription - :


HOC LACET IN TVMVLO SACRATA GEORGIA CHRISTI ET DIVOTA BONIS MENTE FIDE WIERITO OB QVAIVI MAGNA PATREM 5 PREMERET CVM TVRBA PROCORVM ILLA DEVM LEGIT FELICIORE TORO D'après E. Le Blant, cette Georgia serait celle dont parle Grégoire de Tours' ; notre inscription ajouterait un détail touchant au récit du vieil historien. Recherchée en mariage par de riches personnages, la jeune fille préféra garder la chasteté, elle « choisit une couche plus heureuse. » Quelques épitaphes mentionnent la chasteté sacerdotale. Une inscription d'Herment ', conservée au musée du Caire, conserve la mémoire d' ONNQTJJPIOC np ECBYTCPOC KA 0OAIK(r ;) eKK(>r,^ ;j :) RAP *Ovvo :pp'.o ; xaOoy^y.îî ; è'/.'/.)-r,<ria ; — aptjévo ; vy.sair, ; ÎTc/î'jrï)a£v piSTOpr, ■/.t ; Tr, ; to6ô ;xï] ; 'voiy-Ttôivoç. Onop'irios, prêlre de l'Église catholi que, ayant vécu dans la virgi, ité e'. la continence, est mort le 2S l'e Mésori de la vu'' ir.diction.

Stèle en grès : »33. Dans le champ, une croix patlée accostée de deux croix ansées. La stèle est triangulaire ; l'espace compris entre les rampants du fronton et les bords de la stèle est décore de palmes il iJ

271U. — Stèle 1.1 OniipliLiiis. D'après N'. K. Crum, Coptic monuments, pi. -vxvi, n. 8553.

et d'u -.e croix. L'inscription n'est pas sur l'architrave, mais au registre inférieur de la stèle (fig. '2710). renforcement ; si l'on veut, quel que chose dans le genre de « célibataire obstiné > '.

En Gaule, l'épitaphe d'Exotius, évê que de Limoges, composée par Fortunat, nous conserve ce souvenir ^ :


IMMACVLATA DEO CONSERVANS MEMBRA PV- [DORE

Enfin, nous profiterons de l'occasion qui se présente ici pour citer une inscription dont nous avions parlé déjà, mais avec quelques inexactitu des. II est d'autant plus opportun d'y revenir que ce texte épigraphi que est un de ceux qui ont été le plus souvent édités. Je dois les renseignements complémentaires qu'on va lire à un travail très distingué de M. E. Duprat '. L'inscription en question se compose de deux parties ayant chac une une histoire bien différente. Disparue depuis l'épo que de la Révolution, par suite de la démolition d'une chapelle dédiée à sainte Césarie dans l'abbaye de Saint-André, Mont-Andon, l'épitaphe fut retrouvée, par grand hasard, en 1868, servant de support à un poêle. Achetée et déposée au musée de Villeneuve-lés-Avignon, elle fut depuis encastrée dans le mur de la chapelle de l'église paroissiale placée sous le vocable c'e Sainte-Césarie. Du titre original il ne restait que des fragments*, mais des copies du xvii'' et du xvm« permettent de reeonstituer l'iiiscriplion. La voiei :

MENSIfrds (Y geminis concluDENS TEMPoro VIT IN œtcrnum nullum M O R I T V™ per aeimm ISTA VALENS fteri fleta mananTE ROGai'i » ; IVRA saciTdiilis scrvans NOMENQVE IVGA/is

+ OBIIT BON M CASARIA ME


VI m DECEMB QVATRAGIES ET VI PC BASILI IVNIOR V-C-CANN XII REGN DOMNI CHELDE BERTI RE'GÎ INDICT QVINTA Mensibus et iicminis concludcii^ lempont vil.c, Vivil in selernum iiullum morilura per œvitm, Isla Vdiens jleri fletu mimante rog vit, Jura sacerdotis servons nomewiue jugalis. f Ohiil bon(œ) m{emorin-) Casaria médium noct{is) d{ie) d{umi)nico inluciscente sex id{us) deccmb(res) guidragies et sex p(ost) c{imsulatiim) Basili{i) junior(is), ('(in) c(larissimi) c{onsularis) ann{o) duodecimo regn(i) dim(i)ni Cheldeberti regi{s} indict(ione) quinta.

« ...en...ans ? et deux mois terminant le cours de sa vie, elle vit éternellement et rie mourra plus ja mais. Valens, baigné de larmes, a demandé, en vertu de ses droits de prêtre et de s m titre d'époux, qu'on lui élevât ce tombeau. Casaria, de bonne mémoire, est morte au milieu t'.e la nuit, à l'aube du dimanche, le 6 des i des de décembre, quarante-six ans après le consulat de Basile le Je une, personnage consulaire, clarissime, la douzième année du règne du seigneur Childebert roi, cinquième indiction. » Ce qui équivaut au 8 décembre de l'année 587.

Il est clair que le début est tronqué, on s'en est aperçu de bonne heure et un faussaire inuîgina de suppléer à cette lac une par un morceau de sa composition, dix vers, ni plus ni moins. Voici comment ce morceau conquit droit de cité. Un moine de Saint-André, ayant lu dans le Galtia chrisliana l'épitaphe qu'on vient de lire, communiqua à dom de Sainte-Marthe un texte plus complet qui fut inséré dans le tome ii, aux < »h'- mctdversiones du tome i ; suivant l'usage, il y demeura absolument inaperçu. Le document communiqué par dom Jacques Boyer comprenait les neuf vers et le début du dixième suivi du signe etc. '. Ce fut seulement en 1875 qu'Albanès les publia intégralement d'après la co ie qu'en a 1 lissée Polycarpe de la Rivière. A])rès avoir subi la criti que, ces vers furent admis comme authentiques par Albanés, Edm. Le Blant et par moi. Leur caractère apocryphe est aujour d'hui définitivement démontré, il n'y a donc pas lieu de les transcrire une fois de plus. Polycarpe de la Rivière, Jérônimo Roman de la Higuera et Jérôme Vignier composent un trio de faussaires suffisamment décriés aujour d'hui pour que tout ce qui nous est présenté par eux soit préalablement écarté. Dans le cas particulier du prologue à l'inscription de Casarie, Polycarpe — son manuscrit en fait foi — a raturé à plaisir ; S3n septième vers n'a obtenu le laisser-passer qu'après avoir été raturé trois fois et récrit ; ce simple tait est décisif et ne permet plus aucun doute sur la valeur du morceau.

Cela dit, on voit que la mention de la chasteté dans le mariage, observée par le prêtre Valens, nous est conservée' par la partie authenti que de l'inscription. Nous avons même fait remarquer déjà (Dictionn., t. II, col. 2826) que la formule : jura sacerdotii servcuts, nomen que jugalis, lui donne comme une saveur d'opposition et de protestation marquée contre la discipline de plus en plus impérieuse, au vi« siècle, du célibat ecclésiasti que.

Il est pres que superflu de mentionner la prati que de la chasteté dans les monastères. Une inscription de Tabarka, en Afri que, a droit cependant à une exception à raison de ce qu'elle nous rappelle le prix de la chasteté * :


CASTVLA ■ P


VELLA • ANN


TIS • SVME


NTIBVS ■ TRIB 15 VET • DEVS. GR


ATIA. IN PAGE

H. Leclerc 1. CHASUBLE. — L Ampliibcdus. II. Pxnula. III. Casula. IV. Planela. V. In/ula. VI. Origine de la chasuble. Vil. La chasuble liturgi que en Occident. VIII. La chasuble liturgi que en Orient. IX. Matière de la chasuble. X. Ornementation. XI. Capuchon. XII. Légen des.

La chasuble a porté divers noms suivant les temps et les lieux : amphibalus, pienala, casula, injiila, planela.

I. Amphib.\lus. — ■ Ampilibalus est une dénomination qu'on a crue à tort particulière aux écrivains gaulois '. Le scholiaste de Juvénal, encore soucieux de correction étymologi que, nous apprend que antiqai ampliimallum lœnam appellabanl et la Glossa nous donne pour camasus amphimallui^ ou amphibal(l)us ( = um), les assimilations suivantes : birrus villosu', birrus bellalm, birrum. id est planela ^ Varron = et Pline ' connaissent ce terme, mais ce sont principalement les auteurs chrétiens qui en font usage. Duo Boyer (ou le Gallia), en écrivant epitapliium, qiiale legUur apad S. Andream, donne lieu à une illusion. Ces dix vers ne pouvaient se lire sur le marbre, en 1770, à SaintAndré, attendu qu'ils n'existaient pas. Ils ne pouvaient doue être connus de Boyer que par des copies. Je dis que ces copies ne peuvent être que cel les provenant de Polycarpe de la Rivière ou de Forneri, car si ces dix vers s'étaient trouvés dans les arclii\'es du monastère de Saint-André, pour quoi Valadier, en 1GU4, Suarès, en 1648, Nouguier.en 1660, Fantoni, en 1678, de Veras.en 1750, Eusèbe Didier, Cambis-Velleron et Morenas,en 1755, etc., ne les auraientils pas vus ? Et surtout, comment ces copies anciennes auraient-el les échappé a Chantelou et a Ménard qui, avant 1770, avaient copié tant de piè ces, archives de ce couvent ? jxtliolla et amphimallunu écrit saint Jérôme ' ; Sulpice Sévère raconte dans la vie de saint Martin : itMarlinus) pauptre non videnle intra iimphibalum sibi lunicam talenler cduxil -. Paulin de Périgueux dit du même saint : amphibalo caput occuluit '. Et encore : sub sancli abbalis amphibalo ' ; — amphibalo cxlcrius deum mcmbra oblecta laterenl^ ; — si novum amphibolum induissel^ ; — Iransmisimus amphibalhim lunicam''. Le plus ancien document liturgi que quifasse usage de ce terme est l'exposition de saint Germain de Paris sur la messe gallicane : Casiila quam amphibalum vocani, qiiod saccrdos induelur^... Ideo sine manicis, quia sacerdos poliiis benedicil quam ministrat. Ideo unila exlrinsecus, non scis s'i, non aperla, i^uia mullœ sunl ScripUirœ sacrœ sécréta mysleria, quœ quasi sub sigillo sacerd !s doclw ; débet abscondere. On désignait couramment sous le nom d'amphibahis le manteau non liturgi que des prêtres et des moines ; c'est ce sens qu'on lui trouve dans la Vita sancli £■/ !</(/ (y 659) par saint Ouen (f 683) » et dans la biographie de saint Fructueux de Braga {f vers 660) écrite par un contemporain 1° ; de même dans le texte déjà cité de Grégoire de Tours et dans la Vie de saint,Golumba, abbé d'Iona (y Ô98) ». Dans la Vie de saint Bonnet, i vc que de Clermont, le terme se rencontre deux fois, on voit que c'est un vêtement de la vie ordinaire et qu'on pouvait s'en couvrir la tête : Amphibali summilas ipsa, et ut parlcm amphibali mei, qua caput tegitur, retineat ^'' ; enfin, dans la vie de l'abbé saint Déicole : Antequam sessum pcrgcrcl, bir, um suum, quem Grseci amphiballum vacant, deponere volait, refrigerandi gratta « . Les femmes mêmes portent Vamphiballus » dont le nom se conserve longtemps pour les mante aux des la'iques '*, mais nous n'avons à nous occuper ici que de son usage liturgi que qui semble avoir pris fin, sinon comme vêtement, au moins comme dénomination, à une épo que voisine du début du ix« siècle, lors que le rite romain se substitua au rite gallican.


II. PIENULA. — Ce que les Homains appelaient pœnula et les Grecs : ;o<iv6).y ;;, çr|VÔ/r, ;. laivoÀiov, était un vêtement de dessus confectionné avec une étoffe de laine, rarement en cuir, et offrant le type, que nous avons décrit en étudiant la chape (voir ce mot), d'une vaste couverture ronde au centre de laquelle un trou était ménagé pour permettre le passage de la tête qu'abriterait elle-même un capuchon (cucullus). La combinaison est si simple, le service est si satisfaisant, qu'on s'expli que sans peine que ce vêtement remonte à une haute antiquité et qu'il ait joui d'une vogue séculaire. Voulait-on s'abriter, se faire imperméable à la pluie, au brouillard, au froid, on se laissait envelopper par la pxnula qui vous protégeait de la tête aux pieds ; désirait-on, au contraire, se donner un peu d'aise, ou relevait sur les épau les le

vêtement au moyen de quelques larges plis et l'air circulait à l'aise autour du corps. Nous en avons un exemple très clair sur un cippc sépulcral étrus que du iv^ siècle avant notre ère, conservé au musée de Chiusi (fig. '2711). Ainsi que nous l'avons dit, chape et chasuble, considérées dans leur origine uni que qui est la pœnula, ne doivent pas et ne peuvent pas être distinguées. Cappa et casula s'appliqueront un jour, beaucoup plus tard, à des vêtements distincts qui, dans le type rigide où ils se sont fixés depuis deux ou trois sièc les, peuvent sembler irréductib les à unpatron primitif uni que. Il n'en est rien. Chape ou chasuble procèdent de la psenula, manteau de voyage et imperméable : id genus vcstimcnti semper ilinerarium aul pluviale fait, écrit Lampride' », et on conçoit sans peine que cet infatigable voyageur que fut saint Paul possédât une pœnula, qu'en un jour de beau temps ou de chaleur il lui arrivait d'oublier chez ses hôtes ^'. Pauvres gens, gagne-petit, esclaves, courriers, muletiers et tant d'autres qui parcouraient gran d'routes et sen— « Vila S. Bonili Claromont. episc, c. ii, vii, cf. c. ix.


XXXVI, dans Acta sanct., 15 janvier, t. i, p. 353, 357 ; saint Bonnet est mort en 709. — » Vila S.Deicoti, abbalis Lulrensis, n. 20. — « Vita S. Wibortidœ, n. 9, dans.-lc(a sanct. O. S. B., t. v, p. 46. — '^ Nous rencontrons encore le terme pris dans ce sens dans la Chroui que de l'archevê que Romuald de Salerne (■{■ llSl ), dans Muratori, Script, rer. liai., t. VII, p. 155 ; dans la chroni que de Lorsch, sous Henri VI : El sunl inimensis induit calceamenlis, amphibalis lundis iilen les el spatiosis ; dans le pontifical nis. d'EIne : Induit (re.v) super vestes communes lineam sive amplant camisiam linaun ad simitiludincm atbœ, amphibalum novum, munitum el candidum : et est amphibalus viîtosa vestisD. Giorgi, De liturgia romani ponlificis, 10-4**, Romîe, 1731, t. I, p. 196-210, consacre un chapitre l'étude de la chasuble ; les textes princip aux y sont rassemblés ; malheureusement, on y trou\e des piè ces apocryphes comme le Testament de Pcrpetuus et des textes trop tardifs pour être uti les. H. Grisar, Anecdola romana, in-4 », Roma, 1899, t. i, p. 529-532, n'ajoute rien à l'étude de la chasuble. — »Lampride, Ale.rander Severus, c. xxvii, n. 4. — ■« II Tim., iv, 13. tiers ne manquaient pas, à la mauvaise saison, de se munir de leur pœnula ; lieureux ceux qui en possédaient une neuve, bien chaude, dans laquelle ils s'enveloppaient la nuit pour dormir'. Toutes les pœnulœ n'étaient pas absolument identiques. Esclaves et hommes de peine l'écourtaient un peu afin de n'être pas entravés dans leur travail ; les soldats semblent avoir, eux aussi, préféré ce modèle - que nous voyons sur les épau les d'un chrétien nommé Némésius, représenté sur la fres que des cin que sanli au cimetière de Calliste, vers l'an 300= (fig. 2712). Le vêtement que porte Némésius ne diffère pas le moins du monde de celui que nous rencontrons sur les épau les des gens du peuple figurés sur les bas-reliefs constantinicns de Vallocutio et de la liberalilas.A(/flii.s/i. Certains préfédes cin que santi).

D'après Wilpert, Die Malereien, pi. m. raient, à un raccourcissement qu'on pouvait être parfois dans le cas de regretter, une échancrure jusqu'à la poitrine en sorte qu'on pouvait jeter les pans sur les épau les '. D'autres, plus radic aux, acheminaient décidément la forme ronde vers la forme ellipti que qui sera celle de la chasuble, en retaillant une certaine quantité de l'étoffe retombant sur les bras ; on en trouve des exemp les sur quelques figures de la crypte de Lucine ' et sur une fres que de la première moitié du IV siècle dans la catacombe de la vigna Massimo, représentant Abraham ^ Dès lors, la pœnula perd quel que chose de sa simplicité de vêtement usager, on la décore d'un ornement qui rappelle le claviis (fig. 2713) et on s'étonne moins de voir, un siècle plus tard environ, saint Euchcr de Lvon attribuer le clavus à ]a pœnula lorsqu'il écrit : Pœnula in aposlolo, Lalinum est. Esl aulem quasi lacerna descendcntibus clavis '. D'un ample vêtement grossier, la pœnula était en voie de se transformer en un vêtement étriqué ou luxueux. Peu à peu, à force d'être recoupé, retaillé, la rotonde se réduit à n'être plus qu'une longue et large bande analogue à ce qu'est le scapulaire des bénédictins, lequel n'est qu'une pœnula à peu prés méconnaissable. L'acheminement vers cette déformation peut être utilement étudié dans quelques miniatures. Le ms. Vatic. lat. 1202, fol. 1.57 recto, du xu= siècle, n'en est encore qu'à un type de transition entre la pœnula et le scapulare ; le ms. Vatic. gr. 1613 (le ménologe) et le ms. Vatic. gr. 394 (le Jean Clima que) montrent la pœnula étiolée de plus en plus, coupée en ligne droite à ^,^yfe3f ses deux extrémités qui arrivent à peine à la taille, une sorte de petit châle. Il reste à mentionner une dernière déformation : quelques monuments chrétiens du iv« siècle, et de cette épo que seulement, montrent une pœnula parfaitement disgracieuse. Taillée en pointe, elle n'occupe guère, sur la poitrine, plus de place qu'un plastron tandis qu'elle retombe sur le dos et va rejoindre les mollets » (fig. 2714).

Si nous cherchons maintenant comment ce vêtement a pu s'élever jusqu'à la dignité d'un vêtement liturgi que, il faut se rappeler la vogue dont jouit la pœnula. L'auteur du De oraioribus, c. xxxix, nous apprend que les avocats auxquels l'écrasante toge était odieuse venaient plaider en pœnula, sauf à se sentir un peu entravés pour les gestes oratoires. Sous Trajan, on voit des tribuns du peuple vêtus de la pœnula, et Commode impose l'assistance aux spectac les dans ce même vêtement et non en toge. Désonnais les exemp les se multiplient' et nous voyons les fidè les prier pxnalali. Les restrictions qu'Alexandre Sévère essaie d'apporter à l'usage de ce vêtement aboutissent au résultat opposé. En 382, la pœniila est reconnue comme vêtement privé pour les sénateurs, soit de forme circulaire, soit de forme ellipti que ; nous voyons cette dernière sur le dipty que de Probien. C'est ainsi qu'évêques et prêtres s'habituent à monter à l'autel avec la pxmila ; nous l'avons vue sous le nom d'amphibaliis lors que saint Martin allait offrir le saint sacrifice =,nous la retrouverons dans un instant sur les monuments, m. Casul.\. — Isidore de Séville,dont les étjTnolog les confinent souvent à la fantaisie, semble avoir été mieux inspiré ou plus instruit lorsqu'il fait venir casula de casa. Selon lui, casula... dicta per diminutionem a casa quasi minor casa '. Le sens de casula serait donc à peu près celui de petite tente, maisonnette ou plutôt chambrette. Cette explication s'appli que assez exactement à la forme du vêtement ; à l'origine, la casula enveloppait complètement celui qui la portait, la tête seule dépassait. C'est d'ailleurs ce qu'Isidore ne man que pas de faire observer : casula, veslis cuculala, quasi minor casa, eo quod toium hominem légat, unde cuculla, quasi minor cclla. On donnait le nom de casula à une cellule monasti que, à une chapelle en pleine campagne. Saint Cuthbert nous raconte la mort du vénérable Bèdc in pavimenio suœ casulie decanlans , le concile de Leplines mentionne les casulœou fana^, mais nous pouvons remonter bien plus haut, jusqu'aux écrivains classiques : Pline nous apprend que casula Protogenes conlentus erat in hortulo suo « et Pétrone emploie casula au sens de tombe '. Avec son sens de vêtement, peut-être même le vêtement liturgi que — un doute reste possible — on rencontre la mention d'unecasu/ndansletestament de saint Césaire d'Arles : Indumenla paschalia, quss mihi data sunt, omnia illi (surcessori) serviant, simul cum casula villosa et tunica vel gcdnape, quod melius dimisero ' ; dans la vie de saint Médard c'est un vêtement privé dont le saint peut faire cadeau à un pauyre : Casulam igitur,quœ per eum a maire dirigebcdur artiftci, egeno illi misericordia motus Iribuit ». C'est aussi un vêtement à l'usage des moines. On lit dans la vie de saint Fulgence, évê que de Ruspe : Casulam vel superbi coloris nec ipse habuil, nec monachos suos habere permisit. Subtus casulam nigello vel lactineo pallio circumdatus incessit », l'i dans la vie de l'abbé saint Philibert : Tune ille Immilitatis gratia sublus casulam, qua erat indutus, contra brachium~œgri vexillum crucis apposuif' ; enfin, Jean Diacre, dans la vie de saint Grégoire 1<^' : Frater ergo de monasteris habebat fratrcm ssecularem et postulavit eum dicens : Casulam non habeo, sed fac caritatem. eme mihi ^'. Procope nous donne un renseignement qui a son prix ; il s'agit d'un certain Areobindus qui vient recevoir le baptême vêtu de cet habit modeste que les Romains nomment casula : '.\pc6ê !v6o ; &t o-j ?èv Tt iJ.£).Àr,caç x'j-M eî'tieto, {[xârtov c£ !J.~£yô[/.6voç oute ouTe « ),),( ;) orpaTe'joasvw àvSfii imrri S'Jtùi y.MV, a).>,à So'jXw ri totwTï] y.aaoO).av a-JTÔ TT^ AaTi'vwv swvr, 7.a).oO<7'. Pa)[ja :o'. '*.

A mesure qu'on approche du moyen âge. la casula se spécialise dans l'usage monasti que. Le concile de Leptines, dans son canon 7*, porte cette prescription : Presbyteri vel diaconi non sagis laicorum more, sed casulis utanlur ritu servorum Dei, c'est-à-dire des moines. Bientôt on voit apparaître l'expression casula planeta « , notamment dans Rhaban.


IV. Pl.\neta. — L'étymologie du mot planeta est obscure. Isidore de Séville écrit ; Grieci planetas dictas volunt, quia oris errantibus evagcmtur. Unde et stellx planelse, id est vagœ, suo errore molu que discurrunt ». D'après lui, planeta viendrait du grec r.'t.x-^i'jflx :, errare, et le terme aurait été choisi pour exprimer l'ampleur du vêtement qui flotte en plis nombreux autour du corps. Cette explication nous paraît pure affaire d'imagination. D'autres, à peu près aussi inventifs, ont décidé que la planeta était jadis un vêtement de voyage, ce qui expli que le sens errare. En réalité, cela n'expli que rien du tout ; nous ignorons l'origine du mot planeta, cela seul est certain.

Rhaban Maur nous apprend que casula dicitur vulgo planeta presbyteri, quia instcw parvœ casse totum tcgit« , et il précise : bœc supremum omnium indumentorum est, et csetera omnia interius per suum minimen legit et serval. Les rapports entre planeta et casula sont dignes d'attention. Planeta est le terme en usage à Rome, casula celui des autres pays ; mais à Rome casula n'a pu venir à bout de s'implanter et, aujour d'hui encore, planeta est le seul terme employé en Italie. Au contraire, dans les autres pays, ce terme est inconnu. Le canon '28'' du IV'-' concile de Tolède forme une uni que exception. Dans la donation d'Adelgaster d'Asturie, en 781, il est fait usage du mot casula '. En Gaule, à l'épo que pré-carolingienne et depuis, chez Rhaban, Amalaire, Walatrid, pseudo-Alcuin, pseudo-Bède, Réginon de Priim, Riculf de Soissons, Riculf d'Elne, dans les inventaires de Saint-Riquier et plusieurs autres, nous lisons invariablement casula, comme dans les documents romains, par exemple les anciens Ordincs romani, nous lisons non moins invariablement planela.

V. Infula. — Ce terme n'est ja mais employé pour désigner la chasuble avant l'an 1000 ; nous n'avons donc pas à l'étudier '.


VI. Origine de la chasuble. — Les textes qui précèdent sont assez nombreux, assez clairs et assez concordants pour nous laisser entrevoir que c'est dans le vestiaire des fidè les qu'il faut chercher l'origine de la chasuble. Loin de contredire les textes sur ce point, les monuments concourent à faire voir que la chasuble liturgi que reproduit, en le déformant peu à peu, un vêteiiient de dessus du co.tunie populaire en usage dans le monde gréco-romain aux premiers sièc les de notre ère. Les textes ont été cités, et avec eux quelques monuments, mais ceux-ci ne donnent encore qu'une approximation ; nous pouvons serrer la question de plus près '. Un monument d'une importance décisive, signalé jadis par J.-B. De Rossi à Rohault de Flcury et d.-jà reproduit par nous (voir Dictionn., t. i, col. 2'275, fig. 776), est le dessin gravé sur une coupe de verre, malheureusement perdue aujour d'hui, mais ([ue nous connaissons par un dessin conservé dans les papiers de Suarez, d'après l'original jadis conserve au musée Gualdi '. On y voit une famille composée des époux et de leurs deux enfants, un fils et une fille. Le père et le fils sont vêtus de la pœnula très ample, formant de gros plis, pas assez toutefois pour supposer la forme circulaire qui donnerait bien plus d'étoffe sur la saignée du bras. C'est donc déjà, au ly » siècle, la pœnula ellipti que, avec un galon faisant le tour du col et tombant perpendiculairement pour cacher la couture des lés (fig. 2715). Il n'est guère possible, dès le premier coup d'œil, de se soustraire à l'identité évidente entre ce vêtement et la chasuble.

Telle est, au iv« siècle, pour des gens de condition honorable, la pœnula. Ce n'est déjà plus du tout le vêtement usager et enveloppant que nous avons signalé sur des monuments plus anciens, encore que les gens du peuple n'y eussent pas encore renoncé, mais c'est un vêtement de ville souple, élégant et orné. Le fond de coupe que nous venons de décrire tire son plus grand intérêt de ce fait qu'il représente des laïques sans hésitation ni discussion possible. Ce n'est donc pas encore un vêtement liturgique puisqu'ils en font usage, et c'est cependant le même vêtement que porte un évêque dans une fonction liturgique, un siècle au moins avant la date du fond de coupe. Dès lors, plus de doute : c'est bien un vêtement profane qui s'est élevé à la dignité de vêtement liturgique dès le iii« siècle au moins. Entendons-nous toutefois, ce vêtement profane servit dans les cérémonies liturgiques, mais sans cesser d'être vêtement populaire et sans avoir encore un caractère liturgique. Il n'aura ce caractère que plus tard, lors que la pœnula disparaîtra progressivement du costume profane.

Quelle que soit l'explication qu'on s'arrête touchant la scène représentée au cimetière de Priscille, qu'il s'agisse de la consécration d'une vierge ou d'autre chose, nous sommes en présence d'un évêque dans sa chaire procédant à une fonction liturgique et revêtu de la pœnula, au iii« siècle. Il y a plus. L'évêque fait usage de ce vêtement lorsqu'il remplit sa charge, les simples fidèles, eux aussi, font usage de la pœnula lorsqu'ils prient. Tertullien — et ceci nous amène au début du iii« siècle — signale certaines pratiques appartenant à la superstition plus qu'à la religion, notamment celle de plusieurs chrétiens qui enlèvent leur pœnula avant de commencer la prière : Sed quoniam unum aliquod a'iigimus vacuœ observationis, non pigebit celerare quo que denotare, quitus merito vanilas e.vprobranda est : siquidem sine ullius aul dominici aut apostolici prœcepti auctoritale tiunl. Hujusmodi enim non religioni, sed superstitioni depulantur, affectata et coacla et curiosi potius quam rationalis offlcii ; certe vel eo coercenda, quod gentilibus adœquent. Ut eslquorundam, expositis pœnulis orationem jacere ; sic enim adeunt ad idola nationes. Quod uti que si fieri oporterel, apostoli, qui de Itabili orandi docuerunt, comprehendissent : nisi si quipulanl Paulum pœnulam suam in oratione pênes Carporum reliquisse. DeussciliccI non audialpœnulatos. qui Ires sanctos in fornace Babylonii régis orant cum sarabaris et liaris suis cravif. Ce texte importe surtout en ce qu'il montre qu'entre saint Paul et le iii« siècle on avait continué à faire usage de la pœnula et que les fidèles la portaient quand ils assistaient aux réunions liturgiques. On les admettait donc ainsi vêtus pour prendre part à la prière, mais alors on les admettait de même pour prononcer la prière, puis que aucun vêtement spécial n'était encore requis et que le prêtre ou l'évêque portait le même élément que le reste des laïques. Le vêtement liturgique épiscopal ou sacerdotal, la casula ou pœnula, n'est donc que ce que dans la langue d'aujourd'hui nous appellerions l' « habit de ville ». Inutile de chercher autre chose ni autre part et laissons un certain jeu à cette solution. Ni les lois somptuaires, ni les décrets impériaux n'y pourront rien, mais ce vêtement s'est certainement modifié, transformé, déformé, il a varié nécessairement pendant la suite de plusieurs siècles qu'a duré sa vogue ; n'essayons pas de lui imposer une évolution rigide, à heure fixe, qu'il n'a pu subir'.


VII. L. CHASUBLE LITURGIQUE EX OCCIDENT. —

En Espagne, en 781, la donation d'Adelgaster montre, sous son nom de casula, la chasuble comme vêtement liturgique. Un siècle et demi plus tôt, en 633, le concile de Tolède ne laisse pas de doute que la planeta fait partie du vestiaire liturgique : Presbyter... si a grada suo injuste dejecius in secunda synodo innocens reperitur, non potest esse, quod fuerat, nisi gradus amissos recipiat coram altario de manu episcopi... si presbyter, orarium et planetam... sic et reli qui ca in reparationem sui recipiant, quœ, cum ordinarentur, perceperunt. On voit que l'imposition de la chasuble faisait partie du rituel d'ordination. — Isidore de Séville, qui présidait ce concile de 633, passe sous silence l'emploi liturgique de la planeta ; on en peut proposer telle raison qu'on voudra, mais non pas l'ignorance.

En Gaule, saint Germain de Paris († 576) atteste également l'usage liturgique de la chasuble : casula, quod ambibalum vacant, quod (sic) sacerdos induitur ; et la brève description qu'il en donne suffit à montrer que la chasuble gallicane ne différait guère de la planeta, représentée sur les mosaïques de Rome et de Ravenne ou décrite par les plus anciens auteurs liturgistes. C'est un vêtement de dessus : unila intrinsccus, non slIsso, non aperta ; Iota unili sine manicis ; et ce qui ne laisse aucun doute sur sa destination liturgique, c'est que saint Germain tient à nous apprendre que : tola unila per Moysen legiferum institula primitus demonstratur. Jussit ergo Dominus fieri dissimilalum vestimentum, ut latcm sacerdos indueril, quale indui populus non auderetur. On eût assurément surpris beaucoup l'évêque de Paris si on lui eût montré que, deux siècles plus tôt, le vêtement liturgique ne se distinguait en rien du vêtement profane. Vers le même temps, Grégoire de Tours, dans les Vitae Patrum (avant 593), nous parle de casulœ candidæ, quœ per festa paschalia inimeris sacerdotum imponuntur, et Gyprien, biographe de saint Césaire d'Arles, mentionne une casula processoria dont on faisait usage dans les processions et les messes. C'est encore à l'usage liturgique que nous voyons servir l'amphibalas de saint Martin mentionné par Sulpice Sévère, Paulin de Périgueux et Venance Fortunat, mais il serait hasardeux, croyons-nous, de voir dans ces trois derniers textes la mention de l'usage exclusivement liturgique. Ce qui est certain, c'est que la pœnula, que nous avons vu faire office de chasuble à Rome dès le iii« siècle, est identique à l'amphibalus ou casula qui sert au même usage en Gaule vers la fin du iv« siècle.

En Afrique, aucun texte ne nous apprend si la chasuble fut réservée à l'usage liturgique. Saint Augustin désigne une fois la casula comme le vêtement d'un pauvre ouvrier ; une autre fois, il la montre telle qu'un vêtement quotidien sans en indiquer le type. Procope, déjà cité, ne nous apprend autre chose sinon que c'était un vêtement civil dont les esclaves et les gens de condition modeste faisaient usage. La Vie de saint Fulgence fait voir la planeta employée par les gens de qualité, la casula comme vêtement monastique. Malheureusement, tout cela ne nous apprend rien sur l'usage liturgique.

A Rome, les Ordines romani I et VIII, nous apprennent qu'au vi« siècle, la planeta faisait partie du vestiaire liturgique. L'Ordo I la donne en qualité de vêtement liturgique du pape et des sous-diacres, l'Ordo VIII l'attribue aux prêtres. Pour la période antérieure, nous n'avons pas de renseignements. Jean Diacre nous parle sans doute de planelati, faisant partie du cortège papal dans une entrée solennelle de Grégoire le Grand ; mais, du fait que les clercs romains aient porté ce vêtement, on ne saurait induire qu'il fallût le considérer comme un vêtement liturgique, car, suivant l'Ordo I, les diacres formant la suite du pape devaient changer leurs vêtements profanes contre les vêtements liturgiques, devant le secrétarium : Diaconi... egrediuntur secre'tarium et ante jorcs ejusdem mutant vestimenta sua : le pape, lui aussi, change de vêtements ; Pontifex mutat vestimenta sua. En parlant de planelati, Jean Diacre pouvait bien parler comme de son temps ; ceci est d'autant plus probable que nous savons que la planeta n'était pas encore vêtement liturgique à Rome au début du vi« siècle, lors du pontificat de saint Grégoire le Grand. Son biographe, le même Jean Diacre dont nous parlions à l'instant, parle de deux tableaux que le pape fit placer pour décorer l'atrium de la basilique de Saint-André, tableaux que Jean avait encore pu voir. Le premier représentait Gordien, père de saint Grégoire, se tenant debout à côté de saint Pierre assis ; l'autre tableau représentait Silvia, mère du pape. Or Gordien portait les caliges, chaussure réservée aux sénateurs, et la dalmatique avec, par-dessus, une planeta de couleur marron : cependant Gordien n'était pas du clergé.

En Italie ni à Rome, aucun texte ne nous apprend l'usage liturgique de la planeta au vii« siècle et à une époque antérieure. Mais les monuments suppléent à cette lacune et ne nous permettent pas de douter que, pendant les v« , vi« et vii« siècles, la planeta n'ait fait partie du vestiaire liturgique dans toute l'Italie.

En Espagne, le Liber ordinum wisigothique du vii« siècle nous montre la chasuble faisant partie du rite de l'ordination sacerdotale : Quum venerit qui ordinandus est presbyter, appenditur ei orarium super cervicem et vestitur casulla. A l'occasion des funérailles on lit : Quum fuerit corpus ex more compositum. Dès le début du v« siècle, une mosaïque de Milan nous offre la plus ancienne représentation — après celle du cimetière de Priscille — d'un évêque revêtu de la chasuble. Cette mosaïque décore une chapelle voisine de la basilique ambrosienne, au sud-est, et qui a porté successivement les noms de Saint-Victor-au-Ciel-d'Or, de Saint-Satyre et même de basilique de Fausta. Voir Dictionnaire, t. i, col. 1463. En pénétrant dans ce petit édifice, on voit à la voûte une mosaïque éclatante à fond doré sur laquelle se détache le martyr saint Victor. Sur les deux parois latérales s'ouvrent quatre fenêtres, deux de chaque côté, et, dans les intervalles entre les fenêtres et les murs transversaux, on conserve six figures en mosaïque : saint Ambroise, saint Gervais et saint Protais, au nord (l'évêque entre les deux martyrs) occupent le mur au nord ; saint Nabor, saint Materne et saint Félix décorent le mur au sud. Le personnage de saint Ambroise mesure 1,85, il est possible que ce soit la taille du saint, en tous cas, nous avons ici un véritable portrait exécuté quelques années seulement peut-être après la mort de l'évêque Ambroise. Nous n'avons pas à étudier maintenant le mérite technique très grand de ce tableau ni ses particularités historiques ; l'usage de la chasuble doit seul nous retenir. Au premier coup d'œil, le vêtement semble mal placé, mais il faut observer que ce n'est là qu'un souci de réalisme : le bras droit relevé à hauteur de la poitrine a fait refluer les plis de l'étoffe vers le côté gauche du corps et a amené un déplacement, assez disgracieux d'ailleurs, de l'axe du vêtement. Si l'on tient compte de cette remarque, tout s'explique à l'instant, et nous voyons une chasuble de grandes dimensions tombant jusqu'à mi-jambes. L'échancrure destinée au passage de la tête est fort large : il est possible que les deux bretelles blanches qui viennent affleurer le cou aient pour raison d'empêcher la chasuble de remonter sur une épaule en découvrant l'autre épaule. Nous aurons l'occasion de reprendre, avec plus de détails, l'étude de cette œuvre d'art. Voir Milan, Mosaïque.

A Rome, les mosaïques de la basilique des Saints-Gôme-et-Damien sont déjà postérieures et la figure du pape Félix III (526-530) revêtu de la planeta a subi trop de mutilations et de restaurations pour être considérée avec l'attention due à un monument original.

A Ravenne, une mosaïque de Saint-Vital date de la première moitié du VIe ; elle a été si souvent reproduite qu'un simple croquis suffira ici (fig. 2717). A Rome, sous le pontificat de Jean III (560-573), on procéda à la décoration de la tombe du pape Corneille dans la catacombe de Calliste. Des peintures de mince mérite furent exécutées, représentant deux papes et deux évêques : Sixte II et Optat ; Corneille et Cyprien *. Tous sont vêtus de la lunica manicata, la dalmatique, la planeta et le pallium. La planeta est encore ample et largement plissée (fig. 2718). On lit autour de la fresque le verset 17 du psaume VIII : TEGO AV(EM) CANTABO BIRTVTEM TVAM ET EXALTABO MANE MISERICORDIAM TVAM QV(I)A FACTVS SET SVSCEPTRO MEVS ET REF(ugium) MEVM l(n) DI(é ; tribulationis meæ).

C'est encore au VIe ou aux premières années du VIIe qu'il faudrait classer un monument aujourd'hui disparu, mais dont l'existence est attestée par un témoin oculaire, lui-même assez postérieur, à vrai dire. Jean Diacre, biographe de saint Grégoire 1er, dit avoir vu au monastère de Saint-André in absidula posl fralrum cellarium Gregorius...in rota gypsea pictus ; suit la minutieuse description du portrait : prœterea planeta super dalmaticam castanea. Au dire de Jean Diacre, ce portrait, exécuté dans un médaillon de stuc, aurait été contemporain du modèle.

Au VIIe, nous pouvons citer les mosaïques de Sainte-Agnès-hors-les-Murs et de l'oratoire de Saint-Venance, près du baptistère du Latran *. Les premières représentent les papes Honorius Ier et Symmaque (fig. 2719), les autres nous montrent Jean IV et son successeur Théodore, les évêques Venance et Maur et le prêtre Astère ; tous sont vêtus de la planeta. A ce même siècle appartient la fresque du cimetière de Pontien représentant saint Vincent sous la planeta.

Les monuments du VIIIe semblent marquer l'adoption d'une forme plus ample. A Sainte-Agnès, les figures d'Honorius Ier et de Symmaque peuvent être dues à des mosaïstes soucieux de l'éclat de leur tableau ; en tous cas, on peut induire de cette variété qu'il existait des chasubles de teintes diverses dans le vestiaire liturgique. Maximien de Ravenne porte une chasuble jaune foncée, Ecclesius une grisâtre, saint Apollinaire une violette, Honorius Ier une pourpre. Jean IV une chasuble qui a été restaurée, mais il est douteux que leur vêtement ait été sensiblement modifié. L'échancrure du col est carrée et ornée de galons comme à Ravenne au siècle précédent. A Saint-Venance, même ampleur, plus de 1 mètre en avant à partir du col et 0,50 m au moins de plus par derrière. Le col carré est muni d'une fente, qu'on fermait sans doute avec un cordon ou une agrafe. La couleur parait varier beaucoup, peut-être ne faut-il pas trop croire à ce que nous montrent les pourpre foncé, saint Grégoire Ier en avait une couleur châtaigne et le biographe de saint Fulgence nous apprend qu'il refusait une casula superbi coloris.

En résumé, vers la seconde moitié du IVe, la planeta, casula ou amphibalus, en somme, la pœnula, parait d'un usage sinon général, du moins très répandu en Occident. Évêques, prêtres et laïques continuèrent à s'en servir comme d'un vêtement quotidien ; toutefois, il est vraisemblable que, pour célébrer la liturgie, on changeait de vêtement ; saint Césaire avait ainsi une casula villosa pour sortir et une casula quia in processionibus ulterior, saint Fulgence n'avait qu'un vêtement uni que pour la liturgie et pour le reste de la journée ; en somme, chacun se comportait vraisemblablement comme il l'entendait. A partir du VIIIe, l'usage de la chasuble paraît tendre à se spécialiser pour le clergé. Les moines qui, en un certain sens, pouvaient être rapprochés des clercs, avaient adopté ce vêtement, dès le VIe, en Afrique. Au VIIe, dans certaines contrées, il était devenu caractéristique de la profession cléricale et monastique. Le concile germanique de 742, présidé par saint Boniface, porte ce canon : Decrevimus iure quod, ut presbyteri vel diaconi non sagis, laicorum more, sed casulis utantur, ritu servorum Dei. Les chapitres m et viii de la règle de saint Chrodegang ne sont pas moins instructifs : Qui de ipso liera inum clericum in ipsa claustra, ut diximus, habuerit. iioc prsevidcat. ut planetam cum reliquis vestimentis habial, et diebus dominicis vel reliquis festivitatibus in ecclesia Dei vestili in ordinibus suis stent. — Omnis clerus, qui foris claustra esse videtur, et in ipsa civitate consistit, omnibus diebus domini ad capilulum veniant parati cum planelis vel vestimentis officialibus, et on ne fait en cela que se conformer à l'usage de Rome : sicut habet Ordo romanus ; mention importante parce qu'elle nous apprend qu'à cette époque tardive on continuait encore, à Rome, de faire usage de la planeta dans la vie privée.

Ainsi, la planeta ou casula ne fut abandonnée que bien lentement ; même à l'époque carolingienne, la chasuble n'avait pas encore un caractère exclusivement liturgique et moins encore était-elle spécialement réservée au sacrifice de la messe. Quelle que soit la fonction liturgique qu'il accomplit, l'officiant porte la chasuble. Les miniatures et les ivoires du sacramentaire de Drogon, évêque de Metz (f 8.55), sont fort instructifs à cet égard. L'évêque est représenté dans l'administration du baptême, la consécration des saintes huiles, la dédicace d'une église, la bénédiction des fonts, le sacrifice de la messe, l'emploi des exorcismes ; dans toutes ces circonstances, il est invariablement revêtu de la chasuble. Les rares sources écrites concernant la chasuble confirment ce que les monuments nous ont appris.

Ce qui, au besoin, suffirait à prouver l'indistinction persistante entre le vêtement de ville et le vêtement liturgique d'une part, et, d'autre part, la tendance vers la distinction entre ces deux usages, c'est le fait consigné dans les Ordines romani. Dès avant le VIIIe, depuis que la dalmatique était devenue leur costume liturgique spécial, les diacres ne portaient plus la chasuble qu'exceptionnellement. Ils en étaient revêtus pour se rendre à l'église et s'avançaient ainsi jusqu'à l'autel, mais, dès le seuil du presbylerium, ils s'en dépouillaient et la remettaient aux sous-diacres régionnaires qui, à leur tour, transmettaient ce vêtement aux acolytes.

Dans quelques circonstances exceptionnelles, les diacres portaient la chasuble liturgique, mais les Ordines ne sont pas malheureusement assez clairs sur ce point et ne nous apprennent pas avec précision à quelles époques et suivant quelles règles les diacres portaient la chasuble. Selon l'Ordo de Saint-Amand, les diacres se servaient de planetae nigrae pendant la procession de la tête de la Purification, de planetae fuscae pour les Litanies majeures et le vendredi saint. D'après ces indications, on est fondé à croire que les diacres ne faisaient usage de la chasuble liturgique qu'aux époques de pénitence ; reste à en deviner la raison, car c'est bien de devinette qu'il s'agit en l'absence de tout texte et du moindre indice ; nous laissons à d'autres cet exercice.

L'imposition de la chasuble dans la cérémonie de l'ordination aura dû contribuer à donner à ce vêtement une signification liturgique plus marquée. Nous avons déjà signalé ce rite dans la liturgie mozarabe, nous le rencontrons également dans le VIIIe Ordo romanus, où nous lisons : Si voluerit consecrare presbyterum, archidiaconus exuit eum dalmatica et induit eum planeta ; mais ce document nous impose encore une remarque importante. De même que nous avons vu l'évêque faire usage de la chasuble pour les fonctions liturgiques les plus variées, que le prêtre la reçoit à l'ordination, ce qui n'empêche pas les diacres de la porter eux aussi, de même nous voyons jusqu'aux acolytes revêtus de la chasuble. Au reste, il ne faut pas songer à demander à l'antiquité l'uniformité administrative, il faut moins encore s'étonner de ne pas l'y rencontrer. Les usages varient d'un pays à l'autre, d'une province et même d'une ville à l'autre ; ainsi, un texte ou un monument ne témoigne souvent que pour une date fixe et un espace déterminé. Ces mêmes diacres, auxquels nous nous étonnions de voir la chasuble, reçoivent du concile de Leptines l'ordre de ne pas la quitter ; mais ces textes eux-mêmes sont trop fragmentaires, trop concis pour être interprétés avec sûreté. Ils visent un cas particulier, une circonstance que les contemporains connaissaient et dont nous ne savons rien. Enfin, il y avait le relâchement, la fantaisie, les exceptions. Nous voyons dans la vie du pape Léon III que le primicier devait porter chasuble, mais celui alors en charge s'en dispense pour cause de maladie : Quia infirmus sum, dit-il au pape en lui présentant son excuse, et ideo sine planeta veni.


VIII. La chasuble liturgique en Orient. — Nous sommes encore plus dépourvus de textes et de monuments pour l'histoire des origines de la chasuble en Orient qu'en Occident. Ceux que nous pouvons mettre à profit appartiennent à une époque déjà tardive. On rencontre la mention du φελόνιον, principalement dans les sources écrites : jusqu'au IXe sa représentation sur les monuments est tout à fait rare. Les mosaïques de Saint-Georges, à Thessalonique, qui peuvent remonter au VIe, nous montrent le prêtre Roinanus et l'évêque Philippe revêtus de la planeta, mais saint Cosme et saint Damien, des laïques, portent un vêtement semblable ; par conséquent, aucune conclusion à en tirer pour l'usage liturgique. Même observation pour la figure d'Eusèbe de Césarée sur l'évangéliaire syriaque de Raboula, en 586. Eusèbe porte, sur une tunique brune claire, une chasuble cloche couleur marron ; rien ne permet d'y voir un vêtement liturgique. Le célèbre ivoire de Trêves représentant une translation de reliques à Constantinople, en 552 (voir Dictionnaire, t. II, fig. 1762), montre deux archevêques sur un char portant la planeta et le pallium. Un autre exemple de φελόνιον liturgique nous est donné par deux miniatures sur papyrus pouvant dater du Ve et représentant le patriarche Théophile d'Alexandrie. Dans ces deux miniatures (fig. 2720), Théophile porte une tunique de couleur jaune, un manteau brun-rouge et l'omophorion.

Avant le IXe, les textes sont rares et peu utiles ; ils nous apprennent que Photius distribuait à ses partisans des chasubles bénies par lui, ou que le patriarche saint Ignace, son rival, fut enterré avec une chasuble réputée celle de l'apôtre Jacques, etc.


IX. Matière de la chasuble. — Vêtement profane, la pœnula, au seul titre de sa destination, devait être confectionnée avec un tissu généralement épais, condition de solidité, de chaleur et d'imperméabilité. Saint Césaire d'Arles parle de la casula villosa qui lui servait pour sortir, mais il possédait des vêtements plus riches, indumenta paschalia. Cette différence a pu exister de bonne heure, mais nous sommes hors d'état de dire si les chasubles spécialement affectées à l'usage liturgique étaient en laine ou en lin ou en soie. La soie a dû être employée de bonne heure, du moins dans les grandes et riches églises ; malgré son prix élevé au IVe et au Ve, la soie ne laissait pas d'être assez répandue en Occident pour être employée dans les tentures du mobilier liturgique, comme nous le voyons par la charta Cornutiana, en 471 (voir Dictionnaire, t. II, col. 881) ; à plus forte raison devait-on l'employer pour les vêtements.

Il en devait être ainsi afin que la valeur intrinsèque qu'ajoutait son prix à celui du présent lors que des papes offraient une chasuble, comme fit saint Grégoire à un abbé persan de passage à Rome, et Boniface III au roi Pépin ; ou encore saint Augustin de Cantorbéry adressant à saint Livin le jour même de son ordination, casulam purpuream auro gemmis que compositam. C'est là ce qu'on appelait assurément casula preciosa et dont ne voulait à aucun prix saint Fulgence, tandis que d'autres évêques aimaient ces vêtements somptueux dont l'éclat rehaussait la sainteté du culte, par exemple saint Agilbert de Paris qui célébrait avec une chasuble tissée de soie et d'or ; saint Boniface envoyait à Daniel de Winchester une casula holoserica sed caprina lanugine dicta.

Au IXe, les chasubles en soie étaient devenues assez communes en Gaule pour que Riculph de Soissons pût prescrire à chacun de ses prêtres de faire usage d'une chasuble en soie. Les relations commerciales établies alors couramment avec l'Orient permettaient de s'approvisionner de tissus à Constantinople, en Syrie, en Perse, en Arabie, en Égypte et même aux Indes. L'envoi fait à l'abbaye de Saint-Riquier par Angilbert ne nous laisse aucun doute sur la richesse et le nombre des chasubles : casulse de pallio, 30 ; de purpura, 10 ; desiorace, 6 ; de blatta, 15 ; de cendalo, 5 ; et, en 831, l'inventaire de cette abbaye mentionne : casulse sericœ nigrœ, 10 ; persœ sericœ, 3 ; p. r hliitta, 1 ; cx pallio, 20 ; g <dbs ; serica ;, 5 ; melnas serica^, 3 ; excindato, 4. Vers le même temps, Anségise donne à l'abbaye de Fontenelle easulas ex cindalo indici coloris, 3 ; l'iridis coloris ex cindalo ilen^, 3 ; ilent rubei sive sanguinci coloris ex cindalo, 1 ; blatteam ilem casulam, 1. Les Gesta abbatum Trudonensium, en 870, mentionnent casulse 12 preciosœ de pallio.

Nous avons déjà dit que les mosaïques offrent une grande diversité de couleurs pour les chasubles. Il semble que si l'on peut s'en rapporter à leur témoignage, les chasubles étaient taillées dans un tissu de teinte unie ; mais ici encore on rencontre des exceptions. A Saint-Apollinaire in Classe, la mosaïque de l'abside représente saint Apollinaire vêtu d'une chasuble violette toute semée de fleurs blanches ; la miniature de dédicace de la Bible de Charlemagne et quelques autres monuments montrent des chasubles timbrées de pois dorés. Cependant, il semble qu'en règle générale, le tissu uni reste en usage jusqu'au XIIIe. Sans doute, on ne considérait pas comme une altération de cette simplicité les fils d'or qui ajoutaient peut-être plus au prix qu'à la beauté du tissu. Il en était peut-être ainsi pour la chasuble de drap d'or de saint Angilbert, pour celle donnée par saint Augustin, pour celle qu'une princesse Hedwige offrait à saint Gall, enfin pour celle dans laquelle fut enseveli saint Wulfran et qui, lors de l'ouverture de la tombe, fut retirée et donna une once et demie d'or.

Cette garniture qui trace une croix fourchue semble généralement se composer d'un galon très étroit. Sur la grande miniature de la Bible de Charlemagne, les chasubles des moines de Saint-Martin de Tours portent un galon qui, après avoir bordé l'ourlet de l'échancrure pour le passage de la tête, descend perpendiculairement sur la partie antérieure du vêtement et tombe jusqu'en bas. Chez trois des moines on voit une garniture qui, partant de la partie antérieure, remonte sur les épaules et vient former un aigle aigu sur le dos, comme pour figurer un capuchon absent. On voit qu'ici il n'est plus question de croix fourchue. Ces essais de garnitures sont vraisemblablement des innovations tentées sur divers points, modifiées, délaissées, reprises.

On songea d'abord à renforcer l'ourlet de l'échancrure afin d'éviter les déchirures ; puis on pensa que la couture était disgracieuse, qu'on pourrait la couvrir ; d'autres imaginèrent deux branches qui donnaient un air de pallium et, dans tout cela, rien de fixe, rien d'immuable, mais l'initiative privée se donnant beau jeu. Sur les plus anciennes représentations en mosaïques, les évêques revêtus de la chasuble et du pallium n'ont jamais cette garniture, mais au Xe pallium et garniture se rencontrent sur une miniature d'un manuscrit de Trêves représentant le pape saint Grégoire.

La doublure de la chasuble est parfois rendue visible sur les mosaïques par la différence de couleur ou simplement de ton ; parfois rien n'est indiqué et il est possible que le poids déjà considérable de cette masse de tissu ait engagé à l'alléger du poids de la doublure. Nous donnerons ici, à titre de curiosité, une épitaphe d'Aquilée, malheureusement fragmentaire, mais certainement chrétienne.


CISI TIICAPABIAC ET CONNENTCPETIAA CEVHPAQVRATCPZHNOB OV MHNONZ ANOAV THC THC NOAECOENIACOOY Il TTj ; 'ApwDî'a ;, Tùjv izh-z. « K'i àfv] Xso) ;, [ij.](-rivi Aoiou.

Le tombeau a dû contenir les corps des deux enfants de Zénobius venus d'Arabie avec leur père s'établir à QV M H N O N 2,.-A n O vO, V Aquilée, où les deux enfants moururent en bas âge. Ces deux enfants sont représentés sur l'épitaphe ; quelques fleurettes, des guirlandes, des feuilles, des fruits, une colombe nous montrent assez qu'on ne doute pas de leur admission dans le paradis. Le petit garçon, âgé de cinq ans, est vêtu d'une psenula qui semble galonnée au cou, le long de la couture perpendiculaire et même sur tout le pourtour du vêtement. Vu l'époque ancienne, VIe, de ce marbre, le détail que nous y relevons n'est pas sans intérêt ; en effet, aucun monument ancien ne nous montre l'emploi du galon de la chasuble, c'est ainsi que parfois un détail peut échapper aux monuments les plus importants et se retrouver parmi les plus modestes.


XI. CAPUCHON. — Nous n'avons aucun texte ni aucune suite de monuments qui permette de dire quand et comment la psenula élevée à la dignité de chasuble liturgique fut amputée du capuchon. Tout porte à croire que, du moment où on constitua un vestiaire liturgique, on ne put manquer de faire cette remarque qu'une pœmila avait autant de raisons d'être pourvue d'un capuchon qu'une planeta ou une casula en pouvait avoir d'en être débarrassée. Son emploi exclusif dans des lieux couverts, à l'abri des intempéries, comme étaient les églises, dispensait la casula d'un appendice sans usage. Cependant cet usage était si invétéré qu'on mit des siècles à le secouer. Il ne faut pas toutefois se presser trop de voir des capuchons aux chasubles représentées sur les monuments ; auparavant, il est bon de vérifier l'état de conservation du monument et de s'assurer que ce que nous serions tenté de prendre pour un capuchon n'est pas le produit de la maladresse de l'artisan qui a logé sur la nuque une gibbosité, faute de savoir comment s'y prendre pour dessiner correctement. Sur les mosaïques de Ravenne et de Rome, le capuchon a disparu : si on pense le retrouver sur les ivoires de la couverture du sacramentaire de Drogon, on s'aperçoit après un examen plus attentif que c'est la coupe de la chasuble mal échancrée pour le passage de la tête qui forme une sorte de bourrelet d'étoffe. On peut faire une remarque identique pour les personnages vêtus de la chasuble figurés sur la grande miniature de la Bible offerte à Charlemagne par le comte Vivien, abbé de Saint-Martin de Tours.


XII. LÉGENDES. — Nous n'avons pas cru devoir accorder une mention parmi les monuments décrits jusqu'ici à des élucubrations et des traditions plus encombrantes que respectables. On eût jugé indigne de la sollicitude due aux reliques de ne pas découvrir la psenula de saint Paul ; on en retrouva même plusieurs — passons. Puis viennent une chasuble envoyée par Sixte II à saint Pèlerin d'Auxerre, puis encore une chasuble de saint Augustin de Cantorbéry, une chasuble de saint Martin. La nomenclature se poursuit, sans peine, on le devine. Ces souvenirs, dit avec raison Rohault de Fleury, sont trop légendaires pour mériter d'entrer dans l'histoire, et d'ailleurs nous voyons que, le plus souvent, des vêtements attribués à des saints antiques ne leur appartiennent que parce que leurs restes en furent revêtus à l'époque romane et au moment de la reconnaissance des reliques. Quelques lambeaux d'étoffe retrouvés dans des sépultures anciennes, alors même qu'ils offriraient d'utiles indications sur la technique et sur l'influence et l'importation des modèles, sont trop fragmentaires pour permettre d'y reconnaître un vêtement liturgique de la taille d'une chasuble. A supposer que la corruption d'un corps eût laissé subsister un vêtement reconnaissable pour une chasuble, il resterait à se demander si c'est le vêtement usuel ou une chasuble liturgique qui a servi à l'ensevelissement du mort. La question ne fut pas posée pour saint Fulgence, évêque de Ruspe, qui n'eut jamais qu'un seul vêtement, il s'en servait pour dormir comme pour offrir le saint sacrifice, ayant coutume de dire que, « pour la messe, c'est son coeur et non son vêtement qu'il faut changer » ; c'était évidemment une singularité.

Quelques anciens récits d'ouvertures de tombe mentionnent le fait que le corps fut trouvé enseveli dans un vêtement de soie, mais il y a peu de chose à tirer de là, sinon rien du tout pour l'histoire de la chasuble, de son usage, de sa forme. A ce sujet, nous ne croyons pas devoir accepter une opinion de Rohault de Fleury qui, ayant remarqué sur les mosaïques de Saint-Vital et de Saint-Apollinaire, que le bras droit est non seulement libre, mais que, pour être libre, il ne lui a fallu se dégager d'aucun pli, tandis que le bras gauche est enseveli sous l'étoffe, propose d'expliquer cette particularité en imaginant le trou de la tête sensiblement reporté vers la droite, et laissant entre le cou et l'avant-bras une médiocre quantité d'étoffe, ce qui rapproche la forme du vêtement de celle de la chlamyde. Cette explication n'est guère acceptable ; d'ailleurs, à Ravenne même, saint Ecclesius a les deux mains également recouvertes par la chasuble ; à Rome également, le pape Honorius sur la mosaïque de Sainte-Agnès, et d'autres encore.

H. Leclercq.


CHAT. On a répété généralement cette assertion sans preuve que les Grecs et les Romains n'avaient jamais essayé de domestiquer le chat ; le plus qu'on a accordé, c'est qu'à une époque déjà avancée de l'empire romain, le chat aurait tenu dans quelques maisons une place analogue à celle qu'il tient dans un si grand nombre de demeures de notre temps. C'est une double erreur, semble-t-il, puis que, dès le IIe, Élien remarque que le chat est reconnaissant du bien qu'on lui fait et s'attache volontiers à la maison et à la personne qui prend soin de lui.

Par contre, on ne doutait pas que les Égyptiens n'eussent gardé de leur ancien culte pour le chat au moins une disposition très bienveillante. Les monuments chrétiens représentant des scènes de la vie privée sont infortunément si rares et ceux qui existent sont si frustes ou si peu détaillés, qu'on ne saurait guère en attendre d'utile renseignement. Les seuls objets curieux que nous ayons rencontrés, c'est trois petits jouets taillés dans le bois et représentant des chats avec assez de correction pour être du premier coup reconnaissables. Ces petits découpages ont été trouvés dans une cellule du monastère d'apa Jérémie que nous avons décrit (fig. 2723). Voir Dictionnaire, au mot Chat, col. 519.

H. Leclercq.

I. Castellum. — Isidore de Séville parait avoir été correctement informé quand il écrit ce qui suit : Castrum anti qui dicebant oppidum loco altissimo silum, quasi casam altam, cujus pluralis numerus castra, diminutivum castellum est, sive quod castellabatur hic nihilia inibi habitantium, ne passim imga hosti pateret '. Le château, devenu — pendant tout le moyen âge et jusqu'aux conditions nouvelles imposées par la stratégie moderne et les tirs à longue portée — une des conditions presque inévitables de tout établissement défensif, avait conservé presque sans altération essentielle sa signification primitive : un ouvrage de fortification stable et réduit, par opposition au castrum vaste et mobile. Tandis que le castrum, en s'implantant et en s'alourdissant de casernes et de constructions, dénature son caractère primitif qui ne comporte guère que des abris en toile et de terre remuée, le castellum affirme de plus en plus son caractère à mesure qu'il s'accroche au sol, puisque la dénomination s'applique aussi bien à une redoute, c'est-à-dire à un ouvrage de fortification passagère, qu'à un fort, ouvrage de fortification permanente.

Lorsqu'une légion, ou un effectif moindre que la légion, était en campagne, la nécessité de s'éclairer ou de se couvrir pouvait imposer l'occupation d'une ligne avancée, ce qu'on nommerait aujourd'hui un cordon d'avant-postes. Très endurant, le soldat romain ne regardait pas à la fatigue supplémentaire que lui imposeraient des ouvrages en terre improvisés, à l'abri desquels il se croirait mieux protégé et plus solide que derrière une simple ligne de sentinelles ou de vedettes. Fallait-il protéger le camp, garantir un pont ou un gué, cacher le mouvement de l'armée, permettre la libre circulation des convois sur les lignes de communication, renforcer une ligne de circonvallation, l'armée élevait une ou plusieurs redoutes placées sur les lignes elles-mêmes ou espacées en dehors comme des ouvrages détachés. Levés en terre, rapidement, ces ouvrages ont évidemment tous disparu sans laisser de trace ; les éboulis, les végétations se sont chargés de tout remblayer, de tout aplanir.

D'autres castella servaient à la défense d'une frontière, d'une ville, d'un pont ou à l'occupation permanente d'une province : en ce cas, leur position plus étudiée et leur construction en matériaux maçonnés ont concouru à signaler des points élevés que leur valeur stratégique suffirait en tous temps à faire choisir et que des débris permettent encore parfois d'identifier. Ces postes étaient assez multipliés pour former une sorte de chaîne dont les garnisons échelonnées pouvaient, à la première alerte, se porter un mutuel secours '. L'auteur du traité De rebus bellicis nous apprend que ces garnisons étaient peu nombreuses, ce qui n'a rien de surprenant ; mais, ce qui l'est plus, c'est qu'elles ne se composaient souvent que de cavaliers. La garnison recevait le nom de castellani. Tite-Live, 1. XXXVIII, n. 45 ; César, Bell. alex., c. XLII ; Code Théodosien, 1. VII, tit. I, 2, De terr. Uni, apprend que les forts étaient placés à mille pas les uns des autres (1475 mètres). Les uns n'étaient que le couronnement et la mise en état d'une position fortifiée par la nature, castellum natura munium, les autres comportaient une enceinte solide, une ceinture de tours, de terrassements. Nous trouvons dans les Géorgiques et dans la Vulgate le mot castellum employé dans un sens tout pacifique :

Tum sciat, aerias Alpes et Norica si quis (Ursicella in tumulis et Iupidis ara Timavi Nunc quio que post tanto videat, deserta que regna Pastonim, et longe saltus laqueate v(u-an les).

Saint Matthieu rapporte que Jésus circuibal omnes civitates et castella '. L'explication de ce sens nous est donnée par l'auteur du De rebus bellis, au dire duquel ces fortins étaient construits aux frais des habitants du pays auxquels on apprenait le service de sentinelle et de garde afin qu'ils pussent, à l'occasion, concourir à la défense. Castellum s'était ainsi étendu peu à peu à des installations rustiques, bourgs dans lesquels s'abritaient les paysans astreints à faire une période d'instruction militaire de temps à autre, ce qui leur valait quelque sécurité pour eux et pour leurs troupeaux. Ces sortes de castella s'appelaient couramment burgus ', dès le ii° siècle de notre ère *, et il est probable que ce terme avait été emprunté aux barbares par les Romains' ; le burg allemand, le bourg français, le bordj arabe expriment absolument la même chose.


III. Époque romaine. — Les dimensions du castellum sont très variables. Si l'on considère que toute construction pourvue d'un appareil défensif a droit, quelles qu'en soient l'étendue et la destination, au titre de castellum, on pourra être tenté d'étendre outre mesure l'application de ce terme. « Les bas-reliefs égyptiens des hypogées d'El Amarna ont conservé la disposition d'une importante demeure seigneuriale remontant au règne d'Aménophis IV (xi° siècle avant notre ère), dans laquelle des pavillons d'habitation, des jardins et des pièces d'eau sont entourés d'une enceinte fortifiée, défendue, à l'approche des portes, par des ouvrages avancés. De même, le plan que Goudéa, ce pontife-roi chaldéen des temps les plus reculés, trace avec son style sur la tablette placée sur ses genoux (musée du Louvre), indique bien, lui aussi, une enceinte fortifiée présentant une analogie réelle avec celle que les fouilles de Botta et de Place ont reconnue entourer le palais construit bien postérieurement par le roi Sargon (viii° siècle avant notre ère) à Khorsabad, non loin de l'ancienne Ninive. Pour l'Asie antérieure et la Grèce, on lit dans les poèmes d'Homère que les palais de Priam à Troie, d'Érechtée à Athènes et d'Ulysse à Ithaque étaient fortifiés par des murailles et des tours élevées et les découvertes de Schliemann ne laissent aucun doute sur la vraisemblance des chants à ce sujet. Il reste, dans l'empire romain, si les grandes villes établies sous les césars et, au moment d'une paix générale, dans les régions centrales du bassin méditerranéen, ne décèlent aucune trace de fossés ou de clôtures défensives, on a reconnu cependant, dans les fouilles de la villa d'Hadrien, que cette résidence impériale présentait, à l'ouest de son enceinte, une caserne, une tour et d'épaisses murailles, et enfin, à Spalato, le palais de Dioclétien, grand comme une ville, et, à Terracine, les ruines du palais du roi goth Théodoric montrent encore leurs enceintes garnies de tours et dont certaines parties sont remarquablement conservées '. » Nous ne croyons pas possible d'étendre le nom et l'idée de castellum à de tels édifices, sans se séparer absolument de la conception que l'antiquité a eue du « château » qui est le fortin isolé, le fort avancé, la citadelle tels que nous les concevons nous-mêmes. À ces vastes assemblages de palais, comme sont la villa de Tibur, le palais de Spalato ou celui de Terracine, s'applique, malgré quelques dispositions défensives, le terme de palatium. Plus modestes et surtout de destination militaire fondamentale, tels sont les castella, nonobstant l'utilisation pacifique qu'on peut en faire entre deux guerres.

Une ceinture de castella ceignit peu à peu l'empire. D'après Zosime, Dioclétien fit construire ceux qui se trouvaient sur la frontière de Germanie, le long du Rhin, et y établit des garnisons permanentes, dont la présence suffit pour empêcher les invasions des Barbares. Zosime ne manque pas d'ajouter que Constantin, qu'il n'aime ni ne ménage, ramena ces garnisons dans les villes de l'intérieur, ce qui ouvrit les frontières aux incursions et exposa les populations aux razzias et aux violences. Valentinien reprit et compléta les plans de Dioclétien en relevant et exhaussant les enceintes des anciens forts, ainsi qu'en ajoutant dans leurs intervalles de nombreuses tours placées sur les points les plus importants et les mieux choisis ; il fit même construire quelques ouvrages sur la rive droite et fit détourner le Neckar, dont les eaux menaçaient l'un de ces forts.

C'est surtout en Afrique que nous pouvons étudier le système défensif du pays par les châteaux fortifiés. Au moment où Justinien reprenait possession de cette belle province (533), la situation n'en était guère différente de celle des autres provinces de l'empire. Il fallait s'établir fortement et défendre efficacement les frontières contre les incursions ennemies. Justinien chargea Bélisaire de prendre toutes les mesures nécessaires pour la protection de la frontière, la fixation de l'emplacement et de la force des garnisons, la création des troupes spécialement destinées à ce service, la construction ou la remise en état des places fortes jugées indispensables. Malgré son prestige, son autorité et ses services, Bélisaire demeura en tout cela le lieutenant de Justinien, sans l'ordre et l'avis duquel rien ne se fit en Afrique '. L'armée d'occupation fut reconstituée en 534 sur des bases identiques à celles qui avaient été appliquées au iv° siècle. En Afrique, comme dans toutes les provinces, les troupes d'occupation se composaient « de deux groupes tout à fait distincts : d'un côté, l'armée sédentaire des confins, armée territoriale qui a la garde du limes en temps ordinaire, et qui fournit les contingents nécessaires à la garnison des forteresses ou des camps établis contre les ennemis du dehors ; de l'autre côté, l'armée mobile disséminée dans l'intérieur du pays. Celle-ci comprend les milites palatini et les milites comitatenses : celle-là renferme les milites ripenses et les milites limitanei. Toutes deux sont employées d'ailleurs différemment à la défense de la frontière ; l'armée sédentaire d'une façon permanente, l'armée mobile par intervalles et dans les cas pressants. La victoire une fois remportée, l'armée mobile se replie, abandonnant de nouveau aux garnisons de limes le soin de couvrir le pays qu'elle les a aidées à reconquérir ou à conserver '. » La défense du territoire imposait une rapide réorganisation du système disparu pendant l'occupation vandale si l'on voulait assurer à la province paix et sécurité.

Depuis le milieu du IIIe, on rencontre dans les armées romaines ces soldats d'une espèce spéciale, ces soldats colons à qui des terrains étaient concédés dans le voisinage de la frontière, à charge pour eux de les mettre en culture et de les protéger par les armes. On espérait, dit un historien, « qu'ils serviraient l'empire avec plus de cœur s'ils défendaient en même temps et par là même leur propriété ». Justinien s'empressa de réorganiser cette sorte d'armée territoriale et lui-même traça le plan d'après lequel ces corps spéciaux devaient être constitués et répartis entre les cités, les castra et les postes du limes . Parmi les populations provinciales, principalement parmi celles de la frontière ', on recruta les éléments nécessaires ; à ces hommes, on accorda des concessions de terres qui, probablement, furent exemptées d'impôt ; en outre, une solde leur fut allouée '. En échange de ces avantages, ils durent en temps de paix mettre en culture le territoire qu'ils occupaient et surveiller exactement toutes les routes qui franchissent le limes pour empêcher toutes relations de commerce non autorisées entre les tribus berbères et le pays romain . Se produisait-il quelque mouvement sur la frontière, aussitôt ils s'armaient soit pour défendre le poste particulier confié à leur garde, soit pour concourir avec d'autres troupes de même formation à repousser l'envahisseur '. En aucun cas, ils ne devaient quitter le limes où ils étaient établis, la perpétuité du service militaire étant la condition formelle de leur droit de propriété. Ils étaient autorisés à se marier, et, en général, leurs femmes et leurs enfants vivaient avec eux dans les castra où ils étaient cantonnés ; toutefois, si le poste était peu solide ou d'un ravitaillement un peu difficile, la famille des soldats ne demeurait point avec eux ; on craignait qu'elle ne devînt dans ce cas une cause d'embarras, de lâcheté ou de trahison ». Soumis à l'autorité du duc provincial et groupés en régiments commandés par des tribuns, ces soldats cultivateurs étaient répartis en garnisons plus ou moins nombreuses dans les villes fortes et châteaux de la frontière « .


III. ÉPOQUE BYZANTINE. — Ces mesures ne sont pas particulières à l'Afrique, elles sont appliquées sur toutes les frontières de l'empire ; la stratégie du VIe n'a qu'une unique mesure : le long de la frontière, limes, une série de places fortes reliées entre elles par des postes, castra, spési, rapprochés les uns des autres, solidement construits, bien pourvus d'eau et de vivres. Leur but est double ; les châteaux empêcheront l'ennemi de s'introduire sur les terres de l'empire et, le cas échéant, ils serviront de base d'opérations aux colonnes expéditionnaires chargées d'aller rançonner les tribus ennemies. Toutefois, au IVe cette barrière suffisait à contenir l'ennemi ; au VIe, sous la pression plus forte, cette première ligne de châteaux doit être renforcée d'une deuxième ligne composée non plus de châteaux, mais de places fortes capables de soutenir un siège, d'envoyer des renforts sur la première ligne, d'abriter les populations du plat pays. Partout où on jette les yeux, on note cette double ceinture. Sur la frontière de Mésopotamie, outre les grandes places de Dara et d'Amida, Procope énumère une série de châteaux, zçto-Jç,ix, reliant les deux villes fortifiées » : sur la frontière du Danube, « Justinien borda le fleuve de nombreuses forteresses, dit encore Procope« ; il installa tout le long du rivage des châteaux, pour empêcher les barbares de tenter le passage. Mais, après la construction de ces ouvrages, sachant toute la fragilité des espérances humaines, il fit réflexion que, si les ennemis réussissaient à franchir cet obstacle, ils trouveraient des populations absolument sans défense, et qu'ils pourraient sans peine réduire les personnes en esclavage et piller les propriétés. Il ne se contenta donc point de leur assurer, au moyen des citadelles du fleuve, une sécurité générale ; mais il multiplia dans tout le plat pays les fortifications, de telle sorte que chaque propriété agricole se trouva transformée en un château fort ou voisine d'un poste fortifié. » Ce texte est fort important en ce qu'il nous permet de prendre de l'aspect des provinces une idée assez différente de celle qu'on s'en forme généralement. On s'imagine donc qu'il faut attendre le moyen âge et la féodalité en Occident pour jouir de ce spectacle caractéristique des propriétés rurales organisées défensivement et l'ancienne villa donnant naissance au château. L'Orient avait donné l'exemple. Les traités de tactique byzantins nous apprennent qu'à la moindre alerte, les châteaux de la frontière allumeront des signaux dont la manœuvre est prescrite avec un détail minutieux, véritable règlement du corps des signaleurs. Les signaux feront connaître la force de l'ennemi, la nature de ses troupes, la direction suivie, etc. ; aussitôt, les gens de plat pays chercheront refuge dans les forteresses.

Il est, dans ses traits généraux, le système complet de la construction militaire byzantine. Pourtant, dans la pratique, ces principes souffrent plus d'une altération. Tantôt, soit que les dispositions naturelles du terrain rendent cette défense inutile, soit pour tout autre motif, on ne creuse point de fossé en avant du rempart, et deux lignes de retranchements suffisent à la défense. Tantôt, et cette règle trouve surtout son application dans les places moins considérables, dans les castella échelonnés sur la frontière, le mur d'enceinte est généralement protégé par un fossé ; parfois même un simple rempart forme l'unique défense. En fait, les circonstances, la nécessité d'élever plus ou moins hâtivement les travaux de fortifications, la nature aussi de l'ennemi qu'il s'agit de repousser, déterminent souverainement ces modifications de détail. Si le péril est pressant, si l'invasion menace, on se contente d'élever un simple mur de médiocre hauteur, flanqué de distance en distance par des tours crénelées. Les Romains, dit Procope, attendant d'un instant à l'autre une attaque, ne conduisirent pas fort soigneusement la construction, et la rapidité causée par l'excès de leur zèle fit quelque tort à la solidité de l'ouvrage ; car, dans leur hâte à élever la muraille, ils se contentèrent de lui donner la hauteur strictement nécessaire, sans même s'inquiéter de disposer les pierres en lits réguliers, sans en assembler soigneusement les joints, sans les lier convenablement au moyen de la chaux ; et, en peu de temps, la bâtisse n'étant point assez solide pour résister aux gelées et à la chaleur du soleil, la plupart des tours vinrent à se fendre. D'autres simplifications se produisent, si l'ennemi n'a pas l'habitude des sièges : dans ce cas, un mur unique, sans fossé, parfois même sans tour, paraît amplement suffisant. » Sauf le cas où les adversaires sont incapables de surmonter un simple obstacle, ne fût-ce qu'un parapet, les Byzantins étudient soigneusement les conditions naturelles indispensables et propices à l'érection d'une place forte. Les défenses que procurent des escarpements, une rivière, sont appréciées à leur valeur et, si on ne peut se les procurer en pays plat, on renforce la maçonnerie, on multiplie les conditions défensives du plan. Soit qu'on utilise les ressources offertes par la nature, soit qu'on y supplée, on ne se départ guère de certains principes dans la construction. En général, le mur byzantin est formé d'un double revêtement de pierres de taille, l'intervalle entre les deux parements étant comblé par une maçonnerie en blocage. Cette muraille doit être à la fois très haute et très épaisse, très haute pour protéger la place contre toute escalade, très épaisse pour amortir le choc des machines destinées à faire brèche. Le traité anonyme de la Tactique demande que le rempart ait, au moins, cinq coudées, soit 2,31 d'épaisseur, vingt coudées, soit 9,24 de hauteur ; et, dans la pratique, il n'est pas rare que ces dimensions soient dépassées. Au rapport de Procope, les murailles de Martyropolis en Arménie mesuraient douze pieds (3,70) d'épaisseur et quarante pieds (12,32) de hauteur ; celles de Dara atteignaient 18 mètres. En Afrique, l'épaisseur habituelle de la courtine varie entre 2,30 et 2,70 ; la hauteur, dans les rares citadelles où le mur s'est conservé intact jusqu'à son couronnement, atteint de 8,05 à 10 mètres. La partie inférieure du rempart, plus exposée aux attaques directes de l'ennemi, doit être construite avec un soin particulier ; l'Anonyme demande que jusqu'à sept coudées de hauteur (3,24), on n'emploie dans la bâtisse que de très grandes pierres de taille, soigneusement ajustées ; et d'une façon générale, dans toutes les constructions militaires du temps de Justinien, non seulement la pierre remplace partout les épaulements de terre, mais, très souvent, des pierres droites ou minces alternent avec les blocs posés de champ et s'insèrent dans la masse de la maçonnerie, de manière à former boutisse et à renforcer la solidité de la fortification. Surtout, il importe que le mur soit assez élevé, pour qu'en aucun point, ses défenseurs ne soient exposés à être dominés par l'ennemi ; s'il est absolument impossible d'éviter cet inconvénient, des mesures défensives spéciales en atténueront le désavantage. C'est pour cela qu'au premier étage des remparts, on ménage fréquemment des galeries couvertes et voûtées où les combattants trouveront un abri. C'est pour cela que, sur la terrasse crénelée qui couronne la muraille, on élève parfois une toiture légère qui protégera les hommes contre les flèches de l'ennemi ; c'est pour cela qu'entre les créneaux on dispose des blindages formés de pièces de toile ou de laine, ou même des matelas tendus le long du mur ; c'est pour cela encore qu'en avant du rempart, à une distance de deux coudées (0,92), on installe des filets aux mailles très serrées, où s'amortira le jet des pierres.

Sur tout le pourtour supérieur du rempart court un chemin de ronde assez large. Tantôt il est porté sur des contreforts intérieurs épaulant la courtine, et reliés entre eux par des arceaux ou des linteaux ; tantôt une partie de sa largeur est prise en encorbellement, et soutenue sur de forts corbeaux qui débordent le parement intérieur, il forme comme une sorte de balcon surplombant la muraille ; tantôt il couronne tout simplement la courtine et a la même largeur qu'elle. Pavé de grandes dalles plates posées sur le sommet de la muraille, il est bordé, vers le devant de la citadelle, d'une assise de pierres de taille haute de 0,30 ; vers l'extérieur, il est couvert par un parapet crénelé, ayant même épaisseur que le parement extérieur du rempart et dont les créneaux mesurent 1,50 de hauteur. En certains endroits, le chemin de ronde est coupé par des marches ayant même largeur que lui et destinées, lors que la déclivité du sol est très prononcée, à racheter les différences de niveau. Ce chemin de ronde fait le tour de l'enceinte, assurant les communications entre les tours qui flanquent les courtines et qui, généralement, y prennent accès par une ou plusieurs portes. On monte au chemin de ronde par des escaliers accolés, sur différents points de l'enceinte, à la façade intérieure de la muraille, et appuyés sur une arcade ou sur un fort massif de maçonnerie ; parfois pourtant, on ne trouve aucune trace de dispositions de cette sorte, et c'est par les escaliers intérieurs des tours qu'on gagne le chemin de ronde. A l'extérieur du rempart, de distance en distance, mais assez rapprochées l'une de l'autre pour couvrir utilement la courtine intermédiaire, des tours, généralement assez saillantes, flanquent la muraille. La forme en est très variable : le traité de la Tactique demande qu'elles soient hexagonales à l'extérieur et circulaires au dedans ; en fait, les unes sont rondes, d'autres hexagonales ou octogonales ; parfois même, commencées sur un plan carré, elles s'achèvent en une construction circulaire ; le plus habituellement, elles sont carrées tout simplement. Leurs dimensions varient à l'infini : en général pourtant, les tours qui couvrent les angles extrêmes de la forteresse sont de proportions plus considérables. Par une anomalie assez singulière, mais presque constante, l'épaisseur de leurs murailles est moindre que celle des courtines : elle varie entre 1,25, 1,50 et 1,80 ; presque jamais elle ne dépasse 2 mètres ; quant à la hauteur, elle atteint, là où il est possible de la vérifier avec exactitude, de 14,50 à 16 ou 17 mètres. D'habitude, ces tours s'ouvrent sur l'intérieur de la forteresse par une poterne assez étroite ménagée au rez-de-chaussée. Elles ont, d'ordinaire, deux ou même trois étages : en bas, il y a une salle carrée, faiblement éclairée par de rares meurtrières et voûtée soit en berceau, soit en voûte d'arête, soit parfois même en coupole ; au niveau du chemin de ronde et prenant accès sur lui par une porte particulière, se trouve le premier étage, dont le plancher reposait sur des corbeaux accrochés aux faces latérales, ou sur quatre solives profondément engagées dans des trous ménagés à cet effet. Une fenêtre assez large, ouvrant sur l'intérieur de la citadelle, et souvent surmontée d'un arc de décharge soigneusement appareillé, éclaire d'habitude cette salle. Pour la couvrir, il y avait soit une voûte, soit, plus fréquemment, un plafond soutenu de la même manière que le plancher et formant une plate-forme où l'on accédait par un escalier intérieur. La tour était couronnée par une terrasse crénelée. Très souvent, pour permettre aux défenseurs de faire une plus longue résistance, on s'appliquait à isoler chaque tour de ses voisines, à la transformer en une sorte de donjon, ce que Procope appelle un τισογυρίζον. A cet effet, au lieu de mettre les tours en communication avec le chemin de ronde, on ferme soigneusement toute issue sur les courtines ; chaque tour a son entrée spéciale, qu'on défend et dissimule le plus soigneusement possible, ses escaliers intérieurs reliant les différents étages ; de cette sorte, même si l'ennemi est parvenu à franchir les remparts, chaque tour isolée continue à offrir un abri à ses défenseurs. D'autres fois, mais plus rarement, les tours sont sans communication avec l'intérieur de la citadelle ; dans ce cas, si l'ennemi pénètre dans le château en forçant une porte ou surprenant une poterne, les défenseurs, groupés sur le chemin de ronde, peuvent continuer la défense sans avoir à se préoccuper de protéger les escaliers des tours ; au reste, lors que les tours s'ouvrent sur la cour de la forteresse, la salle du rez-de-chaussée demeure d'ordinaire sans communication avec celle de l'étage. Enfin, il n'est point rare que les villes fortes byzantines aient une ou plusieurs maîtresses tours, de dimensions plus considérables et d'une résistance plus puissante, destinées à offrir aux défenseurs un suprême refuge. C'est ainsi qu'on trouvait à Dara un donjon que l'on appelait la tour de garde ; de même, il y avait à Nicée la tour du centenier et à Édesse, la tour des Perses. Ces tours étaient fortifiées avec un soin tout particulier ; leurs murailles, beaucoup plus épaisses que d'ordinaire, avaient 2 mètres, 2,50, jusqu'à 2,60 de largeur ; leurs faces extérieures mesuraient de 12 à 15 mètres, quelquefois davantage encore. Presque toujours, elles occupaient un point particulièrement important de l'enceinte, tantôt couvrant un saillant spécialement exposé à l'attaque, plus souvent dominant, de l'endroit le plus élevé et le plus fort de la citadelle, toute l'étendue de la place étalée à leurs pieds. Quelquefois encore, ces tours s'élevaient isolées à l'intérieur de la forteresse : placées à quelque distance en arrière du rempart qu'elles dépassaient, elles formaient alors tout à la fois une tour de guet et un poste de refuge pour les défenseurs.

Sur les différentes faces de l'enceinte, un certain nombre de portes et de poternes donnaient entrée dans le château. On attachait une importance toute particulière à fortement protéger ces issues, qui constituaient naturellement le point vulnérable de toute ville forte. D'habitude, les portes s'ouvraient donc entre deux tours très proches l'une de l'autre qui en couvraient l'accès. C'était le parti le plus simple ; mais il ne semblait pas toujours suffisant : alors on s'ingéniait à imaginer mille moyens pour compliquer la défense. Tantôt, dans une face latérale d'une des tours de l'enceinte, on perçait une porte sur l'extérieur, commandée à la fois par la tour et par la courtine voisine ; puis, du réduit intérieur de la tour, une seconde porte, placée à angle droit avec la première, conduisait dans la citadelle, resserrée encore à son débouché et comme étranglée entre deux puissants contreforts. Tantôt, les deux portes se trouvaient disposées dans un même axe ; mais, sur les côtés de la petite cour qui les séparait, des couloirs dérobés, ménagés dans l'épaisseur de la muraille, permettaient d'assaillir sur les flancs les ennemis retenus entre les deux portes, et criblés en même temps de flèches par les soldats postés sur les courtines : peut-être même pouvait-on, par ce moyen, tenter de couper la retraite aux assaillants. En tous cas, on s'appliquait toujours à placer les entrées de la citadelle sous l'abri tout prochain de quelque tour voisine ; les poternes elles-mêmes ne sont jamais dépourvues de cette protection. Enfin on faisait les portes très étroites : les poternes ont généralement un mètre tout au plus d'ouverture ; les portes principales ne dépassent guère une largeur de trois mètres, et souvent elles ont beaucoup moins (2°25, 1°25). De lourds battants, épais de 0°50 et assujettis par une forte barre transversale poussée dans des glissières, fermaient la baie de l'arcade et garantissaient la sécurité de la forteresse. Quelquefois on allait même jusqu'à dissimuler les portes à la vue de l'ennemi. Enfin, dans un certain nombre de villes fortes, et d'ordinaire sur le point le plus élevé de la place, s'élevait un réduit fortifié, véritable citadelle qui pouvait, la ville prise, offrir aux défenseurs une dernière retraite. Comme l'enceinte, ce réduit était sur différents fronts flanqué de tours carrées ; parfois, il était encore renforcé par une sorte de donjon intérieur. Les murailles de cet ouvrage, moins fortes que celles des remparts de la cité, mesuraient, en général, 1°20 à 1°10 seulement.

Mais, il ne suffisait pas d'assurer la défense : il fallait encore procurer à la citadelle des approvisionnements suffisants, soit en vivres, soit en eau. Ce dernier point surtout était d'une importance particulière, et l'auteur de la Tactique y insiste longuement. Il faut que chaque citadelle ait son alimentation d'eau, que cette eau soit de bonne qualité et en quantité suffisante pour fournir aux besoins de la garnison et des populations réfugiées dans la ville ; il faut, autant que possible, que la source se trouve dans l'intérieur même de la place ; tout au moins, en doit-elle être assez proche pour qu'en cas de siège on puisse s'y approvisionner sans difficulté. Si, sur le point qu'on veut occuper, on ne réussit à découvrir aucune source, on amènera par un aqueduc l'eau d'une montagne voisine ; s'il y a un fleuve dans le voisinage, on y embranchera un canal de dérivation ; mais surtout on s'appliquera à construire de vastes citernes où s'accumulera et se conservera l'eau de pluie. Tantôt ces réservoirs sont établis entre le mur d'enceinte et le porche, plus souvent dans l'intérieur même de la place ; parfois même, chaque tour a une citerne particulière qui donnera, en toute circonstance, l'eau nécessaire aux défenseurs. Enfin, dans les villes importantes, on installait des magasins considérables destinés à assurer le ravitaillement des postes de la région. Il faut se figurer, en outre, l'intérieur de ces forteresses rempli de constructions de toutes sortes, bâtiments pour loger la garnison, écuries pour les chevaux, magasins pour les vivres, meules et pressoirs pour l'emploi des récoltes faites dans le pays même ; souvent aussi, on y rencontrait une église. Quand la citadelle était plus considérable, une véritable ville, avec des rues et des places, se construisait au dedans de l'enceinte : malheureusement, la plupart de ces édifices ont à peu près complètement disparu.

Tel est, dans ses traits généraux, le système de la fortification byzantine au VIe, tel qu'il apparaît, non seulement en Afrique, mais encore dans certaines citadelles importantes de l'Orient grec. Parmi elles, l'enceinte d'Antioche (voir t. I, col. 231) était, il y a encore peu d'années, une des plus remarquables, avec ses hautes murailles crénelées, escaladant les pentes de la montagne, ses puissantes tours carrées à trois étages de défense, son chemin de ronde établi sur arcades, son énorme donjon pentagonal et le réduit fortifié, flanqué de massives tourelles, qui se dressait tout au haut de la ville sur un rocher presque inaccessible. Dara, Nicée, Anazarbe n'offrent pas de moins curieux spécimens de l'art militaire byzantin du VIe. A l'aide de ces monuments, il est facile de reconstituer, sous leur véritable aspect, quelques-unes des citadelles si bien décrites par Procope, et cette étude a d'autant plus d'importance que, suivant une observation fort exacte, beaucoup des dispositions employées par les Byzantins dans leurs travaux de fortifications forment une transition entre les méthodes antiques et celles du moyen âge.

Nous allons maintenant prendre trois types bien caractérisés du castellum. Le « château » défendant une ville ouverte se rencontre fréquemment en Afrique ; la puissante forteresse de Haïdra est particulièrement remarquable (fig. 2724 et comparer avec Dietionn., t. II, fig. 1792).

Haïdra occupe le versant méridional d'une petite colline et a la forme d'un quadrilatère irrégulier dont les faces est et ouest sont brisées. La grande dimension du nord au sud est à peu près de deux cents mètres de long, celle de l'est à l'ouest de cent dix environ. Les forts intérieurs épaulant la courtine, et une porte : ces contreforts sont reliés entre eux ou par des linteaux ou par des arcs, et supportent le chemin de ronde, visible encore en certains endroits. Comme la déclivité du sol est très prononcée, les différences de niveau sont rachetées par des marches de la largeur du chemin de ronde, visible encore en certains endroits. Suivant le mur, nous trouvons une poterne murée, puis nous arrivons à une tour circulaire presque dégagée du mur. Cette tour a deux étages indiqués par une retraite sur le mur, au premier à l'intérieur. Nous arrivons ensuite à une porte et à une large brèche, et aboutit une partie de la voie antique, se dirigeant vers le sud. Au-dessus de cette porte, une arcade en berceau de 5°50 soutient la partie supérieure de la tour. La courtine longe ensuite Voued sur une longueur d'environ 100 mètres et aboutit à une tour d'angle, à la partie supérieure de laquelle on accède par un escalier qui s'appuie sur un assez fort massif et une arcade. Remontant ensuite la colline, en suivant toujours les murs, nous rencontrons successivement, à 58 mètres, une tour carrée, puis une autre plus petite à 57 mètres, et, 60 mètres plus loin, une troisième qui aboutit au bastion arabe. Tout ce côté occidental est presque complètement ruiné ; il a été construit en grande partie avec des matériaux empruntés à des édifices d'une époque antérieure ; on y distingue des fragments nombreux d'inscriptions et de bases de chapiteaux, de corniches, d'architraves, ainsi que des tombes. A l'intérieur du castellum on distingue en maint endroit des traces de murs, de voûtes de citernes. A la hauteur de la deuxième tour de la courtine ouest, on remarque une petite église dont l'abside est en place. Cette abside était décorée de sept niches circulaires soutenues par des colonnettes qui ont disparu, ainsi que presque toutes les voûtes. L'abside est formée par deux colonnes corinthiennes en marbre cipolin : l'une a conservé son chapiteau de marbre blanc. A gauche, une construction, de 13°30 de long sur 2°80 de large, a conservé son premier étage, avec porte et fenêtres en place et les corbeaux pour soutenir les lambourdes du plancher. L'église était formée d'une nef de 10°00 de large sur 13°10 de long, et de deux bas-côtés de 5°00 de large sur 13°20 de long. Cette église avait probablement une couverture en charpente. Tout autour de l'enceinte fortifiée s'étendait la ville.

Nous trouvons un type de castellum isolé couronnant une position stratégique à Lemsa, « un des plus beaux et des plus complets » parmi cette classe de monuments. Il se dresse encore debout dominant la vallée de Voued Mahrouf. Malgré quelques brèches, l'effet d'ensemble demeure intact. Mesurant 28°10 sur 31°15 avec des murailles épaisses de 2°20 à 2°25, dont les matériaux proviennent de l'antique Limisa, les remparts ont gardé leur hauteur primitive avec leur parapet crénelé, 5°05 du côté qui regarde la montagne, 10 mètres du côté de la plaine, différence qui s'explique par la déclivité du terrain. Le chemin de ronde court sur le dessus du rempart, pavé de grandes dalles plates et crénelé également. Ce chemin de ronde relie entre elles les quatre tours d'angle (fig. 2725).


IV. Époque française. — Le sens attaché au mot castellum a, on le voit, beaucoup varié. À l'époque romaine, castrum et castellum évoquent avant tout une idée militaire, celle d'un enclos fortifié ; à l'époque byzantine, le castellum s'applique encore de préférence à une construction stratégique, mais non pas exclusivement, toutefois ; au moyen âge, on appellera « château » toute localité possédant une enceinte fortifiée, qu'elle soit ville, village ou simple maison, comme on appellera « ville » toute localité non pourvue d'une enceinte, les dimensions n'y font rien, comme on réservera le nom de »cité« aux villes épiscopales ; de nos jours enfin, on garde le nom de château, imposé depuis le XVIe, à des citadelles flanquant des places aujour d'hui démantelées, on donne libéralement ce même nom à des maisons de plaisance. Les Romains, avons-nous dit, faisaient des camps plus ou moins permanents qui étaient, à leur manière, de véritables châteaux avec enceinte de fossés, retranchements de terre couronnés de palissades, baraquements intérieurs et logement du chef, lurris pretoria. Les Mérovingiens recueillirent ces méthodes et les combinèrent avec celles des barbares francs. Lors que ceux-ci s'établirent sur le sol de la Gaule, ils se heurtèrent en dehors des villes à une population rurale point du tout préparée à les recevoir. Le propriétaire romain ne songeait pas à fortifier sa demeure des champs, entourée de toutes les dépendances nécessaires. Celle-ci mesure environ 40 mètres de côté avec des murs de clôture encore debout jusqu'à 9 mètres de hauteur, épais de 1 mètre, en maçonnerie médiocre sentant la décadence. Sur la clef de l'arcade d'entrée, une invocation avec le nom du propriétaire. Ce portail donne accès à un vestibule dallé, ayant, à droite.

La Gaule a été si bien nivelée par tant de ravages que c'est hors de son territoire qu'il nous faut aller chercher l'exemple d'une villa fortifiée. Nous le rencontrons dans le castellum de Gouéa, province d'Oran, où les conditions ressemblèrent fort, à partir du IVe, à ce qu'elles étaient en Gaule. Le castellum de Gouéa n'est qu'une grande maison, bâtie avec des matériaux solides et entourée d'une enceinte qui lui permette, à l'occasion, de soutenir un siège. Cette enceinte, à ciel ouvert ou couverte, servait de salle de festin, de salle de conseil ; elle était accompagnée de portiques, de vastes écuries, de cuisines, de bains. Le groupe formé par tous ces bâtiments était entouré d'un mur de clôture, d'un fossé ou d'une simple palissade. Le long des frontières, ou sur quelques points élevés, les rois mérovingiens avaient bâti des forteresses ; mais ces résidences paraissent avoir eu un caractère purement militaire comme le castrum romain ; c'étaient plutôt des camps retranchés destinés à abriter un corps d'armée que des châteaux propres à l'habitation permanente. Déjà Grégoire de Tours et Fortunat décrivent de véritables châteaux. Le premier a décrit le castrum de Merliacum élevé dans une assiette bien défendue par la nature même, car le rocher qui le portait dominait de cent pieds les plaines environnantes. L'enceinte s'abaissait en un point, et probablement y avait-il une double enceinte, car un ruisseau traversait le castrum en franchissant des portes d'eau ménagées dans ces fenêtres. Cette enceinte renfermait des sources, des pièces d'eau et des terres cultivées. Fortunat, de son côté, décrit le château que l'évêque de Trêves, saint Nicet, avait construit sur les bords de la Moselle. C'était une vaste enceinte formant de tous côtés un plateau escarpé dont le continent de la rivière et d'un ruisseau défendait les abords, sauf dans l'isthme du promontoire qui couronnait ce plateau. L'enceinte flanquée de trente tours abritait un moulin à eau et des champs cultivés. Au sommet du plateau se voyaient la demeure seigneuriale, aula, et l'oratoire.

Quelles étaient les habitations rurales de ces nouveaux possesseurs des Gaules, pendant quatre siècles d'anarchie, de tâtonnements, qui séparent la disparition de la vieille société romaine de la constitution du régime féodal ? On ne peut, à cet égard, que se livrer à des conjectures, car les renseignements nous manquent ou sont très vagues. Tout porte à supposer que la villa romaine servait encore de type aux constructions des champs élevées par les conquérants. Grégoire de Tours parle de plusieurs de ces habitations, et ce qu'il en dit se rapporte assez aux habitations des villae. C'étaient des bâtiments isolés destinés à l'exploitation, à l'emmagasinage des récoltes, au logement des familiers et des colons, au milieu desquels s'élevait la salle du maître ou même une enceinte en plein air, faits dans laquelle se réunissaient le chef franc et ses leudes ; cette enceinte, à ciel ouvert ou couverte, servait de salle de festin, de salle de conseil ; elle était accompagnée de portiques, de vastes écuries, de cuisines, de bains. Le groupe formé par tous ces bâtiments était entouré d'un mur de clôture, d'un fossé ou d'une simple palissade.

H. Leclercq.


CHÂTIMENTS. Législation. II. Instruments. La fustigation en même temps qu'une réhabilitation. Avec le temps, le jus sacrum devint de plus en plus étranger au droit pénal et l'expression casligalio dut perdre sa signification primitive. Cependant, Cicéron estime encore que omnis animadversio cl casligalio conlumclia vacare débet, iiei/uc ad ejus qui punilur aliquem, mil verbis casligal, sed ad rciiniblicœ ulililalcm rejerri. C'est qu'une idée humiliante et même infamante paraît s'être attachée de bonne heure à l'acte et au mode de châtiment. « C'était une opinion universellement répandue chez les Grecs, que la peine du fouet, la flagellation, convenait seulement aux esclaves. Elle paraissait, non pas trop douloureuse, mais trop infamante, pour les hommes libres. D'une façon générale, leur dignité ne s'accommodait pas des peines corporelles. Les Grecs étaient donc obligés de prévoir, dans un grand nombre de cas, une sanction double, l'amende pour les hommes libres et la flagellation pour les esclaves. Un millier d'années après, le Digeste renferme encore un passage où Papinien demande que, pour le même délit, l'esclave reçoive une correction et l'homme libre ait à payer une amende prononcée par les astynomes -/.ati t'ov vouov. » On s'explique sans peine cette distinction si l'on se rappelle que, dans l'ordre des châtiments, le fouet est placé au-dessous de la meule, le vi »fHi^''J'> etc. On l'infligeait au coupable dans l'intérieur de la maison et l'esclave ainsi châtié était désormais qualifié du sobriquet de roué. Le maître pouvait faire fouetter son esclave jusqu'à l'écorchement du dos, en le faisant attacher à un poteau ; il était abandonné à la justice domestique. Dans les petites cités grecques comme dans les grandes monarchies, la loi livrait le corps de l'esclave à une fustigation arbitraire, ou bien spécifiait un minimum de coups. Le droit athénien témoignait d'un exceptionnel souci d'humanité et posait les règles suivantes : 1° le nombre des coups à recevoir par l'esclave est égal au nombre de drachmes à payer par l'homme libre ; 2° le taux légal des coups de fouet est un maximum, et la peine doit toujours être proportionnelle au délit ; 3° les fonctionnaires de police n'ont pas le droit de faire infliger plus de cinquante coups.

En Égypte et en Assyrie, le fouet était infligé à tous les sujets du souverain, sans distinction de classes. Les officiers et contremaîtres royaux en usaient largement. Hérodote, Xénophon parlent avec stupeur des bandes de Darius et de Xerxès qu'on faisait marcher à coups de fouet. Les constructions s'élèvent à coups de fouet, les canaux se creusent, les impôts se recueillent par cet unique procédé que nous verrons prodigué jusqu'à l'époque chrétienne.

À Rome, la loi ne tenant pas pour infamante la fustigation ou la bastonnade, ce châtiment pouvait être infligé aux hommes libres. Il en allait autrement pour la flagellation, réservée aux esclaves dans tous les cas où les hommes libres se contentaient de la bastonnade. Cependant, cette même loi semblait s'attendrir un peu devant les esclaves impubères, auxquels on n'infligeait que la férule ou l'/iotoio ; par contre, l'adulte était roué de coups avec le flagrum. Le fouet sous toutes ses formes pouvait être appliqué dans l'intérieur de la maison, sur l'ordre du maître, qui en usait largement. La comédie latine contient nondjure d'allusions aux cuisantes répressions qui tombaient sur les épaules, le dos et les reins des patients. La législation des empereurs chrétiens aura assez à faire d'interdire les violences éclatantes, elle fera le silence sur l'abus de la répression domestique. Celle-ci frappe indistinctement l'innocent et le coupable, car le maître prescrit le châtiment sous le coup de sa colère, il s'exécute sur-le-champ et le lorarius n'est pas toujours maître d'adoucir la peine par la façon dont il l'inflige ; lui-même est surveillé et doit s'attendre à prendre à tout moment la place du patient qu'il fustige.

I. Instruments. — Comme il est assez naturel et très légitime, le châtiment était proportionné à la faute commise. Dans ce but, on avait réglementé le nombre de coups et gradué l'effet produit suivant l'instrument dont on faisait usage. Le lorum ou scutica était parfaitement anodin et il est probable que, si son maître Orbilius se fût tenu à ce procédé, l'élève Horace ne lui en eût pas gardé si longue rancune, mais il y avait la ferula.

Si quis Orbilius fendu scutica que cecidit.

La ferula, moins inoffensive, faisait sans doute apprécier — à sa manière — la scutica. C'est encore Horace qui dit :

Ne scutica dignuni horrihili scctere flagello. Nam ut ferula cœdas meriUini niaiora subire. Verbera non vereor...

Entre la scutica et la ferula prit place, dans l'opinion de la jeunesse, Vanguilla, sorte de martinet en peau d'anguille d'une grande légèreté : anguilla est, qua cocrcentur in scholis pncri, quœ vulgo scutica dicitur. Comme la scutica et Vanguilla, c'étaient encore des martinets auxquels on appliquait les appellations lie scorfiion, sorte de garce faite de corde nouée dont les extrémités libres étaient garnies de pointes, et de flagellum, instrument analogue dont les nœuds étaient hérissés de poils de porc.

Plus redoutable était déjà la férule produite par une belle plante herbacée à tige creuse, molle et flexible. Il n'en est pas souvent question dans les textes helléniques ; à Rome, au contraire, la ferula n'a que trop d'usage, au jugement de ceux qui en goûtent. Les esclaves et les enfants faisaient de bonne heure connaissance avec elle :

Ludi magisler purce simplici turbiv, Cirrala loris liorridis Scgllite pellis, Qua vapulauit Marsyas Celeucus, Ferulœque tristes, sceptru pœdagogoruni.

Cessent..aussi les maîtres en faisaient autant d'estime que leurs subordonnés en faisaient peu ;

Invisie nimiuni pueris gratw que nmgistris.

On sait les plaintes d'Horace et de Juvenal qui, souvent, sentirent au bout de leurs doigts la férule des cuistres, et la main n'avait pas seule à redouter les atteintes de l'instrument.

Le flagellum, un, est le fouet typique : une lanière forte et de longueur moyenne, soit unie, soit tressée et faite de bon cuir, attachée à un manche qui sert de poignée. Le flagellum est déjà sur la limite qui sépare les châtiments des supplices : ses effets, pour être plus douloureux, ne diffèrent pas de ceux des instruments énumérés ci-dessus, et on les exprime généralement par ces mots : cœdere, secare, seindere, qui décrivent bien la fine coupure et la morsure des lanières cinglant la peau. Dès qu'il faut montrer les effets d'instruments plus redoutables, on trouve les mots rumpere, pinsere qui expriment les contusions produites par le flagrum ; forare et fodere qui marquent les instruments munis de piquants.

Le flagrum était le plus terrible des instruments. C'était une espèce de knout qui frappait lourdement, écrasait les chairs, rompait les os et couvrait le corps de plaies confuses. Il existait diverses variétés du flagrum. Le plus bénin paraît devoir être le flagrum multijugis talis ovium tesseralam, c'est-à-dire garni d'osselets. Au contraire, le plumbum ou plumbata à manche de fil de fer tortillé, armé, en guise de lanières, de chaînettes terminées par des boucles de métal, était un véritable instrument de torture. Prudence compare ses effets à ceux de la grêle :

Tundatur, inquil, terga crebris iclibus Pulsatus ergu martyr illu grandine.

Nous étudierons séparément et à leur place les instruments de martyre. Voir Instrum. de martyre. m. Patients. — 1° Esclaves. — Deux classes d'individus sont soumis à ces châtiments corporels ; les esclaves et les enfants. La férule, les verges, le fouet ne leur sont guère épargnés. Parmi ceux qui sont traités de la sorte, il s'est rencontré beaucoup de chrétiens : nous devons dès lors rechercher les causes et les conditions de leur situation.

« D'honnêtes gens, écrit Sénèque, se mettent en colère si l'eau chaude n'a pas été bien préparée (voir Dictionnaire au mot C., t. ii, col. 1.581), si un verre a été brisé, si un soulier a été maculé de boue, si un esclave n'est pas assez prompt, si le breuvage qu'il apporte manque de fraîcheur, si le lit est mal fait ou la table mal dressée. Qu'un esclave tousse ou éternue pendant le repas, qu'il chasse négligemment les mouches, qu'il laisse tomber une clef avec bruit, nous entrons dans une véritable rage. Qu'il traîne trop rudement un meuble, qu'il ne sache pas glacer le vin avec la neige, nous nous indignons. S'il répond un peu trop haut, si son visage exprime la mauvaise humeur, s'il murmure des mots qui n'arrivent pas jusqu'à nous, avons-nous raison de le faire fouetter, de le mettre à la chaîne ? Le voilà devant nous, lié, exposé sans défense ; aux coups ; souvent, nous frappons trop fort et nous tronquons un membre, nous brisons une dent. N'y a-t-il pas de honte à détester un esclave novice, parce que, libre peut-être hier, il conserve dans une servitude récente des restes encore mal effacés de son ancienne liberté, parce qu'il n'embrasse pas avec assez d'empressement de vils et pénibles travaux, parce que, habitué à une vie douce, il n'a pas la force d'accompagner en courant le char ou le cheval de son maître, parce que, pendant le travail de chaîne, il se laisse aller au sommeil ? Pour quoi vous écriez-vous ? pour quoi cette fureur ? pour quoi, au milieu d'un repas, faites-vous apporter des fouets ? Parce que vos esclaves ont dit un mot et que, pendant les conversations bruyantes de vos convives, ils n'ont pas gardé un silence absolu. Nous aurons fait vraiment une belle action quand nous aurons envoyé à l'ergastule un malheureux esclave ! Pour quoi nous liâter ainsi, le battre, lui briser les jambes ? Laissons le temps passer sur le premier mouvement de colère, nous serons, tout à l'heure, plus calmes pour juger. Mais non, il nous faut tout de suite punir par le glaive, la peine capitale, les chaînes, les cachots, la faim, une faute qui méritait tout au plus un léger châtiment. Les femmes ne sont pas moins excessives dans l'usage de la répression. Juvénal décrit la toilette d'une dame romaine ; « pendant qu'elle met du fard, cause avec ses amis, fait déployer devant elle des robes brodées d'or, le bourreau frappe ; enfin, quand les bras de celui-ci tombent de fatigue, elle crie à la malheureuse dont le supplice est fini : « Sors donc. » Un passe-temps assez répandu consiste à faire déshabiller l'esclave camériste, ornatrix, pendant la toilette, à la faire fouetter, puis la toilette reprend. Parfois, pour perdre moins de temps, on griffe avec les ongles le visage de la femme de chambre lente ou maladroite, ou bien on lui pique et déchire le bras avec une longue aiguille. Si l'ornatrix est impeccable, on fait monter un esclave et, par manière de distraction, on le fait fouetter.

Qu'il y ait dans ces descriptions quelques exagérations, c'est possible et même probable ; mais, outre que l'on ne peut récuser l'ensemble des textes, nous savons l'existence des geôles destinées à recevoir les esclaves soumis à un châtiment moins spontané et plus prolongé ; c'étaient les ergastula dans l'exploitation rurale et, dans l'installation urbaine, quelque chose d'aussi repoussant. Apulée nous décrit une boulangerie : « Quels avortons d'hommes ! toute la peau sillonnée de traces livides par le fouet, le dos meurtri, quelques-uns n'ayant qu'une étroite ceinture, mais tous presque nus sous leurs haillons, le front marqué, la tête demi-rasée, les pieds entravés. » Plante est intarissable, on ferait un traité complet de tous les genres de châtiments appliqués aux esclaves avec les menaces, les allusions, les plaisanteries qu'il prodigue. Il existe une progression qui va des égratignures à la relégation dans les mines, dernier et suprême degré de l'horreur. Voir Dictionnaire, t. i.

Après le triomphe du christianisme, la législation des conciles aura à lutter longtemps pour faire pénétrer non seulement le respect de l'esclave, mais la mansuétude à son endroit. Vers l'an 300, le concile d'Elvire porte le canon suivant : « Si quid domina jurore zeli accensa flumbris lurbcrcwcril ancilhim, snam, ita il in ierlium dicm (tiiimam cum cruciari efjundtd, et) quod inccrlam sil, uoluntale an casii occiderit ; si voliinlale, post seplem annos, si casa jwst qiiinquennii Ifmpura, acia leriilima pœnilentia, ad cummunionem placuil iidmilli. Quu si infra lempura conslilula /uerit inflrniala, acripial comnmnionrm. »

On pourrait prolonger longtemps les considérations sur ce sujet. La constitution du monde antique remettait, sans défense, une portion considérable de l'humanité au pouvoir de quelques individus. Ceux-ci, outre les passions auxquelles nul n'échappe, avaient à compter avec ce vertige d'un genre particulier que donne un pouvoir sans contrôle ; beaucoup y perdaient la modération qu'ils eussent gardée au sein d'une situation moins désordonnée. Dès lors, fantasques, excessifs, opiniâtres, impatients de toute résistance, même de ces délais que crée la nature des choses et qu'imposent les lois de l'univers, ils passaient leur humeur sur des malheureux qui, à tout prendre, n'étaient peut-être pas toujours les plus à plaindre. La familia devenait ainsi le champ d'expériences des gronderies du maître et, à ce point de vue, la situation de l'enfant n'était guère plus avantagée que celle de l'esclave : Quanto lempore liserés paruulus est niliii difjert a servo.

2° Enfants. — Une peinture murale d'Herculanum va nous introduire dans une école, à l'instant où un petit coupable recevait le châtiment classique. Sur cette peinture, précieuse représentation de la vie réelle, nous voyons, sous les colonnes d'un portique, par conséquent, en plein air, trois jeunes élèves assis. Ce sont bien des écoliers, leurs longs cheveux (cirrali) le disent. Le premier est vêtu d'un manteau d'un rouge sombre ; les deux autres portent des tuniques à larges manches, l'une verte, l'autre rouge. Tout ce petit monde est en classe. Sur les genoux de chacun sont placés des rouleaux ou volumina ouverts, qu'ils tiennent des deux mains. Leur attitude rappelle les prescriptions sévères, mais souvent enfreintes, au dire de Quintilien et de Juvénal, sur la décence dans les écoles. Devant eux se tient debout un homme barbu, vêtu d'un manteau rouge sombre, sous lequel ses mains sont cachées : c'est le maître d'école (ludi magister). Derrière les colonnes, quatre personnes, des passants probablement, se sont arrêtées, sans doute pour écouter la leçon ; peut-être sont-ce des parents ou des serviteurs venus accompagner les enfants. Cette manière d'ouvrir école en plein vent existait encore sans modification aucune au temps de saint Augustin ; on prenait simplement la précaution de suspendre une tenture. Précaution que les écoliers ne devaient pas trouver superflue à certains moments, quand le maître ou un de ses aides châtiait les accès de paresse ou les gamineries. C'est cet instant désagréable que nous montre la peinture. Un élève est tout nu à l'exception d'une ceinture en étoffe brune nouée autour des reins (ventrale). Un de ses camarades, vêtu d'une tunique rougeâtre, le maintient avec les deux bras sur ses épaules et sur son dos, tandis qu'un autre condisciple, en tunique verte, le tient par les pieds (fig. 2727). Un aide du maître d'école lève la verge et, à voir la figure du coupable, on devine qu'il n'en est pas au premier coup. Pas au dernier non plus, car un autre personnage apporte des verges de rechange. On se rappelle le plagosus Orbilius, maître d'Horace ; la verge ou la férule, dit plaisamment Martial et, après lui, Ausone, était le « sceptre des pédagogues ». Ils se servaient aussi du fouet à une lanière ou de l'« horrible fouet à plusieurs lanières et à nœuds ». La correction était appliquée sur la main ou sur le derrière. Apulée décrit une correction de ce genre : Vocatis duobus e fumilia validissimis quam iillissime subhilu piiero itates ejux obverbcrans, et Hérodas nous montre le maître d'école appelant trois écoliers quand il veut fouetter Kottalos : y.O'j KôxzaÀo ;, y.oC <ï*r/.).o ;; oO Ta^Éw ; tojtov àpeÏT' ;t' MU.OU.

Prudence décrit, lui aussi, une correction infligée à... C'est à peu près vers le même temps que le poète Ausone s'exprimait en ces termes en parlant à un écolier :

Tu qui quidem ne mélus scolas verberas multo increpet et truculenta senex gerat ora magister. Dégénères animas tinior tirguil, et tibi constat intrepidus ne te elanwr plagae que sonantes Aec niaiatinis agitet formido sitib horis. Quod septime vibrât fenilœ, quod mille suppellec Virgea, quod altux seuticani prœtexil (duta, Quod fervant trepido subsellia vestra tumulto Pompa loei et vani fueatur scena tinioris.

L'emploi du fouet comme moyen d'éducation était alors général et il devait demeurer longtemps en usage. La règle de saint Benoit contient deux prescriptions relatives aux corrections traditionnelles : un jeune élève par le maître d'école ; celui-ci se contentait de la main * :

Injanlam vero iis qui ad quindecim annos œlalis, disciplinæ diligentia ab omnibus custodia sil i°, et ailleurs : Omnis œtas vel intellectus proprias debet habere mensuras. Ideo iuvenes pueri, vel adolescentiores œtates, aul qui minus intelligere possunt quamla pæna sil excommunicationis : hi tales delinquent, aul jejunis nimis affligantur, aul acerbis verberibus ciercantur cl S(HUV !(ur'..\insi. jusqu'à l'âge de quinze ans, les jeunes garçons confiés au monastère étaient exposés à recevoir le fouet. Cette limite de quinze ans parait avoir été anciennement adoptée, car on lit dans les Dialogues de Sulpice-Sévère que deux enfants, l'un de douze, l'autre de quinze ans, furent fouettés par leur abbé pour les punir d'avoir raconté aux moines un miracle du supérieur dont ils avaient été témoins '. Il est vrai que saint Benoit n'établit pas à cet âge une limite absolue après laquelle le fouet passerait au rang des souvenirs d'enfance ; les adolescentiores et les minus intellegentes étendent beaucoup le privilège, grâce auquel on leur infligera les verges, acerbis verberibus. C'était une modification de la règle de saint Basile (qui s'exprimait ainsi par rapport au châtiment des enfants : « Il a devancé l'heure des repas ? qu'on le fasse jeûner la plus grande partie du jour. Il a mangé avec de mauvaises façons ? qu'on lui fasse regarder le dîner des frères sans lui donner rien, il apprendra à bien se tenir. Il a dit des choses inutiles ? Il a été insolent ? menteur ? qu'on lui inflige le jeûne et le silence forcé ^. » Mais, cette mansuétude était alors tout à fait exceptionnelle. Saint Pakhôme prescrit au contraire : Omnes pueri qui non liment confundi pcccalo, correpli verbo non emnilai'crinl. vfr l'crcntur quandiu

272S. — Épitaphe d'Arlon. D'après Le musée belge, juillet-oct. 1004, p. 300.

disciplinam accipianl et limorem '. La règle du Maître dit de même : Inlanlulus us que ad quindecim cuinnx non excommunicari, sed pnecipimus viipnlari pro culpis '. La règle de saint Fructueux : Quod si in aliquo quœ diximits deprehensi fuerinl. euntinuo <ib ipso suo decano virr j'L emenilcntur^ ; erifln. saint Isidore : In minori œtate non sunt e^e^ccndi senlentin exeommunieationis, sed pro qualilute nei/tiyenliie eonijruis cmendandi sunt playis, ut quos a'tatis infirniitus a eulpa non revucal, jlagelli disciplina compeseal ^. Au monastère de Nitrie, le fouet était exposé en permanence. Il existait, nous l'apprend l'Histoire Lausiaque, une vaste église et, dans cette église même, trois palmiers portant chacun un fouet destiné à la correction des moines, des voleurs et des hôtes. Le délinquant embrassait le palmier dans ses bras et tendait le dos à la lumière : < » ; -ivTa ; ■n-xUr/'x : /.ai oi-.'/s./oij.ivou ; (.'> ; à ;;o'j ;— ).r,ywv —ïp'.'Axa^âvciv tov 9o :v'.y.a, y.x\ ).a[j,oâvov-a ; £-'■ vwTO'j pr.TJ ; 0-jtm ; i-ol-Js-rO '. '. On voit que les enfants n'étaient pas toujours seuls en cause : néanmoins, leur tour devait revenir fréquemment et il est probable que les petits oblats des monastères n'étaient guère à envier par leurs compagnons des écoles. Et plus d'un, l'âge venu, devait souscrire volontiers au jugement de saint Augustin : Qu(nilis erucialibus propc quotidianarum phuiarum Ivnera pucrorum œtas subdiliir ? Quantis eliam scholis vigiliarum cl abstinentiœ molestiis exercentur, non propter discendam sapienliam, sed propter opéra Itonores que vimilalis. ut numéros, et titlcras. et disertas fallacias elo qui discanl ».'.\vec le temps, les préoccupations scolaires changèrent, mais le fouet demeura. On ne songeait plus guère, à la fin du vii= siècle, à faire des rhéteurs, mais on faisait grand cas d'une bonne maîtrise. L'un pape lui-même, et des plus illustres, saint Grégoire 1'=', dota l'Église romaine d'une schola cantorum qu'il pourvut de tout le nécessaire. On se réunissait au Latran, le pape valétudinaire assistait cependant aux répétitions, étendu sur une sorte de chaise-longue, prenant sa part et chantant avec son petit monde, qu'à l'occasion il régalait de quelques coups de férule,.■\pres sa mort, le fouet fut conservé, et, deux siècles et demi plus tard. Jean Diacre allait vénérer l'antiphonaire et la férule : fnijellum ipsius, quo pueris mirhthatiir. vencratione eonyruii autlientico antiphonario reservalur''. Les petits choristes n'avaient pas trop à se plaindre puis que nous voyons un empereur, le jeune Constantin II, coupable d'avoir comploté contre la régence de sa mère, Irène, mis aux arrêts et fouetté sans rémission, bien qu'âgé alors de dix-huit ans (789).

Avant de quitter ce sujet, il nous reste à citer un monument curieux trouvé à Arlon (Belgique) dans les remparts, en 1671 : il nous est connu par un dessin de A. Wîltheim. Ce dessin représente une scène à trois personnages. Au milieu, un jeune garçon tout nu, vu de dos et prêt à recevoir la correction traditionnelle, à main plate. Déjà celle-ci est levée tandis que, de la main gauche, l'exécuteur retient le gamin par la ceinture et l'empêche de fuir. A droite, un autre personnage, vêtu du sagum et portant une large écharpe, lève la main comme pour donner l'ordre de frapper. L'inscription de cette pierre nous apprend que c'est un affranchi qui élève le monument à son patron et, quoi que le rapport entre le bas-relief et l'inscription soit difficile à expliquer, on peut croire qu'il s'agit d'une correction scolaire et que l'affranchi auquel son patron a élevé ce tombeau était quelque maître d'école (fig. 728) ' ».

Dans la passion de Jésus-Christ, saint Luc nous apprend que « Pilate, ayant convoqué les princes des prêtres, les magistrats et le peuple, leur dit : Vous m'avez présenté cet homme comme portant la nation à la révolte ; et voici que, l'interrogeant devant vous, je ne l'ai trouvé coupable d'aucun des crimes dont vous l'accusez, ni Hérode non plus ; car je vous ai renvoyés à lui, et on n'a rien fait à l'accusé qui montre qu'il mérite la mort. Je le renverrai donc après l'avoir châtié : Tiotios j'îi ; o-jv xOtov i-r)).-Juo)'. » Il entendait probablement un châtiment assez bénin.

Les apôtres, traduits devant le Sanhédrin et un instant menacés d'une sentence de mort, sont finalement renvoyés indemnes : Ayant rappelé les apôtres.

(n. 9066) (n. 9065) (n. 9063) (n. riijt ;i, on leur défendit absolument, après les avoir fouettés, de parler au nom de Jésus et on les relâcha-, » îi :' ;av-jç, c'est la flagellation.

Saint Paul, qui avait eu affaire, tantôt à la juridiction de ses compatriotes, tantôt à celle des Romains, avait été flagellé cinq fois par les Juifs, bâtonné trois fois par les Romains '.

La passion de sainte Perpétue nous la montre pénétrant dans l'amphithéâtre avec ses compagnons de martyre, passant sous la tribune d'Hilarianus, le procurateur intérimaire pour proconsul défunt, et lui criant : « Tu nous juges. Dieu te jugera. » Soudain, le peuple s'émeut, voit une provocation et réclame un châtiment immédiat et supplémentaire ; on fait passer les martyrs sous les fouets des lanistes : ad hoc populus exa-iperalus, flagellis eos vexari prn ordine venaiorum postulavit '.

Enfin, nous citerons une pièce d'authenticité contestable ' dans laquelle un fidèle nommé Timothée est sommé de sacrifier aux dieux : il refuse, on le met à la torture, on mande sa femme qui, mariée depuis vingt jours seulement, est encore très émue. « Peut-être, dit-elle à son mari, es-tu chargé de dettes, ou bien serait-ce à cause des impôts que tu as été saisi. » La scène se passe dans la Haute-Égypte, en Thébaïde et là, plutôt que partout ailleurs, la question de la jeune femme s'explique. Les Égyptiens se faisaient souvent un point d'honneur de ne pas se soumettre à l'impôt avant d'y avoir été contraints par la violence. Tout, même la torture, leur paraissait préférable à l'abandon de leur épargne, aussi le fouet jouait un rôle fréquent et redouté. > En Égypte, dit Ammien Marcellin, on rougirait d'avoir satisfait aux collections sans pouvoir montrer son corps tout sillonné de coups *. » Je crois pouvoir rattacher aux souvenirs des martyrs une pierre des catacombes sur laquelle on voit figurés une croix et un fouet ' (fig. 2729).

H. Leclercq.


CHAUDRON. Sous les noms divers de chaudron, bassine, marmite, etc., nous entendons les récipients de terre ou de métal que les anciens désignaient sous les noms de ■/.■xi./.i.nr, ■/.^■/./.■xvi, ■Ai-/./.■xirj ;, cacabus,cacabulus ou cucabuliim. C'était le vase ou pot dans lequel on faisait cuire la viande, les légumes : vas ubi co^/uebant cibum. On faisait ces vases en terre, ftctilis : en étain, slaïuieus ; en bronze, aheneus ; en argent, argenleus. Ils étaient tantôt arrondis ou effilés à la base, et dans ce cas on les posait sur un trépied de fer ou d'airain, ou bien ils étaient pourvus de pieds qui, en assurant l'équilibre, dispensaient de recourir au trépied.

Le musée du Caire possède quelques beaux spécimens de chaudrons en bronze ; plusieurs étaient pourvus d'une poignée ou d'une oreille. La plupart sont, aujourd'hui, recouverts d'une belle patine verte qui n'a pas toujours préservé le métal de plus graves détériorations. Cependant, on constate que ces vases étaient ordinairement embellis par des ciselures, des torsades en relief ou des figurines {fig. 27.'30).

Voici les dimensions de quelques-uns de ces vases :

Diamètre à la partie supérieure : 0« 25, O^IS (fig. a), o^iô ? (fig. 6). o^iag (fig. f), o^oQQ (flg. </ ;, o-ovs (fig. e).

Hauteur : ()' »142 ; O-'IOG (fig. o), O^ISG (fig. b), O^IU (fig. f), U°>075 (fig. d), 0"« 078 (fig. e).

Longueur du manche : 0 »22 (fig. d) ; 0' »090 (fig. e).

Les figures d. e sont de véritables capis, c'est-à-dire des vases destinés à puiser dans un vase plus grand, et, à cet effet, munis d'une poignée ou d'un manche, au moyen desquels on les saisissait.

H. Leclercq.


CHAUMONT- (MSS. LITURGIQUES DE). 21-24. III (= 23). Lectionnaire des xii'-xiii'' siècles. Olim, chapitre de Langres. M. l'abbé L. Marcel, Livres liturgiques de Langres, p. 30, a remarqué que dans ce ms. le Propre du temps et le Propre des saints sont confondus.

H. Leclercq.

I. Tibialia. — Suétone nous apprend que, pendant l'hiver, l'empereur Auguste portait une espèce de guêtre : Horace laneo et feminalibus et libialibus muniebatur, et cet habillement devint bientôt une pièce essentielle de l'équipement militaire, puis que le jurisconsulte Paul inflige la peine des verges à tout soldat coupable d'avoir aliéné ses tibialia : Nani si libialia (genus armorum ad tibias) vel umerales alienavit, castigari verberibus debet. Les monuments nous font connaître deux types bien distincts de tibialia, quoique affectés tous deux aux usages champêtres. Le premier, fourreau en étoffe descendant jusqu'à la cheville et lié au-dessous du genou avec une courroie : le second consistant en une bande roulée autour de la jambe, soit en spirales, soit en cercles parallèles. Perrel, Les catacombes de Rome, t. I, pl. IX, n. 18. — Calai, Général des manuscrits de France, l. XXI. — Dictionnaire du mobilier français, 1872, t. III, p. 105. — Suétone, Augustus, c. LXXIX. — Digeste, XLIX, tit. VI, leg. 14 : De pœnis.

Ce dernier type, auquel on donnait couramment le nom de fasciae crurales, chausse fréquemment le Bon Pasteur sur les fresques des catacombes. En certains cas, la bandelette partant en double du bas de la jambe, s'arrêtait au-dessus du mollet où elle formait un noeud à bouts flottants ; le plus souvent, une simple jarretière ronde maintenait le système.


II. Tibrucci. — Outre les libialia, on faisait usage du bas sans pied, en laine grossière, appelé tibruccius, tybrugus, tibraca, Iribuces, tribucus. La belle statuette de marbre du musée chrétien du Vatican représentant le Bon Pasteur nous le montre portant des lubrugi roulés autour du genou, auquel ils sont retenus par une jarretière nouée ; ces tubrugi forment, au bas de la jambe, un bourrelet qui clôt hermétiquement l'entrée du soulier. Bède nous apprend que saint Cuthbert portait de cette sorte de bas fourrés : calcemlus tibracis, quas pelliceas habere solebat. C'était une mode romaine dont les barbares s'étaient bien emparés. Paul Diacre dit à propos des Lombards : Postea cœperunt hosis uli, super quas equitanles lubrugos birreos mittebant : sed hoc de Romanorum consuetudine imaxerunt. Les lubrugi se confectionnaient avec les épais tissus de laine, la peau souple, la fourrure grossière et peut-être la toile.


III. Hosae. — Ce sont encore des bas, mais des bas sans pied, que les hosae ; ils ne diffèrent des tubrugi que par leur matière qui était le cuir et leurs procédés d'attache, nécessairement plus complexes. Importés de Germanie en Gaule, les hosen, hosae, « house aux », furent toujours conservés par les barbares même après que ceux-ci eurent acquis une certaine civilisation. Les hosae lombards consistaient en d'étroits étuis de peau tannée qui garantissaient la jambe entière et dont l'extrémité inférieure s'emboîtait dans le soulier. Les hosae franques dont faisaient encore usage Charlemagne, ses guerriers et son peuple en différaient sans doute assez peu.


IV. Fasciae. — Les Romains et les barbares, pour préserver leurs pieds de la piqûre du froid, imaginèrent de les envelopper soit dans un lambeau d'étoffe lié autour de la cheville, soit dans une longue bande enveloppant le pied de ses sinuosités. Cette enveloppe intermédiaire portait le nom de fasciae calceamenti, fasciae pedules, afin de la distinguer des fasciae crurales. Le mot fasciae, employé seul et non suivi d'un qualificatif, désignait vraisemblablement un système de bandelettes partant des orteils et remontant sur la jambe jusqu'à une certaine hauteur. Le biographe de l'empereur Alexandre Sévère nous apprend à son sujet : Boni lineaminis appetitor fuit... fasciis semper usus est. Braccas albas habuit, non coccineas ut prius solebant, ce qui nous permet d'induire qu'on portait d'ordinaire des fasciae de lin et qu'à la couleur écarlate on substitua la couleur blanche.

V. Udoni. — Le plus ancien mot employé pour désigner les bas est udo (odho, odo), qui ne se rencontre que rarement dans le latin classique. Chez Martial, il désigne un soulier en feutre, en laine ou en poil de chèvre :

.Von hos lana dedit, sed olentis barba marili ;

Ciniphio poteril planta latere sinu.

Un autre vers extrait du Querolus rend l'idée exacte d'un bas de laine mal tiré :

.Sancte laiieos cothurnos, sanctiper refltios calceos.

Ulpian s'exprime ainsi à son sujet : Fasciae crurales, pedules que et impilia vestis loco sunt quia pariem corporis vestiunt. Alia causa est odonum quia usum calciamentorum præstant ; en cela, il range les fasciae à part des odones, confond les deux habillements distincts, mais admet par là même implicitement l'existence de rapports intimes entre leurs usages respectifs. L'Édit du Maximum de Dioclétien classe les udones parmi les vêtements que le braccarius (tailleur) confectionne. Pendant l'empire, udo tendit à remplacer les fasciae. Si les mosaïques de Ravenne nous montrent la cour impériale byzantine portant des udones écarlates, les mosaïques de Thabraca, en Afrique, nous ont conservé le costume de quelques défunts, tous gens de petite condition, dont un nommé Pélagius est représenté avec les jambes dans des bas ou des molletières ; l'orant Abdon porte des chausses blanches ; une tombe dont il ne subsiste que la partie inférieure nous montre les pieds du mort enveloppés de tissus. À Taparura, une mosaïque mutilée représente un personnage dont le pied est recouvert d'une chaussette rouge. Les mosaïques de Rome, de Ravenne et de Milan ne laissent subsister aucun doute sur la distinction entre le soulier et le bas.

Les udones s'introduisirent vraisemblablement de fort bonne heure dans le costume barbare. Pour Charlemagne, cela ne fait pas de doute. Au dire d'Einhard : feminalibus (femoratibus) lineis induebatur, deinde iunicam... et libialia : tum fasciolis crura et pedes calceamentis constrangebat ; on ne saurait désigner plus clairement, caleçons, bas et souliers. Le moine de Saint-Gall corrobore les assertions d'Einhard et nous apprend de plus que les tibialia des Francs étaient de toile : tibialia ac coxalia lineis. La figure de Charlemagne peinte sur un manuscrit du Vatican d'après la mosaïque de Sainte-Suzanne montre l'empereur en caleçons jaunes, souliers bruns, bas d'un blanc verdâtre.


VI. Impilia. — Le texte d'Ulpien transcrit plus haut contient la mention d'un objet particulier impilia, que le Digeste range avec les fasciae dans la catégorie des vêtements. Puis que udo servait à la fois de bas et de chaussure, les impilia classés entre lui et les fasciae pedules, dont ils partagent l'attribution exclusive, devaient naturellement se rapprocher davantage de ces dernières et n'en différer que par un simple détail de forme. On peut donc voir en eux une espèce de chaussons ou chaussettes en laine feutrée, destinés à être inclus sous un calceamentum plus résistant ; Martial les désigne vraisemblablement par les mots soleae huiatse, titre d'une de ses épigrammes. Les lexicographes traduisent impilia par chaussons ; Hésychius fait dériver zu.~'./.iol d'ia-OÎM, fouler, presser, et Buxtorf de t : ;)/) ;, feutre. Pline, d'après Théophraste, rapporte que l'herbe lanigère, produite par une plante bulbeuse qui croissait au bord des fleuves, s'employait à la confection des impilia.


VII. Chausses liturgiques. — Le Constitutum de Constantin ne nous apprend rien au sujet d'une chaussure spéciale qui existait, en effet, après Constantin et était étroitement apparentée avec les campagi et les udones liturgiques ; nous les connaissons grâce aux monuments et à la description de Jean Lydus (VIe). D'après ce dernier, cette chaussure se composait de deux parties, le πορπω̃ραι et le καμπάγια ou ποδήματα. Les premiers étaient de couleur blanche, et couvraient la jambe et le pied ; les autres étaient de couleur noire et munis d'une semelle, mais sans cuir pour envelopper le pied. Une petite garniture entoure les orteils et les talons. Des courroies, partant de la base, sont liées sur le pied ; ces courroies cachaient presque tout le pied de manière à ne laisser apercevoir que les extrémités, tandis que les πορπω̃ραι laissaient voir le pied presque en entier. La description de Lydus correspond à l'image que nous donnent les monuments du VIe.

Nous rencontrons des représentations de cette chaussure chez la suite de Justinien et de Théodora, sur la mosaïque de Saint-Vital à Ravenne ; sur les mosaïques des absides des Saints-Côme-et-Damien et de Saint-Théodore à Rome, également sur la fresque de saint Rufinianus au cimetière de Generosa, sur les mosaïques de l'oratoire de Saint-Venance, sur un diptyque d'ivoire de Monza, sur le bouclier d'Almendralejo, au musée de Madrid, et sur un diptyque privé de la cathédrale de Novare.

Sur l'ivoire de Milan et le bouclier d'Almendralejo, l'enveloppe intérieure du pied — le bas — est à peine visible ; sur le diptyque de Novare, le bas fait des plis ; dès lors, on ne peut douter. Les deux éléments dont se compose la chaussure se laissent reconnaître facilement sur les mosaïques et sur la fresque du cimetière de Generosa : on y distingue sans aucune peine les campagi noirs ne couvrant que les talons et la pointe du pied, et les udones blancs.

D'après le Constitutum, Thèodulphe d'Orléans (787-821) et Amalaire, les udones sont toujours blancs et en lin. Voici ce que dit Thèodulphe :

Linea crusque pedesque legant tataria, ut apte qui superaddatur campagus ipse decens.

Voici Amalaire : Sicut per linum quo pedes vestiuntur caligalio pedum significatur.

Les Ordines romani I, II, III, IV, publiés par Mabillon, ne font aucune mention des bas liturgiques que l'Ordo V mentionne ainsi : I. Item calceamenta, id est odhones, deinde campagos. — II. Calceamenta, odhones et campagos.

H. Leclercq.


CHAUSSE. — I. La chaussure. II. Solea. III. Calceus. IV. Calceamentum. V. Aux catacombes. VI. Les empereurs : 1° campagus. 2° zancha. VII. En Occident. VIII. Chaussure liturgique. IX. Chaussures historiques. X. Chaussures barbares.

I. La chaussure. — L'usage des chaussures paraît remonter à la plus haute antiquité. De temps immémorial les Juifs portèrent les calceamenta et la Bible nous montre, à plusieurs reprises, le Seigneur prescrivant à Moïse et à Aaron de quitter leur chaussure, et nous savons que celle-ci consistait chez les Israélites tantôt en une semelle attachée à la jambe par des lanières, tantôt en une forme qui enveloppait le pied et qu'on prenait soin d'orner. L'archéologie juive doit rester en dehors de nos recherches ; néanmoins — exceptionnellement — nous signalerons les sandalia de Judith, ceux de l'épouse dans le Cantique. Cette chaussure consistait probablement en une sandale de cuir ou d'étoffe, dont l'empeigne, voire même la semelle intérieure, était brodée.

Nous allons voir les différents types de chaussures dont ils firent usage en les classant sous cette triple catégorie : 1° chaussure laissant la partie supérieure du pied à nu, soleae ; 2° chaussure couvrant l'intégrité du pied, calcei ; 3° chaussure garantissant le pied et la jambe, calceamenta.


II. SOLEA. — La solea ne garantissait que la plante du pied : Omnin ferme id genits, quibus plantarum cakes lanliim infiime leganlur. cèlera [irope nuda et lerelibus linhenis vincla suiil, snlcas dixerunt ; nonnumquam voce r/ra-eii crepidulas. La suela était une chaussure peu habillée, commode, laissant au pied toute liberté de se mouvoir et à l'usage des deux sexes. On fabriquait des solex de cuir, de bois et même de laine ; à défaut des courroies d'attache, un tenon passant entre les orteils retenait la chaussure.

2-31. — Péronés (lig. 1013) lifl il 27 ;m. — Campogiis byzantin 2735. — Campagus impérial. D'après Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, l. I.

2736.

Campagiis impérial (Rg. 1064) L'archéologie assyrienne atteste également chez ces peuples l'usage des chaussures ; de même chez les Phéniciens, les Égyptiens, les Perses, enfin chez les Barbares qui envahiront l'empire romain. Les Huns, au dire d'Ammien Marcellin, enveloppaient leurs jambes dans des peaux de chevreau ; les Goths, rapporte Sidoine Apollinaire, portaient des bottines en cuir de cheval attachées par un nœud au bas de la jambe, dont le haut restait découvert. Les Scythes représentés sur les bas-reliefs de la colonne de Théodose sont chaussés d'un soccus à double languette ; les Lombards ont un soulier retenu par des courroies lacées et fendu sur le cou-de-pied jusqu'à la naissance des orteils.

La sculponea était une chaussure grossière propre aux esclaves ruraux ; une pesante semelle adhérente au pied à l'aide d'une pièce de cuir recouvrant le cou-de-pied.

La carbalina, chaussure éminemment rustique, faite d'un morceau de peau de bœuf cru placé sous le pied, puis relevé en gouttière, de façon à garantir le talon et les orteils ; des courroies, passant par des trous percés sur les bords, s'enroulaient autour de la jambe.

La sycclias ressemblait à la crépide ; elle tirait son nom de ce qu'elle embrassait le pied.

Le diabalhriim, porté de préférence par les femmes, signalait chez les hommes une mise efféminée.

La fulmenla était un assemblage de semelles ajoutées à la chaussure pour rehausser la taille, surtout des soldats.

La gallica se portait avec la lacerna ; la semelle était de bois ou de roseau tressé, quelque chose comme la « galoche » et l'« alpargate ».

La caliga était par excellence la chaussure militaire des Romains, qu'elle fût ouverte ou fermée. L'immense majorité des monuments en fait une solea, laissant les orteils à nu et attachée au moyen d'un système de courroies multiples, qui couvrent le cou-de-pied et finissent par entourer les jambes de cercles parallèles. Le soldat romain renforçait sa chaussure avec des clous serrés et pointus.


II. Calceus. — Le calceus (kalceus, καλκεύς, calceamentum, πόδημα) enveloppait tout le pied. Cette chaussure, généralement de couleur noire et commune aux deux sexes, avait une empeigne cousue et la forme de nos brodequins ; on pouvait l'attacher avec des cordons, mais elle ne s'adaptait pas indifféremment à l'un ou à l'autre pied. Le calceus était la chaussure de cérémonie inséparable de la toge : propriam logie lormenlum, dit Tertullien ; mais à mesure qu'on délaissa la toge, le calceus grandit en faveur ; on le tailla dans la pourpre et on le couvrit de broderies (fig. 2732).

L'obscirigillum était un calceus renforcé de deux plaques de cuir, cousues à la semelle et trouées pour livrer passage aux courroies.

Les calcei fenestrali, dont quelques spécimens englués dans la vase de la Tamise s'y sont admirablement conservés, sont découpés dans la peau de truie noire en réseaux variés. Trois de ces chaussures sont d'un seul morceau recousu aux extrémités ; un renfort de cuir leur tient lieu de semelle et des ligulae livrent passage aux cordons (fig. 2732).

Le calceolus est une chaussure féminine montant jusqu'à la cheville ; elle a des semelles et des talons bas, l'empeigne est toute d'une pièce, les cordons — s'il y en a — sont passés dans l'ourlet qui arrête la partie supérieure. Ces chaussures sont de couleurs variées ; les dames d'honneur de Théodora, sur la mosaïque de Saint-Vital à Ravenne, en ont de rouges.

Le calceus patricius (lig. 2773), réservé aux patriciens et aux sénateurs. « Voici la description qu'en donne Isidore : Patricios calceos Romulus reperit quattuor corrigiarum assula que luna. His soli patricii utebantur. Luna autem in eis non sideris formam, sed nolam candelarii numeri signifcabat, quod in illo patricii senatores cenlum fuerint... Mulieres similes sunt calceorum solo alto, superiore autem parte cum osseis sunt vel æneis malleolis ad quos lora deligabantur. Dicuntur autem a colore rubro qualis est mulli piscis. D'après Festus, il faut confondre en une seule et même chaussure le calceus patricius et le mulleus. Les antiques statues patriciennes, dont le vêtement est assez relevé pour que l'on puisse embrasser l'ensemble de leur chaussure, portent une sorte de bottine close, en matière souple, peau chamoisée sans doute, dessinant les formes. Deux rubans, souvent très larges, partent de la semelle vers la naissance des orteils et viennent se lier sur le cou-de-pied : une autre courroie, également double, assujettit le haut du calceus à la jambe qu'elle entoure jusqu'au milieu, où elle s'arrête en nœuds à bouts pendants. Les courroies forment un réseau sur la chaussure du consul Anicius Faustus Basilius (541) ; le consul Flavius Félix (428) porte les quatre courroies, deux partant de la pointe de la semelle, deux disposées en étrier. La couleur du calceus patricius était rouge vif ; les corrigiæ crura les ou courroies des jambes étaient de cuir noir, ainsi que les coriæ giri pedu les. Après qu'Aurélien eut réservé la chaussure rouge à la dignité impériale, les consuls adoptèrent les souliers dorés. Reste à déterminer la place exacte de la luna, ce croissant que les artistes s'abstinrent de sculpter, probablement à cause de sa nature délicate et fragile. « La gallica de Bonnanii porte un malleolus battant sur le cou-de-pied ; les souliers consulaires de F. Félix et de F. Taurus Clementinus (513) sont agrafés par devant, à la hauteur des chevilles, avec une fibule hémisphérique ; enfin, le vers de Martial :

Son coturna sedet limata ligula planta, qu'on lise extrema ou externa, nous semble résoudre la question, car les ligulæ ou oreilles qui couvrent les chevilles se réunissent toujours sur le cou-de-pied ».

Le soccus était une pantoufle sans cordons, couvrant le pied tout entier : socci non ligantur, sed tantum intromittuntur. Cette chaussure, portée en Grèce par les deux sexes, n'était guère admise à Rome qu'au théâtre et chez les femmes, qui l'enrichissaient d'or ou de perles. L'impératrice Théodora, sur la mosaïque de Saint-Vital à Ravenne, porte des socculi aurali. Le soccus des particuliers était parfois garni de petits clous : clavali quasi callivali eo quod minuti clavis id est aculis. sola calcis vincianlur. Isidore appelle soccus subtalaris la chaussure que nous appelons sandale.

Le sandalium, πόδημα, σανδάλιον, était une sorte de pantoufle que les Romaines empruntèrent aux Grecques. Son quartier était nul ou fort bas ; mais elle avait une empeigne finement tailladée (femoralia) où brillaient l'or, la pourpre et les broderies ; en somme, cette chaussure se rapprochait assez de celle que nous appelons « babouche ». La sandale était presque exclusivement portée par les femmes ; cependant le Chronographe de 354 (voir Dictionnaire, t. II, col. 1586) représente le mois de janvier sous la figure d'un riche Romain chaussé de sandales (fig. 2737).


IV. COTHURNUS. — Les Grecs donnaient l'appellation de « cothurne » à toute chaussure montant jusqu'au mollet ; d'ordinaire les anciens entendaient ce mot dans le sens d'un haut brodequin collant à la jambe et lacé par-devant. Le cothurne paraît être d'origine asiatique :

Lydius apta pedum vincla cothurnis erat, dit Ovide. Hommes et femmes faisaient usage de ce soulier qui s'adaptait indifféremment aux deux pieds, d'où vient peut-être que cothurnis est souvent employé au singulier. On confectionnait des cothurnes de pourpre :

Purpureo subis etiras evincta cothurno et d'autres, plus modestes et moins dispendieux, en laine :

Sume laneos cothurnos, semper refluas calceos.

Ces derniers étaient, au reste, assez peu solides. Les monuments nous font voir le cothurne ligure avec des revers plus ou moins riches : il est tantôt lacé, tantôt boulonné, tantôt maintenu par des courroies diversement agencées.

Les péronés étaient une chaussure de peau non tannée (lig. 1013) :

...Deslibus nuda sinistri Instituere pedis : crudiis legii alta perone, avec le poil tourné en dedans :


SU veliUnn fuisse volel, quem non pudel alto Per glaciem perone tegi, qui sinnmouel et Kuros Pellibits inversis, ces vers nous apprennent en outre que le perone couvrait les jambes. Isidore qualifie les péronés de rustica calceamenta garnis de clous, sous la semelle, à l'usage des laboureurs, pâtres, bergers, chasseurs. Les monuments nous les montrent comme une botte molle, fermée, de hauteur variable, ressemblant à un cothurne lacé.

L'endromis, νδρομις, n'a pas de nom latin ; c'est une sorte de cothurne qui couvre tout le pied, en laissant les orteils à nu (fig. 2738). Sidoine Apollinaire le décrit sous le nom de calceamentlum :

Perpétua slat planta solo, sed fascia primos Sistitur ad digitos ; retinacula bina cothurnis Mittil in adfersum oincto de fornice pollex, Quœ stringunt crepidas et concurrentibiis ansis inclinorum pandas texant per crura catenas.

« La plante du pied pose sur une semelle droite, mais l'empeigne s'arrête à la naissance des orteils ; le pouce renvoie d'un côté à l'autre deux courroies fixées au sommet du cothurne et qui, après avoir traversé des œillets correspondants, se croisent sur la jambe en chaînes repliées. »

Sous ces trois types principaux nous avons omis la mention de plusieurs chaussures qui étaient tombées en désuétude à l'époque chrétienne ou qui ne paraissent jamais dans les textes et sur les monuments chrétiens. Quelques autres chaussures sont encore insuffisamment déterminées. Les femmes portèrent la baxea d'origine égyptienne que Tertullien nous dit être, de son temps, recouverte de pourpre et d'or, et qui serait devenue, au dire d'Isidore, une chaussure de théâtre : calceamentlum comœdonicum. — Des vieillards portaient les corripedes, souliers minces pourvus d'une semelle légère. Les hommes s'abstenaient de faire usage des crepides, bien que commodes, mais quia non essent viri les. Les gens frileux faisaient cas des ascerie, chaussures velues, faisant sans doute l'effet de nos bottes fourrées.

Bon nombre d'autres chaussures ne sont connues autrement que par un nom. Pollux en a dressé une nomenclature dans laquelle nous voyons les Amyclaïdes, les Argiennes, les Rhodiaques rouges ou blanches ; les Baucides couleur safran, les Péribarides, les Ambraciennes, les vj/.-./.t/.t/.s ; pour la nuit, les i,j. : ?iVîuoa, dont le quartier enserrait la cheville, ri7.fiO'7ivf)''ov, sorte de bottine. Les hommes portaient l'CiTiii/'/o ; très riche, le y.ïpy.ivo ; qui avait peut-être des ligulæ découpées en pattes de crabes, le ic-6o ; vraisemblablement pointu, \'\jTi6(j/ii\i.x, soulier commun, et le i :f 05/ luiij, chaussure sénile ouverte par devant. Les p'/.aÛTa ou ;i/ïCôî ; étaient une espèce de sandales ; l'iTïipi/.ov appartenait aux courtisanes.

V. Aux catacombes. — Les fresques des catacombes nous font voir un certain nombre de personnages, notamment le Christ, le Bon Pasteur, les saints, les orants, généralement chaussés. Pour cette partie du vêtement comme pour le reste, les fresques ont une valeur documentaire indéniable. Pour autant que l'état des monuments permet de distinguer la précision des détails, nous rencontrons particulièrement les sandalia, la gallica, la scarpa et le campagiis.

D'après Wilpert, Le pilture, pi. xi.. n. 1. permission de se chausser : Eanuis, aul si imllis, calceo me. Cui milites responderant : Calcea te ad animum tuum' ; mais depuis l'époque impériale, ces vieux usages battus en brèche étaient bien souvent violés. Cependant, les fresques des catacombes nous montrent les sandales portées par ceux qui font usage du pallium des philosophes et de la tunique (fig. 2739), quelquefois, plus rarement, adoptées par des personnes portant la chlamyde ou la tunique à plastron avec la chlamyde, ou simplement la tunique. Les gallicœ (Γαλλικαὶ) sont des sandales qui enserrent le talon et nous savons par l'édit du Maximum de Dioclétien que c'était une chaussure d'usage ; gallicae viri les rusticanx bisoles, à double semelle, gallicae viri les monosoles, à semelle simple ; gallicae cursurise, à l'usage des coursiers, etc. '. C'était aussi une chaussure de luxe à laquelle on s'efforçait de maintenir le vieux nom de solea, encore que cette confusion intentionnelle, destinée à flatter les partisans des anciens usages, ne trompât personne. Plerique ex liis qui audierant requirebant, cur soleatos dixissel, qui gallicas, non soleas, habuerunt. La différence entre ces deux chaussures se trouvait dans la partie couvrant le talon, pourvue d'un riche appareil de ligatures dans la gallica, alors que la solea se bornait au strict indispensable.

Dans la Passio Perpetuae et Felicitatis, l'auteur use du mot galliculx (Γαλλικὺς) pour désigner les chaussures du diacre Pomponius et du chef des lanistes ' ; on nous apprend qu'elles étaient multiplices et multiformes ex auro et argento factas. Quelques fresques nous montrent des gallicules avec des ligatures multipliées, médiocrement riches, semble-t-il ; les plus courtes sont celles des figures de saints à la catacombe de la Nunziatella ', les plus longues sont celles que porte le Christ dans la scène des noces de Cana, à la catacombe de Pierre-et-Marcellin ', et le Bon Pasteur, pour qui ces ligatures servent à tenir la semelle et s'enroulent ensuite sur les jambes pour venir s'attacher sous les genoux.

La searpii était la chaussure habillée ; elle se portait de préférence avec la toge et devait être aussi gênante que distinguée. Tertullien, qui n'était pas homme à aimer les modes qui le comprimaient, appelait la scarpa, comme nous l'avons déjà dit : proprium togae tormentum, ce qui marque assez clairement que cette chaussure emboîtait le pied. Pour les femmes, la scarpa était le soulier obligatoire, la sandale étant inacceptable en public dès qu'on occupait un certain rang ; en fait, les fresques des catacombes ne nous montrent pas de femmes portant des sandales.

L'urfo est la chaussure donnée de préférence au Bon Pasteur : l'urfo cilicien dont parle Martial « pouvait être une espèce de chausse en poil de chèvre ou en laine ; les artistes se sont de très bonne heure donné beaucoup de liberté en représentant le Bon Pasteur.

Le campagius, qui tenait le milieu entre la scarpa et la sandale, ne paraît sur les fresques des catacombes pour la première fois qu'après le VIe • ; les figures des saints Sixte, Optat, Corneille et Cyprien, ou celle de saint Vincent au cimetière de Pontien ', sont trop tardives pour apprendre grand-chose (lig. 273-1).


VI. Les empereurs. — Entre les chaussures patriciennes et même vulgaires et la chaussure impériale la distinction résidait plutôt dans la couleur et l'ornementation que dans la forme. Caligula porte en public des socci couverts de perles, Héliogabale fait usage de chaussures couvertes de pierres précieuses et d'intailles, qu'Alexandre Sévère supprima dès son avènement ». Aurélien réserve la couleur rouge aux seuls souliers de l'Auguste, Carin revient aux gemmes, habuit gemmas in calceis, et Dioclétien, tout imbu de la pourpre et du goût asiatiques, rend obligatoire la présence des joyaux sur le costume impérial : Ornamenta gemmarum eessilia calceamentis que indidit ; nom prias imperii insigne in chlamyde purpurea tamquam.

Cependant, parmi tous les empereurs, nul ne poussa plus loin que Gallien le luxe des vêtements, et c'est dans sa biographie que nous trouvons la première mention de deux chaussures affectées après lui aux empereurs d'Occident et aux basileis byzantins : le campagus et la zancha « (fig. 27 :1, 273(5, 2741).

1. Campagus. — Trebellius Pollion nous apprend que Gallien caligas gemmalas annexait, quum campagos reticulos appellaret. Julius Capitolinus dit de son côté, à propos de Maximin le Thrace : Calceamentum ejus, id est, campagam regium... posuerunt... quum de longis alque ineptis hominibus diceretur, ciliga Maximini. De ces deux textes, il résulte que le campagus était une sorte de calige, attachée avec des courroies disposées en réseau sur la jambe et le pied nus, au lieu d'être contournées en cercles parallèles.

Voici une description par Corippus qui aide à déterminer le type du campagus : Purpuraeo sitrœ resonant fulgente coturno : Contraque pimiceis indixit regia ymoris, — '= Trebellius, 6'fii(icnn,s pat,c. \\i. — »Ju les Capitolin, Vita Maximini, c. x.xviii. — « Corippe, De laude Justini /un., n,104.

La chaussure se composait donc de deux parties : en dessous, un cothurne de pourpre ; en dessus, des courroies de cuir persan teint en Campanie. Les courroies tiennent au campagus, mais quel nom porte le cothurne' ? Serait-ce udo » ? Martial donne ce nom à une chaussure en laine ou en poil de chèvre« ; L'Hippen range les odoùes parmi les cK/ccumen/a ; plus tard, l'Ordo romanus V prescrit à deux reprises de chausser le pape des odhones avant le campagus, et cette place est nettement marquée par Théodulfe » : Linea crus que pedesque tegant talaria, ut apte. Qui super addatur, campagus ipse decens.

Les rapports de l'urfo avec le campagus préciseront la nature de ce dernier ; en effet, l'urfo, désigné comme calceamentum par un jurisconsulte, ne pouvait être à cause de cela inclus sous une enveloppe superposée ; donc le campagus primitif n'était qu'une semelle ou une sandale très découverte attachée au moyen de cordons.

On trouvera l'illustration de ceci dans le Ménologe de Basile II, qui nous présente des campagi dont la pédale est une sandale très découverte ou plutôt une carbalina ; on y rencontre, en outre, divers personnages chaussés de campagi, complètement réticulés, où le pied n'est garanti que par une simple semelle. Partout les udones sont nettement indiqués ; ils s'arrêtent en bourrelet à mi-jambe.

Une miniature du ms. 510 de la Bibliothèque nationale (IXe), deux peintures byzantines du XIe représentent divers personnages dont les jambes et les pieds disparaissent sous des bandages blancs, analogues aux appareils chirurgicaux pour la réduction des fractures. Ces chaussures bizarres ne sont autre chose que des odones et des campagi ou xyri des ; ce dernier mot s'explique sans doute parce que les courroies de la chaussure rappelaient la feuille étroite et allongée du glaïeul.

Dans un capitulaire de 817, Louis le Débonnaire impose aux moines subtalares per noclcm in a'slalc duas, in hiemc vcro soccos. Celle chaussure rustique appelée socciis était alors bien différente de la chaussure ainsi nommée par les anciens. C'était une galoche en feutre à semelle de bois, peut-être même un sabot ; elle ne rappelait le soccus romain que par l'absence de cordons et elle emboîtait complètement le pied pour le préserver du froid. Les subialares étaient en cuir, à large empeigne, véritables sandales à rehausser.

Chaussure liturgique. — Les prêtres juifs avaient toujours les pieds nus dans le Temple pendant l'exercice des fonctions sacerdotales ; les prêtres païens officiaient pieds nus ou chaussés, selon la divinité qu'ils servaient. Les prêtres chrétiens n'ont probablement jamais songé aux questions superflues qu'on a échafaudées sur leur chaussure. Les textes évangéliques ont été tiraillés pour leur faire dire ce qu'on en voulait tirer ; ils sont cependant bien clairs. Jésus-Christ, confiant aux apôtres la mission d'enseigner les peuples, les avertit de ne pas entraver et alourdir leurs déplacements par le souci d'un bagage compliqué : « Vous ne posséderez ni besace, ni deux tuniques, ni chaussures », c'est-à-dire pas de vêtements de rechange, pas de bagage ; nous ne savons comment on a pu trouver dans saint Luc autre chose que dans saint Matthieu ; voici ses paroles ; « Vous ne porterez ni bourse, ni besace, ni chaussure ». N'avoir pas de souliers de rechange n'interdit pas d'en avoir une paire aux pieds et la charité des frères pourvoira à fournir en temps opportun la chaussure aux apôtres qui n'en auront plus ; on en avait eu la preuve au cours des missions en Palestine, tellement qu'après la dernière Cène Jésus pouvait interroger : « Quand je vous ai envoyés sans bourse, sans besace et sans souliers, avez-vous jamais manqué de quelque chose ? » Il suffisait d'une paire. Ce qu'était cette chaussure des apôtres ? Tout bonnement, celle des gens du peuple. Quand saint Pierre sortit de prison pendant la nuit, il s'était déchaussé pour dormir, l'ange lui dit : Calcea te caligas tuas, quel que solide soulier comme en portaient des courriers, des soldats, obligés aux marches longues en de mauvais chemins. En Orient, la chaleur, la poussière, l'état des chemins, les reptiles ne laisseraient pas faire un long trajet sans avoir les pieds bien protégés ; aussi, quand nous entendons Tertullien recommander la nudité des pieds et Clément d'Alexandrie épiloguer sur le même sujet, nous devons nous rappeler qu'ils s'adressent à des gens vivant en ville et quelque peu désœuvrés. Jésus, les apôtres, les évangélistes, les pèlerins, les évêques ruraux n'avaient pas le temps de tant discuter, ils se chaussaient et partaient. Cette chaussure, nettement décrite d'ailleurs, et dont saint Jean-Baptiste se déclare indigne de délier les cordons, était le calceamenlam grossier des pauvres et des artisans, la solea ou une sorte de carbalina en cuir travaillé à laquelle, par analogie, saint Marc et saint Luc donnent le nom de πόδημα.

Les plus anciens monuments nous montrent Jésus et ses apôtres chaussés de sandales. Il est vrai que cette chaussure laissait le dessus du pied à découvert, qu'elle se composait ordinairement d'une semelle rattachée par des courroies passées entre l'orteil et le doigt voisin, derrière les chevilles, et rattachées au cou-de-pied. Il nous paraît impossible de tirer parti de quelques peintures des catacombes dont la signification reste douteuse pour en conclure à un usage liturgique. C'est le cas pour une fresque de la « Chambre des Sacrements » qui peut représenter, au dire des uns, un prêtre consacrant l'eucharistie, et, au dire des autres, toute autre chose. De même, au cimetière de Priscille, la consécration d'une vierge a reçu une interprétation différente. Nous nous abstiendrons donc d'interroger les fresques sur l'usage liturgique des chaussures avant la paix de l'Église.

Les mosaïques ne sont guère plus instructives que les fresques ; cependant, à Ravenne et à Rome, elles nous montrent le Christ triomphant dans les cieux, chaussé de la solea. A Saint-Vital de Ravenne, saint Ecclesius, dans la mosaïque de la tribune, porte une chaussure assez riche ; on y voyait, au cou-de-pied, des ornements qui paraissent appartenir au bas plutôt qu'à la carbalina ; l'empeigne de celle-ci est garnie de deux galons perpendiculaires l'un à l'autre. Dans la mosaïque représentant Justinien et Maximien, la suite impériale porte les mêmes chaussures que les clercs, une carbalina semblable à celle d'Ecclesius ; d'ailleurs, l'archevêque n'est pas chaussé autrement que son clergé. A Saint-Apollinaire in Classe, le trumeau représentant l'évêque Ursicinus nous le montre chaussé de la carbalina, à l'empeigne de laquelle est ajoutée une petite croix. Rocca a restitué, d'après la mosaïque de Sainte-Agnès-hors-les-Murs, la chaussure du pape Honorius Ier (626-638), c'est un calceus senatorius.

La sculpture est représentée par la statue de saint Hippolyte, du iv siècle, dont il est difficile de dire si elle représentait primitivement un évêque. La statue de bronze de la basilique du Vatican représentant saint Pierre est de date trop incertaine pour être invoquée ; précisément, le type et le faire des sandales sont une des données invoquées tantôt pour, tantôt contre l'antiquité de cette statue. Contrairement à ce qu'on serait en droit d'espérer, les sarcophages nous apprennent peu de chose ; les scènes évangéliques qu'ils représentent permettent bien de petites licences avec la vie courante qui semble représentée dans son plus minutieux détail. De plus, ces scènes reproduisent un modèle adopté et à peu près immuable. Le Christ, les apôtres sont vêtus selon un type convenu. — Devant une pareille indigence, on n'a plus le droit de se montrer trop rigoureux ; aussi ferons-nous bon accueil à ce spécimen de solea crucifère certainement très ancien, ce qui est le plus qu'on en puisse dire ; ce fragment de marbre, trouvé dans la Sabine, faisait partie, au xvii siècle, de la collection du cardinal Brancaccio.

On voit que la chaussure est une des parties du vestiaire liturgique sur lesquelles nous sommes le moins instruits. Tout porte à croire que, dès les origines, on procédait les pieds chaussés à la célébration du culte, mais on n'est pas en mesure de rien affirmer. La lettre de saint Grégoire à Jean de Syracuse favorise l'opinion de l'usage des chaussures ; malheureusement, au point de vue historique, cette opinion n'a pas de soutiens. On ne peut dire si la chaussure était employée exclusivement pour la messe ou bien encore pour d'autres cérémonies. Cette dernière thèse se réclame d'une bulle d'Alexandre III accordant à Henri de Técamp de participer chaussé à la procession ; un texte si tardif est fort sujet à discussion.

Enfin, on a imaginé découvrir entre la chaussure liturgique et la chaussure sénatoriale une filiation qui serait, à elle seule, toute une révélation. On sait que les sénateurs portaient, et cela dès une époque très reculée, des souliers particuliers. Parmi les sénateurs de la plèbe, les seuls consuls étaient autorisés à les porter, concession étendue à tous dans la suite. Il semble qu'à l'origine de ces marques privilégiées, une différence ait existé entre les souliers des sénateurs patriciens et ceux des sénateurs plébéiens, mais on ne peut arriver à préciser cette différence. On croit avoir retrouvé ce calceus senatorius sur un certain nombre de monuments où le soulier couvre le pied entièrement et monte jusqu'au mollet. Deux courroies, partant de la pointe du pied, se croisent sur le pied, entourent son articulation et viennent se lier en avant. D'autres cordons, placés plus haut, attachent la partie supérieure du soulier. Quoi qu'il en soit de cette origine, il est bien difficile de voir dans cette chaussure sénatoriale le modèle de la chaussure liturgique du vi siècle. Les deux types s'écartent trop l'un de l'autre.

Si l'on combine le peu que nous savons avec les vraisemblances dont on n'a guère le droit de s'affranchir, il faut admettre que la solea fut la première en date parmi les chaussures épiscopales. Ensuite, on passa tout naturellement à la carbalina qui, vers le vi siècle, était généralement appliquée à la chaussure, et au vii siècle seulement, s'il fallait s'en tenir rigoureusement aux textes, à la chaussure pontificale, bien que tout porte à reculer cette application jusqu'à une époque plus éloignée. Tous les campagi figurés sur les mosaïques (sauf ceux de Maximien à Ravenne) se ressemblent entre eux. Ils consistent en une semelle munie d'un quartier, de flancs bas et d'une courte empeigne, soit taillée carrément, soit découpée en cœur ; des courroies croisées ou une bride transversale les attachent au pied. La sandale antique gardée à Saint-Martin-des-Monts, à Rome, qu'elle provienne ou non du pape saint Martin (649-654), constitue un campagus remontant à une époque très reculée.

Cette chaussure a dû avoir primitivement des cordons et un quartier qui ont disparu. La lettre de Grégoire à Jean, évêque de Syracuse, nous montre que les campagi étaient une chaussure liturgique. « Il nous est revenu, écrit le pape, que les diacres de l'Église de Catane ont eu la hardiesse de se chausser de campagi, ce que personne en Sicile, jusqu'à ce jour, n'a été autorisé à faire, sinon les seuls diacres de Messine, auxquels la permission fut jadis concédée en bonne forme par nos prédécesseurs. L'acte de pareille audace ne doit pas être accueilli légèrement, mais votre fraternité doit faire à ce sujet l'enquête la plus soigneuse. Il faut savoir si cette présomption leur est venue d'eux-mêmes ». Jean Diacre, dans la description qu'il donne du portrait de saint Grégoire au monastère de Saint-André, ne dit rien des chaussures ; heureusement, à défaut de ce renseignement, nous en possédons quelques autres. Les campagi de Maximien de Ravenne sont entièrement noirs et sans ornements ; ceux d'Honorius Ier et de Symmaque, dans la basilique de Sainte-Agnes, sont noirs avec une croix blanche : Jean IV, Théodore Ier, saint Venance et saint Domnion, évêques, représentés au Latran dans l'oratoire de Saint-Venance, de même qu'Honorius Ier et saint Grégoire, figurés à Sainte-Martine au forum boarium, enfin Jean VII à Saint-Pierre du Vatican, portent des chaussures timbrées d'une petite croix noire. Ces sandales sont blanches à croix rouge sur la copie du portrait de Léon III, peinte dans un manuscrit du Vatican d'après la mosaïque de Sainte-Suzanne. Il n'y a pas à tenir compte des calcei crucifères de Félix III à Saint-Côme-et-Saint-Damien, la figure ayant été tardivement restaurée. Les quartiers des campagi de saint Domnion sont relevés par un fleuron, et la languette des sandales du pape Pascal, à Sainte-Cécile, offre une découpure semblable dont le dessin reparaît sur l'empeigne.

La lettre de saint Grégoire I à Jean de Syracuse ne dit pas si les diacres, à Rome, avaient le privilège de porter les campagi, mais il est peu probable qu'on leur eût refusé ce qu'on avait accordé aux diacres de Sicile, et il reste probable qu'au début du VIIe et même plus tôt, il existait une chaussure proprement liturgique. Le pape n'était pas en droit d'en faire usage, comme l'ont avancé, à tort, les moines Théodose et Théodore, auteurs de l'Hypomneslicon, en 670, puis que nous rencontrons cette même chaussure que portent déjà les papes Honorius I (625-638) et Symmaque (498-514), sur la mosaïque de l'abside de Sainte-Agnès-hors-les-Murs (630), à Saint-Vital de Ravenne, et même, dès le Ve, sur les trumeaux de mosaïque de Saint-Satyre, à Milan, représentant saint Ambroise (voir t. III, fig. 2716) et saint Materne. A Rome même, au VIe-VIIe, une fresque du cimetière Calliste, représente le prêtre Vincent avec cette chaussure. Ce qui est probable, c'est que la chaussure papale portait quelque ornementation distincte et spéciale ; le fait, toutefois, resterait à prouver, car on ne peut rien conclure à la rigueur de plusieurs faits allégués : lors que l'empereur Valens fait dépouiller le pape Martin I (649-655) des insignes de sa dignité, il lui fait arracher la pallium et couper les cordons de ses campagi. Le Liber pontificalis, dans la notice d'Etienne IV (768-772), nous montre le diacre Macerianus enlevant le pallium et arrachant les campagi au pape intrus Constantin, en signe de dégradation. La concession accordée par le pape Etienne III (752-757) à l'abbé Fulrad de Saint-Denis de faire usage de l'udonis ac subtalaris calciamentorum, désigne cette pièce comme ornementum apostolici vestimenti ; de ce que le pape en usait, on n'a pas le droit d'en conclure qu'il en usait exclusivement.

Jusqu'au XIIe, la chaussure liturgique fut désignée à Rome sous le nom de campagus et subtalaris. Nous venons de rappeler deux trumeaux de mosaïque à Milan ; ils représentent saint Ambroise et saint Materne, évêques, chaussés des campagi : les autres trumeaux représentent les saints Gervais, Protais, Nabor et Félix, martyrs, chaussés de sandales ; il est peu probable que cette distinction soit l'effet du hasard, ici les campagi sont bien des chaussures liturgiques. A Ravenne, évêques et diacres représentés sur les mosaïques portent également les campagi ; on n'a pas de témoignages monumentaux pour le reste de l'Italie. Néanmoins, on peut rappeler que c'est un Romain, le moine Augustin, qui introduit le rite et les usages de Rome en Angleterre ; on en aurait donc un écho dans un passage du Penitentiel de Théodore de Cantorbéry (f 690), ainsi conçu : In ordinalione abbatis episcopus debet missam cantare et eum benedicere... et dal ei baculum et pedules. C'est à tort qu'on a pensé voir la mention des chaussures liturgiques dans Bède.

En Gaule, la première mention d'une chaussure liturgique se lit dans la concession mentionnée ci-dessus, faite par Etienne III à Fulrad de Saint-Denis. Il ne faut faire aucun cas de la mention des subtalares qui se rencontre dans les Gesta episcoporum Cenomanensium. On y lit, sans doute, que les évêques Innocent (543), Hadoin (655), Béraire (670), Gauziolène (770) laissèrent, par testament et en usufruit (precaria), à divers abbés ; ad opus episcopi cambutta I et subtalares II. Le dernier legs était même fort riche : cambultam I opimam et subtalares II bene ornatos. Malheureusement, rien de tout cela ne supporte la discussion, et il faut mettre sur le même pied la donation de Léodebod d'Aniane mentionnant sandalia duo ad missam. Rien ne permet de croire que le rite gallican ait fait usage d'une chaussure liturgique spéciale ; ce serait faire dire aux textes plus qu'ils ne contiennent que de tirer cette conclusion d'une prescription du concile d'Agde en 506 et du concile de Mâcon en 583, interdisant aux clercs de porter calciamenta sæcularia, nisi quæ religionem decent. La réforme opérée par Charlemagne détermina l'adoption de la chaussure liturgique suivant ce qui se pratiquait à Rome ; c'est ce que mentionne un capitulaire du 23 mars 789 dont il ne subsiste que les sommaires ; n. 24. De calciamentis secundum romanum usum.

Les chaussures liturgiques représentées sur les miniatures ne sont pas des sandales ; elles sont généralement pourvues d'une empeigne de dimensions variées. Sur la Bible de Charlemagne le Chauve, nous voyons des chaussures assez découvertes avec une empeigne terminée en accolade. Dans le Sacramentaire d'Autun, tout le pied sous la cheville paraît enveloppé. Sur l'ivoire d'Amiens, où se trouve sculptée l'histoire de saint Rémy, le soulier a des ajours sur le cou-de-pied, et il est attaché par des cordons qui s'enroulent autour de la jambe. Sur le psalterium aureum de Saint-Gall, saint Grégoire porte des souliers d'or garnis de festons violets avec, au centre, un trèfle de même couleur et, au-dessus, deux pois verts. Amalaire enseigne que les sandales liturgiques étaient, de son temps, confectionnées en cuir noir, qu'une bande étroite, travail du cordonnier, partait de la languette supérieure pour aboutir à la pointe du pied et que, de chaque côté de cette bande, s'échappaient des galons transversaux. Honorius d'Autun écrit que l'empeigne des sandales, faite avec la peau d'un animal mort, était noire, après avoir donné plus haut à entendre qu'elle était rouge orangé. Sicard de Crémone admet des sandales en cuir, soit noires, soit rouges, doublées de peau blanche, piquées, galonnées et ornées de pierreries. Durand ne parle également que du cuir comme matière des chaussures liturgiques : mais, outre le rouge et le noir, l'évêque de Mende reconnaît qu'elles étaient parfois d'autres couleurs.

Les Ordinés romani I et III ne disent rien, pas plus des campagi que des soleœ ; l'Ordo V assigne aux chaussures la dernière place dans la vestition. Amalaire ne détermine pas exactement leur rang parmi les vêtements pontificaux, tantôt il les classe après tous les vêtements, tantôt il leur donne le troisième rang ; les autres liturgistes du moyen âge sont aussi peu d'accord entre eux. D'après l'Ordo VIII, dont le pontifical de Salzbourg reproduit exactement le sens, il semblerait que l'archidiacre dût chausser les sandales au prélat consacré. Jusqu'ici, ce sont presque exclusivement des papes et des évêques qui étaient en cause, et nous avons vu que l'adoption de chaussures liturgiques à leur usage a commencé de bonne heure : elle s'est maintenue, pour eux seuls, jusqu'à nos jours. L'évêque de Toul, Du Saussay, s'est demandé si ce privilège des chaussures liturgiques fut étendu aux simples prêtres, non par le fait d'un empiétement ambitieux sur les prérogatives épiscopales, mais par l'effet d'une précaution naturelle, à savoir qu'il était inconvenant de célébrer les saints mystères avec des souliers crottés ; — ce qui, en effet, ne devait pas être rare en des âges où l'absence de routes entretenues mettait entre la maison du prêtre et l'église de véritables fondrières.

Amalaire donne sur les sandales liturgiques du clergé quelques détails curieux : Varietas sandaliorum varietatem ministrorum pingit. Episcopi et sacerdotes pene unum est officium. Al quia nomine et honore discernuntur, discernuntur etiam varietate sandaliorum. L'évêque, qui parcourt son diocèse, porte des sandales à courroies, de crainte qu'elles ne tombent pendant la marche : le prêtre, stable dans sa paroisse, securius incedit, aussi n'a-t-il pas besoin de ligatures. Le diacre qui accompagne l'évêque dans ses courses portera, lui aussi, des chaussures à courroies : enfin, le sous-diacre aide le diacre et se rapproche de ses fonctions ; il aura en conséquence des chaussures un peu différentes. Tout cela est probablement affaire d'imagination. Nous n'avons pas le courage de transcrire la description symbolique du soulier liturgique, c'est du délire. En réalité, si on s'en rapporte au témoignage des monuments, on n'aperçoit aucune différence entre la chaussure épiscopale et la chaussure cléricale. A Saint-Vital de Ravenne, un diacre et un sous-diacre sont exactement chaussés comme leur évêque Maximien ; à Saint-Laurent-hors-les-Murs, à l'oratoire de Saint-Vénance, les saints Laurent, Etienne et Septime, diacres, les saints Astère et Maur, prêtres, portent la solea : à Saint-Marc et à Sainte-Praxède, les saints Félicissime et Agapet, diacres, et Zenon, prêtre, ont le campagus. A la cathédrale de Capoue, les calcei de saint Etienne, diacre, sont brodés sur l'empeigne.

La pièce dite Donation de Constantin attribue au clergé romain : clericis diversis ordinibus eidem romane Ecclesiae scribentibus sic ut nostri scrini cedecamenta uti eum vilonibus, id est candido linteamine. Nous savons, sans doute, le cas qu'il faut faire de cette pièce, mais l'Ordo romanus V accorde au prêtre romain, outre les subtalares quos nihil presbyter et diaconis, la même chaussure qu'au pape : calciamenta sicut pontifex. De plus, il donne aux acolytes : calciamenta, odhones et subtalares sicut et subdiaconi. Enfin, il ajoute : Calciamenta vero, tam ponlifex, quam etiam et omnes reliqui, qui, sive festis diebus, sive quotidianis uno modo induuntur. Item diaconi. Les diacres de Messine avaient la permission de faire usage du campagus, ceux de Catane l'avaient usurpé, et leurs collègues d'Espagne faisaient probablement de même, puisqu'en 633 le IVe concile de Tolède interdit aux diacres l'usage du campagus : campagis vero calceari absque apostolica licentia non permittitur diaconis.


IX. Chaussures historiques. — Il nous reste un nombre infiniment petit de chaussures historiques. Avant de les énumérer, nous citerons ce qui a rapport à celles de saint Cuthbert (f 687) de qui nous savons qu'avant de parvenir à l'épiscopat, il était calceatus tibris, quas pellieas habere solebat ; il célébrait donc en bottes fourrées et en guêtres. Lorsqu'en 1104 on ouvrit le tombeau du saint, Réginald de Durham nous parle des sandales qu'il avait aux pieds : In pedibus calciamenta pontificalia gerit quae vulgi vocare solent scmdatia consuevit. Quae, ex regione superiori multis foraminibus minimis palere videntur quorum operamina artificiosa ex industria latiter comprobantur. Ces sandales n'avaient d'ailleurs pu être chaussées au saint qu'en 698 lorsqu'on éleva son corps : Omnia autem vestimenta et calciamenta... altrila non erant... et ficones novi quibus calceatus est, in basilica nostra, inter reliquias pro testimoniiis usyuc liabentur. On ne peut rien dire de certain touchant la sandale dite de sainte Aldegonde, conservée à Maubeuge. A Chelles, on conservait avant 1792 de précieuses reliques dont une partie fut sauvée et se trouve aujourd'hui dans l'église paroissiale. De ce nombre se trouvent trois chaussures en cordouan noir ; une isolée, une paire : le tout à l'intérieur maroquiné de couleur fauve, à l'empeigne brodée en soie au point refendu ou de chaînette. Le soulier dépareillé mesure 0m 28 de longueur : l'empeigne, élégamment taillée en fer-blanc, remonte sur le cou-de-pied ; deux courroies faisant corps avec le reste se croisent pour aboutir à des oreillettes (ansœ) correspondantes, à droite et à gauche du quartier. L'ornementation consiste en deux palmiers inégaux, posés bout à bout, l'un sur l'empeigne, l'autre sur la languette, le premier, chargé de fruits : l'ensemble esquissé en blanc, rouge et vert : un léger filet blanc suit à distance le contour des solutions de continuité. La paire a 0m 27. Le passage du pied, bordé aussi d'une baguette blanche, dessine une sorte de cœur arrondi par la base. Des fleurons découpés comme à l'emporte-pièce, appliqués sur le fond de cuir doré et rechampis de traits polychromes, blanc, rouge, vert, décorent l'empeigne.

« D'une rare élégance, ces trois souliers ont le quartier élevé ; la semelle, très étroite, sans renfort, est aussi souple que les autres pièces auxquelles elle se noue par une couture cachée sous un passe-poil. En marchant, le pied devait appuyer en grande partie sur l'empeigne et le quartier qui, cependant, n'offre aucune trace de frottement, en dépit de crevasses au talon, marque certaine d'un fréquent usage. C'étaient donc des chaussures de cérémonie et non destinées à la vie ordinaire * » (fig. 2715).

Les dimensions de ces souliers rendent peu vraisemblable leur appartenance à une femme : ce sont, néanmoins, des chaussures auxquelles on attachait un grand prix puisqu'on les gardait dans une châsse. Leur origine liturgique paraît probable, d'autant que la semelle, aussi souple que les autres pièces, indique que leur usage n'avait rien d'extérieur.

Les sandales du bienheureux Éginon, évêque de Vérone(80'2)(rig. '274(5), étudiées par Gerbert dans l'abbaye de Reichenau, ont l'aspect de chaussons sans semelle caractérisée ; elles sont faites d'une seule pièce de cuir souple, rouge vif : leur quartier est relativement élevé ; une languette (lingua superior), taillée en fer de lance et issue d'une base rectangulaire, avance sur le cou-de-pied ; deux courroies (fahira'), ménagées dans les flancs à une faible distance de la languette, venaient se croiser de manière à passer à travers deux oreilles (ansœ. ligulæ) correspondantes, ouvertes sur le bord supérieur du quartier. Une élégante piqûre contourne le passage du pied (superior pars sandalium, per quant pes intral. miillis filis consiita est). L'empeigne, suivant les formules liturgiques, est ornée d'un galon vertical d'où s'échappent, vers le haut, deux branches courbées en S ; vers le bas, deux prolongements latéraux étalés en croix sur la pointe du pied >. Cette disposition cruciforme, d'après Gh. de Linas =, serait purement accidentelle. Chez les Romains, nobles et plébéiens se reconnaissant particulièrement aux chaussures, ces galons ne seraient autre chose qu'un souvenir des quatre courroies, marques distinctives du calceus patricius.

X. Chaussures barbares. — La chaussure portée par les Barbares, hommes ou femmes, à l'époque des invasions, est mal connue. Dans les fouilles de Selzen, Lindenschmidt rencontra sur les membres inférieurs de certains squelettes, notamment dans la tombe d'un riche guerrier franc, des objets de dimension minime, auxquels il attribue une destination conforme à ce qui a été, plus tard, observé dans les fouilles de la Belgique et de l'Aisne. C'étaient, « à la jointure des pieds, des débris de cuir garnis de métal blanc et une fine bouclette sur chaque genou ». Selon lui, « les petites boucles et lanières peuvent avoir servi à fixer, tendu jusqu'au genou ou même plus haut, une sorte de bas-culotte qui était maintenu depuis les chaussures vers le haut, par des bandelettes croisées ». Ces menus objets n'ont été signalés que dans des tombes de femmes, et peut-être faut-il admettre une différence entre la chaussure des hommes et celle des femmes. Pour l'homme, à quelque peuple qu'il appartienne, c'est la peau de la bête fixée par des lanières. Pour les femmes, le cuir découpé, orné, adhérent au pied au moyen de bouclettes et peut-être aussi de bandelettes croisées autour de la jambe et se terminant par deux ferrets de bronze retombant gracieusement sur le côté du mollet, ferrets que l'on rencontre encore parfois au-dessous du genou, par exemple au Jardin-Dieu de Gugny (Aisne) ^ Ces agrafes au-dessous du genou avaient été rencontrées en Savoie ^ ; enfin, dans les sépultures de Vaudesson où ces plaques, contre-plaques, boucles et aiguillettes ont été trouvées dans des sépultures de femmes. Ces garnitures se trouvaient sur les tarses et le bas des tibias. Suivant Sidoine Apollinaire, les Francs avaient la chaussure attachée par de longues courroies se croisant sur la jambe. Ce mode d'attache était donc généralement employé par les femmes, puis que nous trouvons l'aiguillette, terminaison de la courroie de cuir. Les sandales ou brodequins étaient sans doute munis de chaque côté d'une courroie qui, après avoir fait plusieurs fois, en se croisant, le tour de la jambe, venait se fixer sur le torse où brillaient les boucles, plaques et contre-plaques analogues à celles de la ceinture, mais de plus petites dimensions, et l'aiguillette se balançait, attachée probablement sur le côté de la jambe.

On a trouvé ces boucles à Sérancourt et dans d'autres cimetières de l'Aisne, à Caranda, à Charnay, à Andernach, à Meckenheim, à Herpès (Charente), en Belgique sur plusieurs points, à Resteigne, etc. '.

H. Leclercq.


CHAUSSEURE A INSCRIPTION. On ne s'attend guère à rencontrer des souliers avec des inscriptions. Cependant, Clément d'Alexandrie, dans son Pédagogue, parmi tant d'autres récriminations qui ont dû désespérer les fils de son temps avant de réjouir les archéologues de nos jours, qui le renseigne à merveille sur les mœurs antiques, Clément critique le luxe des femmes de son temps et leur dit ' : 'A),).à 5= toù ; f{Xo-jc ; ;> !xoî[S<ô ; TOÎ ; à-f/.aTaxpo-Jctv à£io'j5iv ito).- /ai os xai £pwTtxo« jç à(nia(7îJ.où ? è'c/oipi'z-vjrjiy aÔTOî ;* roç 'XV, âxT-r, ; ir,v yriV, ■/.otl t »o i-aipixov TciO ypov7|i ;.ato ; èx toO aôi<7a« îrj ; « Les femmes poussent le caprice jusqu'à faire enfoncer les clous de leurs semelles en lignes sinueuses. Beaucoup d'entre elles y inscrivent même des saints amoureux, de sorte que, mesurant le sol de leur marche cadencée, elles y impriment avec leurs pas, comme un cachet, leur pensée de courtisanes. » Les collections d'antiquités, publiques et privées.

D'après les Mémoires de la Société des antiquaires de France, 1877, t. xxxviii. p. 92, 84. offrent fréquemment de petits vases reproduisant la forme d'un pied humain, soit nu, soit chaussé. Ces vases servaient à divers usages. « Tantôt ils sont surmontés d'un orifice étroit, à large rebord plat, à la manière des alabastres et des aryballes, qui servaient à verser goutte à goutte une huile parfumée. Quelquefois, la partie supérieure du goulot est percée d'un grand nombre de trous, comme dans nos passoires et dans nos poivrières : les vases ainsi disposés devaient contenir une poudre fine ou bien un liquide précieux que l'on distillait en rosée. Souvent aussi, ils se transformaient en petites lampes, et ils sont alors percés, vers le gros orteil, d'une seconde ouverture pour le passage de la mèche. Sous ces divers aspects, ils présentent un intérêt commun : ils nous font connaître, par des modèles ordinairement exécutés avec beaucoup d'art et de précision, différents types de la chaussure antique, surtout de la chaussure des femmes '. » Un petit vase, malheureusement brisé à sa partie supérieure et qui a été acquis ' dans un lot de ces terres cuites gréco-romaines de la Basse-Égypte, qui sont ordinairement d'un brun foncé, mais parmi lesquelles on rencontre quelques pièces d'une terre noirâtre, comme l'objet qui nous occupe, est certainement antique. C'est une chaussure couverte, lacée sur le cou-de-pied et terminée en pointe relevée, comme les souliers à la poulaine et suivant un modèle encore en usage dans tout l'Orient ; c'est le type du calceolus répandu. Ce qui est beaucoup plus rare et peut-être sans exemple, c'est que cette petite chaussure porte sous la semelle une inscription grecque, inscription dessinée, connue dit Clément d'Alexandrie, par la disposition des clous, qui se trouvent simulés. Au milieu d'une bordure formée par d'autres clous, on lit distinctement le mot /o>.o'j6 :, qui est une forme corrompue par l'iotacisme pour àzolo-JÔEI, deuxième personne de l'impératif du verbe a/.oXo'j(i(.i, « suivre », ce qu'il faut évidemment traduire par : « Suis-moi » (fig. 27-17).

« L'explication de cette singulière coutume n'est pas difficile à deviner. Lors que la femme qui portait de semblables chaussures avait marqué ses pas sur le sol, ceux qui venaient derrière elle lisaient à terre cette inscription autant de fois répétée ; ils savaient, sans autre information, à quelle sorte de promeneuse ils avaient affaire et ils ne risquaient pas de perdre sa trace. Ajouter, pour ne pas oublier l'épigraphie en un sujet si léger, que les caractères de l'inscription ne sont pas d'une haute époque, que la barre brisée de l'A et le style général de l'écriture indiquent environ le IIe de notre ère '. » H. Leclercq.

« Après avoir parlé, dit-il, des différents genres de sable, il faut maintenant traiter de la chaux qui se fait avec de la pierre blanche ou avec de la pierre dure qu'on fait cuire au four. Celle qui provient de la pierre compacte et dure est meilleure pour la construction, et celle qui provient de la pierre poreuse est préférable pour les enduits. Lors que la chaux sera éteinte, il faudra la mêler avec les matières qui doivent entrer dans la composition du mortier : si vous avez du bon sable de terre, vous en mêlerez trois mesures à une mesure de chaux ; si c'est du sable de rivière ou de mer, vous en mélangerez seulement deux mesures contre une de chaux. Telle est la juste proportion qu'on doit observer dans ces mélanges, mais il est bon de remarquer que le mortier serait meilleur pour l'usage, si l'on mêlait un tiers de tuiles ou de poteries pulvérisées avec deux tiers de sable de mer ou de rivière. Si l'on demande pour quoi la chaux produit une construction solide lorsqu'elle reçoit l'eau et le sable, il semble que la raison qu'on en peut donner est que chaque espèce de pierre est, comme les autres corps, composée de principes différents et que celles qui contiennent plus d'air sont friables, celles qui ont plus d'eau sont molles, celles qui ont plus de parties terreuses sont dures, et celles qui contiennent plus de feu sont fragiles. Or, si l'on pulvérise quelques-unes de ces pierres avant de les faire cuire, et qu'on en mêle la poudre avec du sable pour l'employer dans les constructions, cette poudre de pierre ne prendra aucune consistance et ne pourra lier la maçonnerie ; mais, au contraire, quand ces mêmes pierres, ayant été mises dans le four, auront été pénétrées par la chaleur d'un feu violent et auront perdu le principe de leur solidité naturelle, elles seront privées de leurs forces et ne formeront plus qu'un corps dont les pores seront ouverts et sans résistance. En sorte que, quand la pierre de chaux ne renfermera plus qu'un feu caché à la place de l'eau et de l'air qu'elle contenait auparavant, étant trempée dans l'eau avant que ce feu interne s'évapore, elle acquiert de la force, et l'humidité venant à pénétrer ses pores, elle s'échauffe et rejette ensuite, en se refroidissant, le feu qu'elle contenait. De là vient que le poids des pierres qu'on met au fourneau n'est pas le même que celui qu'elles ont lorsqu'on les en retire ; on les trouve alors diminuées du tiers de leur poids par l'évaporation de la partie aqueuse, quoiqu'elles aient conservé le même volume. Ainsi, lors que leurs pores et leurs interstices se dilatent, elles s'entremêlent avec le sable, se lient ensemble, et en se séchant font corps avec les pierres, ce qui opère la solidité des constructions. » Plus loin, Vitruve écrit encore : « Lors que ces trois choses (la pouzzolane, le tuf et la chaux), également formées par la violence du feu, sont parfaitement mêlées ensemble, aussitôt, en recevant de l'eau, elles se resserrent entre elles, se durcissent rapidement et forment un corps solide que ni les flots, ni la force de l'eau ne peuvent dissoudre. Il est clair que dans ce cas on n'ajoute l'eau à ces matières qu'après le plus parfait mélange, et que cette opération ne désigne qu'une chaux sèche réduite en poudre par le procédé que Vitruve indique par ces mots : lapis calcis intinctus in aqua et que saint Augustin rend par ceux-ci : perfundere calcem, perjusio calcis. En outre, Vitruve ne parle ici ni de bassin ni d'instrument pour broyer la chaux et ce n'est qu'après que ses pores se sont dilatés et qu'elle a perdu son feu, cum ea erit extincta, quand elle a été trempée dans l'eau, qu'il en indique la proportion avec les différentes matières qu'on doit employer.

Outre l'usage avec divers matériels, la chaux était employée pure. En ce cas, dit encore Vitruve, « on fera très bien de macérer dans l'eau, longtemps avant de s'en servir, la chaux faite avec des pierres blanches et poreuses, afin que, s'il se trouvait quelque pierre qui n'eût point acquis au fourneau le degré de cuisson nécessaire, et qui ne pût perdre son feu que par la longueur du temps, à la fin elle se trouvât divisée aussi parfaitement que les autres. Car lorsqu'on emploie de la chaux nouvelle qui n'a pas éprouvé une macération entière dans l'eau, il s'y trouve des petites pierres moins cuites qui forment sur l'enduit des grains apparents et qui ensuite, venant à se dissoudre, gâtent et détruisent le poli de l'ouvrage. » Il est à peine nécessaire de rappeler l'emploi de la chaux pour les loculi des catacombes. Un certain nombre de petits objets, tels que patères, monnaies, boutons, ont été retrouvés à la place même où on les avait enfoncés. Parfois, une tombe a gardé une épitaphe tracée sur la chaux, d'ordinaire un simple nom (voir Dictionnaire, t. I, col. 1759, fig. 464), parfois une mention plus intéressante comme celle-ci :

Ce sinnalum est doit se lire probablement signalum est précédé du chrismon ; il faudrait peut-être lire : (Chrisli signum) signalum est (sic).

H. Leclercq.


CHEDWORTH. En 1864, M. Sam. Lysons découvrit les ruines d'une belle villa romaine à Chedworth Wood, dans le Gloucestershire. Cette habitation se trouvait à une distance de onze kilomètres environ de la ville de Cirencester, l'antique Corinium, et à vingt-six kilomètres environ de Gloucester. Elle avait appartenu à un chrétien et, suivant la remarque de J.-B. DeRossi, la plus grande importance de ce monument se trouve dans le fait d'avoir été trouvé en Angleterre. Nous avons dit (voir Dictionnaire, au mot Bretagne [Grande-], t. II, col. 1158), la rareté des souvenirs laissés par la chrétienté bretonne primitive. Gloucester a succédé à la colonie romaine Glevum, dans une région où la découverte d'armes et d'ustensiles du temps de l'occupation romaine n'est pas chose rare. Quelques années avant la villa chrétienne de Chedworth, c'était, au même lieu, une villa païenne qui sortait de terre.

La villa chrétienne semble s'étendre sur trois faces et offrir un grand nombre d'habitations et de locaux. On y devait trouver les appartements du maître, ceux de la familia domestica et probablement aussi ceux de la familia rustica attachée à l'exploitation du domaine. L'état de conservation des murs est assez satisfaisant et permet de supposer qu'après l'abandon et l'incendie de la villa, le lieu fut entièrement délaissé. On ne peut conjecturer les motifs qui amenèrent la ruine de la villa sans se jeter dans la fantaisie. Les invasions, les violences balayèrent à tant de reprises l'île de Bretagne, sans distinction de païens ou de chrétiens, qu'on ne saurait attribuer la ruine à la profession de christianisme du propriétaire. Celui-ci avait voulu que le signe de sa foi fût attesté dans les fondations de sa maison.

Plan de la villa chrétienne, à Chedworth. D'après The Journal of the British Archaeological Association, 1869, t. XXV, pl. 15.

A. Atrium. Peut-être s'y trouvait-il un impluvium et quelques bosquets. De tous côtés, cette cour était cernée par une galerie donnant accès dans les bâtiments. — B. Entrée dans la galerie de la maison d'habitation. — C. Deuxième galerie. — D. Troisième galerie. — E. Escaliers donnant accès aux chambres d'habitation. — F. Maison d'habitation. — G. Dépendances, communs ; exploitation du domaine. — H. Appartements nobles. — I. Salle de bains et services qui en dépendent. — J. Chambre avec bassin octogonal. — K. Escaliers conduisant de la galerie à la salle de bains. Sous cet escalier, a été trouvé le monogramme. La salle de bains et ses dépendances n'avaient, semble-t-il, aucune communication directe avec l'appartement noble, lequel avait son escalier spécial dominant sur la galerie. — L. Logements dont la destination est inconnue ; ils ont pu, d'après la disposition des lieux, servir de demeure au portier et aux gens de service que leur charge rapprochait de la personne et de la demeure des maîtres. M. Galerie pavée avec des tessères, bordée de colonnes dont deux demeurent en place. — N. Buanderie ( ?). — O. Conduit servant à l'écoulement de l'eau. — P. Hypocaustes. — Q. Chambres et locaux pour l'exploitation. — R. Præfurnium pour chauffer les bains. — S. Four, en bois. — T. Hypocaustes. — U. Maison du gardien actuel. — V. Musée des souvenirs relevés dans les ruines. — W. Nouvelle avenue conduisant à la villa.

La maison d'habitation occupe sur le plan (fig. 2749) deux ailes en retour d'angle, comptant en tout seize chambres ou cabinets et un long corridor. C'est plus d'un côté du grand atrium.

Le tombeau B (fig. 2751) nous fait voir un arc entièrement tapissé par un cep de vigne taillé avec force et d'un aspect très satisfaisant ; le désir d'imiter la nature est évident. Le cep s'échappe de deux vases trop petits proportionnellement à la végétation qui en sort ; ce qui est plus curieux, c'est la maladresse avec laquelle l'artiste a représenté un oiseau qui tombe littéralement sur le dos ; les écoinçons sont remplis par une sorte d'acanthe. (À l'arc encadre la porte du tombeau, baie carrée dont les parties planes entre la baie et l'arc portent une inscription divisée en deux par la porte ; au-dessus de chaque cartouche, on voit une colombe. Sur l'ébrasement du rocher, en avant de la porte, sont sculptés différents animaux : lion, renard, chacal, et des représentations fantaisistes du soleil et de la lune.

Voici le texte de l'inscription :

Ke xpee K('jfi)i ;, ',o-r,h{i)X Sa ;;..... -/.a ! Dér.acv p. ; (■/ » ; Tiy.v(,)(vi.

« Seigneur Christ, secourez Sam..., et prenez pitié de moi et de mes enfants. » Il y a beaucoup de tombeaux aux chrétiens à Chêfâ Amr ; plusieurs ont été déblayés avec soin. À une demi-heure vers le sud, une inscription grecque est gravée sur le roc. D'après l'estampage (fig. '2752), en décomposant les lettres liées et en suppléant la première lettre de la seconde ligne, dont on retrouve les traces, on obtient


CAB ■ HROY ■ AAPC • BAN

ce qui n'est pas encore facile à expliquer ; on peut, en attendant mieux ou autre chose, s'en tenir à l'interprétation suivante : :aÈ(« i, :) [/,]yo-j(u.évo ;) ; Bav... ;ii Sabbas, higoumène de la laure de Van...« ? » Ce n'est qu'avec beaucoup de réserve, disait le P. Germer-Durand, que je propose cette lecture, qui suppose des procédés insolites dans l'épigraphie byzantine. Toutefois elle n'est pas sans vraisemblance *.

H. Leclercq.


CHEMINEE. Un texte de Vitruve paraît avoir été mal interprété. C'est le passage dans lequel l'architecte recommande, peut-être à cause des abus qu'on en faisait, de réserver les ornements sculptés pour les corniches des chambres où l'on n'avait pas besoin de faire le feu et par suite de laver souvent les traces de la fumée ^ Même en tenant compte de la douceur ordinaire du climat et de l'emploi fréquent de réchauds et de brasiers, on ne peut admettre que les appartements d'habitation n'aient été chauffés et s'ils l'étaient, faute de cheminées, ils eurent vite ressemblé à des huttes de Lapons. Grecs et Latins ont possédé les mots y.iiji'.vo :, xi-vr, xar/oSo/T, caminus, qui devaient bien répondre à quelque chose. Ce mot a signifié primitivement « un fourneau à fondre les mét aux, à cuire la poterie, le verre, la ch aux, etc. ; il a été appliqué ensuite aux foyers servant au chauffage des bains ou des habitations et établis d'après les mêmes principes, c'est-à-dire ayant une ouverture placée au-dessous du feu, par où l'air s'introduit, et, audessus, un conduit ascendant plus large à la base qu'au sommet, ce que nous appelons proprement cheminée, qui rejette l'air et la fumée après la combustion ^ » Les vases grecs, les peintures égyptiennes nous montrent des artisans faisant usage d'engins combinés en vue d'obtenir moins le dégagement de la fumée qu'un fort tirage d'air activant l'intensité de la flamme. À Pompéi, la boulangerie décrite par Mazois et explorée sous ses yeux, offre une construction carrée qui enveloppe le four et lui conserve sa chaleur en donnant issue à la fumée ». L'une autre boulangerie dépendant d'une maison particulière de Pompéi est pourvue de trois tuyaux qui se réunissent dans une cheminée évasée à sa base en forme de hotte renversée ^ ; ce système a été fréquemment pratiqué à Pompéi et l'application qui en a été faite à des édifices modernes a donné de bons résultats '.

On ne saurait douter désormais que les anciens aient connu et mis en pratique les conditions dans lesquelles doivent être construits et peuvent fonctionner les appareils de chauffage tels que les applique la civilisation moderne. Toutefois on se demande si de semblables appareils ont été aménagés à l'intérieur des habitations. Dès les derniers temps de la république s'introduisit à Rome d'abord, dans les régions voisines ensuite, un nouveau mode de chauffage, véritable système de calorifère qui, après divers perfectionnements successifs, fut généralement adopté dans les habitations pour le chauffage des bains et des appartements. Ces hypocaustes répandaient l'air chaud dans toute la maison ou dans un corps de logis : ils remplacèrent le foyer primitif, symbolique et fumeux, placé au milieu de l'unique pièce dans les maisons primitives et distribuant libéralement ses émanations qui n'avaient d'autres issues que le toit, la porte, plus tard les fenêtres. On était loin de ce temps-là et on s'en éloignait rapidement. Bientôt, il n'y eut plus un foyer unique, au centre d'une chambre commune, servant tour à tour au sacrifice, à la cuisine et à la causerie ; autour de cette chambre unique, au même étage ou à l'étage supérieur, d'autres chambres de destinations diverses pouvaient être chauffées '. On eut pour les repas des salles à manger accommodées aux diverses saisons ; plusieurs auteurs désignent l'endroit où le feu était allumé, dans les chambres d'hiver, par le mot caminiis ^. L'âtre, jadis identifié avec l'autel domestique, fut reporté dans une cuisine reléguée à l'extrémité de l'habitation, à la campagne. Dans les villes, pour les maisons à plusieurs étages, il fallait bien faire usage de cheminées canalisant la fumée ^ Dans la maison du Celius (voir Dictionn., t. ii, col. '2S4G) plusieurs caves destinées à la conservation des fruits étaient, suivant la prescription de Columelle, encore toutes noires de fumée ' ; en outre, trois chambres laissent voir l'emplacement des tuyaux de cheminées par où montaient des tubes de terre cuite qui traversaient les étages supérieurs pour atteindre le toit. L'hypocauste des bains avait aussi son tuyau d'évacuation, dont le conduit en terre cuite est encore enfumé *.

H. Leclercq.


CHEMISE. Nous trouvons au iv^siècle mention de ce vêtement pour désigner une tunique légère de lin portée sur la peau. Dans son traité en forme de lettre adressée à Fabiola sur les vêtements sacerdotaux, saint Jérôme nous apprend : Soient mililcui les habere lineas quas camisias vacant, sic optas menibris suis et adstrictas corporibus « . C'était donc une iunica intima, un vêtement de dessous, tel qu'on en portait depuis longtemps, principalement les femmes de riche condition. L'usage s'en était donc très étendu, puis que les soldats eux-mêmes l'avaient adopté. Confectionné en tissu de lin ', c'est surtout vers le vi'^ siècle que nous commençons à recueillir, au sujet de la camisia, des mentions dans les textes. Isidore de Séville écrit : Camisias vocamus, quod in his dormimus in camis, id est in stalis nostris * ; on dormait donc avec la chemise, cet usage semble s'être perdu au moyen âge.

À l'époque mérovingienne, la chemise semble jouir d'un certain honneur parmi les vêtements, puis que Fortunat rapporte que sainte Radegonde, s'étant arrêtée dans une église, déposa sur l'autel, à titre d'offrande, les plus fines de ses chemises ' ; par contre, la transformation du linge d'autel en chemise semble bien à Victor de Vitte un sacrilège : il raconte que les Vandalles pillaient les églises d'Afrique et de pallii altaris, proh ne/as, (amisias sihi et jenioralia laciebanl« . Pour camisia on emploie fréquemment subucala, ainsi Paul Diacre : Supparus, vestimentum luellarum, quod est subucula, id est Camisia dicilur ; et Jean de Garlande, au xi » siècle :

Camisiani vel interulani rem dicimus unam ; Additur tiis alias sabitura subucula vestes.

Vers le ix« siècle, camisia a parfois le sens de alba (aube) : Tiinica, linea vestis eral interior, quam camisiam dicimus, vel supparum, lit-on dans le traité De officiis divinis attribué à Alcuin et Papias : Alba. vestis sacerdotalis linea stricta, qux camisia dicilur. ailleurs : Alba, vestis sacerdotalis us que ad talos, unde et talaris dicilur. Comme presque tous les vêtements usuels, la camisia a donc fini par s'introduire dans le vestiaire liturgique, mais c'est à une date tardive, car nous n'oserions attacher ce sens à duas camisias et quatuor oraria vobis transmisi quse prœdictis viris ex benediclione S. Petri peto humiliter offerri, suivant ce que nous lisons dans la correspondance de saint Grégoire I"« ».

Une charte d'Alphonse III, roi de Léon, en 891, mentionne camisias altaris Irez.

Chez les Grecs nous trouvons le mot καυ :. utov, sorte de vêtement de dessus ; -/.-.< ;j. ;< ;iov, 6 i-\ xx^iTiov y'« <Sv, que Du Gange interprète ainsi : y.iijï pro leclo, c'est donc une chemise de nuit. Siméon de Thessalonique décrit ainsi la camisia que portent les lecteurs : 'G v.iv.- r,-OL'. k'vô-jaa ib y.aï.oJixïvov -/.auÎT'.ov, o~Ep xarà tÛîtov fôv.wvto'j iuTi [XLxpoO, r, <7-'.'/_a,ç>irj-^ £■/. Àîvou, Tr,v à— aGyr,v -r, : UyWTÛvr, ; or,).oOv, y., t.).. « Le lecteur porte un vêtement appelé chemise, confectionné sur le modèle d'un petit phelonion (voir Chasuble, col. 1193) ou d'une tunique et en lin, etc. » Georges Codinus attribue également aux lecteurs la camisia que Gretzer compare au surplis ».

Les camisali sont dans la liturgie grecque les clercs chargés du soin d'apporter des charbons et d'entretenir un réchaud près de l'autel afin d'avoir, en temps voulu, l'eau chaude qui doit être mélangée au vin du calice.

H. Leclercq.


CHENILLE. En 1834, furent trouvées, près de Doneraile, comté de Cork, en Irlande, et près de Tinnoleague, même comté, en 1843, deux amulettes irlandaises. Ces amulettes ont la forme de grandes chenilles d'environ 10 centimètres de longueur, très exactement imitées et incrustées de verres de couleur. L'interprétation donnée par les archéologues locaux fut que ces objets avaient été fabriqués comme préservatifs contre la chenille nommée conacit. Adrien de Longpérier en paraissait peu convaincu. « Nous ignorons, disait-il, sur quelles données cette croyance est fondée, et il se pourrait que ces chenilles eussent servi à décorer des fibules, comme un grand nombre de figurines émaillées représentant divers animaux, qui existent dans les musées archéologiques. Il faut remarquer d'ailleurs que la chenille, à cause de la faculté qu'elle possède de ressusciter après avoir été transformée en chrysalide, comme un mort dans son linceul, a été prise pour symbole par les premiers chrétiens ». • C'est ce dont témoigne une pierre chrétienne, d'origine romaine, publiée par Oderici, sans autre indication de provenance ' :


IN je BICTRIX Q.[iiiescas -.'

^ QVAE VIXIT ANI

[dicnille]

H. Leclercq. CHERCHEL. — I. Situation. II. Avant la paix de l'Église. III. Martyrs. IV. Évêques. V. Églises. VI. Cimetières. VII. Épigraphie. VIII. Sculpture. IX. Lampes. X. Statuette. XI. Menus objets.

I. SITUATION. — En Algérie, sur le littoral, à une centaine de kilomètres à l'ouest d'Alger. En ce lieu, s'éleva une ville, lui, qui fut probablement une colonie phénicienne ou carthaginoise. Le roi Juba II en fit sa capitale et l'appela Cœsarea. Après la conquête romaine, elle devint une colonie et la capitale de la province de Maurétanie Césarienne. Cité très prospère dans les premiers siècles de notre ère, elle fut incendiée, en 371 ou 372, lors de la révolte de Firmin. Sous la domination byzantine, elle redevint, au moins pendant quelque temps, la capitale d'une province, la Maurétanie Seconde '.


II. Avant la paix de l'Église. — On a trouvé à Cherchel quelques monuments chrétiens qui offrent le symbole très ancien de l'ancre et qui datent sans doute d'une époque antérieure à la paix de l'Église. C'est un sarcophage, découvert à l'est de la ville, portant sur une de ses faces latérales une ancre, et sur la tranche supérieure l'inscription : [I Domino m. (peut-être nior/uu.s ?)'. Ce sont aussi trois plaques de marbre, dont deux sont au musée de Cherchel et une autre au musée d'Alger. Sur la première, sont tracés un olivier, flanqué de deux ancres, dont l'une est surmontée d'une colombe, et, au-dessous, l'épitaphe Memoria Amandie (llg. 2753). La seconde, qui est mutilée, représente un arbre, flanqué d'une ancre et d'une colombe tenant un rameau dans son bec ; de l'épitaphe, il ne reste plus que quelques vestiges de lettres ; elle commentait probablement aussi par le mot [Mem]oria (fig. 2754). Sur la troisième plaque, on voit l'arbre, l'ancre et une colombe, qui paraît becqueter un rameau d'olivier (fig. 2755).


III. Martyrs. — Nous connaissons les noms de plusieurs martyrs de Cœsarea. Le porte-enseigne Fabius, dont nous avons la passion, y fut exécuté sous Dioclétien, entre 293 et 304 '. Nous avons aussi conservé la passion de la vierge Marciana ', qui fut livrée aux bêtes dans l'amphithéâtre ', pour avoir brisé une statue de Diane : mais nous ignorons la date de cet événement. Théodota et ses sept fils, Severianus et sa femme Aquila sont mentionnés dans le martyrologe dit hiéronymien '« . C'est avec vraisemblance que l'on place à Césarée le martyre d'Arcadius, qui nous est connu par un sermon de saint Zenon de Vérone et par une passion ; au contraire, il n'y a pas de bonnes raisons d'identifier avec cette ville la Césarienne, où périt un certain Victor, dont on a une mauvaise passion, rédigée tardivement en Espagne >.


IV. ÉVÊQUES. — Quelques évêques de Césarée sont indiqués au IVe et au Ve : Fortunatus, qui assista, sous Constantin, au concile d'Arles ; Clemens, contemporain de Firmus ; Deuterius, catholique, qui eut pour adversaire le donatiste Emertius (tous deux assistèrent, en 411, à la conférence ecclésiastique de Carthage) ; Apocorius, en 484 -. A ces noms, il faut probablement ajouter Evelpius, indiqué par une inscription dont nous parlerons plus loin ; sans doute aussi un [s]acerdos, qui fut (auparavant) prêtre pendant dix-huit ans, cum Alypio Thagastensi, Augustino Hipponensi... et ceteris episcopis in exercitu processionali, etc. '.

On ignore l'emplacement de cette église et des autres basiliques dont l'expression maior doit faire supposer l'existence.

2 » Dans la propriété Delkich, à l'ouest de la ville actuelle (beaucoup plus petite que la ville antique), près de la porte de »Ténès ', on a découvert : une vaste salle, pavée d'une mosaïque ornementale ; un bâtiment à abside, construit avec des matériaux de démolition, qui a pu être une chapelle' (fig. 27.56) ; des vestiges d'autres salles. Au même lieu ont été exhumées deux mosaïques (fig. 27.57), qui, comme leur forme l'indique, furent de l'édifice au moment des Fouilles ans, et dont l'épitaphe mutilée porte une date provinciale correspondant à l'année 368 ou 468 de notre ère '.

V. Églises. — 1° Saint Augustin vint à Césarée en 418 ' et y parla contre l'évêque donatiste Emeritus, dans l'église principale : Cœsareœ, in ecclesia majori, cum Deuterius, episcopus metropolitanus Césaréensis, Creseens, filius, episcopus — Reliquationes, décoraient des absides '. Elles sont aujourd'hui à l'église catholique. L'une d'elles (longueur 4« 50, largeur 4 »25) représente deux paons flanquant un grand calice, d'où sortent deux ceps de vigne ; dans les enroulements des branches, sont figurés des animaux divers. L'autre (qui mesure 2« 70 sur 0 »25) nous montre des poissons, des anguilles, des coquillages. Il se peut que ces pavements soient chrétiens et que les divers bâtiments signalés aient été des annexes d'une grande basilique * ; mais ce ne sont là que des hypothèses.

3° L'église que Dupuch indique près du théâtre romain n'a probablement jamais existé ^. Quelques chapiteaux, conservés au musée, appartiennent certainement à une basse époque, et ont pu être placés dans des édifices chrétiens : on ne sait malheureusement pas d'où ils viennent (fig. 2758).

Un peu plus au sud-est ', un mausolée, sur lequel est bâtie la maison Durand, paraît avoir été fait pour des païens qui pratiquaient l'incinération '. Mais on y avait déposé un sarcophage portant une inscription chrétienne et une image du Bon Pasteur. Voir plus loin. Le sarcophage orné d'une ancre, que nous avons mentionné, a été découvert tout près de là, au fond.


VI. Cimetières. — Nous sommes un peu mieux renseignés sur les sépultures chrétiennes de Césarée. A deux kilomètres et demi à l'est de la ville actuelle, près du rivage (dans la propriété Rillard) *, subsistent quelques vestiges d'une construction à abside, d'une vingtaine de mètres de long, qui devait être une chapelle, d'un grand caveau voûté, dont la plate-forme extérieure était pavée d'une mosaïque représentant Orphée entouré d'animaux '« (sujet commun aux arts païen et chrétien »).

De l'autre côté de la ville, il y avait des tombes chrétiennes, à l'ouest du cimetière français, dans la propriété Kackiour ' : un caveau contenait deux sarcophages en pierre, dont l'un est orné d'un chrisme, le second d'un vase à anse ' : dans un autre hypogée, on a trouvé un couvercle de sarcophage en marbre, décoré de sculptures. Voir ci-après '. — On peut aussi supposer que des chrétiens enterrèrent leurs morts dans le voisinage de l'hippodrome, au sud-ouest de la ville : trois sarcophages en marbre, présentant des motifs en forme d'S, qui ont été recueillis de ce côté', appartiennent certainement à une basse époque, quoiqu'ils ne portent pas de signes certains de christianisme.

cclesiœ sanctœ hanc reliquiam memoriam. Salvele, fratres, puro corde et simplici ; Euelpius vos saluto Sancto Spiritu. Ecclesia fratrum bimc restituit titulum : M. A. I. Severiani, carissimi viri, f. Ex ingenio Asteri « .

L'inscription est flanquée, à gauche, d'une couronne, enfermant un A et un rho ; à droite, d'une palme, d'une colombe et, par derrière cet oiseau, d'un objet qui ressemble à une coquille. La gravure, très soignée, est partout la même ; les lettres sont seulement beaux.

2« 58. — Chapiteau provenant des ruines de Cherchel. D'après des photographies.

Enfin, un cimetière chrétien, qui semble avoir été fort important, se trouvait à 1600 mètres au sud-ouest de la ville actuelle, sur la rive droite de l'oued Rassoul '. Nous le connaissons grâce à deux inscriptions, conservées aujourd'hui au musée d'Alger. Bien qu'elles aient été déjà signalées et reproduites dans ce dictionnaire, il convient d'en reparler ici. La première », gravée sur une plaque de marbre de 0« 74 de long et de 0 »25 de haut, est ainsi conçue :

Areani al sepulchra citor Verbi contulit et cellani struxit suis ctinctis sumptibus ;

Ce texte se compose, à mon avis, de deux parties : 1° La reproduction d'un titulus, c'est-à-dire d'une inscription qui était probablement placée à l'entrée d'un bâtiment et qui indiquait le nom du propriétaire : M. A. I. Severiani, c. v. Celui-ci était un sénateur et il est probable qu'il faut l'identifier avec un personnage nommé sur un sceau de bronze, découvert en Italie« : M{arci) Anloni{i) Severiani, c(tarissimi) v(iri) '. Il est beaucoup plus douteux qu'il soit identique au Severianus qui souffrit le martyre à Césarée : un sénateur, du moins si on l'a jugé d'une manière régulière, n'a pu être condamné qu'à Rome '.

2 » Un petit poème en vers iambiques, dont l'auteur, Asterius, est nommé au bas de la plaque. Ce poème de six vers nous apprend qu'un chrétien, qualifié de cultor Verbi, avait mis à la disposition de ses coreligionnaires un terrain destiné à servir de cimetière, aream ad sepulchra, et qu'il y avait construit à ses frais un bâtiment, cellam, sans doute une chapelle. Ce cultor Verbi était évidemment Severianus. Areo et cella étaient devenues ensuite la propriété corporative de l'Église locale. — Puis, vient un salut adressé aux frères, au nom du Saint-Esprit, par un Evelpius, qui ne peut guère avoir été qu'un évêque ; enfin, l'indication de la restauration, par l'Église, du titulus reproduit à la fin du poème (remarquer l'emploi du mot hic, qui annonce ce qui suit) '.

Le titulus, placé par les soins de Severianus, avait Varca, la cella et Vaccubilorium. Tout autour des édifices, les tombes étaient très nombreuses ; à certains endroits, on a constaté qu'elles étaient superposées sur six étages. De larges briques recouvraient ces sépultures.


VII. Épigraphie. — Outre les inscriptions que nous avons déjà mentionnées, l'épigraphie chrétienne de Cherchel comprend un certain nombre d'épitaphes ' ; l'une d'elles est accompagnée de l'image d'une colombe : es MEMORIA IVLIA TVTTAE tS es IN PACE HIC QVIESCIT CS colombe

Une pierre, qui a été trouvée à Xovi, à six kilomètres à l'ouest de Cherchel, porte le nom de Peirus : petPrvs


AIGO

- /-y- /a donc été détruit, peut-être au cours d'une persécution. L'Église tint à honneur de le rétablir, en l'accompagnant d'une dédicace. Le symbole de l'a et d.' l'o) n'apparaissant pas sur les monuments chrétiens avant le IVe, notre inscription ne doit pas être antérieure à l'ère de paix inaugurée par Constantin. Mais la donation de Severianus est plus ancienne.

L'autre inscription ', contemporaine de la précédente, à en juger par le type de la gravure, mentionne un accubitorium où étaient ensevelis quatre chrétiens, entre autres la mère d'un prêtre, Victor, qui, dit-il, hic locum cinctis fratibus fecit.

Quelques fouilles ont été faites en ce lieu, sur l'ordre du cardinal Lavigerie ^ On y aurait retrouvé des restes de murs, enfermant un espace de 30 mètres de long sur 1,5 de large, et, au milieu de cet enclos, deux édifices voûtés, l'un de 2 mètres de côté, l'autre plus petit ; mais il est très douteux que ces constructions aient été faites. De Rossi il fait observer que le titre clarissimus vir, indiquant des honneurs mondains, n'aurait pas été donné à un martyr. Mais cette objection tombe, si l'on admet que le titulus primitif a été gravé du vivant de Severianus.

Sur un disque en marbre, découvert dans la propriété Kaddour, sont sculptés, à léger relief, deux personnages de face, se tenant par une main et faisant de l'autre le geste de la prière ; ils sont flanqués de deux époques que le précédent. Les sujets représentés sont, de gauche à droite, les trois Hébreux dans la fournaise (il n'en reste plus que deux) ; deux Amours ailés, soutenant un cartouche quadrangulaire, qui est dépourvu d'inscription ; deux autres Amours, tenant une draperie en arrière du buste de la morte, presque entièrement détruit. — Un fragment du Louvre, rapporté également par Ravoisié, a aussi appartenu à un couvercle, peut-être à ce même couvercle. ve, nue, est debout devant l'arbre, qu'enlace le serpent ; derrière elle, s'avance Dieu le Père, tenant de la main gauche un objet qui semble être un volume et faisant, de la main droite, un geste d'avertissement. Cet objet était peut-être une patène.


IX. LAMPES. — On trouve souvent, à Cherchel et dans la région environnante, des lampes en terre jaunâtre ou grisâtre, qui ont dû être fabriquées à Césarée. Le pourtour du disque porte des inscriptions tracées en relief à l'aide de timbres : Emile lucernas colalas ab fisso ; — Emile lucernas eolalas, icônes ; — Lueernas a b] asse) cne (pour eme) ; — Lucernas colalas de oficina Donali ; — Lucernas colalas de op{ei)na ass(e) eni (pour emile) ; etc. '. Sur une de ces lampes ', un chrisme, de la forme constantinienne, accompagne l'inscription Qui feceril vival el q{ui) emeril. Sur le

27G1. — Sarcophage de Cherchel. Musée du Louvre.

de l'autre main : un geste d'avertissement (fig. 2761). Ces diverses sculptures sont d'un art lourd et assez gauche. — Ravoisié a aussi rapporté au Louvre un fragment qui est sans doute chrétien et qui paraît provenir de Cherchel. Il représente, entre deux colonnes (l'une cannelée, l'autre torse), deux personnages vêtus d'une tunique et d'un manteau ; l'un tient un volume : ce sont peut-être des apôtres. Les têtes manquent '. — Notons encore, au musée de Cherchel, fond d'une autre lampe, qui parait bien sortir de la même fabrique, on a gravé à la pointe un chrisme et l'inscription Eme bono lu../nr ; « , qu'il faut peut-être interpréter » Eme boniim lutelurium (achète une bonne « veilleuse »)'=. Ces objets appartiennent donc à l'époque chrétienne : je pense qu'ils datent du IVe.

X. STATUETTE. — L'une des inscriptions citées recommande aux acheteurs, outre les lucernx, des icônes, c'est-à-dire probablement des figurines. Une statuette en terre cuite, découverte à Cherchel, représente une Vierge nimbée, assise et tenant l'enfant Jésus ; sur le dos du siège, un chrisme constantinien est tracé à la pointe ' (fig. 2702). Il n'est pas sûr d'ailleurs que cette image ait été fabriquée à Cœsarea : on a recueilli à Carthage des figurines assez analogues, qui se rattachent peut-être, par une filiation lointaine, à des groupes d'Isis et d'Horus.


XI. MENUS OBJETS. — Parmi les menus objets chrétiens, nous signalerons de nombreux fragments de plats rouges, dont la décoration consiste en motifs estampés en creux : palmes, roses, cœurs, croix latines ou grecques, poissons, colombes, personnage tenant une fleur dans chaque main, personnage tenant une grande croix, etc. -. Ravoisié ^ reproduit deux de ces plats, où l'on voit une croix, flanquée soit d'oiseaux, soit de

27tî2, — statuette en terre cuite. D'après P. Gauckler, Musée de Cherchel. p. 78. moutons. Cette vaisselle à bon marché, qui date probablement de l'époque byzantine, abonde dans les ruines de Carthage * et se retrouve dans d'autres lieux d'Afrique ' : rien ne prouve que Cœsarea ait été un des centres de fabrication.

Une bague de bronze porte le souhait : Arxile, in Deo viims ! précédé d'un monogramme constantinien ; un manche en ivoire, une inscription analogue : In Deo vivas ' !

Stéphane Gsell.


CHEROUBICON (/spo'jor/.bv, ■/epo'jéixo ; 'j[xvo :), chant qui accompagne la procession des oblats à la « Grande Entrée » (ii.z- ;7.l-n daoio ;) de la liturgie byzantine. Voici le texte : 0 ! xà x^P'J'jêi.u. sixwviîovTî ; y.a ; ta, ^MoroKÔ TpiiS ; tbv Tpt<Tc(-fiov \j(ri'j'i -poniôo'/Tî ;, TtSiav Tr|V f l'WTizr ;-/ i7 :o6oj !Ji£6a nÉpiiivav f di ; xbv [3« or/£a T<5v o),wv ito5£5ip.£voi Taî ; àYi'E/cxotî ; iopâxw ; ôopvfofoJ|j,£v'/v -ili'î :-/. i>.>,7|/,'>'jiot. C'est une addition au rit faite au VIe ; ainsi le manuscrit Barberini cité par Goar ne connaît ni le chant ni la prière du chéroubicon récitée par le célébrant '. En effet, à la première étape du développement de la liturgie byzantine, la procession de la Grande Entrée n'existait pas encore. Cette procession suppose la préparation des offrandes à la prothèse (TTooT/.oii'.ôr,) avant le commencement de la liturgie des catéchumènes. Or, la n'a été introduite qu'après la disparition du catéchuménat..\vant cela, les fidèles apportaient leurs offrandes au moment de l'offertoire, après le renvoi des catéchumènes, les diacres les recevaient et toute la préparation, se confondant avec l'offertoire, se faisait alors '. Donc, aucune procession de la prothèse à l'autel. Ce ne fut que peu à peu, après que la disparition de la classe des catéchumènes et des pénitents acheva d'effacer la distinction entre les deux parties de la liturgie, que la préparation des oblats, devenue alors une interruption dérangeant la suite continue du rit, fut remise au commencement. Ainsi, la procession des oblats préparés d'avance prit la place de l'ancienne offrande'« . Le chant du chéroubicon, qui rehausse la splendeur de cette procession, de même que les rlupidia, les flambeaux, etc., a dû être introduit bientôt après. Georges Gedrenus donne comme date le règne de Justin II (.56.5-578) : « Il ordonna qu'on chante l'hymne chéroubi que ». » Les auteurs plus récents ne font que répéter la même notice. On ne connaît pas l'auteur de l'hymne. Neale observe avec raison que c'est la moins belle des quatre hymnes liturgiques du rit byzantin'-.

Le chœur commence le chant du chéroubicon avant que le célébrant ne quitte l'autel pour se rendre à la prothèse avec les ministres. Il le continue (très lentement) « jusqu'aux mots : aif luvav. Pendant ce temps, le célébrant à l'autel récite à voix basse la magnifique '< prière du chéroubicon » (îOyr, toO y^^ç^^'^- è'.y.o-j ■jj/.vo-j), qui commence : 0-Jî=U iSto ; -mv cuvôeE£p.ÉVMVTA :: Taf.v.'.v.a ;; iv.t'i-jii.ia.'.i xai T,ô'>''ï-î T : ?o'jép/iTHx : ■/.. T. >.. C'est une longue prière, bien supérieure au chant, qui doit dater d'environ la même époque « .

Alors lui et le diacre répètent le chéroubicon à voix basse ; le célébrant encense l'autel, le sanctuaire, les images et le peuple. Puis, la procession va chercher les oblats à la prothèse. En y allant, l'on dit queL ;Ues tropaires »tant que l'on veut'^ > Ils reviennent, apportant, le diacre la patène, le célébrant le calice. En théorie, le chœur devrait continuer le chant du chéroubicon dès que la procession est en vue. Cependant, à ce point, il y a une interruption considérable. Autrefois, au moment de recevoir les offrandes des fidèles, on priait pour eux. Cette idée de faire une petite intercession, plus ou moins générale, à ce moment, s'est maintenue. La formule varie dans les différentes églises. L'£uc/jolorjion orthodoxe donne trois prières. En traversant l'église, le célébrant et le diacre chantent plusieurs fois : TZïvtovj T,ii.C,y/ ]j,vr,<r'n ;r, K-Jpio ; i Heoî Iv t/, fi »'7i- ).e ;a aÙTo-J' vjv /.ïi iù xsti î't ; '0\ii iwva ; Twv ai(ovt.)V. A l'entrée de la porte royale du sanctuaire, le diacre prie pour le célébrant : -MvriuOeîri Ivjpto ; 6 0£Ô ; tt ;

Puis,

La première allusion au chéroubicon, dans l'homélie d'Eutychius de Constantinople (582) : De puschale et S. eucharistia, qui en blâme l'usage, suppose peut-être cette dernière forme (NCv ai 5'jva(i£ ;;). Il dit : « Ceux-là se trompent qui enseignent au peuple à chanter une hymne pendant que le rit liturgique amène le pain de l'olïrande et le calice qui vient d'être préparé « au saint autel, supposant que le Roi de gloire est porté, et saluant les oblats, quoiqu'ils ne soient aucunement consacrés par l'invocation sacerdotale '. » Ce texte, premier exemple d'une controverse qui a duré bien des siècles, a un autre intérêt en tant que la formule « Roi de gloire » ne se trouve ni dans le (héroubicon usuel, ni dans les deux premières variantes citées, mais bien dans le NOv ai ô-jvàu. ;; ; de la liturgie des présanctifiés. C'est pour quoi on a supposé que celle-ci est la forme la plus ancienne, employée au commencement.

La cérémonie de la Grande Entrée, les prostrations devant les oblats, surtout les phrases du chéroubicon, qui ont l'air de supposer la présence réelle sous les espèces avant la consécration, ont occasionné de longues controverses qui durent encore. Ce n'est pas simplement une question de grecs et latins. Il y a eu des grecs qui s'en sont scandalisés et beaucoup de latins (par exemple Goar) qui en cherchent une explication correcte. Il est vrai que la plupart des orthodoxes défendent la pratique de leur Église, ainsi qu'on devrait s'y attendre. Pour ce qui regarde les latins, il ne faut pas oublier que nos uns font exactement de même que les schismatiques. Le texte cité d'Eutychius montre que la difficulté s'est soulevée aussitôt que l'usage du chéroubicon avait commencé. Parmi les opposants, il faut citer en premier lieu Arcudius, qui dénonce la cérémonie comme étant idolâtrique ' ». Parmi les grecs, saint Germain de Constantinople (715-730) se contente de dire que la procession signifie (iuiaivE'.) l'entrée des saints, des anges accompagnant le Christ qui s'approche pour accomplir son sacrifice. » L'hymne chérubique, chantée à ce moment, rappelle à tout le monde d'être plus attentif d'ici jusqu'à la fin du saint office, d'oublier tout souci pour les choses terrestres, (Je se préparer à recevoir le grand Roi dans leur communion '. » Syméon de Thessalonique (14S(i) comprend mieux la difficulté. On se prosterne devant la procession simplement pour implorer les prières des officiants ; on honore les espèces parce que, quoi que pas encore sacrifiées, cependant, elles furent dédiées à Dieu à la prothèse ; le prêtre les a déjà offertes à Dieu, il a déjà prié qu'elles soient portées et acceptées à l'autel céleste. » « Ce sont les types du corps et du sang. » 0 Nous n'adorons pas idolâtriquement les dons divins, à Dieu ne plaise 1 mais nous honorons (Tr,v Tiu./-,-/ àTiovîijou.Ev) les oblats présentées à Dieu par prière, quoi que pas encore consacrées, parce qu'elles sont sanctifiées par l'entrée, bénies par les très divines prières, étant les antitypes du corps et du sang du Christ, n Et il compare cette vénération relative à celle qu'on donne aux saintes images -. Nicholas Cabasilas, au xiv« siècle, décrit la Grande Entrée comme elle se faisait de son temps. La procession parcourt toute l'église, très lentement, à cause du peuple. Il distingue fort bien entre la liturgie des présanctifiés, où les oblats sont déjà consacrés et doivent être adorés, et les autres occasions, où on les salue et les honore sans adoration : AOir, lAsv yâp £v Ta-JTV », Tyj zliÔGio a6*jra yii Ta ^r.)oa v.a\ O'juw è/tscvr, o£ T-') ;'.a y.o t't r^YtaTij-sva zac Tiùij.a ■/.« ''. (x'ii.x XpiiTTO'j '. Gabriel Severus (i^sÔTipo ;) titulaire de Philadelphie (f 1616. à Venise), consacra un traité entier : KaTi tmv /syovxwv to'j ; ; tri ; àvaroXf/.-/, ; ixx) v^ntaç uîoùç y-axw ; 7£ xai 7TaGavo[j.to ; Tiotcvv, zùt Tijiàv xa't Ttpooxuverv -za âyia 5wpa. r,v ;7.a yspo'jêty.oç ■xoi-ai O[j.voç, y.ac ri tïpe'jç stpto'j -aura t'.GnZfjzi eEç to ô« tov 3T,(jia CVenise, 1604), à la défense de cet usage '.

Goar le tient pour innocent en soi. mais dangereux, à moins que le peuple ne soit bien instruit ^..-X vrai dire, Une semble pas que cette adoration apparente des oblats à la Grande Entrée soit bien surprenante. Ce n'est qu'un cas de plus des dislocations, ou anticipations dramatiques, qui se retrouvent dans tous les rites. Au fond, l'intention se rapporte à un moment déterminé (dans ce cas, à un moment ultérieur), mais puisque tout ne peut pas s'exprimer au même instant, forcément on sépare les expressions de son intention en les échelonnant à travers l'office. La liturgie arménienne a des cas encore plus surprenants de ces anticipations. De même, dans le rit latin, au baptême et à l'ordination. Et à la messe, nous parlons de /i ;crinniia- iiiliild hostia à l'offertoire, longtemps avant la consécration. Cette considération n'explique-t-elle pas également l'épidése' ?

Une phrase de la prière du citéroubicon : i^-j i-ip si à ■jipo(795ptov y.a't 7 :pû'79£prj !J.£vo ; xa't ô'.aot&ô|j.£vo ; Xp-TTï ''i Web : r, !/.(.)v », souleva une controverse à Constantinople au xii'' siècle. Un certain diacre et, avec lui, Soterichos Hanteugenos, patriarche élu d'.\ntiochc, s'opposèrent à ces termes, parce que. disaient-ils, le sacrifice est ol l'ert, non pas au Christ, mais seulement au l'ère et au Saint-Esprit. L'n synode, tenu en janvier 11.56, sous Luc Chrysoberges de Constantinoi)le (ll.« )6-1169), condamna cette nouvelle hérésie el annula l'élection de Soterichos. nim.ioGHAPUu ;. — F. E. Brightman, huslcnt liliirHics, Oxford, 18'J6. — J. Goar, Eucltologion xii'c riliiale « le VICTOR sont accompagnes des symboles du cheval et de la palme '.

La présence d'un cheval sur des monuments chrétiens n'avait rien de si énigmatique en appa-

C6N5T ;^ANTJ

BftRBA,5>^ GFPMAJ^l/^ chev aux portant les noms de BARBARVS (ou BARBATVS)et GERMANVS. Dans le cimetière de Saint\ 2763. — Épitaphe romaine. D'après Perret, Les catacombes, t. v. pi. Lxxni, n. 10. rence qu'on ne pût y découvrir une allusion à la profession du défunt, cocher, muletier, courrier, maquignon, etc. '. C'est, en effet, un sens très naturel et qui, dans certains cas, peut être le véritable, comme c'est le cas pour une pierre cèmétériale encastrée dans le cortile du palazzo Guglielmi à Rome ' Alexandre, sur la voie Xomentana (voir Dictionn., t. I, col. 1092), on voit une représentation analogue peinte sur un loculus ; enfin, et c'est probablement la plus excellente de toutes les représentations chevalines sur les monuments chrétiens, une pierre du cimetière de Saint-Agnès (voir Diclionn., t. i, col. OIS), simple fragment de la tablette d'un /oai/i !s'(ng2764). Par contre, le sens qui donne au cheval sa valeur symbolique est bien marqué par l'épigraphie d'un chrétien qui fut cursor et dont l'éloge nous dit : QVI CVCVRRIT OPERE MAXIME ; voici un fidèle qui avait pratiqué la maxime de l'apôtre et dont la vie s'était écoulée dans les bonnes œuvres et l'accomplissement des préceptes. Une épitaphe trouvée en Sardaigne (fig. 27fi.ô), à Tliarros, et tracée sur un dis que de O^VO de diamètre mentionne ceci : Spirilo requiescenli carissimi amiconim omnium pr(a)eslatori bono paiiperum mandalis serriens (ou servientis) vil(a)e in onmibus Chrisli. Clcmenlia benc ctmjuge (ou conjux) libi de mets [Icci]. Bixsil an{n)is LXV mensibus III, dirhus XII ; recessit in pace -. Un cheval marqué du chrisme. Ce défunt, dont on ne nous dit pas le nom, a été un véritable serviteur du Christ, m<//j(ta//sseri'i>ns uilse in omnibus Chrisli ; aussi il s'avance courant, marqué de l'estampille de son maître, non vers la palme de la victoire, mais vers le symbole du Christ lui-même.

Il suffira de mentionner quelques interprétations symboliques des Pères qui s'écartent complètement de l'explication primitive. Pour saint Augustin, le cheval lève haut la tête pour exprimer l'orgueil ' ; saint Jérôme prétend que e qui slalim ut mulicres uiderint, adhinniunt •, et saint Grégoire découvre que l'Écriture symbolise par le cheval la luxure, l'orgueil, le monde, les bonnes intentions et les bons prédicateurs ^ II. Lampes. — Une nombreuse série de lampes en terre cuite à Carthage offre la représentation d'un cheval (lig. »2760) ; ces empreintes sont généralement fort grossières et comme particularités relatives à la race et au harnachement, la technique de ces petits objets ne nous apprend rien qui vaille ^ pas plus d'ailleurs qu'une lampe de la catacombe Fiihrer à Syracuse', une lampe de la collection du Campo Sanlo tedesco à Rome qui montre le cheval avec un cavalier ; l'animal porte une marque crucifère sur la cuisse » (fig. 2767).


III. Mosaïques. — Une tombe en mosaïque de Thabraca, recouvrant les restes de LoUianus, offre un cheval passant ; la grossièreté de ces mosaïques ne permet pas d'espérer ici un dessin passable '. Voir Didionn., t. i, col. 718, fig. 1.54. Plusieurs mosaïques africaines, trouvées à Cherchel, à l'Oued Atmenia, à Sousse, dans l'ile de Méiiinx, représentent des chevaux de course accompagnés de leurs noms « >. On sait combien les chevaux de Numidie étaient estimés ■2Tt'.7. — Cheval avec cavalier. D'après BHuiische Quartalsclirift, 1898, I. xn, pi. viii. dans l'antiquité. Ces monuments n'ont rien de spécifiquement chrétien.


IV. Os. — Probablement un jouet d'enfant trouvé dans la catacombe de Saint-Sébastien et dont il ne reste que la tête et le corps, sans les jambes (fig. 2768).

V. Briques estampées. — Provenant de Sfax (= Taparura) : le fond du champ est refoulé et comme estampé avant cuisson sur la galette de terre cuite ». L'original est entré dans les collections du Louvre.


VI. Terre cuite. — Une jolie tête de cheval provient de Kôm Eschkaw en Égypte ; elle peut dater des environs de l'an 600. Cette pièce est entrée au musée du Caire '.


VII. Papyrus. — Papyrus orné de peintures servant d'illustrations à une Chronique '. Voir ce mot.


VIII. Fresques. — Les catacombes sont particulièrement pauvres en fait d'images de chevaux. Au cimetière de Calliste, une fresque (fig. 2769) dans une lunette d'arcosolium montre deux chevaux de taille '2TL18. — Jouet en us icipit ;>eijtint nu cheval. D'nprès L. Perret, Les catacombes de Rome, t. iv. [.l. vni. n.3. différente dessinés avec quel que souci d'observation ; c'est probablement une jument et son poulain, celui-ci disposé à folâtrer, qu'on a voulu représenter '. Au cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin, une tête de cheval, informel Au cimetière de Domitille, une des fresques du cubiculo do l'annone Cvoir ce nio l'i --f>L '- -^^^ _ de Calliste.

D'après Wilpeil. T.e piUure délie catacombe, pi. 136, n. 1. montre un cheval assez correctement dessiné ' (fis. 2770).


IX. Épigraphie. — C'est l'épigraphie qui nous offre la moisson la plus abondante de monuments portant le symbole du cheval. A Arles, un fragment découvert en 1863 par H. Revoit dans les fouilles pratiquées au théâtre antique. Au-dessous de quelques caractères sans suite, on voit une colombe tenant une palme dans son bec. A droite, le monogramme du Christ ; plus bas, ce même monogramme inscrit dans une couronne près de laquelle est gravée l'image d'un cheval courant vers une palme. C'est le symbole de victoire bien connu. L'animal semble timbré d'un signe sur la cuisse « (fig. 2771).

A Trêves, une inscription tracée sur une table de marbre encastrée dans une pierre calcaire a été trouvée à Saint-Matthias. L^ne simple inspection de la pierre montre que le lapidaire avait commis une erreur en gravant le nom de Germanio : il a donc enlevé la surface du marbre et tracé sa correction dans une sorte de rainure. La formule pro caritaiem est caractéristique de la région rhénane. Trêves. Mavence ' (fig. 2772) :


HIC IN PAGE FIDELIS QVI


ESCIT VALENTINA QVAE


VIXSIT ANNVS XXVIIII ET MESIS V


ET FIL IM

^S^^ POSERVNT J0é

Ici il ne semble pas possible de mettre en relation les chevaux avec les palmes.

Plusieurs épitaphes païennes nous montrent le cheval et la palme ; cela prouve simplement que ce symbole était connu et compris de tous du premier coup d'œil. Il ne semble pas qu'on se préoccupe beaucoup de l'allure du cheval : parfois il court, parfois il arrive et touche la palme, le pied est levé comme pour une dernière foulée, parfois il est arrivé et déjà au repos. La palme n'est pas toujours indiquée, soit que l'inscription soit brisée (fig. 2773), soit que le lapicide ait négligé de la figurer (fig. 2774), soit qu'il ait imaginé de confier la palme à une colombe (fig. 2775). Dans ce dernier cas, c'est l'épitaphe d'un enfant de trois ans, on voit que le cheval représente la course de la vie indépendamment des épreuves et du martyre. Sur l'épitaphe d'une jeune fille de quatorze ans nous voyons également le cheval gagnant la palme (fig. 2776).

D M : S LAEVIA • FIRMINA • MATER • VETTIAE • SIMPLICIAE • FILIAE • R. SVAE QVAE VIXIT ANIS Xllll • MENSES • VI MA TER • FILIAE • INCON PARABILI • FECIT • SIM PLICIAE • QVAE DORMIT • IN PACE

On remarque que le cheval porte sur le frontail une demi-lune. Nous serions disposés à voir dans cet insigne une phalère portant le nom du cheval. Les mosaïques africaines nous montrent beaucoup de chevaux toujours désignés par leur nom, suivant un usage qui s'est d'ailleurs conservé jusqu'à nos jours. Afin sans doute d'éviter toute erreur, les anciens avaient l'habitude d'orner de phalères ou pendeloques le harnais des chevaux. Ces pendeloques, découpées dans des feuilles minces de bronze, quelquefois d'argent, affectaient diverses formes, généralement celles de trèfles, de disques pleins ou ajourés, alternant avec des demi-lunes, d'où le nom de monile hindlium donné au harnais ainsi enjolivé. Une petite plaque en bronze patiné découverte en 1879, à Rodez, a la forme d'un croissant percé d'un trou dans la partie centrale et porte, vers le milieu du bord convexe, un appendice qui, d'après la courbure, paraît être le reste d'une bélière de suspension. Sur l'une des faces on lit, en lettres pointillées, ROMANVS, qui est bien le nom du cheval et non du propriétaire, lequel serait au génitif (fig. 2777).

Les mêmes fouilles de Rodez ont fait découvrir un autre objet non moins intéressant. C'est une petite balle de bronze, hérissée de dix pointes et traversée d'outre en outre par un trou servant au passage d'un fil métallique ou d'une ficelle. L'usage de cette balle se devine quand on se reporte à certains monuments où l'on voit un cheval de course, équipé de deux ou trois aiguillons suspendus par des ficelles à la queue dont les crins sont dressés. La balle à pointes est donc l'aiguillon dont on faisait usage pour ce même cheval Romanus, dont nous retrouvons ainsi deux pièces du harnais de course (fig. 2778).

Boldetti a publié cette inscription qui nous offre le buste du défunt, un enfant nommé Victor, et, à côté, le cheval qui piaffe, les rênes tendues, la tête ornée d'une palme dressée sur le frontail, la cuisse timbrée d'un monogramme, la queue garnie d'aiguillons. FECERVNT OVI BIXIT ANIS VIIIM Vllll DIE XII

Au cimetière ad duas Lauros, nous trouvons cette inscription : *AVREL • PELACIANVS (palme cheval). QVI VIXIT • MENSIBVS <,\ ■ ET DIEBVS XIII AVR • DECENTIVS PATRR POS

Cette autre encore : *(cheval) SVO

Lupi rapporte avoir vu, ad Jn&ti,vel Justini,se ! ; Justinœ tocu/um, au cimetière de Cyria que, un fragment portant ces lettres = : il semble que la gravure très fruste donnée par Lupi indique les caractères philocaliens.

Le cheval que nous voyons sur tant d'épitaphes pourrait parfois y remplir un rôle différent de celui du vainqueur de la course. Nous indiquerons cet ordre de recherches sans nous dissimuler tout ce qu'il présente encore d'inachevé. Les chrétiens se sont souvent inspirés des idées païennes en matière de psychologie ; or, sur un grand nombre de bas-reliefs, de peintures, de gemmes, l'âme est représentée sur un char traîné tantôt par des griffons, tantôt par des chevaux. C'est en cet équipage que Proserpine descend aux enfers, et le char et l'attelage de la déesse, une fois désaffectés, seront mis au service d'Élie montant au ciel. Ainsi utilisés, ces sujets perdaient leur signification primitive et s'adaptaient à des conditions nouvelles, prenaient un sens nouveau.

L'incapacité des rudes lapicides, le manque de place sur les tablettes de marbre qu'on leur donnait à graver les amenaient à découper dans un sujet ce qui leur paraissait caractéristique et suffisant pour exprimer le symbole ; ainsi, dans la scène de Noé dans l'arche, ils réduisaient tout l'épisode à la seule colombe tenant un brin de verdure et supprimaient le patriarche et l'arche. Il pourrait en avoir été de même pour le char des âmes. Celles-ci se rendirent dans l'autre monde sur un cheval et renoncèrent au char. Pour plus de simplification, on figura le cheval et on omit le char et le cavalier.

Dans la poésie du moyen âge, où se sont conservés comme les derniers reflets des croyances antiques, la Mort emporte souvent le défunt sur un cheval. Quoi qu'il en soit de cette explication, nous donnerons encore cette épitaphe de Catane : LEONTI ANIMA INNOX QVI QVES QVFDIN PACE QVI VIXID ANNIS • XV • MINSES QVINQVE T) DIES VIGINTI ET QVN QVE DOLENTISFFCERV NIRITORES (cheval) Leonli anima innox(ia) qui [re]qu(i)es[cil] in pace, Dixi( !) annis XV, menses V, dics A'A'V ; dolentes jecerunl genilores.

Le dessin donné par V. M. Amico est si fruste que nous hésitons à voir sur le frontail du cheval un emblème quelconque, paline ou panache ; car il y a des exemples où il ne peut être question de palme et c'est bien un panache que nous voyons sur deux quadriges peints à la voûte d'un cubicule du cimetière de Priscille.

Un petit vase en verre bleu que Fabretti a dessiné et qui offre la forme d'une amphore, porte l'inscription : VINCENTI PIEZESESQUE nous avons rencontrée sur tant de monuments chrétiens, et, au-dessous, trois chevaux dont les noms sont écrits à rebours et qu'il faut lire : OIKOYWIENH, AEGIS, ZEP ; peut-être la place a-t-elle manqué pour écrire ZEPHIRVS (fig. 2779).

Une intaille, dessinée par Boldetti dans le cabinet de Monsignor Strozzi, représente un cheval lancé à toute vitesse et sur le champ de la gemme une palme (fig. 2780).

Fibule en bronze fort curieuse comme objet d'art. Elle représente un cheval qui se couche ou qui meurt. Trouvé par Boldetti dans les catacombes (fig. 2781). On peut en rapprocher une fibule de bronze analogue trouvée dans le Danube près de Pesth et conservée au musée de Zurich, et deux petites libelles en bronze doré dans une tombe du cimetière barbare de Saint-Sulpice.

Nous signalerons seulement l'admirable cuve de porphyre connue sous le nom de sarcophage de Sainte-Hélène ; on y voit des cavaliers foulant aux pieds des ennemis vaincus.

Nous omettrons dans cette étude les représentations du cheval dans lesquelles cet animal n'est pas l'objet principal, c'est ainsi dans quelques fresques et de plus nombreux sarcophages qui nous offrent le Pharaon englouti dans la mer Rouge, Élie montant au ciel, Orphée attirant les animaux au bruit de son chant, les Mages arrivant adorer Jésus-Christ, qui fréquemment la représentation du cheval, sujet ou accessoire de scènes décoratives ou de la vie réelle.

Une statistique récente a permis de compter 110 silhouettes formant 39 scènes sur 37 pavements ; On a pu étudier ainsi les diverses phases de son utilisation avec ses formes, couleur, toilette, nom, allures et harnachement. La plupart sont des mosaïques de l'époque païenne, quelques-unes ont plus de rapport avec nos études. Rappelons notamment les chevaux de la mosaïque du chantier (voir Dicl., t. III, fig. 2472) ; deux chevaux de course attachés à un même poteau et affrontés, entiers, DIOMEDES, bai ; ALCI DE S, alezan, panachés, licols, camails, queues, troussées et enrubannées, marques sur la cuisse, bandage aux membres antérieurs (fig. 2782).

Une tombe de Thabraca montre un cheval attaché et affronté à un cyprès (Dictionn., t. i, fig. 154) ; une autre tombe du même lieu montre, au-dessus d'une épitaphe, trois chevaux, sexe indéterminé, robes multicolores, montés, bridés, au galop allongé ; enfin dans la mosaïque dite du monastère à Carthage, un cheval et son cavalier armé d'un javelot, au galop allongé.

L'utilisation du cheval, à la guerre et à la chasse, remonte à une haute antiquité, aussi bien chez les Romains que les Germains ; il est donc étonnant que l'on trouve si peu d'objets à l'usage des cavaliers ou du cheval lui-même dans les tombes de race germanique. « Bien des auteurs ont parlé de l'amour du cavalier pour son cheval et de l'immolation, sur le bûcher ou sur le tombeau des rois ou des chefs, du compagnon de leurs courses afin qu'ils pussent le retrouver au delà de la vie. Il est à croire que l'imagination a joué un grand rôle dans les légendes et les lieds qui rapportent cette coutume. Le guerrier gaulois était, en Champagne, inhumé sur son char de guerre ; les objets de harnachement de ses chevaux de selle ou d'attelage existent dans son tombeau, à côté de ses fibules, de ses armes, mais on n'y trouve pas d'ornements de chevaux. » Dans la tombe de Childéric I, on a, il est vrai, trouvé le crâne d'un cheval, mais on n'y a pas rencontré le reste du squelette, ce qui fait présumer que, tout comme le fragment de fer à cheval qui a été ramassé dans les terres, le dépôt de ce crâne a été fait postérieurement.

Cependant, en Allemagne, on a trouvé, dans les cimetières francs, des squelettes complets de chevaux, et plusieurs d'entre eux avaient été enterrés avec leurs mors, leur bride et autres pièces de harnachement ; quelques cavaliers avec leurs éperons. Mais si l'on compare ce faible nombre de squelettes de chevaux à celui des armes et des objets d'ornement, on est amené à penser que les chevaux n'ont pas été inhumés avec leurs maîtres, mais qu'ils ont été simplement attachés à proximité de la tombe, comme on le voit encore aujourd'hui dans certaines contrées de l'Orient.

i> »« x aï chevaux avec l'énorme quantité de tombes de guerriers francs qui ont été examinées depuis un demi-siècle, il faut bien reconnaître que le cheval accompagnant le cavalier après sa mort est une rare exception. Cette rareté donne un autre renseignement, c'est que parmi les guerriers il devait se trouver plus de fantassins que de cavaliers. » Quelques fibules d'une facture très médiocre nous montrent des chevaux montés et harnachés. Ce sont une fibule d'argent doré trouvée dans le cimetière de Sainte-Hestitute *, une autre d'argent, trouvée à Bréiy ', une de bronze de la collection du grand-duc de Meuse représente le cheval au galop ' (fig. 2783). Dans la période de transition entre le vi« siècle et l'époque carolingienne on trouve extrêmement peu de représentations d'animaux. Une rondelle ou plaque ajourée, trouvée à Klinl^erg, près de Riedhof, canton de Zurich, offre une représentation extraordinairement grossière d'un cavalier marchant au pas, tenant un épieu.

Ce mode de plaques ajourées jouit alors d'une grande vogue ; il n'était point de femme qui pût s'en passer à sa ceinture pour suspendre sa trousse. Le type en faveur est une sorte de cavalier aux bras croisés et toutes les variétés de l'entrelacs le plus monotone avec quelquefois aussi des frises ornementales d'un goût très pur et d'une exécution très délicate. Les deux motifs préférés sont la chasse et la guerre. Souvent on loge une scène représentant un cavalier et sa suite ou un guerrier au combat dans un cadre du montant de la croix, ou bien sur le champ de la pierre. Nous ne pouvons faire plus que de donner ici l'énumération de quelques monuments remarquables qu'on a rencontré sur des plaques exhumées à Nordendorf, à Maril les (Brabant), à Ginvry (Meuse), à Serancourt (Aisne), à Quincy-Basse (Aisne), à Wanquetin (Pas-de-Calais). Dans la tombe de Maril les on a trouvé de riches bijoux, entre autres une fibule d'or avec pierres précieuses, dont le centre figure une croix ; en outre, une autre croix de bronze, à branches égales qui indique le christianisme de la défunte ; à GinvTy, plus de doute, une croix est creusée au burin sur les flancs du cheval (fig. 2784). Il existe également des plaques ajourées au type du cheval sans cavalier ; l'une a été trouvée à Bcautnr quab les, {l'après le recueil de J. Romilly Allen, Descriptive list with illustrations of the early Christian monuments of Scotland : Un cavalier au pas de sa monture, encadré par deux moines, part. III, p. 7, fig. 4 ; Une chasse à courre, avec cavaliers, piqueurs, sonneurs de trompe, etc., part. III, p. 63, fig. 59 ; Trois cavaliers passants, part. III, p. 84, fig. 82 ; Chasse au cerf ou à l'élan, avec faucons, part. III, p. 134, fig. 137 a ; Cavalier au trot, part. III, p. 148, fig. 154 ; Cavaliers sur la Sueno's Stone, part. III, p. 150, fig. 156 ; Chasseurs, la lance en arrêt, avec chiens courants, part. III, p. 203, fig. 217 ; Cavaliers à différents gibiers, part. III, p. 307, fig. 307« . A Rossie Priory. La face principale offre une croix décorée d'entrelacs, et sur la partie restée libre du champ, huit animaux fantastiques. Au revers, une bordure sur trois côtés et une croix dont trois côtés se joignent à cette bordure ; le quatrième figure une chasse (fig. 2785) ; Chasseurs, hommes à pied, chiens, part. III, p. 315, fig. 329 ; Cavaliers, part. III, p. 318, fig. 332 a, c ; Cavaliers, part. III, p. 332, fig. 345 a. A Meigle (fig. 2786), beau morceau de sculpture pour l'entrain des chevaux et leur allure si naturelle ; c'est une observation directe de la nature qui a pu seule permettre un tel travail qui mérite d'être classé parmi les meilleures pièces de l'art chrétien ancien ; Chasseurs, part. III, p. 346, fig. 360 : Cavalier, part. III, p. 381, fig. 396 a ; p. 408, fig. 426.

Sauf peut-être la figure 2764, d'après une pierre des catacombes, nous ne rencontrons nulle part, sur aucun monument chrétien primitif, un cheval comparable pour l'allure et la vie à celui que nous donnons ici d'après l'admirable Psautier conservé à la bibliothèque de l'Université d'Utrecht. Cette jument et son poulain sont un des croquis les plus vifs et les plus irréprochables de ce manuscrit fameux (fig. 2787).


II. Leclercq.


CHEVALERIE. ~ I. Origine. II. Bibliographie.

I. Origine. — « La chevalerie a été une institution qui s'est développée au moyen âge dans toute l'Europe parallèlement à la féodalité avec laquelle elle a des liens nombreux, si nombreux que plusieurs savants ont prétendu que les deux institutions n'en faisaient en réalité qu'une seule. Les origines de la chevalerie sont complexes et certainement très lointaines. C'est avec raison, selon nous, qu'on a rappelé, à propos de l'entrée dans la chevalerie, l'ancienne coutume germanique, signalée par Tacite *, de la remise solennelle des armes au jeune Germain, à l'âge où il peut devenir un guerrier. Il semble certain, bien que les textes soient rares, que cet usage s'est perpétué jusqu'à l'époque des invasions, et qu'il persistait encore, en Gaule notamment, dans l'armée mérovingienne et jusque sous Charlemagne, alors que tout homme libre devait le service militaire et était astreint, lorsqu'il avait dépassé sa douzième année, à prêter au souverain un serment de fidélité dont les termes impliquaient la promesse de répondre à tout appel aux armes '. » Cette remise des armes constituait un véritable rite d'adoption, encore que celle-ci ne communiquât pas les titres de père ou de fils et constituât plutôt une alliance qu'une adoption proprement dite, puis que le titre ne conférait aucun droit à l'adopté sur les biens de la succession au décès de l'adoptant. Nicéphore Bryennios remarque donc, avec raison, que c'étaient là des adoptions en apparence et non en réalité, n'y ayant rien qui approchât des effets produits par l'adoption chez les Romains. La distinction était bien connue des Byzantins puis que, les ambassadeurs du roi de Perse ayant offert à l'empereur Justin la paix de la part de leur maître, à condition qu'il adoptât Chosroès, neveu du roi, l'empereur répondit qu'il y consentait pourvu qu'il s'agît d'adoption à la mode des Barbares et des étrangers.

Hunimond, roi des Suèves, fut l'objet de cette espèce d'adoption de la part de Théodemir, frère de Walmir, roi des Goths, qui, l'ayant fait prisonnier sur le champ de bataille, veniam condonavit, reconciliaiiisqiic cum Suevis, cumdem qucm ceperat adoptans sibi filium, remisit cum suis in Sueviam *. Jornandès, à qui nous devons la mention de ce fait, avance en outre que l'empereur Zenon adopta de même Théodoric, roi des Goths, lequel adopta à son tour le roi des Hérules ». Puis, ce sont Justinien ', ou Justin ', qui adopte Athalaric, roi des Goths ; l'empereur Maurice cpii fait le même honneur à Chosroès, roi de Perse ', etc.

Les plus sûrs renseignements que nous possédons sur cette adoption par honneur nous sont fournis par Cassiodore qui nous apprend que c'était un grand honneur et une force sans pareille chez les Barbares d'être adopté par les armes. Per arma passe fieri filium grande inter gentes conslal esse prœconium'-'', et ailleurs : Desiderio quo que enncordiœ jaclus est per arma ftlius « , puis encore : Gensimundus ille tolo orbe canlabilis solum armis filius facUts '- ». Le même Cassiodore nous apprend que cette adoption se faisait en revêtant l'adopté de toutes sortes d'armes, don de l'adoptant : Et ideo more gentium. el condilione virili, filium te prœsenti munere procreamus. ut compelenlcr per arma nascaris ftlius, qui bellicosus est dignosceris. Damus quidcm libi equos, enses, clypeos. et reliqua instrumenta bellorum, sed. quœ sunt omnibus fortiora largimur tibi nostra indicia « . C'est, on le voit, la propre formule de l'adoubement.

Ces façons de parler et ces expressions inter gentes, more gentium, etc., montrent que cette sorte d'adoption fut particulièrement pratiquée par les peuples barbares ou étrangers, qui usaient, en cette occasion, de la tradition des armes, ce dont témoigne Procope : o-j -'pàaaa^tv o{ fi ipoafio'. toO : -kxXox ; ;, i'/>' ijTx'/M-i ■7X£-jr, •'. Tillemont 1' croit qu'il faut rapporter à cet usage ce que Gontran pratiqua lorsqu'il adopta Childebert, son neveu, lui ayant mis sa lance entre les mains, pour marquer qu'il le tenait pour son fils ». Les chroniqueurs racontent la cérémonie dans laquelle Charlemagne ceignit solennellement l'épée à son fils Louis, âgé de treize ans (791), et celle où celui-ci, devenu empereur à son tour, remit, en 838, les « armes viriles » à son fils Charles parvenu à l'âge de seize ans« . Les Annales Fuldenses'^ rapportent que les ambassadeurs de Sigcbert, roi des Danois, et d'Halbden, son frère, prièrent l'empereur Louis II : Ut rex dominos suos reges in loco filionim babere dignarctur et ilti eum quasi patrem uenerari vellenl cunctis diebus nila ; sux. X cet elïet, ils lui présentèrent une épée dont le pommeau était d'or massif ; mais il semble que cette épée n'était que pour marquer la forme de leurs serments : Jurabant enim, juxta ritum gentis suie, per arma sua, quod nullus deinceps de regno dominorum suorum regnum régis inquictare aut alicui in illo lœsioncm inferre deberet.

C'était encore une coutume établie parmi les Lombards que le fils du roi ne pouvait s'asseoir à la table de son père qu'il n'eût reçu auparavant ses premières armes de quelque prince étranger '.

Mais ce qui a dû contribuer plus que tout le reste à l'évolution de l'institution primitive que nous venons de rencontrer, à son développement entraînant une véritable transformation, c'est le changement considérable intervenu dans l'organisation militaire vers le milieu du viii= siècle. Jusqu'alors l'infanterie avait été la force principale des armées germaniques ^ ; les cavaliers ne s'y rencontraient qu'à l'état d'exception ; depuis lors, la cavalerie prend un rôle prépondérant qu'elle garde jusqu'à la fin du moyen âge : elle devient l'arme principale, sinon l'arme unique de l'armée. Dans la langue de l'époque, le mot latin miles continue à désigner le guerrier à cheval, mais en français on l'a toujours appelé « chevalier » : au moment où naît la langue française, le noble ne sert plus qu'à cheval, la chevalerie a déjà un commencement d'organisation '.


II. BIBLIOGRAPHIE. — De Caylus. Sur l'origine de l'ancienne chevalerie et des anciens romans, dans Histoire de l'Acad. des inscript.' et belles-lettres. 1756. t. xxiii, part. 1, p. 236-243 : 2= édit., t. xi, p. 410-423.

— L. Gautier, La chevalerie, in-4°, Paris. 1884, 1891,


II. Leclercq.


CHEVELURE. — I. Jusqu'au m » siècle. II. Jusqu'au viu« siècle. III. Les femmes. IV. Cheveux et faux cheveux. V. Barbares.

Mais on se lasse de tout, même d'être à la gêne, l'une réforme complète s'effectue. La coiffure des hommes est courte : elle diffère désormais de celle des femmes, on renonce aux arrangements symétriques. À Athènes, les petits garçons portent encore des cheveux bouclés, mais on les leur coupe dès l'âge de l'éphébie et la cérémonie est précédée d'une libation à Hercule, suivie de la consécration des cheveux coupés à Diane ou à Apollon. Au reste, les coiffures d'enfants varient beaucoup ; c'est le privilège des mères et le prix de leur ingéniosité. Celles-ci semblent avoir préféré généralement les longues boucles tombant jusque sur le cou, quelquefois avec une touffe de cheveux se dressant sur le front, ou une longue mèche tressée et ramenée en arrière, partant du front et couvrant le sommet de la tête. Et puis, il y a les modes locales auxquelles on tient fort : nous avons montré un petit Alexandrin avec sa touffe originale jetée sur le côté, c'est la mode d'Alexandrie pour les garçonnets. Voir Dictionnaire, t. i, col. 1478, fig. 337.

Les adultes portent la chevelure courte sans être rase, à grosses boucles, c'est la coiffure d'Hermès ; l'âge venu, on laisse les cheveux s'allonger et tomber sur le cou, mais sans atteindre les épaules. Il semble que l'extrémité des mèches boucle naturellement.

Les Romains, en fait de coiffure, avaient commencé par être hirsutes : longs cheveux, longue barbe, et entretenus un peu sommairement. Quand un barbier arriva de Sicile, on courut en masse se faire tondre et raser et cet usage devint bientôt si général que les longs cheveux ne furent plus guère que l'indice extérieur d'un grand chagrin ou d'une humiliation. L'engouement passé, les Romains, tenant un juste milieu entre la chevelure inculte des ancêtres et la chevelure complètement rasée, commencèrent à porter cette coiffure qui s'est en quelque façon identifiée avec leur type : cheveux courts, tantôt plats, tantôt crépus ou naturellement ondulés, mais sans frisure artificielle et ne couvrant ni le front ni le cou. Les raffinés imaginèrent la frisure au fer chaud, dont la préparation leur coûtait beaucoup de temps et d'argent, et, en outre, la considération. Il faut voir de quel ton Cicéron parle des jeunes patriciens soigneux de leur chevelure toujours bien peignée, luisante de parfums, assouplie en boucles par le fer du friseur : perro capillo nitidos, unguentis affluens, calamistra coma, madentis cincinnorum fimbriæ... Ovide nous peint les élégants de Rome donnant à leur cheveu, à l'aide du fer, une disposition savante. Quintilien dit qu'ils en étagaient les boucles ('gradus atque annulas') ; Sénèque nous les montre passant la journée chez le coiffeur, délibérant pendant des heures sur la position d'une boucle et aimant mieux voir le désordre dans la République que dans leur chevelure. Dans le même temps, et ce luxe dura autant que l'empire, les riches personnages avaient à leur service de jeunes garçons remarquables par leur beauté et particulièrement pour leur coiffure toujours arrangée, parfumée, frisée avec le plus grand soin (paeri capillati, comati, calamistrati, cincinnaliti), et les poètes chantaient les boucles ondoyantes des Earinus, des Eucolpus, devenus les favoris de leurs maîtres.

Les premiers Césars portent une coiffure très simple. César, Tibère, Drusus, Caligula, Claude portent des cheveux ni longs, ni courts, sans autre frisure que leur pli naturel. Néron dispose ses cheveux en boucles étagées, comati in gradus formatam, parfois il les a laissés croître et retomber sur les épaules. La coiffure de Trajan descend régulièrement unie et peignée du sommet de la tête jusque sur le front. Les Antonins, particulièrement L. Verus, Marc-Aurèle, Commode, ont une chevelure très frisée à boucles épaisses et serrées. Commode, naturellement d'un blond ardent, se faisait mettre de la poudre dorée. Gallien usera du même procédé.

Dès le milieu du IIe, beaucoup d'hommes à la cour de Marc-Aurèle se faisaient couper les cheveux presque ras. C'était la coiffure des stoïciens et de tous ceux qui affectaient des dehors austères ; ce fut aussi celle qu'adoptèrent les chrétiens.


II. Jusqu'au VIIIe. — Les chrétiens n'avaient guère à hésiter sur la mode à suivre ou à ne pas suivre. Ipsa natura docet quod virum quidem si comam muliebrem est, injonminia est illi. C'était saint Paul qui parlait ainsi. Et il est possible que, prêchant d'exemple, l'apôtre ait porté les cheveux ras. Si l'on s'en rapporte à ce qu'on peut tenir avec vraisemblance pour son portrait iconique, il était chauve et portait derrière la tête quelques cheveux courts. L'argument serait, il faut en convenir, assez faible puis que les peintures les plus anciennes semblent se préoccuper très peu de conformer la chevelure du Christ aux desiderata de saint Paul ; il est vrai qu'on a pu s'imaginer, suivant une opinion répandue alors, que Jésus était naziréen et astreint, à ce titre, à porter la longue chevelure.

La Didascalie n'est pas moins catégorique que saint Paul : « A toi, homme fidèle de Dieu, il n'est pas permis de laisser croître ta chevelure, de la peigner, de l'égaliser, ce qui fait les délices du désir ; tu ne l'arrangeras pas et ne l'orneras pas, tu ne la disposeras pas pour qu'elle soit belle, tu ne détruiras pas les poils de ta barbe, tu ne changeras pas l'expression naturelle de ton visage et ne la modifieras pas autrement que Dieu ne l'a créée ». Dans quelle mesure cette règle est-elle observée ? Quelles infractions lui fait-on subir ? On est très embarrassé de le dire. Toutefois, il semble bien qu'on ne l'esquive pas généralement. Thascius Cyprianus, en se faisant chrétien, fait couper ses longs cheveux : De sua cæsaries componere ad breves capillos.

Le pape Damase s'indigne contre ceux qui ont ordonné évêque de Constantinople Maxime le Cynique, qui portait la chevelure en broussaille. « Ils n'ont pas lu l'apôtre ? » demandait le pape. D'ailleurs, depuis la réaction qui coïncide avec l'avènement d'Alexandre-Sévère, les mœurs efféminées et les modes qu'elles avaient amenées étaient en mauvaise posture. Pendant toute la seconde moitié du IIIe, on revient aux cheveux ras. Avec le IVe apparaît une mode nouvelle, les cheveux aplatis sur la tête, coupés seulement par leur extrémité et arrondis autour du visage, in rolæ specimen. Cette coiffure nous est connue par une foule de monuments, sculptures, fresques, mosaïques et par les effigies frappées sur les monnaies impériales. Toutefois, remarquons bien que cette coiffure ne se retrouve que sur les monuments qui peuvent passer pour des portraits ; dans les monuments chrétiens, le Christ conserve ses cheveux longs. Lors que nous voyons cette coiffure, nous pouvons supposer que nous sommes en face d'un portrait. Constantin et ses successeurs portent les cheveux de moyenne longueur, ramenés en avant, taillés en rond et descendant sur le cou qu'ils couvrent parfois entièrement.

Julien porta la barbe et les cheveux incultes, ce fut une bizarrerie de plus dans sa courte et triste carrière. Sous Valentinien et Valens, les barbiers et friseurs reprirent leur métier. Néanmoins l'Église continuait à recommander et, au besoin, à prescrire la chevelure courte. Les Statuta Ecclesiæ antiqua promulguent cette prescription : Clericus nec comam nutriat nec barbam, et il faut croire que les clercs n'étaient pas les seuls qu'il fallût rappeler à l'ordre ; les moines eux-mêmes laissaient pousser leur chevelure, saint Augustin les appelle criniti fratres, c'était sans doute pour s'épargner les quolibets des gens de Carthage que la vue des têtes rasées mettait en liesse : Quod intra Africæ civitates et maxime intra Carthaginis moenia palliati et pallidum et recisis comarum vident tonsum videre lam infelix et populus quiam infidelis sine convicio atque exaceratione vix paterai. En Gaule, Sidoine Apollinaire loue dans le prêtre Maxime : sermo religiosus, lum coma brevis, barba prolixa.

Si l'on parcourt la série de portraits de papes, d'évêques, de prêtres, de clercs qui nous est conservée par quelques fresques et surtout par les mosaïques, on peut se convaincre que l'usage de la coiffure plate et rase est général et continu. Telle ou telle exception, si tant est qu'exception il y ait, ne modifie pas la règle et n'atteint pas l'usage. Quelques canons de conciles s'échelonnent De en siècle pour raviver la prescription. En 743, le canon du concile de Rome jette encore l'anathème au clerc ou au moine qui laissera croître ses cheveux.


III. Les femmes. — Pendant les cinq premiers siècles de Rome, les femmes gardèrent dans la coiffure une grande simplicité. Encore au temps de Plante, les frisures, les pomades étaient considérées comme l'apanage des femmes étrangères et des courtisanes. Les jeunes Romaines, jusqu'à leur mariage, se contentaient de ramasser leur chevelure en nœud derrière la tête et de l'assujettir au moyen de bandelettes ou d'une épingle ; simplicité que plusieurs conservèrent jusqu'au milieu du dévergondage des mœurs de l'empire.

■Saint Paul recommandait à la femme de garder ses cheveux : quoniam capilli pro velamine ci dali sunt. La Didascalie se borne à prescrire à la femme de ne pas tresser sa chevelure comme celle des courtisanes. Mais il y avait bien d'autres artifices contre lesquels s'insurgeaient les Pères de l'Église. L'un des moyens de blondir une chevelure trop foncée consistait à laver les cheveux et à les exposer ensuite au soleil. Un passage de Tertullien signale les coquettes de son temps qui s'exposaient à une insolation afin d'être plus rares et plus belles : > On souille ainsi, leur dit-il, ce qu'on croit embellir. La force des drogues brûle les cheveux que dessèche encore le soleil aux feux duquel on les vient exposer... Faire de la sorte, c'est se montrer au regret d'être nées Romaines et de n'avoir point reçu le jour en Gaule ou en Germanie. Le Seigneur dit : « Qui de nous peut noircir un cheveu blanc ou blanchir un cheveu noir ? » Celles-là font ainsi mentir Dieu qui vont répétant : « Nous savons rendre fauve une chevelure qui était noire ou blanche. « Mauvais présage que de prêter à ses cheveux l'éclat des feux de l'enfer '. » Mais Tertullien eut beau tonner, on continua à teindre les cheveux. Saint Cyprien se scandalise : « Une audace sacrilège, dit-il, change la nuance des cheveux et leur donne, par un funeste présage, la couleur des flammes éternelles, c'est pécher par sa tête -. > Saint Jérôme accourt, au iv siècle, faire la même menace à Læta, touchant sa fille : « Ne teins pas ses cheveux de cette couleur qui présage les flammes de l'enfer ^ ■< Au iii<e> siècle, les femmes portent de larges et épais bandeaux auxquels sont profondément creusées et qui semblent envelopper la tête, couvrent les oreilles ou sont rejetées par derrière et descendent jusqu'au bas du cou ; là, ils se réunissent en tresse aplatie sur la nuque ; quelquefois, au contraire, épaisse et lourde comme une sorte de large tourteau appliqué à la partie postérieure de la tête. 'Tertullien n'en veut point : ■' Eh quoi, dit-il aux chrétiennes, ne laisserez-vous jamais en repos vos cheveux ? Vous les tirez en bas, vous les tirez en haut, vous les couchez à plat. Les unes se plaisent à en former des frisures, les autres les laissent flotter au hasard et voltiger au vent avec une négligence affectée. Il y a encore ces énormités, je ne sais comment les appeler, ces ouvrages cousus et tissés en forme de chevelure, qui sont tantôt comme un bonnet servant à la tête de fourreau ou au crâne de couvercle, tantôt sont ramassés sur la nuque '. » La mode des nattes relevées derrière la tête prévalut au temps d'Alexandre-Sévère ; elle eut plus de durée qu'aucune de celles qui l'avaient précédée. Tantôt la natte largement étalée s'avance jusqu'au-dessus du front, tantôt réduite à une bande étroite et plate, elle suit de la nuque au front tout le contour du crâne, où, plus saillante, nouée et maintenue par des rubans, quelquefois entremêlée de perles et de pierreries, elle ressemble au cimier d'un casque, j C'est la coiffure des princesses dont les effigies sont gravées sur les monnaies jusqu'à Constantin et, bien que Hélène, sa mère, et sa femme Fausta en aient une un peu différente, elle reparaît encore après lui ; pendant plus d'un siècle on la trouve également figurée dans les bustes et dans les portraits sculptés sur les sarcophages et les autres monuments ^ Ce n'était pas la seule coiffure qui fut portée cependant, comme on l'a vu par un passage de Tertullien ; d'autres paroles du même écrivain témoignent que la coiffure des jeunes filles, peu différente au iii<e> siècle de ce qu'elle était dans l'ancien temps, consistait encore à ramasser les cheveux sur la tête sans les séparer, mais elles attestent en même temps que plus d'une n'attendait pas le mariage pour en changer'. » En effet, le titulus n'était plus exclusivement réservé aux femmes mariées. La petite touffe rebelle et flottante de la fillette faisait place à la coiffure enroulée au sommet de la tête que les anciens comparent tantôt à une borne, 77U'/r/, tantôt à une tour, tunis. Nous en avons des exemples sur des monuments chrétiens, notamment sur une plaque sculptée représentant sainte Agnès. Voir Dirtionn., t. i, col. 946, fig. 233 '. Au iv<e> siècle, « saint Jérôme blâme le dérèglement de celles qui laissaient flotter leurs cheveux et y ajoutaient des ornements '. Les femmes avaient repris les hautes coiffures formées de tresses enroulées, et cet exhaussement ne se faisait pas sans qu'on y mit des cheveux d'emprunt '■•. On peut observer les commencements encore modestes de cette coiffure dans les peintures des catacombes, où des saintes et des orantes ont les cheveux disposés en bandeaux unis qui descendent le long des joues et jusque sur le cou, et relevés en nœud, plus souvent en torsade placée comme une couronne sur le sommet de la tête. On remarque la même simplicité dans le plus grand nombre des monuments chrétiens ; quelques-uns cependant, qui montrent, au iv<e> siècle, la simple torsade remplacée par un triple ou quadruple enroulement, et les bandeaux unis par des frisures qui entourent tout le visage, nous font comprendre les expressions des écrivains contemporains qui parlent de constructions comparables à des tours et de boucles éparses retombant sur le front. On peut voir ce que devinrent les hautes coiffures au v<e> siècle, par la figure de Galla Placidia sculptée sur le beau diptyque de la cathédrale de Monza, où les cheveux enroulés font l'effet de deux diadèmes superposés. Ailleurs la fille de Théodose porte la natte relevée en forme de cimier, coiffure qui continue à être figurée sur les monnaies jusqu'à la fin de l'empire d'Occident ». » Ces coiffures que nous voyons représentées sur les portraits, sur les figures d'apparat des fresques, des mosaïques et des sarcophages sont sans aucun doute l'image de la réalité, mais non pas de toute la réalité. Les femmes, alors comme de tous temps, avaient des degrés dans leur toilette. Le matin, dans un moment de hâte, elles ne procédaient pas à cette coiffure compliquée et bien équilibrée qu'on s'inflige pour poser devant un artiste ou se rendre dans la société. L'une torsade rapide faisait l'affaire. Nous avons de cette coiffure improvisée un exemple trop célèbre pour être passé sous silence. La Passio S. Perpétuæ nous la montre dans l'amphithéâtre à l'instant où elle vient d'être lancée en l'air par une vache furieuse : Prior Perpétua jaculata est, et concidit in lumhos, et ubi sedit tunicam a lacerte discissam ad l'elameiitum fenwris redu.vit, pudoris potins memor quam doloris. Dehinc requisita et dispersas eapillos in/ibulavit ; non enim decebat marlijramsparsis capillis pati, ne insua gloria plangere videretur^K Ainsi, rapidement, à l'aide de quelque épingle, d'une broche peut-être, on pouvait relever, plier et fixer la chevelure. Longtemps la femme ne put se couper les cheveux sans s'exposer au mépris et même à des pénalités, exception faite pour celles qui entraient dans la vie religieuse, car saint Jérôme nous apprend : Moiis est in.Egijpli et Sijriœ monasteriis, ut lam viryo quani vidua, riuiv se Deo l'ovcrinl et sccuto reniintiantcs omncs dcliciiis sœculi conculcarint, crinem monaslcriorum matribas offcrcint dcsecandum, non intecto postea contra apostoli volantatem incessnrœ capitc sed ligalo pariter ac velato ', et saint Ambroise dit également '.AmpHicniur crincs, qui per vanam gloriuni occusioncm luxuriœ prxslitcnmt -. Pour les gens du monde, c'est tout différent. Une loi de l'an 390 déclare que : /eminie, qiiœ crinem suum contra divinas Immanasquc Icges instinctu persuasx professionis absciderint, ab ecclcsiœ foribns arceantnr' ; l'Église y veille de son côté, les Slatuta Complulensia décident que : si qnie millier quasi propter religionem capillos siios detonderit, anathema sit '. Cette sévérité était tout autre chose qu'une taquinerie, elle visait à prévenir une forme spéciale de la prostitution : Aliœ virili habita veste mutata eruhescunl esse feininœ, quod natte sunl, crinem amputant et impudenter erigunl faciès eunuchinas *. Les figures annexées à cette dissertation offriront divers types de coiffure et seront comme un rapide commentaire. Nous renverrons principalement aux fonds de coupe dorés qui présentent des portraits avec un souci évident de réalisme '. On trouvera déjà dans le Dictionnaire un certain nombre de figures que nous rappelons ici, fig..56,.57, 81, 152, 156, 232. 233, 270, 337, 346, 317,.360. 360. 370-413. 49G, 600, 603, 656, 671, 831, 948, 983, 984, etc. D'ailleurs, il ne se passe pas vingt pages qu'on ne rencontre quel que type qui puisse être noté et c'est déjà une documentation considérable mise à la portée de ceux qui voudront traiter en détail le présent sujet. La figure 2789 / of l're un intérêt particulier. C'est une famille composée des parents et de quatre enfants, deux garçons et deux filles '. On ne saurait souhaiter rien de plus clair et de plus satisfaisant comme chevelures. On lit :... ciim ohiNi'BVS VESTRIS-Pic lèses. IV. CIIEVEU.x ET F.vux ciieveu.x. — Daus les documents chrétiens nous rencontrons divers termes pour désigner la chevelure : coma, capilli. marquent d'une façon générale les cheveux, indépendamment de la disposition et de la coupe qu'on leur donne ; coma indique plus particulièrement la chevelure non coupée ; aesaries implique plus ordinairement l'idée d'une abondante chevelure et ce terme est parfois étendu jusqu'à la barbe. Crincs désigne de préférence les mèches séparées naturellement ou par le moyen du peigne.

Le luxe excessif qui commença avec l'empire n'excepta pas les cheveux et on peut supposer que l'aversion que les plus anciens écrivains chrétiens témoignent à la chevelure s'explique par la coquetterie que beaucoup de femmes, même parmi les fidèles, ne s'interdisaient pas dans leur coiffure. Cependant, la chevelure avait contre elle des préventions ; 'i qu'un apprêt l'eût ou non transformée, elle était, par son charme même, tenue comme un danger pour les femmes. C'était l'un de ces attraits funestes par lesquels les anges révoltés avaient été séduits, lorsqu'ils s'étaient unis aux filles des hommes ! » Aussi la femme, dans la prière, devait-elle se voiler à cause des anges, tandis que l'homme tenait découverte sa tête innocente de leur péché '. Telle était la règle chez les chrétiens. Les Juifs se montraient encore plus absolus dans leur rigueur. Au traité de Bcrachot, le Talinud de Jérusalem parle de la chevelure comme d'une nudité pareille à celle des époux '. Le diable, disait-on, danse sur les cheveux des femmes dont la tête n'est pas voilée '°. Un contemporain de Marc-Aurèle, Tatien, enseignait qu'un être surnaturel, « une puissance », était préposé à la chevelure : « E :fai<jy.fi il xa'i v.'x T » ; Tp ;/a ; xo'/.i^c^Ox ! xa't rbv xoG-fj-ûv là ; »fjvaï/.a ; « jtio o'j'iy.p.zui^ r-fj ; kizi to'jtoi ; TÉtay- [j.Évr,ç, r, y.ai Tm Sa^a-^wv oûvapicv TzxpzXy^z loX^ Qpi^îv, rjTt ; xo/.(i}Çïi Ta ; 5 :à xôa !j.o'j ~piy/<rj ettî TTopvEtav opt^.woaî ». « Ce fut cette puissance qui prêta à Samson une force invincible ; c'est elle qui châtie les femmes coupables de chercher dans ce bel ornement un moyen d'enflammer les cœurs. Se nous hâtons pas cependant d'accuser les chrétiens de manie surnaturelle ; les païens imaginaient eux aussi que les cheveux étaient le siège d'une vertu magique. « A voir des chrétiens qui, impassibles sous la main des bourreaux, défiaient la torture et ses angoisses, ils imaginaient que quelque pratique secrète, quel tour de sorcellerie émoussait chez leurs victimes le sens de la douleur. Nombreux étaient les moyens employés pour rompre le prétendu charme ; des aspersions, des onctions, certains breuvages administrés aux patients devaient, croyaient-ils, raviver la souffrance. Il est, dans de vieux actes de martyrs vus et copiés au ix« siècle par Adon, l'évêque de Vienne, un récit qui nous montre les bourreaux, irrités de leur impuissance, s'y prendre encore d'autre sorte. Une vierge romaine, sainte Martine, résiste aux violences des païens ; le chevalet, les ongles de fer sont impuissants sur la chrétienne dont l'âme est perdue en Dieu. Dans sa chevelure, pensent les gentils, doit résider quelque vertu magique, et l'on rase la tête de la sainte, imaginant qu'on va la désarmer '-. » Si le tour coquet donné à la chevelure est une œuvre de péché, une excitation à la débauche ; si la teinture des cheveux est un reflet des flammes de l'enfer, on pense bien que les faux cheveux ne sont guère mieux traités. Leur usage était répandu surtout aux époques où la mode imposait l'adoption d'une volumineuse coiffure ; il avait été accepté à Rome au moins dès le début de l'empire '^ et bientôt on fit l'usage de perruques entières qui permettaient de substituer d'abondants cheveux blonds ou rouges venus du nord, à des cheveux noirs qu'on ne trouvait plus à la mode, gris, ou trop peu fournis '. Tertullien ne sait quel nom leur donner : Xcscio quas enormita les lutiliiim alqiie lexiilium capillamcnlorum, quasi vaginam capilis et operciilum vcrlicis ^. Saint Grégoire de Nazianze loue sa sœur, sainte Gorgonie, de n'en avoir jamais porté : non coma relorta et supposilitia. Toutes ne l'imitaient pas, car saint Jérôme rappelle à Démétriade qu'elle avait porté de faux cheveux, diligebas... alienis capillis turrilum verticem strucrc. Elle n'était pas la seule. Bokletti dit avoir trouvé, dans une tombe du cimetière de Cyriaque, une perruque composée de cheveux châtain. Les hommes eux-mêmes portaient de faux cheveux, soit pour remédier à la calvitie, soit par coquetterie. Avienus raconte l'aventure d'un chauve qui sentit le vent emporter sa perruque * ;

Cuîoiis eques capiti solittts religcire capillos Atqitc aîiiis nitido verlice ferre comas Utifiis ab adtferso Boreee spiramina pra^slaiit Ridiculiim populo conspicienfr caput.

V. Barb.\res. — Les Barbares conservaient de longues boucles de cheveux sur la partie antérieure du crâne.

Hic qiioqite monstra domuty riitili quilnts arce cerebri Ad frontem coma tracta ja cet, niidata que ceruix Setnrum per damna nitet, tam Itimine glaitco Aîbet aquosa actes, ac viiltibus undi que rasis, Pro barba tenues perarantur pectine cristx ^.

Selon Agathias « et Grégoire de Tours ', le port de la longue chevelure aurait été l'apanage des rois francs, qui durent à cette particularité leur titre de rois chevelus ; il est fort possible, ainsi qu'on l'a proposé, que ce privilège fût moins exclusif qu'on l'a cru et s'étendît aux chefs, aux hommes nobles, en un mot, à tous les hommes libres '. Les Romains, qui comprenaient à grand-peine tout ce qui ne se faisait pas parmi eux, s'extasiaient devant cette longue crinière royale et disaient que l'insigne de la royauté franque consistait en soie de porcs derrière la nuque.

S'il fallait accorder une confiance sans réserve à l'anneau trouvé dans le tombeau de Childéric I »', nous y pourrions prendre quelque idée de l'arrangement de la chevelure. Car si le fait de porter les cheveux est loin de doute, nous sommes moins renseignés sur la disposition qu'on leur donnait. Sur les sceaux conservés des rois mérovingiens, l'abondante chevelure est invariablement partagée par une raie au milieu de la tête et retombe sur les épaules. Les cheveux étaient-ils nattés ou flottaient-ils librement« ? Les Suèves, au dire de Tacite, et les Sicambres, au dire de Martial, roulaient leurs cheveux sur la tête ; Sénèque étend cet usage à tous les peuples de Germanie qu'il n'a jamais vus et ne connaît guère. Les textes sont vagues, les monuments si frustes qu'il semble bien hasardeux d'en vouloir tirer les éléments d'un classement rigoureux. S'il était possible d'invoquer sans hésitation le sceau de Childéric, on pourrait dire que les Francs portaient la tresse et la cadenette ; ils seraient les premiers vrais modèles des hussards de l'Empire. Une plaque de ceinturon provenant de Saint-Léon (Haute-Garonne) semble avoir voulu représenter une coiffure nattée terminée par un rouleau ou un nœud à la hauteur de la bouche ' ; ce qui est plus notable, c'est que ce monument, tout grossier qu'il est, confirme ce que nous apprend Sidoine Apollinaire sur le port de la chevelure chez les Wisigoths, qui descend, dit-il, en boucles sur les oreilles ' ».

Le vase de Gundestrup en Jutland offre, dans son ornementation variée, des types frappants de comparaison. On y voit des personnages dont le chef est entouré d'un bandeau ou d'une natte ; la chevelure s'échappe de chaque côté et vient retomber en avant des épaules. Une autre scène de ce cratère d'argent représente un personnage donnant sa chevelure à peigner à un serviteur. La coiffure de ce dernier est particulièrement bizarre ; car, relevée d'abord sur le sommet de la tête, rejetée ensuite en arrière, elle donne l'illusion d'un casque à crinière « . Le musée national de Copenhague conserve un fragment de vase offrant un masque humain dont la coiffure se rapproche de celle de la plaque de Saint-Léon. Qu'ils viennent ou non de la Gaule, ces objets n'en sont pas moins postérieurs de deux ou trois siècles aux pièces que nous avons précédemment étudiées.

Au dire de Pline, certains peuples germains avaient contracté l'habitude de se teindre les cheveux d'une couleur rouge qui leur donnait un aspect féroce » ; les Goths faisaient usage de la sanguine « .

Aucune indication ne nous a été transmise sur la coiffure de la femme franque. D'après les constatations faites dans les tombes ouvertes en si grand nombre depuis un demi-siècle, on peut avancer que les jeunes filles devaient porter les cheveux flottants, d'où le terme in capillis esse par lequel les lois germaniques désignent leur état-civil. Les femmes mariées les relevaient vraisemblablement en forme de nœud sur le sommet de la tête ».

H. Leclercq.


CHÈVRE, CHEVRIER. Quelques fresques des catacombes représentent des chèvres. Nous ne croyons pas qu'elles attachent à cet animal une pensée symbolique ; les rares circonstances où nous rencontrons une chèvre nous la font voir remplissant un rôle purement décoratif. Par exemple :

Au cubiculum d'Ampliatus, cimetière de Domitille. L'ornementation de cette chambre souterraine comporte une suite de petits tableaux de genre dans lesquels le peintre s'occupe exclusivement de figurer des scènes pastorales dans le goût campanien. L'un de ces tableautins montre une chèvre couchée, la jambe déjà tendue pour se mettre debout, et deux lièvres '. C'est un bon petit morceau d'observation animalière (fig. 2790) et qui vaut les meilleurs nu-daillons des Saints-Pierre-et-Marcellin.

D'après Wilpert, Le pitre, pi. 67. du cubicule (voir Dictionn., t. i, col. 1712 sq., au mot cubiculum), au milieu du ni'= siècle, un Bon Pasteur dans un médaillon portant la brebis sur ses épaules ; à ses pieds deux animaux, peut-être une brebis, mais en tous cas au moins une chèvre dont les cornes sur l'alignement des oreilles sont encore bien visibles ' (fig.2791).

Dans la catacombe de Domitille, une fresque de la fin du III'-' siècle ou de la première moitié du iv'siècle nous offre un paysage bien conçu et passablement exécuté. Chose rare, la perspective est figurée, il est vrai que l'intention vaut mieux que l'exécution. Dans un encadrement d'arbres verts on voit quatre forts monticules et la plaine qui y conduit porte quelques bosquets de verdure et des herbes hautes et droites. Au centre, un berger d'une rare élégance, assis, appuyé sur son bâton, la flûte champêtre (Ampliatus) dont la décoration nous reporte vers la première moitié du n'' siècle.

;■ » la main, est entouré de son troupeau composé de quatre brebis ou agneaux, un bélier et une chèvre remarquablement encornée ' (Cg. 2792).

Au cimetière des Saints-Pierre-et-Marcelin, vers la première moitié du iv siècle, sur un plafond dont il ne reste que le quart, deux chèvres, une debout, une couchée, de la plus belle allure ' (fig. 2793).

D'autres monuments nous montrent des chèvres, ainsi nous pouvons citer un fragment du rebord d'un grand plat ou bassin chrétien circulaire, sur lequel on voit un pâtre à demi nu, assis sur un rocher et trayant une chèvre ; entré en 1903 au musée du Louvre ^. Une lampe en terre trouvée à Carthage ', une à Syracuse *.

Enfin, nous citerons l'épitaphe d'un chevrier, caprinarium, conservée aujourd'hui dans le jardin du monastère de Saint-Pancrace à Rome et qui, au dire de Boldetti, provient du cimetière de Calepodius. Cette inscription est datée de l'année 545, elle est en deux fragments ; nous indiquons en capitaux couchés les parties détruites depuis le temps où furent prises les copies anciennes ^ ; négligé et ne tient dans les monuments primitifs qu'un rang secondaire et purement décoratif. Tandis que les anciens se sont appliqués à d'innombrables compositions représentant les minuscules incidents et les particularités de la vie quotidienne, publique ou privée, les chrétiens se sont presque exclusivement appliqués à la composition symbolique dont le thème varie peu et où on ne trouve jamais l'occasion d'introduire le fidèle compagnon de l'homme. C'est presque toujours dans les scènes champêtres représentant le Bon Pasteur parmi son troupeau que nous rencontrons un chien, et lorsqu', sur les sarcophages par exemple, cette scène est traitée d'après les modèles antiques, avec plans superposés, portant chacun une chèvre ou une brebis, le chien est presque toujours invariablement accroupi ou couché aux pieds de son maître.


MIVM R I i CONPARAVIT SUe /M.vrs CAPRTNÂR« se vivo hic REQ in\p FORTVNATU s <./> »/ iv XIT ANN PLVSM XVII « DÊ p. s VD NON APRILIV.v C'f.4 TER P C'FUBASILI VC CONS| i/IÎDICTION OCTA c.4 Une épitaphe romaine mentionne la mémoire d'un défunt qui eut nom Capriolus et on ne trouva rien de mieux que de figurer une chèvre sur sa tombe (fig. 2794).

H. Leclercq.


CHIEN. — I. Symbole. II. Fresques. III. Basreliefs. IV. ilédaille. V. I.Limpes. VI. Gemme. VII. Épi-


II. Fresq les. — La plus ancienne représentation est incontestablement celle qui se voit sur un paysage dans le cimetière de Domitille et qui date de la fin du premier siècle °. Pour retrouver une autre scène de genre avec un chien, il faut attendre le iV siècle et dans la catacombe, sous la Vigna Massimo^ nous voyons un médaillon sous une lunette d'arcosoïa ■-TC5. — Berger nourrissant uu chien. Cimetière de Sainte-Agnès. D'après.M. ?ruccbi, I rnonicmenti del museo cristatto Laîeranense, pi. xxxvm, graphie. VIII. Chien de Simon. IX. Colliers de chiens. X. Plomb. XI. Sceau.

I. Symbole. — • Contrairement au cheval qui occupe une place honorable et relativement assez considérable dans la symboli que chrétienne, le chien y est lium avec un coureur et son chien. Voir Coureur '. III. Bas-reliefs. — Quelques représentations un peu plus nombreuses, mais toujours strictement décoratives. Un chien jappant auprès d'un personnage des Saisons * ; un chien aux pieds d'un berger ; la scène — ■ O. Marucchi, / monunienti del museo cristiano Late~ ranense, in-tol., Roma, 1910, pi. iv, n. 4. la plus vivante est un fragment d'acrotcro de sarcophage. Un berger assis nourrit son chien (fig. 2795). Cette sculpture fut trouv t'e en 1839 dans la catacombe de Sainte-Agnès ; elle mesure O' »30 x On^SO'.


IV. MiiD.\ILLE. — Aux ba.s-rcliefs se rattache une médaille représentant le Bon Pasteur gardant son troupeau dispersé (voir t. i. fig. 493) et rappelant le type d'Endymion '.

V. L.\MPES. — Plusieurs lampes en Afri que offrent l'image d'un chien très grossièrement tracé '. Le musée de Campo Sanlo (.voir t. ii, col. 1784 sq.) à Rome possède une lamiie avec un chien courant vu de profilet d'un dessin assez correct, vu surtout le petit nombre de représentations de cet animal (fig. 2790) ».


VI. Gemiie. — Une gemme provenant des cataVII. Épigr.^phie. — Une inscription inédite, pubUce depuis peu d'années seulement ', a été trouvée dans une galerie à droite de iilrium de la basili que de Sainte-Pétronille ; on y lit ■ :


CRIS


TOR


FIL !


AE


SVAE


CRISTE IN PAGE ANIS lin [V(xi7] annis Crislor filiœ saœ Crisl{a)e. In pace. qualtuor.

A gauche, la je une Christa en prière et une colombe auprès d'elle portant le rameau d'olivier. A droite, Cristor se rendant au tombeau de sa fille, tenant de la main droite une fiole et portant de la main gauche une coupe à ses lèvres. Auprès de lui. une colombe : à ses pieds, le chien avec lequel la petite fille avait sans doute joué si souvent (fig. 271IS). Nous aurons occasion de revenir sur cette pierre si curieuse et uni que en son genre en étudiant les repas funèbres. Voir ce mot.

Un fragment epigraphiquc. dont tout vestige d'inscription a malheureusement disparu, représente deux chiens d'arrêt d'un dessin exceptionnellement parfait (fig. 2799) •.


VIII. Chien de Simon. — Un sarcophage de Xarbonne (voir t. i, fig. 8,51) représente un personnage et son chien ■*. Ce sujet se retrouve sur des sarcophages i Mantoue '° et à Vérone « . II nous montre Simon le Magicien interpellé par son chien doué soudain de la parole. Cet épisode est rappelé par Commodien '= :

Deits est... qui... collo qui fecit Et ctmem, ut.Sinioui diceret : Clanuwi de Petro.


IX. Colliers de chiens. — Tout comme de nos jours, les chiens ont jadis porté collier et pla que •27OT. — chien poursuivant un lièvre. Gemme.

D'après Perret. Catacortxbesde Rome, pi. XVI. n. 43.

.i'-' » La première est celle aujour d'hui au musée tablette plus longue qu anneau de suspension {1« lace)


OLIBRI VC


SVM PRE


FECTI PR 5 ETORIS N


OLI MET


NONT


IBI EX 10 PEBET

du chien d'Abricius, conservée de Munich. C'est ime petite e large, encore pour\'ue de son et écrite sur les deux faces ^ :

(2 »« - lace) CLODI HERWIO GENIAN IVC EX PR ô EFECTO VRBI DEO RTVM IP SI VS [monogramme] SVM [ du nom ] [ Olybrius ] De {b)orliim Olibri i'{iri) c{larissimi) sum pr{a)cjecli pr{a)c{oris (= prœlorio) noli me tcnerc non libi cxpcdirt. — Clodi Hermogeniani v{iri) c(larissimi) ex pr{a)electo urbi de (h)orlum ipsius sum. Le porteur de cette petite pla que était le chien de garde du jardin de Q. Clodius Hermogenianus Olibrius, préfet de Rome, en 368. A ceux qui pouvaient être tentés de se l'approprier et de l'emmener, il présentait ce conseil : noli me lerierc, non tibi expediet. On le comprend sans peine.

La deuxième est une plaquette à deux anses forées de manière à être rivées probablement sur un collier de cuir » (fig. 2800) :

Ad basilic(i{m) aposloli Pauli et triiim dominonim nostrorum Felicissimi pecor(arii). Ce génitif et la forme de la pla que nous invitent à y voir la pla que du collier d'un chien appartenant à la basili que de Saint-Paul et au berger Felicissimus.


XL ScE.\u. — Un sceau en bronze bj-zantin mesurant O^OOSÔ de diamètre porte sur la face supérieure un petit chien servant de poignée et adhérant à la pla que par le museau, les quatre pattes D'après J. Muselli. Aniiqiiitatis reliquiss collecta', Veronaî, 1756, pi. CLXXxn. et la queue. Le sceau, au revers, porte le nom goth +0YP4)IAA. évidemment pour L'ITilas ' (Pig. 2801).

H. Leclercq.


CHIFFLET. — I. Jean-Jacques (1588-1673 ?). II. Pierre-François (1592-1682). III. Jean (16141666).

L'ne famille franc-comtoise portant le nom de Chiflet ou Chifflet s'est signalée par une longue dynastie de magistrats, de théologiens et d'érudits.

2801. sceau bvzLLDLin.

D'après Bulletin de la Soc. des antig. de Fiance, 1878. t. XXXIX, p. 182.

Plusieurs d'entre ses membres se sont occupés avec succès de l'archéologie. Ce sont, dans l'ordre chronologi que :

I. Je.\x-Jacoves. — JeanJacques Chifflct, médecin et antiquaire, né à Besançon, le 21 janvier 1588, mort à Bruxel les en 1660 (d'après Xicéron), vers la fin d'avril 1073 (d'après Castan). Ayant achevé ses humanités à l'université de Dôle, Chifllet s'attacha de préférence à l'étude de la médecine et serendit capable de subir l'épreuve du doctorat. Alors, il quitta la Comté et résida successivement à Paris, à Montpellier, à Padoue, suivant les cours des professeurs de médecine les plus renommés. Rentré à Besançon, il prit ses gra des ; mais à peine médecin. il eut le désir d'être antiquaire et aussitôt il rcpr.l sl-, voyages, cette fois en Italie et en Allemagne, explorant les bibliothèques, les collections publiques et particulières. Très savant et, chose plus rare, devenu prophète en son pays, il se vil, à peine de retour à Besançon, institué premier médecin municipal et botaniste du gouvernement des Pays-Bas en FrancheComté, laquelle appartenait encore à l'Espagne et ressortait du gouvernement de Bruxel les. Les concitoyens de Chifilet avaient compté l'attacher à Besançon avec ces emplois ; or, ce furent ces emplois qui l'en détachèrent. Une histoire de la ville de Besançon qu'il fit paraître en 1(118 lui valut l'honneur d'être reçu citoyen de Rome. En 1G21, la nuniicipalité ne pensa pouvoir faire meilleur choix que d'envoyer Chifilet à Bruxel les, à l'elTet de négocier un traité de gardienneté avec l'archiduchesse Isabelle, gouvernante des Pays-Bas catholiques et de la Bourgogne. Cette princesse retint à sa cour l'ambassadeur municipal et lui conféi'a le titre de « premier médecin ». Cinq ans plus tard, étant allé à Madrid dans l'intérêt de la même négociation, il en rapporta le brevet de premier médecin du roi Philippe IV. Celui-ci avait chargé Chifilet d'écrire l'histoire de l'ordre de la Toison d'Or : il n'en ijublia qu'une description des armoiries portées par les chevaliers de cette institution fameuse. Revenu en Belgi que, Chifilet remplit encore avec succès plusieurs missions délicates.

Traité du lys, symbole de l'espérance, conlenani la juste défense de sa gloire, dignité et prérogatives. Ensemble les preuves irréprochab les que nos monarques français l'ont toujours pris pour leur devise en leur couronne, sceptre, rrus. éle-dars ; de., par Jean Tristan, :i,i :j-.u :r\ :e r.'-i-l'Ama :' '. ^n- !-. l>-r ;-, C'P. et la réponse de ( ;infilet ; 31. Liiium l-'rancicum veritale hislorica, bolanicaet hcraldica ! ;Z(i.s( ;ï//i(m, in-fol., Antwerpiœ, 1658.


III. Jean. — Jean Chifllet, fils puîné de JeanJacques, né à Besançon vers 1614, mort à Tournai le 27 novembre 1666. « Le P. Xicéron et le P. Lelong ont cru à tort qu'il avait été avocat et Foppens s'est trompé également en avançant qu'il professa pendant quelques années à l'université de Dole. Il avait embrasse tout je une encore l'état ecclésiasti que, car il fut nommé en 1652 chanoine à Besançon et, si cette nomination n'eut pas de suite, ce fut probablement à son âge plus avancé que son compétiteur dut la prébende. Chifllet fut bientôt dédommagé de cet échec par sa nomination à un eanonicat de Tournai, et plus tard aux fonctions d'aumônier du roi Philippe IV ainsi que de don Juan d'Autriche et de l'archiduc Léopold, successivement gouverneurs génér aux des Pays-Bas catholiques. A un savoir peu commun en théologie il joignait une connaissance étendue de l'histoire de la numismati que. Sa collection de médail les et de pierres gravées était une des plus riches du pays. 1) Son principal titre pour nos étu des est le Commentarius in librum Joannis Maearii, cui tiliilns Abraxas seu apislopistus, quse est anliquaria de gemmis basilidianis disquisilio, in-4« , Antverpise, 1657.

H. Leclercq.


CHIFFRE. — I. Valeur de situation. II. Dans lès catacombes. III. Exemp les. IV. Combinaisons.

I. V.\LELR. DE siTu.\Tiox. — •■ Toute l'arithméti que, écrit Descartes, n'est composée que de quatre ou cinq opérations qui sont l'addition, la soustraction, la multiplication, la division et l'extraction des racines, qu'on peut prendre pour une espèce de division ; ainsi n'at-on autre cliosc à faire en géométrie touchant les lignes qu'on cherche, pour les préparer à estre connues, que leur en ajouter d'austres. ou en oster'. « Or on sait qu'il existe deux grands systèmes de notations numéra les : le système de numération par chiffres et le système de numération par barres, celui-ci aboutissant à un système littéral pour les nombres supérieurs. De nos jours, le système littéral n'a plus guère d'usage, sinon pour de rares compositions épigraphiques. Au contraire, chez lesÉtrusques.les Grecs el les Bomains, il était exclusivement adopté -..\vant de chercher à expliquer les formes et à déterminer les conditions suivant lesquel les les chiffres se sont propagés, il faut étudier la propagation des barres, leur valeur additive ou soustractive en raison de leur position ; c'est ce qu'on peut appeler leur valeur de siluation '. Ainsi à gauche d'un angle donné V les quantités se retranchent, par exemple : IV ; à droite, el les s'additionnent, par exemple : Vi. Pure convention. Si l'on réduit V à un point et la barre antérieure ou la barre postérieure à des points, ce sont autant de lieux qu'on représente d'abord par des barres parallè les ; l'angle V mar que déjà un progrés.

Les Égyptiens employaient pour l'expression des neuf premiers nombres, neuf signes hiéroglyphiques creux ou pleins '. Les Phéniciens, usaient, eux aussi, de signes élémentaires '. Quant aux Grecs qui avaient emprunté leur alphabet aux Phéniciens, on a discuté la question de savoir s'ils avaient, à une époque déterminée, désigné par autant de barres qu'il y a d'unités les nombres inférieurs à dix ^ ; on rencontre, en effet, ce mode de numération sur une inscription de Tralles '. Les Étrusques et les anciens Latins paraissent avoir été les seuls peuples qui aient connu à la fois les signes abrégés et la valeur de situation. Plusieurs chiffres étrusques sont identiques à ce que seront les chiffres romains, toute une certaine indétermination règne encore, par exemple : IIX et XII représentent 12, IIIIX et XLLLL représentent 14, etc.*. On ne peut regarder comme des exemples précis de la valeur de situation que les chiffres XIX = 19, XIXX ^ 29 ; etc. Enfin, il est à noter qu'on ne voit pas encore apparaître l'équivalent du chiffre romain IV.

La valeur de situation ne paraît pas s'être généralisée après l'ère chrétienne, au contraire '. Le chiffre un sciuble avoir une tendance à se substituer au chiffre IV' ; le diifïrc VIII succède au chiffre IIX=, le chiffre IX est presque introuvable '.

Au moyen âge, loin de s'étendre, la convention semble rétrécir encore le champ de ses applications. On comprend à peine comment, pendant de longs siècles, on a pu se résoudre à ces notations lentes et compliquées. Les Romains avaient 23 lettres à leur disposition qu'ils combinaient pour en tirer des valeurs. Chacune lettre désignait un nombre particulier ; quand elle était surmontée d'un signe horizontal, ce nombre devenait mille fois plus grand, sauf pour A et B qui ne faisaient que se décupler '. Parmi les chiffres romains, ceux qu'on rencontre sur les plus anciens monuments épigraphiques et paléographiques sont les lettres C. D. I. L. M. V. X. La lettre G a deux valeurs, tantôt 400, tantôt 6 lorsqu'elle n'est pas proprement le G mais Vepisema.


II. Dans les catacombes. — On a rejetontré plusieurs fois dans les catacombes romaines, sur la chaux qui ferme les loculi, des chiffres disposés tantôt dans le sens horizontal, tantôt dans le sens vertical. Pareille numération a été relevée dans plusieurs colombaria païens où les niches destinées à contenir les urnes cinéraires portent un numéro ; on tenait ainsi la comptabilité, comme on le fait encore de nos jours pour les concessions dans un cimetière. Les niches étaient distribuées par rangées verticales : ab imo ad summum, a solo ad lasligiuni, linca perpétua ad summum, pcipclua ab imo, conlinua ab imo. oUas continuas in/ra, idliis continentes, ab titulo sursum^. Nous aurions peine à croire qu'à partir du moment où l'inhumation dans les catacombes prit un certain développement, on n'ait pas organisé une comptabilité sinon identique, du moins analogue à celle des colombaria, et cependant nul indice certain, irrécusable, ne s'en est conservé. On a rencontré, disions-nous, quelques chiffres isolés qui ont paru à de bons juges avoir servi à la numération des loculi, mais rien n'est venu nous apprendre si cette numération existait et, dans ce cas, si elle se faisait par lignes verticales ou par rangées horizontales. Bosio dit avoir vu, dans les cimetières situés le long de la voie Appienne et de la voie Ardéatine, des chiffres tels que I, X, XX, et sur la voie Somentane, au cimetière de Sainte-Agnès, les chiffres I, II, III, llll ■=. Bruni, dans un traité De cimetiis demeuré manuscrit, dit avoir vu, lui aussi, de ces chiffres isolés : verbi gratia XXX, LXX in lapidibus sepulcrorum vel cedce '. De Rossi lui-même avait quelquefois vu des chiffres de plusieurs dizaines ■*. Pour ce qui concerne les chiffres minimes, comme ceux dont parle Bosio au cimetière Sainte-Agnès, ils ne correspondent pas toujours au nombre de défunts ensevelis dans le loculus ainsi marqué et ils se rapportent parfois à la numération des tombes, suivant une ligne verticale ab imo ad summum ou bien a summio ad imum, ainsi qu'il l'a pu vérifier dans ce cimetière ''. Toutefois, disait-il, ce n'est pas là une règle constante ; d'ailleurs la hauteur des galeries et le nombre de loculi superposés ne suffiraient en aucun cas à être applicables aux chiffres élevés ; en outre, on ne s'aperçoit nulle part que ces numérotations aient suivi une ligne horizontale. Il concluait donc, comme il l'avait fait dans les commentaires de ses Inscriptiones christianse : tanta varietas est in his loculorum notis, ut ad unicam illas normam cl lecjem exigere plinie ncciucani ' », et il concluait après Bosio« et Buonarotli '- que ces chiffres énigmatiques n'avaient pas d'autre destination, lorsqu'ils étaient isolés, que de servir à signaler une tombe pour la reconnaître, de même qu'on y appliquait parfois une monnaie, un vase, un bilielot ([uelcoiuine.

À la suite d'une enquête minutieuse, Armellini a pu donner l'explication de deux classes de chiffres. À Sainte-Agnès, aussi bien que dans les autres cimetières, il a constaté que le chiffre II désigne invariablement les tombes pour deux cadavres, loculi bisomi ». La deuxième classe permet d'expliquer le plus grand nombre des chiffres, elle présente un intérêt plus général en ce sens qu'elle ouvre une perspective inattendue sur le procédé suivi dans l'excavation des catacombes et le plan concerté des ingénieurs. Les études du P. Marchi et de J.-B. De Rossi avaient prouvé que, loin d'être poussées à l'aventure, les excavations avaient été conduites méthodiquement en vue de ne pas s'écarter des limites tracées et d'assurer la solidité des cryptes. Les lignes capitales une fois déterminées, ccu-do et deeunmnus. le cimetière se divisait en régions ou segments nettement repérés, portant chacun soit un nom, soit un numéro d'ordre. En fait, nous savons que les cubicules étaient tantôt désignés par le nom de leur propriétaire « . tantôt par le nom d'un martyr ou d'un défunt plus illustre : ad sanctum Cornelium, ad dominum Gaium, ad Ippolilum, ad Felicitcdem, etc., tantôt par une particularité visible, in lumin(u-e majus. Or, faute de ces désignations ou avant qu'elles eussent été adoptées, on recourait à une mention numérale. La preuve s'en trouve au cimetière Ostrien. À droite de l'ambulacre principal conduisant à l'arénaire se développe un réseau très emmêlé de galeries n'offrant aucun point de repère tel que cubicule, lucernaire, pouvant faire per la vue et servir de signe de reconnaissance. Les loculi se pressent tous semblables entre eux, presque tous anépigraphes, fermés de grossières tuiles rougeâtres ; qu'il y a quelque chose comme la fosse commune, impossible d'y retrouver une tombe aimée sans l'aide d'un indice. Or, dans cette région déshéritée, on rencontre, çà et là, sur la chaux des loculi et souvent sur les ambulacres, un chiffre toujours le même, le chiffre VII écrit avec Vepisema SI ou bien à la manière latine VII. C'était là sans doute la XIV région du cimetière Ostrien, de même qu'on en retrouve sur d'autres points, la V, la VI et toutes les autres. Dès lors, il devenait relativement aisé de se retrouver. Cryptes et cubicules avaient aussi leur numéro d'ordre ; une inscription au cimetière de Priscille porte VNDECIMA CRYPTA GREGORIVS ».

Si le chiffre II désigne les loculi à deux places, on pourrait admettre que les autres chiffres I à llll, quand ils ne marquent pas les tombes suivant la direction verticale, ont pu parfois signaler des loculi à trois ou quatre places, qui sont rares, mais qui se rencontrent néanmoins (voir Biscandexs, Bisomis, t. ii, col. 910) puisqu'on trouve, exceptionnellement il est vrai, un caveau à huit places. Mais ces chiffres encore explicables sont dépassés de loin par ceux qu'on rencontre sur certaines épitaphes. Parmi toutes celles-ci, trois sont particulièrement connues. Les voici :

Celle-ci était tracée à la chaux sur un loculus du cimetière de Lucine, sur la voie d'Ostie ' :

N • XXX


SVRA ET SENEC • COSS

Celle-ci se trouvait au cimetière de Priscille, sur la voie Salarie - :


XL. L • FAB • CIL • M ■ ANN • LIB ■ COS •

Enfin, cette dernière conservée au musée du Capitole ' :


DMA ■ SACRVM ■ XL > LEOPARDVM • IN ■ PACEM #

Les deux premières inscriptions mentionnent les consulats des années 107 et 204. P. E. Visconti en a fait la base d'un travail dans lequel il espérait démontrer que les mentions numérales qui se lisent sur certaines épitaphes des catacombes marquaient le nombre de corps ensevelis derrière la dalle portant cette mention. Il appuyait sa démonstration d'une curieuse citation du poète Prudence, un familier des catacombes au IV^ siècle ' :

Innumeros cineres simctorum Romula in urbe, Vidimus, o Chrisli Vdleriane sacer. Incisos liimuUs liliths^ et singiila quœris Xomina, difficile est ut repticare queam. Tantos iiistonini jxtpiilos fiiror impiiis Iiausil, Qiium coleret ptilrios Troja Roma deos. Pliirima lillenilis signata seputcra Icqmmtiir, Martyi-is aut nnmen, aut epigramma aliquod. Sitnt cl nudta Iwnen Incitas claiidentia iiimbas Marmara qaa' soliim significant niimerum. Qwmta virum faceani congestis corpora accrois Scire li cet quorum uomina uulla îegas. Sexuginta iltic defossa mole sut una Relliquias memini me didicisse hominum Quorum solus liabel comperta vocabula Chrislus.

Il semblait difficile d'apporter un texte plus explicite et plus satisfaisant ; on se tint donc généralement pour satisfait =. Cependant les deux inscriptions des années 107 et 204 ne se trouvent pas expliquées, car d'autres tiluli qui en ont été rapprochés ou bien sont faux ou bien comportent une explication très différente de celle qui en avait été donnée. Si le loculus de l'inscription de l'an 107 est entaillé dans la paroi d'un ambulacre, ainsi que le sont ordinairement les tombes munies d'une inscription tracée sur la chaux =, on ne s'explique pas la possibilité de pratiquer le forage nécessaire au logement de trente cadavres, alors que la capacité des plus grands loculi ne dépasse pas quatre cadavres. On peut, sans doute, invoquer cette raison que c'étaient trente martyrs condamnés au feu et dont il ne restait que peu de chose '. Mais on n'en sait rien.

Tout d'abord il faudrait pouvoir dire ce que Boldetti n'a pas jugé bon de faire, si la chaux du loculus en question était intacte ou du moins si l'inscription telle que Boldetti l'a transcrite est entière, si le début, pour une raison quelconque, n'avait pas disparu. Dès lors, il est bien clair que le nom du défunt et son âge pouvaient s'y trouver tracés sous la forme concise alors en usage ; on complète assez facilement la formule avec quelque chose dans ce genre : Titus (Iccessit an N.XXX, etc.

L'inscription de l'année 204 est dans un cas analogue. C'est encore une fois une inscription tracée sur le plâtre, c'est-à-dire dont on ne saurait dire si elle nous a été intégralement transmise. Ce nombre XL que ne précède même pas la lettre N, on ne peut cependant pas lui faire dire tout ce qui passera en tête,.\mati y découvre un classement des loculi, d'autres ne sont guère mieux inspirés quand ils interprètent du nombre de dix cadavres ou plus le chiffre lu sur la chaux des tombes à peine suffisantes pour contenir un seul défunt, par exemple au cimetière de Sainte-Agnès où le Zociid/s d'un petit enfant est pourvu du chiffre LIX. En définitive, nous avons dans notre inscription un chiffre suivi de la mention des consuls de l'an 204. Lucius Fabius Cilo et Marcus Annius Libo.

Enfin l'inscription de Léopardus avec son chiffre XL a défié jusqu'ici tout essai d'interprétation..\mati l'interprète ainsi : Dis manibus sacrum et le numéro de la tombe.

D'autres exemples ont été apportés par Visconti qui seraient irréfutables s'ils n'étaient apocryphes. C'est le cas pour une pierre publiée par Boldetti qui avait cependant assez de richesses de bon aloi entre les mains pour ne pas se laisser tenter par ces rébus*.

L'une autre à peu près semblable ne vaut guère mieux « :


RVFFINVS ET CHRISTI MARTYRES CL. MARTYRES CHRISTI »Jv„ Visconti a encore invoqué l'inscription du martyr Medicus à Otricoli, mais outre qu'il se trouve alors assez loin des catacombes ^« j ce précieux marbre n*a que le tort de mentionner des martyrs sans employer de chiffres ' :

[a|^CJ HIC RE

Q ■ ESCIT ME


DICVS • MR X


CV PLVRIB ■ l-P-C-Q-E-ST • B • A • IVl Hic n'ii\iiiyscii Mcdinis m{iiilu)r Chr{isti} cu{m) plurih(ns) i{n) p(a)c(c) ri{ui)es{cen)l{i)l>{us) (i(liis) ni{arlijriliii ! ;).

Une inscription tracée sur une tuile a 6té publiée par Marini avec cette indication de provenance : Inscriptum cocliti latcrculo, qui exstal in S. Vigilii pagi Vezzani. V lapide ab Tridenio, reperlus cuin lipsanis s. m. Valcnlini, in vcleri vicinali errlcsiii honori ipsiiis dicala =.


CCCCLX SVNT


DIE lin APRIL CERTA OSSA Il est trop évident que les deux.séries numérales n'ont rien de commun avec la mention en regard ; rien ne permet de supposer qu'elles se rapportent ;\ des martyrs et il faut reconnaître que 860 martyrs derrière la tuile fermant un locnltis, c'est vraiment beaucoup '.

Jusqu'ici Visconti a joue de malheur ; il n'est pas plus heureux quand il cite une inscription fausse publiée par Boldetti et ainsi conçue : LOC-MACCLXVIIII-INC- ». Enfin il invoque deux inscriptions provenant des cimetières de Gordien et de Calépode et ainsi libellées ' :


XV ■ IN. P A A

et


PTRINGINTA P XXXX

Si ces inscriptions sont authentiques, elles peuvent en effet s'interpréter de quinze et de trente défunts (que rien ne dit avoir été martyrs) qui auraient reçu la sépulture soit dans une fosse unique soit dans un cubicule à l'entrée duquel on a peut-être fixé ces plaques.


III. Exemples. — On rencontre parfois une lettre plus haute que les autres, encore que l'incorrection ordinaire de l'épigraphie chrétienne demande quelque circonspection avant de supposer la haste de la lettre I volontairement prolongée, car les inscriptions sont loin d'offrir alors la belle régularité de l'époque classique. Ce petit couronnement devrait être détaché du corps de la lettre, mais trop souvent on n'y a pris garde. Cette lettre est généralement un I atrophié, ce n'est pas le chiffre 1 *.


II. A l'époque impériale on continua à réunir ces deux barres par une traverse, comme ceci 41 et non pas au milieu afin de maintenir une distinction avec la lettre H '. Le plus souvent, pour bien marquer qu'il s'agit du chiffre 2 on met une barre couchée par-dessus : Il % parfois cette barre est courbée fi', ou bien réduite de moitié II '■'. Enfin, on rencontre aussi cette combinaison h « qui s'applique également à d'autres chiffres tels que lîTi, ITïïi ; au iv » siècle, la négligence l'emporte et on omet le plus souvent la barre couchée, p. ex. : h. Iid '=.

Pour les combinaisons de chiffres plus nombreux la barre supérieure se rencontre souvent, sans qu'elle soit de règle. c,. On a pensé rencontrer Vepiscma à Pompéi », c'est au moins douteux. Les Latins empruntèrent aux Grecs une note numérale connue sous le nom d'episemon ' ;,-r^ et qui répondait au nombre VI. Ce caractère eut d'abord chez les Grecs la forme d'une F, on le confondit ensuite avec l'episemon y.o--x qui était représenté par le ;/.

Dans les inscriptions, les manuscrits et les chartes, Vépisème {i-x-j est généralement représenté par un signe qu'on peut confondre aisément avec le G oncial. Cette forme est toutefois sujette à bien des variations, mais la valeur est constante « . Mafïei a rappelé les incertitudes des épigraphistes touchant cette valeur. Gruter comptait Vcpisema pour V, d'autres pour III » ; ces hésitations doivent être parfois mises au compte de l'imperfection de la gravure.

Les lapici des n'y regardaient pas de très près et un C ou un G oncial leur paraissait chose indifférente. C'est ainsi que Corsini fut induit en erreur sur une lamelle de plomb lisant LC qu'il entendait 100 — 50 = 50, tandis qu'il avait un episcma et le chiffre 56 = L< ; « .

C'est également un episcma mal conformé qui, sur une pierre chrétienne publiée par Jluratori, mentionne ainsi l'âge de la défunte : ANNO XXCIII », ce que Corsini interprète 83 ans, tandis que c'est '29 ans qu'on a voulu dire.

Chez les Grecs, les chiffres étaient représentés par les lettres suivantes : I, un ; n, cinq ; , dix ; lAI, cinquante ; H, cent ; Th\, cinq cents ; X, mille ; IXI, cinq mille ; M, dix mille.

Nous croyons utile de donner en outre la valeur des lettres avec le Sampi '> :


II

10 ;oo y.

•20 200 30 300 |i 40 •j 400 50 500 l| 60 ■/ 600 1^ 70 '\ 700

T,

80

U)

800 c, 90

T.

voudrait dire : l^ocus marli/nim 269 in Clirislo. — = Boldetti, IV. Combinaisons. — Les Romains faisaient nsage de quelques signes spéci aux destinés à exprimer les nombres élevés..\u signe Wl qui signifiait 1000 ils suljstituaient un signe assez semblajjle à notre chifïre S couché : oo. « Cette figure, remarquaient les bénédictins, paraît plusieurs fois dans un acte de Ravenne de l'an 444. »

Voir Chartes. On rencontre aussi fréquemment ce sigle D qui équivaut à 500, de même que D. Si à la droite du sigle D on ajoute un, deux, ou trois >, la valeur du sigle devient 10, 100, LOOO fois plus grande, soit : O = 500, 135 = 5000, 05D = 50 000, etc.

Pour doubler chacune de ces valeurs on plaçait à gauche de la lettre I le même nombre de C ([u'elle avait à sa droite, ainsi : 15)5) = 5o0 000, et CCCCI5555 = 1000 000.

Au lieu de voir, comme quelques auteurs, dans le signe 015 les éléments dont se compose le D, c'est-à-dire la haste et la panse, les auteurs du Xoiiveau traité de diplomati que présument avec raison que ces chiffres sont dérivés de l'IVl onciale, ainsi que le oo.

Les copistes ont parfois confondu ces caractères avec l'Oû. C'est également à eux qu'il faut imputer rom])loi de CLC au lieu de CD parce que les deux C étant souvent moins élevés que le trait qui les sépare, les écrivains ont pris cette ligne verticale pour une l cursive.

On se trouverait entraîné parfois à des erreurs assez fortes si on majorait le premier chifïre d'un nombre composé de plusieurs barres verticales, parce qu'il arrive souvent que le premier dépasse les autres, p. ex. : II, lu, lui, ou bien encore xbi ; il ne semble pas qu'on puisse, en règle générale, attribuer à cette barre une autre valeur que l'unité.

Quelquefois on prolongeait à la fois le premier et le dernier I, ainsi on rencontre lui, liiiil. Pour ne pas s'exposer à confondre ces I avec des L, il faut examiner le bas des lettres ; la première s'achève par un trait droit, la deuxième par une courbure assez marquée.

Les manuscrits transcrivent invariablement quatre par llll et non par IV ; de même Vllll et non pas IX ' : plutôt que de faire usage de IX, on emploie de préférence Vepisema comptant pour six avec trois unités à la suite.

Pour le chiffre XL, on rencontre ce sigle très anciennement et aussi LX, mais on leur préfère XXXX et XXXXXX.

Dans les tab les et dans la pagination des registres, les nombres depuis 120 jusqu'à Itlt) étaient toujours exprimés par des chiflres traduisant les anciennes locutions : six-vingts, sept-vingts ; par exemple, au lieu de CXXXVII, on écrivait VlxxXVil, au lieu de CXLV, on écrivait VllxxV.

On trouve quelques exemp les de chiffres romains écrits au rebours et qui correspondent à des locutions latines : au lieu de deeimus lertius on disait terlius deeimas, et on écrivait VI X pour seize, ae.vtus deciinua.

Cette méthode a été employée dans l'épigraphie chrétienne. Gaetano Marini en a recueilli quelques exemp les, notamment <lans une inscription incisa in una ijran tai'ola di niarmo, e con bimnc e dislinte lettere, ma con straL'((f/ante ortoyrafta -.

Hic f/uiescil ancUla Dci, quœ rc sua amni possedii domum istam, quam amicœ de/lenl, sûlaciumc/ue rc quirunl. Pro hue una ora subole quam sui/erstitem reliquisti ; œtcrna in rcqnic Félicitas... manebis 14 kld. octobr. Cucurbiiinus et Abandantius hic simnl quicscant Dominis nostris Graliano V et Theodosio Auguslis.

L^ne autre inscription porte ' :


BALENTINIANO ET BALENTI ITER VM-BALERIVS-


QVI VIXIT ■ ANNOS-VI-WlxT-D-XVl-DEPOSITVS. EST-VX CAL • DEC • D • MARTIS • p BENE MERENTI IN PAGE i.

A première vue. on i>eut se demander quelle devinette on nous offre dans cette combinaison VX ; puis que les chiffres inférieurs placés à gauche du chifïre supérieur se retranchent, on auradonclO — 5 = 5, et, pour arriver à ce résultat, il est p.irfaitemenl inutile d'écrire X, puis que à lui seul V donne le total qu'on voulait exprimer.

En réalité, on a simplement le nombre 15. Les exemp les sont nombreux et probants :


BIXIT AN IVL • >


DEPOSETVS VX KL ■ lAN '


DEP • VINCENTIES VIIIX IDVS AVG. '


PARVM VIXIT QVI VIXIT IV • X • TEM '


DE IIIX KL ■ FEB »


DP • VX • K • ANN »

1« Le symbolisme. — Le premier système ne relève pas de nom, ni nom propre, ni nom commun, sous le chiffre 666. Il consiste à examiner le chiffre en lui-même, et à en déterminer la signification mystique, telle que le chiffre 6 peut la suggérer. Les solutions où ce système conduit les interprètes sont fort diverses, et bien qu'elles se rencontrent plus fréquemment chez les commentateurs anciens, elles n'ont pas été complètement abandonnées par les modernes *.

2 » La gematria. — Le chiffre de la Bête peut s'expliquer aussi par un procédé cryptographique connu sous le nom de gematria. La gematria est d'usage commun dans la Kabbale juive. Dom Leclercq a eu l'occasion de la décrire, d'après M. Wogue*. Elle consiste à additionner les valeurs numériques des lettres dont un nom se compose, et à désigner le nom en question par le total '. Les gnostiques du ii siècle pratiquent couramment ce jeu kabbalistique'. Les Grecs d'Asie« ne l'ignorent pas. Trois graffiti retrouvés à Pompéi et publiés par Mau' montrent qu'il était connu des Grecs d'Italie. Voici ces inscriptions, d'après Sogliano ».

i. Ajj.sp ;(j.vrj( ; £(iV7|/ ;9r, â(>u.ov !x ; tt. ; iSiàç •/.(u)p !'a( ;) èït' iyaOrû, -r, ; 6 ipiOii'o ; n£'(ou a/.e') toC -/.a/'j-j ovôiiXTo :.

2. ç ;),fu r, ; àp',(Jîj.b ; '^\J.z'. o. z :t,to r_ ; ip'.Qaôç...

La première parait pouvoir se rendre ainsi : « Amérininos s'est souvenu pour sa joie [ ;7r'à-,-a^<Û, pour son bien « ] de la beauté de sa bien-aimée, dont le nom charmant a pour nombre fô (ou 103,5) ».

I^a seconde est plus simple et plus concise : •.T'aime celle dont le nombre est.54,5. »

La troisième est semblable à la seconde, mais le nombre manque.

De la même manière les Livres sibyllins représentent 'If.Toj ; par le nombre 8SS. or, TOTE ■/.%' : [i.z- :y.'i.oia @ea\i tîxî ; iv'jf'ii-o'.'7i-/ v ;Çï ! lap/.fjjdpo ; ; ; iv -.■/, TÉo-caepï ywvriîvTa fEpwv, -rà o'à'sMva Èv a-j-<ô ocT^j. t' aYY=>.).f<), aptOfxôv ô' o'/.rr/ È^070tAr,vw ox.Ti'r) vip aovdtôa ;, TOTTA ; ôsxci&a ; S' ÈTr\ Ta'JTa : ;, r,û' éy.a-ovT7.oa ; ôy.tto ; àvopfôtto'. ; O'j'vofj.x orj/ojTi'.

'•'. ^1 Alors viendra le fils de Dieu tout-puissant, ayant revêtu la chair, semblable aux hommes mortels [qui vivent] sur la terre, portant [un nom de] quatre voyelles ; quant aux consonnes [de ce nom], j'annonce qu'il y en aura deux >■, et je nomme le nombre total [de ce nom] : huit unités, et autant de dizaines en sus, et huit centaines, voilà ce que ce nom montrera aux hommes enracinés dans l'incrédulité,

i Dante se souvient de notre passage de l'Apocalypse quand il écrit '* :

Ch'io ncfff/io ccrfaniente, e perâ'l nurro,

.A (tiirne lernno ffià slflle i>n>i>intfiic,

Sicuro d'fKjnt intoppi} e d'otjni slnirro ;

\el qiialc un cinquercrito tlicci et cinqne,

Messo tli Dio, (inciderà lu fiiiu,

E quel qiganle che eon lei delin que.

( Car je vois avec certitude, et c'est pour quoi je le raconte, des étoiles qui s'approchent sans craindre ni rencontre, ni obstacle. pour nous amener le temps. « Où un nombre cinq cent quinze, envoyé de Dieu, tuera la scélérate [le pape] et le géant [Philippe le Bel] qui pèche avec elle '. »

Le nombre.515 s'écrit en chiffres romains : dxv, ou, en intervertissant les deux derniers caractères : Dvx, le chef -.

L'usage de représenter un nom par un chiffre se rencontre, comme on le voit par les exemples qui précèdent, en des milieux divers, à des époques bien différentes.

Il est naturel d'en chercher l'application dans l'Apocalypse.

L'auteur a pu recourir à cette façon mystérieuse, et volontairement obscure, de désigner un personnage qu'il avait en tête, pour beaucoup de raisons.


III. Interprétations anciennes. — Après avoir défini les méthodes que les commentateurs ont appliquées à la résolution de l'énigme du chiffre, nous allons passer en revue les résultats obtenus, en suivant l'ordre chronologique. Les anciens commentateurs de l'Apocalypse se sont moins souciés que les modernes de faire montre d'originalité, et souvent nous les verrons se répéter. (,'à et là, cependant, le lecteur trouve à glaner une réflexion intéressante et personnelle. Saint Irénée présente sur notre texte quelques considérations qui ont inspiré les écrivains postérieurs. Il ne propose pas une solution unique du problème, mais il a recours en même temps au symbolisme et à la gematria. Le chiffre 6 a une valeur allégorique qui s'accorde avec le caractère de l'Antéchrist : Coniurulner aiilem nomcn cfus liabebil namcrum sexcenlas sexaginta sex. L'Antéchrist est très justement désigné par le nombre 666 : in recapitulationem universæ apostasiæ cjus Antichristi, quæ facta est in sex millibus annorum. Saint Irénée ne se contente pas de cette explication allégorisante. Il connaît la gematria, s'il ne la nomme pas, et il écrit : Milita noninina infcniri possunt habenlia prœdictiini niminum. Entre ces nombreux noms, saint Irénée préfère Teitan et Teveivon. Teitan, le Titan, marque la puissance de l'Antéchrist : Veivon désigne l'empire romain. Saint Hippolyte ne nous apporte pas de témoignage plus décisif que saint Irénée. Comme lui, il lit 666 : il y voit le mot ap'O'jiji ; = i'pv'jO|j. »i qu'il explique ainsi : j-î'.5r, y.x : 7tpwïiv..,T0Ï ? [>.iç,f j'ji ToO XpiutoO rpo ÉTps-ov ni àvou-oi -VpvriTac, ©OTt, tôv Ôeov i70-j tôv âTTayptotj-Évov.

Saint Victorin de Pettau est le plus ancien commentateur de l'Apocalypse dont l'ouvrage nous soit parvenu. Le texte publié par Migne est fort incorrect, et l'on est heureux d'en trouver une version satisfaisante dans Apringlus de Béja. Ce dernier n'a étudié que les cinq premiers et les cinq derniers chapitres de l'Apocalypse, et s'est contenté de reproduire, pour les autres, l'ouvrage de saint Victorin. Celui-ci propose, d'après saint Irénée, d'interpréter le nombre 666 par TîTrav, en grec, et par diclvx en latin, ces deux noms convenant en même temps à l'Antéchrist, par isopséphie : saint Victorin donne de diclvx une explication étymologique passablement fantaisiste : [lioc] nomine per antiphrdsin cxprcssuni inlelligimus Antichristum ; qui ciim a luce siiperna abscissus sil ea privalus, transfigurai tamen se in angelam lucis, aitdens scse dicere lucem.

Apringius omet deux autres interprétations citées par saint Victorin, selon le texte de Migne (t. v) et selon une recension des Sclwlia, attribuée à saint Jérôme par dom G. Morin et le professeur Haussleiter, qui se trouve aussi dans la Po/roto^ïc. Le nombre 666 pourrait signifier : '\(Tsao ;, honori contrariiis, ou encore Yfia-r,o ;- /-o :, « Genséric », qui peut s'interpréter : Gentiuni sediiclor, nom très approprié à l'Antéchrist, puisqu'il s'oppose à Gentium salvator. Dom G. Morin a édité, à la suite de l'article de la Revue bénédictine que nous venons de citer, un opuscule qu'il n'hésite pas à attribuer à saint Jérôme, et qui contient une explication originale du chiffre de la Bête. Saint Jérôme, admettant que le chiffre est 616, remarque que ce chiffre, si on le ramène à un monogramme, quasi in iinam litteram, donne le signe suivant : UV' (X 4I -fS). Il y voit le nom du Christ, représenté par les lettres X et t, et que l'Antéchrist s'arroge, quod sibi usurpât Antichristiis. L'un des deux jambages du X est incurvé de manière à former Vépisimon, le signe du chiffre 6.

Pourquoi ce signe représente-t-il le nom du Christ en latin, et au génitif (C/ir ;s ;i)' ? Saint Jérôme ne s'embarrasse pas de cette question. De fait, cette forme du monogramme du Christ, consistant en un I et un X, représente, de l'avis général, les initiales de 'lr,rs',~j ; Xpiirtor, et non le génitif du latin Cliristiix.

Saint Jérôme rapporte ensuite les interprétations que saint Victorin donne du chiffre 666, et que nous connaissons (tîÏTzv, ïvTEao :) et préfère celle de saint Hippolyte : àpvoCij. : = ipvoCaa ;, « je nie », quo jam uocabulo digmts est Antichristus, id est, negationis.

Primasius, évêque d'Hadrumètc au vi« ' siècle, auteur d'un commentaire sur l'Apocalypse, ne formule pas d'hypothèse nouvelle, et se contente de choisir parmi les explications de Victorin et de Jérôme les deux suivantes : ïvtî ;j.'> ; et ipvoCij.î.

Cassiodore, dans ses Complexiones in Apocalypsin, garde le silence sur le point qui nous occupe. Les Homilise in Apocalypsin, rangées parmi les œuvres de saint Augustin, reproduisent, avec quelques différences de rédaction, l'explication préférée par saint Jérôme, celle du monogramme représentant le nom du Christ.

Bède, dans son Explanalio Apocatypsis, cite les conjectures avTS|j.o ; et mais semble préférer tîrtïv = '.

Ambroise Autpert, auteur d'un commentaire intitulé : In Apocalypsin libri X, non réimprimé dans la Patrologie latine, fait cette ingénieuse remarque que le nom cherché doit être un nom grec parce que saint Jean, dit-il, angclum in pcrsona Christi dicentem secumlum itlioma ejnsdem linguœ introducil, dicens : Ego sum -a el lu'. Il indique ensuite les conjectures déjà connues : -lin }.'j-, i.yi','j-j.t. -zil-c-ji-i, diclux, vsv<7ripi/.or, et note qu'elles conviennent toutes également à l'Antéchrist ; qu'on l'interprète de telle ou telle manière, ce nombre s'applique toujours : non incongrue ad Antichristi personam referlur '.

Il ébauche ensuite une symbolique du chiffre 6, qui ne ressemble pas à celle de saint Irénée '.

Nous pouvons laisser de côté les commentateurs suivants, qui ne présentent aucune indication nouvelle : Haymon d'Halberstadt, Walafrid Strabon, Berengaud, qui se déclare fort embarrassé : De re tam ineerla nihil audeo definire ; Anselme de Laon, Bruno d'Asti, Rupert, Richard de Saint-Victor, saint Martin de Léon. Tous s'accordent à penser que le nombre 666 représente l'Antéchrist, tous acceptent les noms que nous connaissons déjà, tous enfin s'attachent à donner du chiffre de la Bête une interprétation symbolique, mais chacun la tourne à sa manière.

La Patrologie grecque ne nous offre guère que deux commentaires, ceux d'Andréas de Césarée et d'Aréthas. Encore ce dernier s'est-il à peu près contenté d'abréger son prédécesseur. Voici les noms proposés par Andréas de Césarée : -i-.-.%-i. '/.x'j.T.i-r, ; (brillant), B ;v = o :-/.to. :, xazô ; 6'jr,- ;6- (le mauvais guide), ï'r/Jôç pXaôïpo ; (vraiment nuisible), -i'/x : 3i(rxxvoç (jaloux depuis longtemps), iijivb : iô-./.'j ; (agneau injuste). Aréthas ajoute : 6 viy.T|Tr, ; (le vainqueur).

Nous pouvons passer rapidement sur les commentateurs du moyen âge et de la Renaissance, qui ont obéi à leurs idées ou à leurs préjugés personnels et ont lu dans l'Apocalypse ce qu'ils ont voulu y trouver. Pour Joachim de Flore, l'Antéchrist n'est autre que la papauté. Pour Nicolas de Lyre, c'est Mahomet. Luther, dans sa Préface à l'Apocalypse de 1534, traite le pape. Il faut attendre le xvii« siècle pour trouver des tentatives d'interprétation vraiment objective.


IV. Interprétations modernes. — Le premier commentateur que nous rencontrons, selon l'ordre chronologique, Viegas, auteur de Commenlaria in Apocabjpsin parus trois ans après sa mort, en 1602, ne traite pas la question dans un esprit bien scientifique, mais aventure d'inacceptables explications : Jean Calvin, si l'on écrit son nom en caractères hébreux, ou Martin Luther, si on le transposf en lettres grecques.

Alcazar, cité par Cornélius a Lapide, formule une hypothèse intéressante. Les solutions que les Pères donnent du chiffre de la Bête sont toutes eschatologiques. La Bête, c'est l'Antéchrist, dont la venue iloit précéder le second avènement du Christ, et les noms que le nombre 666 (ou 616) traduit et dissimule tout ensemble, sont les noms divers qui peuvent convenir à l'Antéchrist. Avec Alcazar apparaît pour la première fois une interprétation historique, qui s'appuie sur les faits contemporains de l'auteur de l'Apocalypse. Pour lui, le chiffre représente l'empire romain persécuteur de l'Église, désigné par les mots : r, i/ïïivEiï fl :'jj (superbia vilse'^).

Un érudit contemporain, M. Clemen, a récemment donné, comme nous le verrons, une explication analogue. Mentionnons en passant la conjecture de Grotius : O j'âtiioç, prénom de Trajan, qui, le premier, lit sous le chiffre de la Bête le nom d'un empereur, et venons-en à Bossuet. Bossuet remarque que la défense d'acheter et de vendre dont il est fait mention dans l'Apocalypse au verset 17 du chap. xii, fut édictée par Dioclétien. Le nom de Dioclétien était Dioclès avant qu'il devint empereur, et l'on peut faire le calcul suivant, en ajoutant à ce nom le titre d'Auguste : D I o CL es a V g \ si \ s = DCLxvi ou 666.

L'hypothèse s'appuie sur d'autres passages de l'Apocalypse, qui se rapportent à la Bête désignée au chap. XIII. Dans ce même chapitre, on lit : « Puis je vis monter de la mer une bête qui avait sept têtes... et l'une de ses têtes paraissait blessée à mort ; mais la blessure mortelle fut guérie », et, plus loin : « Puis je vis monter de la terre une autre bête,... qui disait aux habitants de la terre de dresser une image à la bête qui porte la blessure de l'épée et a vécu de nouveau ». Enfin, au ch. XVII : « La bête que tu as vue était et n'est plus ; elle doit remonter de l'abîme... et les habitants de la terre seront étonnés en voyant la bête, parce qu'elle était, qu'elle n'est plus, et qu'elle reparaîtra. C'est ici qu'il faut un esprit doué de sagesse. Les sept têtes sont sept montagnes... et ce sont sept rois : cinq sont tombés, l'un existe, l'autre n'est pas encore venu... et la bête qui était et qui n'est plus en est elle-même un huitième et elle est des sept ». Tous ces traits peuvent s'appliquer à Néron, cinquième empereur depuis Auguste, mort de mort violente, et dont on attendait la résurrection et le retour. On croyait très communément en Orient que Néron n'était pas mort, mais réfugié chez les Parthes. En même temps, un faux Néron agitait cette partie de l'empire.

On a objecté fréquemment qu'il était peu naturel de représenter un nom latin par sa traduction grecque transposée en caractères hébreux, alors que l'auteur écrit en grec, et s'adresse à des lecteurs grecs de langue. À plusieurs reprises, l'Agneau divin se désigne lui-même par A et O (Apoc, I, 8, 11 ; XXI, 6 ; XXII, 13). Mais l'on peut répéter que l'auteur était juif, et pensait en hébreu tout en écrivant en grec, et que la complication de la formule n'est pas une difficulté quand il s'agit de Kabbale. Le rapprochement des passages de l'Apocalypse qui concernent la Bête et concordent, non seulement entre eux, mais avec le témoignage des historiens, rend l'hypothèse au moins fort vraisemblable. Elle a été admise par Mangold, Harnack, Maurice Vernes, Bousset et Calmes.

Cependant, cette explication n'est pas acceptée unanimement, et le champ des hypothèses est encore ouvert. Märcker, en comptant la valeur numérique des neuf premiers noms d'empereurs depuis Octave, représentés par leurs initiales, et en ajoutant la lettre i (10) pour le deuxième, obtient : ο τ ο ο ο ο τ = 666 et suppose le mot : ωάννης, ωάννης, ωάννης, composé de γδοος (grosseur, enfiure, orgueil), et ωάννης. Kliefoth maintient qu'aucun nom n'est désigné par le chiffre de la Bête, qui marquerait seulement son caractère d'Antéchrist. Porter accepte ce sentiment, et voit dans le chiffre 666 « the one who persistentlly faits short of holiness or perfection (seven) as Jésus goes beyond it in the fullness of his character and power ».

Le R. P. Tiefenthal se range aussi à cette opinion ; « Le nombre doit plutôt faire comprendre l'importance de la bête, à cause du verbe ψηφίζω (calculer) ». Kaulen propose νομα, καὶ ήτωρ, et ne craint pas de nous ramener à Andréas de Césarée. Quatre arguments distincts s'opposent, selon lui, à l'identification du chiffre avec Néron.

D'autres commentateurs préfèrent la leçon 616, par exemple Spitta, qui lit : λάτς Καῖσαρ = 616. La Bête qui réclame l'adoration des hommes serait Caligula, qui, en 39, donna l'ordre à son procurateur Petronius de placer sa statue dans le temple de Jérusalem. La blessure (πληγή) dont l'Apocalypse fait souvent mention à propos de la Bête, serait la maladie dont Caligula souffrit au début de son règne. Le P. Gallois, dans le Commentaire qu'il a donné dans la Revue biblique, cite une lettre curieuse d'un prêtre catholique hollandais, du nom de Sloet, qui propose une nouvelle hypothèse. L'Antéchrist représenterait la puissance judaïque renaissant à la fin des temps, et, comme il se ferait passer pour le Messie, il s'appellera le Roi d'Israël par excellence : המל ליראל.

Völter propose : ר, ראינו = 666 ou « τραιανὸς δριανὸς = 616 » (Trajanus Hadrianus). Il suppose d'ailleurs que le texte grec du chapitre XIII, tel que nous le possédons, est la traduction d'un original hébreu. Cette hypothèse expliquerait l'emploi des caractères hébreux pour désigner un empereur romain. Il saute aux yeux que l'hypothèse est à peu près gratuite, et plus aventureuse que vraisemblable.

Les commentateurs dont nous avons jusqu'ici présenté les opinions ont ceci de commun qu'ils cherchent à interpréter la difficulté par une analyse du texte tel que nous le possédons.

Gunkel a eu le mérite de tenter la résolution du problème par une hypothèse originale. L'Apocalypse n'est pas une œuvre isolée, mais elle se rattache à un genre florissant de la littérature hébraïque, elle a dû utiliser des sources, des « matériaux » antérieurs, et Gunkel croit que ces matériaux sont d'origine babylonienne. Cela peut s'admettre, mais il est difficile de préciser et de suivre le savant allemand jusqu'au bout. S'il faut l'en croire, l'expression νομα ἀνθρώπου ne signifierait pas « nom d'homme », ce qui est la traduction courante, mais seulement : nom usuel, habituel, nom tel que les hommes en emploient. Pour traduire : « nom d'homme » il faudrait ἀνθρώπινος νομα, ou τὸ νομα τὸ ἀνθρώπινον. Il conclut que le chiffre 666 désigne le chaos des anciens temps : הו, הו, הו. Selon Bousset, cette explication doit être rejetée : la situation de l'Église au temps où écrivait l'auteur de l'Apocalypse était bien trop grave pour qu'il eût l'idée d'intéresser ses lecteurs à une curiosité de l'antiquité babylonienne.

Barton admet la théorie de Gunkel, en la corrigeant. Pour lui, le chiffre peut bien désigner un empereur, tout en rappelant un mythe babylonien, et cet empereur peut être Caligula, Néron, ou même Trajan.

Le prof. Burkitt suppose que ר, écrit sous la forme = 100 + 4 + 140 + 50 + 10 + 5 = 309 ; total : 666. formel, a été choisi pour symboliser la Bête parce que ce signe est l'inverse de celui de l'Agneau, et que l'Agneau est le symbole du Christ.

Nous rencontrons ensuite l'explication de Clemen. Pour lui, il faut chercher sous le chiffre 666 une expression grecque désignant l'empire romain. Nous avons noté plus haut que cette hypothèse n'est pas nouvelle, puisqu'elle se rencontre chez Alcazar. Clemen propose λάτς, βασιλεύς, ωμαίων = 666, et λάτς, βασιλεύς, ώμης = 616 : c'est l'inverse qui conviendrait d'ailleurs, et la méprise a été relevée par Preuschen, d'après une communication de F. C. Porter. Remarquons aussi que l'identification de la Rome païenne avec l'Antéchrist se trouve chez un augustinien du XVIIIe, Wouters.

Après Clemen, Corssen s'est attaqué au problème, pour en donner une solution plus complexe ; selon lui, la Bête a son nom à elle, et ce nom est connu du lecteur. L'effort de « sagesse », d'« intelligence » que l'auteur exige, consiste à trouver un nom d'homme, isopséphique avec le nom de la Bête. Rien n'empêche d'admettre l'explication de Gunkel, en l'élargissant, parce qu'elle a le défaut d'être unilatérale. Si la Bête n'est autre que le chaos des anciens temps, elle peut aussi bien être Néron. Et d'ailleurs, si l'auteur de l'Apocalypse part d'un nom babylonien mis sous forme hébraïque, on s'explique plus facilement qu'il emploie une transcription hébraïque, et non grecque, d'un nom latin d'empereur romain. Corssen conclut : l'interprétation courante (Néron) et l'interprétation par la science comparée des religions (chaos des anciens temps) sont possibles, et même si elles sont fausses, du moins indiquent-elles les deux directions qu'il faut donner à la fois aux recherches.

Vischer se contente de suivre saint Irénée, et s'oppose tout ensemble à Clemen et à Corssen. Le chiffre 666 n'aurait, selon lui, qu'une valeur symbolique, et l'allusion à Néron serait douteuse.

Il a paru nécessaire de rapporter, en un résumé aussi complet que possible, les solutions qui ont été proposées de l'irritant problème du chiffre. Il semble que nous puissions, en somme, adopter le sentiment de P. Corssen, et que le chiffre ait tout ensemble un sens allégorique, peut-être emprunté à la tradition babylonienne, peut-être à la tradition juive — et un sens historique. L'auteur fait allusion à la situation de l'Église au moment où il écrit, à la lutte qu'elle soutient contre l'empire romain, et c'est cette redoutable puissance qu'il désigne par un symbole obscur pour nous, clair pour ses contemporains, et emprunté à une tradition perdue. Une prudente critique ne se risquera point à décider si le chiffre de la Bête représente l'empire, ou tel ou tel de ses souverains. On ne peut choisir avec sécurité entre des conjectures également ingénieuses, mais également incertaines.

En dehors des textes patristiques invoqués au cours de ce travail, voici la liste des ouvrages utilisés : Cornélius a Lapide, Commentarii in sacram Scripturam, Lugduni, 1840, t. x. — Bossuet, Explication de l'Apocalypse, dans Œuvres, in-4 », Barle-Duc, 1863, t. m. — De la Chétardie, Explication de l'Apocalypse, in-8« , Bourges, 1692. — Dom A. Calmet, Commentaire littéral sur tous les Livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, in-4 », Paris, 1716, t. viii. — Dom A. Calmet, Dictionnaire historique... de la Bible, in-fol., Paris, 1722. — Anonyme, Die Zahl 666 der Offenbarung Johannis für Jedermann fasslich erklàrt, brochure de 16 p., Stuttgart, 1861. — Marcker, dans Theologische Studien und Kritiken, année 1868. — B. Weiss, Apokalypt. Studien, dans Theologische Studien und Kritiken, 1869. — Hilgenfeld, Nero der Antichrist, dans Zeitschrift für wissenschaftliche Theologie, 1869. — Rönsch, Gemälde zu Apoc, xiii, 18, dans Zeitschr. E. Renoir.


CHILDÉRIC I« . Voir Toi rnai.


CHINE. — I. Origine historique. II. Origine légendaire. III. Textes parallèles. IV. Documents officiels. V. Église à Si-ngan-fou. VI. Sources complémentaires. VII. L'organisation. VIII. Découverte de la stèle. IX. Destination. X. Description. XI. La croix. XII. L'écriture. XIII. Le style. XIV. Les emprunts. XV. L'orthodoxie. XVI. Le servilisme. XVII. Le rédacteur. XVIII. La date. XIX. Le dédicant. XX. Le reviseur. XXI. Traduction : En-tête. Titre. Rédacteur. Dieu. Création. Péché. Ses suites. Incarnation. Rédemption. Rites. Éloge de la religion. Arrivée des missionnaires. Décret impérial. Fondation. Description de l'Occident. Expansion sous Kao-tsong. Contradiction. Sous l'empereur Hiuen-tsong. Sous l'empereur T'ien-pao. Le prêtre réformateur Ki ho. Obtention d'une tablette impériale. Sous l'empereur Sou-lsong. Sous l'empereur Tai-tsong. Sous l'empereur Kien-tchong. Efficacité de la religion. Administration de I-se. Renaissance religieuse. Œuvres de charité. Raison de la stèle. Résumé versifié. Souscriptions. XXII. Partie syriaque. XXIII. Fac-similé. XXIV. Bibliographie.

I. Origine historique. — On a fort peu de renseignements sur l'introduction et l'établissement du christianisme en Chine. On n'en aurait même aucun qui méritât une entière confiance si, brusquement, un texte épigraphique, dont l'étude va faire le principal objet de cette dissertation, ne venait nous apprendre que la religion chrétienne, telle que l'ont conservée les nestoriens, fut établie à Si-ngan-fou ou Koumdan, alors capitale de l'empire chinois, sous la dynastie des Tang, par un chrétien nommé Alopen ou Olopen, venu du pays de Ta-Tsin. Ce nom de Ta-Tsin prête fort à l'ambiguïté, car pour les Chinois il désigne la Perse, les provinces arrosées par l'Euphrate et le Tigre et, au delà, toute l'Asie occidentale. Pour l'inscription, Ta-Tsin désigne la Syrie dans son acception large. Olopen était-il le premier chrétien qui pénétrât en Chine ? On serait tenté de le croire si Arnobe, parlant des miracles qui amenaient les nations à la foi chrétienne, n'avait tenu à mentionner les Séres ou Chinois : Enumerari non possunt quae in India gesta sunt, apud Seras, Persas, Medos, in Arabia, Aegypto, in Asia, Syria, etc.

Les écrivains syriens sont moins sobres de renseignements. Dès les premiers temps du christianisme, on connaissait la voie de mer pour arriver dans l'Inde et en Chine ; on usait également de la voie de terre. « Dans les premiers siècles de notre ère, un commerce très actif se faisait par terre entre l'Asie orientale et les contrées de l'Occident. Les marchands de la Perse, comme ils le firent plus tard sous les khalifes arabes, partaient du Khorassan et franchissaient l'Oxus ; les Romains, à qui la Perse était fermée, passaient au nord de la mer Caspienne et se dirigeaient sur Taschkend. Massoudi dit avoir vu à Balch un vieillard qui avait fait plusieurs fois le voyage de Chine et toujours par terre ». L'inscription montre qu'il y avait des relations au VIIIe entre Balch dans le Tochai-estau et Si-ngan-fou. On peut lire un récit de voyage dans ces contrées dans la vie du célèbre patriarche nestorien Jabalaha III (1281-1317) et celle de son compagnon Rabban Çauma, tous deux moines oïgours, nés, l'un à Pékin, l'autre à quinze journées de là. Partis de Pékin, ils passèrent par Koschang, Tangout, Khotan, Kaschgar, parvinrent, après de grandes fatigues et un voyage de six mois, à Tous, dans le Khorassan, et de là à Bagdad, d'où Rabban Çauma fut envoyé en ambassade à Rome et à Paris par le roi Argoun.

L'inscription de Si-ngan-fou fait venir Olopen de l'Occident, du pays de Ta-Tsin ; elle ne précise pas autrement. Comme il a été dit plus haut, ce pays de Ta-Tsin désigne pour les Chinois des contrées occidentales fort étendues et assez vaguement délimitées, car les connaissances géographiques des Chinois n'étaient pas bien précises. Sous ce nom s'entend l'empire d'Orient, particulièrement la Syrie ; sous ce même nom viennent aussi la Mésopotamie, les bords du Tigre et les provinces de l'empire des Sassanides, jusques et y compris le Chorassan ; car dans toutes ces contrées il y avait des chrétiens qui employaient dans leurs écrits et surtout dans leurs offices liturgiques la langue syriaque. Olopen, l'inscription le prouve, était un chrétien nestorien qui se servait de la langue syriaque et reconnaissait comme chef Si...

Si l'on prend soin de sérier les documents à l'aide desquels est établi cet itinéraire d'ensemble, on constate qu'un certain nombre d'entre eux ne font aucune mention de l'entrée de l'apôtre en Chine.


III. Textes parallèles. — Olopen n'a pas rencontré de communautés antérieurement établies et il ne paraît pas qu'on eût connaissance qu'il en existât. Vers le milieu du VIe, Cosmas Indicopleustes pousse ses voyages jusqu'à Ceylan. Dans l'île Taprobane (= Ceylan), vis-à-vis de l'Inde intérieure, dans l'Océan indien, il existe une communauté chrétienne avec son clergé et ses fidèles. En existe-t-il plus loin, je l'ignore ». Toutefois Cosmas remarque qu'à Ceylan une église de chrétiens persans avec un prêtre et un diacre, envoyés de Perse, et il dit qu'il se fait entre cette île et la Chine méridionale un commerce très actif de soie et d'autres marchandises. Par cette voie le christianisme a pu venir prendre pied dans la Chine méridionale. Ainsi s'expliquerait la présence d'un grand nombre de chrétiens au IXe dans la ville de Kanfou, ville immense dont les ruines se voient près de Hang-Tchcou. On sait, en effet, qu'en « l'an 878, Banschou prit Kanfou et fit passer au fil de l'épée cent vingt mille musulmans, juifs, chrétiens et mages ». Le moine Cosmas observe que le voyage de Chine est beaucoup plus court et plus facile par terre, à travers la Perse et l'Inde, que par mer. C'est par cette seconde voie que les missionnaires nestoriens sont venus en 635 à Si-ngan-fou. Mais il est fort probable qu'avant cette époque, bien des chrétiens avaient pénétré en Tartarie et en Chine, par le Turkestan.


IV. Documents officiels. — Longtemps les missionnaires furent persuadés qu'on ne trouvait dans les documents officiels de la Chine aucune trace de la prédication ancienne. Il n'est pas même assuré qu'on se soit donné la peine de chercher, négligence qui serait inexplicable, surtout quand survinrent les attaques contre la bonne foi des missionnaires qui avaient découvert l'inscription de Si-ngan-fou, si on n'admettait que, par une sorte de prescription, le préjugé avait force de loi : il était entendu que les livres chinois ne renfermaient rien qui pût témoigner d'un établissement chrétien primitif. Lependant, dès 1735, le P. du Halde traduisit un édit de l'empereur Ou-tsong, daté de 845, lequel faisait expressément mention des « Bonzes étrangers de Ta-tsing ; » et à ce propos il remarqua que « plusieurs Européens prétendent que Ta-tsing est la Palestine ; ce qui est certain, c'est qu'un monument qui subsiste encore prouve que, sous la dynastie Tang, il vint en Chine des prêtres chrétiens qui eurent des églises en plus d'un endroit et vivaient en communauté ». Le P. Gaubil n'hésita pas : « La religion de Ta-tsing, désignée dans cet édit, est la religion chrétienne ». De Guignes publiait, en 1761, un mémoire dont le morceau principal était l'édit persécuteur de 845, et cent ans après, en 1858, Pauthier appelait de nouveau l'attention sur cet édit systématiquement méconnu. Il est dès lors difficile de s'associer au jugement trop bienveillant de Legge qui impute aux difficultés de l'étude, à l'impossibilité de se rendre familières les ressources si vastes et si variées de la littérature chinoise, l'ignorance persistante d'un tel document et sa conséquence qui allait à nier l'existence d'une mission nestorienne en Chine. Enfin, ce précieux édit a été publié d'après la collection Yu-Siueii-kou-ti-cen-yuen-kien ; voici ce qui concerne les chrétiens : « Quant aux Bonzes étrangers venus ici pour faire connaître la loi qui a cours en leurs royaumes, ils sont environ trois mille, tant du Ta-lsing que du Mou-liou-pa. Mon ordre est qu'ils retournent au siècle, afin que dans les coutumes de notre empire il n'y ait point de mélange ». Cette mesure se trouve également mentionnée dans les Annales de l'empire où le P. de Visdelou disait avoir lu ceci : Tam-vu-çum, étant parvenu à l'empire, défendit la religion des bonzes, détruisit 4 600 de leurs temples, réduisit les individus au plus bas ordre du peuple. « Il réduisit au même sort plus de 2000 Muhu-yao (bonzes ou prêtres) de Taçin ». On en était là quand, de nos jours seulement, on trouva le texte de deux autres décrets permettant de remonter les origines chrétiennes en Chine jusqu'à la première moitié du VIIe. En 1855, A. Wylie annonça la trouvaille : « Ce décret impérial..., disait-il, se trouve en des termes presque identiques, dans le 49e volume du T'ang-hoei-yao..., ouvrage compris au Catalogue impérial Se-kou-t'siuen-choti, la plus haute garantie de son authenticité. Le Ping-sin-siii-pi-ki, publié en 1813, reproduit la proclamation d'après la tablette et ajoute : « Elle est en substance la même que celle contenue dans le T'ang-hoei-yao, excepté que ce dernier ouvrage parle d'Olop'n comme d'un prêtre persan ». Dés lors, le fameux édit de Tha'i-tsoung qui se lit sur la stèle de Si-ngan-fou se trouvait avoir fait l'objet d'une publication dès 961. Enfin, en 1875, fut retrouvé et publié le texte impérial de 638 retrouvé dans l'œuvre originale de Wang Pou.

Monastère de Ta-tsin. Dans la 12e année de Ching-tchuan, dans le 7e mois, l'édit impérial suivant fut promulgué : La religion n'a pas un nom invariable : les saints ne sont pas de type uniforme : ils établissent des doctrines conformes aux pays, et mystérieusement sauvent les êtres vivants. Le moine A-Io-pen, de Po-sze, est venu de très loin avec les Écritures et la doctrine, nous la trouvons excellente et séparée du monde et nous reconnaissons qu'elle donne la vie à l'humanité et qu'elle est indispensable. Cette religion secourt les vivants, est salutaire à l'humanité et est digne d'être répandue par tout le Céleste empire. Un monastère sera construit par le Ministère, dans le quartier de Y-ning-fang, et vingt et un prêtres y seront désignés.

Un autre édit était également signalé par Wylie, d'après divers critiques chinois, tels que Tsien Ta-hin et Wang Tch'ang, édit que publiait Palladius. Il s'agissait d'un autre décret impérial, daté de l'année 745, substituant pour les temples de la religion chrétienne la dénomination de Ta-tsin-se, temples de Ta-tsin, à celle de Po-se, temples de l'Erse. Signalé d'abord par les auteurs susnommés comme faisant partie d'une importante collection Tchie-fou-yen-koei, publiée par ordre de l'empereur en 1005, ce décret a été retrouvé dans le recueil plus ancien de T'ang-hoei-yao par Palladius. En voici le sens : « Le 4 des années Tien-pao (de Hiuen-tsong, 745), à la 9e lune, édit portant ce qui suit : Il y a longtemps que la religion des livres sacrés de la Perse, propagée de la Syrie, s'est répandue dans l'empire du Milieu ; quand pour la première fois (ses prédicateurs) bâtirent des temples, ils leur donnèrent en conséquence le nom de la Perse. Mais qu'on reconnaisse leur (véritable et première) origine, que les temples Po-se de deux capitales soient désormais nommés Ta-tsin-se, et que l'on se conforme à la même mesure pour tous ceux établis dans les diverses préfectures. »

Nous avons donc jusqu'ici trois décrets parfaitement authentiques, concernant à divers titres la religion chrétienne sous les T'ang : celui de Tai-tsong (638) autorisant la construction d'un monastère à Si-ngan-fou ; celui de Hiuen-tsong (745) approuvant le changement de dénomination des monastères chrétiens élevés à Si-ngan-fou, à Lo-yang, et sur différents points de l'empire ; enfin, celui de Ou-tsong (845), sécularisant les prêtres de la religion de Ta-tsin.

V. Église à Si-ngan-fou. — À l'époque des Tsia, l'emplacement actuel de Si-ngan-fou portait depuis longtemps déjà le nom de Tch'ang-ngan, qu'elle abandonna sous l'empereur Hong-ou, de la dynastie des Ming. La ville de Si-ngan-fou, capitale du Chensi, a la forme d'un immense rectangle, tracé par de hautes et solides murailles. En 582, Tch'ang-ngan, devenue trop étroite pour la capitale de l'empire, fut transportée au sud-est de l'ancienne ville, sur l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui. En 654, Kao-tsong fit élever l'enceinte. En 905, le dernier empereur des T'ang fit réduire les proportions de la ville, appelée désormais Sin-tch'eng, et sous Hong-ou (1368-1399) Si-ngan-fou. C'est dans cette ville que les chrétiens eurent un établissement religieux, celui même visé par l'édit impérial de 638. Voici à peu près tout ce qu'on en peut savoir.

Les anciennes Chroniques de Tchang-ngan ou Tch'ang-ngan-tche, publiées au xième siècle, déterminent l'emplacement exact de cet ancien édifice. Si l'on se dirigeait vers la partie ouest de la ville en partant de la grande avenue médiane, on devait poursuivre sa marche jusqu'à la cinquième rue (l'avenue comprise) et l'on remontait cette rue vers le nord jusqu'au quartier appelé I-ning-fang. C'est à main gauche et vers le nord de ce quartier que s'élevait l'église chrétienne. Les Chroniques de Tch'ang-ngan lui consacrent cette simple mention : « Le monastère étranger de Po-se fut élevé à la douzième année de Tcheng-koau par Tai-tsong (638) par O-Io-se (= Olopen), religieux étranger du royaume de Ta-tsin. » Cette désignation est confirmée par celle d'un ouvrage plus ancien, le Liang-king-sin-ki, dont il ne nous reste que des fragments ; voici la traduction du passage relatif au temple des chrétiens : « Au quartier Y-ning-fang... au nord-est, donnant sur le carrefour, le monastère étranger de Po-se, plus au sud, le quartier Kiu-te-tang. »

Un autre texte présente aussi quelque intérêt. Tsien Ta-hin, dans son Tsien-nien-t'ang-kin-ehe-wen-po-wei, a cité l'extrait suivant de l'inscription due à Chou-Yuen-yu : « Parmi les divers barbares d'Occident venus en Chine, il y a ceux de Mo-ni (Mani), ceux de Ta-tsin (Syrie) et ceux de Hien-chen (Parsis). Si l'on réunit tous les monastères que ces trois sortes de barbares possèdent dans l'empire, ils n'égaleront pas en nombre ceux de nos bouddhistes qui se trouvent dans le moindre arrondissement. »


VI. Sources complémentaires. — La relation arabe d'un voyage aux Indes et à la Chine, au ixème siècle, nous a conservé dans le récit de Abou-Zeyd Hissan de Syraf, homme intelligent et instruit, les impressions d'un témoin oculaire. Ibn-Vahab, marchand musulman de Bassora, qui avait visité non seulement les ports de la Chine, mais encore la ville impériale placée à deux mois de distance de la mer. Il est constant que, dans une grande révolution qui a éclaté dans l'empire vers le milieu de Ce, beaucoup de chrétiens ont péri ; le narrateur ne parle que de la seule ville de Khan-fou, la plus considérable des villes commerçantes du pays, et celle où abordaient alors tous les marchands arabes. Aussi Renaudot remarque judicieusement que les chrétiens qui pouvaient se trouver dans d'autres villes ne sont pas compris dans le chiffre fourni par l'écrivain arabe.

D'autres chrétiens vivaient probablement autour de la capitale de Si-ngan-fou qui fut prise par l'usurpateur Hoang-chao, après la fuite de l'empereur. Voici, d'après la Chaîne des chroniques (Salsnal-al-levarykh), une attestation de ce massacre général. « Les habitants de Khan-fou ayant fermé leurs portes, le rebelle (Banschoua) les assiégea pendant longtemps. Cela se passait dans le cours de l'année 264 (de l'Hégire = 878 de notre ère). La ville fut prise enfin, et les habitants furent passés au fil de l'épée. Les personnes qui sont au courant des événements de la Chine rapportent qu'il périt en cette occasion 120 000 musulmans, juifs, chrétiens et mages, qui étaient établis dans la ville et qui y exerçaient le commerce, sans compter les personnes qui furent tuées d'entre les indigènes. On a indiqué le nombre précis des personnes de ces quatre religions qui perdirent la vie, parce que le gouvernement chinois prélevait un impôt d'après leur nombre. »

Il demeure certain, d'après le témoignage du Fibrist qui s'accorde avec les données de l'histoire générale, qu'à partir de la fin du XIe, la plus ancienne chrétienté de la Chine succomba, et qu'il dut s'écouler un temps assez long avant que de nouvelles communautés chrétiennes pussent s'y former.


VII. L'ORGANISATION. — Les quelques textes que nous venons de recueillir, si précieux qu'ils soient, ne nous apprennent guère sur la hiérarchie, l'administration, la vitalité de la communauté syro-chinoise. Les listes de noms et les titres mentionnés à la suite de quelques-uns de ces noms gravés sur la stèle de Si-ngan-fou, aussi bien dans le texte chinois que dans le texte syriaque, ne nous permettent guère de douter touchant les origines de cette chrétienté. Tout concourt à lui assigner comme lieu d'origine la Syrie. L'écriture des caractères, les formes de la langue, la nature des noms propres sont autant de garants de ce fait, que des Syriens ont pu seuls rédiger ces textes qui s'accordent en tout avec le contenu de l'inscription chinoise. On y retrouve des titres et des noms très connus, usités sans cesse et par tradition, dans la hiérarchie de l'Église syrienne. On peut même se demander dans quelle mesure cette Église naissante du Chen-si a fait usage de sa langue d'origine, si elle l'a gardée comme langue liturgique ou si elle lui a substitué ou mélangé le chinois.

Le rattachement à l'Église-mère nestorienne ne peut faire de doute, comme en témoigne la première ligne verticale : « Aux jours du père des pères Hanan-Jésus, catholique patriarche, » c'est le patriarche de Séleucie-Ctésiphon.

A droite, à l'intérieur de l'encadrement, à côté du texte chinois, sur une ligne verticale on lit : Adam, prêtre, chorévêque et pape de Chine (Adam qassisa korepiskopa w'papas d'Sinestam). Le Tsinestan est un terme géographique à désinence persane, comme Tocharistan, Pharsiskan, Kurdistan qui désigne la Chine septentrionale. Qassisa, prêtre, ne peut faire de difficulté pour personne. Le titre de chorévêque est également assez clair. Voir ce mot. Dans cette charge, Adam avait deux collègues : lezdebouzid, chorévêque de Koumdan, et Serghis, chorévêque de Schiangt-sou, ce qui semble indiquer des évêchés distincts. Comme la Chine formait une province et avait un métropolitain, elle pouvait compter alors plusieurs évêques. Adam porte un troisième titre, celui de Papas, qui a donné lieu aux interprétations les plus variées. On a lu : papaschi, papaschah, pap-scbi, terme qui ne se trouve en aucune façon parmi les noms qui expriment les degrés de la hiérarchie chez les nestoriens. Le P. Cheikho traduit tout uniment Papas. Qu'est-ce à dire ? Au XIIIe, l'histoire de Jabalaha nous apprend que les nestoriens avaient un visiteur général pour la Chine. En aurait-il été de même dans l'Église du viiie-Xe ? C'est assez probable. On lit en outre cette suscription : Gabriel, prêtre et archidiacre de cette église de Koumdan (= Si-ngan-fou) et de Sarag. En dehors de l'encadrement il est question d'un second archidiacre : Gagoni, prêtre et archidiacre de Houmdan. L'archidiacre était un des hauts dignitaires dans le clergé nestorien, il occupait la première place après l'évêque, dirigeait l'office, marquait les rangs au chœur, mettait la paix, répartissait les dons et les aumônes.


VIII. DÉCOUVERTE DE LA STÈLE. — Ces indices si rares et qu'on avait crus totalement absents, faute d'y avoir regardé d'assez près, n'étaient donc pas la preuve que les missionnaires n'eussent pénétré en Chine et n'y eussent fondé des églises nombreuses et prospères. L'insouciance, la persécution, le temps sont en Chine trois agents puissants et qui viennent à bout d'abolir les souvenirs auxquels, d'ordinaire, un peuple tient le plus. La preuve de l'introduction du christianisme en Chine a été fournie par un monument contemporain de la prédication syrienne, l'inscription célèbre de Si-ngan-fou.

Cette inscription fut découverte en 1625. Les circonstances en sont parfaitement connues. Les jésuites s'apprêtaient à évangéliser la province de Chen-si, quand, quelques mois avant leur arrivée, en creusant les fondations d'un édifice près de Tcheou-tche, les ouvriers rencontrèrent quelques restes de constructions, et en les déblayant ils trouvèrent une grande stèle qu'on retira et qu'on nettoya avec soin. On s'aperçut alors qu'elle était toute couverte de caractères, les uns chinois, les autres de forme étrange, appartenant à une langue que personne ne connaissait. « Les Chinois, dit le P. Bartoli, sont extrêmement curieux des choses de l'antiquité, c'est pour quoi ce fut à qui porterait le premier la nouvelle de la découverte au gouverneur de Tcheou-lche, lequel accourut et ayant lu ce qui était dans sa langue, comprit seulement que c'était une chose très mystérieuse, d'une très grande antiquité, comme de l'époque de la famille royale T'ang de Kien-tchong, un des empereurs de cette dynastie. La pierre avait plus de quatre palmes de largeur et neuf de longueur, son épaisseur était d'un sommesso ; au côté supérieur se trouvait un carré plus petit, surmonté d'un triangle dans lequel on voyait une croix de Malte, avec quelques ornements aux extrémités des bras. Sous la croix étaient neuf grands caractères disposés en trois lignes qui remplissaient le petit carré.

« Dans le grand carré il y avait trente lignes, non pas horizontales comme les nôtres, mais verticales et se lisant de haut en bas. Elles renfermaient 1 018 caractères », et, si l'on considère que chaque caractère est un mot et qu'ils ont une puissance d'expression admirable, on comprendra que la traduction dans n'importe quelle langue européenne occuperait au moins quatre fois autant d'espace.

« En outre de ces caractères chinois, il y avait sur le bord, tout autour, d'autres caractères, de syrien à l'antique, mais inconnus ici, et on ne savait pas à quelle langue ils appartenaient. Le gouverneur, après avoir adoré ce marbre... contenant dans sa langue maternelle des mystères qu'il comprenait peu, tandis qu'il ne comprenait rien à la langue étrangère, donna l'ordre de le transporter dans un temple de Tao-che, à un mille de Si-ngan, et de l'élever sur un piédestal sous un beau campanile porté par quatre colonnes ». Tout Si-ngan s'y porta.

La curiosité publique était vivement excitée lorsqu'un lettré de second ordre ou Kiu-jen, jadis lié avec le P. Ricci, à Pékin, se rappela ses conversations avec le jésuite sur la loi chrétienne et crut en retrouver comme un écho dans l'inscription. Il prit un décalque en caractères blancs sur fond noir et l'envoya à son vieil ami le docteur Léon à Hang-tcheou qu'il savait bien être chrétien. « Je vivais retiré à la campagne aux environs de Ling-tchou, raconte celui-ci, lorsqu'un ami, Tchang Keng-yu, de Ki-yang (Fong-siang au Chen-si), eut la bonté de m'envoyer une copie de la stèle de Tanj ; en me disant : Récemment on l'a découverte à Si-ngan en creusant la terre. Elle a pour titre : « Éloge du monument (rapportant) la propagation dans l'empire du Milieu, de l'illustre religion ». On n'avait pas ouï parler jusque-là de cette religion. Serait-ce la sainte religion que Ricci est venu prêcher des extrémités de l'Occident ? » Ce fut ce docteur Léon qui vint raconter aux jésuites la trouvaille, ensuite « ce même docteur Léon et après lui le docteur Paul tirèrent à imprimer l'inscription en caractères plus petits, avec addition des explications et gloses nécessaires, et la répandirent dans tout l'empire ».


IX. Destination. — La stèle chrétienne de Singan-fou appartient à cette classe de monuments auxquels les antiquaires chinois ont donné la dénomination de Pei. Il n'est pas douteux que notre Kingkiao-pci ne fût un monument funéraire et ne désigne par conséquent une sépulture chrétienne. » D'autre part, écrit le P. Havret ', il ne s'agit pas de la tombe du général Kouo-Tse-i : ce grand homme ne mourut qu'après l'érection de cette pierre. Il nous semble assez probable, en revanche, que nous sommes en présence d'un monument élevé à la mémoire de I-se ; il nous paraît également vraisemblable que ce tombeau ne fut pas isolé, mais qu'il faisait partie d'une sépulture commune où reposaient les restes d'autres missionnaires chrétiens ». Cette hypothèse rendrait même très plausible l'interprétation d'un mot de l'inscription syriaque resté jusqu'ici fort obscur. C'est le titre du cinquième prêtre désigné sur la deuxième rangée de gauche '- : il faut lire Simoun qassi.'ia d'qabra, ce qui signifie « Siméon, prêtre de Qabra, ou du cimetière « . Il s'agirait donc d'un cimetière chrétien et les noms gravés sur les côtés de la pierre seraient simplement les noms de défunts, dont le principal personnage serait Adam, prêtre et chorévêque. La qualification donnée « prêtre de qabra » désignerait le prêtre chargé du cimetière.

X. Description. — Dès qu'on aborde la mensuration et la description de la stèle, on peut imaginer avoir affaire à toute une série de monuments. L'un parle d'empans, l'autre de pahnes, le troisième de pieds. Mais ce bel accord n'est rien jusqu'au moment où il s'agit du symbole sculpté sur la partie supérieure. Williamson, Yule et Kreitner trouvent un sommet arrondi. Kircher indique positivement une forme pyramidale. M. Scallan juge que ce sommet a été renversé et M. Guèluy explique comment on l'a réparé. Dans cette voie sans issue nous ne nous attarderons pas. Au premier abord, on remarque un énorme couronnement sculptural posé sur un piédestal. La décoration de ce couronnement appartient au bestiaire impérial et se retrouve sur un grand nombre de pierres tant anciennes que modernes répandues sur toute la surface de la Chine : il représente des dragons d'un beau type héraldique. Ordinairement les deux dragons qui s'entrelacent sur la face du monument, et sont pris dans l'épaisseur des marges de la pierre, sont répétés sur la partie postérieure, ce qui donne en tout quatre animaux contournant les rebords de la pierre qui les supporte. Bien plus, notre stèle, à cause de ses vastes dimensions, a pu reproduire de chaque côté, dans l'épaisseur de sa partie demi-circulaire, trois dragons au lieu de deux : il va de soi que celui du milieu ne peut se voir que de front. « Un simple coup d'œil jeté sur la fig. 2802 rendra compte de cette disposition et montrera comment se répartissent, au-dessous des dragons de la croix, les différentes parties de l'inscription. Un cartouche contenant neuf grands caractères attire tout d'abord les yeux, encadré par les chimères enlacées. Dans cette partie, l'inscription sert à la fois d'en-tête et de titre au monument. La tablette proprement dite, qui règne à partir d'un ressaut servant de base aux dragons et a la forme d'un trapèze, porte vers son angle droit supérieur un second titre qui est celui de l'inscription. En bas de l'inscription chinoise, et occupant environ la onzième partie de la hauteur totale, on lit plusieurs lignes syriaques, mêlées de quelques caractères chinois.

36. — ' Voltaire, Naumann, Iténan lui-même, d'ailleurs prudent. Nous n'entrons à ce sujet dans aucun détail, tout cela n'est que fastidieux et sans profit — ' Tandis qu'en Chine, J. Legge, Christianism in China, 1888, écrivait : « Pour autant que je sache, un savant chinois qui soutienne que le monument est apocryphe est encore à naître, s. — • On en trouve la mention expresse en terminant l'éloge final : « Nous élevons ce monument funéraire (Fong-pci) à la louange de la félicité suprême. » — 'Op. cit, p. 135. — •• Kouo-Tse-i et I-se furent deux protecteurs éclatés des chrétiens. — » Dans l'inscription de Tchien-kiang, tirée de l'oubli par l'archimandrite Palladius, et remontant à 1281, nous trouvons la mention d'un cimetière chrétien au bas de deux églises élevées près de Si-tsing. Cf. The Chin. recorder, t. vi, p. 111, et le texte de l'inscription dans H. Havret, p. 385, Documents chinois, n. xiii. Ce qu'avait fait Mar Sarghis au xiii siècle pour les chrétiens de Tchien-kiang, les missionnaires du xviii siècle avaient pu l'accomplir pour les membres de leur Église — '= Kircher se contenta de traduire : « Siméon presbytre ; Assémani ajouta et monachus. Le P. Cheiklio écrivait au P. Havret, le 20 juillet 1893 : »D'Aabra, que Assémani a très mal lu Dnisaia, semble être un nom de ville ou de lieu. En syriaque, gabra veut dire = tombeau. — « P. H. Havret, op. cit, p 130.

A droite et à gauche de l'inscription principale, on voit, à des hauteurs différentes, deux autres lignes en estrangélico. Enfin, les deux faces latérales offrent des listes de missionnaires syriens. En bas, comme engagés dans le socle quadrangulaire qui supporte la tablette, on peut voir la tête et le corps d'une tortue à écailles. » Le monument tout entier, tablette et couronnement, est fait d'un seul morceau ^ » Le premier kiosque qui abritait la pierre, celui décrit par le P. Sémédo, avait depuis longtemps disparu. D'après un témoignage cité par Wylie, il semblerait qu'au moins dans la seconde moitié du xvi siècle, un second abri fut élevé à la stèle =. En 1859, un nommé Han Tai-hoa, de Ou-lin, étant venu visiter la pierre et ayant trouvé les caractères et l'ornementation dans le meilleur état, fit reconstruire l'abri, lequel n'eut d'ailleurs qu'une durée éphémère. Il fut détruit en 1861, lors de la rébellion des Mahométans. Peu de temps après, à la mort du général To, qui avait refoulé les rebelles, ceux-ci revinrent à la charge. Les années 1867 à 1870 furent néfastes pour les environs de Si-ngan ; ce qui était demeuré intact fut ruiné. Lors que, vers la fin de 1871, après la soumission des Mahométans et l'apaisement des troubles, Fr. von Richtliofen se rendit à Si-ngan-fou, la stèle chrétienne, si l'on croit ce voyageur, gisait à terre au milieu d'un amas de ruines, mais cette fois encore, elle restait intacte. On a dit que le respect superstitieux dont elle était l'objet de la part de tous ne fut pas sans influence auprès des Mahométans pour sa conservation. Dédaigné (novembre 1872) par A. David', indiqué (avril 1874) par L. Rousset , décrit (janvier 1879) par Kreitner, dans l'enclos d'un temple bouddhique situé à un kilomètre et demi de Si-ngan où se voyaient des centaines de pierres commémoratives debout, ou renversées ou brisées et supportées à la base par une grosse tortue en pierre, le monument, au dire du prêtre bouddhiste qui en avait la garde, n'avait pas été changé de place depuis 1859. La ruine de l'abri permit alors de prendre un frottis-calque des faces latérales jusque-là illisibles. ^Cete partie de l'inscription était justement celle qu'on désirait le plus vivement parce qu'elle contenait les noms des missionnaires syriens. Plusieurs recueils chinois d'inscriptions contenaient bien la partie chinoise du King-kiao-pei, mais aucun d'eux, bien entendu, n'avait songé à reproduire l'écriture syriaque. D'autre part, le décalque conservé à la Bibliothèque nationale à Paris ne contenait pas les listes des faces latérales . Le corps de l'inscription chinoise, y compris son titre et les deux petites lignes qui, la bordant à droite et à gauche, portent les noms de l'auteur et du calligraphe, comprend en tout trente-deux lignes ; les lignes pleines comptent soixante-deux caractères. Il y a en tout 1764 caractères chinois« . Si à ce chiffre on ajoute vingt-sept autres caractères qui se trouvent au bas de la pierre, mêlés avec les indications syriaques, plus enfin les neuf grandes lettres du cartouche, on arrivera au chiffre exact de 1800 caractères chinois, rien que pour la face principale . Quant à la partie syriaque de l'inscription, celle-ci se compose, outre les deux lignes qui bordent à droite et à gauche la face principale, des parties suivantes : 1 » au bas de l'inscription chinoise : 19 lignes verticales d'une longueur moyenne de 0,15 ; deux d'entre elles sont complétées par des caractères chinois ; 2o sur la face latérale gauche, de quatre rangées horizontales ayant respectivement, en comptant de haut en bas, 11, 6, 13 et 11 lignes verticales, toutes complétées, à l'exception de cinq, par 3 ou 4 caractères chinois ; 3« sur la face latérale droite, de trois autres rangées, comptant dans le même ordre 11, 13 et 5 lignes, complétées, à l'exception de trois, par 3 ou 5 caractères chinois. Ces soixante-dix lignes de faces latérales contiennent, répartis en sept rangées ou « classes », soixante-dix noms propres, interprétés par Kircher et par Assémani. La hauteur totale maximum de la partie inscrite sur la face de gauche est de 0,84 ; de 0,80 sur la face droite. Le reste de cette dernière est vide, tandis que l'inscription de Han T'ai-hoa (en 1859) occupe le bas de la première, recouvrant même les deux rangées inférieures de caractères syriaques qui resteraient désormais indéchiffrables sans la gravure de Kircher et la traduction d'Assémani. Les mesures peu rigoureuses prises au xvii siècle ne s'appliquaient qu'à la « tablette proprement dite. La forme trapézoïdale est certaine (fig. 2803), comme le prouve le schéma suivant : a k = 0,820 b c = 0,925 c d = 0,267 k m = 1,07 e f = 1,02 f Si = 0,50 Ces dimensions donnent approximativement un volume de 0,640, dont 0,53 pour la partie de la stèle portant l'inscription, et 0,108 pour la partie supérieure. Si l'on prend 2,7 comme densité de la pierre, on aura un poids total de 1 728 kilogrammes. — La tortue engagée dans le socle déborde en avant, de 0,04 et de 0,055 en arrière.


XI. La Croix. — Au sommet du cartouche contenant le titre de l'inscription, insérée et en quelque sorte abritée sous un petit fronton, se voit une croix. Il semble malaisé, après un regard jeté sur la photographie, qu'on ait pu douter un seul instant de la présence ou du type de ce symbole. Ignorance, préjugé, méprise, peu importe. Sémédo, le premier, signale cette croix' et sa description assez peu claire reparaît presque mot pour mot dans la traduction italienne de 1631 -, et puis va se déformant peu à peu, à tel point qu'on la fait reposer au-dessus de petites nuées et que ses bras rappellent les fleurs de lis '. On parle aussi d'une croix de Malte, etc. '. Pendant près de deux siècles, les auteurs qui voulurent reproduire la croix de Si-ngan-fou adoptèrent quelqu'un des modèles de fantaisie mis en circulation par le P. Kircher ou par le P. Boym. Au xix siècle, on trouva de nouvelles combinaisons = ; ce ne fut qu'en 1893 que le P. Gaillard donna enfin une reproduction parfaitement exacte ». Voir planche hors texte.


XII. L'ÉCRITURE. — La conservation du monument dans un parfait état, constatée en 1859 par Han Tai-hoa, justifie amplement ce que disait, en 1118, au lendemain de la découverte, le P. Sémédo : « J'admirai sa conservation entière et la manière claire et nette dont les caractères y sont gravés ». C'est en effet un des plus beaux spécimens paléographiques de l'époque de la dynastie des Tang. Les doutes soulevés par Naumann, Renan et Stanislas Julien sont assez étrangers aux intérêts historiques et scientifiques. Naumann suivait sa haine contre un ordre religieux, Stanislas Julien ne voyait qu'une occasion de contredire les assertions de Pauthier et Renan emboîtait le pas à Julien et jurait in verba magistri, ce qui était assez sa coutume. La démonstration paléographique esquivée par Pauthier, qui se borna à une justification, d'ailleurs péremptoire en son genre, cette démonstration a été apportée par le P. H. Havret. Nous sommes obligés de nous borner à la signaler, son développement et sa spécialité technique ne lui permettant pas de prendre place dans le Dictionnaire.

Quant à la partie syriaque de l'inscription, tous les auteurs qui ont pu en parler avec compétence ont reconnu qu'elle appartenait bien à l'époque, et lui assignaient la date de la stèle. E. Renan lui-même (280) — Cioquis de la stèle. Voir les dimensions, col. 1360 — y voyait des caractères « en bel estranghélo du VIIIe ».


XIII. Le style. — Le mérite littéraire du texte fait de lui un des monuments corrects de la langue parlée alors. On dit que l'empereur K'ang-hi en faisait cas, et le P. Gaubil, à qui on doit ce détail, ajoute que, « par beaucoup d'expressions chinoises et de citations des livres.... on voit que le Chinois qui fit pour les missionnaires l'écrit contenu dans le monument, était un homme habile, mais porté pour la secte de Tao ». Le docteur Legge a justement remarqué que cette inscription témoigne d'une grande connaissance des livres de Lao-tse et de Tchouang-tse.


XIV. Les emprunts. — Outre l'antithèse et le parallélisme qui ne sont que la mécanique, un autre élément dans l'inscription mérite une attention plus particulière. L'abondance extraordinaire des allusions avait été signalée à bon droit, dès le jour de la découverte, comme un des traits distinctifs de notre inscription. Cet autre écueil de la littérature chinoise, dont il fait aussi une beauté, s'est ici compliqué des emprunts très nombreux faits non seulement au domaine littéraire, mais encore à la phraséologie religieuse de l'époque des Tang. Le prêtre King Tsing possédait une vaste érudition en ce genre, et il est difficile de concevoir une mosaïque plus savamment agencée que cette œuvre composée presque intégralement d'expressions dont chacune rappelle au lettré chinois quelque souvenir littéraire ou historique, mythique ou religieux de sa patrie. Examinons ici la question des emprunts faits à la terminologie religieuse des trois sectes : confucianisme, taoïsme, bouddhisme.

Un fait se dégage très clairement d'abord, c'est


XV. L'orthodoxie. — On a dit que ces emprunts à une terminologie païenne et leur adaptation à la religion chrétienne avaient altéré la pureté de la foi et de la morale évangélique. Le reproche en a été exprimé avec plus de virulence que de précision ; ce que nous lisons sur la stèle, ce n'est plus qu'une foi chrétienne châtrée, privée des traits essentiels de l'Évangile, embourbée dans les concepts confucianistes, taoïstes ou bouddhistes, une chose hybride et méprisable, cherchant à flatter les empereurs, à ménager les mandarins et à séduire le peuple, en sorte qu'il devient impossible d'en dégager quelque chose de franchement chrétien. — Voilà plus de mots que de faits.

L'adoption par le christianisme des termes adéquats à l'expression des vérités qu'il enseigne est un problème d'une extrême délicatesse et qui se représente presque pour chaque idiome dont il a à s'accommoder. Comme, sous peine d'être inintelligible et par conséquent d'échouer, l'apostolat est obligé d'exposer son enseignement dans un langage compris par le peuple auquel il s'adresse, force lui est bien de procéder par voie d'emprunts faits à ce langage, lequel ne peut fournir trop souvent qu'un sens approximatif de l'idée à rendre. La création de mots nouveaux risque de ne donner aucun résultat, l'importation de mots étrangers est une ressource extrême qui prête à la confusion sous une apparence de clarté et dont, en aucun cas, on ne saurait abuser. Dès lors, il reste à désaffecter de leur sens contaminé les termes indigènes, à leur inoculer un sens exact, limité et défini ; c'est, sans doute, fort subtil et un peu aléatoire, mais c'est encore ce qu'il y a de plus pratique. Il appartient à la prédication, à l'entretien familier, à l'humble littérature catéchistique, d'introduire, d'imposer, de vulgariser et de substituer définitivement ces locutions et ces termes ainsi épurés.

C'est à cette nécessité que, comme les premiers apôtres du christianisme, furent nécessairement acculés les missionnaires établis en Chine au VIIe. De quelle manière ils résolurent le problème qui se posait à eux, nous pouvons l'entrevoir par le texte de la stèle, mais nous ne faisons qu'entrevoir, car rien ne prouve qu'au moment où celle-ci fut rédigée la terminologie théologique fût déjà bien arrêtée dans la langue chinoise et, de plus, « il est évident que les rédacteurs de l'inscription n'ont pas eu, n'ont pu avoir en vue un traité dogmatique qui aurait exigé, pour être compris, de beaucoup plus grands développements que n'en comportaient les dimensions du monument qu'ils voulaient léguer à la postérité ».

Un fait encore douteux au temps de la découverte de la stèle — a été depuis mis en pleine lumière, c'est le caractère nestorien des auteurs de l'inscription. Leur doctrine s'en ressent. En premier lieu figure le dogme de l'existence d'un seul Dieu en trois personnes, créateur de toutes choses. Il semble peu probable que les plus anciens livres chinois renferment une notion de la Trinité proprement dite ; les nestoriens ne trouvèrent sur ce point que des notions vagues d'une cosmogonie indigène, probablement taoïste. Dans les colonnes suivantes sont expliqués tour à tour le mystère de la création du monde, la chute du premier homme par la séduction du démon, qui est appelé Satan, et la corruption générale du genre humain par les erreurs et par les vices. L'avènement de Jésus-Christ est ensuite exposé. C'est ici que, depuis Renaudot, la discussion théologique a été la plus vive, grâce au sens nestorien que celui-ci crut découvrir dans l'expression Fen-chen. Sur ce point encore, on doit au P. Havret une discussion approfondie et, chose presque nouvelle, compétente. Avant lui et en contradiction avec Renaudot et quelques autres, Legge avait écrit : « Tout ce que je dois signaler est que le point embarrassant, en ce qui regarde le dogme particulier de Nestorius, est évité dans notre inscription ». C'est déjà l'opinion de P. Prémare ; c'est celle du P. Havret démontrée avec un luxe philologique que nous ne sommes pas en mesure d'apprécier personnellement, mais qui a trouvé le moyen d'imposer ses conclusions.

Une récente découverte, due à M. J. Takakusu, nous renseigne sur la personnalité et sur les travaux préférés de King-tsing. « Prajna, bouddhiste de Kapis'a, fit voyage à travers l'Inde centrale, puis par Ceylan et les îles de la mer du Sud, il arriva en Chine, où il avait entendu dire qu'il se trouvait Manjuśrī. Il arriva à Canton et passa aux provinces du nord en 782. En 786, il rencontra un de ses parents qui était venu en Chine avec lui. Il traduisit avec King-tsing, prêtre persan du monastère de Ta-t'sin, le Shatpârandtâ sūtra d'après un texte hou en 7 kiuen. Mais parce qu'alors Prajna n'était familier ni avec le langage hou, ni avec la langue chinoise, que d'autre part King-tsing ignorait le sanscrit et ne comprenait pas l'enseignement de S'ākya, bien qu'ils prétendissent avoir traduit le texte, en réalité ils n'avaient point obtenu la moitié de ses gemmes ; ils recherchaient un vain nom sans souci de l'utilité publique. Ils présentèrent un mémorial au trône dans l'espoir d'obtenir la propagation de leur œuvre. L'empereur (Té-tsong, 780-804), doué de sagesse et d'intelligence, et qui honorait la règle de S'ākya, examina ce qu'ils avaient traduit et trouva que les principes étaient obscurs et l'exposition diffuse. Un saṃghārāma de S'ākya et un temple de prêtres de Ta-tsin différant de coutumes et étant opposés de pratiques religieuses, King-tsing devait propager la religion du Messie et les s'ramanas faire connaître les sūtras de Bouddha... ».

Ainsi, le prêtre King-tsing, au dire de Yuen-tchao, « Les premiers traducteurs de la stèle ne se sont point préoccupés d'une question aujourd'hui résolue : convient-il d'identifier King-tsing avec le prêtre Ḥāmā, de l'inscription syriaque ? À première vue, la réponse semblait plutôt négative, car, bien que placées approximativement sur la même ligne verticale, les deux mentions ne sont point, comme on l'a dit, à côté l'une de l'autre : un intervalle de 30 centimètres exactement les sépare. Et cependant, il n'y a pas à hésiter, c'est bien du même personnage qu'il s'agit, comme le démontrent clairement les textes parallèles de l'inscription. En effet, toutes les personnes appartenant à la hiérarchie ecclésiastique qui paraissent sur la stèle avec un nom chinois de religion sont immédiatement désignées par leur nom et leurs titres syriaques ; le patriarche Hananjesu lui-même n'a pas échappé à cette loi. Ceux-là seuls n'y ont pas été soumis, dont le nom chinois n'était qu'une translittération chinoise de leur nom syriaque, comme cela se voit dans le corps même de la Préface. Si, pour King-tsing, l'écrivain a laissé un espace notable entre les deux vocabules, c'est qu'il désirait donner de plus justes proportions aux deux parties d'une ligne trop maigrement remplie ».

La traduction du texte syriaque est identique chez Assémani, Legge, Lamy et le P. Chabot ; on ne saurait donc mettre en doute une lecture qui peut être considérée comme certaine.


XVIII. L. D. T. E. — Il. Selon le texte syriaque, le monument a été érigé l'an des Grecs 1092. C'est, écrit Mgr Lamy, la manière de dater communément reçue chez les Syriens. L'ère des Grecs ou des Séleucides commence au 1er octobre de l'an 312 avant Jésus-Christ, de sorte que l'an des Grecs 1092 correspond à l'an 780-781 de l'ère vulgaire ; il commence au mois d'octobre 780 et finit au 30 septembre 781. Il n'est pas dit dans le texte syriaque à quelle époque de l'année la pierre a été érigée, mais le texte chinois nous l'apprend. C'est à la fête du « grand Hosanna », c'est-à-dire à la fête que nous appelons le dimanche des Rameaux. En 781, le dimanche des Rameaux tombait le 8 avril. C'est donc le 8 avril 781 que le monument a été érigé.

Le texte syriaque est d'accord sur ce point avec le texte chinois et même il présente un synchronisme bien précis : « Au temps où Hanan-Jésus était catholique patriarche ». Il s'agit ici de Hanan-Jésus II qui gouverna l'Église nestorienne de l'an 775 à l'an 780.

Cette réponse suffisait ; mais de nouveaux documents sont venus couper court à toute discussion. D'abord il faut remarquer, chose qui a échappé aux deux Assémani, que l'écrivain arabe Amrū fait commencer le patriarcat de Hanan-Jésus en l'an 1085, le prolonge jusqu'en 1091 et le fait durer, non quatre ans, mais six ans : de l'an de J.-C. 774 à 780, ce qui diminue de deux ans l'intervalle qui sépare la mort de Hanan-Jésus de la date de l'inscription. Il est vrai que Grégoire Bar-Hebraeus, dans sa Chronique ecclésiastique, ne laisse Hanan-Jésus en fonctions que quatre ans ; mais il ne dit pas en quelle année il a commencé ni en quelle année il est mort. Élie de Xisibe supplée à son silence. Ce chronographe, connu par son exactitude, d'après les Annales des métropolitains (le Xisibe de l'année 159 de l'Hégire, commençant le mardi 21 octobre de l'an des Grecs 1087 (775 de notre ère)), dit : « En cette année, Hanan-Jésus, évêque de Laschoum, fut élu et institué catholique ».

Ainsi Hanan-Jésus fut nommé catholique des nestoriens, non pas en 774, mais en 775-776. Ensuite, à l'année de l'Hégire 163, commençant le mardi 17 septembre de l'an des Grecs 1090 (779 de notre ère), il dit : « En cette année fut institué catholique Timothée, le dimanche 27 schaban (11 avril 780) ». Comme Hanan-Jésus a eu, d'après Grégoire Bar-Hebraeus, quatre ans de pontificat, il est donc mort l'an des Grecs 1091, probablement dans les premiers mois de l'an 780 de Jésus-Christ, et non pas en 778, comme on l'a cru après Assémani. Puis que Hanan-Jésus est mort au commencement de l'an 780, il n'y a assurément rien d'étonnant à ce que la nouvelle de sa mort ne fut pas parvenue à travers la Perse, le Chorassan et toute la Haute-Asie jusqu'au Chen-si, le 8 avril 781.


XIX. Le dédicant. — En bas, hors de l'encadrement, on lit en syriaque : « L'an 1092 des Grecs (780-781 de notre ère). Mar lezdebouzid, prêtre et chorévêque de Koumdan, ville royale, fils du bienheureux Milis, prêtre originaire de Balk, ville du Tocharistan, a érigé cette table de pierre, sur laquelle sont gravées la vie de Jésus-Sauveur et la prédication de... ».

Koumdan est le nom que les écrivains arabes et syriens donnent à Si-ngan-fou. Le fils du chorévêque, le diacre Adam, est ensuite mentionné.


XX. Le reviseur. — Après la mention du chorévêque Mar-Serghis, nous lisons en chinois celle-ci : « le reviseur et correcteur ayant concouru à l'érection de la pierre monumentale, le moine Hing-Thoung ».


XXI. Traduction. — Nous empruntons la traduction de l'inscription au P. H. Havret. La mort n'a pas permis à ce savant religieux de conduire jusqu'au bout la traduction française qui ne s'étend que jusqu'à l'arrivée d'Olopen. À partir de cet endroit, force nous sera donc de citer la traduction latine.

Inscription. — Monument (rappelant) la propagation à travers l'empire du Milieu de l'illustre religion de Ta-t'sin.

Titre. — Éloge et dissertation (gravés sur la) stèle (rappelant la) propagation de l'illustre religion dans l'empire du Milieu.

Rédacteur. — Composé par King-tsing, prêtre du monastère des grands Ts'in.

Dieu. — En vérité, immuable en son mode et souverainement paisible, devançant toute origine, lui-même sans principe ; inaccessible et pur esprit, survivant à toute fin, dans son admirable essence. Détenant en ses mains une mystérieuse puissance, et auteur de la création ; admirable dans ses saints, lui le premier digne d'hommages ; il n'est autre que l'admirable substance de notre Trinité une, que le vrai Seigneur sans principe.

Création. — Séparant en forme de croix, pour les déterminer, les quatre points cardinaux, il mit en mouvement l'éther primitif et ainsi produisit le double principe. Les ténèbres et le vide furent transformés, et dès lors le ciel et la terre apparurent ; le soleil et la lune accomplirent leur révolution, et dès lors les jours et les nuits commencèrent. Par son travail ayant accompli toutes choses, il façonna et dresa le premier homme, puis, lui donnant l'intégrité et l'harmonie (des facultés), il lui conféra la domination sur l'immensité des créatures.

Dans sa pureté primitive, cette nature était humble et sans enflure ; dans sa simplicité et sa grandeur, cette âme à l'origine n'avait point les appétits de la concupiscence.

Péché. — Il arriva que Satan, disséminant ses fraudes, se para de l'ornement emprunté d'une pure essence, et qu'ouvrant une brèche dans cette grandeur morale, au milieu de cet heureux état, il y introduisit la ressemblance de la confusion.

Ses suites. — De là, des sectes aussi nombreuses que les jours de l'année, qui se suivirent pressées, et tracèrent à la suite leur sillon, tissant à l'envi les filets de leurs lois. Les uns, désignant les créatures, s'appuyaient sur elles comme sur leur principe ; les autres, supprimant la réalité de l'Être, se plongeaient dans la superstition ; d'autres adressèrent des prières et des sacrifices pour attirer le bonheur ; d'autres enfin firent parade de vertu pour en imposer aux hommes.

Les pensées de la sagesse (humaine) étant en travail incessant, les passions du cœur (des partis) sans cesse en mouvement, dans cette activité fébrile, qui restait sans effet, poussé à bout par ces soucis dévorants, et même consumé, on accumulait les ténèbres dans cette voie de la perdition, et l'on éternisait cet éloignement du retour vers le bien.

Bi les. — Le baptême de la loi, par l'eau et par l'esprit, rend (l'âme) nette des vaines pompes (du monde) et lui donne la pureté d'une blancheur sans nu-lange. Le signe de la croix que l'on tient comme sceau, éclaire les quatre points cardinaux qui sont ainsi unis sans exception. Le bois que l'on frappe rend un son de miséricorde et de bienfaisance ; les rites auxquels on se soumet font courir les voies de la vie et de la gloire ; ils laissent croître la barbe, parce qu'ils conservent les relations au dehors ; ils se rasent le sommet de la tête, parce qu'ils n'ont point les passions intérieures. Ils n'entretiennent pas d'esclaves ni de captifs, faisant le même cas de la noblesse et de... parmi les hommes ; ils n'amassent ni trésors ni richesses, montrant en eux-mêmes l'exemple du dévouement et de la générosité. La purification s'obtient par la retraite et le recueillement, la circonspection tire sa fermeté du silence et de la vigilance. Les sept heures de la louange canoniale viennent grandement au secours des vivants et des défunts ; le sacrifice du septième fait recouvrer aux cœurs purifiés leur candeur.

Éloge de la religion. — La doctrine vraie et constante est admirable, et dès lors difficile à définir ; ses mérites resplendissant par sa pratique, nous sommes contraints de la nommer la religion illustre. Mais la doctrine, sans un sage, ne se développera pas ; un sage, sans la doctrine, ne grandira pas. Si la doctrine et le sage sont étroitement unis, l'empire de l'univers sera dans l'éclat de la beauté.

Arrivée des missionnaires. — Tsai-tsong l'empereur... inaugurait avec gloire et... la fort une (impériale) : plein de lumière et de sagesse, il gouvernait son peuple... au royaume de la grande Ts'in, il se trouva un homme de grande vertu, appelé O-lo-pen, qui, attiré par la nuée brillante, apporta les saints livres ; et percevant l'harmonie des zéphirs, affronta les difficultés et les périls (du voyage). La neuvième des années Tcheng-koan, il arriva à Tchang-ngan. L'empereur envoya le grand ministre, le seigneur Fang Hiucling, à la tête d'une escorte, au faubourg de l'ouest, pour accueillir le visiteur et l'introduire. On traduisit les livres dans les salles de la bibliothèque ; on examina la doctrine dans l'enceinte réservée ; on en comprit à fond la rectitude et la vérité, et un édit spécial donna la faculté de la prêcher et de la livrer.

Décret impérial. — Tcheng-koan décimo et secundo anno, autumno, septima luna, nudalum aicns :

Doctrina caret inmutabili denominatione, sancti carunt immutabili methodo : congruenter locis statuuntur religiones, densae salvandis omnibus viventibus. Magnae Ts'in regni magnae virtutis O-lo-pen. loquens afferens libros imagines, venit oblatum supremae metropoli. Disquisita hujus religionis mens : recondita, mirabilis, expers conatus ; introspectum ejus principii fundamentum : vitae, perfectionis que statuta summa. Dicendo non redundat verbis : rationabilis ut obliviscantur vassam. Succurrit entibus, prodest hominibus ; convenit peragrare caelo subjacens quod regimus.

Fondation. — Tum in metropolis justitiae pacis que vico, construxere Magnae Ts'in monasterium, unum coenobium, admissi que religiosi viginti unus homines Avitae Tcheou virtute déficiente, coeruleum plaustrum occidentem ascenderat ; Magnae Ts'in doctrina splendescente, praeclara aura orienti aspirât. Dein jussum gerentes magistratum sumere Imperatoris delineatum simulacrum, appingere que templi parieti : Coelestis decor exundans venustate, iloride collu strabat Praeclara liraina ; sancta que lineamenta saliontia felicitati perenniter glorificabant.

Description de l'Occident. — Juxta occidentalium regionum illustratam memoriam, el Han Wei que : historicos codices, Magnae Ts'in regnum, meridie comprehendit rubri corallii o mare septentrione attingit omnis pretiosi o montes, occidente spectat immortalium fines floridas que sylvas ; oriente excipit continentem ventum debiles que aquas. Ejus territorium producit ignem abluendam telam, revoeans animam aromi, claritatis lunaris uniones, noctuque radiantes gemmas. Mores oarent latrocinio turto que ; populus fruitur gaudio pace que. Lex, excepta Pracclari, nulla viget ; princeps, nisi integer, nullus stabilitur. Territorii spatium latum, vastum ; litteraria res splendescens, illustris.

Expansion du christianisme sous Kao-tsony. — Kaotsong magnus imperator valuit reverenter continuare avum ; splendide adoravit verum principium, et in omnibus praefecturis singulalim instituit Praeclara monasteria ; denuo que honorans O-lo-pen creavit Praepositum regni magnum Legis dominum. Lex pervasit decem provincias, imperii que ditatum magna prosperitate ; templisimpleverunt centum civitates, familiœque abundare praeclara felicitate.

Contradictions. — Chen-li annis (en G99). Che alumni utentes audacia eruperunt ore in orientali Tcheou ; Sien-t'ien fine infimi litteratuli magnum deridentes oblocuticonviciabantur in occidentali Kao. Erant porro sacerdotum caput Lo-han, magnaeque virtutis Ki-lic, ambo occidentalis regionis nobilis progenies, saeculo egressi eminentes sacerdotes : simul sustentabant mysticum tunem. conjunctim religarunt disruptum nexum.

Sous l'empereur Hiuen-tsong. — Hiuen-tsong praeclarus imperatorius princeps, jussit Ningkouo alios que quinque reges, personaliter adire Felicitatis ades, aedificare statuere que altaris arcam. Legis culmen brevi incurvatum, tune mutatum resiluit ; doctrinae petra temporarie eversa, jam reversa recte.

Sous l'empereur T'ien-pao. — T'ien-pao initio jussum magnum ducem copiarum Kao-Li-che, deducere quinque imperatorum depictas imagines, monasterioque interiori collocatas deponere ; donata sericorum Centura volumina, reverenter que gratulatum sapientis effigiei. Draconis barba quamvis distet, arcus glaenus que possunt attingi. Solare cornu diffundit splendorem, augusti que vultus pede propiores.

Le prêtre réformateur Ki-ho. — Tertio anno (en 745) Magnae Ts'in regni quidam sacerdos Ki-ho, respiciens stellas, petiit reformatorcm, intuitus que solem obsalutavit viderandum. Edictum sacerdoteni Lo-lian sacerdotem Pou-luen, alios que, una septem homines, cum Magnae virtutis Ki-ho, in Prosperi gaudii palatio peragere meritorum munia.

Obtention d'une tablette impériale. — Super haec, imperator composuit templi tabellam fronte gerentem draconis scripturam. Pretiosa decoratio emicabat coloribus, fulgore fulgens rubne nubeculae : sapientis scriptura extensa spatio, impetu insilicbat irradiantissolis. Gratia tavoraequale Meridionalimonti attoUebat fastigiuni ; abundantia beneficia cum Orientali mare aequalis profunditatis. Doctrina non nisi efficax : quod eflicit, decet nominari ; sapiens non nisi actuosus : quod agit de cet efferri.

Sous l'empereur Sou-tsong. — Sou-tsong polltus illustris imperatorius princeps, in Ling-ou aliisque quinque praefecturis, rursus excitavit Praeclaritatis monasteria : summa beneficientia juvit, tunc que felix fortuna incepta, magna prosperitate incessit, jam que imperatorium patrimonium stabilitum.

Sous l'empereur Tai-tsoung. — Tai-tsoung expolitus, bellicus imperatorius princeps, amplialas dilatavit sapientis vires ; prosequebatur negotia sine labore. Quotannis in nativitatis die, donabat caeleste thymiama ad monendum perfectum opus : offerebatque regales epulas ad illustrandam Praeclaritatis multitudinem. Porro caelitus fuit pulchro incremento. ideo que potuit largiter producere, sanctilate usus adhaesit principio sicque potuit ordinatum perficere.

Sous l'empereur actuel Kien-tchong. — Noster Kien-tchong, sapiens, spiritualis, perpolitus, bellicus imperatorius princeps, propagavit octo administrationes, et removit promovit que obscuros claros que : manifestavit novem articulos, ut nempe renovaret Praeclarum numdatum. Procreans penetrat profundam rationem, precansque caret verccundia ; sensu.

Efficacité de la religion. — Quod sit consentaneus, magnus et humilis, simplex, tranquillus el generosus : late misericors, succurrat omnibus misiris, bene que commoda provideat multitudini viventium, nempe nostri cultus actionum fuit magnum Consilium, elevantisque attractus o gradatus progressus sane. Si contingant ventus pluvia que temporaneae, caelo subjecta quiescant ; homines valeant gubernari, creaturae valeant purificari ; viventes possint florescere, defuncti possint laetari, cogitationi enatae respondeat, affectus expressi procedant sinceritate, illuc nostri Praeclararum virium potis, rerum est benemerens efficacia, uti que.

Administration de I-se. — Magnus largitor dominus, aurati violacei gloriosi stipendii magnus vir, honorarius Cho-fang regularis directionis vice praepositus, exportas palatii interioris curalor, donatus violaceo Kia-cha, sacerdos I-se, concors et amans benefacere, auditam doctrinam diligenter exequens, longinque ex regalis palatii urbe, porro advenit Medium Hia. Scientiae altitudo, trium dynastiarum, artis que vastitas numeris absoluta. Initio funetus munere in imperiali curia ; dein inscriptum nomen in regiis tentoriis.

Renaissance religieuse. — Centralis secretarii magistratu, Fen-yang districtus rege Kouo domino Tse-i, jam primum moderante copias in Cho-fang, Sou-tsong fecit illum comitari expeditionem. Etsi reciperet familiaritatem ad usque cubiculi intra, non seipsum distinguebat ab ordinum medio. Erat domini ungues denteque, agebat exercitus aures que. Valebat spargere emolumenta, donationes, nec congregabat pro suis. Offerabat imperatoriae munificentiae ; o crystalli, extendebat colloquii requiei aurdi les tapotes. Tum sustinebat eorum pristina monasteria, tum duplicibus amplificabat Legis templa, eligerens que ornabat porticuum tecta, instar phasianorum qui voluunt.

uvre de charité. — Singulis annis congregabat omnium monasteriorum sacerdotes tyrones que : reverenter faciente, opiparu oleicntc, parabatur per quinque decas. Esurientibus qui veniebant, tunc cibabat eos ; algentibus qui veniebant, tunc vestiebat eos. Aegrotantibus bis, medicabatur et sublevabat eos ; morientibus illis, sepelebat et componebat eos. Purfe integritatis Ta-so, nondum auditus lali ter bonus ; albaistoliu Praeclaritalis doctor nunc videtur ipsissimus homo.

Raison de la stèle. — Desideravimus insculpere magno lapidi, ad praedicandum, egregia facinora.

Résumé versifié. Composition ait :

Veinus Dominus absque principio, profunde reconditus immutabili tenore, in to exordio fabricans creavit, erigens terram statuensque caelum. Multilocans seipsum prodit, saeculo, salvationis mensura absque limite. Sole assurgente, obscuritas destructa, omnesque testificati verum principium.

Majestate plenus expolitus Imperator doctrina praecelluit praedecessoribus monarchis ; accommodo tempore delevit turbas, caelum ampliatum, terra dilatata. Luce radians Praeclara religio, inquani, advenit nostratem T'ang ; traducta biblia, constructa monasteria, vivi defuncti que navigati. Centum felicitates simul surrexere, myriades que regnorum inde prosperata. Kao-tsong prosecutus avos, amplius aedificavit opulentas aedes ; concordiae palatia late coruscantia undique replebant. Medium regnum. Vera doctrina palaeffata, illustrata ; tune creatus Legis Dominus. Homines potiti meta prosperitate, entia caruerunt calamitosis miseriis.

Tai-tsong plus, justus, virtute concordabal caelo terraque. Largiens beneficia, gignebat, perficiebat. Entia que juvabat pulchris augmentis. Tliymiamate oblato rependebat favoribus. Charitate usus induisit liberalitati. Diluculi vallis accesserunt majestati ; lunaris que antri omnes coaluerunt. Kieii-lchong tenens summa, tune excoluit intelligentem facultatem. Bellicus tremefecit quatuor maria ; perpolitus purificavit omnes regiones. Face praest bominum secretioribus, speculo intuetur rerum varietates. Sex cardinales apparent reviviscentes, coelum que barbari recipiunt exemplar. Doctrina illa vasta sane ! Efflcacia ejus arctissima. Enisinomine sane,...Trinam Unitatem. Dominus potuit efficere. Huius subditorum est referre. Statuunt magnam stelam, huius ! praedicantes magnam felicitatem. Suscriptions. — Magnae T'ang, Kien-tchong secundo anno. Annus inerat Tso-ngo. T'ai-t s'ou mense ; septima die, magna Yao-chen-wen die, statuta erectio. Praesente Legis Domino sacerdote Ning Chou regente orientalis regionis o Praeclaritatis ecclesias. Aulici consilii secretarius, quondam agens T'ai tcheou... adjutorem exercitus. Liu Sieou-yen scripsit.


XXII. PARTIE SYRIAQUE. — Pour ce texte comme pour le précédent, les anciens éditeurs ont travaillé sur des copies incomplètes ou inexactes. Les frottis-calques publiés par le P. Havret ont été interprétés par le P. Cheilcho et par Mgr Lamy. A droite de la face principale : Adam prêtre et chorévêque et pape de Chine. A gauche de la face principale : Au x jours du père des pères, le seigneur Hanan-Jesu, patriarche. En bas de la face principale : L'an 1092 des Grecs. Mar Jazedbouzid, prêtre et chorévêque de Koumdan, ville royale, fils de feu Milis, prêtre originaire de Balkville du Toehoristan, a érigé cette table de pierre où sont écrites la vie de notre Sauveur et la prédication de nos pères auprès des rois de Chine. Adam, diacre, fils de Jazedbouzid (le) chorévêque ; Mar Serghis, prêtre et chorévêque ; Sabran-Jesu prêtre. Gabriel, prêtre et archidiacre et chef de l'Église de Koumdan et de Sarag. Sur la face de gauche (quatre rangées) : IV III ^I.\dati Sabas 32.Jean 33 Knos 34 Mui'-Sergtiift 35 Isaac 3C Jean 37 PoDsi 38 MaiSergliis 30 Siméon 40 Isaac 18 Aai'oii 19 Atïgéu 20 Job 21 Lue 22 Matlhieii 23 Jean ( ?) 24 Jesuamé ( ? » 25 Jean ( ?) 26 Sabar-Jésus 27 Jesudad 12 Bacchus, prêtre et moine 13 Élie, prêtre et moine 14 Moyse, prêtre et moine 15 Ebed jesu, prêtre et moine 16 Siméon, prêtre du cimetière 17 Jean, diacre et secrétaire C.'t 1 Mar Jean, évêque 2 Isaac, prêtre 3 Joël, prêtre 4 Michel, prêtre 5 Georges, prêtre 6 Mahdari Gousnasaph, prêtre 7 Meschihadiid. prêtre 8 Ephrem, prêtre 9 Aba. prêtre 10 David, prêtre 11 Moïse, prêtre Ces séries de noms sont disposées parallèlement aux séries de transcriptions chinoises que nous omettons. Tous les noms, sauf deux, y sont précédés de la qualification de moine (seiig). Le texte chinois ne distingue pas les prêtres des moines : ce sont cependant des prêtres séculiers, semble-t-il, puis que la rangée II de la face gauche prend soin de noter quand le cas se présente : « prêtre et moine. ».\lnsi donc : un évêque, trois chorévêques, un prêtre archidiacre et annaliste, un prêtre et ancien, dix-huit prêtres séculiers, quatre prêtres-moines, un prêtre pour le cimetière, un diacre-moine, un sacriste. Le reste des noms contenus dans les séries judique-t-il des moines, comme le texte chinois le faisait croire, ou des fidèles laïques ? nous ne voyons pas de raison de mettre en doute leur titre monastique. Il ne paraît pas douteux que nous avons ici les noms de l'Église, du clergé et des moines de Si-ngan-fou, au début de l'année 781. Le nom de Mar-Serghis revient à cinq reprises dans la liste. Celui qui est nommé simplement chorévêque est peut-être le même que le chorévêque de Schiang-tsou. Quant aux trois autres, leurs noms se trouvent parmi ceux des moines et les trois fois précédé de ' Mar >. titre d'honneur réservé aux saints et aux dignitaires élevés. Il n'est guère probable que ces trois Mar-Sarghis soient évêques ; on eût indiqué leur dignité comme on l'a fait pour Jean ; il n'est pas plausible d'admettre cinq chorévêques tous appelés Serghis. Peut-être sont-ce des abbés de monastères ; et c'est encore un pis-aller.


XXIII. Fac-similé. — Jusqu'en 1894, la Mission catholique de Zi-ka-wei possédait plusieurs copies de l'inscription, mais aucune d'elles ni aucune des copies connues ne remontait au delà de 1859. En mai 1894, le Bulletin de la Presbytérienne mission press de Chang-hai mit en vente une collection de frottis-calques (rubbings) assez satisfaisants, ainsi qu'une photolithographie donnant l'ensemble de la stèle. En 1895, le P. H. Havret fit reproduire l'inscription intégrale d'après un exemplaire envoyé de Si-ngan-fou. Cette reproduction, seule valable désormais, est faite à la grandeur du monument par le procédé de la photolithographie ; elle est complétée par une phototypie..\ la suite, on a donné une réduction du texte composée par Han T'ai-hoa ; et au bas de chaque colonne se trouve l'écriture correcte moderne de tous les caractères abrégés ou anciens qui se rencontrent dans l'inscription, interprétation due au P. P. Hoang.


XXIV. Bibliographie. — L'histoire de cette petite chrétienté chinoise, si peu documentée, si peu répandue, si peu durable est cependant un des sujets sur lesquels nous serions en mesure d'apporter la plus formidable documentation bibliographique..Mais en pareille matière il faut distinguer entre travaux d'histoire et pamphlets de polémique, et ceux-ci forment l'immense majorité dans cette bibliographie. La Bibliotheca Sinica de H. Cordier et La siècle chrétienne de Si-ngan-fou du P. H. Havret ne laissent guère à ajouter au dépouillement de ces sources d'inégale valeur ; aussi nous bornons-nous à donner ici quelques titres indispensables ou utiles. iiiTu-, dans la Revue de Bretagne, n° 1, l. v. p. 81-89. — Reinaud, Lettre concernant les antiquités chrétiennes (de la Chine, dans le Correspondant, 18 Ifi. t. xv. p. 759-704. — A. Ucmusat, Mélanges asiatiques. in-8« , Paris, 1825, t. I, p. 32 ; Nouveaux mélanges asiatiques, in-8°, Paris, 1829, t. ii, p. 189 sq. — E. Renan, Anciennes relations des Indes et de la Chine de deux voyageurs mahométans qui y allèrent dans le IX siècle traduites d'arabe, in-8 », Paris, 1718, p. 262-267 : La prédication de la loy chrestienne à la Chine. — E. Renan, Histoire générale des langues sémitiques, in-8« , Paris, 185-1, et 4^^ édit., 1863. — A. Seniedo, Imperio de la China. in-4 », Madrid, 1612. —.1. Tukakusii. The name of « Messiah « found in a buddist book-. the nestorian missionari/ Adam, presbyter. papas o/ China, translating a buddist sûtra, dans T-oung-pao, déc. 1906. — X. Trigault, Histoire de l'expédition chrestienne au royaume de la Chine, in-4« , Lille, 1617. — De Visdelou, Supplément à la Bibliothèque orientale de M. d'Herbelol, in-8 », Paris, 1780. — A. AVylie. On the nestorian lablet of Se-gan-fou, dans Journal of the american oriental Society, t. v. p. 278 ; The Xorth China herald, 1855-1856. —.\. Zaccaria. Raceolta di dissertazioni. in-12. Roma, 1796. t. xviii, p. 103-132, 222-263 ; 2^ édit., Roma, 1840. t. m, p. 188-211.

H. Leclercq. CHIRURGIEN. On donne le nom de chirurgie à la branche de la médecine qui traite certaines maladies par l'emploi de la main aidée ou non d'instruments. La distinction artificielle et purement empirique introduite par l'école d'Alexandrie distingue la médecine en diététique (le régime), pharmaceutique (les médicaments), chirurgique (les opérations). Ce n'est là qu'un artifice scolaire, commode et arbitraire. La chirurgie ne forme pas un art autonome et distinct de la médecine générale, elle n'a pas un domaine séparé et indépendant, elle use sans doute de moyens appropriés, mais c'est ce que font de leur côté la diététique et la pharmaceutique. Les anciens n'ont pas établi de distinction entre médecins et chirurgiens. Les uns et les autres tâtonnaient un peu, faute d'une connaissance approfondie de l'anatomie, car ils ne connaissaient guère que l'ostéologie et les fonctions principales des grands organes intérieurs ou extérieurs. C'est ce qui explique la timidité et la stagnation de cet art. Les médecins respectables et instruits, conscients de la limite de leurs connaissances, se refusaient obstinément à certaines opérations ; libre après cela au client éconduit de s'adresser aux spécialistes et aux charlatans. Voir ce mot. C'est ainsi que l'école hippocratique interdisait à ses élèves de tenter l'opération de la pierre, pourtant si indispensable, mais qui ne présentait alors aucune sécurité. L'officine des chirurgiens devait être spacieuse, avec de larges portes laissant pénétrer abondamment la lumière. Elle devait être pourvue de tous objets de pansement usités, des instruments et des médicaments indispensables à la chirurgie d'urgence. On y devait trouver bandes, bandages, charpie, compresses, éponges, ventouses, cautères, couteaux, lancettes, bistouris, sondes, aiguilles, rugines, tubes, crochets, tarières, scies, etc. Dans une société où les exercices du corps dans les gymnases et les jeux publics, les représentations brutales du cirque et de l'amphithéâtre étaient quotidiens, on peut penser que les accidents étaient fréquents et graves. Les livres de médecine entrent à l'occasion dans les plus grands détails. Ajoutons que parfois les chirurgiens chrétiens ont dû être appelés auprès de patients fort malmenés, les martyrs ; lors que, par exemple, un saint Sébastien échappait à la mort et recouvrait la santé. Nous étudierons plus tard les monuments relatifs aux fidèles ayant exercé l'art de la médecine, ici nous nous bornerons à donner l'épitaphe d'un chirurgien chrétien. Il a pris soin de faire figurer sa trousse où l'on peut voir représentés : un cautère, un scalpel, une spatule, une pince-tenaille, un cautère lancéolé, un étui avec son couvercle ; au-dessous, une tablette carrée dont la destination reste incertaine, un pilon, une ventouse et un objet allongé douteux. Cette pierre se trouve aujourd'hui au musée chrétien du Latran et provient du cimetière de Prétextât (lig. 2805) '.

H. Leclercq. CHIUSI. — I. Catacombes de Santa Mustiola et de Santa Calirina. II. Sainte Mustiola. III. Sainte Catherine. IV. V siècle. V. Bibliographie. Chiusi, l'antique Clasium, fut une des villes les plus fortes des Étrusques. La religion chrétienne y pénétra de bonne heure, comme nous pouvons nous en convaincre par l'existence de deux catacombes, désignées sous les noms de sainte Mustiola et de sainte Catherine.

I. Catacombes de Santa Mustiola et de Santa Caterina.


II. Sainte Mustiola.


III. Sainte Catherine.


IV. V siècle.

V. Bibliographie.

Chiusi, l'antique Clusium, fut une des villes les plus fortes des Étrusques. La religion chrétienne y pénétra de bonne heure, comme nous pouvons nous en convaincre par l'existence de deux catacombes, désignées sous les noms de sainte Mustiola et de sainte Catherine.

I. C.\T.\COMBES DE S.iNT.4. MUSTIOL.^ ET DE S.^l^T.^ Cat.\rin.\. — En 1633, le forage d'un puits dans le cloître attenant à l'église de Santa Mustiola amena la découverte d'une catacombe -, Ce ne fut toutefois que deux siècles plus tard, en 1830, qu'on entreprit le déblaiement. J.-B. Pasquini écrivait dans sa Relazione di un antico : « ces paro les : ; !<■/ giorno 24 aprile incomincio il lavoro delh spurgo del nostro cimitero ed ha continuato fino al 21 maggio del seguehtc anno ». Au contraire, la catacombe de Santa Catarina fut, coup sur coup, découverte, explorée, restaurée et livrée aux savants et aux fidè les entre 1848 et 1853(fig. 2806-2807). Cette deuxième découverte provoqua les travaux de Bartolini et de Cavedoni. Le premier, à qui les invraisemblan ces ne répugnaient pas, expliqua doclement que la catacombc nouvellement tlécouverte remontait à l'épo que apostoli que. Cavedoni démontra rigoureusement que la fréquence des gentili ces Vlpi, Aiireli, Fnustina sur les inscri])tions équivalait à un indice chronologi que invitant à faire dater la catacombe de l'épo que des Antonins (98-180). Il est bon de remarquer cependant que, depuis les fondations alini'Mitaires de Trajan, ces i ;entili ces étaient innombrab les, parce que les enfants élevés grâce aux ressour ces de la munificence impériale prenaient le nom du fondateur de l'institution à laquelle ils devaient la vie. C'est en effet approximativement à l'épo que des Antonins qu'appartiennent les deux catacombes de détachés et dont la destination demeure incertaine. Ils ont pu remplir leur oflice architectoniquc ', de même cju'ils ont pu être transportes dans ce souterrain pour y servir de sièges aux clercs. Près de la porte on tiouva un fragment de travertin creusé et sculpté. Ce fragment, intentionnellement mutilé, devait repri^- senter une figure virile vêtue de la toge avec les insignes consulaires ou municip aux -. La catacombe de Santa Mustiola possédait également dans sa chapelle un siège épiscopal, une table d'autel qui fut trouvée renversée etunecolonnette qui aura pu servir soit à soutenir la table d'autel soit à tenir lieu de crédence '. Là furent rencontrées les 2ScC. — Catacombe de Sainle-Musiiola, à Chiusi. D'après Liverani, Le calacombe... de Chiusi. 1. Entrée nouvette. — 2. Entrée primitive. — 3. Oratoire. — 4. Cubicule funéraire. — 5. Colonn£tte de la mensa de l'-incien autel. ^ 6. Cippe de travertin portant l'épigraphe de Marais. Puits creusé vers 1634. — 8-1.^. Ambulacres. Chiusi,'vers[le commencement plutôt que vers le déclin de cette épo que. Une catacombe est, ordinairement, un ouvrage de longue haleine dont le noyau central peut appartenir à une antiquité beaucoup plus haute que le réseau des galeries. A Chiusi, les indi ces architectoniques et épigraphiques se confirment réciproquement. A l'entrée primitive on a substitué une nouvelle entrée ; cependant, à Santa Mustiola, on relève encore les vestiges de la porte anti que. Les ambulacres sont étroits, flanqués à droite et à gauche d'arcosolia et de sépultures. Les arcosolia sont ici plus nombreux que dans les catacombes romaines ; au contraire, les loculiy sont plus rares. Les deux catacombes possèdent encore chac une leur chapelle. Dans la chapelle de la catacombe de Sainte-Catherine se trouvait un autel dont la table reposait sur un bloc de travertin ; du côté de l'évangile,quelques vestiges subsistaient delà chaire épiscopale. Près de là. quelques chapite aux entièrement Sépultures de deux évêques, Marcus Juvenlus Dionysius et Lucius Petronius Dexter. Devant les Inciili et dans les ambulacres, des lampes en terre gisaient sur le sol. L'éboulement de la voûte en luf a pu détruire bien des particularités qu'il eut été intéressant de connaître ; toutefois, il est permis de penser que ce ne sont que de simp les détails qui nous manquent, tout ce qui est caractéristi que et essentiel nous est connu. Dans la catacombe de Santa Mustiola, une grande salle indépendante de la catacombe était toute percée de loculi recouverts de tui les plates et conservant encore des squelettes '. Exception faite de cette salle, les deux catacombes offrent des dispositions identiques en tous points. Les parois sont pourvues de tombes. Sur les paliers, on rencontre des luculi pouvant recevoir deux, trois cadavres ou même plus. Rarement on emploie la tablette de marbre en guise de fermeture, on lui préfère les tui les bien liées entre el les au moyen du ciment ^ trouva beaucoup de lampes en terre cuite, attaciiées aux loculi ou tombées sur le sol, toutes étaient enf lunées par l'usage. L'ime d'el les porte le chrismon, d'autres ont à la partie inférieure une croix, la plupart portent l'estampille mbi.ix. Les épitaplies sont tracées soit au milieu soit sur un oôté, quelques graffites peuvent se lire dans le tuf, sur le boni ou sur l'arête des iiicosolia. Dans la catacoiube de Sainte-Catherine on a signalé une épitaplie écrite avec de l'encre noire. Auc une fres que, auc une i>einture quelcon que n'a été rencontrée, auc une sculpture, auc une monnaie n'a été trouvée dans un tableau ou sur la ch aux qui a servi à le clore. Il est possible que cette indigence soit volontaire, c'est en tous cas l'ostentation de la pauvreté : cependant nous ne nous hâterons pas d'en juger. Les religieux de Saint-François et Ughelli, qui nous l'apprennent, ont parcouru ces.imbulacres : la tentation devait être grande d'emporter un souvenir et, plus et mieux qu'eux tous, le grand, l'impitoyable dévastateur Boldetti a passé par là. Les restes d'une chrétienne ont été trouvés dans une contrée. Les mots cum intellixisset, quod civilas Tiiscana (Tttscia', Surius) chrisliana relujionc /Jorerel, pourraient bien viser directement Chiusi qui, au iv^ siècle et probablement plus tôt, était dénommée 7« »- scm -. Après avoir condamné Félix, iirêtre à Falerii ', Turcius vint à Chiusi où il prononça beaucoup de condamnations sur les fidè les prisonniers, finalement 11 lit expirer dans les tourments Irénéc et Mustiola, coupab les surtout du crime de christianisme et de visiter les confesseurs dans leurs prisons. Mustiola fut condamnée, disent les Actes, per inscriplionem, particularité qui se retrouve dans le martyre de saint Cyprien où le juge decrelum ex labella recilavil, c'est-à-dire qu'il lut la sentence rédigée suivant un formulaire transcrit probablement sur une tablette. Mustiola était morte sous les coups du fouet plombé, son corps fut recueilli l. Kntrée nouvelle sur la route de Cilt.i délia Pieve. Ambulacie. Oratoire..\utel. Siège épiscopal. ICntrée primitive et tra ces d'anciens murs. Arcosolium cuntenant la sépulture de Nuranius.... dePhelonicettus.... d'.Aurelius Fiorentinus..... de Merania.lulianina.,... de Gapellinus.,... de Nonius Venuslîanus.... de Trebonius..... de tiellius Victorinus..... d'Aurelius Alexander..... d'Ulpîa Victoria..... d'Allius.Iulianus..... de Gellia.\sina..... de Gellius Capitolinus. - »23..\mbulacres. 2807 Catacombe de Sainte-Catherine. D'aprè ; urne en terre cuite. Dans l'oratoire du cimetière de Sainte-Catherine, quelques locuti étaient pourvus de récipients en verre ou en terre du type de ceux qu'on a si longtemps et si gratuitement qualifiés d'ampollr di sanguine. Le principal intérêt que présentent ces vases est dans leur forme, ils offrent un utile renseignement sur l'industrie locale. Un crochet et un clou, dont on s'est hâté de faire des instruments de torture, sont beaucoup plus probablement des outils d'artisan, peut-être des amulettes (lli ;. 2808). C'est incontestablement l'éiiigraphie qui donne aux catacombes de Chiusi leur véritable intérêt ; c'est elle qui nous introduit au cœur du sujet. IL Smnte Miistiol.\. — Les Actes de saint Irénée, diacre, et de sainte Mustiola nous disent que, sous Aurélien, en 27.5, Turcius 'fut envoyé,avec le litre de vicarius et l'autorité d'un préfet, en Toscane, pour y faire une enquête sur la secte des chrétiens dans cette et enterré près de la ville ; il est tout à fait probable, d'après ce qui s'est fait ailleurs, qu'après la paix de l'Église, une basili que fut élevée en ce lieu '. La construction d'une basili que (constantinienne' ?) à Chiusi est confirmée par trois inscriptions aujourd'hui conservées dans la cathédrale de Chiusi avec les reliques de sainte Mustiola ; on y lit trois épigrammes relatives à la restauration du somptueux eiboriiim de marbre que fit exécuter Grégoire, duc de Chiusi, sous l'épiscopat d'Arcadius et le règne de Liutprand °. Une tentative criti que assez maladroite voulut déposséder Chiusi, au profit de Sutri.de sa patronne martyre. Les.\ctes disaient que Turcius. partant de Colonia Faliscorum, ambulavit in Eiisindin civitulcm ; or certains manuscrits, sur le mérite desquels on ne s'expliquait pas, donnaient, paraît-il : Elusinam, Scliiainam, Seleiisinam civitatcm, mais le ms. de Saint-Maximien de Trêves, qui avait servi à l'établissement du texte de la Passio dans les Acta sonr/on/m ', portait : in CUisinam civUalem et son témoignage pouvait primer tous les autres. Bien plus. Lupi avait publié l'épitaphe trouvée à Chiusi t l'une certaine Julia Asinia l'elicissima qui se gloriliait d'appartenir à la famille du sainte Mustiola - : *B IVLIAE M La je une femme mourut un 19 de novemlire. un dimanche ; on n'a pas manqué de rappeler sa parenté L^lorieuse : f.r génère Mustiole sanctœ, rejetant suivant l'usage anti que l'adjectif sanclus après le nom propre '. et encore celle-ci ' : HAMARINA DEPOSITA EST enfin, il se trouve de simp les fragments dont il ne semble pas qu'on puisse tirer un sens quelcon que '« . Une inscription plus longue a stimulé l'imaginationde Vermiglioli : 1 =1 A la première ligne, ^■c■nniglioli proposait de lircmanio » ; Cavedoni objectait que le cognomen GEMINO suppose ungentilice et proposait M.Memmi'oou MauUo ; Bormann a fait observer que ces deux lettre ;^ MM ne sont p.as de la même main que le reste dta, clou et crochet trouxés dans la sépulture de.\. Quœlius Julianus. — h, vase en terre de la sépulture de Xerania. c, ampoule de verre de la sépulture d'ripia. — d, vase de terre cuite, de la sépulture de Nerania. Les plus anciennes inscriptions de la catacombe sont aussi les plus concises. Les voici ' : Cette épitaphe est tracéiau poinçon, ainsi que la suivante = : d TIBVRI^ANVS VI KFE Celle-ci est la plus bré\c de toutes : *BENIGVS HIC LACET* Une autre laisse la lecture douteuse, deposila (plus probaljle) ou depo.iitio ; elle est également poinçonnée '. DEPOSI • A LEO NTIS Xllll ■ K • NOV • Quelques autres offrent des formu les analogues, par exem])lc ' : l'inscription et i)ropose de lire M(f )M(on'œ). Le titulusse termine par un signe mallieureusement en partie disparu, peut-être est-ce une croix. Au point de vue paléographi que, l'inscription est intéressante par la large séparation mise entre les syllabes et que ne remplit auc une ponctuation '^ L'épigraphie provinciale chrétienne n'était peutêtre pas au courant de tous les usages en faveur à Rome ; c'est ainsi qu'une je une femme a voulu, suivant l'usage païen, rappeler que c'est elle qui a donné une tombe à son mari « : (•.')dp] XIII • K • OCf ; s]ALLVSTIVS î'JEELANVS QVI VIXIT ANNIS XX. 5 M.VIII.DVII.OR.VIIElle ira le rejoindre, son cpiLaplie s'est conservée, mais fragmentaire malheureusement '. Deux évêques ont été enterrés dans la catacombe de Santa Mustiola, leurs éi)itaphes furent trouvées à peu de dislance l'une de l'autre. Olle-ci, gravée sur une pla que de marbre mesurant 0 »« 75 sur 0 »« 39 :


EPISLCOP-P QVI VIXIT ANNIS LXVI • PATRIKAR ISSIMO.LPETRONII-QVI NQVE FILM POSVERVNT.DPI

Une fois encore, les survivants mentionnent leur piété filiale ; il est clair que les gens de Chisium ne se doutaient pas qu'il fût de régie ou de bon ton pour les chrétiens d'omettre la mention de ceux qui procuraient la tombe au défunt. Ici, il s'agit des cinq fils survivants d'un évêque marié mort en 322. Étant né en 256, Liverani en conclut que ce Dexter avait connu sainte Mustiola et peut-être avait été converti par elle ; nous ne nous engageons pas dans une telle voie, Cavedoni et J.-B. De Rossi ont avancé un peu précipitamment que cette épitaphe était la plus ancienne à date certaine rencontrée hors de Rome, mais cette opinion n'est pas soutenable '.

L'autre épitaphe épiscopale est gravée sur un cippe en travertin. Cavedoni le croyait païen, sur l'opinion de Boldetti ; Liverani a très ingénieusement et très vraisemblablement proposé pour les lettres énigmatiques El, OPI des lignes 3' et 4'', la restitution e[p]i[s i c]o/)i '.

D -r M M • IVVENTI Dl ONYSI ■ El (palére) PATRIS • OPI (/.'o''')

5 IVSTVSFILET MONTANILLA VXOR BM

C'est toujours, on le voit, la même coutume de faire mention de celui qui a procuré la tombe, elle reparaît ailleurs et ce n'est pas par ostentation, a-t-on soin de nous dire, mais par piété ; l>{rù) /)(('(■- tate) K B M PISENTIA • GEN TIANE ■ CLAVDL O LEONTIANO ■ M* TVS ■ Xllll KL ■ DE • ^

Liverani, Spiciif p. 77*J ; Cavedoni, Opusc. di Modena, juin. 1865, p. 10, n. 10 ; Liverani, Calac, p. 96 ; Cor/i. inscr. lat., t. xi, n. 2580.

Cette épitaphe est gravée avec une simple pointe ; ce n'est pas la première de ce type, qui sait si le clou et le crochiet n'ont pas tout simplement servi à cette besogne ?

Voici le texte : depositio i.locries MA !' c.NES v iDvs FF.i ! | ! TiN.vcv, cctlc dernière ligne est

La hiérarchie cléricale est bien représentée parmi ces épitaphes ; nous avons déjà rencontré deux évêques, voici un diacre ' : *SVLPICIO FELICISIMI rf]IACONI QVI VIXL ? ANNIS • LX • V • VXOR FILI BMP ET

On remarquera que les deux évêques et les diacres sont mariés, un exorciste l'est également. Il reposait sous un arcosolium, dit Pasquini, et son épitaphe était amovible, peut-être pour faciliter la déposition d'un autre corps qui n'a pas été apporté ou après l'inhumation duquel on aura négligé de fixer la tablette.

Sentius Respectus était resté au rang d'exorciste jusqu'à l'âge de soixante ans '.

CONIVGI SVO QVI VIXIT AN IS LX* B BENEMEREN 10 Tl P.

Maintenant nous rencontrons deux néophytes. Le premier est un homme de vingt-trois ans, fils de ce diacre.Sulpicius que nous venons de remarquer à l'instant. La filiation est certaine et le cas notable ; voici un diacre qui avait attendu probablement qu'on fils fut au lit de mort pour le faire baptiser ' :

L'autre inscription de néophyte concerne une fille de treize ans, nous y voyons la mention exceptionnelle à Chiusi : in pace '.


VLPIA ■ FAVSTI NAE • VIRGINI • NAE OFYTAE-QVAEVIX ANN • XIII • WIEN •

Il Cavedoni, p. 57, n. 8 ; Liverani, Spicii, p. 771 ; Calac^ p. 100 ; Corp. inscr. lnl.,t. xi. n. 2561 ; ligne 5, lire Lxv.

NE O FI TVS* r> DIEB-XXV-DE POSITA • VI • IDVS IVL • IN ■ PAGE Hnlin iinv inscription |iliis l(inL ;iU' que louU's les l>n-- i-cdiMites est aussi la plus curieuse de toutes ' :


FIDELIS ■ PEREGRINVS ■ HIC** **POSITVS • EST ■ QVI. VIXIT 5 ANNIS ■ Mil ■ DIES DVO • QVI** **DEFVNCTVS • EST ■ DIAE** **IPSIVS. PERVIGILATIO ■ ORA** **TIONE QVINTA ■ VITA. PRIVATVS 10 EST ET SEPVLTVS DIAE SOLIS VI KAL ■ APRIL • PF • FK

Veruiiij ;lioli a consacre toute une dissertation à ce monument, il s'y est embourbé dans les explications allégoriques, mystiques, sans intérêt comme sans profit. Le texte avec sa candeur, ses solécismes et ses barbarismes vaut mieux à lui seul que tout le jargon symbolique sous lequel on peut essayer de l'étouffer.

Liverani ^ a eu grandement raison de rapprocher cette épitaphe de celle de Nila (ou Julia) Florentina, à Catane. Voir Dictionn., t. n, col. 2520, fig. 2191.

Le petit garçon mourut pendant la nuit du samedi saint au dimanche de Pâques et fut enterré le jour de Pâques. (En l'avait baptisé avant de mourir, car ses parents n'ont pas manqué de lui donner son titre de chrétien et ils ont même ajouté celui de fidelis qui ne signifie pas autre chose, ainsi qu'on le voit par de nombreux exemples et l'épitaphe d'un autre petit garçon f/ij ; cum solda (.s-o/ic/c) arnatus fuisse ! a maiore sua,et vidit hanc morli consliltitiim esse.petivil dcEcclcsia ut fidelis de seculo recessissel (= recederel).

Ce qui suit est caractéristique. Aurelius Melitius avait accompagné ses parents en voyage et il ne devait pas revoir sa maison : Peregriniis Itie positiis est. Voyageur il est déposé ici, comme si on disait : il s'est arrêté ici. Pareille mention n'est pas rare sur les épitaphes chrétiennes : à Rome nous pouvons lire celles-ci : DEPRENSVS IN LOCO PEREGRE et sur l'épitaphe d'un nommé Victor : FVIT PEREGRINVS.

Aurelius mourut le 27 mars : si l'inscription est du iv siècle, il faut choisir cette date entre les années 354, 363, 376, 438,419. Quoi qu'il en soit, il mourut pendant la vigile pascale, pendant qu'on récitait la cinquième oraison.

Un autre étranger fut enterré à Santa Mustiola. Les habitants ignoraient son nom, ils savaient seulement qu'il venait du pays des cigognes, la Gaule, et ils lui rédigèrent cette épitaphe : « Ici repose un passant venu du pays des cigognes et dont le nom est connu de Dieu ' > :

Avant de laisser ce premier groupe d'inscriptions, mentionnons encore la plus ancienne à date certaine' : *T I O R E D E M ;i]0 AVG lin ET M 5 A[.n|IVIIANO III CONS XVII KAL /)EB

Le 4 »^ consulat de Dioclétien nous reporte à l'année 290.

Enfin, cette formule notable sur un fragment très mutilé ^ : mmmc p limina ligne 3 : c(larissimci) p{iiella) Linnna\liaYl

Nous avons donc dans ce cimetière de Santa Mustiola trois inscriptions datées respectivement des années 290, 322 et 338. La paléographie est pleinement d'accord avec cette indication chronologique et il est hors de doute que la catacombe de Santa Mustiola soit antérieure à celle de Sainte-Catherine.

On aura pu remarquer que la formule D. M. ne se rencontre qu'une seule fois, c'est sur le cippe de l'évêque -M. Juventus Dionysius et il est tout à fait probable que, suivant la coutume, ce sigle était gravé d'avance au moment où on en fit l'achat ; ordinairement on lit B. M. * et si le diacre Sulpicius est qualifié D. P., c'est tout simplement que son épitaphe est gravée au revers de celle d'un païen nommé D. Pomponiiis pour qui le lapicide s'est repris à deux fois avant de tracer son libellé ■.

Ce n'est pas du tout la formule Deposilus '. laquelle se rencontra d'ailleurs fréquente sous cette forme et sous celle de depnsilio '.

Dans les deux inscriptions épiscopales, le prœnomen est placé avant le gentilicium et le cognomen.

Le jour est plusieurs fois mentionné '°, une fois on mentionne le samedi, deux fois le dimanche.

A Sainte-Catherine nous verrons mentionner le mercredi et nous trouverons une épitaphe peinte « et une poinçonnée '-.

Nous y trouverons les défunts, hommes et femmes, désignés par leur gentilice et le surnom », deux fois seulement le prénom« , deux fois le surnom '=.

Plusieurs inscriptions mentionnent divers membres de la famille Fonteia '* et de la famille Gellia » qui semblent avoir eu entre elles des liens de parenté « .


III. S.\ixTE-C.\THERINE. — Ici encore quelques inscriptions,mais d'intérêt moindre.

Les ambulacres sont creusés dans le tuf et offrent des loculi et des arcosolia.

La chapelle ou cella mesure en longueur 6 »« 50, en largeur 3' »50 ; la porte d'entrée est haute de 1 »« 749 et large de 1 »166, avec une architrave en travertin.


DEPOSITIO es

La mention lUi nicrcredi i-st intéressante '.

Les parents, ici, ne sont pas nommés, de même que sur la suivante *DEP Tl ■ X • KAL 5 MAIAS

Celle-ci, tracée à l'encre noire dans la cella devant un arcosolium, reste énigmatique.

Qui sont ces Cœsiiresl De Rossi propose d'en faire Iratira, Cavedoni demande à liisciiire lu qui^linne inrlrci.ia ' :

Une sépulture, contenant encore des ossements, un vase de terre et un autre vase avec des ossements mélangés à la terre, fut tenue pour une tombe de martyre.

Ce qui n'est pas douteux, c'est que c'était la tombe d'une femme tendrement aimée.

Après trente années de mariage, le mari survivant lui prodiguait encore le petit diminutif amical imaginé probablement au début de leur union ' :

D tï M *NERANIAE IVLIA NENI • CONIVGL QVOELIVS • SO ZOMENVS ■ IVIA

Vers le iif-iv siècle, c'était une mignardise idéine de tendresse d'ajouter cette désinence eni qu'on rencontre plusieurs fois sur les épitaphes : FADIAE VARIANENL, lil-on à Florence ' ; déjà sous le règne de Claude on rencontre ZOSIMENI ' et même sous Auguste : AVGENL.

Cavedoni, s'authorisant des deux noms <iue portait un homme de dix-sept ans, Quœlius Julianus, ne doute pas qu'il soit fils des précédents : Quœlius et.Iuliana.

Le homme avait reçu le surnom li'Aclnu lus ou Eburius ; cet usage des surnoms se vulgarisa beaucoup sous l'empire et la manière d'introduire ces sobriquets sur une épitaphe était, comme nous le voyons ici, la formule siuc que nous rencontrons sur d'autres inscriptions chrétiennes, comme celle de Oplatina Helicia siue Pascasiti.

Dans la tombe du homme on trouva quelques ossements d'un adulte, quatre gros clous à pointe recourbée en forme de crochets, une lampe en terre cuite timbrée au signe de la croix et, tout au fond du loculus, une fossette pleine de terre et un fragment d'os « .

D [S Wl QVAELIO IVLIA NO SIVE AEBVR lO • OVI. VIXIS ■ ANI 5 S N XVI ■ ET. DIES XXXllIl • BENEMEREN Tl ■ PARENTES FECERVM QVOD EIL • LE PARENTIBVS FACERE DEBVIT [5

Ainsi qu'on doit s'\ attendre, on retrouve à Sainte-Catherine la plupart des formules qu'on rencontre à Santa Mustiola, notamment DEPOSITIO », BENE MERENTI POSVIT et ses variantes' et surtout le signe D. M. avec une feuille de lierre entre les deux lettres ».

Il est bien certain que ce sigle était gravé d'avance chez le marbrier, c'est ce qui explique que, sur l'épitaphe du homme Capelio, on ait gravé le mémorial au-dessus du sigle, et sur l'épitaphe d'L'lpia Victoria on a inséré une croix gammée « :

Les deux cimetières de Chiusi forment un groupe inséparable. Tous deux ont été creusés à l'époque des persécutions et il est possible qu'on ait continué à y enterrer jusqu'au IVe avancé, puisqu'on y a trouvé une inscription datée de 338, et l'épitaphe d'Aurelius Melitius peut s'appliquer aux années 354, 365 ou même 376. Cependant, la plus grande partie des tombes appartiennent à une époque antérieure à la paix de l'Église et il est possible que dans le nombre il se trouve des martyrs. Lors de la découverte et de l'exploration du cimetière de Sainte-Catherine, on fit quelques trouvailles dans des tombes encore inviolées qui parurent autoriser la conclusion favorable au martyre de plusieurs personnages. Bartolini prit feu et flammes ; Cavedoni — ceci était autrement sérieux — sembla convaincu ; Liverani, au milieu d'un flot de paroles, était, somme toute, du même avis. Les deux indices sur lesquels on se fondait pour proclamer le martyre de Quelius Juliaiius et d'Ulpia Victoria sont loin de s'imposer avec évidence : ce sont les ampoules dites de sang et les instruments de martyre. Nous avons exposé longuement la question des ampoules (voir ce mot) et celles qui furent rencontrées à Chiusi offraient les mêmes caractères indécis que toutes les autres connues. La matière qu'elles avaient contenu était-elle du sang caillé, de la terre imprégnée de sang ? Les conditions sommaires dans lesquelles l'exploration et l'interprétation furent faites ne permettent de rien affirmer, aucun examen chimique n'a été essayé, à notre connaissance, sur ces ampoules et, l'eût-on tenté, il eût probablement donné le résultat ordinaire, c'est-à-dire l'état de décomposition ne permet plus de reconstituer tous les éléments et de déterminer la nature du reliquat.

Les clous et le croc, dépourvus de toute attestation, rongés par la rouille, peuvent-ils être considérés comme des signes indubitables de martyre ? Ici encore, et bien à regret, il faut douter. Ce n'est pas qu'à Chiusi, c'est à Rome également que des clous ont été trouvés dans des sépultures chrétiennes, et à Milan où saint Ambroise, racontant la découverte des restes des martyrs Vital et Agricola, mentionne les clous ; nos legimus claus et multos quidem ut plura fuerint vulnera quant membra. Une telle attestation et cette interprétation laissent, il faut le reconnaître, peu de place au doute. Agricola, d'après ses Actes, avait été mis en croix ; n'en serait-il pas de même pour Quelius Julianus ? Le nombre de quatre clous vient ajouter à la vraisemblance de ce supplice.

Pour Ulpia Victoria, la vraisemblance du martyre est presque certitude. La tombe était intacte, et la tête coupée placée près des pieds. Pour Xerania Julianeni, l'incertitude est grande au contraire. La présence d'un vase de terre rempli de terre imbibée de sang ( ?) et d'un autre vase contenant de la terre mélangée à des ossements ne sont guère des preuves. S'il était utile de conjecturer, on pourrait se demander si la mère du jeune martyr Quelius Julianus n'a pas tout simplement demandé à être enterrée avec quelques parcelles d'ossements de son fils qu'elle avait pu recueillir avec de la terre. Un vase contenait une dent et il est probable que c'était également une relique d'un martyr ; mais à vouloir faire de chaque pièce une sorte de pièce d'identité individuelle, on risque de s'égarer.

Divers petits objets ont été trouvés à Chiusi, ils sont peu importants et ne peuvent rien nous apprendre sur la communauté chrétienne de cette ville. Nous avons déjà publié un peigne (voir Dictionnaire, t. I, fig. 214) sur lequel nous reviendrons en temps utile (voir Peigne) ; mentionnons encore un cachet :


VI VAI


IN DIO

un fragment de verre concave sur lequel est représenté un buste d'homme, probablement un apôtre (VIe) ; une pâte de verre annulaire, imitant la topaze avec A x « incisé ; une plaque de bronze encore munie de sa béquille pouvant avoir servi d'encolpium et offrant le dessin d'une croix tracée avec des feuilles qui en dissimulent le type.

Liverani mentionne, à l'occasion de la tombe du jeune martyr Quelius Julianus, une particularité intéressante que le procès-verbal a passée sous silence. Un témoin de l'ouverture du loculus et de la reconnaissance des ossements put constater avec la présence des ossements du jeune garçon, ceux d'un adulte, les clous, le crochet, la lampe et enfin des os de poulet et des os d'agneau, il restait même une jambe de coq avec son éperon. Deux explications sont possibles : ou bien ce sont quelques débris du repas funéraire célébré devant la tombe avant sa fermeture, ou bien le martyr ayant été jeté à la voirie après son exécution, parmi les charognes, son corps en fut peut-être retiré la nuit, précipitamment, et rapporté dans la catacombe où on l'enferma avec quelques restes de charognes emportés par mégarde avec le corps saint et enfermés dans le même linceul.

Mazetti s'était scandalisé de quelques inscriptions païennes ; celle-ci est la seule qui lui ait échappé :


HOMO VIBE


NAIVL POST


MORTEM NI 5 HIL EST 0N


NIA REMA


NENT ET HOC


EST HOMO


QVOD VI


DES IVe. — L'épigraphie de Chiusi présente quatre inscriptions datées respectivement du 1er décembre 455, de 479, de 493 et de 498-500. On voit du premier coup que les formules du IIIe avaient été abandonnées et on leur avait généralement substitué : requiescat in pace. L'inscription suivante de Stephanus présentait, au dire de Pasquini, lorsqu'elle fut décrite par lui, pour les deux dernières lignes, nell'oro fonda un certo ijlutine et al l'intorno filettate d'oro.

Lignes 3 et 4 : la signature v est probablement une ponctuation ; l'âge peut se lire s (sexaginta) viii ; ligne 5-7 : (consulatu) dii'i Valentiniuni Augusti octaimm), 1er décembre 455.

La suivante présente une formule unique à Chiusi :

+ + +


CBEDIDIT RESVRRECTIONEM.ET-VIXITANNOS-PL-MXXV-


IMENSES


ETDEPOSITAEST-SVB-DIE-PRIDIENONARVM-

Nous rappelons simplement deux fois la mention depositus en 479 et en 498, requiescit in pace, et plusieurs épitaphes attribuées à tort ou à raison à Chiusi et sans grand intérêt. Puis la mention de l'évêque Florentinus, sur un chapiteau (fig. 280). D'après Gori, ce Florentinus aurait siégé au concile de Rome, 1720, p. 595-596. — E. Bormann, dans Corpus inscriptionum latinorum, t. XI, p. 371, n. VIII, p. 403 sq. — C. Cavedoni, Indicazione di un antico cimitero cristiano di recente scoperto si pressa Chiusi in luogo detto santa Calerina, dans Il messagiere di Modena, 1852, n. 620, 623, 626, 628, et tiré à part sous le titre : Ragguaglio storico archeologico di un antico cimitero cristiano scoperto di recente nelle vicinanze di Chiusi, in-12, Modena, 1852 ; réimprimé à Naples, dans Scienza e fede, 1852, t. XXIV, p. 217 sq. ; refondu et développé sous le titre : Ragguaglio storico archeologico di due antichi cimiteri cristiani della città di Chiusi, dans Memorie di religione, di morale e di letteratura, in-8, Modena, 1853, série III, t. XIV, p. 33-83 ; 1854, série III, t. XVI, p. 321-361 ; Giunta al Ragguaglio stesso, p. 476 ; tirage à part, in-8, Modena, 1854, 99 pages ; Di un nuovo ambulacro scoperto nel cimitero di Santa Calarina presso Chiusi, dans Bullettino archeologico napoletano, 1854, nuova serie, n. 47, p. 161-163. — C. Cennini, Lettera inserita da Lami, voir ce


SCS

x^fjkhe romain de 465 ; d'après Liverani, il se placerait entre 476 et 553.

Enfin, deux formules rares :


NI NI

ve famvla ndo ivssi bea t : lavrenti le cvitae conscid in avla svo t et celle-ci :

T VITA REFRI

ycrjat TIBI DEOS (y)VIA SEMPER Fi de]LES IN OMN i... famulanda jussu beati Laarenli lecvitiv consccndiit (pour conscendil) in aula...

Bon nombre de pierres encastrées aujourd'hui dans les murs de la cathédrale de San Secondiano témoignent clairement qu'une église fut élevée par les ducs lombards de Chiusi sur le tombeau de sainte Mustiola. Les éditeurs et les commentateurs n'ont pas manqué à ces débris auxquels ils ont prêté beaucoup de ce qu'ils voulaient y voir. Liverani a donné ces trois inscriptions d'une manière plus correcte et plus exacte qu'aucun de ses prédécesseurs. — Gerhard, dans Bullettino archeologico, 1830, p. 245. — A. Gori, Inscriptiones antiquae in Etrurix urbibus (estantes, in-4, Florentiae, 1726, t. II, p. 420.

H. Lecleucq. CHLAMYDE. Les Grecs faisaient usage d'un vêtement qu'ils disaient avoir emprunté aux Macédoniens, c'était la chlamyde. Plutarque, voulant décrire et faire entendre aux plus bornés le plan de la ville d'Alexandrie, cite la forme de la chlamyde ; c'était une pièce d'étoffe rectangulaire, ayant trois côtés droits et le quatrième arrondi : •/.■j/.>oTEpy) xo).-ov r ;. :a-i, o'j -r'i èvTÔ ; jTïpiîipe'.av tCSîîa ! [îias : ;, wffKEp i-b zpao- -éÔMv si ; 5y.r,aa )(),a|x.'J5o ;, 'JTtî/iuoavov ê ; i^ffou i-jv àyo-j5a ! 70 u.iYe6o ; * ; Pline ajoute un détail ; le côté arrondi — ' Plutarque, Ale.r., c. xxvi.

La chlamyde obtint un succès général : cavaliers, chasseurs, soldats l'adoptèrent. À Athènes, les jeunes gens la revêtaient au moment où ils atteignaient l'âge de l'éphébie. Rien, en effet, de plus commode que ce vêtement qu'on peut agrafer au col et laisser flotter, ou bien ramener sur le dos, ou sur la poitrine ou sur un des côtés et qui, souple et léger, tombe jusqu'aux genoux, laisse les bras dégagés, enfin même, au besoin, s'enroule autour du bras et peut servir d'arme défensive contre l'attaque d'un ennemi, d'une bête sauvage.

À Rome, on marqua d'abord de l'aversion pour la chlamyde, puisqu'elle n'était pas un vêtement national. Cependant, comme elle ressemblait beaucoup au manteau militaire appelé sagum, abollu, paludamentum, le vêtement étranger s'insinua et s'imposa. Au théâtre et déjà dans les comédies de Plante, la chlamyde était caractéristique du soldat. Lorsque, sous l'empire, la langue et les usages de la Grèce furent entrés de plus en plus dans les habitudes des Romains, ceux-ci ne firent eux-mêmes plus de distinction entre la chlamyde et les vêtements qui avaient gardé distinct leur nom latin. Le paludamentum de pourpre de l'empereur s'appelait désormais chlamydis. Voici en quels termes le Code théodosien renouvelle, pour les sénateurs, l'ancienne défense de porter dans l'intérieur de la capitale l'habit militaire : Nullas senatorum habitum sibi vindicet militarem. sed chlamydis tergoji' dcposilo quieta coloborum ac penulanim indiiat vestimenta. Le vieil esprit romain avait beau résister, le nom même des anciens vêtements se perdait : Paludamentum est vestis quae mine chlamydis dieitur. écrit Nonnus. De même pour Vabollu, que Servius, pour la décrire, compare « à la chlamyde, c'est, comme elle, un manteau double. » En somme, ces divers vêtements se ramènent à peu près à une coupe identique et rendent des services analogues.

Chlamydei de Justinien revêtu de la chlamyde. Mosaïque de Saint-Vital, Ravenne. my des teintes en pourpre, couvertes de dessins brodés ou peints et assez magnifiques pour être dignes du costume impérial.

On en vint à garder la chlamyde pour diner et ce vêtement devint l'occasion d'un luxe effréné. Agrippine parut un jour avec une chlamyde toute d'or '. On s'étudiait à obtenir de beaux plis qui fissent valoir la souplesse et la richesse du tissu ». À l'époque du bas-empire, la chlamyde s'alourdit sous l'abondance des broderies. Dans le décret de Dioclétien, ce vêtement est mentionné parmi ceux qui étaient confiés aux brodeurs en soie et en or. À côté de ces chlamydes de prix, vs 557, P. /.., t. LX, col. IGO. — ' -Suétone, Calig, xxxv. — Dion,Hi's/.,LX,33 ; Pline, i/iji/./iaf., XXXIII, m, 03. — -Ovide, Melam.. il, 733 :v, 51 ; Virgile,.Edoid, v, 250, 251 ; XI, 775. Il y en avait de fort simples. Nous en rencontrons quelques exemples dans les catacombes, mais parmi les fresques d'époque relativement tardive, comme les ligures d'Abdou et Sennen, dans la catacombe de Poitiers ; celle de Ruiinicn dans la crypte de Generosa. ou bien quelques représentations des Mages '. En général, qu'il s'agisse de fresques, de sarcophages ou de mosaïques, ce sont les empereurs, les soldats et les personnages appartenant à l'administration impériale qui portent la chlamyde. À Ravenne, en plein centre administratif, la chlamyde finit par tomber sur les épaules de DanieP(fig. qui aurait mauvais goût à s'en plaindre puis que Justinien et ses chambellans consentent à s'en montrer revêtus sur l'admirable mosaïque de Saint-VitaP ((ig. '2.S11), de même que saint Démétrius, à Saloni que' : mais déjà alors la chlamyde unie se fait rare, on la charge d'écus de -'x-j't. :-i ou labuhe carrées, signe de distinction (voir Dictionn., t. m, col. 115, flg. 2383) qu'on rencontre déjà au iv« siècle =, sur une épitaphe conservée au ?A R E NTI SJ4^ AX I P\0 Ml S 515 IVIDVS,* lllçfVDIËSill JMtv S'Qvin^ musée d'Aquilée, et où la lalnila est brodée de deux croix gammées (fig. 2Sr2). À Ravenne, les officiers de la suite de Justinien portent la chlamyde blanche ; de même sur une mosaïque décorant l'oratoire de Saint-Venanee. au Latran. quatre soldats martyrs portent la chlamyde blanche. Il y a ici sans doute la pensée de rendre honneur à ces personnages en leur attribuant le vêtement des /j.i/k- ;//((■ ; en outre, la couleur blanche (voir ce mot) était anciennement celle des martyrs. Sur ces mosaïques on peut constater qu'à répo(|ue byzantine, la chlamyde s'est considérablement allongée : elle tombe jusqu'aux pieds. Mais désormais, une chlamyde d'apparat n'évite plus la pièce rapportée de tissu pourpre appliquée à peu près à la hauteur de la moitié du corps. À Ravenne, la Uibula des officiers est de pourpre, également celle de saint Sébastien à Saint-Pierre-ès-liens, tandis que Justinien, dont la chlamyde de pourpre exige une distinction qui rende la tabula visible, a celle-ci brodée '. Nous trouvons encore la chlamyde avec tabula aux saints Prime et Félicien sur la mosaïque de Saint-Étienne-le-Rond ', saint Théodore sur la mosaïque de l'église des Saints-Côme-et-Damien ' et le vkarius Rufinien sur la fresque déjà mentionnée du cimetière de Generosa '. À Rome, les artistes n'étaient pas toujours très familiers avec ce vêtement et le figuraient avec une inexactitude qui ne s'explique que par l'ignorance, par exemple sur une des fresques de la maison des saints Jean et Paul au Celius ». Voir ce mot. Un des plus beaux spécimens de chlamyde est celle que porte l'armateur Dedalius « (voir Dictionn., t. i, col. 2918, fig. 984) ; cette chlamyde est garnie d'une frange, détail qui a pu être omis ou échapper, vu l'exécution peu soignée de diverses fresques ». Il est assez notable que l'ancienne iconographie chrétienne ait négligé un détail fourni par les évangiles. Le récit de la passion nous apprend que le Sauveur fut exposé à la moquerie des soldats qui le vêtirent d'un manteau de pourpre, chlamyde coccinea « , c'était en effet la chlamyde des soldats et ceux-ci avaient pu se la procurer dans leur vestiaire ; quant à la couleur pourpre que Matthieu, Marc et Jean mentionnent expressément, elle s'accordait à merveille avec le titre de roi revendiqué par Jésus ; quant à savoir comment ce vêtement réservé à l'empereur se trouvait dans un corps de garde, c'est plus difficile à dire, mais entre pourpre et les tons divers de la teinte rouge, il y a tout l'écart souhaitable pour loger cette chlamyde ». La fresque de la catacombe de Prétextât dans laquelle on croit voir le couronnement d'épines — ce qui est très douteux — montre le Christ vêtu du pallium et non de la chlamyde.

H. Leclei'.cj. CHŒUR. — 1. Cu-VNTUES. — Chorus vient du grec yo ;joç, dont le sens est identique à celui de y.'jy.'/.o :, cercle, et pour lequel on emploie aussi parfois <j7i ;pivo ;. C'est ainsi qu'Isidore de Séville nous donne cette définition : Diclus chorus quod initio in modum coronie circum ora^ slarenl, et ita psallercnt. Alii chorum dixerunl a concordia « . Il va sans dire qu'Isidore, une fois de plus, fait bon marché de l'étymologie. Chorus, I choeur », a pris deux sens dans la littérature chrétienne ; il a servi à désigner le groupe des chantres dans les offices liturgiques et la partie de l'église correspondant au sanctuaire. Une inscription romaine du m* siècle nous offre la mention du chœur des bienheureux » : HN KHeevce hakata 5 eHN ©penieipan RAYKCPHN AriAN eN XPCO

Chez les classiques, chorus a exactement ce sens : ordo nexusqae hominuin sallantiunt et canenlium ; on rencontre à tout propos : indicere choros, inslaurare choros, agcrc choros, etc. Le terme est même étendu aux individus qui composent le chœur et y remplissent divers emplois : SuUatoies, citharislas, ioium deni que comissationis Anlonianœ chorum ', mais c'est spécialement au théâtre que ce mot est réservé ' : Actorîs partes cïionts offïcium que virile De/endat. C'est le même sens qui s'étend jusqu'aux chantres dans les cérémonies liturgiques considérées comme un drame accompagné de chants.

Dans les Apophtegma, nous voyons la distinction entre différents chœurs : iytvôuESa xo ?'' '/. »f'^' '• Dans Théodoret, le chœur s'entend des chantres : -.'n (jjmy,[ia tmv é/ Ta : ; è/.x/.r,- (Ti'ai ; ', et VHorologion précise et distingue : i ôc£iô ; -/opo ; le chœur de droite ; 6 î-Jùvv)u.o : yopô ;, le chœur de gauche. Chez les latins, même signification : Chorus quid signifi cet, mulli norunl... chorus est conscssio canlanlium, dit saint Augustin'. Le Liber ordinum mozarabe nous montre, à l'occasion d'un exorcisme solennel, deux chœurs, celui des clercs et celui des prêtres : prscparant se clerici cl diacones seii presbileres in duos choros, sicut consueludo est in effetatione in diem Ramos palmarum'.

En Gaule, les textes des conciles mérovingiens mentionnent l'existence des chœurs : Tours, 567 : Ut laici secus allure, quo sancta niisteria celebrantur, inler clericos tant ad vigilias quam ad misses stare penitus non prœsaniant, sed pars illa, tjuœ a cancellis versus allure dividilur, choris lanlum psallenlium paleal clericorum' ; Auxerre, 573-603 : \on licel in ecclesia chorus sxciilarium vel puellarum cantica excrcere '.


IL Chevet. — a Chœur », pris au sens du sanctuaire, ne peut se réclamer d'attestations aussi anciennes, mais ce qui n'est pas douteux, c'est que, dans la distribution primitive de l'église chrétienne, une place distincte et isolée est réservée au clergé. Nous avons exposé ce point en étudiant la basilique (voir ce mot), Le fait de la déviation du chœur des églises est trop frappant et trop énigmatique pour ne pas provoquer l'attention et les explications. Cette déviation se porte tantôt à droite, tantôt à gauche, parfois imperceptible, parfois choquante comme une brisure. On s'est demandé si elle était le résultat de la maladresse ou la conséquence d'un plan arrêté, et les deux explications, cela va de soi, ont eu leurs partisans.

« L'opinion de la grande majorité des archéologues français est qu'il faut voir dans cette particularité un fait parfaitement voulu et correspondant aux idées symboliques dont nos pères étaient si profondément imbus. L'église, avec sa nef allongée, le transept qui la traverse et le chœur qui s'étend au delà, est incontestablement l'image de la croix sur laquelle mourut le Rédempteur des hommes. Or on lit dans l'évangile de saint Jean que le Christ en mourant inclina la tête ; et inclinato capilc tradidit spiritiini « . S'appuyant sur ce texte, on admet généralement en France qu'en inclinant le chevet de leurs églises, les constructeurs du moyen âge ont voulu symboliser l'attitude du Christ mourant sur la croix'^ »

Cette explication a paru si satisfaisante qu'on l'a adoptée généralement et colportée partout. Ceux qui eussent été en mesure de la discuter n'en ont rien fait, et, jusqu'à nos jours, des antiquaires très compétents ont semblé s'en accommoder ». En France comme en Angleterre '*, l'interprétation symbolique de la déviation du chœur est donc admise comme évidente ; en Allemagne, où on ne s'en occupe guère, les rares archéologues qui savent ce fait ne se montrent guère favorables à son explication symbolique « , qu'ils écartent sans explication.

En somme, sauf chez un archéologue de médiocre consistance, X. Barbier », la question n'a point soulevé de contradiction. L'argument qui semble avoir impressionné et entraîné ce dernier est qu'aucun liturgiste du moyen âge ne parle de la déviation du chœur. Or, » s'il y avait eu symbolisme dans cette inclinaison, comment aurait-il échappé à Hugues de Saint-Victor, Sicard, Guillaume Durand et autres ' ? »

Auber a voulu répondre, mais, malgré sa bonne volonté, il n'a pu découvrir un texte, un mot, favorable à l'opinion qui attache un sens symbolique à la déviation de l'axe ^ et les auteurs liturgistes des xii« , xiii'-' et xiv= siècles, qu'il fait comparaître pour les besoins de sa cause, sont assurément en parfait accord pour ne pas faire la moindre allusion à l'orientation des églises ; ou plutôt, car ce n'est pas assez dire, ni Durand ni ses congénères nous occupe est Pierre le Chantre.

Or c'est bien à tort qu'on a invoqué son témoignage ', car ce qu'il prétend expliquer, ce n'est pas pour quoi les chevets (capita) de certaines églises sont inclinés à droite ou à gauche, mais pour quoi ils sont moins élevés (Immilinra) que le corps de l'église ^ 11 est donc constant qu'on ne connaît, à l'appui de la thèse que nous discutons, aucun texte remontant au moyen âge.

Je doute, écrit M. R. de Lasteyrie, qu'on en découvre jamais, mais si le hasard en faisait sortir quelqu'un des arcanes de nos bibliothèques, je ne crois pas qu'on dût y prêter grande

281Ô. — Plan des Saints-Serge et Bacchus à Constantinople.

2813. Plan de Saint-Savin en Poitou. D'après les Mémoires de l'Acad. des inscriptions et bel les-lettres, t. xxxvn, p. 281, 237.

288. n'ont songé un seul instant à attacher une signification symbolique à la déviation du chœur, ils y ont même si peu songé que Durand dit formellement que les églises doivent être bâties de telle sorte que le chevet regarde droit vers l'Orient : recte inspicial versus Orienlcm, videlicct versus orlum solis œquinoclialem^.

0 Voilà soixante ans et plus qu'on discute la question, une foule de prêtres instruits s'y sont intéressés, ils ont dépouillé à loisir les écrivains du moyen âge, et le seul dans lequel, à ma connaissance, on ait cru trouver une allusion à la particularité architecturale qui attention, car il serait assez isolé pour qu'on pût hardiment en contester la valeur.

Il faudrait sûrement le classer dans la catégorie de ces interprétations fantaisistes, inventées après coup par certains écrivains pour expliquer des choses dans lesquelles il est manifeste que le symbolisme n'a jamais eu la moindre part « .

» Au lieu de s'égarer dans des combinaisons plus bizarres que l'anomalie qu'elles ont en vue d'expliquer, mieux vaut rechercher les nécessités d'ordre purement matériel qui ont imposé tel ou tel détail de


DICT. d'ARCII. CHRÉT. *III - 45

considération. Une simple observation suffirait à proscrire cette direction à ceux qui recherchent la véritable solution du problème. « Pour pouvoir, en effet, soutenir avec quelque vraisemblance que la déviation de l'axe avait pour objet de rappeler l'attitude que la tradition prête au Christ expirant, il faudrait que l'inclinaison du chevet fût toujours dirigée dans le même sens que la tête du Christ sur le crucifix. Or il n'en est pas ainsi. Tout le monde sait qu'il est de règle de figurer le Christ expirant sur la croix, la tête penchée sur l'épaule droite, c'est-à-dire du côté gauche par rapport au spectateur qui regarde la croix. C'est donc à gauche, ou vers le nord, dans les églises régulièrement orientées, que l'axe du chevet devrait toujours incliner pour que l'idée de voir dans cette déviation une préoccupation symbolique fût le moins du monde plausible. Or il est facile de prouver que la déviation de l'axe est loin de se produire toujours du même côté '. Elle a lieu à droite aussi souvent qu'à gauche, au sud aussi bien qu'au nord. Ce fait seul suffirait à montrer combien l'interprétation symbolique qu'on a prétendu donner de cette particularité est peu fondée -. » Jusqu'au xii^ siècle, l'iconographie représente le Christ en croix, non pas agonisant et la tête penchée sur l'épaule, mais le corps droit, la tête haute ; or, tandis qu'on écarterait l'inclinaison symbolique en sculpture ou en peinture, on l'adopterait en architecture, puis que l'inclinaison se remarque sur une foule d'églises construites avant le xiii^ siècle, à une époque où, sur le plus grand nombre des crucifix, le Christ porte la tête droite. Bien plus, la déviation se rencontre dans des églises où l'on n'a pas même eu l'idée de représenter le Christ en croix, puisqu'on ne leur a pas donné le plan cruciforme. C'est le cas des églises sans transept ', comme Notre-Dame-la-Grande à Poitiers (fig. 2514), des églises carrées à coupole centrale, comme Saint-Serge et Saint-Bacchus à Constantinople (fig. 2510), comme Saint-Savin en Poitou où ce n'est pas la tête qui penche, mais les pieds (fig. 2513), enfin comme certaines églises rondes munies d'absidioles ou de porches, comme la curieuse petite chapelle du Chambon en Auvergne (fig. 2516). Cette dernière est peut-être l'exemple le plus caractéristique qui se puisse rencontrer ; elle a son autel placé dans une niche rectangulaire qui forme une très légère saillie sur l'extérieur. On entre par une sorte de porche rectangulaire qui s'ouvre en face de l'autel et dont l'axe fortement dévié vers le sud n'est même pas normal au plan de la chapelle.

« Voilà, il me semble, des arguments irréfutables qui confirment ce que l'on pouvait conclure du silence des textes, c'est-à-dire qu'il n'y a jamais eu la moindre intention symbolique dans la déviation de l'axe. Non seulement, en effet, on n'a jamais cité aucun document, aucun fait qui autorise à penser qu'à aucune époque, fût-ce au xv^ siècle, on ait eu d'autres idées sur ce point qu'aux époques plus anciennes, mais on a la preuve positive que cette préoccupation symbolique était inconnue aux architectes du xv^ siècle. Il existe, en effet, à Metz, une église bâtie par les Célestins entre 1371 et 1409 ; elle présente une inflexion de l'axe très marquée. Or, la Chronique manuscrite de Lutange nous apprend que l'architecte qui l'avait bâtie « honteux d'avoir fait son œuvre ainsi tortue, en mourut de deuil et de tristesse ». Si l'on cherche maintenant la raison véritable de ces anomalies si nombreuses à une époque où la science architecturale s'est montrée si audacieuse, si savante et si expérimentée, il n'y en a qu'une seule possible, c'est que toutes les églises où l'on remarque des déviations d'axe ont été bâties plus ou moins lentement et qu'il y a eu des arrêts et des reprises dans la marche des travaux ». En certains cas, non dans tous, une explication topographique peut suffire. La déviation a été imposée par le manque de place, la présence d'un ruisseau, le tracé d'une rue qu'on n'a pu dévier ni exproprier. Les gens du moyen âge s'inquiétaient si peu de la symétrie ; un obstacle surgissait, on se tirait d'affaire avec un recoin, un angle, une habileté quelconque ; d'exproprier un vaste terrain afin d'assurer un développement impeccable de lignes, l'idée ne leur en venait même pas ; quant à la symbolique, elle était, pour les architectes du moins, le cadet de leurs soucis. Les anomalies de plan que présentent les églises Saint-Jean-au-Marché à Troyes, Saint-Symphorien à Tours, Saint-Aspais à Melun, le rétrécissement du bas de la nef de Saint-Eustache à Paris, n'ont sûrement pas d'autre cause. Toutefois, nous le répétons, cette explication ne vaut pas pour tous les cas, car elle devient inapplicable lorsqu'on rencontre la déviation du chœur dans une église bâtie au milieu d'un monastère où la place ne manquait pas. — V plus forte raison cette explication n'explique rien puis que le défaut d'espace ou la présence d'un obstacle peuvent bien justifier une retouche des lignes extérieures de l'édifice, mais non la brisure de l'axe même de cet édifice. Aussi dans les églises dont les irrégularités tiennent uniquement à des causes topographiques, on ne constate pas déviation du chœur, mais déformation des lignes portant sur un point quelconque de la construction.

D'autres raisons apportées sont inacceptables, telles que la nécessité d'asseoir la bâtisse sur un sol plus résistant : mais, dans la plupart des cas, sinon dans tous, la déviation serait trop faible pour donner une assise du sol différente. Le souci d'éviter les fondations d'édifices antérieurs ne vaut guère une discussion, puis que l'usage des architectes du moyen âge était précisément de choisir ces fondations anciennes pour les utiliser. La maladresse ou l'inattention des architectes pourraient être admises exceptionnellement, mais les ouvrages qu'ils ont élevés protestent pour leur science contre un pareil soupçon. Négligence, indolence, caprice sont des échappatoires qui cachent mal l'absence d'une raison fondée sur les faits.

En fait, la déviation du chœur provient des difficultés matérielles auxquelles les maîtres des œuvres se heurtaient, lorsqu'il leur était interdit de faire table rase de toutes les constructions élevées antérieurement sur le sol où ils opéraient. Ceci était très fréquent et les églises bâties d'un seul jet sont au moyen âge d'une extrême rareté, et cela s'applique non seulement à celles qui se composent de parties bien distinctes élevées à des époques différentes, ou à celles qui ont eu à subir des agrandissements, mais encore à celles dont toutes les parties essentielles portent le cachet d'une même époque. Toutes ces églises ont été bâties par étapes, de façon qu'on pût utiliser pour les besoins du culte les parties déjà construites pendant qu'on poursuivait sur d'autres points l'œuvre commencée. On peut dire qu'il n'y a pas une église du moyen âge dont toutes les parties aient été élevées simultanément et dont les fondations aient été implantées d'un seul coup. Il en résulte que les architectes qui présidaient à la suite des travaux avaient à raccorder les maçonneries nouvelles avec les parties antérieurement construites, et c'était là un problème dont on comprendra toute la difficulté, si l'on songe que la célébration du culte dans une partie de l'église obligeait à élever entre cette partie et le chantier où se poursuivaient les travaux des cloisons ou des murs qui interceptaient complètement la vue. Or les gens du moyen âge, qui ne connaissaient aucun des instruments qui permettent aux modernes de se repérer avec précision et de raccorder, malgré tous les obstacles, les lignes les plus compliquées, éprouvaient le plus grand embarras pour prendre leurs repères et une erreur minime avait souvent pour conséquence une déviation très marquée dans les alignements.

« Là est la vraie cause, ou du moins la cause principale des innombrables irrégularités que l'on peut relever dans les églises du moyen âge. Si les déviations d'axe sont plus communes au chœur que dans les autres parties de l'église, c'est que le sanctuaire étant la partie la plus indispensable dans une église, on commençait ordinairement les travaux de construction par le chœur ; et dès qu'il était en état de servir au culte, on le fermait par des murs ou des cloisons provisoires avant de continuer la construction. Mais la nef elle-même a souvent été construite en deux ou trois étapes et il est rare en ce cas qu'on ne puisse s'en apercevoir à quelque irrégularité dans les alignements. Si les déviations d'axe y sont peut-être moins nombreuses et moins marquées qu'au chœur, cela tient à ce que la nef étant moins indispensable que le chœur à la célébration des offices, on pouvait plus facilement supprimer tout ou partie des cloisons qui interceptaient la vue au moment où l'on voulait poursuivre les travaux ». Et à ce propos nous ferons remarquer que jamais, dans les basiliques constantiniennes, ni dans celles de Ravenne, ni en Syrie, ni en Asie Mineure, parmi tant de monuments chrétiens, nous ne voyons cette déviation du chevet de la basilique. Cela tient à deux causes. D'abord, les travaux sont conduits par le chantier sur l'étendue entière de l'édifice qui est toujours bâti d'un seul jet, et c'est là la méthode des grandes constructions antiques : basilique de Maxence ou thermes de Caracalla. — Ensuite, rappelons qu'à Alexandrie, saint Athanase refusa de livrer au culte une basilique avant sa dédicace, et, ayant cédé à la violence populaire, on lui en fera un crime. Or, nous venons de voir au moyen âge des églises servant au culte par partie et très longtemps avant leur dédicace remise nécessairement après l'achèvement intégral.

H. Leclercq.


CHUR. — 1. Au xi^ siècle. II. Notre-Dame-du-Pré, au Mans. III. Saint-Martin de Tours. IV. Autres exemples.

I. Au xi^ SIÈCLE. — Chez les Grecs, χορεία était le nom d'une danse accompagnée de chant ; les Latins eurent aussi leur chœur et il est assez probable que le mouvement giratoire de la danse suggéra l'idée d'appliquer ce mot au cours des astres décrivant, eux aussi, une courbe :

Cum pictiis aer fervidis laïcis iubilibus Cœli choreas astrorum ostenderet.

Le mot n'était pas au terme de sa fortune et, l'idée de courbe aidant, il en vint à désigner la procession qui se faisait au moyen âge autour du chœur, ainsi qu'on le voit dans l'ancien cérémonial de l'Église de Chartres, en la ii^ férie de la semaine de Pâques : Ad vesperas duo presbyteri canonici custodiunt chorum et fili choream sicut in præcedentibus diebus ; enfin chœur désigna l'ensemble de la couronne absidiale et du déambulatoire, ce que nous appelons, dit du Cange : » le tour des chapelles ». Après un assez long oubli, de nos jours, Albert Lenoir ressuscita ce terme du moyen âge pour désigner les chapelles rayonnantes autour de l'abside et le collatéral du chœur qui leur donne accès *.

' Quand, en 1830, Arcisse de Caumont exposa pour la première fois les règles qui ont présidé au développement de l'architecture médiévale, il déclara ne pas connaître en Normandie une seule église où la chorea fût adoptée. Cette observation tourna vite à l'axiome, et, en 1840, on pouvait lire dans les Instructions sur l'architecture religieuse que « le xii^ siècle, en prolongeant les bas-côtés de la nef au delà du sanctuaire où ils prennent le nom de pourtour du chœur, y a ajouté une série de chapelles correspondantes à chacune de ses travées ». En 1841, Caumont écrivait : « Je ne pourrais dire précisément à quelle époque cette disposition s'est introduite ; mais ce fut au xii^ siècle surtout que les exemples en devinrent nombreux ». Sur ces entrefaites, la découverte de l'église de Vignory ', citée jusqu'alors comme un type de l'architecture carolingienne et présentant trois chapelles absidiales annexées à un collatéral circulaire, fut le signal d'une réaction très vive. Albert Lenoir attribuait l'édifice au x^ siècle '. Voilà nos gens en feu ! Viollet-le-Duc, plus affirmatif encore, écrivait : « Nous voyons des chapelles absidiales donnant sur le bas-côté qui pourtourne le sanctuaire dans les églises dont la construction remonte aux ix^ ou x^ siècles, comme par exemple l'église de Vignory. Dans le centre de la France, nous trouvons des chapelles absidiales dès le x^ siècle ». Enfin, en 1860, Alfred Ramé apportait un texte de Helgaud, moine de Fleury, racontant la restauration de l'église construite à Orléans en 1029 et qui reproduisait, avec sa chorea complète, le plan de l'église de Notre-Dame à Clermont : Caput autem ipsius monasterii fecit miro opere, in similitudinem monasterii sanctæ Mariæ, matris Domini, et sanctorum Agricolæ et Vitalis in Claromonte constituti ». L'existence de la chorea dans le centre et dans l'ouest de la France, exception faite pour la Normandie, dès le xi^ siècle, n'était dès lors plus contestable. A Valence : chorea de sept chapelles absidiales ; à Saint-Étienne de Nevers, trois chapelles ; à Cluny, chorea de cinq chapelles ; à Saint-Hilaire de Poitiers, chorea de quatre chapelles ; à Saint-Savin, chorea de cinq chapelles ; à Saint-Aignan d'Orléans et à Notre-Dame de Clermont, chorea de cinq chapelles ; à Chartres, à Saint-Bénigne de Dijon, et avec celle dernière nous touchons au xiii^ siècle où nous entrons avec Saint-Pierre de la Couture au Mans, pourvue d'une chorea de cinq chapelles, vers la fin du x^ siècle, vers 992 ».

Au Mans, ce n'est plus sur un monument existant que nous fondons l'existence d'une chorea à cinq chapelles dans une église bâtie en 834. Viollet-le-Duc avait pressenti que les bas-côtés se prolongeaient autour du sanctuaire ' et les Gesta episcoporum Cenomanensium -~ ils pouvaient, croyait-on, malgré leur discrédit, témoigner dans une affaire purement archéologique — nous apprennent que l'évêque Aldric aurait consacré ubsidam matris et senioris ciuitatis ecclesise...deambulatoria (c'est l'équivalent de chorea) siquidem sursum per totum in circuitu ipsius ecclesiæ lecil, in quibus et altaria quinque nobiliter construxit atque sacravit ». Ainsi, les bas-côtés se prolongeaient autour du chœur et cette disposition remonterait au moins à l'époque carolingienne. Mais une étude attentive du texte prouve que, par le mot deambulatorium, l'auteur a voulu désigner des tribunes placées au-dessus des bas-côtés, et les cinq autels, au lieu de se trouver dans autant d'absidioles autour du chœur, étaient placés dans ces tribunes.


II. Notre-Dame-du-Pré, AlMans. — Deux églises ont été invoquées en preuve de l'existence de chorea dès le v^ ou vi^ siècle : Notre-Dame-du-Pré, au Mans, et Saint-Martin de Tours.

Mais l'église de Notre-Dame-du-Pré, au Mans, dans son ensemble, n'est que du xi^ siècle, ayant été reconstruite vers 1050 par une abbesse nommée Lézeline =. Si l'on a pensé reconnaître dans une partie du chevet les restes d'une construction plus ancienne, cette erreur tient à la différence d'appareil, pourtant facile à expliquer *, et c'est bien à tort qu'on a pu croire que le chevet de l'église était formé de deux constructions soudées l'une à l'autre, celle de l'extérieur appartenant au vi^ siècle, l'autre au xi^ siècle. Mais il y a là une erreur de fait. La face externe de l'abside de Notre-Dame-du-Pré forme un tout homogène avec la face interne ; toutes deux sont donc du xi^ siècle. Dût-on reconnaître dans une partie du chevet les restes d'une construction plus ancienne, serait-on autorisé à faire remonter cette construction au temps de l'évêque saint Innocent, c'est-à-dire au vi^ siècle ? « Non certes. Bien au contraire, des fouilles exécutées en 1843 ont fourni la preuve que ce chœur avec déambulatoire et absidioles ne pouvait remonter à une date si reculée. Car elles ont fait retrouver une crypte ' dont la forme nous indique approximativement le plan du sanctuaire primitif ; or, c'était un vaisseau terminé par une abside unique, qu'il est déjà bien hardi de faire remonter jusqu'au vi^ siècle et qu'il serait plus que téméraire de vieillir davantage » (fig. »2817). Si donc les absidioles de Notre-Dame-du-Pré contiennent encore des restes antérieurs au milieu du xi^ siècle, ce n'est pas au temps de saint Innocent qu'il faut les attribuer, c'est à quelque reconstruction postérieure aux incursions des Normands qui ravagèrent à plusieurs reprises les environs du Mans '.


III. Saint-Martin de Tours. — Pour l'église de Saint-Martin de Tours, la question est un peu plus compliquée ; toutefois, comme nous devons traiter en son lieu (voir Tours) l'histoire des basiliques successives construites sur le tombeau du fameux thaumaturge, nous n'aborderons ici que le point particulier de la présente étude.

L'église de Saint-Martin de Tours avait fourni ample matière aux conjectures reconstructives ', lorsqu'en 1869, Jules Quicherat ' proposa une restitution du monument qui parut confirmée de point en point par des fouilles exécutées en 1886. Cela n'allait à rien moins qu'à antidater jusqu'au v^ siècle un plan dont on ne connaissait jusqu'ici aucun exemple antérieur au x^ siècle environ >« . Quicherat avait cru que l'oratoire primitif en bois construit par saint Brice avait fait place à une basilique deux fois reconstruite ; au v^ siècle, elle était élevée par l'évêque Perpet, puis reconstruite au xi^ et au xiii^ siècle ». Depuis lors, la basili que consacrée par saint Perpet, le 4 juillet 470 = ' ? C'est inadmissible *. « Brûlé en 853 et en 903, Nous devons donc ici contredire ce que nous avancions dans l'étude des absides (voir Dictionn., t. i, col. 189), il ne peut être question de chorea à cinq absidioles dans la basilique de saint Perpet. La figure 2818 permettra de suivre l'histoire des constructions dont on a retrouvé les restes et qui peuvent se diviser en trois groupes correspondant à trois monuments distincts.

Le plus récent, figuré sur le plan par des hachures obliques, appartient à l'église du xiii^ siècle ». Les maçonneries, figurées par un pointillé et dessinant une suite de chapelles absidiales qui entouraient un déambulatoire, appartiennent aux constructions du trésorier Hervé en 997. A cette même église appartiennent peut-être les quatre piliers P. P. P. P. du transept'. Quant aux maçonneries teintées en noir, il est plus difficile d'en déterminer l'âge. « Ce sont des murs très épais qui présentent en plan la même disposition que le sanctuaire du xi^ siècle. Autour d'un chœur avec déambulatoire qui coïncide presque avec celui d'Hervé, se développe une suite d'absidioles de très petite ouverture, mais dont les murs sont si épais qu'extérieurement ces absidioles se suivent sans aucun intervalle « . Les maçonneries figurées par des hachures croisées se composent d'un large empattement construit sur pilotis au pourtour de l'absidiole médiane ; puis une construction analogue servant de base à la première chapelle du transept ; c'est enfin ce large soubassement épais de trois mètres sur lequel reposent les piliers du rond-point du chœur.

« Si l'âge récent de ce soubassement, de ce podium, comme on l'a appelé, était bien établi, la démonstration serait vite terminée, car on ne peut admettre qu'il ait été ajouté après coup, l'hémicycle sur lequel s'ouvrent les chapelles étant d'un trop grand diamètre pour qu'on puisse en concevoir l'existence sans une colonnade intérieure. Donc, si cette colonnade n'existait pas à l'époque mérovingienne, les absidioles ne peuvent remonter au temps de saint Perpet. En outre, on doit remarquer que les divers passages de Grégoire de Tours mentionnent toujours au singulier l'abside du monument : Perpetuus... submota basilica quam prius Briccius ædificaverat super sanctum Martinum, œdificavit aliam ampliorem in cujus abside beati corpus ipsius venerabilis sancti Martinus in absida sepulcri '. Ajoutons que ces trois passages appartiennent tous les trois à un ouvrage spécialement consacré au récit des miracles accomplis par saint Martin au profit des fidèles qui venaient prier à son tombeau ; cela justifie suffisamment les expressions de l'hagiographe, sans qu'on aille leur prêter un sens qui serait en contradiction formelle avec son propre témoignage. Je pourrais chercher encore d'autres arguments dans les rubriques des inscriptions qui ornaient la basilique, car il n'y est question que d'une abside unique, et on ne peut les expliquer d'une façon pleinement satisfaisante qu'en admettant une abside comme des églises de Rome et de Ravenne, s'ouvrant sur la nef ou sur le transept par un grand arc sous lequel était placé l'autel '. » L'étude des maçonneries, loin de justifier la prétention de les faire remonter à saint Perpet, a simplement servi à affirmer l'irréductible contradiction entre archéologues partant de l'idée a priori qu'ils retrouveraient sous l'église d'Hervé celle de Perpet.

Cette idée a priori, à laquelle ils pliaient les observations très subjectives faites sur la nature du mortier et des enduits, les archéologues locaux l'avaient enracinée dans leur esprit par l'étude des conclusions de Quicherat auxquelles les fouilles devaient servir, coûte que coûte, de démonstration et d'illustration. Quicherat affirmait que la basilique de saint Perpet inaugura en son temps un type nouveau avec un chœur entouré d'un déambulatoire. Il assurait, faute de connaître l'histoire des désastres répétés, que l'église de saint Perpet s'était conservée jusqu'à la fin du x^ siècle et avait servi d'assise à l'église d'Hervé. Cette assertion n'était pas fondée, puis que l'église du v^ siècle avait dû être rebâtie complètement, et plusieurs fois peut-être, avant 997.

Quicherat a, en outre, attribué à la basilique une forme qu'elle n'avait pas. Cette question si importante pour l'archéologie chrétienne sera abordée en détail lors que le moment sera venu (voir Tours) ; en ce moment nous ne sortons pas du chœur de l'église. Celle-ci était une basilique n'ayant qu'une abside et dont le transept, s'il y en avait un, ne débordait pas les bas-côtés '. Dans le sanctuaire, « pour faciliter la circulation du peuple autour du tombeau, une galerie contournait l'abside. Cette circonstance, écrit Quicherat, se déduit du témoignage de Grégoire de Tours qui a mentionné deux fois un atrium ', c'est-à-dire un espace entouré de portiques dont l'emplacement était du côté des pieds de saint Martin*. » « Ainsi, remarque R. de Lasteyrie, c'est du mot n/riuni, employé deux fois par Grégoire de Tours ^ que Quicherat a déduit l'existence d'un déambulatoire. Mais cette déduction est inadmissible, car ja mais le mot atrium n'a eu pareille signification. Bien au contraire, 11 a un sens radicalement inconciliable avec une pareille idée. Atrium en latin, comme aiûp'.ov en grec, signifie « une cour, un lieu découvert », le contraire, par conséquent,d'un déambulatoire qui est toujours couvert'. Prétendra-t-on qu'un atrium ne pouvait entourer l'abside de la basilique ? Mais ce serait une grosse erreur. Le fameux plan de Saint-Gall nous montre, en effet, qu'il pouvait y avoir un atrium aux deux bouts de l'église. 'Voir Saint-Gall, '. L'abside de la basilique bâtie par Constantin sur le Golgotha était aussi entourée d'un atrium qui la séparait de l'église proprement dite du Saint-Sépulcre '. Enfin, plusieurs des antiques églises retrouvées en Syrie ou en Afrique ont leur abside entourée de vastes cours auxquels le nom d'atrium convient d'autant mieux que ces cours servaient souvent de cimetière ; or on sait que le mot atrium a, de tout temps, servi à désigner les lieux de sépulture', et précisément à Saint-Martin de Tours il y avait un cimetière derrière l'abside. Grégoire de Tours nous l'apprend d'une façon positive, notamment dans ce passage où il dit que des voleurs s'introduisirent un jour dans la basilique en passant par une fenêtre de l'abside, à laquelle ils avaient pu atteindre en s'aidant d'une balustrade qu'ils avaient arrachée à une tombe »>. » C'est donc de cet atrium, de cet enclos qui servait de cimetière, que Grégoire de Tours a voulu parler dans les deux passages où Quicherat a cru reconnaître une chorea ou déambulatoire. Ainsi, rien n'autorise à croire que l'abside bâtie par saint Perpet différât sur ce point de celles des nombreuses basiliques des v^ et vi^ siècles que nous connaissons.

Enfin, il reste à dire quelques mots d'un passage contenu dans un sermon attribué à saint Odon de Cluny et dont Quicherat s'est servi pour imaginer un portique ou colonnade sur plan courbe formant saillie sur la nef, ce qui n'est pas soutenable, tandis que C. Chevalier y voyait nettement une chorea enveloppant le sanctuaire. Voici ce texte : « On avait construit cette église sur des arca des, in arcuatis porticibus, parce que les fidèles qui s'y pressaient étaient si nombreux que, bien qu'elle fût très large, elle se trouvait parfois trop étroite et qu'on enfonçait sans le vouloir les clôtures placées en avant du chœur et leurs petites portes. » Les arca des dont il s'agit sont celles de la nef. Rien n'autorise à croire qu'il y en eût au chœur. De plus, ce sermon n'est pas l'œuvre de saint Odon, mais d'un moine du xi^ siècle. Il ne fait pas allusion à l'incendie de 903, mais à celui de 997. Il y avait beau jours à cette date que l'église bâtie par saint Perpet avait disparu, et les dispositions intérieures auxquelles le sermonnaire fait allusion étaient celles, non de la basilique du v^ siècle, mais de l'église du trésorier Hervé, à la fin du x^.


IV. Autres exemples. — Tous les archéologues ont enseigné jusqu'ici que les églises bâties en Occident, au début de la domination barbare, affectaient dans leurs grandes lignes le plan des basiliques dont Rome et Ravenne nous ont conservé de si curieux exemples. S'il est un point qui paraisse bien établi, c'est la forme de leur sanctuaire. C'est toujours une abside en hémicycle s'ouvrant sur le transept ou à l'extrémité de la nef. C'est seulement vers le temps de Charlemagne que s'introduit en France la coutume de faire précéder l'abside d'un chœur d'une ou plusieurs travées« , et c'est plus tard encore qu'apparaissent les premiers monuments dans lesquels le chœur et l'abside sont entourés d'un bas-côté sur lequel s'ouvrent des absidioles ». 'Nous venons de voir que ni au Mans, ni à Tours, les exemples invoqués ne sont recevables ; d'autres ont été invoqués qui ne prouvent pas plus ce qu'on veut leur faire dire •. Il s'agit, ne l'oublions pas, d'un corridor circulaire tournant autour de l'abside. Or, on invoque les chapelles trichores (voir fig. 42) du iv^ siècle débutant, ou même de la seconde moitié du iii^,qui présentent trois hémicycles disposés en croix sur les faces d'un carré ; ou bien les absidioles, simples niches réservées dans la muraille d'une abside (fig. 47). De chorea il n'est pas question. Peu importe le nombre des absidioles ou niches, trois, cinq, sept, et peu importent les pays où l'on a rencontré ces exemples puis que la condition essentielle fait défaut : il n'y a ni chœur ni chorea. En outre, ces absidioles ne font pas saillie à l'extérieur, ce sont de simples niches prises dans l'épaisseur des murs, à hauteur d'appui, des créneaux tout au plus.

On ne peut qu'opposer la même fin de non-recevoir à d'autres exemples aussi malencontreusement choisis. A Naples, le fond de l'abside bâtie au v^ siècle était percé de trois arca des juxtaposées - (voir fig. 1442) ; à Sainte-Marie-Majeure, une disposition analogue existait probablement au ix^ siècle ^ mais de chorea et d'absidioles, nulle trace, nulle mention. A Bethléhem, on cherche en vain ces mêmes éléments et on ne trouve qu'un transept aux bouts arrondis et une abside unique. Voir fig. 142S. Ce qui serait enfin décisif, c'est la basilique du Saint-Sépulcre (voir fig. 44) si on pouvait encore admettre l'ingénieuse restitution de ce monument qu'a jadis proposée M. de Vogué *..1 Mais, depuis que l'auteur des Églises de la Terre Sainte a tenté de reconstituer les formes premières de cet édifice, tant de fois restauré et même reconstruit, la découverte d'un document de premier ordre, la Peregrinatio Eithériæ =, est venue modifier complètement toutes les données du problème. On sait aujourd'hui qu'on a attribué à un édifice unique des textes qui s'appliquent, en réalité, à trois édifices distincts ; qu'il y avait autour du Saint-Sépulcre non pas une basilique, comme le pensaient M. de Vogué et tous ses devanciers, mais trois églises : V Anastylose, élevée au-dessus de la grotte même du Saint-Sépulcre, construction de dimension restreinte et probablement de forme ronde ; le Martyrium, grande basilique avec une abside de type ordinaire ; et l'église de la Croix, où l'on conservait l'instrument du supplice divin depuis que sainte Hélène l'avait retrouvé. M. de Vogué ne faisait remonter qu'au vi^ siècle cette disposition des saints lieux, il la croyait postérieure à l'invasion des Perses (614) ; en réalité, elle datait du temps même de Constantin « . i H. Leclercq.


CHORÉVÊQUES. - I. Chorévêque. II. Le canon 13 d'Ancyre. III. Le canon 14 de Néocésarée. IV. Expansion au iv^ siècle. V. Nombre. VI. Pouvoir d'ordre. VII. Le canon 10 d'Antioche. VIII. Saint Basile. IX. Du iv^ au viii^ siècle. X. Syrie. XI. Arménie. XII. Occident : 1° Afrique ; 2° Italie ; 3° Espagne. XIII. Armentarius. XIV. Eugraphus. XV. Gaule, XVI. Réforme carolingienne. XVII. Sous Charlemagne. XVIII. Décadence. XIX. Disparition. XX. Bibliographie.

I. Chorévêque. • — L'institution du chorépiscopat est ancienne ; elle a été appliquée à l'Orient et à l'Occident à travers bien des vicissitudes que nous allons exposer.

Les circonscriptions dont il est généralement question à propos des chorévêques sont les dioecèses ou eparchies, divisions de la diocèse. Le chef ecclésiastique de ces Églises secondaires portait le titre d'episcopus vicarius ou regionarius. Un auteur du moyen âge n'a pas hésité à donner pour étymologie à ce mot : eparchia et chorepiscopus. C'est pure fantaisie. Il ne s'agit ici ni de eparchia ni d'autre chose, mais de chora, pays, la « campagne », et demos, le « village ». L'organisation civile de l'empire reconnaissait deux sortes de dioecèses. Les uns, peu considérables, sont assez promptement absorbés administrativement et hiérarchiquement par des dioecèses plus importants qui prennent le nom de métropoles. Ces métropoles sont l'équivalent des cités et, comme les cités, elles sont le siège des évêchés '. Ainsi voyons-nous, dès le milieu du iv^ siècle, les lois impériales réglementer l'ordination du clergé dans les oppida, vici, castella, municipia^. Malheureusement, ces lois ne nous font pas connaître avec précision le caractère et la destination des chorévêques. Elles ne sont pas, d'ailleurs, les documents les plus anciens qui s'occupent de la hiérarchie ; les canons d'Ancyre ' et de Néocésarée« ' nous font connaître l'existence de chorévêques au lendemain de la paix de l'Église. Mais on ne peut remonter plus haut et la date exacte de leur institution n'est pas connue. On est donc obligé de déterminer les fonctions attribuées à cet ordre hiérarchique d'après une série d'indications desquelles il ressort que « les chorévêques doivent leur raison d'être à la nécessité d'aider le chef du diocèse dans l'administration et la surveillance des Églises secondaires fondées au milieu de groupes de population plus ou moins distincts de la cité épiscopale, à mesure que le christianisme eut la liberté de se propager hors des villes ». Plusieurs définitions proposées des fonctions spéciales au chorépiscopat sont grandement inexactes à force de vouloir se rapprocher des institutions et du langage de notre temps. On a donc appelé les chorévêques des évêques coadjuteurs, des prélats nullius, des archidiacres, des curés-doyens, des vicaires forains et des curés de campagne ; car, en si belle voie, on ne s'arrête plus et il n'est pas de degré de la hiérarchie qui ne paraisse leur convenir. Enfin, nous montrerons dans cette notice les convenances, au moins spécieuses, qui favorisent l'identification entre chorévêques et périodeutes'^. Il est quelque peu aventureux de préciser des titres qui emportent une idée bien nette au point de vue de la juridiction et du pouvoir d'ordre à l'égard d'une classe hiérarchique dont les origines paraissent remonter jusqu'à une antiquité si éloignée qu'on n'ose, en vérité, imaginer rien de beaucoup plus ancien. Un des derniers en date parmi les historiens du chorépiscopat, M. F. Gillmann, fait observer que les chorévêques étant, d'après l'étymologie, des évêques de la campagne », il ne faut pas hésiter à faire remonter leur institution jusqu'aux premiers temps où leur existence devint nécessaire, c'est-à-dire jusqu'au second et même jusqu'au premier siècle puis que, dès cette époque, les chrétiens se multipliaient rapidement dans les villages et les campagnes.

Ainsi qu'il arrive presque toujours, le titre distinctif ne dut être choisi qu'à partir du moment où son adoption s'imposa pour des raisons d'ordre et de discipline. Au début, il n'y eut que des évêques, tous égaux entre eux. Mais cette égalité était en contradiction avec la nature des diocèses. Au point de vue politique et administratif, il existait une subordination manifeste entre les villes et les campagnes ; il ne pouvait en aller autrement au point de vue religieux. Ici, la dépendance s'imposait par le fait que les villes, ayant été évangélisées les premières, avaient pris l'initiative de l'évangélisation à l'égard de la contrée environnante. Les missionnaires que l'Église-mère y avait envoyés s'étaient trouvés par rapport à celle-ci dans un état de dépendance et presque d'infériorité. L'obligation de recourir aux ressources de cette Église-mère tant pour le personnel que pour le matériel fonda des rapports analogues à ceux qui existaient entre un proconsul et les magistrats municipaux. La tendance des grands sièges épiscopaux, tels qu'Antioche, Rome, Carthage, se laisse entrevoir très clairement dans leurs générosités magnifiques à l'égard des sièges éprouvés par l'infortune. Qu'ils le désirassent ou non, les Églises se trouvaient dans le cas de recourir à leurs opulentes métropoles. Ainsi s'établissait, plus encore par la nécessité que par la reconnaissance, le prestige des évêques des villes et surtout des grandes villes, prestige qui s'affirma pratiquement par une sorte d'hiérarchisation à laquelle durent résister sans doute beaucoup d'évêques de campagne, mais qu'ils ne purent entraver efficacement ni arrêter. Cette révolution, car c'en était une, parait avoir été accomplie vers le milieu du IIIe. La longue période de tolérance ouverte qui suivit la persécution de Dioclétien favorisa la systématisation des résultats acquis. Appauvris et, en un sens, vaincus, les évêques campagnards eurent à subir les conditions qu'il plut aux évêques citadins de leur imposer. Ils gardèrent dès lors le titre de chorévêques qui constatait officiellement leur état de subordination.


II. Le canon 13 d'Ancyre. — En 314-315, un concile tenu à Ancyre, en Galatie, consacra un de ses canons, le 13e, à l'ordre des chorévêques. C'est la mention la plus ancienne que nous connaissions de ce titre et le canon présente de réelles difficultés d'interprétation. En voici le texte courant : XwpEn :a/.ô-oi ; (JLv, i^zlwxi r, ta/.ôvo'j ; '/S'.porovtTv, à'^Xà ar,v [x'/jSè -otfîouTipo'jç :îô).£(t) :, « /wp'i ; toO â7 :'.Tpa7îT,va : •ItTzh TO'j TrcTy.ôzo'j y.t''x YpaauiiTO)v iv -zioy : :Tasotx :a. « Il n'est pas permis aux chorévêques d'ordonner des prêtres ou des diacres, ni aux prêtres de ville, sans la permission écrite de l'évêque dans une paroisse autre que (la leur) ». Les manuscrits et les différentes versions donnent pour ce canon quelques variantes notables. On trouve : ; 7To).£Mç. — Mss. Vatic. palat., 376, Xe ; — Parisin. gr. 1334, Xe s. ; supplem. gr. 20, Xe s. ; — Oxon. bar. 196, a. d. 1043 ; bar. 180, Xe s. ; — Parisin. gr. 1320, Xe s. ; — Florent. Laurentian. plut. IX cod. S, Xe s. ; — Vcnel. S. Marco, cod. bessar. 169, XIIe-XIIIe s. ; — O.von. seld. 48, XIIIe s. ; — Venet. S. Marco, nanian. 236, a. d. 1467 ; — Parisin. gr. suppl. 614, Xe s. ; Vatic. 1980, Xe s. ; 2060, Xe-XIe s. ; — Oxon. laud. 35, Xe s. ; — Parisin. suppl. gr. 1086, Xe s. ; — Florent. Laurent, plut. X, cod. 10, Xe s. ; O.von. mise. 206, XIe s. ; — Parisin. grec. 1324, a. d. 1104 ; Coislin 211, XIIe s. ; — Cantabridg. cod. eelV, 29, XIIe s. ; — Venet. S. Marco, cod. bessar. 171, XIIe-XIIIe s. ; Monachii, cod. 380, XIVe s. ; Rome, Angelica, cod. b. I, 12, XVe s. — i^b/ayoïYr, de Jean d'Antioche, ms. Parisin. Coislin, 209, XIe s. ; — Comment, de Zonaras, Paris, cod. 1319, XIIe s. ; — Comment, de Balsamon, Venet. cod. bessar. 168, XIIIe s. ; Paris, ms. 1331, XIVe s. ; cod. 1328, XVe s.

-pîT S'jTî'po'. ; -ô). ;m ;. — Mss. Vallicell. cod., f. 10, Xe-XIe s. ; — Venet. Laurent, plut. X, cod. 1, charlac, XIe s. ; Mediolan. cod. b. 107 sup. membran., XIIe-XIIIe s. ; cod. f. 48 sup., XIIe-XIIIe s. ; cod. e. 94 sup., XIIIe s. ; — Parisin. gr. 1370, a. d. 1297 ; — Venet. S. Marco nanian. 226, XIIe-XIVe s. ; — S-jvaYuyr, de Jean d'Antioche : Parisin. Coislin. 211, XIIe s. ; suppl. 483, XIVe s. ; Oxon. cod. bar. 86, XIIe s. ; — Florent. Laurent, plut. IX cod. S.

-r.t'jfyl-twt -r j'i.v.K- — - »^Iss. Paris, gr. 1369, XIVe s. ;

— Comment, de Zonaras ; Paris, cod. Coislin, 210, XIVe s. ; Brit. Mus., addit. 22746, XIIIe s. ; — Comment, de Balsamon. i :'oL ■K^inô-j-.i'fWi z6/,£o) ;. — Ms. Paris. Coislin. 364, A. D. 1295. iTUTxoî t'j ; : Tto'/cw ;. — Mss. Va/ic. « 2r, XIe S. ; — Oxon. cod. bar. 26, XIe s. ; — Paris. Coislin, 35, XIIe s. ; — O.xon. mise. 170, XIVe-XVe s. ; — Photius, Synlagma canonum, dans Mai, Spicilegium romanum, t. VII.

Comparons à ces diverses leçons celles des versions latines :

Version ancienne d'Isidore (ms. Monac. 6243, VIIIe s.) : Vicarios episcoporum quod greci chorepiscopos dicunt non licere presbyteros vel diaconos ordinare : sed nec presbyteros civitatis sine episcopi praeceptum amplius aliquid juberet vel sine auctoritate litterarum eius in unaquaque parrochia aliquid agere [Ms. Wirceb. mp. th. f. 146, donne ces variantes : corepiscopum, presbyteris].

Version d'Isidore (ms. Paris. 3848 A, VIIIe-IXe s.) : Vicarios episcoporum quos greci chorepiscopos dicunt non licere presbyteros vel diacones ordinare : sed nec presbyteris civitatis sine episcopi praecepto amplius aliquid imperare vel sine auctoritate litterarum eius in unaqua que parrochia aliquid agere [Mss. V'icari'is [...osl Paris. 3842 A) episcoporum non licet ordinationes facere : Paris. 3848 A ; — Vicariis : Oriel 42 ; icd. flor. S2 ; Paris. 3858 c ; — licet : Oriel 42 ; licet eis : vel. Veron. 60. — presbyteris : Paris 3848 A, avec Oriel 42, Paris. 3836 (VIIIe s.), 4279 (IXe s.) ; Barberin. XIV 52 (IXe-Xe s.), Ed. Flor. S2 (Xe s.) ; Paris 1455 (Xe s.), 3858 c (XIIIe s.) ; Veron. 60 (VIIe s.) ; Sangerm. 936 (XIe-VIIe s.) : Paris. 1451 (XIIe s.) ; Veron. 59 (VIIe s.) ; Flor. Laur. 1554 (Xe-XIIe s.) ; presbyteros : Paris. 1454 (IXe-Xe s.) ; 382a (IXe-Xe s.) ; 382a (IXe-Xe s.) ; 3852 a (IXe-Xe s.) ; — aliquid amplius, Veron. 60 ; Oriel 42 ; — litteris eius : Laur. 1554 ; — agere aliquid : Veron. 59 ; agere quidquam : Paris. 1451 ; aliquid agere in un. : Par. Laur. 1554].

Version dite Prisca (ms. bod. mus. 103, Ve-VIe s.) ; ms. utilisé par Justell (quod e.v bibliotheca collegii Claromontani Parisiensis beneficia doctiss. Jac. Sirmondi nacti sumus), dans Biblioth. juris canonici, 1611 : Ui non sine episc. liceat quemquam ordinale ab his qui dicuntur episcopi. — Corepiscopi non licere presb. aiit diac. ordinare. sed ne que presb. civitalis sine jussione episcopis sed cum eisdem litteris cundi adsingulas parrocias [Ms. Vatic. reg. 1997 (ms. Chieti). y m's. Q) corepiscoporum : — presbiterum nul diaconem ; — presbiterorum].

Version de Denys le Petit (Ms. Vatic. palat. 577, VIIIe-IXe s.). Corepiscopo non licere presb. aut diaconos ordinare ; sed nec presbiteros civitatis sine episcopi praecepto vel litteris aliquid agere in unaqua que parroccia.

Version de Denys le Petit et Epitome Hadriani : Chorepiscopis non licere presbyleros aut diaconos ordinare : sed nec presbyleris civilalis sine praecepto episcopi vel litteris in unaqua que parrochia [presbyleris : ms. Bod. mus. 103, Xe s. : Paris. 3837, IXe s. ; — presbyteris : Paris. 3845, IXe s. : Paris. 3848, XIIIe s.]. L'Épitome Denys-Hadrien se retrouve sans variantes dans mss. Pons. S291 11710 : Monac. 6244 , 14422, 14517, 1242 ; Paris. 3840, 3843 ; Vaille. A. 5 ; Vatic. reg. 1043 : Monac. 1400S ; Bod. mise. 421a ; — presbyleris... aliquid agere : Monac. 525S ; presbyleris (...os : Paris. S921 a)...aliquid imperare : Paris. S921, 11711 ; aliquid agere : Monac. 14517, 6242 ; Val. reg. 1043 ; — Presbyleros civilalis : ms. Paris. S921 a ; Brit. Mus., Arund. 393 ; Monac. 6355, 3860 ; Rod. mise. 421 ; Monac. 18217, 6241, 3852 ; — presbyleros... aliquid agere : Monac. 6244, 14407 ; — presbyleros... amplius aliquid imperare : Monac. 3860 a, 5525 ; — presbytero... aliquid agere (et en marge : aut amplius imperare licehit : ms. Ambros. sup. 33).

La Concordia de Cresconius offre, par rapport à Denys-Hadrien, des variantes peu importantes : presbyleros : Vatic. palat. 579 ; presbytero : Eonac. 628S ; presbyleris : Bod. mise. 436.

Les versions syriaques diffèrent assez entre elles suivant qu'on consulte les deux manuscrits de Paris ou de Londres. 1« (ms. Paris. 62 P. = Pitra, Analecta, t. IV, p. 447) Chorepiscopis sacerdotum diaconorum que ordinationem non licet peragere, nec civitatum presbyleris abs que licentia episcoporum per scriptum data, licet celebrare in quovis loco [Cette version du P. Martin est amendée sur trois points par Margoliouth : presbyleros ; — ordinare ; — jz^tt/,. — 2 » (ms. Brit. Mus., cod. addit. 14529) Chorepiscopo non licet presbyleros aut diaconos facere, ne que ruri neque in urbe sine venia episcopi quae fit omni loco per litteras.

La version arménienne est fort claire sur le point particulier qui fait difficulté dans ce canon (le P. Karekin fixe la date de cette version entre le VIe et le VIIe) : Chorepiscopis ne licet presbyleros diaconos que ungere, ne que autem creare seu ungere presbyleros in ullaurbe sine permissu episcopi seu per litteras seu ipsa voce mandantis. Etenim qui in regionibus sive pagis episcopales erant, tales appellat chorepiseopos : chorepiscopus enim graece appellatur inspector pagi, facto que discrimine eorum qui valde magni sunt, nempe qui civitibus praefecti sunt, episcopi appellantur regionum. [( ?) np^m-j-zipo-j ; tio/.îw ;. — ( ?) Arm. : horome, i. e. Romane.] Ainsi donc, à s'en tenir aux manuscrits les plus nombreux et les plus corrects, il faudrait adopter la leçon que nous avons transcrite avec le texte entier du canon du début de cet article. Mais toute une famille de manuscrits favorise une leçon différente :...T.y.nô-jT s'fQi ; xô/em ;...iv IzaTtr, Ttîpoi'.i'j. Si les chorèvêques possédaient le caractère épiscopal, c'était une simple mesure de discipline qui leur interdisait de procéder à des ordinations, et la même prohibition se retrouve dans le canon 10 du concile in Trullo, tenu à Antioche, en 341. Ce n'est donc pas sur ce point que porte la difficulté, c'est sur la dernière partie du canon faisant défense aux prêtres de ville de pratiquer ces ordinations. Une semblable disposition laisse supposer que ces prêtres possédaient le pouvoir d'administrer le sacrement de l'ordre et qu'ils l'administraient, de fait, en dehors des limites marquées par le canon 13 d'Ancyre. La difficulté, on le voit, touche à une grave question théologique.

C'est pour la résoudre plus aisément que plusieurs ont adopté la leçon : -sîtrg-jTÉpo ;; tio/sm ;...iv iv.inrr, TtïpoLxîi. Ces auteurs ont pensé trouver une confirmation de leur manière de voir dans les expressions dont font usage les versions latines. Toutefois, on parait avoir attribué à ces versions une valeur exagérée ', et c'est sur le texte grec que la difficulté doit être discutée et, si c'est possible, résolue. Quant à vouloir établir le sens du canon d'après ce que d'autres documents nous permettent de savoir de la discipline contemporaine en matière d'ordination, c'est une méthode de critique qui ne saurait nous convenir -. Il faut donc en revenir aux manuscrits grecs. Ici, on reconnaît presque aussitôt que la leçon ; n'a pour elle que les manuscrits de moindre autorité, ceux de la famille ■ ; et deux de la famille y, qui se ramènent probablement à un seul. Or, comme la famille ô peut être aisément réduite à un archétype, il suit que la leçon n'est appuyée que par deux manuscrits, trois au plus. On ne s'explique guère, dès lors, comment, si ; était la leçon originale, une correction aussi audacieuse que -Ttpiaê-j-ioo-j ; soit parvenue à prévaloir, à s'imposer presque unanimement. Au contraire, si 7 :p :< ;ô-jT ;poj ; est la leçon originale, nous ne devons pas être surpris de rencontrer des variantes telles que Tipi'jô-jxs.fr, : ;, i.Ti-7-/o ; :')-j ;, ô :a zoîtS'.- TÉp'ov et même îipsTr^Jispov dans les textes appartenant aux familles y et t. En outre, les manuscrits de ces deux familles sont pleinement d'accord avec les versions latines et les autres autorités pour le mot èxïTTr, qui représente vraisemblablement la leçon originale. 'li/.i'7T/i employé avec ; donne un sens plus satisfaisant que étipi, et on ne s'explique guère pour quoi l'altération des Tipîa3urlpoi ; en npî^g-vxipoj ; aurait entraîné celle de Ixi^rr, en ÉTipi. L'erreur si facile à commettre de ; pour upï' ?- 6-jT :poo ; devait presque nécessairement avoir pour résultat d'inspirer aux copistes une correction ; delà, chez les uns (famille y) la substitution de i-iT/.o-o ; :, chez les autres (famille 5), la substitution de 5 :i 710=5

Après Ttpsoë'jTlpot ; vient la leçon à>,>,i [it,v ^yiSs au lieu de i),), » ^Lcfiz. Lightfoot et Reckham traduisent i'/.).i (i-r,-/ \i.rfi\ par ces mots nor cven : il faudra en conclure que les prêtres des villes avaient dans la hiérarchie ecclésiastique un rang supérieur à celui des évêques ruraux ou chorévêques ; ce qui est non seulement improbable, mais inadmissible, puis que les chorévêques prenaient part aux conciles et ordonnaient validement des prêtres. Enfin, la leçon bi £y.j<r ;r, -ipoi/.ii est opposée à la leçon Èv JTÉpa napoizi'o :. Les évêques ruraux pouvaient-ils ordonner des prêtres de villes dans les limites de d'ailleurs facile df simtouir lo pour et ic contre : Dr I-' contre >I. G :)re. H.ilcii leur propre xïpoiy.ia, c'est-à-dire la 7 :afo ;-/'.ia relevant de l'évêque dont ils étaient, pour ainsi parler, les suffragants ruraux ? Le canon IS^interdit cette pratique. La difficulté principale concerne les ; Ti'jXsw :. Cette leçon admise, on se demande, si on a affaire à un sujet ou à un régime. Si c'est un sujet, le canon portera défense d'ordonner à l'adresse des prêtres de ville ; si c'est un régime, il ne s'agira que de l'interdiction faite aux chorévêques d'élever à l'épiscopat les prêtres des villes. Les deux interprétations peuvent être défendues et elles le sont. La deuxième est particulièrement appuyée par la version syriaque (2'') et par la version arménienne. C'est également celle qu'ont adoptée les commentateurs grecs Zonaras et Balsamon '. D'après eux « il est permis aux chorévêques d'ordonner des prêtres et des diacres dans les endroits du diocèse confiés à leurs soins, mais nullement les prêtres de la ville et des autres cantons'. » Cette interprétation, d'après laquelle les Ttf sTfî-jxspo-j ; Tti'i.ii,) ; sont sujets et non ministres de l'ordination, enlève toute difficulté dans notre texte ; elle a été reprise de nos jours par Martin Routli ' et R. B. Reckham '. Cependant, cette interprétation n'a pas rallié tous les suffrages. La première, quoi que beaucoup moins satisfaisante et radicale, se recommande de la plupart des versions anciennes. Il est vrai que les commentateurs sont loin de s'entendre entre eux. Les plus qualifiés, parmi lesquels Tillemont, dom Ceillier, Van Espen, Beveridge, font grand état des anciennes versions, notamment de celle d'Isidore ^, du Codex canonum ' et de la Brevialio canonum ' du diacre Fulgence Ferrand ; ils vont jusqu'à en conclure que le texte grec actuel est défectueux dans la seconde moitié du canon. Dans cette voie, on s'arrête difficilement ; ils introduisent donc dans le texte les mots Ttoisïv n, et obtiennent ce sens : « Il n'est pas permis aux prêtres de ville de rien faire dans d'autres paroisses que la leur sans la permission écrite de l'évêque du lieu. » Si on introduit dans le texte ainsi remanié les mots âv é/.âTTïj 7t3tpoiy.iy, on obtient la lecture suivante : « ...de rien faire dans leurs paroisses en dehors des fonctions ordinaires, sans la permission écrite de l'évêque. » Cette solution n'est satisfaisante qu'au prix d'une addition que rien ne justifie et que nous ne saurions accepter ; en effet, aucun des manuscrits grecs ne contient les mots Tiotsiv -i et on n'en retrouve pas l'équivalent dans toutes les versions latines, par exemple dans celle de Denys le Petit qui fait autorité '. Nous nous retrouvons donc en présence du texte de notre canon tel que nous le transcrivions au début. Hefele a fait mention d'une solution qui n'est guère autre chose qu'une échappatoire. Elle consiste à entendre le mot ■/£ ;poTov£r (, non de l'ordination proprement dite, mais de l'institution. Le P. Le Bachelet dit excellemment à ce propos : « Dans l'un et l'autre membre du canon, il s'agit d'un pouvoir que les chorévêques et les prêtres de ville semblent pouvoir exercer librement dans leur paroisse ou diocèse propre, tandis qu'une permission écrite de l'évêque du lieu est requise en dehors du territoire soumis à leur juridiction ; ce pouvoir, commun aux chorévêques et aux prêtres de ville, ne peut être que celui d'élire, de déléguer, d'établir. Cette solution serait fort simple, mais il faudrait légitimer dans le cas présent cette acceptation restreinte du mot •/s : ?otov c'v contraire à l'interprétation commune et à l'usage des synodes postérieurs qui ont parlé des chorévêques et de leurs pouvoirs en matière d'ordination '. » Une dernière interprétation, aussi ingénieuse que satisfaisante, proposée par J. Peters « , a été acceptée par Hefele » et par le P. Le Bachelet '=. Elle avait été indiquée par Photius et pressentie par Petau « . Photius dans le Sijnlagma canonum » oppose les évêques aux chorévêques : X< »pî-nj/.o7to ;; tir, âÇsivai Kpôirê'jTÉpo'j ; r, îianovou ; i.X>,'r\ |j.ïiv MSè È-iazoïrot ; tiôXeoi ;. En conséquence, les prêtres de ville, mis en opposition par le canon avec les chorévêques et supérieurs à eux en matière d'ordination, seraient des personnages stabilisés dans les villes, tout comme les chorévêques étaient des noma des ; mais ces 0 prêtres de ville » seraient revêtus du caractère épiscopal et jouiraient de la juridiction attachée à ce titre. Le point sur lequel ils sont avantagés sur les chorévêques, c'est que ceux-ci reçoivent défense générale d'ordonner prêtres ou diacres, tandis que les « prêtres de ville » pourront procéder à une ordination dans un diocèse différent du leur lorsqu'ils seront munis d'une autorisation écrite de l'évêque du lieu. L'opposition que nous venons de signaler entre les chorévêques noma des et les prêtres à résidence fixe s'éclaire peut-être d'un autre rapprochement. Le canon 57'' du concile de Laodicée, tenu en 380, prescrit qu'on s'abstienne d'établir des évêques dans les localités de moindre importance, mais qu'on se contente d'y envoyer des périodeutes •'. Or cette catégorie des périodeutes nous est parfaitement connue, grâce à une lettre adressée en 307. par saint Philéas, évêque de Thrauis, dans la Basse-Égypte, à l'évêque de Lycopolis, Mélèce. Dans cette lettre, Philéas reproche à son correspondant d'avoir fait, contrairement au droit, des ordinations (épiscopales ou sacerdotales) dans les Églises sur lesquelles il n'avait pas juridiction, et il allait au-devant de l'objection que Mélèce ne manquerait pas de soulever pour justifier sa conduite : l'absence des prêtres pour subvenir aux besoins spirituels des populations. Sed forsilan di ces : Egentibus gregibus ac desolalis, paslore non subsistente, ne mulloram inciedulitate multi subtrahardur. ad hoc perveni. Sed cerlissinmm csl illos non egere : primum quia multi sunt circumeuntes et patentes visilare ; deinde et si quid ab ipsis ncgligentibus agcbatur, oportuerat ex populo properare ac nos exigere pro merito. Sed sciebanl se ministroruni non esse cgenos et ideo ad tins petendos non pervenerunt « . Les circumeuntes dont il est question dans cette lettre, qui ne nous a malheureusement été conservée que dans une traduction latine, sont certainement les mêmes que les textes grecs ont nommés 7i£pto5cjTa !. On voit que saint Philéas opposait les circumeuntes aux pasteurs à résidence fixe, c'est-à-dire aux prêtres des villes ; on ne peut, croyons-nous, trouver une confirmation contemporaine plus formelle et plus claire du texte d'Ancyre.


III. Le canon 14' DE NÉOCÉSARÉE. — À quelques années du concile d'Ancyre, nous rencontrons une nouvelle mention des chorévêques au concile de Néocésarée, dont le canon 14= s'exprime ainsi : Oî 5ï avxxe'.TO'jpi'o :', ê'.i Tr|V (Tiiovôr,v si ; To-j ; r^-to/oj :, izfji ;ipo„' ;i T'.y.iiu.îvo'. Les chorévêques tiennent la place des soixante-dix. [On les admet] à offrir le sacrifice comme concélébrants, pour les honorer, à cause du ministère qu'ils remplissent à l'égard des pauvres. Cette assimilation des chorévêques aux disciples n'a d'autre but que de les distinguer des évêques, conformément à la tendance qui prévaut depuis le concile d'Ancyre. Les évêques sont équiparés aux apôtres, les chorévêques ne s'élèvent pas au-dessus des disciples, parce qu'on veut leur rappeler à tout propos qu'ils ne sont que des aides, des coadjuteurs, relégués dans la banlieue et la campagne où ils exercent leur ministère et leur juridiction sur des gens de condition inférieure, esclaves, colons, etc. Parfois la destination des chorévêques différait assez peu de celle d'intendants ruraux pour les biens de l'Église. Cependant lorsqu'ils revenaient rendre compte de leur charge, ou bien dans certaines circonstances solennelles, on les invitait à se joindre au clergé de la ville épiscopale. Ils jouissaient alors, comme les prêtres du lieu, de l'honneur de concélébrer avec l'évêque, ce qui constituait un privilège et une distinction, puis que les prêtres de campagne du ressort des chorévêques n'en jouissaient pas. Le canon 14 »= de Néocésarée ne nous apprend pas ce qu'il importerait fort de connaître : le chorévêque avait-il le caractère d'ordre ? Sans doute, le canon ne le lui dénie pas, il semble même qu'il ne fasse sous ce point de vue aucune différence entre l'évêque citadin et l'évêque rural. Néanmoins, l'infériorité hiérarchique du chorévêque est évidente. Elle ressort non seulement de ce canon, mais de celui de Nicée, décrétant que, si un évêque novatien revenant à la foi catholique se trouve en présence d'un évêque orthodoxe, pour ne pas diviser l'Église, on donnera à l'évêque converti un poste de chorévêque. Quant au caractère d'ordre, nous ne pensons pas qu'on puisse inférer rien, pour ou contre, du titre de r :-^')'it :-'i-jç,--'j : de l'évêque, bien que ce titre s'applique souvent à des collègues dans l'épiscopat.

W. Explication. — Au iv^ siècle. — A partir du moment où le 13^ canon d'Ancyre atteste officiellement leur existence, les chorévêques nous apparaissent fréquemment dans les textes. Il semble qu'on en doive conclure que l'institution est contemporaine du vocable puis que, avant l'apparition de celui-ci, elle ne se montrait nulle part. Ce serait là une induction assez téméraire. Les textes du iv^ siècle et des siècles suivants nous permettront de déterminer la région dans laquelle l'appellation a reçu son emploi le plus large et a probablement pris naissance. La plupart des attestations anciennes relatives aux chorévêques se rapportent aux provinces du Pont, de Galatie, de Cappadoce, de Cilicie, d'Isaurie et de Bithynie, c'est-à-dire dans la partie orientale de l'Asie Mineure. Toutefois, en regard des mentions formelles, nous devons faire place à des indications pratiques presque aussi certaines, desquelles résulte l'existence de l'institution chorépiscopale dans des régions dépourvues d'attestations directes. En Syrie, nous savons par Eusèbe que Paul de Samosate, évêque d'Antioche, au iii^ siècle, était parvenu à entraîner des évêques de pagi à propager ses erreurs. Eusèbe les désigne en effet sous le nom bien caractéristique de χωρεπίσκοποι. Dans l'île de Chypre et en Arabie, les chrétiens avaient, au dire de Sozomène, des évêques dans les χῶραι, ainsi que les montanistes et les novatiens en Phrygie ; cependant, ajoute-t-il, dans certaines provinces telles que la Scythie, il y a normalement un évêque par ville. En Égypte, l'existence des chorévêques paraît moins avérée. Saint Athanase, faisant l'énumération des dignitaires ecclésiastiques en butte aux persécutions des ariens, omet entièrement la mention de chorévêques. Ailleurs, le même Père de l'Église représente la région de la Maréotide comme ne possédant ni évêques ni chorévêques, mais dépendant exclusivement de l'évêque d'Alexandrie. Par contre, la lettre d'Athanase à Dracontius nous montre la région voisine d'Alexandrie faisant choix de ce Dracontius pour évêque. En Mésopotamie, comme en Égypte, le chorépiscopat n'est attesté qu'indirectement, et seulement après la paix de l'Église. Le concile de Séleucie, tenu en 410, constate la nécessité de réduire le nombre des chorévêques. Les circonstances connues de l'histoire de l'Église chrétienne en Perse et en Mésopotamie pendant tout le cours du iv^ siècle ne nous font voir que des persécutions presque ininterrompues. On n'est guère fondé à supposer que des conditions aussi désavantageuses aient coïncidé avec l'expansion du christianisme entraînant un développement abusif du chorépiscopat. Celui-ci peut donc être ramené à une date ancienne, antérieure probablement à la persécution de Sapor, en 339-379. Quelques inscriptions de ces parages nous font connaître des chorévêques : à Sergiopolis ( = Resapha), sur la rive droite de l'Euphrate, au sud de Ragga (l'ancienne Sicephorium Callinicum), le site de l'ancienne église de Sergius, entouré d'une enceinte protégeant la basilique et les citernes. Sur les chapiteaux de la basilique on lit cette inscription : χοροεπίσκοπος. Les caractères sont en relief, comme ceux de plusieurs textes syriens. À Ali Kasun, en Syrie, dans la maison El Halas, une inscription de l'année 564 de notre ère : ΕΤΟΥϹΚΟΛΙΛΜΑΓΟΣΙΝΑ. En l'année 876, au mois de Loos, 13^ indiction. Sous le chorévêque Sergius. À Kabr-Hiram Phénicie, l'inscription monumentale d'une mosaïque célèbre mentionne le très aimé de Dieu, Georges, archiprêtre et chorévêque. En Italie, l'existence des chorévêques, mais sous un nom différent, paraît très ancienne. Un texte de Sozomène, rappelé plus haut, nous apprend que les novatiens établis en Phrygie y possédaient des chorévêques. Or, la secte novatienne était originaire d'Italie et son chef, Novatien, avait été ordonné frauduleusement par trois évêques de campagne ou de bourgs italiens, en 249. Si les novatiens ont possédé des chorévêques, c'est que, à la date de leur rupture, au milieu du iii^ siècle, l'existence du chorépiscopat en Italie était une institution en vigueur. Il n'est pas impossible de remonter plus haut. Le personnage passablement énigmatique nommé Urbanius papa dans les Actes de sainte Cécile (dernier quart du ii^ siècle ?) est présenté comme évêque du pagus de l'Appia, Triopius. Plus haut encore, sous Antonin, le vicus Baccanensis dans la Tuscia, possédait un évêque nommé Alexandre. Enfin, Labricuni, proche de Tusculum, avait ses évêques propres. En Afrique, un canon nous apprend que l'évêque pouvait ordonner ou laisser ordonner des évêques dans le diocèse, in diœcesi. Catholiques et donatistes comptaient de ces évêques non attachés à un siège épiscopal déterminé. Un seul village pouvait devenir ainsi la résidence de plusieurs d'entre eux. Les actes de la Conférence de Carthage, en 411, ont soin d'établir cette distinction. Enfin, on a cru pouvoir attribuer le caractère épiscopal aux membres du corps presbytéral. Cette hypothèse nous paraît peu fondée. Ainsi, au iv^ siècle, et presque dès le début de Ce, on trouve les chorévêques établis un peu partout ; non seulement en Asie Mineure, mais en Phénicie, en Palestine, en Arabie, en Perse, en Arménie et même en Égypte. Mais dans ces simples indications nous devons nous estimer assez heureux de découvrir l'attestation cherchée, il ne faut guère demander plus. C'est dans les textes qui traitent ex professa du chorépiscopat que nous trouvons seulement les détails relatifs au fonctionnement de l'institution. Tout d'abord les souscriptions des conciles aident à préciser un point vague : le nombre des chorévêques. Nous avons dit que le concile de Séleucie, en 410, se plaignait de ce nombre excessif ; or, voici quelques chiffres. V. Nombre. — Les souscriptions au concile de Néocésarée, vers 314, offrent, sur les listes grecques, les noms d'Étienne, chorévêque de Cappadoce, Rodus (ou Rhodon), chorévêque de Cappadoce. Les souscriptions au concile de Nicée, en 325, offrent dans les listes grecques, syriaques et arméniennes : Palladius et Seleucius (ou Seleucus), chorévêques de la province de Célésyrie ; Eudémon, chorévêque de la province de Cilicie : Grégoire, Étienne, Euphronius (ou Eudramius), Rhodon et Théophane, chorévêques de Cappadoce ; Hézychius (ou Eusebius), Théodore, Anatolius, Aquila (ou Akylas, Auclas), Quintus (ou Contus), chorévêques de la province d'Isaurie ; Théophane et Euthalius, chorévêques de Bithynie. Cette énumération inspirera deux remarques, c'est premièrement que, à la différence des évêques proprement dits, tous ces chorévêques sont mentionnés avec l'indication, non d'une ville, mais d'une province, parce qu'ils sont évêques de région et n'ont pas leur siège épiscopal attaché à une ville déterminée. Deuxièmement, quoi que le concile se tînt dans la province de Bithynie, celle-ci n'envoie que deux chorévêques, la province de Cappadoce à elle seule en envoie cinq. Or, nous verrons plus loin que l'évêque de Césarée de Cappadoce comptait quelques années plus tard cinquante chorévêques. Revenons aux souscriptions conciliaires : des chorévêques souscrivent au concile d'Éphèse (431) et au concile de Chalcédoine (451). Dans ce dernier concile nous voyons que les quartodécimans — ainsi que les novatiens, les montanistes, les nestoriens — comptent dans leur hiérarchie des chorévêques. Les conciles d'Antioche, de Sardique, de Laodicée s'occupent d'amoindrir et de supprimer l'institution, que nous retrouvons encore vivace au synode de Constantinople, en 459, et au ii^ concile de Nicée, en 787. A suivre les assemblées conciliaires que nous venons d'énumérer, on constate bientôt une tendance obstinée, celle de déprimer l'institution chorépiscopale. Cette tendance se révèle dès le début du iv^ siècle, dans le canon 14 du concile de Néocésarée, où il est dit : « Les chorévêques tiennent la place des soixante-dix (disciples). On les admet à offrir le sacrifice comme célébrants, pour les honorer, à cause du ministère qu'ils remplissent à l'égard des pauvres ». Marins Mercator, dans sa traduction des textes des conciles grecs, saisit bien le sens de cette tendance lorsqu'il écrit : Vicarii episcoporum, Graeci chorepiscopos. Les chorévêques ne sont bien, dès lors, regardés que comme coadjuteurs. Relégués à la campagne, dans ce milieu fruste des ruraux, ils y tiennent tout à la fois le rang et les fonctions d'intendant de l'évêque urbain sur les biens et les gens que possèdent les Églises en dehors des villes. VI. Pouvoir d'ordre. — Le canon 13 du concile d'Ancyre abordait résolument la difficile question du pouvoir d'ordre des chorévêques. Quelle que soit la lecture qui obtienne la préférence, le texte de ce canon étudié au début de la présente notice ne laisse aucun doute sur la reconnaissance qu'il contient du pouvoir radical reconnu aux chorévêques de conférer les ordres majeurs. Cependant, comme s'il fallait que le chorépiscopat ne puisse rien obtenir sans y voir introduire une restriction, on remarquera que ce canon qui lui est le plus favorable et peut servir, en quelque manière, de charte à ses droits, ce canon, disons-nous, restreint les pouvoirs d'ordre du chorévêque à l'égard des deux degrés majeurs.

Le canon 10 du concile d'Antioche (341) est encore plus décisif en faveur du pouvoir d'ordre des chorévêques, bien qu'il cherche à y apporter, lui aussi, une restriction ; « Ceux les [évêques] qui sont (établis) dans les villages ou les campagnes, ou, comme on les appelle, les chorévêques, quoiqu'ils aient reçu l'ordination des évêques, doivent — ainsi l'ordonne le saint concile — connaître les limites de leur pouvoir et régir les Églises qui leur sont soumises en se contentant de la sollicitude et du soin de celles-ci. Ils peuvent établir des lecteurs, des sous-diacres et des exorcistes, et ces promotions doivent leur suffire. Qu'ils ne poussent pas la présomption d'ordonner ni prêtre ni diacre sans l'autorisation de l'évêque de la ville de laquelle dépendent la personne et le territoire du chorévêque. Si quelqu'un osait enfreindre ces déterminations, il serait destitué de son rang. Du reste, le chorévêque doit être établi par l'évêque de la ville dont il dépend ».

Le morceau capital de ce texte c'est la phrase : dont la traduction laisse assez de liberté pour remettre en question le problème qu'une proposition si formelle semble avoir résolu. En effet, on peut traduire de différentes manières. « Ce n'est pas là, comme on l'a fort bien dit », une vaine subtilité de grammairien : « alors même qu'ils auraient reçu — même s'ils ont reçu » n'est pas la même chose que « quoiqu'ils aient reçu ». La seconde traduction signifie que tous les chorévêques sont évêques ; la première donne à entendre que c'est seulement le cas de quelques-uns.

M. Fr. Gillmann résout le problème en disant qu'il ne faut pas confondre avec si (même si). Mais cet optatif n'est-il pas quelque peu embarrassant ? Ne semble-t-il pas légitimer la traduction : « alors même qu'ils auraient reçu... » et n'est-ce point lui qui a autorisé Thomassin à distinguer deux catégories de chorévêques ? M. Gillmann ne souffle mot là-dessus. Il serait vraiment à souhaiter que certains manuscrits eussent tiré au lieu de. Par ailleurs, il serait difficile de prouver que et ont le sens si radicalement tranché qu'on leur attribue.

Voici par exemple ce que nous lisons dans le 11 canon du concile de Nicée :. « Éôo^E rr, TUvôoM, y.av àvi^ioi r,o-av ôitto ; •/pr|fTTc-j'7ai6a'. ïi ; a-jTO-J. ;. Ici y.av (y.a'i Èâv = xai et) a sûrement le sens de quoi que et non de même si. Quoi qu'il en soit, il y aurait peut-être quelque danger à vouloir chercher la pure syntaxe classique dans les textes conciliaires : pour cette raison, et à cause des déductions risquées qu'on pourrait tirer d'une autre interprétation, nous pensons que la traduction « à quoi qu'ils aient reçu la consécration épiscopale » est soutenable. Peut-être même y aurait-il moyen de donner quelque probabilité à la distinction entre ei xai et xa'i î : en comparant ce 10 canon d'Antioche au 16 canon du même concile où nous lisons : « Si un évêque sans diocèse s'introduit dans un évêché vacant, et s'il s'empare du siège épiscopal sans y avoir été autorisé par un synode proprement dit, il doit être déposé, alors même [qu'il serait parvenu à se faire élire par l'Église qu'il a occupée par intrusion, xa'i si -r.i ; o la'o :, <i ov JsàpTtaaev, î/oito aCT(jv. »

Pour quoi ne trouvons-nous pas ici e ! xai comme plus haut ? Ne serait-ce point parce qu'il n'est pas absolument synonyme de xai si même avec l'optatif ?

D'après ces canons d'Antioche, le pouvoir d'ordre des chorévêques ne semble pas discutable. Il s'en faut cependant que les théologiens, les canonistes et les historiens se soient mis d'accord pour le leur reconnaître. Certains ont fait du chorépiscopat un ordre intermédiaire entre l'épiscopat et le presbytérat ; c'est une hypothèse dénuée de fondement. D'autres, parmi lesquels on trouve Benoît XIV, invoquent le canon 8 de Nicée, lequel offre des postes de chorévêques aux évêques novatiens convertis dont la ville épiscopale serait déjà pourvue d'un évêque catholique. Ils en concluent que les chorévêques étaient de simples prêtres avec juridiction quasi épiscopale ; accidentellement des évêques pouvaient être agrégés à cet ordre, de même qu'on pouvait réduire certains prêtres à la communion laïque.

D'autres encore, parmi lesquels Thomassin, nous l'avons dit, imaginèrent des chorévêques-prêtres et des chorévêques-évêques ; enfin, on a vu dans les chorévêques, au moins dans les débuts, de véritables évêques. On peut, croyons-nous, ne plus s'attarder aujourd'hui à aucune de ces opinions. Nous ne voyons pas, en ce qui nous concerne, la possibilité de se dérober aux conséquences qui découlent des textes tels que le canon 13 d'Ancyre et le canon 10 d'Antioche. Le moins qu'on puisse accorder, c'est qu'entre le milieu du IIIe et l'année 341, date du concile d'Antioche, les chorévêques sont pourvus de l'ordination épiscopale. Cette conclusion s'impose puis que les deux conciles susdits proclament le droit des chorévêques à conférer les ordres majeurs du diaconat et de la prêtrise.

Le canon 10 d'Antioche. — Nous avons dit que le canon d'Antioche promulguait une nouvelle restriction aux dépens du chorépiscopat, comme si la tendance à amoindrir l'institution ne pouvait manquer de se faire jour en toute occasion. En effet, la clause finale du canon 10 institue, ou du moins impose officiellement une disposition dont on ne saurait dire si elle est entièrement nouvelle, mais qui apparaît ici pour la première fois. La voici : « Le chorévêque doit être établi par l'évêque de la ville dont il dépend ». A y regarder de près, c'est une nouvelle réduction d'état. Désormais, le chorévêque voit s'introduire une nouvelle et essentielle différence entre sa condition et celle de l'évêque citadin. Celui-ci doit son élévation à l'épiscopat au métropolitain, au synode provincial ou à l'entente de plusieurs évêques ; tandis que la condition du chorévêque sera absolument et exclusivement dépendante de la volonté de l'évêque diocésain qui le choisira, le nommera, le consacrera ou le fera consacrer.

Si l'on compare le texte des deux canons relativement à l'ordination des prêtres et des diacres, on constate que, dans les deux cas, le pouvoir de collation de ces deux ordres sacrés est considéré comme une réserve soumise à l'évêque, mais les expressions employées marquent, d'un canon à l'autre, un progrès dans le sens de l'amoindrissement du chorépiscopat.

Année 314 Conc. Ancyre, can. 13. Il n'est pas permis aux chorévêques d'ordonner des prêtres de campagne ou des diacres de campagne... sans la permission écrite de l'évêque dans chaque diocèse.

Année 341 Conc. Antioche, can. 10. Ils ne doivent point pousser l'audace jusqu'à ordonner un diacre ou un prêtre sans l'autorisation de l'évêque de la ville qui a le chorévêque et son territoire sous sa juridiction.

En 431, les chorévêques souscrivent au concile d'Éphèse ; en 451, ils reparaissent au concile de Chalcédoine, ce sont : Sophrone, chorévêque, représentant l'évêque de Mopsueste ; Delphius, chorévêque, représentant Adolius, évêque d'Arabie.

En quoi a consisté la juridiction chorépiscopale ? Les canons conciliaires que nous avons mentionnés et utilisés s'accordent généralement sur un point relativement aux chorévêques : c'est lorsqu'il s'agit de rogner les attributs de leur caractère épiscopal en matière d'ordination. Pour le reste, la juridiction des chorévêques semble ne se distinguer qu'à peine d'une juridiction épiscopale. Le concile d'Antioche leur abandonne la complète administration de leur diocèse de campagne. Saint Basile réduit un peu leurs attributions, puisqu'il leur interdit l'admission des sujets dans la cléricature inférieure, sans son approbation. Mais c'est là une mesure visant le seul diocèse de Césarée de Cappadoce. Pour le reste, ils siègent dans les conciles généraux et particuliers et y ont voix délibérative, du moins au IVe. Ils peuvent concélébrer avec le clergé de la cathédrale à la messe de l'évêque urbain. Ils donnent des lettres de communion. Enfin, une compilation dont la date et le fond laissent place à bien des doutes et qui porte le nom de « canons arabes de Nicée » donne, au sujet des chorévêques, les détails qui suivent : deux fois par an, au commencement de l'hiver et à Pâques, les chorévêques rassemblent les prêtres de village et tous ensemble s'acheminent vers la métropole pour rendre leurs devoirs à l'évêque. L'élection d'un chorévêque est proclamée à l'église par le diacre ; l'évêque prononce la « prière accoutumée » et donne à l'ordinand la bénédiction. D'après le même document, la charge du chorépiscopat consiste dans la surveillance des églises et le choix des abbés de monastères.

Le chorévêque. En Syrie. — Le canon 14 du concile réuni à Séleucie-Ctésiphon, en 410, par le katholicos Isaac, constate qu'une partie des troubles dont les diocèses ont à souffrir est imputable au nombre excessif des chorévêques. En conséquence, le concile agit d'autorité, réduit leur nombre à un seul sous chaque évêque et décide que, là où il en existe plusieurs, ils doivent se démettre. Voici le texte de ce canon : « Que le désordre de voir plusieurs chorévêques pour un seul évêque n'existe plus. Un seul chorévêque doit suffire pour chaque évêque. Là où il y en a plusieurs, qu'ils soient destitués ». D'autres conciles orientaux reviennent sur la situation des chorévêques. Le concile de 554, assemblé par le katholicos Joseph Ier, établit une subordination hiérarchique dans l'ordre suivant : patriarche, métropolitains, évêques, visiteurs, prêtres et diacres ; enfin, le concile de Jesuyab (577) réprime une fois de plus les tentatives d'affranchissement des chorévêques en les plaçant, comme les visiteurs, sous l'autorité des chefs des diocèses.

Après avoir réduit le nombre, restait à réduire les prérogatives des chorévêques. Le canon 15 du concile de Séleucie-Ctésiphon, en 410, employait, pour y parvenir, le moyen le plus infaillible à toutes les époques et dans tous les milieux : le conflit d'attributions. Au chorévêque, il opposait l'archidiacre dont les pouvoirs très étendus ne pouvaient manquer de le mettre en travers du chemin du chorévêque. Malgré ces entraves adroitement combinées, c'était toujours à recommencer parce que le chorévêque, à la différence du visiteur, dont le choix dépendait entièrement de l'évêque, était ordonné publiquement. En vertu de sa charge, il parcourait toute la province (hyparchie ou diocèse) transférant, s'il en était besoin, les clercs d'une église dans une autre afin que leur nombre parût satisfaire aux exigences du service, recrutant le clergé, taxant les églises selon leurs revenus pour réunir le tribut épiscopal, interrogeant les prêtres sur l'accomplissement de l'office, la célébration de la liturgie, l'administration du baptême et des autres sacrements, le gouvernement de leurs paroisses, présidant aux élections des prêtres et des abbés, ayant enfin l'administration immédiate des revenus des églises de campagne, excepté ceux des monastères. Peu à peu, l'archidiacre étend ses pouvoirs dans toute la mesure où se restreignent ceux du chorévêque. Cependant, ce dernier s'obstine à durer. On le retrouve dans l'Église nestorienne jusqu'au XIIIe. Il conserve la charge de visiteur en qualité de vicaire et auxiliaire de l'évêque pour les églises rurales. D'ordinations, il n'en est même plus question, non seulement pour les prêtres mais même pour les diacres, sous-diacres et lecteurs. Il conserve le premier ou le second rang dans la hiérarchie de la prêtrise, mais un souvenir honorifique plutôt que l'indice d'une dignité supérieure. Car la charge s'en va par lambeaux. Elle est devenue révocable et l'institution elle-même se réduit à une simple prière, de telle sorte que, si le chorévêque est élevé dans la suite à l'épiscopat, il devra recevoir.

Dans l'ordinal syrien, le chorévêque prend place immédiatement après l'évêque, avant l'archiprêtre, et il figure dans le pontifical entre l'évêque et le périodeute. Son pouvoir n'en est pas moins entièrement aboli. Les prières de son institution le disent assez ; voici ce qu'elles lui attribuent : « Qu'il te donne [Dieu] la puissance dans le degré que tu as reçu aujourd'hui. Que tes lévites te soient obéissants et qu'ils te redoutent au moindre signe. Que le peuple soit dans la crainte en ta présence et que pas une parole de ta bouche ne soit méprisée. Que les grands reçoivent de toi des lois et des commandements et que, dans toutes les générations de la terre, s'étende la renommée de ton sacerdoce ».

Pure phraséologie orientale. Dans la consécration épiscopale, le récipiendaire est toujours chorévêque ou censé l'être.

En Arménie. — Dans l'Église arménienne, les canons du patriarche Isaac (400-440) nous font connaître les qualités requises du chorévêque qui doit être capable, instruit, point avare (can. 1). À l'issue du synode annuel, il commence sa tournée (can. 5), surveille le bon état des autels, du baptistère et de toutes les parties de l'église (can. 3), s'assure de la célébration quotidienne de l'office divin (can. 3), punit les délinquants et les négligents (can. 4), s'enquiert de la manière dont les prêtres et les diacres s'acquittent de leur ministère, interroge les clercs et les rend tous dignes de leur office (can. 6). La législation arménienne ne nous apprend absolument rien quant à l'exercice par les chorévêques des fonctions non concédées aux prêtres. Nous ne trouvons que cette prescription du patriarche de Sion (767-775) que les évêques doivent interdire aux prêtres ruraux et aux chorévêques la consécration des autels ou des églises.

Occident. — 1° Afrique. — Pour rencontrer des chorévêques en Occident à l'époque constantinienne, il suffit de recourir au pseudo-Isidore qui nous apporte une lettre du pape Damase (366-384) aux évêques de Numidie, laquelle présuppose l'existence de chorévêques : Prospero, Reparato, Alexandro, Benedicto, Rufo et omnibus caeteris episcopis ordinotaxis. C'est cependant sur des apocryphes de cette valeur que, dès l'époque des persécutions, nous connaissons approximativement assez bien la hiérarchie ecclésiastique, du moins en Italie et en Afrique. Dans cette dernière province, le nombre des évêques est considérable puis que, lors des conciles tenus à Carthage en 256, saint Cyprien est entouré une première fois de soixante et onze, une seconde fois de quatre-vingt-sept évêques ; et il faut excepter qu'il a pu y avoir des sièges non représentés pour les raisons communes : maladie, vacance, etc. Une partie de ces évêques siège dans les villes, d'autres habitent et sont titulaires de simples bourgades, parmi des agglomérations rurales sur la densité desquelles nous ne sommes guère fixés.

Nous reparlerons plus loin de la littérature apocryphe qui se rattache en Occident à ce canon interpolé du IIe concile de Séville : quoi qu'il en soit, nous voyons qu'on n'a pas songé un seul instant à transformer les évêchés ruraux, cependant nombreux et minuscules, en ces sortes de vicariats que nous avons pu observer en Orient. Sur ce point, l'Occident a su ce qu'il voulait et n'a cherché d'inspiration nulle part.


XIII. — En 439, nous voyons le concile de Riez établir un chorévêque dans la Gaule Narbonnaise. On remarquera que cette décision ressemblait fort à un pis-aller : il s'agissait de régulariser une situation qui ressemblait, par certains côtés, à celle dont le concile de Nicée s'était occupé à l'occasion des évêques novatiens qui rentraient dans le sein de l'Église, auxquels on donnerait un poste de chorévêque afin de ne pas jeter la division dans les diocèses. À Riez, on se trouvait en présence d'un évêque d'Embrun, Armentarius, ordonné contre les canons, c'est-à-dire par deux évêques au lieu de trois et sans le consentement du métropolitain. Armentarius fut déposé, le siège d'Embrun déclaré vacant et le coupable réduit au rang de chorévêque dans un diocèse qui ne pourra être celui qu'il avait indûment gouverné. Les fonctions qu'il pourra exercer sont prévues et décrites : confirmation des néophytes, consécration des vierges, célébration de la liturgie. Dans son église, le nouveau chorévêque aura le pas sur les autres prêtres : hors de cette église, il ne pourra officier ni ordonner des clercs, même pour remplacer l'évêque absent. Non seulement l'analogie du cas et de la solution appelle un rapprochement avec le canon de Nicée, mais les Pères de Riez ne cachent pas qu'ils s'inspirent de ce canon, comme le montre la phrase : « ut idem canon loquitur ». La précaution prise de décrire les attributions futures d'Armentarius peut avoir une autre portée que d'éviter les empêchements et les conflits dans un cas particulier. On peut y voir le souci d'établir, en même temps qu'une innovation, les limites que l'épiscopat prétend lui imposer. C'est que, en adoptant l'institution et le titre, les évêques réunis à Riez modifiaient gravement les droits chorépiscopaux tels que la législation canonique les avait établis. Armentarius se trouve, il est vrai, dans une situation anormale, qui a pu et qui a dû imposer des restrictions toutes personnelles : cependant, il est nécessaire de remarquer qu'on a rogné ses privilèges au point d'entamer les droits essentiels attachés à la charge qu'il va exercer. Sans doute, il possède la prééminence sur les simples prêtres et il jouit de pouvoirs non concédés aux chefs des églises rurales, mais on lui refuse tout privilège honorifique en dehors de son église ; il n'est pas l'auxiliaire de l'évêque, n'exerce pas les fonctions épiscopales proprement dites et, spécialement, n'ordonne pas de clercs. Si l'expédient imaginé pour donner un emploi à Armentarius n'eût pas été une nouveauté en Gaule, on se demande pour quoi le concile de Riez aurait pris la peine de décrire si minutieusement les fonctions et mentionné le titre de « chorévêque » comme un emprunt au concile de Nicée, lequel risquait de n'être pas bien entendu de tous, ou même de n'être pas entendu du tout sans cette explication.


XIV. — Armentarius n'est pas absolument isolé. Nous lui trouvons un contemporain en Occident ; il est vrai que c'est à une longue distance de la Gaule et d'Embrun, c'est à Salone en Dalmatie. L'épigraphie du cimetière de Manastirine, à Salone, nous fournit cette inscription : CHOREEPISCOPI DE -XK. Cette épitaphe était gravée sur un sarcophage faisant partie d'un groupe de tombes réunies dans la confession de la principale basilique cimitériale à Salone. Les tombes voisines de celle d'Eugraphus sont celles d'évêques de la fin du IIIe, du IVe et du Ve ; il n'y a aucune raison d'assigner à la tombe d'Eugraphus une date moins ancienne : de plus, la paléographie de l'inscription accuse, elle aussi, le Ve. Cette attribution ne saurait faire de doute. Mais on peut arriver à plus de précision. Pendant toute la seconde moitié du Ve, le cimetière de Manastirine demeure à peu près complètement abandonné. Les barbares et les armées impériales dévastèrent de leur mieux les environs de la ville. La population de la banlieue s'enferma dans Salone où l'on ramena les corps des saints inhumés depuis cent cinquante ans au plus dans les cimetières suburbains. Les inhumations cessèrent : la dernière inscription datée relevée à Manastirine pour cette période est de 443 ; on n'en rencontre plus ensuite jusqu'en 511. Il faut donc admettre que le chorévêque Eugraphus aura été enterré dans la première moitié du Ve. Malgré l'intérêt légendaire très particulier qui s'attache à ce personnage, nous ne devons ici nous attacher qu'à son titre. Malheureusement, sauf son nom, sa finalité et sa singulière transformation légendaire, nous ignorons tout de lui. Quelle était au juste la nature de ses pouvoirs ? ou sur quel territoire, par exemple, exerçait-il son autorité ? Impossible de répondre à cette question. « Dès le début du IVe, nous connaissons l'existence de communautés chrétiennes dans des villages voisins de Salone, tels que : Epetium et Fituntium ». Seraient-elles les églises de ces bourgs qu'Eugraphus aurait gouvernées en qualité de chorévêque ? ou bien sa juridiction se serait-elle étendue sur une partie du diocèse de Salone beaucoup plus éloignée de la ville épiscopale ? Le doute subsiste. Quoi qu'il en soit, le chorépiscopat est ainsi attesté par deux témoignages occidentaux pour la première moitié du Ve.


XV. — Ces deux témoignages, à l'époque et dans les régions où on les rencontre, n'en sont pas moins des témoignages isolés. Nous continuons à rencontrer dans les documents la mention d'évêques installés dans des bourgs, vici, gouvernant un minuscule diocèse, démembré d'une façon législative dans le territoire épiscopal de la cité, mais ces modestes évêques n'en sont pas moins évêques au même degré, avec les mêmes attributions que leurs puissants collègues ; rien ne peut évoquer dans leur condition l'idée de l'institution chorépiscopale. Voici, par exemple, sous Clotaire, le duc Austrapius qui se fait clerc, reçoit l'épiscopat et le roi le fait placer au village de Celles dans le diocèse de Poitiers, sous la condition qu'il succédera à l'évêque diocésain. Il est vrai qu'à la mort de celui-ci, on ne tint aucun compte de l'engagement pris, malgré les réclamations d'Austrapius qui mourut dans une sédition. Son « diocèse » revint à l'évêque de Poitiers. Autre exemple : celui de Mondéric élu par le peuple et par le clergé de Langres pour suppléer l'évêque Tétric, frappé d'apoplexie. Mondéric, grâce à la permission du roi, fut ordonné évêque sous réserve que, du vivant de Tétric, il administrerait en qualité d'archiprêtre le castrum de Tonnerre jusqu'à ce qu'il succédât à Tétric (502). Accusé, emprisonné, il finit par passer dans le royaume de Sigebert, fut établi évêque du viennois Alisilensis (Alais ?) ayant juridiction sur quinze paroisses, soumises à l'évêque de Rodez.

Avec ces deux personnages, nous étions trop loin du chorépiscopat. Avec un texte de Sulpice-Sévère sur Claudien, frère de Mamert, évêque de Vienne, nous y revenons : « Aniisk's fuit ordine in secundo Fratreni fasce lemins episcopali, Nant de pontificis tenore summi. Ille insignia sumptit, hic laborem ». « Prélat de second rang, il aida son aîné à porter le fardeau de l'épiscopat, lui laissant les honneurs pour en prendre les charges ». Suivant la remarque de D. J. Parisot, le « chorévêque » n'était pas encore entré dans le vocabulaire ecclésiastique, c'est pour quoi nous ne le voyons pas attribué aux prélats des Ve et VIes, quelles que fussent leurs fonctions et leur caractère hiérarchique. Sauf exceptions, telles que celle de Pierre, chorévêque du Mans, dont nous parlerons bientôt, l'emploi de ce terme, emprunté aux traductions des conciles grecs, ne reçut sa consécration officielle que sous le pape Zacharie qui nomma les premiers les chorévêques. Deux lettres de ce pape nous laissent en lire ce titre, tout en faisant voir que c'est à l'Orient qu'on s'adresse pour en éclairer la notion. En effet, une lettre à Pépin, datée de l'année 747, mentionne les chorévêques et cite le concile d'Antioche. La deuxième mention se lit dans une lettre datée de l'année 748, adressée aux évêques des Gaules, de Belgique et de Germanie. Les chorévêques y sont mentionnés en suscription avant les prêtres et les diacres, à leur rang hiérarchique. Au VIIIe, le titre est devenu d'un usage courant.

Quelques documents de l'époque mérovingienne, en particulier les Gesta episcoporum Cenomanensium, sont sujets à caution, nous montrent les chorévêques en Gaule dans des conditions assez particulières. Dans l'Église du Mans, l'évêque Sigibert (670-705) s'associe un chorévêque nommé Pierre, pendant qu'il est personnellement retenu loin de son diocèse par ses fonctions d'« archichapelain » et « chef des évêques » du royaume de Thierry III. En quoi consistaient les fonctions de Pierre, nous ne le savons pas, sauf sur un point : les droits appartenant exclusivement à la dignité du ministère épiscopal ne lui ont pas été concédés.

Au siècle suivant, quatre chorévêques se succèdent dans les mêmes églises sous l'épiscopat agité de Gauziolène (725-770), ce sont : Sigefroy, Didier, Berthode et Merolc, plus tard élevé lui-même sur le siège épiscopal (772-785). Au chorépiscopat de l'Église du Mans, nous pouvons ajouter celui de l'Église de Verdun, qu'administra pendant une vacance de douze ans (765-776) le chorévêque Amalbert. Il vivait en solitaire dans un petit oratoire, en qualité de chorévêque, suivant la coutume de ce temps, écrit un chroniqueur. À Lyon, nous voyons un chorévêque au début du IXe, et il n'est autre que le célèbre Agobard, sacré épiscopalement par trois évêques afin de devenir coadjuteur de Leidrade (808) à qui il succédera. À Langres, l'évêque est assisté des abbés de Saint-Bénigne de Dijon, Hibert, Ingebramne, Bertillon, qui portent le titre de chorepiscopi ou coepiscopi, terme qui désigne l'auxiliaire de l'évêque.

Ce ne sont là que des mentions, somme toute, assez rares ; il s'en faut de beaucoup que les documents soient aussi sobres d'indications sur les archiprêtres et les archidiacres. On ne peut pas craindre de beaucoup s'éloigner de la vérité en considérant l'établissement d'un chorévêque en Gaule, du IVe au VIIe, comme un fait exceptionnel. À partir du VIIe, les chorévêques reparaissent, mais un même personnage est souvent désigné sous les titres d'abbé, chorévêque ou évêque. Sa dignité n'est pas attachée à un siège fixe, sa résidence est toujours éloignée de la ville épiscopale. Ce qui vaut les titres de episcopus in metis, episcopus vicarius, episcopus villanus. L'église qu'il dessert a des privilèges inférieurs à ceux que possède l'église cathédrale ; elle possède des fonts baptismaux et le droit de sépulture ; elle compte un certain nombre de clercs, reçoit des offrandes et des dîmes sur lesquelles l'évêque prélève sa part. Les chorévêques siègent dans les conciles avant les abbés, ils signent les precariae avant eux. On les trouve dans ces fonctions, assez différentes de la conception grecque du chorépiscopat, dès la seconde moitié du VIIIe. Le chorépiscopat n'avait, on vient de le voir, pénétré en Occident qu'à grand-peine et tardivement, il ne s'était implanté que sur certains points et n'avait pas connu un véritable développement. On pouvait croire ses destinées accomplies quand elles se rouvrirent soudain.


XVI. RÉFORME CAROLINGIENNE. — La persistance du paganisme dans les campagnes retarda longtemps la conversion des foules et entrava l'expansion du christianisme presque jusqu'au VIIIe. À cette époque, saint Boniface et Pépin, dont l'œuvre fut reprise et étendue au siècle suivant par Charlemagne et Louis le Débonnaire, entreprirent d'imposer l'organisation ecclésiastique aux provinces occidentales sur lesquelles s'étendait leur autorité ou leur influence. Dans les pays de missions principalement, les évêques apôtres établirent des coopérateurs sur lesquels ils se déchargèrent d'une part de leurs soins. Saint Boniface établit évêque d'Utrecht le chorévêque Eoban *, et Willibrord, en raison de son grand âge, s'ordonne un chorévêque qui le suppléera dans une partie de sa charge (755) '. Dans des cas de ce genre, il ne semble pas douteux que les chorévêques jouissaient de tous les droits épiscopaux. C'était là, redisons-le, un cas nouveau et exceptionnel. Jusqu'à ce moment, on peut dire que le chorépiscopat n'avait fait que végéter. Les documents qui font mention de chorévêques, consultations adressées aux papes, décrets conciliaires, capitulaires impériaux, témoignages des chroniqueurs, et parmi tous ces documents beaucoup sont apocryphes, limitent les cas aux provinces d'Aquitaine (Bourges, Limoges, Le Mans, Angers) et du nord de la France (Paris, Reims, Langres, Verdun, Metz), à la Belgique et à la Germanie « . C'est donc dans les pays de missions qu'il faut nous tenir pour voir le chorépiscopat prendre le développement dont il est susceptible. Là où les sièges épiscopaux sont disséminés et séparés entre eux par des distances considérables, les titulaires se montrent moins soucieux des empiétements possibles du chorévêque. En conséquence, ils lui font beaucoup plus large sa part d'action épiscopale. Non seulement ils lui confient l'inspection des églises, l'instruction et l'examen des clercs, la visite des paroisses rurales, mais encore ils le chargent de l'administration solennelle des sacrements dans les villes et les villages, c'est-à-dire là même où l'usage requérait la présence personnelle de l'évêque pour la réconciliation des pécheurs, la confirmation des enfants et des adultes, la consécration des églises, la collation des ordres mineurs et parfois même pour l'ordination aux ordres majeurs. Il arriva, par une sorte de revanche inconsciente, que le chorépiscopat se releva assez dans l'esprit du peuple pour être égalé à l'épiscopat et on ne distingua pas entre chorévêque et coépiscopus^^, comme si on ne faisait aucune différence entre l'évêque urbain et l'évêque rural. Pour prévenir certaines difficultés, les coadjuteurs ne purent exercer leurs fonctions qu'à la condition d'avoir été sacrés par trois évêques. Si certains évêques, débordés par leurs occupations, se montraient tolérants à l'égard des empiétements de leurs chorévêques, d'autres se tenaient rigides, d'autant plus que le pouvoir civil n'hésitait pas à recourir à la complaisance des chorévêques dans certains cas de vacance prolongée d'un siège épiscopal. Grâce à cette connivence, les fidèles ne s'apercevaient presque pas de l'absence du titulaire et le roi ou les seigneurs géraient à leur plus grand avantage le temporel de l'Église sans pasteur. Une série de documents fut forgée au VIIIe pour parer à cette éventualité et réduire les chorévêques à une situation insignifiante. Le canon interpolé au IIe concile de Séville sert de base à cette tentative d'apocryphes de combat. Nous retrouvons ce canon encadré de formules épistolaires dans une fausse lettre du pape Léon I'' à tous les « évêques de Germanie et de Gaule '■-, > mise au point assez maladroite de la lettre de saint Léon à Rustique de Narbonne, à laquelle on a ajouté une suscription de saveur bien carolingienne. Ensuite c'est encore une fausse lettre du pape Damase aux évêques d'Afrique » dont nous avons parlé déjà, autre lettre papale apocryphe mise sous le nom de Jean IIÎ (560-573) « aux évêques de Gaule et d'Allemagne, » par laquelle on veut retirer aux chorévêques le pouvoir de confirmer « . Tous ces documents sont une littérature de circonstance et ne méritent pas un plus long examen.


XVII. Sors Charlemagne. — Le premier capitulaire d'Aix-la-Chapelle soumet sans restriction les chorévêques à l'évêque diocésain : Ut chorepiscopi cognoscant modum suum et nihil faciant absque licentia episcopi in cujus parochia habitant^^. A quelques années de là, nouvel assaut. Charlemagne et ses évêques se déclarent excédés des plaintes portées contre les chorévêques ; en conséquence, ils chargent Arnon, archevêque de Salzbourg, de solliciter du pape Léon III un décret contre ces prélats coupables d'avoir ordonné des sous-diacres, des diacres et des prêtres. Les capitulaires enregistrent une prétendue réponse papale, laquelle ne décide rien et déclare s'en tenir « aux sentences antérieurement prononcées par ses prédécesseurs et par plusieurs conciles '. » Ce qui, toutefois, est plus grave, c'est la sentence de nullité radicale portée contre les actes épiscopaux des chorévêques et la prescription faite non de réitérer, mais de conférer à nouveau purement et simplement les ordres donnés par eux. Enfin, les chorévêques coupables doivent être exilés. Cependant l'empereur, ce qui n'est pas un médiocre sujet de surprise, se substituant au pouvoir spirituel, déclare établir les chorévêques au rang de simples prêtres et renonce à leur égard aux mesures de répression. Désormais, l'ordination du chorévêque par un seul évêque sera la première garantie de son incapacité épiscopale. Pour corroborer ces décisions, Charlemagne fait appel à un concile de Ratisbonne dont nous n'avons pas le texte ^


XVIII. DÉCADENCE. — On est désormais entré dans l'ère de décadence, elle s'accuse à chaque document. Successivement on retire aux chorévêques le droit d'ordonner diacres et sous-diacres, de consacrer les vierges, de bénir le chrême, de donner les bénédictions pontificales et d'administrer la confirmation '. Et tandis qu'on s'acharne à amoindrir la charge, beaucoup d'évêques laïques indignes de leur haute fonction s'empressent de recourir à ces coadjuteurs si maltraités afin de s'exonérer d'obligations trop absorbantes. Dès la fin du VIIIe, défense a été faite d'instituer des chorévêques *, mais il est plus aisé de les supprimer que de se passer d'eux. Trois conciles de la première moitié du IXe nous font voir que la suppression est restée à l'état de lettre-morte. En 829, le VIe concile de Paris rappelle une fois de plus à l'ordre les chorévêques, qui, » s'ils représentent les soixante-dix disciples, ne doivent pas en prendre raison pour s'égaler aux apôtres '. » Que leur pouvoir soit soumis à la délégation de l'ordinaire, le concile d'Aix-la-Chapelle, en 835, range les chorévêques parmi les ministres de l'évêque, comme les archiprêtres et les archidiacres, ayant, comme ceux-ci, juridiction illimitée « . Le concile de Meaux, en 845, abandonne aux chorévêques la collation des ordres mineurs et la réconciliation des pénitents : deux fonctions interdites aux simples prêtres. Il est en outre réglé qu'à la mort de l'évêque, ils n'ont aucun droit d'exercer la vacance épiscopale. Les évêques qui toléreraient de tels abus seront frappés de peines canoniques '. Le chorépiscopat semblait prêt à retomber dans le néant lorsqu'une intervention énergique se produisit en sa faveur, laquelle ne put cependant que retarder un peu la ruine définitive. En 841, l'abbé Raban Maur, abbé du célèbre monastère de Fulda, écrivit un opuscule en faveur des chorévêques. Cet écrit était intitulé : Si liceat chorepiscopis presbyterius et diaconus ordinare cum conscientia episcopi '. Nous avons mentionné la prétendue réponse du pape Léon III à Arnon de Salzbourg, proclamant la nullité des actes épiscopaux accomplis par les chorévêques. Un chapitre des Capitulaires enregistrait cette décision et déclarait nuls les sacrements conférés par les chorévêques « suivant la décision de Léon III. » Il était résulté de là une situation pleine de désordre. Certains évêques d'Occident réordonnaient les prêtres et les diacres ordonnés sous leurs prédécesseurs par les chorévêques, ou bien ils reconsacraient des églises auparavant consacrées. Un parti si radical provoquait l'approbation des uns, le blâme des autres ; de là, des disputes, des factions, des schismes, l'abbé Raban Maur prétendait justifier l'existence et le caractère des chorévêques par le témoignage de l'antiquité et il remontait jusqu'au temps des apôtres. D'après lui, Lin et Clet avaient fait des ordinations d'après l'ordre de saint Pierre, qui les considérait comme chorévêques - en vérité on croit rêver ; — c'est donc, concluait Raban, que les chorévêques ont toujours possédé le pouvoir d'ordre, et c'est par un étrange mépris de la tradition qu'on leur refuse ce dont ils sont en possession depuis tant Des. Une telle conduite, qui ravale les chorévêques presque au rang des simples prêtres, ne peut se justifier par aucune autorité ancienne ni nouvelle. Il rappelait les évêques à l'observation des canons d'Antioche '. Cet opuscule contenait trop de choses sous sa modération calculée pour qu'on ne fit pas l'impossible afin de le réduire à néant. Les actes pontificaux se trouvaient infirmés par le fait seul que l'auteur ne daignait pas en tirer parti ni même paraître soupçonner leur existence. Pour ces causes et pour d'autres peut-être que nous connaissons moins clairement, l'intervention de Raban Maur ne produisit pas la réaction souhaitée en faveur du chorépiscopat dont les adversaires poursuivent leur campagne avec acharnement. On attribue au concile de Paris, en 849, un décret de suppression des chorévêques ; mais on connaît ce décret, semble-t-il, par un récit de la Chronique d'Albéric, relatif à Andrade, chorévêque de Sens, sous l'archevêque Véilon. Andrade assista à ce concile où il fut déposé avec tous les autres chorévêques. La fois de plus, cette mesure générale devait échouer devant l'intérêt particulier. Les chorévêques supprimés apparaissent à quelques années de là et font l'objet de consultations adressées au pape par les évêques francs. En 853, Hincmar demande à Léon IV la conduite à tenir à l'égard des fidèles confirmés et des clercs ordonnés par les chorévêques ; en outre, il signale des cas où les chorévêques remplissent la vacance des sièges épiscopaux pour le compte des princes laïques qui, pendant ce temps, touchent les revenus ». En 884, consultation de Nicolas I'^', adressée à Raoul de Bourges, favorable aux chorévêques « . Cette décision est assez inattendue. Elle reconnaît la validité des ordinations faites en Gaule par les chorévêques et proclame le caractère épiscopal de ceux-ci. « Institués à l'exemple des soixante-dix, qui peut douter qu'ils n'aient eu les fonctions épiscopales '-' ? » Néanmoins, par respect pour les canons, on ne devra pas affaiblir l'autorité des évêques. Cette décision ambiguë ne retarda pas la ruine du chorépiscopat dont l'abrogation s'obtint désormais par voie d'extinction. On n'ordonna plus de chorévêques, du moins dans les Églises franques. La lettre de Nicolas V' fut, pratiquement, considérée comme ' non avenue. Les fidèles furent obligés de se faire confirmer de nouveau s'ils l'avaient été par un chorévêque. Non seulement on ne tient aucun compte de la lettre de Nicolas I'^', mais on fait revivre l'apocryphe mis jadis sous le nom de Léon III, d'où on prend prétexte de retirer le droit aux fonctions épiscopales aux chorévêques ». La dernière mention conciliaire est contenue dans un concile tenu à Metz, en 888. Il n'est plus question de suppression, c'est chose faite, mais de reconsécration des basiliques consacrées par eux « .


XIX. CHORÉPISCOPAT. — Le chorépiscopat acheva I 1686, part. I, I. II, c. i-vi, t. i, p. 215-221. — A. Varenius, De episcopis, presbyleris et chorcpiscopis, in-4 », Rostochii

A Hippone, comme à Rome, existait une schola : c'est encore saint Augustin qui nous l'apprend à l'occasion de ces enfants qui, « dans le degré de lecteurs, étudient les lettres d'une manière encore enfantine ».

A Carthage, les petits choristes eurent pendant la persécution vandale, vers 484, leur jour d'héroïsme suivi d'une longue célébrité. Lors que l'évêque Eugène eut été exilé, raconte Victor de Vita, tout le clergé de Carthage fut décimé par le meurtre et par la misère. Parmi eux, on remarqua surtout les enfants lecteurs qui, tandis qu'on les traînait au loin en exil, se réjouissaient dans le Seigneur. Pendant la marche, un lecteur renégat, nommé Theucaire, suggéra la pensée de séparer de la multitude des confesseurs, c'est-à-dire des clercs de Carthage, une douzaine de ces enfants, qu'il savait doués de belles et fortes voix et très habiles aux mélodies musicales. Il les désigna lui-même, pour les avoir eus autrefois comme élèves, du temps qu'il était catholique. On accéda aussitôt à son projet et on les remit, mais on fut obligé de recourir à une violence barbare pour les séparer de leurs compagnons de route. On les sépara de corps, mais non de cœur, de la troupe des saints. Ceux-ci, craignant l'apostasie pour ces enfants, suppliaient avec soupirs et larmes qu'on ne les éloignât point d'eux, et retenaient si fortement leurs petits compagnons que les hérétiques durent les menacer de leurs épées.

Enfin, le renégat parvint à les ramener à Carthage. Là, il croyait triompher de leur enfance par des flatteries et des caresses. Mais, eux, furent plus forts que leur âge et, de peur de s'endormir dans la mort, tinrent fortement allumée la lampe de l'évangélique lumière. Les ariens s'indignèrent furieusement et rougirent de se voir vaincus par des enfants. Enflammés de colère, ils ordonnèrent de les fouetter, bien que peu de jours auparavant ils eussent été déjà roués de coups. Les blessures s'ajoutèrent aux blessures et la souffrance ravivée redoubla. Et pourtant il arriva, avec le secours de Dieu, que cet âge fragile ne succomba point sous la douleur ; au contraire, son courage, fortifié par la foi, ne cessa de croître.

Mais ceux-là étaient déjà presque de grands garçons et qui devaient regarder de haut leurs petits camarades, vrais bambins, ceux-ci, comme ce lecteur africain dont l'épitaphe appartient au début du VIe :


VITA LIS SA Ë NO NAS • MA LAS INA PRI 10 MA

— En Espagne, le IIe concile de Tolède (531) prescrit : « Quant à ceux que leurs parents consacrent à la cléricature dès les premières années de leur enfance, ils seront tonsurés, appliqués à l'office de lecteurs et instruits dans la maison de l'Église, sous l'œil de l'évêque, par un prêtre chargé d'eux. Si, à l'âge de dix-huit ans, ils persistent à garder la continence, on attendra deux ans encore pour les ordonner ».

En 597, un autre concile retarde cette limite à l'âge de vingt-cinq ans. Enfin, le Xe concile de Tolède veut que l'oblation ait eu lieu avant l'âge de dix ans.


VII. GAULE. — En Gaule, le Ve concile de Vaison (529) recommande que tous les prêtres qui sont constitués en paroisses, suivant en cela la coutume que nous avons apprise être assez utilement pratiquée en Italie, reçoivent chez eux de jeunes lecteurs non mariés, autant qu'ils pourront en avoir, et qu'ils les élèvent comme de bons pères, qu'ils les nourrissent spirituellement et leur enseignent à préparer les psaumes, à s'appliquer aux lectures sacrées et à pratiquer la loi du Seigneur, et qu'ils se préparent ainsi de dignes successeurs.

Toutefois, si ces jeunes gens, arrivés à l'âge d'homme, veulent prendre femme pour raison de fragilité, qu'on ne les en empêche pas.

Ce que faisaient les prêtres dans les campagnes, l'évêque le faisait dans sa ville épiscopale. Le concile de Tours, en 507, recommande aux évêques d'avoir toujours avec eux leurs prêtres, leurs diacres et même la troupe de leurs plus jeunes clercs, clericorum turba iuniorum.

A Lyon, nous voyons cette schola en plein fonctionnement, grâce à l'épitaphe, datée de 552, d'un primicerius scholae lectorum :


FAMOLVS DÏ STEFANVS PRIMICIRFVS SCOLAE LECTORVM SERVIE NS ÊCL LVGDVNINSI VIXIT ANNOS LXVI

5 OBIIT Vllll kT DECEMBRIS DVODECIES PC


IVSTINI INDICTIONË XV

Ce primicerius devait ressembler en quelque façon à un « directeur de petit séminaire ». L'Histoire de l'Église de Milan nous parle d'un autre Primicerius lectorum et de son affection maternelle pour les petits clercs, allusion à son nom de Maternus.

Le trésor de l'abbaye de Saint-Denis conservait depuis les croisades ou les temps carolingiens une coupe connue sous le nom de « tasse de Salomon ». En 1625, dom Jacques Doublet la décrit ainsi : « Une très riche tasse garnie de son pied d'or, qui est la tasse du sage roy Salomon, enrichie sur le bord de hyacinthes, au dedans de très beaux grenats, et de très belles esmeraudes, aussi, au fond d'un très excellent et grand saphir blanc entaillé, à enleveure par dehors, de la figure au naturel du dit roy, séant en son trône, avec un escalier orné de lions de part et d'autre, à la façon qu'on le voit représenté dans la sainte Bible. Cette tasse donnée par l'empereur et roy de France Charles le Chauve ». En 1638, dom Germain Millet dit cette coupe « enrichie de hyacinthes par le bord, et au dedans de grenats et d'esmeraudes très fines, au fond d'un très beau saphir blanc, sur lequel est entaillée, à demi-relief, la figure dudit roy, séant en son trône, tel que l'Écriture sainte le représente au troisième livre des Rois, ch. x ». Dom Félibien, moins crédule, se borne à parler d'une « espèce de sous-couppe d'or ornée de cristaux de différentes sortes de couleurs. Au milieu, l'on y voit un roy assis dans son trône ». Mongez, dans le dictionnaire qu'il a fourni à l'Encyclopédie méthodique, dépouilla cette coupe de la haute antiquité traditionnelle que lui attribuait Le précédent, et il n'hésita pas à y voir un roi sassanide, sans pouvoir toutefois opter entre les trente princes qui régnèrent sur la Perse depuis 223 jusqu'en l'an 639. C'est que Mongez ne connaissait les portraits que de quatre de ces rois, ceux que M. de Sacy avait, avec tant d'habileté, retrouvés sur plusieurs monnaies d'argent. En 1842, on proposa de restituer au roi Chosroès Ier la coupe en question ; -ce dont il est impossible de douter en présence de la médaille d'or de ce roi qui existe dans le cabinet de M. le duc de Blacas, et que j'ai publiée, disait Adrien de Longpérier. La monnaie est assez grossièrement gravée, tandis que le cristal est travaillé avec un grand soin ; cette différence de style n'empêche cependant pas de suivre dans les moindres détails l'identité des deux types. Voici comment on est arrivé à cette identification.

En examinant de près les couronnes des divers rois sassanides dont on possède les monnaies, on s'aperçoit que chacun de ces princes modifiait la forme et les attributs de cet insigne. Or la couronne de Chosroès Ier, sur les monnaies et particulièrement sur la pièce du cabinet de Blacas, est identique à celle du prince représenté sur notre coupe ; il ne manque sur la monnaie que les bandelettes flottantes, sans doute faute d'espace.

Voici les principales dimensions de ce bijou. Largeur des cloisons : épaisse, 0,004 ; mince, 0,001. Diamètres : vase entier, 0,2825 ; disque central, 0,07 ; grands disques, 0,034 ; moyens disques, 0,021 ; petits disques, 0,018. Les écussons triangulaires et les grandes losanges ont environ 0,01 de côté ; les petites losanges, 0,012. Les hyacinthes de la lèvre mesurent 0,0107 sur 0,004, celles de la bordure inférieure, 0,012 sur 0,010. Profondeur centrale, 0,03 ; hauteur du pied, 0,015.

Cette coupe transparente se compose d'une sorte d'armature en or massif et de trois rangées circulaires et concentriques de dix-huit médaillons en cristal de roche et en verre de deux couleurs, servant d'encadrement au sujet principal qui est un médaillon de cristal de roche, rond, occupant le fond ou l'ombilic. Sculpté en relief au revers et paraissant dans le bon sens de la coupe, ce médaillon représente Chosroès Ier assis sur un trône dont les pieds sont des chevaux ailés. Le dossier du trône se voit à la droite du monarque par une faute de perspective qui n'étonnera pas sur un monument de cette époque. La couronne est formée d'une mitre ronde sur laquelle paraît un croissant et de pointes en forme de créneaux ; la mitre est surmontée d'un second croissant portant le globe du soleil ; ceux de l'encadrement du médaillon central sont en largeur. Les médaillons des trois rangées circulaires sont alternativement blancs et violets ; les blancs sont en cristal de roche ; ils portent un fleuron sculpté au revers comme le médaillon central ; les violets sont en verre coulé et portent le même fleuron. Les interstices entre ces médaillons sont remplis par des losanges de verre uni de couleur verte.

Le travail de la coupe se rapporte bien au siècle de Chosroès Ier, et, outre l'intérêt iconographique du médaillon, la pièce elle-même est un intéressant spécimen de l'histoire des procédés industriels. C'est un 2819. — Coupe de Chosroès. Cabinet des médailles.

Le roi est de face ; ses cheveux sont partagés en deux grosses touffes frisées tombant sur les épaules ; il a la barbe épaisse, mais courte et non frisée, il est vêtu d'une robe brodée, candys, et s'appuie des deux mains sur le pommeau de son épée renfermée dans un fourreau. De ses épaules partent deux bandelettes analogues à celles qui font partie de sa couronne, mais plus grandes ; deux autres bandelettes encore plus grandes partent de son buste et flottent horizontalement à gauche ; ce sont les bouts du kosti. Des pieds du monarque partent encore deux ailes comme celles de la couronne.

Le bord extrême de la coupe ainsi que l'encadrement du grand médaillon central sont décorés de dés en verre coloré translucide, imitant le grenat dans des alvéoles régidiers. Les dés du bord extrême sont en exemple très curieux de l'emploi du verre de couleur en guise d'émail, au VIIe. L'armature en or a été travaillée au nu-treau (lig. 2819).

En 1712, ce monument spolié au trésor de Saint-Denis fut déposé au Cabinet des médailles et antiques avec les autres objets précieux de même provenance qui échappèrent au creuset.

H. Leclercq.


CHOUETTE. Dans la notice que nous avons consacrée aux amulettes gnostiques et au « mauvais œil », nous avons signalé la présence de quelques symboles référés sur un grand nombre de monuments. Parmi ces symboles, un des plus caractéristiques est la représentation de la chouette.

La chouette est un symbole qui n'a jamais été adopté ni introduit officiellement dans la symbolique chrétienne, et qui néanmoins y tient une place dont il importe de bien préciser le sens. Pas plus que les païens, leurs contemporains, les fidèles n'étaient à l'abri des superstitions qui avaient envahi la société antique. Ils s'en défendaient et néanmoins ils ne parvenaient pas à s'en affranchir tout à fait. La croyance au mauvais œil était, nous l'avons montré (voir amulettes), une de celles qui ont le plus troublé nos pères ; or, en certains cas, le mauvais œil se compliquait d'une chouette perchée sur lui. Nous en avons un exemple dans une mosaïque trouvée à Rome, en 1889, au seuil de la salle de réunion d'une confrérie de dendrophores. À côté d'une inscription souhaitant bon accueil à tous ceux qui se présentent pour entrer, on voit une représentation ayant pour but d'écarter du lieu en question toute influence maligne. Le mauvais œil surmonté de la chouette est attaqué de toutes parts. Un trait, lancé par une main invisible, l'a transpercé, et une horde de bêtes l'entoure : le serpent darde vers lui son aiguillon, le scorpion arrive en rampant, la corneille perchée sur un laurier et le corbeau, les plumes hérissées, s'apprêtent à le becqueter. Le cerf fonce sur lui, tête baissée, la lionne s'élance, et l'ours, et la chèvre, et le taureau. « Cette coalition n'est pas ici un monument unique en son genre, encore que les dimensions permettent d'introduire plus de netteté et moins de confusion entre les types ; nous rencontrons cette insurrection générale contre le mauvais œil sur des médailles grossièrement frappées, mais la présence de la chouette y est peu commune, pour ne pas dire sans exemple, ainsi perchée sur le mauvais œil.

Différentes explications ont été proposées, les unes sans fondement dans les faits, les autres contredites par les textes ou par les monuments. Tout d'abord, il est absolument gratuit de voir dans la chouette un symbole de Cybèle ; il ne l'est pas moins d'en faire l'oiseau de Minerve, signe de bon augure. Et en ce cas, ennemie du mauvais œil, elle ne prend cependant aucune part active à l'assaut qui lui est donné ; si, au contraire, elle paraît comme associée du mauvais œil, comment se fait-il qu'aucun des assaillants de l'oculus malignus ne semble s'occuper d'elle et lui donner la chasse ? Si elle est associée au mauvais œil, suffira-t-il d'en donner pour raison que la chouette est un oiseau nocturne et funèbre ? Une idée lugubre s'attachait à elle. Virgile nous apprend que les Romains croyaient qu'une chouette (bubo) venait se poser sur la maison de celui qui allait mourir :

Solaque cinimini, / crali carmine bubo Saepe quierit et longam in tectis linquere vocem.

Saint Isidore de Séville, ce confident des traditions et des récits de son temps, désigne ainsi la chouette : bubo, avis funeris in sepulcris die nocturne versatur.

De même qu'une idée de chance est inséparable du fer à cheval que les gens des campagnes clouent sur la porte de leur demeure ou de leur remise, de même une idée funeste continue de s'attacher à la chouette et, pour rompre le charme, empêcher la vertu malfaisante, on ne trouve rien de mieux que de clouer le cadavre de la chouette à la porte d'une grange. Ainsi, croit-on, le péril est conjuré, le Malin n'osera rien entreprendre contre une maison qui est venue à bout de lutter et de vaincre son propre symbole. Car il est clair qu'on ne sépare pas le Malin lui-même du symbole qu'il adopte ou même de la forme dont il se revêt pour nuire.

Cette légende continue au revers :


IESVS

I NON BALEAS AD


ANIMAM PURAM ET SUPRA QVIS VIS SIS

Cette conjuration s'adresse à la chouette figurée sur l'amulette. L'oiseau néfaste est environné de sept étoiles et du nom même du Seigneur. Ensuite on lui crie : Il t'a vaincu, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de David, Jésus-Christ, le bras de Dieu, t'a lié, et le sceau de Salomon. Oiseau nocturne, puisse-tu ne jamais arriver jusqu'à l'âme pure, ni dominer sur elle, qui que tu sois. Ainsi la chouette n'est que la forme redoutable de quelque puissance mystérieuse : Qui que tu sois.

Les mœurs de la chouette, son aspect bizarre et terrifiant, son regard surtout, l'impression pénible qui s'attache à elle, à son vol, à son cri, tout cela a pu et a dû concourir à amener l'identification qu'on a faite d'elle et du diable. Mais elle n'est pas seulement le déguisement préféré du démon, car celui-ci n'est pas seul à se changer en chouette. Les sorcières, qui tiennent du diable leur puissance, l'imitent en tout, et aussi quand il s'agit de se déguiser : c'est pour quoi on les appelle les striges, c'est-à-dire les orfraies : strigem, ut ait Verrius, Graeci τρίξ appellant quod maleficiis mulieribus nomen inulilum est quas volaticus etiam vacant. Ainsi, non seulement les chouettes assistent aux scènes de sorcellerie et de magie — comme on le voit, par exemple, dans l'Ibis d'Ovide — mais parfois la chouette dont le vol vous effraie la nuit n'est autre qu'une sorcière déguisée qui se rend au sabbat : c'est en bubo que se métamorphosait la sorcière thessalienne dans le roman milésien de l'Âne. C'est pourquoi l'amulette à l'effigie de la chouette, que nous venons de rappeler, se termine, suivant la prudente coutume des adjurations anciennes, par un Qui que tu sois. Désigner un personnage par son nom propre était une maladresse, car, pour un génie malfaisant écarté — et qui ne songeait peut-être pas à vous nuire — vous aviez tous les autres, sauf celui-ci, qui, ayant le champ libre, allaient vous persécuter. Quis vis sis s'adressait au premier venu, quel qu'il fût, et le réduisait à l'impuissance.


CHRÉTIEN. — I. Textes littéraires. II. Textes épigraphiques. III. Bibliographie.

I. Textes littéraires. — L'heure où une création nouvelle reçoit son nom est solennelle, car le nom est le signe définitif de l'existence. C'est par le nom qu'un être individuel ou collectif devient lui-même et sort d'un autre. La formation du mot prononciation vulgaire était en effet chrestiani. Dans le texte de Tacite : quos vulgus christianos appellabat, une révision récente des manuscrits a montré qu'il faut lire chrestianos. Tacite a voulu dire que le vulgaire disait chrestiani, tandis qu'en fait le fondateur de la secte s'appelait Christus.

Les Juifs, en tous cas, n'adoptèrent pas, au moins d'une façon suivie, le nom donné par les Romains à leurs coreligionnaires schismatiques. Ils continuèrent d'appeler ceux-ci Nazaréens. La populace d'Antioche accueillit le mot nouvellement formé, mais ce fut pour en faire un terme de mépris et d'insulte, au point que les fidèles semblent ne s'être décidés à l'accepter qu'après que saint Pierre eut exhorté à tenir non à opprobre mais à honneur un nom qui rappelait l'onction divine de Jésus. Nous trouvons le mot chrétien une seule fois employé dans le Nouveau Testament, quand Agrippa répond à saint Paul : « Il ne s'en faut guère que vous ne me persuadiez d'être chrétien », et le prince attachait probablement à ce nom la même signification désobligeante que le peuple d'Antioche. Il en sera encore longtemps ainsi dans cette ville.

Quand fut imaginé le mot chrétien ? Nous ne pouvons assigner une date fixe, néanmoins il semble que ce fut avant la persécution d'Hérode, probablement entre les années 40-42 ; mais ce point de chronologie reste à débattre.

Le mot chrétien devait faire fort une et, tiraillé, déformé, reconnaissable quand même, partout et malgré tout, il servit à désigner les disciples de Jésus en tous temps et en tous pays. Forgé pour une raison toute pratique, la nécessité de marquer et de classer la multitude d'adhérents groupés par les prédicateurs à Antioche, le mot passa immédiatement en usage. Dès l'an 64, le populaire s'en servait couramment : quos vulgus chrestianos appellabat ; avant l'an 79, une inscription gravée à la pointe sur une muraille de Pompéi permet de supposer la lecture CHRISTIANI ; entre ces deux dates, l'épître de saint Pierre aux communautés d'Asie Mineure nous apprend que l'épithète de « chrétien » était communément employée dans ces parages ; enfin un témoignage, fort discuté, de Flavius Josèphe, ne peut être passé sous silence.

Si le mot Xp'ιstianôs ne se rencontre pas dans les écrits de Clément de Rome, de Barnabé, d'Hermas, de saint Polycarpe, de Tatien, dans les Homélies clémentines et les Récognitions, ni dans quelques autres très anciens débris de la première littérature chrétienne ; par contre, on le trouve comme un terme couramment employé dans saint Ignace de Smyrne et chez les apologistes : Justin, Athénagore, Théophile, Minucius Félix. On le rencontre également dans la lettre à Diognète, dans les Kerygmes de Pierre, dans la lettre des fidèles de l'Église de Lyon-Vienne, chez Irénée, Tertullien et Clément d'Alexandrie ; mais surtout, l'attestation la plus précieuse est celle de la Didachè qui nous montre que, dans certains milieux chrétiens, dès avant la fin du Ier siècle, le sens honorable préconisé par saint Pierre a prévalu : « Si le nouveau venu n'a pas de métier, que votre prudence avise à ne pas laisser un chrétien vivre oisif parmi vous. »

A quelques années de là, en 111-112, Pline fait usage du mot christiani à plusieurs reprises, sans prendre la peine de s'expliquer et comme il y a lieu pour un terme dont le sens est fixé et connu de tous ; il mentionne des individus qui, depuis vingt ans — ceci nous ramène à l'époque de la Didachè — ont cessé d'être chrétiens, et il s'enquiert si le nom seul implique une culpabilité : namen ipsum, si flagitiis caret, an flagitia cohærentia nomini puniantur. D'ailleurs, préjugeant la réponse impériale, il a condamné à mort ceux qui, par trois fois, se sont déclarés christiani ; d'autres ont nié que ce titre leur fût applicable et ont parlé mal du Christ, ce à quoi un vrai chrétien ne peut se résoudre ; d'autres avaient été chrétiens et ne l'étaient plus. On peut dire que, dès le temps de Trajan, l'épithète de « chrétien » est généralement employée et entendue de tous pour désigner les fidèles de Jésus.

Dès lors le mot va s'appliquer à tout ce qu'on pourra vouloir lui faire dire. De l'adjectif χριστιανός on formera le substantif χριστιανισμός et probablement le verbe qui semble intermédiaire χριστιανίζειν, « vivre en chrétien », et que provoquaient des expressions parallèles d'un usage déjà ancien et répandu telles que ζηλοτυπείν, εὐσεβίζειν et ἀγιαζειν. Si le mot χριστιανισμός se rencontre pour la première fois, en 155, dans le Martyrium Polycarpi, on n'en pourrait rien conclure avec certitude pour la date vers laquelle il fut formé ; ce qui nous est resté de la littérature chrétienne est trop peu de chose en comparaison de ce qui est perdu pour voir dans l'apparition d'un terme dans un document le témoignage de son plus ancien usage ; mais nous trouvons déjà le dérivé χριστιανικός dans trois épîtres de saint Ignace aux Magnésiens, aux Romains et aux Philadelphiens, et le même écrivain emploie parfois le mot adjectivement, par exemple χριστιανός, πιστός.

À son temps la distinction entre le parler correct et le parler populaire, le vulgus qui, sans y regarder de plus près, disait chrestiani, tandis que, pour être logique et rappeler que la secte se réclamait du nom de son fondateur, il eût fallu dire christianus. C'est possible, encore que discuter d'un ε ou d'un ι, à la distance où nous sommes, puisse paraître un peu outrecuidant. Quoi qu'il en soit, Suétone écrit tout net : Judaeos impulsore Chresto assidue tumultuantis Roma [Claudius] expulit, et on s'est demandé s'il est question du Christ ou de quelque personnage nommé Chrestos. C'est à l'identification du Christ avec Chrestos que nous nous rallions, pour notre part, et nous en donnerons les raisons ailleurs ; ici, et pour l'instant, il n'est question que de phonétique. Or, il est absolument hors de doute que Christus et Chrestus, christiani et chrestiani ont été employés indifféremment par les auteurs profanes et les auteurs chrétiens des deux premiers siècles de notre ère. Le codex Sinaiticus, dans les trois passages du Nouveau Testament : Act., xi, 26 ; xxvi, 28 ; I Petr., IV, 16, écrit χριστιανός, et nous retrouvons χριστιανός sur un papyrus magique égyptien, ΙΧΧΥΧΤΕ sur une amulette, χριστιανός ou χριστοφόρος sur des épitaphes à Syracuse, d'Asie Mineure, de Syrie, par exemple :

Σιωπ Μύρτιος Μαριτίνου χριστιανὴ μνήμα τὸ ἐμόν.

Avec ces monuments nous sommes assurés d'avoir des graphies vraiment anciennes, ce dont on n'a pas la garantie pour les leçons manuscrites, notamment celles de Tacite, Suétone, Pline, Marc-Aurèle, Lucien, dont les ouvrages ont été si souvent recopiés et corrigés. Ce qui paraît clair, c'est que la forme Chrestos et la forme Christos ont existé longtemps parallèlement. Justin le Martyr emploie la seconde forme dans son Dialogus cum Tryphone destiné à la polémique juive, la première dans ses Apologiæ destinées aux païens. Mais comme nous avons vu que le sobriquet christianus fut formé d'après la croyance des fidèles à Christus, peu importe, somme toute, la corruption d'une lettre, d'un ι en ε. Ce fait du rattachement de christianus à Christus ne fait pas de doute pour les plus anciens auteurs. Aristide écrit : ο χριστιανοὶ ντες ἀπὸ τοῦ Χριστοῦ. Saint Justin n'est pas moins formel : καὶ τι ο ἀπὸ τοῦ Χριστοῦ χριστιανοὶ καλοῦνται.

C'est à ceux qui croient en lui, lui sont unis dans une même âme, une même synagogue et une même église, que le Verbe de Dieu parle comme à sa fille, à l'Église, qui est constituée de par son nom et participe à son nom — car tous nous nous appelons chrétiens. Et Tryphon répond : « Soit ! que vous autres des nations vous le reconnaissiez comme Seigneur, Christ et Dieu, selon que les Écritures l'indiquent, vous tous encore qui, de par son nom, avez droit de vous appeler chrétiens. » Origène dit de même : Oplo a Christi vocabulum mucupari et habere nomen quod benedicitur super terram, et cupio lam opere quam sensu et esse et dici christianus. C'est au moyen d'un jeu par iotacisme sur πριστός que Justin dira à l'empereur Hadrien : « On punit les chrétiens pour le nom qu'ils portent, nom qui n'implique que des idées honnêtes. » Le goût du calembour était chose trop répandue au début de l'ère chrétienne pour que le mot Christus y pût échapper ; d'ailleurs parmi tant de gens qui ne savaient ni lire ni écrire, beaucoup prononçaient à l'aventure, au petit bonheur ; Tertullien prétend que les païens ne savaient même pas le véritable nom et disaient chrestianus au lieu de christianus, probablement sans aucune intention injurieuse, du moins chez un grand nombre, et il ne manquait pas de dire comme Justin que christianus vient de χριστός, qui veut dire excellent : Sed et cum perperam chrestianis pronuntiatur a vobis, nam nec nominis certa est notitia apud vos de suavitate vel benignitate compositum.

Lactance dit encore : Sed exponenda hujus nominis ratio est propter ignorantium errorem, qui eum immutata littera Chrestum soient dicere.

' Ki évôsï y.scvTai raîSs ;' •ïrpwTOTOxoî AoC/.'.^, à'.t7<joi(i) 7.« Ar|pw(i) 0£Ô2oTo ;, — ;| r, Ao[xva x'/./jûOv TptTov iHi* Ts>.£ua£v, T£7pâS :.Vouztavr, 7r£[J.3TTr, Zwy-, (J-jvo6£U- £1, £/.7r| 0£o5o-j/,r, |J.£TÉlIt- ~X 7£6£tTaî 0-JTa v.où oiv.x Ttpô ; ToT ;, itapOivo ;, soSo- »10 Ô£ T£V.o-j(7a a7r£Û<j£v :0£ :v Traïoa ; oOç a'JTi'f,) : ■Kooi~z\j.'bi^j.

OtÇ 7 :01Y,(T£V ÀATÔFACV £v63t6e.Vojy. ;;, t£/.vo ;; l&'oiui xat aCTâj(i), Tuv 'Aax).r,T :toôo-r,('.) x'/ôytù ■.) 15 Xp£i5T'.avo« t 6 ; sivtE ; £■/£-

(J|J.£V

La restitution des vers dont on a eu l'intention de composer ce petit poème peut se faire d'après la Parfois, la mention ne vise que le défunt ou la défunte : par exemple :


XA PITIOY XPei CTIANH CN GAAC KCIM Al »A-5ia XapiTÎo'j /_pît<7Ttavr, y.ifu.a. ^.

Dans la partie occide n'ale de la Thrace, prés de Phillppopolis, à Kararizi, une pla que de marbre de porte deux inscriptions : la première en date est païenne ; la seconde, qui lui parait de très peu postérieure, chrétienne. Deux femmes de la même « famille — les noms sont les mêmes — ont été déposées dans la même sépulture ; mais el les appartenaient à des religions différentes. Ce marbre nous reporte à une épo que où deux croyan ces opposées pouvaient vivre sous le même toit sans inimitié bien vive. Ce monument nous prouve, en même temps, que la prédication chrétienne avait fait d'assez bonne heure des prosélytes dans la partie de la Thrace la plus reculée. Cette vie fraternelle des deux cultes dans la même famille nous expli que en partie comment les images païennes n'ont pas dû toujours inspirer une vive aversion aux imitateurs chrétiens. Évidemment Jes idées dogmatiques ne créaient pas un abîme entre les parti sans des deux religions. Grâce à la tolérance ■des nouvel les doctrines, grâce surtout à la médiocrité d'intelligence des pagani, l'état des esprits dans ces villages devait être semblable à celui qu'on voit aujour d'hui encore dans certains cantons mixtes de la Roumélie, où, par suite d'une mutuelle ignorance, chrétiens et mahométans n'ont pas toujours conscience des différen ces qui les séparent.

Voici ce curieu.x monument- :

EIIV1E0EAICW2EINEAAHMENE TICNOOENEIMEIAAAIKLHC NATPIEELMITOYNOMAKYPIAAA OIKOAOMOYAAOXOE h EYKAAAIOYOEMEGANOY EAI\IEKPYH'ENOCIW...OIC Sur la même pierre, inscription plus grossière, moins profondément gravée :


NICTHACIMNHCTOC El fie 6£>'. ;, w Etîvs, ;, ttoôev £Î[i£c', Aaôixiïî ; 1| -iiTp[Yi] ; eiu. :, TO'J'vojia KupO.Xa, i| à'Àoyo ; 1 ! E-jxXa5îoj, o ; iis £ »/.pj' ! ;îv 6<T :to[ ; tJq : ; >.oi ::[oî ; à7caY]o[p]£[ûw] + ENOAAE KATAKI TE ZCÙZON NPEIBY TEPOZ XPIZTIANOI XOPIOY NH« OY ME 5 TAAHI YnO NAKO AIAN MH EN ATH ENA lE EXI HPOZ TON »f /.xiiy.m Dw^ov ■îtpeséJTEpoç ypi'TTiavb ; y.op'O'j N^fa]o-j( ?) ; Otto Nay.o/, ?av, !iii(vb ;) niv- — o(-j) h àrr,(i), iv&( !y.Tiûvo ;) :t'. « Ey : Tipb ; tov [Oeôv -V Athènes, nous rencontrons deux épitaphes portant la mention de christianisme, la première n'a rien de particulier, elle peut appartenir au iv« siècle' :

-a[i5iTi ; Iv6iSô xÏTai y.a'i Ar, !i(ipyv-, Xp'.aTtavoi.

4 !. 4 !. 4 !

La deuxième inscription offre une formule intéressante ' :


BIKTOJPINOYTOYN IVLAYPOCTON MArCNe XPICTIANOC TON TONON 'N' ' j :.u1M CTOYC KA D ;xTwp ;vo-j ToO ['AJrjLï'jpô ; t'o ovojia vlvs^i] || yp :(r : !av'o ; -io-t'o ; si ; 1| tÔv tô-ov àv[aîia-j(j£w ;] (Bayel).

B ;/.7wp !vti\j Toi[/,au.(TpoTi-o-j) (• ?) -j'o ;,] || JlaCpo ; -o viov-a., Yéve[i 'AOrjvaîo ; (' ?)J || ypiirTiavà ; ttktto ;, si ; [to-jTov] Il TÔv TÔ-nov iv[a7i]a[- :£Tat] || eto-j ; y.[%\' (Dittenbcrger).

La restitution de Dittenberger est beaucoup plus vraisemblable et malgré l'intérêt qu'aurait la formule -,lvEi xpi(7T :avb ;, celle qu'on lui substitue a pour elle la plus grande probabilité ; il reste l'expression yptiTiavo ; xcato ; qui justifie la présence de l'inscription, gravée sur une pla que de marbre de l'Hyniette, dans notre petit recueil.

A Syracuse, dans une des catacombes, l'épitaphe de OEOACOPOI O XPIZTIANOZ* et celle d'Auxanon, probablement plusancienne et peut-être antérieure à la paix de l'Église ■ :

O 0EOC MN HC0H

_P Tl TOY AYAOY COY

' AY2ANONTOI P


TOY MAKAPIOY • »

'0 8îbc [i.vr,ff9yj- : toO 6[oj--).o*j <jo-j [Aav-apîou

.\-J ;âvovTo ;, to-j que nous lisons ; à Crttunc, c'est /^c^Tiavr, ', comme sur trois autres cpitaphes de Syracuse % toutes formu les sans grand intérêt et ne portant que la mention du Chris ianisnie du défunt.

Bien que le fait de mentionner sur une épitaplie la profession elnétienne du défunt puisse, à première vue, paraître un indice d'antiquité, il n'y a pas lieu cependant de le tenir pour tel. Sans doute, dans une province et dans une ville où le christianisme est la rehgion de tous ou seulement de la majorité, l'idée ne viendra pas de se proclamer chrétien, à moins que la formule ne soit de style. C'est le cas de nos jours où on pourrait parcourir bien des nécropo les sans y relever une seule fois cette mention. Au contraire, si le ein-istianisme n'est la religion que d'un petit nomlire, on tiendra à honneur de faire savoir qu'on y adliérail, c'est une sorte de confession de foi posthume. Mais encore faut-il admettre le cas où de rares lidè les se feront gloire de ce titre au point que son inscription sur la tombe sera con une un reproche jeté à la tiédeur de leurs contemporains. C'est là une formule exceptionnelle, mais qui ne peut donc être comparée pour l'antiquité avec ( elle que nous lisons en Asie Mineure, connne cel les que nous allons tnmscrire ' :

A'jp(riÀ t'a) « Alt— c, ; ivopi Tpofi\j.„, tiô y.t Kpinlrr], Y'rjx-j-iTM •/.£ xà Téxva aO™ Tpoçi|/.o ; xè Is iy.6ij.a.y oç xÉ AoiJ.va xà »A ;t7t£î Ttarol y.k [r^irp : ;[,. ;|t »i xpijonavoi xpr,7« Aurélia Appùs à son 1res cher mari Trophinie, dit Crassus ; leurs enfants Trophime, Nicomaquc, Domna et Appès à leur père et à leur mère (encore) vivante (on élevé ce monument). Chrétiens à un chrétien. » A Tiajanopolis (= Uuchak),m l'hrygie ; de i'année 279 ; dans la sacristie de l'é.alise des Arméniens ; stèle quadrangulairc.sur laquelle il y a adroite et à gauclie deux flambe aux, au milieu une p.j eà deux battants, avec double cad e,et au-dessoui un miroir.un fuseau ! un peloton, un oljjet rond et un peigne, l'inscription est sur l'architrave'.

I CYTYXHCEY TY XOY TAT I**


ATYNAIKI KAI RATPI MNH MHCXAPIN XPICTIANO I

5 KAIEAYTCO<f)EAAINACR-MENO0Y m o « Eto-j ; -c'y, [r^(vo5) lUftll-'j-j 't, KC-jyr, ; EOtûyou laxia »i-uvaix'i xai TtaTp« : [r/r,ij.r)5 yipiv XpiiTiavoild xai *c),)i'va ; [T],)jievo6u[p]£[û] ;.

Toute l'importance de cette inscription est dans la date, 279, et la présence du mot > ;îiaT.ïv(,.- D'après le texte qu'a donné Le Bas de'cette épïUICT. d'arch. CHRÉT. taplie et la description que Waddington fait de la stèle (voir plus haut), les pierres tomba les d'Altountasch et de Ghedjik que nous allons donner ressembleraient, et pour la forme des lettres et pour le style de l'ornementation, à la pierre d'Ouchak, qui a une date certaine, et el les seraient, par conséquent, à peu près de la même épo que.

A Bennisoa (Altountasch) en Phrygie ; stèle à fronton, sur laquelle on voit un peloton et un fuseau ; au-dessous, une vigne et des oise aux perchés sur les rame aux supérieurs ; au pied, des bœufs attelés - :


APONIKOYKOYEIOCAYTOY. PIMOCKOANEYIOCAYTO. AACCAMOCZCONTCCE.... ô OICI^ANAPONEIK... XPHCTIANOIXPHCT laienoihcan Q AùÇivo-joa r, a-Jvg[-.o ; 'Av]opovixo-j z(ai) 6 u3io ; ? ; xfai) '.\v3povô ;xfw] ; Xpï ;5t[liv] o Sur la copie de Le Bas, après le mot XPHCT. il y a des points, qu'il n'a pas reproduits dans le texte imprimé ; mais en comparant cette inscription avec celle qui va suivre on voit qu'il faut lire certainement 7_pr,(7T[ :ïvJ,) et non yor^l-f :,.

A Ghedjik, en Phrygie, sur une stèle ' :


AYPRAYKQNAHMHTPIACYNBLOL^e KAOMNAI^namikiock^..ITIOCKRAYKQN I^ZQ-...HCXPHCTIANO LANH.

A-^p. !'>,j/(ov Ar,u.rjTptjt Tuvoùii x(ai) iauxd) ((tV/. x(ai) xà xÉxva [aJOxoiv E-jyiv.oi x(at) AQ(iva y.(ïi) na[xp| ;- xio ; x(a ;) 'ï »[Tt7.Jxio ; z(ai) I'XOxmv x(ï'i) Zc,>[x'./]ri ;, XpriOT'.avofî Xp/-,TrJ'.av/ ;, Ceux-ci n'ont pas peur de se compromettre et s'avouent liauteinenl clnétiens. On remarquera qn ■ l'épigraphie nous donne tantôt /p..5 ;ixv6.', à Ouchak, tantôt ;, à Altountasch, h Ghedjik (huit kilo mètres d'Altountasch) et dans la pierre suivante, signalée par Lranz, à Bianchi des, en Carie ' :


XPHITIANQHENAYIA - nP>ZANTE.AITON0EOY


LEILAYTOYOTE 0EOZ-EK


LENAYTOYANENENZATO

xo xj ; I. 1 : ypriffxiavw T| £7t« 'j(7a[to ; 1. 5 :... x| »i xmv 6£oj... ; 1. G :.... a-jxo'j o xs 6eo ;... ex ; I, 7 : e :x a'jxoj av£v£w<Taxo ; 1. 8 : [i.£vot ; ^a-Tt/syîtv o ; I. 9 ; ; 1. 10 :

....£'. ; app£va.

Le cliristianisme s'introduisit de bonne heure dans la grande Plirygie et y prospéra rapidement, les inscriptions que nous venons de transcrire ne sont pas les seu les chrétiennes de cette contrée ». « Toutes ces inscriptions, d'après la forme des caractères et le style des sculptures qui les accompagnent, ne peuvent guère être postérieures au iii= siècle de notre ère. Ainsi, plusieurs générations avant Constantin, dans cette partie de l'empire, les fidè les du nouveau culte étaient assez nombreux et se sentaient assez forts pour prendre publiquement, sur une stèle exposée à tous les regards, le titre de chrétiens -. » Deux inscriptions, provenant de r.Ezanitidc, méritent bien d'être transcrites.

4)P0CYNHNAEMAAICTAT0.« ■ NNACICAPCTHCKAIEN


ANAPECLKYAOCEXONT


ATPIAKONTAETQNE


OANONAVNHCAAENA


NTACKAINCNEEPOYC 10 NNCAYYXHNAEEWLAPA


ACTHCYNEZHCAANC


HCENTEKNONECXONOI


THCCYNBLOYANNHCKA


PHCTIANOI XPHCTIANOI ■£> TONOEONCOLANAP

ligu. 1,.% 14, 15 : i pour s. ; lign. 10, 11, l'> : r, pour ai ; lign. 23, 26 : at pour r, ; ligne 2Ô : ci pour ■. ;; ligne 26, : pour y, graphies fautives qui s'expliquent par la prononciation. — lign. 3 : liîO ; pour \).=-(tbe : ; ligne 17 : cr-^vS ;oj pour tr-jug-o'j ; ligne 20 : cutc/.voiç 22 v6p(T> pour vau.gf,M pour 5-jv7ey.voi ;; ligne ligne 24 : ypti'jxiavoi pour ■/pt<rTtavot 'EvtiàSe ff) SwcrOMIv r.v i'vSpa i ;oO/)t6v || y.a'i y.àX/.[£] ! xai [i=|v=]6[£] ; y.al <j[û)-||9p(,(70vïj rfii [i.iU< ;zix ; apiifii y.a'i âv||ïv6p£(7[ yZoo ; /rj-na. |1 Tptày.'>vTx E7ÛV É'-ll6avov, /.-j-rida Sa -i-|lvToc ;y.al itEv()cpo-j<|à'-||î :[atJ<Ta, 4ivxV' 8È £[j.i ?a| »v- !|a Y-jv[a !]y.b ; y.t-x • ?, ; T[p !-|la ît) <sjvisr,<ia, àK[ !)||f, ;Ë » ih.'ioi (j/ovo[5 1| ôà TO« 'W'î '^P » ^V-^'-' £v-||6iS£ y.[£] ;vTfa ;]. 'A).£çavS-|| ?oç TLpe^Ô-Jxîpo ? iJi£T[à if-rf, ; o'jvëtou 'At ;-/) ; y.afi \\ Tijc 6'jyaTpo ; KvpOXiriç xnl Tr, ; èyvovr, ; Aôii[v-||r, ; Toïç o-jréy.voi ; Sw-||5liâ xa« i Aô|).vri y.x : Sma-IISévr, yavopM ylMy.-j- :à-\hut itoifrjuav x^^P' »' Z-|| ?''15Tiavoi -/plOTiavr^r ;. Il Tôv Sebv (7[-j] iva7|vo-||-J ; iÎt) 'àô ;• ■'■['i]« [Tl] ?• « Ici la terre cache Sosthénès, homme regretté pour sa beauté, pour sa grandeur, pour sa chasteté surtout, homme rempli de toute verUi et jouissant d'une grande gloire parmi les humains. En mourant à trente ans, j'ai affligé tout le monde, porté un coup à mes be aux-parents et ravagé l'âme de ma femme, avec qui j'ai vécu trois ans et dont j'ai eu un enfant ; quant à mes père et mère, ils reposent ici avant mol. — -Me.xandre prêtre et sa feniiue Appès. avec leur lle Cyrilla et leur petitefille Domna, ont fait la faveur de ce tombeau à leurs alliés Sosthas et Domna, ainsi qu'à leur très cher gendre Sosthénès, Chrétiens à des chrétiens. — Toi, qui Us, n'oiîense point Dieu. » Cette inscription peut servir d'illustration à divers sujets déjà traités dans le Dictionnaire, comme Beauté, Chasteté et la formule : « jouissant d'une grande gloire parmi les humains t rappelle l'épitaphe du je une lecteur d'Hadriani ad Olympuni. Voir BITH\'NiE, t. II, col. 919. On remarquera aussi le terme cvyTc/.voi exprimant les relations qui unissent les parents de l'un des époux aux parents de son conjoint ; les deux coup les sont dits cJvtî/vo : par rapport l'un à l'autre, ayant, eu effet, des enfants et surtout des petits-enfants communs. Ici, les survivants qui représentent la branche féminine préparent une tombe aux défunts, c'est-à-dire à toute la souche masculine.

7 Soslhas, -jDomna T Sosthénès Alexandre, Appès i Cyrilla Domna Ceci est un sens nouveau du mot (7-jvt£xvo ; que le Thésaurus ne donne pas ; on n'y voyait qu'un terme exprimant des relations d'affinité spirituelle contractées surtout aux fonts baptism aux entre parrain et marraine d'une part, les père et mère du baptisé d'autre part. Or, ici il s'agit d'une affinité contractée par les parents dans le mariage des enfants^.

L'autre inscription est des plus incorrectes, malgré cela elle ne laisse pas d'avoir son prix « :


TON(})IAOXPHCTOPANAY01CENILV !ErA


ENINPENEATEAAOLCIN


HAEKACIRNHTOCTPO(}>IMOCKH 1 » RNHCIOC ANc})LUSAPXONTANA


EYZENIHNNOOEOIAKALEYCE


BIHNAMANACINSCHMATEOI

eeetoaytgc cynaaoxcononnh lign. 3, 5 : 01 pour u ; Ugu. 4, 15, 20, 22 : ■. pour r, ; ligne.j : Ci pour oi ; lign. 5, 20 ; r, poui- -■. ; lign. 6, 9 : r, pour a ;;lignc 19 : £t pour ■. ; hgne 23 : j pour a :. deux fois ;hgne6 : v pour vv ;lign. 2, 4, 13, 21, mots incomplets.— ligne 10 : avjM pour aiiçu ; ligne 20 : a-jiY£v£(i)v ])uur a'jyvîvcwv ; lii^iK' 1 ; ^i>o/p-/)'7TOpav fl ligne 24 : ■/ç.rr.-.-.x-iv..

'l'ôv çi/o/prjTTOiiav a'j8i ; âv'i |j.£Yâ-'|l60La'. 9av[ï'|vxa, tôv : :âTr, ; àpc[TTiç || |j£[j.[u]f, !J.ivov e l'vsxa TijAr, ;. jj So'i 0î« o ; yiptv K-IJOeto xat tiÔOûv [Oi]v[£t] g[u]v iy-llô/f ;) N'&v[v]r, ^laTpi (70) y.[^'-] t^'''i »^'ll.'' 'h ^~^i^ ^'^ (j'etexav neydipoto-iv || iv\ 7 :pE7ï£j.Te aïoiiiv. 1| 'IIôè y.airiYvrjn ; Tpô^tixo ; « /.[at] jj Yvr.fj'.o ; av^pw ôéoyovTa Tra-[lTpîoo ; XaoC xai TictTi TroOr.xôv |] î'j^£v :r,v 7roO£o[v| :a y.x ; ft-jfjî-ljêtr.v â|jta TtâiTiv. Sr||j.i t£ 0'.[v£-j ; || reu^a ; £i5-.^ir.'7(i] ; [xat 11 crfriJÀTiv ypâ'l^ » ; !J.vr,[/.r,ç -/âpi' ;,1 i'OîTo aOrb ; cjv àXô*/( ;> NôvvTj, Il ot Ta T£xva TTpol7r£|J.'i/av ui7r-l| :rti)v st : — Mt] Ttç è[j.[(iJv]<£>loiov rj o'jvrevi-jjojv [Avr,[xxTa ).y<y[r,-£Ï] Tt ; t(î)v 1| £7tl xà £T£al|7r' 7uy[j.w£i, àva(jxâ'i/[T,j Ô£ to Tïxwp-a, H £[u|y_ûij.la[ tTiv] xôXaffiv [ai](i')Viov. || yp/i'jTcxv'jï ; || ■iiap£CT/-,'7ï- |J.£V TÔ pyov.

« A l'ami du Clirisl, iic (i.ins un iMJ.iis <■( iiiiliù à toute vertu, pouilioMiieur ! A lui, Diiii a lait une.grande Krâco, mais c'est du regret (ju'il a causé à Oiiieus et à sa femme Noiuia, tes père et mère, qui l'oul douué le jour daus lui palais... Tropliime, sou véritable frère de père et de mère, au chef du peuple de sa patrie, au regretté de tous pour sou hospitalité et sa piété envers tous ! — Oineus ayant fait ce monument avec beaucoup de talent, et ayant composé celte cpitaphe pour mémoire, l'a élevé lui-même avec sa femme Nonna, eux qui ont perdu leurs entants du vivant même des grands-parents. — Que nul de ma famille ou de ma parenté ne détruise cette sépulture I Si quel que autre compatriote l'ouvre ( ?) avant ([uatre-vingts ans et déterre le cadavre, je lui souhaite l'enter éternel. — Chrétiens nous avons élevé ce monument pour des chrétiens. » Cette inscription aussi incorrecte que peu soignée, malgré la prétention de ^'ouvrir par neuf hexamètres (lign. 1-14) et de parsemer la suite du te.xte de lambe aux métriques, ne prend pas même soin de nous faire connaître le nom du défunt, et celui de son père, Oineus, est pres que complètement conjectural. L'omission du nom du défunt est-elle intentionnelle, nous avons peine i) le croire ; cependant nous ne pouvons omettre de rappeler que parfois le nom de chrétien tient lieu de tout autre. Le martyr Épictète dit à son compagnon de cachot : « Si demain, mon clier fds,le juge nous demande de déclarer notre nom, notre famille, notre patrie, disons-lui seulement : Nous sommes chrétiens ; c'est là notre nom, notre famille '. » Ursicinus, martyrisé en lUyrie, répond au juge : XptUTiavbi ; éx yj/Eojv Tuy/âvw. « Je suis chrétien, né de parents chrétiens '■', » de même ((u'on lit à Rome, sur un marbre funéraire, FLICTOC CK NICTCON ». En 177, à Lyon, Sanctus et Blandine ne font pas d'autre réponse et Attale est promené <lans l'amphithéâtre précédé d'un écriteau, qui est probablement un des plus anciens titres épigraphiques du mot chrétien '.


OYTOI E2TIN ATTALOZ O XPI2TIAN0I


CRESTIANA FIDELIS-, LEGES CRESTEANOR(« ;)i) », {/)LORENTINA PIA BONA CRESTIANA' ; INGENVA CRISTIANA », MAX(im( ;) BO( ;i( ;) CRIS (tiana)\ DISCESSIT CRISTI(o ; !U)S »', HIC REQVIESCVNTCRISTIANIEFFECT'' ;ADIVROVOSOMNES X« prani'a.


III. — J. Aymeric, Clirc.'ilLis rf« ;i.s Suéloiic {Vita Claudii, x.w, 4), dans les J.ctlrci clirélicnncs, t. IV, ]). 79-80. — F. Blass, XPHJTIANOIXPIITIANOI, daus Hcnnc.f, /.citsclirill jiir cldssisclic PliiliAutjic, Berlin, 1S95, t. xxx, p. 405-470. — J. F. Buddeus, Excrcilatio de orii/inc, iliiinilutc cl uaii iKiininis clwisliani, in-l », Ien ;c, 1711. -.1. D.miels, /)(■ iiaara XPIZTIANOI, ilans.S'/i ;rfi'c/i, 11)07, t. i.xvii, p. 5(),S-.'><S0. — Dicfenbach, Cliristus iund Cliri.slentlniin, naclidcn Zciir/nissen niclilcliiislliclicr in-S', Mainz, 1,S77. — F. Diilgcr, IX0YC, Dus Fiscitsymbol in [riilultristliclicr Zcit, in-S », Boni, 11)10, t. I, p. G3-G.5. -- S. C. Gayford, f ;/in'.s ;/fm, dans.1. Hastings, A dictionuri/ oj the Bible, Ivlinljurgli, 1900, t. I, p. 381-38U. — J. F. Ilebeinslrat, De miriis c/iristianurum nominibas, in-l« , lena :, 1713. — ( ;..\. Heumann, De ortu nominis cliristianontm, in-4 », Gœttingue, 1731. — Keim, Aus dent Urcluistcntiim. VI. Fratimcnte aus dcr rôm. Vcr/ulgung. § 1 : Dus ncrunisclie Vcrbrcclwn und dcr Cliristcnname, 1878, )). 174.

— V. Schultze, dans Zeilsehrift fiir Kirehengeschichle, 1881, t. IV, p. 125-130 : Chrisleninsclirifl in Pompeii.

— H. Smilda, C. Suclonii Tranquilli Vita dii>i Claudii, in-8°, Groningx, 1896, p. 124.

H. Leclercq.


CHRISMALE. Ce mot, employé sous les différentes formes : ciwismal, chrismal ; clirismarium, clirismarion, ehrismatorium, et qui a pour racine ehrisma ou cliréme (voir Hui les s,\intes), a plusieurs significations.

I. Il désigne d'abord le vase contenant le saint chrême ; c'est l'acception qui paraît la plus ■ omm une ; Viderai nam que noclurna visione chrismale in manibus suis, de cujus operculo sucereverat novella plena viroris, qme con/ortata validam crcvit in arborem'^.

C'est en ce sens qu'il est employé dans le 6« canon du concile d'Auxerre en 578 (date douteuse) : à partir du milieu du carême, cha que prêtre doit demander le chrême. S'il ne peut venir lui-même, pour cause de maladie, il doit confier cette mission à un archidiacre, ou bien à l'archi-sous-diacre. Le chrême devra être porté dans un clirismarium et dans un :inge de iin, tout comme les rehques '*. Le terme de chrismal est encore en us.ige aujour d'hui avec ce sens »>, ampalla chrismalis^, et dans b Liber poiUi/icalis, sous celui de vas ad oleum crismx -.


II. Dans les sacramcntaires le eriue est employé ] ;our designer le vase dans lequel est conservé le corps du Christ. Ainsi le Missalf Frattcontm (\in' siècle) contient une Prœ/alio chrismalis :

Oremus, fr ilres carissimi, ut Detis omnipolens hoc ministerium, corporis fiiii sui domini nostri Jesu Clirixti gerolum, bemdicUone sanctiftcalionis lutamine, dclenslonis dominaliom implcrc digneliir, orantibus iwbis. Per.

Omnipolens Deas Trinitas, manibus nosiris opem liiœ beiiediclionis infunde, ul per nostram bencdiclionem lie vasciilum sanclificelttr, et corporis Chrisli novum sepiilcrum Spiritus Sancti gratia perficiatur. Per'.

Cette même oraison se retrouve avec quelques variantes dans le sacramentaire grégorien de Reims, dans le sacramentaire grégorien de Jlénard, dans le missel de Léofric, et dans plusieurs autres livres liturgiques ■« .

Ces', d'un vase eucharisti que qu'il faut comprendre les textes de certains pénitentiels : (jiti oblitus jucrit rnni^.M.M., pcrgcns procul ad opus aliiiuod. i/uinis i/itinquies percussionibus... ciii chrismal cecideril et nihil confrinyens, duodecim percussionibus (Règle de saint Colomban).

Qui non bene custodit.•aerificium... gui auteni pcrdiderit suuni ciinisma L, aul solum sacrificium in rcgione quai. bel, ul non inveniatur, etc.'.

Qui autem in plèbe suum cuhi^mai. perdidcril et non invenit XL dies pœnileal, vel III ijuadragesinucs pseniteced '.

Qui autem perdidcril suum i iihisma, aul solum sacri/ieium, in regione qualibcl, ul non inpcnialur, III XLmas aul annuni I pxnileal '.

S ;iint Cumean' s'exprime ainsi : Qui autem mergit sacrificium, continua bibal aquam, cl quod in vuriisMALb' fueril, sumel sacrificium el emendet per decem dies culpajn solulus.

Qui cailem in plebem suum cunisMAi.EM perdidcril, et non inveneril, XL dies pœniteat, vel 111 quadragcsimas '.

On lit dans la Vie de saint Comgal ; Quodam die, cum sanclus Comgallus essel solus in agro forts opérons, posait cnismale (al. crismal) suum super vestem suam... cum cbismale ejus super capani suam vidissent {latrunculi)... et dans celle de saint Mochœmog : Baculus meus cl i-rismale (al. crismal) cum isto intérim in cvlremo loco sepelienlur... ' ».

Ces textes sont intéressants, en ce qu'ils nous l)rouvent que les prêtres et les moines celtes emportaient l'eucharistie en voyage ou aux champs, renfermée dans le ciwismalc, ou dans un petit sac, pcrula, suspendu au cou, sous les vêtements ».

Le chrismal était souvent un vase d'or et orné de joy aux. Voici la description qu'en donne saint Aldhelmi2 :

De crismalc, sire crismaro :

Aima domus veneror divino munere plena ; valvas sed nullus reserat, nec timina pandit, culmina ni fuerint aulis sublata qualernis. Et licet exterius rutilent de corpore genicul, aurea dum fulvis flavescit bulla metallicis : sed tamen ubi crius dilaniantur viscera, crassa Polis qua species flagrat pulcherrima Christi. Candida sanctarum sic floret gloria rerum nec trabes in templo surgunt, nec beta columnis.

Le chrismal est aussi appelé ministerium, c'est-à-dire vase.


II. Chrismal désigne encore le corporal, ou la pale dont on couvre le calice : De chrismale quod a quibusdam corporalis appellatur, plurimum expertum est parsque remedia... Nom contra incendia sicpens clcvfdum, aul exlinguendo compescuil, aul retrorsum pepulit, elec.

On donna par extension le nom de chrismal à un linge ou pale, couvrant des reliques. Ainsi dans la Vie de saint Éloi (par saint Ouen, ). II, c. lxxi) : El adiens basilicam, quam co in loco venerate ejus illustrabant pignora, priemissa oratione, cœpit ex fimbriis chrismalii, quo legabantur reliquiae, facere suas... perfricare.


IV. Le chrismarium est aussi un vase contenant des reliques, comme dans ce passage de saint Grégoire de Tours : sed ille de pulvere beati sepulcri secum habens, elevato chrismario contra ignem, et dans cet autre : aliam ce suo chrismario proculit ampullam oleum quod de S. Martini ecclesia tulerat continentem, ou dans celui de Fortunat : cum chrismariis suis [Germanus) diaconum direxif.

V. On trouve des textes dans lesquels chrismarion désigne une ampoule ou un reliquaire :...in CHRISMARIUM quod collo suo geslabat Iselo animo pro sacratis sancti martyris (Julianis) reliquiis condidit.


VI. On donne aussi quelquefois le nom de chrismude au linge blanc ou voile dont on couvre la tête du baptisé après qu'il a reçu l'onction du saint chrême.

Le Liber sacramentorum, cité par Mabillon, s'exprime ainsi : Hic mittat in CHRISMALI in capilibus corum dicens : accipe vestem candidam, sanctam et immaculatam.

Cette pièce du vêtement des baptisés est aussi appelée chrismalis peplum, chrismalis vestis, chrismale capitium, mitra baptizatorum, mysticum velamen. Ainsi dans le pénitentiel de Théodore, c. iv : pannos chrismatos iterum super alium baptizatum imponi — Præfatio ad Acta SS. Benedicti, iii-°, Tridentis, 1721, sa ;c. i, p. Lvi. non est absurdum. Et dans Dudo : Congruum est libi his septem diebus, quibus abbas chrismalis et olei vestibus est indutus... Octavo die expitionis ejus vestimentis chrismalibus vel baptismalibus exutus.

L'eucologe grec appelle ce linge sabanitni ou cuculluni.

Enfin on appelle quelquefois chrismarium le lieu où l'on donne la confirmation ou le saint chrême (pontifex vadit ad chrismarium), et chrismarius, celui qui appelle les candidats au baptême.


BIBLIOGRAPHIE. — Du Cange, Glossarium infimum latinatis aux mots : Chrismal, Chrismarian, Chrismatorinm. — Zaecaria, Onomasticon rituale, in-1« , Favenliic, 1787, t. i, p. 77. — Lebrim, explication des cérémonies de la messe, édit. 1781, t. ii, p. 290 s([.

— Voir CIBORIOM, CORPORAL, HUI les saintes, PYXIDE, VOI les eucharistiques.

F. Cabrol.


CHRISME. — I. Interprétations inexactes. II. Signification. III. Chrisme ligature. IV. Numismatique.

Le chrisme a passé par des périodes bien distinctes et a connu des significations diverses. Chez les païens, il n'est pas autre chose qu'un signe d'abréviation. Les notarum laterculi nous apprennent que la ligature des lettres grecques X et P signifie existimare, et le signe ainsi formé peut être accosté ou surmonté de la lettre O, en ce cas il s'interprète : existimalio. Une monnaie de Ptolémée constantinienne.

V. Chrisme symbole. VI. Chrisme étoile. VII. Chrisme latinisé : 1° Espagne ; 2° Gaule ; 3° Italie ; 4° Syrie centrale ; 5° Grèce ; 6° Égypte ; 7° Afrique. VIII. Numismatique mérovingienne. IX. Notes tironiennes. X. Ponctuation. XI. Poinçon. XII. Curiosités. XIII. Groupement d'ensemble. XIV. Le labarum.

I. Interprétations inexactes. — Un jour qu'il déraisonnait, Fortunio Liceti déclara tout net que les chrétiens, en fait de monogramme, n'eurent jusqu'à la paix de l'Église que les lettres A et CO ; ils changèrent et adoptèrent le P et X superposés après que Constantin en eut vu l'apparition dans le ciel. C'est presque exactement le contraire qu'il faut croire sur tous ces points. J'ai montré qu'à s'en tenir aux inscriptions à date certaine, le symbole A CO n'était en mesure de se réclamer d'aucun témoignage antérieur au iv siècle. Voir Dictionn., t. i, col. 7. Par contre, le chrisme se présente sur une inscription romaine datée de l'année 269 et Constantin se borna à faire figurer sur ses drapeaux et sur les boucliers de monnaie de Ptolémée-Apion (fig. 2S21) porte au droit la tête du prince, au revers un aigle tenant la foudre et entre ses pattes le monogramme, mais ce monogramme signalé par Mionnet, depuis le plus grand (mod. 13) jusqu'au plus petit (mod. 2), présente une différence notable avec celui du Christ. On y voit de plus un T et probablement un K ou un T. Le tétradrachmie d'Athènes (fig. 2822) gravé dans Hunter présente lui aussi des éléments supplémentaires, notamment une barre horizontale qui, sur les exemplaires bien conservés, devient un r très distinct. Une monnaie d'argent de Mithridate (fig. 2823), roi du Pont, offre derrière le cheval de Pégase une combinaison dans laquelle entrent X, P et A. Il n'en est plus de même du monogramme gravé sur une monnaie de Tigrane (fig. 2824) : au revers de l'effigie de ce prince, on voit une ville assise sur un rocher et à ses pieds la figure d'un fleuve ; sur le rocher est inscrit le monogramme -|-, que Ch. Lenormant interprète des quatre premières lettres de Tigranocerte, TirP. Un médaillon de l'empereur Déce porte au droit l'effigie de l'empereur, au revers Bacchus dans un char traîné par deux panthères et cette légende : Eni AVP A.IIIANOY BA :J ;ATO B CTE- * AN H, c'est-à-dire : Iti'i A-jprj/.i'ou 'A ;ii : ;ivrrj ô'i ; apxo-- To :. x'fùno'iizf t'j To oEÛTspov ; TTsçavT.sôpo-j ; on lit à l'exergue : MAIONON. Ce médaillon, d'une parfaite — = Cf. Du Cange, Cdiyiillii. Lmlr.

— ^ Zaccnria, Otunuaslimn ri

Puisque nous sommes en train de déblayer un sujet passablement compliqué, arrêtons-nous à une autre imagination.

L'historien arabe musulman Ma s'oûdi ', se faisant l'écho d'une croyance populaire, accueillie avec ferveur par les auteurs chrétiens eux-mêmes ', attribue à sainte Hélène la fondation d'une foule d'églises en Orient : « Toute église, dit-il, en Syrie, en Égypte et au pays de Roum, a été construite par cette reine Hélène, et l'on a placé son nom avec la croix dans toute église bâtie par elle. » L'assertion contenue dans la dernière partie de la phrase appartient en propre à Ma s'oûdi. Elle peut paraître d'abord assez extraordinaire. Quel peut bien être ce prétendu nom d'Hélène qui serait ainsi associé à la croix et répandu à profusion dans les anciennes églises d'Orient' ? Le dire de l'auteur arabe n'est pas aussi imaginaire qu'on pourrait le croire. Il repose, en effet, sur l'observation d'un fait archéologique qui, pour être interprété par Jlasoûdi d'une façon quelque peu fantaisiste, n'en est pas moins réel. Voyons la suite :

Ma s'oûdi, pour justifier ce qu'il vient d'avancer au sujet du nom d'Hélène, ajoute aussitôt : « La lettre hâ n'existe pas dans l'alphabet grec —,__^)^ se compose de cinq lettres. La première est une imâlé(i) et sa valeur numérale est cinq ; la seconde est un Mm (), valant trente ; la troisième, une autre imûlé(t), valant également cinq ; la quatrième, im noîin (v), valant... L'auteur arabe, on le voit, épelle donc, à sa manière, le nom grec d'Hélène, 'Elh'., en indiquant pour chaque lettre la valeur qui lui est propre dans le système de numération grecque. L'écriture arabe n'ayant pas de signe correspondant à l'cps('/on, il est obligé de désigner approximativement celui-ci par le son de imâlé, lequel exprime le virement du son a en é dans certains dialectes arabes. En outre, il remplace Vêla final par un iota en vertu du iotaeisme prédominant à cette époque. C'est grâce à ce dernier artifice qu'il obtient le nombre 100 ; autrement, s'il avait gardé le r, orthographique, qui vaut S, il n'aurait obtenu que le nombre 98, ce qui, comme on va comprendre pour quoi, ne ferait pas l'affaire.

À première vue, on ne saisit pas très bien quel intérêt qu'il peut avoir à arriver à ce nombre 100, non plus que le rapport qui peut exister entre ce nombre, obtenu par une laborieuse analyse numérale des lettres composant le nom d'Hélène, et l'assertion, déjà singulière en elle-même, que le nom de cette sainte reine se trouve associé à la croix dans toutes les églises censément construites par elle. Cependant, pour peu qu'on y réfléchisse, la chose s'explique aisément. Ce que Ma s'oûdi a en vue, c'est le chrisme, dit monogramme constantinien, sous sa forme )|< ou plutôt -j-, monogramme gravé à foison sur les monuments, églises ou autres, dans la période qui a suivi immédiatement le triomphe officiel du christianisme. Seulement, il appelle en quelque sorte « hélénien » ce que nous appelons, presque aussi arbitrairement, »constantinien » ; voilà tout. Si l'on décompose les chrismes -(- ou %, on a les croix + ou X, plus la lettre P ; or P = 100 et 100 c'est, comme nous l'avons vu, et grâce à un léger coup de pouce, le total des valeurs numérales des lettres formant le nom d'Hélène. Ainsi se trouve matériellement justifié le dire de Ma s'oûdi, à savoir que : « le nom d'Hélène a été placé avec la croix. » Ce nom, c'est tout bonnement la lettre P engagée dans le complexe des chrismes.

Il est probable que ce n'est pas l'auteur musulman qui a fait tout seul cette belle trouvaille. Il a dû l'emprunter à quelque tradition populaire chrétienne.

Ces petits jeux d'esprits, inspirés peut-être par la Gematria juive, étalent bien dans le goût du temps, et les Pères de l'Église eux-mêmes y ont attaché souvent une sérieuse importance.

Au début de notre ère, le goût des sociétés les portait vers ces minces récréations qu'on nomme on ne sait pour quoi jeu d'esprit, puis que la vigueur et la délicatesse de l'esprit n'ont aucune part. Nous avons, de ces délassements anodins, quelques exemples dont le plus connu est l'X-0-1r'-CLe chrisme exigea moins d'ingéniosité encore que le poisson. Quand et comment et par qui fut-il imaginé, on n'en a aucun indice. On peut supposer que c'est à Rome que la trouvaille fut faite ; c'est là qu'elle obtint le plus vif succès et ses plus anciennes figurations. À dire vrai, la trouvaille n'offrait rien de bien imprévu, eu égard à l'usage si répandu des abréviations. Voir ce mot, Dictionnaire, t. i, col. 155 sq. Tandis que chez les païens le système d'abréviation en usage excluait l'omission de lettres intermédiaires dans le mot, chez les chrétiens cette omission était admise et nous allons voir les deux pratiques dans un mot qui revenait fréquemment sur les lèvres des fidèles et qu'ils se trouvèrent naturellement amenés à abréger quand ils exprimaient leur pensée sur la pierre, sur les gemmes, sur le métal ou même sur le papyrus et le parchemin. Ce mot, c'était le nom du Christ, XPICTOC, qu'on abrégea suivant deux formes X et I ou X et P ce qui donna XPISTOS, afin de ne laisser aucune place au doute. Dans la deuxième area du cimetière de Calliste nous trouvons une pierre de granit blanc et noir, très dur, sur lequel on a tracé à la pointe - (fig. 2826) :


PAX D M €1$.

Pa.iD[o]m[ini] et Ch[r[isli] ciim Fau.ttin\o\ Atlico ; et cette autre » (fig. 2827) :


VINCENTIA IN ^ PETAS PRO PHOE BE ET PRO VIR GINIO E 5 IVS

Vincentia in Clir[i.< ;io], pelas pro Phœbe et pro Virginia ejiix.

Nul doute possible sur la date de ces épitaphes qui remontent au iii« siècle. La présence du monogramme, dont on a voulu abaisser la date jusqu'après l'avènement de Constantin, ne saurait être prise en considération. Il reste, nous possédons une inscription datée de l'année 269 qui résout la question et suffît à tout ; la voici (fig. 2828) » :


PASTO/- c/ /ITIANA E( MARCIANA ET CHRESTE ?ma/-CIANO FILIO BENEMERENTI in D.VIOPATERNO-IICOSSET REDE(Z(7XI KAUASPVIBAS INTER SANCTIS IHA [dem Lig. 2-3 : in Clirislo Jesii domino noslro ; ligne 3 : anns, copie de Oderici citée par Marini ; lign. 5 : no Paterno |[ Cosset, même copie ; ligne 4 : Corsini et Danzetta ont lu : qui crucem accepit et interprété du martyre ou du baptême. De Rossi eût préféré l'entendre de la confirmation, mais il se rallie pleinement à l'interprétation de Marini : qui graiiam, formule connue, faisant allusion au baptême. Le symbole de la colombe est distinct ; au contraire, celui qui est placé Si l'on rapproche ce texte de celui de Faustinus Atticus, il paraît évident que Dominas indi que Dieu le Père ; la conjonction el entre Dominus et Clirislus mar que une date antérieure à celle de la formule consacrée à Nicée qui attribue spécialement et d'une façon caractéristique le titre dominus au nom Jésus Chrislus '.

Peut-être a-t-on parfois songé à décliner le mot abrégé, c'est du moins ce que donne lieu de croire un petit débris trouvé sous un lucernaire et qui porte une croix surchargée du X et du P avec la lettre O accostée de façon à lire XPISTOS* (fig. 2830).

Le peu de soin des anciens explorateurs des catacombes à noter le lieu exact de leurs découvertes et l'accumulation de débris sous les lucernaires ne permettent pas d'attribuer avec assurance tel débris à telle région et, partant, à telle date. Dans les galeries primitives de la première area, J.-B. De Rossi n'a # CHR^3« ;;

^DNTEC ; Vl aVI V]IX]T-AV>/VS XîlMII ET fc qvicRV Haccepixp-ndiexijV/v'' \to ?aIi,...' »-^ Ç ^^B ^^ NTERSAAFCTI S I HA^ 2828.

Inscription romaine de l'année 269. D'après De Rossi, Inscript. christ, urb, Ronite, 166], t. i, p. 16, n. 10. à hauteur de la première ligne défie l'interprétation : serait-ce un poisson ? Nous pouvons donc lire : Paslor et Titiana et Marciana el Chresle Marciano filio benemerenli in Christo Jcsu Domino nostro fecerunt, qui vixil annos diiodecim, menses duo el dies..., qui gratiam (baplismi) accepit domini noslri die duodecimo kal. octobris Avio Paterno II Coss. et reddidit (debitum) undecimo l ;al. easdeni. Vibas inter sanctis...

Cette inscription datée nous donne un point de repère qui nous autorise à remonter plus haut avec une des plus anciennes épitaphes de la première area, du cimetière de Calliste' (fig. 2S20) : rencontré ° qu'une épitapbe pres que entière avec un chrisme de gran des dimensions ' (fig. 2831), et donc la présence sur ce point serait décisive en faveur de l'antiquité du monogramme qui trouverait ainsi une attestation dans l'area primitive, si inallieureusement on n'avait rencontré dans cet ambulacre C des épitaphes apportées d'ailleurs ; néanmoins, remar que J.-B. De Rossi, le dimensioni pero délia cilata pietra bene si adattano a quelle dei loculi anlichi di colesla via, ed io incliino a credcre quelV epita/Jio non cssere qua trasmigrato ma indigeno.

Dans la crypte Q ' du même cimetière de Galliste. aux environs de la communication entre l'area primitive et la deuxième area, nous rencontrons la sépulture de Flavius Cartilius Cornelianus ornée de deux monogrammes ; mais, par une sorte de malchance persistante, cette sépulture ne peut se réclamer d'une chronologie certaine '. Dans la deuxième area, aucun exemple de monogramme employé comme symbole ; au premier plan, dans la troisième area, un sculchrismc trouvé sur un fragment en langue grec que peut, avec grande vraisemblance, non avec certitude, être tenu de préférence comme abréviation plutôt que comme symbole.

L'cpigraphie du cimetière de Calliste n'est d'ailleurs pas seule à nous fournir de remarques. Marangoni avait recueilli aux environs du cimetière de Sainte-Sotère une belle série d'inscriptions, parmi lesquelles nous trouvons, notamment, sur une épi•2829. — Inscription de la première area du cimetière de Calliste. D'après De Rossi, Boina sotter., t. n, pi. xxxix. n. 3Ù. pour appartenir aux loculi de la galerie m = (fig. 28,32) ; quant à l'épitaphe de Siluester, trouvée sous un lucernaire, elle n'a guère d'apparence d'appartenir à la famille épigraphique de cette galerie ; elle a dû tomber des sépultures à ciel ouverte Enfin, au plan inférieur de cette area, une tombe entaillée à une époque incertaine dans l'enduit d'un arcosolium porte une sorte de monogramme imparfait ' :

Ainsi nousavons pu remonter jusqu'au dernier quart du iii« siècle par une épitaphe datée et jusqu'à la première moitié de Ce par une épitaphe, au moins, sans date. Le contraire eût été d'ailleurs invraisemblable, eu égard à l'usage bien constaté dès le iii° et le V siècle, dans l'épigraphie chrétienne, d'employer des monogrammes pour les noms propres ' ; il y eut même un monogramme de la croix, nous en re parlerons. Voir Croix. Quoi qu'il en soit, si l'usage de l'abréviation est incontestable, il faut reconnaître, eu égard au nombre d'inscriptions, que cet usage a été peu répandu pendant le iii'î siècle et qu'on l'a adopté £ CONIVC i du cimetière de Calliste.

D'après De Ro,ssi, Royna sotlerranea. t. n, pi. XLV, n. 3. taphe du iii !^ siècle, l'emploi du monogramme comme sigle d'abréviation ' :


FL CRISPINVS AVRELIAE ANIA NEII BEN-M-COIVGE QVE VIXIT AN XXVIII OVEM COIVGE HABVI AN Vllll KARITATESINEVLAANIMEAAEI 5 LESIONE VALE MICHI KARA IM PAGE


CVWI SPIRITA XANTA VALE IN ;^-

quem (= quam) coiii/)e{m) liuhiii an{nos) VIIII Icarilale sine ul(l)a anime (= animi) met lesitme : Vtile milti kara im (= in) pare cum.•ipirila xtinla ( ciim spiritibus sanctis) tuile in Cbristo.

La partie primitive du cimetière de Sainte-Sotère est d'ailleurs contemporaine de la paix de l'Église, et c'est ce qui expique que, dès qu'on y pénètre, on rencontre les monogrammes formant une série à peu près ininterrompue perdant sa valeur de sigle abréviatif pour s'affirmer isolément, en manière de symbole, parfois enfermé dans un cercle ou dans une couronne '.

Mais c'est au cimetière de Priscille, dans l'hypogée des Acilii et les galeries voisines, que nous rencontrons les exemples les plus remarquables et les plus démonstratifs. Une inscription échappée à la rapacité des anciens explorateurs et demeurée en place nous donne ce texte ^ :

O NATHP TGÙN NANTOON-OYC ENOIHCHC-K-


NAPEAABHC-EIPHNHN-ZOHN-R-MAPKEAAON


COI AOZA • CN ■ :](

p !i>,ciaéavî) E'pr,vïiv, 'A&qy /.al Mipvt-'/.Xov. Aô ?a 50 ; v Xp — O paler omnium, r/i ;os creasli et assiimp.iisti ((issiime teciim) Irenen. Zùen et Marcellum. Gloria tibi inChristo.i PéTe de l'univers, reçois chez toi Irène, Zoé et Marcel, car ils sont tes créatures ; à toi soit honneur dans le Christ, notre espérance'. » L'inscription date, au plus tard, du iir' siècle, et nous trouvons dans les Constitutions apostoliques une raison semblable donnée de la recommandation des défunts : « Dans ta miséricorde, tu ne l'as pas méprisé (l'homme) bien qu'il eût mérité de périr, étant ta créature '. ■• Cet exemple n'est pas le seul que nous rencontrons dans ce cimetière. Dans la galerie qui s'étend immédiatement à droite de la grande salle de l'hypogée des Acilii, un loculus de la période primitive encore fermé complètement porte l'épitaphe suivante en belle épigraphie du type priscillien le plus ancien ' : il-H :FKAPNOC AOY AOC GY (èv) 'ïr,<sr j'j Xp :<7Tiri Kdcp-o ; îoi)-o : OïoO. « Kn.TésnsChrist, Carpus, serviteur de Dieu. »


AOY W$, AH

Kntin, sur une pierre funéraire du nisiècle mise à jour pendant des démolitions faites à Rome ' : T-ô -,v.-j7.}YTATH CYMBIOÛ


QVI VIXIT [S ANN


VITALIS P QVI

^§) Un marbre trouvé par Marangoni in cœmelerio Callisli nous permet de voir le double monogramme commençant à se détacher du texte et à prendre une valeur indépendante de celui-ci ' :


AVR-VENERIVS-IVLIAE VITALINI CONIVGI fpf BENEMERENTIQVE VIXIT MEC VM -AN N-X VIII p IVllllD-X-DEP-XI.KAL.MARTDORMITINPACE)k QVAE VIXIT ■ ANN • XL ■ De même sur une épitaphe du iv siècle provenant du cimetière de Sainte-Agnès, nous pouvons constater la persistance des deux types, le chrisme étoile et le chrisme constantinien ; le premier est imprimé sur un pain eucharistique ' :

X ■ M • Vllll £5, VGI es ISCR / VS 15 XX / Il n'y a pas lieu, croyons-nous, de revenir sur les arguments et les discussions des anciens épigraphistes dont l'information portait sur des monuments douteux ou définitivement déclassés aujourd'hui. Les textes que nous venons de transcrire les remplacent avantageusement ' » et, bien que les catacombes romaines paraissent avoir livré la plus grande partie de leurs trésors, on ne laisse pas de découvrir de nouvelles pierres, notamment en grec, à l'Ostrianum, portant le chrisme« . Comme nous savons que c'est vers le milieu du m* siècle que l'usage du grec a commencé à être délaissé à Rome, la présence du chrisme sur les épitaphes grecques catacombales peut fournir une donnée chronologique, quoi que un peu vague.

Enfin, sur une pierre de Tramonte près de Salerne, nous trouvons la croix et deux types de chrisme'- :


CVS DEPOSIT I

Adolescent, levant la main droite, portant une palme dans la gauche, couronné d'un diadème avec -p e/ à ses pieds les lettres DNS ; de cha/ue côté de cette figure cette inscription : r ■ T OAri o o Rien, d'ailleurs, ne nous oblige à chercher à Rome ou en Occident les plus anciens monuments du chrisme dit constantinien. Une inscription d'Héraclée du Pont, qui appartient certainement au lUi » siècle au plus tard, porte trois fois le chrisme''. Enfin, signalons ce fragment d'inscription à date consulaire malheureusement incomplet, en sorte qu'on hésite à fixer la date en 298, 317 ou 330 i (fig. 2833).


IV. Numismatique constantinienne. — Dès le règne de Constantin, la frappe des monnaies impériales présente des types nouveaux qui s'expliquent par l'attitude protectrice prise par ce prince à l'égard du christianisme et de ses adhérents. Tout d'abord on voit paraître la croix à bras égaux ; un second signe presque certainement chrétien c'est la lettre T (chi) ; mais « l'apparition des deux monogrammes chrétiens, composés, l'un du X et du P, de Xp'-rro /fC, et l'autre, le monogramme constantinien, du X et du P, X, est, d'autre part, contemporaine d'une transformation plus complète de la législation de l'empire. C'est de 320 à 324, alors que ces deux monogrammes furent frappés sur certaines monnaies des principaux ateliers de Constantin, que furent édictées les lois : 1° qui délivraient les célibataires et par suite le clergé catholique de l'état d'infériorité où les plaçait la loi romaine' ; 2° qui facilitaient l'affranchissement des esclaves par l'Église » ; 3° qui autorisaient les testaments en faveur de l'Église' ; 4° qui consacraient au repos le jour du dimanche '. Pendant les mêmes années, le monogramme ne paraissait pas sur les monnaies des ateliers d'Orient demeurés au pouvoir de Licinius qui persécutait les chrétiens'. » ' Armellini, Scoperte nel cimitero di S. Ermete, dans Nuovo Bollettino di archeologia cristiana, 1895, p. 15. Ce fragment, trouvé en 1844 par J.-B. De Rossi, à Saint-Hermès, fut égaré un demi-siècle et retrouvé en 1894. — ^ Frappée à Tarragone, en 314, sur les seules monnaies de Constantin, pendant sa première guerre avec Licinius. Cf. J. Maurice, L'atelier monétaire de Tarragone, dans la Revue numismatique, 1900, p. 286 ; O. Vœtter, Erste christliche Zeichen auf Römischen Münzen, dans Numismatische Zeitschrift, 1892, Wien, p. 118. — ' De Rossi, Bull, di arch. crist., 1803, p. 35 ; J. Maurice, L'atelier monétaire de Rome, dans Revue numismatique, 1899, p. 474 ; J. Maurice, Signes chrétiens sur les monnaies de Constantin, dans le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, 1901, t. l.p., p. 198. — ' C'est trop généralisé. En 320-324, le célibat ecclésiastique n'était guère plus qu'une tendance. Voir CÉLIBAT. — ' Code théodosien, I. VIII, tit. xvi, leg. 1 : De infirmandis pauperibus et orbitatis. — ' Code théodosien, I. VI, tit. VII, leg. 1 : De manumissionibus in ecclesia. — ' Code théodosien, I. XVI, tit. ii, leg. 4 ; De episcopis. — ' Code théodosien, I. II, tit. viii, leg. 1 : De feriis. — ' J. Maurice, dans le Bulletin de la Société nationale des antiquaires de France, Les monnaies de l'époque constantinienne offrent deux types distincts du monogramme et, en plus, une forme intermédiaire. Si nous cherchons de préférence dans la numismatique le type exact du chrisme, c'est que les produits des ateliers monétaires offrent la garantie de monuments officiels. Sur ce dernier point toutefois, il est nécessaire de s'expliquer. Le chrisme frappé sur les monnaies a-t-il la valeur d'une empreinte obligatoire et légale ? Remarquons que dans les États de Constantin les mêmes symboles ne sont pas frappés par les divers ateliers. C'est la croix à branches égales à Tarragone, le T à Rome, l'un ou l'autre monogramme dans tel ou tel atelier monétaire, mais non pas indifféremment. En effet, tandis que tous les deux apparurent simultanément sur les casques des empereurs, au droit des monnaies à Siscia', le type ^fC se voit seul sur les monnaies d'Aquilée et de Tarragone', le type )^ figure sur celles d'Arles', ces monnaies portant les unes et les autres la légende VIRTVS EXERCIT. Enfin, la croix à bras inégaux (la branche inférieure étant considérablement plus grande que les autres et la branche supérieure légèrement ovoïde), croix qui semble devenir plus tard la croix dite latine, apparut seule à Aquilée en 333. Ainsi, dans les États d'un prince chrétien, les officiers monétaires devaient garder une certaine latitude dans le choix des symboles chrétiens par lesquels ils savaient exprimer la pensée de l'empereur. Aussi est-il probable que la chancellerie impériale n'envoyait aux officiers monétaires (procuratores monetarii) que la légende et le type des monnaies ; mais ces fonctionnaires savaient néanmoins qu'ils entraient dans les vues de l'empereur en faisant frapper quel que symbole chrétien. Toutefois le choix de ce symbole leur était laissé et pouvait être emprunté aux usages locaux. En effet, l'on peut remarquer que les deux formes du monogramme se rencontrent déjà toutes deux dans les inscriptions funéraires de l'époque qui nous occupe. Le monogramme constantinien, notamment, a été relevé dans une inscription datée par les consuls de l'année 323', et l'autre sur des monuments probablement antérieurs'. Le T a été trouvé au cimetière de Calliste avant Constantin. La croix apparaît sur les monnaies d'Aquilée, portant la légende GLORIA EXERCITVS, en 333', et semble avoir été importée d'Égypte, ainsi que l'a expliqué Cavedoni', et l'officier monétaire qui la fit frapper sur les monnaies paraît l'avoir fait copier sur la croix spéciale dont l'Église d'Aquilée avait dû emprunter la forme à l'Église d'Alexandrie, avec laquelle elle entretenait de constants rapports'. » Malgré cette latitude laissée sur le choix du symbole, il est clair que, celui-ci une fois adopté, le chef de l'atelier monétaire ne pouvait le déformer et le traiter en fantaisie ; c'est de ce côté que le type prend une valeur officielle que ne peut revendiquer à aucun degré le chrisme gravé sur un sarcophage ou un bas-relief par le premier sculpteur venu, travaillant en vue de sa clientèle et dont le travail n'a point de contrôle. C'est le cas pour le fondeur, l'orfèvre, le graveur en pierres fines et, en général, tous les artisans privés. De plus, bien qu'un certain nombre de leurs produits, principalement les épitaphes, puisse recevoir une date certaine, les monnaies l'emportent également sur ce point par les séries et les points de repère chronologiques qu'elles nous donnent.

Tout d'abord, c'est en parfaite connaissance des sens de l'un et de l'autre monogramme qu'on fait usage tantôt de X = 'Ir.rjoC ; Xpio-cd ;, 'T tantôt de X ? = Xp :aTÔ( ; X'- Tous deux se voient sur de nombreuses épitaphes à partir de la paix de l'Église ; auparavant, ils sont, au contraire, assez rares. Ce n'est guère avant l'année 279 que nous rencontrons à Rome le monogramme )is » et avant l'année 298 — encore cette date est-elle douteuse — que nous rencontrons le type X '■ A partir de l'avènement de Constantin, les séries s'ouvrent à peu près dans toutes les catégories de monuments *. Les deux monogrammes se rencontrent sur les monnaies de Siscia, au droit des pièces, sur les casques de Constantin et de ses fils, dans les émissions frappées depuis 317 jusqu'en 324 '.

Le second monogramme est aussi celui qui se trouvait, d'après la description qu'en a laissée Eusèbe et d'après les représentations que nous en avons sur les monnaies et sur les sarcophages, attaché à la partie supérieure de la hampe du fameux étendard chrétien de Constantin ou labarum.

Mais il existe une variété du premier monogramme, qui en constitue en réalité un troisième. M. J. Maurice l'a décrit et représenté « , ainsi que Jladden '. Le problème de son origine s'éclaire d'une façon fort intéressante par l'étude du passage suivant de Lactance, dans le chapitre xliv de son livre De mortibus persecutorum, où il parle de la victoire de Constantin au pont Milvius et de la prise de Rome : Commonilus est in quiète Consiantinus ut cœleste signum Dei notaret in sentis al que ita prœlium comniitteret Fecil ut jussns est et transversa X litlera, sunimo eapite circumflexo, Chrislum in sentis notât. Ce monogramme, composé de la lettre X traversée par un iota ou barre verticale, dont la tête est en boule ou arrondie, se retrouve sur les monnaies de Tarragone frappées de 320 à 324, avec la légende VIRTVS EXERCIT, ainsi que sur celles de Siscia et de Thessalonique, dont il a déjà été question, et sur celles d'Aquilée. Parfois l'extrémité supérieure et arrondie du iota est inclinée. Il ne se rencontre, au contraire, dans aucune inscription funéraire de l'époque constantinienne ou antérieure à cette époque. Ce n'est donc pas sur des monnaies de cette sorte que Lactance a dû le voir. L'officier monétaire, d'autre part, qui, en 320, le fit représenter sur les monnaies, devait être dans le même cas. Aussi, tous deux devaient se reporter à quel que souvenir récent, éclatant, présent à la mémoire de tous les contemporains chrétiens. Or, quel pouvait être ce souvenir, sinon celui que Lactance rappelait dans son De mortibus persecutorum, c'est-à-dire la bataille du pont Milvius, qui avait donné l'empire d'Occident à l'empereur Constantin et avant laquelle les soldats de ce dernier avaient, par son ordre, gravé sur leurs boucliers le chiffre ou monogramme du Christ ? Il n'est, d'ailleurs, pas improbable que les boucliers, qui portaient le monogramme du Christ, aient été gardés par l'armée après la victoire décisive du pont Milvius.

« L'objection que l'on peut faire à ces conclusions, c'est qu'elles sont contraires à un texte d'Eusèbe qui dit, dans la Vita Constantini, I, m, que le monogramme placé sur le labarum, lors de la bataille du pont Milvius, était composé du X et du P et qu'il fut placé, dans une couronne d'or, au-dessus du drapeau, à l'extrémité supérieure de la hampe. Il faut donc chercher si ce célèbre drapeau, sur lequel se trouvaient les insignes chrétiens, fut réellement présent à la prise de Rome. La première représentation que l'on en trouve, ou du moins l'image d'un drapeau très analogue, fut gravée sur les monnaies de Constantinople en 325 et en 326, après le concile de Nicée (fig. 2834) « . L'extrémité supérieure de la hampe se termine par un grand monogramme X' mais qui n'est pas encadré dans un cercle. Au-dessous de ce monogramme, une antenne transversale coupe la perspective de la hampe, en imitant la croix, comme le dit Eusèbe. A cette antenne est attaché le voile de pourpre, aussi large que haut, dont parle le même auteur, et sur lequel se trouvent, comme il l'indique, les trois médailles des empereurs, Constantin et ses deux fils.

Il y a dans cette dernière indication la preuve formelle de l'impossibilité que le labarum ait été porté à la prise de Rome. Constantin II, en effet, n'était pas né en 312. Crispus seul, le premier fils de Constantin, vivait alors. La date admise par la plupart des auteurs pour la naissance de Constantin II est celle du 7 août 316. M. J. Maurice a reporté cette date au 7 août 314 », mais, de toute façon, Constantin II n'était pas né en 312 et l'on ne pouvait pas représenter les médailles de Constantin et de ses deux fils sur le labarum, puis que Crispus seul vivait. Donc le labarum n'était pas présent à la prise de Rome. Mais, en 325, nous savons qu'il existait, puis que nous le voyons sur des monnaies frappées en cette année à Constantinople. De plus, il avait, semble-t-il, dû être inauguré avant l'élévation de Constance II au rang de César, le 8 novembre 324, car il y eut, à partir de cette date jusqu'en 326, quatre empereurs, Constantin et ses trois fils, et il eût fallu représenter ou poser quatre médailles ou icônes sur le labarum. Cet étendard avait donc été conservé et fut contemporain du concile de Nicée, et sur les pièces frappées en 325-326 l'extrémité inférieure de sa hampe perce le dragon ou serpent, qui est l'esprit du mal, ainsi que nous l'apprend la description par Eusèbe d'une peinture du palais de Constantin '. Le labarum exprime dans ce cas la victoire du christianisme sur cet esprit de ténèbres. Nous possédons, enfin, deux explications d'Eusèbe qui peuvent nous guider dans la recherche que nous faisons de l'origine du labarum et de l'apparition du chrisme comme symbole isolé et triomphal. D'après l'une, le drapeau chrétien fut porté victorieusement en tête des armées de Constantin, aux batailles d'Andrinople et de Chalcédoine, lors de la conquête de l'Orient par cet empereur sur Licinius, en 324 '. Or, nous venons de voir que ce drapeau existait à cette époque. D'autre part, Eusèbe nous dit que Constantin, après la confection du labarum, aurait pris l'habitude de porter sur son casque le monogramme X '. Or, les monnaies de Siscia nous montrent précisément ce monogramme sur le casque de l'empereur, très probablement à partir de l'année 317 « et certainement à partir de l'année 320. Il y a là une raison de croire que le labarum existait à ces dates.

« Quels sont donc les événements importants qui auraient pu décider à créer le labarum à cette époque ?' Nous n'en voyons que deux, ou plutôt qu'un, car ils se rattachent à la même cause. C'est l'élévation des Césars, en 317, et la célébration de leurs quinquennalia, en 320 et 321. Les portraits ou médailles de Constantin et de ses deux fils, placés sur le drapeau, ne sont-ils pas déjà une indication de ce que son origine se rattache à l'élévation des Césars ou à un anniversaire de monnaies de Siscia ? Cette origine est plus naturelle que celle d'une guerre. En effet, ce n'est pas en face de l'ennemi que se confectionnent les drapeaux. L'on comprend que Constantin ait fait graver, en 312, le monogramme du Christ sur les boucliers de ses soldats ; cela peut être un travail hâtif et dont l'on possède les instruments jusque sur le champ de bataille, mais l'on n'y tisse pas des étoffes et l'on n'y fait pas les portraits des empereurs.

« Il nous reste à expliquer pour quoi le labarum ne fut pas représenté sur les monnaies avant l'année 325. D'abord il n'y avait pas de règle fixe dans le choix des types, pas plus que dans celui des différents monétaires, mais il y a une raison pour laquelle nous pouvons dire que le labarum ne pouvait pas être gravé sur les monnaies avant l'année 325. Cette raison est que l'empereur d'Occident, Licinius, ne fut vaincu définitivement qu'à la fin de l'année 324 ' et qu'il était païen. Or, les monnaies s'échangeaient entre les deux parties de l'empire et Constantin, qui faisait émettre dans ses ateliers les monnaies de Licinius, n'eût pas fait représenter sur les siennes un étendard qui ne tenait pas compte de l'existence de son co-régent. D'après des exemples de faits analogues, on peut admettre qu'un tel acte aurait pu être considéré comme une déclaration de guerre « . De plus, il ménagea les populations païennes de l'empire jusqu'au moment de sa brouille avec Licinius, qui précéda la guerre de 324 '. Enfin, jusqu'en 322 ou 323, Constantin et Licinius gardèrent vis-à-vis l'un de l'autre de grands ménagements. Le labarum resta donc jusqu'en 324 le drapeau de l'empereur d'Occident seulement et de ses fils ; il ne devint l'étendard de l'empire tout entier qu'après la défaite de Licinius, en 324. Il symbolisa alors le triomphe définitif du christianisme sur le paganisme. Mais, dès 317, il avait été le drapeau chrétien de l'empire d'Occident, où ne régnaient encore que trois empereurs, Constantin et ses deux fils. Quant à la légende de sa présence à la prise de Rome, elle commence à Eusèbe et se complète dans les auteurs byzantins. On en démêle facilement l'origine. Le labarum était gardé dans le palais de l'empereur à Constantinople. Suivant Théophane, il y était encore au IXe, et il dut y être dès l'inauguration de cette ville. Il représentait le souvenir le plus glorieux de l'empire, et l'on se plut, en suivant Eusèbe, à en faire remonter l'origine à la prise de Rome par Constantin. Mais Eusèbe avait, en outre, des raisons particulières de glorifier la dynastie flavienne. Il écrivait sa Vita Constantini aussitôt après la mort de cet empereur, sous ses successeurs et fils, voulant célébrer leur origine et tous les actes de Constantin. Aussi sa sincérité est-elle suspecte. Il était naturel qu'il fit remonter au souvenir le plus considérable du règne du grand empereur les débuts du labarum). Mais l'on a vu que son récit se contredit lui-même, et son témoignage ne peut valoir ni contre celui de Lactance, auteur chrétien, qui écrivait en 314, à la cour même de Constantin, ni contre les faits invoqués '.

V. Chrisme symbole. — A partir du IVe, le chrisme se montre à profusion et sa rencontre offre moins d'intérêt. Au cimetière de Calliste, J.-B. De Rossi relève sa présence sur l'enduit de la paroi droite de l'entrée de la crypte papale et sur l'arc de cette porte d'entrée, peint au temps du pape Damase (voir Dictionnaire, t. II, col. 1677, fig. 1924) ; dans les cryptes voisines, le chrisme est répété au moins une douzaine de fois dans les graffites des visiteurs ' ; dans la crypte de sainte Cécile, le monogramme est incisé sur le sarcophage d'Octavius Caecilianus, mort en 415 ', et sur deux des trois seuils pierreux trouvés dans le vestibule damasien de cette crypte - et dont l'une est datée de l'année 381. Puis quelques fragments minuscules et, sur l'un d'eux, le monogramme entre une colombe et un orant (fig. 2835) ^. Tout ceci fut relevé dans la crypte ad S. Xystum ; dans la crypte ad S. Eusebiam autres exemples, parmi lesquels quatre monogrammes, parmi les graffites des visiteurs *. Faute de pouvoir lui assigner un lieu d'origine tout à fait certain, nous citerons ici une petite pierre trouvée sous le lucernaire de la crypte des saints Calocerus et Partienius et à proximité de trois issues des galeries supérieures. On ne peut déterminer son origine, mais elle reste curieuse néanmoins ; nous trouvons ici le T renversé, le χ et A CO dans un cercle accosté d'une croix ( ?) et d'une palme ' (fig. 2836).

D'après De Rossi, Roma sott., t. II, pi. xlix, n. 20.

C'est évidemment après que les événements eurent donné au symbole une valeur en quelque sorte officielle, après que les monnaies en eurent répandu le type un peu partout que nous devons nous attendre à le rencontrer sur les monuments ou plutôt sur certaines catégories de monuments, d'autres paraissant y avoir été toujours réfractaires. C'est ainsi qu'on n'a encore rencontré dans l'épigraphie latine qu'un seul exemple du chrisme sur une borne milliaire ' :

Un autre témoignage de l'expansion du chrisme est sa présence sur une étiquette de momie. C'est une petite plaquette de bois, mesurant 0,124 sur 0,038, percée d'un trou destiné à passer un cordon qui attachait la carte d'identité à la momie ; on y lit : ΨΕΝΘΕΥΣ, υὸς πολλωνίου, υὸς Πατσης, c'est-à-dire : « Psentheus, fils d'Apollonius, fils de Patsès » (fig. 2837). Le chrisme figuré sur ce petit monument semble offrir, pour la boucle de P, quelque réminiscence de la croix ansée ; mais cet unique exemplaire n'autorise rien de plus qu'un soupçon.

C'est, je crois, un chrisme plutôt qu'un chiffre que nous voyons sur un marbre publié par Fabretti et qui représente la lettre X entre deux colombes soutenant une guirlande, gracieux motif qu'on s'étonne de ne pas rencontrer plus fréquemment dans l'art chrétien e (fig. 2838).

Il ne peut faire de doute que dans ces divers monuments le chrisme a cessé d'avoir une valeur abréviative, comme dans les inscriptions du IVe où il servait surtout à épargner la besogne ou l'espace ; maintenant il est isolé et sa signification est indépendante de ce qui l'entoure. Cette signification, à vrai dire, ne s'en trouve pas modifiée essentiellement, mais le chrisme a pris quelque chose de distinct, d'individuel, c'est le chrisme triomphal symbolisant Jésus-Christ, comme nous le dit saint Paulin de Nole » :

Nunc cadem crux dissimili compacta paratu

Eloquium dominum tamquam monogrammate Christum : Xam nota, qua bis quinque notât numerante latino

Calculas, hæc Græcis chi scribitur, et medium rho ;

Cujus apex et signa tenet, quod rursus ad ipsam

Curvatum virga facit O, velut orbe peractu ;

Nam rigor obliquus facit I quod in Ellade iota est

Trois fragments sculptés de Delphes appartenant à deux dalles distinctes, mais identiques, nous montrent le monogramme à huit branches formé qui marquait le règne de Dieu sur le monde, le triomphe du Christ sur le mal. Croix monogrammatique -j ». Monogramme constantinien x isolément, séparément ou superposés /|\ furent entourés de palles, la superposition de la + et du X. Si cette origine avait besoin de démonstration, la figure 2840 y suffirait ; on voit, sans hésitation possible, cette superposition. C'est la plus récente des réformes du chrisme : elle ne laisse pas toutefois d'être assez ancienne, comme en témoignent le relief de Kiistendsche et l'inscription de Panion portant les noms d'Aicadius et d'Honorius (395-408) '. Elle est entourée d'une couronne comme à Delphes, sur une dalle du Caire » et sur une mosaïque du mausolée de Galla Placidia à Ravenne '. On voit que nous nous trouvons toujours ramenés à la première moitié du V« siècle *.

En Syrie, le monogramme étoile employé au IVe disparaît au siècle suivant dans le pur dessin ^v 2845 et 2846. — Chrismes de Kalb-Louzeh. D'après de Vogüé, op. cit., pi. 128, n. 2. et 129, n. 4. ornement (fij^. '^8-11-2844) ; c'est à peine s'il se maintient grâce à l'insertion du R. A. CO entre ses branches ^ La couronne est stylisée à l'excès '. A Kalb-Louzeh, au VIe, sur la façade de l'église, le chrisme étoile et la couronne sont si parfaitement altérés que le chrisme a pris huit pans ou huit rais séparés par de gros pois, l'A et CO ont disparu ; quant à la couronne, c'est un feuilleté en forme d'arête qui a perdu tout souvenir de la nature« ; dans l'abside la couronne s'est changée en une sorte de travail de sparterie ' (lig. '2845, '^846). A Kalb-Louzeh, la partie centrale de l'archivolte de la grande arcade porte -^'iT. - (. :hrisme de Kalb Louzeli. D'après de Vogué, op. cit., pi. 12 ;), n. 2. le chrisme avec P grec, A 0) et le mot XPICTOC (fig. 2847)'.


VIL Le chrisme latinisé. — Le chrisme s'était d'abord composé des éléments les plus simples, une combinaison par superposition des lettres X et I, de même une combinaison des lettres X et P. Avec le temps, ces types s'altérèrent sous la main maladroite des artistes et par le goût raffiné des fidèles. Si les sigles ^, X> T pouvaient entrer dans le corps d'une phrase avec un sens, il n'en était plus de même, du moment qu'on isolait le chrisme, qu'on l'accostait des lettres A CO, qu'on l'enserrait dans une couronne. Dès lors, il cessait rapidement d'être utilisé comme abréviation pour acquérir une sorte d'individualité distincte qui le rendrait la proie des fantaisies et la victime des déformations de tous genres qu'on souhaiterait lui infliger. C'est ainsi que Js avait été abandonné et remplacé par -p, forme qui prévalut dans les sépultures à Rome depuis la fin du Ier siècle.-'^ »' ^'7 ' jusqu'au milieu du Ve« , de même que )^ élevé du rang de simple graphie à la dignité de symbole, vers le temps de la paix de l'Église, était délaissé, ou du moins avait perdu la vogue au milieu du Ve.

On avait trouvé autre chose : le chrisme avec le P remplacé par le R latin ; cette forme nouvelle a été réputée caractéristique des monuments à partir de la deuxième moitié du Ve » et avoir une origine occidentale '^. Ces deux points de vue sont erronés « .

1° Espagne. — En Espagne, le chrisme garde jusqu'à une date tardive sa fonction abréviative dans la phrase épigraphique '* concurremment avec la disposition isolée. Ainsi qu'on peut s'y attendre dans une province éloignée, le -|- se retrouve à une époque où il semble avoir généralement disparu ailleurs » et le ]x fait son entrée tardivement lui aussi, en 465« .' ; un le rencontre en 489, en 510, en 525, en 632 » ; l'exemple de Mérida conserve le -f avec A CO jusqu'en 649 à coup sûr d'être reniéXtw 2« Gaule. — En Gaule, le monogramme latinisé n'est pas chose rare et on s'est fourvoyé en le faisant descendre au VIIIe ^ la majorité des exemples qui se sont conservés appartient au VIe ou même au Ve. Outre la ceinture de saint Césaire d'Arles (-|-542)' et le pupitre attribué à sainte Radegonde et qui a pu appartenir au même saint Césaire', nous rencontrons le chrisme sur l'épitaphe de Fœdula, baptisée par saint Martin de Tours avant la fin du IVe ', et sur un groupe d'épitaphes de Trêves dont on ne saurait reculer la date au delà du milieu du Ve '. Une de ces épitaphes avec le chrisme latinisé se voit sur un sarcophage qui contenait, lors de son ouverture, une monnaie à l'effigie de Magnus Maximus (383-388) '. En somme, en ce qui regarde la Gaule, ce type appartient à la première moitié du Ve et même aux dernières dizaines d'années du siècle précédent.

3° Italie. — En Italie, le R substitué au P se montre sur les monogrammes -(- et )^ qui décorent les sarcophages de Ravenne des VIe et VIIes ' et sur quelques autres sarcophages de ce type ravennate dispersés en Vénétie ou en Ligurie, par exemple à Milan ' et à Padoue »^. Dans l'Italie centrale, J.-B. De Rossi n'en connaissait aucun exemple ; à Rome, un seul, sur un sarcophage ancien, mais d'époque douteuse, employé depuis pour la sépulture du pape Pie III dans les grottes vaticanes « . Dans l'Italie méridionale, le premier exemple connu est celui que donnent les chapiteaux de l'abside de San Giorgio à Naples. Voir Dictionnaire, t. ii, fig. 1442. A Genève, une inscription datée porte les chrismes DICT. D'ARCII. ChrÉT.

-|- etj ;j( latinisés avec R. La date de cette inscription peut être 445 ou 492, et d'après ce qu'on vient de dire, il est assurément plus sage de préférer la date 492 '^. A Aquilée, le chrisme latinisé se voit sur une inscription non datée, mais dont le style et les formules annoncent le Ve. Le monogramme y est deux fois répété :

-j^lN HOC LOCO D POSITVM VITALE PLVS WIENVS ANS lltipavs XVTF KALS


DEFVNTVS IN PA

colombe tenant colombe tenant un rameau. une couronne. arbre orant ^ »T^ arbre En définitive, l'Italie septentrionale s'accorde avec les dates déjà notées et doit avoir reçu le chrisme latinisé vers la fin du Ve.

4° Syrie centrale. — Rien dans tout ceci ne permet de se rallier à l'opinion qui faisait apparaître d'abord en Gaule, d'où il émigrait en Italie, le chrisme avec l'R latin. De Rossi avait pressenti plus que prouvé où cette substitution de R à P avait eu lieu ; les découvertes de la mission de Vogüé dans la Syrie centrale l'avaient mis sur la voie. Parmi ces découvertes si inattendues pour l'histoire de l'architecture chrétienne, l'épigraphie et la symbolique n'étaient pas entièrement délaissées, quoi que moins curieusement éclairées par les trouvailles. En particulier, on constata l'usage tout à fait commun du monogramme latinisé dans la décoration des édifices tant publics que privés appartenant aux premières dizaines d'années du Ve« ; il y eut plus, on trouva des dates certaines. Le chrisme latinisé était peint et sculpté sur un tombeau de l'année 420 ; sculpté sur un monument de 431, et sur les portes du mausolée de Diogène, attribué au IVe, contigu à un tombeau de l'année 377 '^ La lettre P modifiée telle que nous la voyons sur ces architraves et sur cette peinture était en Syrie un type employé non pour le P grec, mais pour l'R latin, ainsi qu'en témoigne une inscription latine gravée sur un pressoir ».

Il serait assurément peu vraisemblable que le chrisme latinisé se rencontrât dans la Syrie centrale comme dans une sorte d'ilot et qu'on ne le retrouvât pas ailleurs en Orient. Cette invraisemblance s'accroît encore si l'on veut bien se rappeler que l'art ornemental syrien est tout pénétré d'influences voisines. J.-B. De Rossi remarquait qu'un exemplaire avait été trouvé à Olympie ', il n'en connaissait pas en Grèce et formait le vœu que les archéologues, avertis de l'existence de cette variante, voulussent bien noter sa présence partout où ils la rencontreraient. Le problème avait d'autant plus d'intérêt que toutes les vraisemblances étaient pour l'importation orientale ■2S52. — Chrisme à Kl-Bai-ali. /b/J.,p. 82, r>g. 32. et byzantine du chrisme latinisé à Ravenne, au lieu de l'importation par la Gaule.

A Serdjilla, sur une maison du Ve, nous voyons le chrisme latinisé accosté de X A Cù ; manifestement on a voulu loger quelque chose dans le champ laissé vide à gauche du R ^ (fig. '2849, -2850) : et sur la même maison, on voit un chrisme non latinisé (fig.^2S51). A El-Barah, le chrisme est encore une combinaison de l'étoile avec R. A. 00' (fig. 2852).

D'ailleurs, le chrisme se rencontre à chaque pas en Syrie, sculpté sur les portes, les fenêtres, les sarcophages, isolé ou combiné avec l'ornementation. Quoiqu'il y ait une assez grande variété dans les ar%^^^^ dition qui s'cllace, l'autre d'un usage vivant ' (fig. 28,53).

5° Grèce. — En étudiant les chapiteaux (voir ce mot) nous avons fait remarquer qu'en Orient, au Ve, les chapiteaux composites, théodosiens ou autres, ne furent guère employés sans l'imposte, membre architectural en forme de pyramide quadrangulaire tronquée, dont la petite base reposait sur le tailloir du chapiteau, sans en dépasser les arêtes.

A Delphes, les fouilles ont ramené au jour vingt-cinq impostes ou fragments d'impostes de formes et de dimensions variées : non moins diverse en est l'ornementation. Ici, nous n'avons à nous occuper que de celles sur lesquelles les deux feuilles d'acanthe molle ou deux feuilles d'eau encadrent une croix longue monogrammatique. Prenons une de ces impostes (fig. 2854) qui, ornée sur une seule face, y réunit des demi-feuilles d'acanthe molle, deux feuilles d'eau et une croix longue monogrammatique à P ouvert. L'acanthe molle, telle qu'elle est exécutée sur cette imposte.

2f53. — Monogrammes à Kokanaya en 431. D'après de Vogüé, Si/ric ceolrale, pi. 49. Les exemples datés appartiennent tous en Syrie au type récent, à partir du v et pendant le VF siècle. A Kokanaya dans la maison de Domnos, construite en l'an 431, nous rencontrons deux types appartenant aux deux systèmes, le dernier renferme seul le R, il a une apparence plus symbolique que le premier qui a une physionomie plus ornementale : l'un parait provenir d'une tra•28j4. — Imposte à Delphes. D'après le Diiliet. de cut-resp. helléni que, 1899, t. xxui, p. 21b. est antérieure à Justinien ; mais, selon la théorie fort juste de M. Strzygowski, elle peut dater du iV ou du v siècle, sans qu'il soit possible, en dehors d'une autre indication, de préciser davantage. L'argument décisif, capable de mettre fin à cette incertitude, se trouve heureusement sur l'imposte même : c'est la croix longue monogrammati que à P ouvert qui est au centre de la décoration. L'originalité principale de ce monogranuiie est de renfermer le P ouvert, que J.-B. De Rossi croyait d'origine grec que, sans pouvoir le prouver, faute de documents ^ Ou a trouvé depuis lors d'assez nombreux exemp les, soit simp les comme sur notre imposte ', soit accostés des lettres ACO, soit enfermés dans une couronne'. Ils sont dispersés dans l'empire romain tout entier, depuis la Syrie et l'Egypte jusqu'à l'Afri que et la Gaule, en passant par Constantinople et par l'Italie [et même par l'Espagne]« . La Grèce seule a longtemps paru en manquer et De Rossi s'en étonnait à bon droit. La vérité est que la Grèce, si pauvre qu'elle soit en antiquités chrétiennes, n'en est pas complètement dépourvue, mais qu'elle est le pays du monde où l'on s'est le moins soucié de les voir ; il a suffi à M. Strzygowslvl (le regarder autour de lui dans les ruines pour signaler des croix longues monogrammatiques à P ouvert', et voici que les fouil les de Delphes en ont fourni d'autres. De tous ces monogrammes, bien peu sont datés, mais ceux dont l'âge est connu se groupent dans le temps, malgré la distance qui sépare les endroits où on les a trouvés, avec une remarquable précision. Il en existe : à Constantinople, de 388-391 (Porte d'Or) et de 421 (colonne d'Arcadius) ; en Syrie, de 417 (El Barak), de 420 (Delr-Sambil) et de 431 (Ivokanaya) ; en Afri que, de 454 (près Sétif) : à Xap les, des environs de 411 -. l.e seul qui soit franchement postérieur se trouve au pala.is de Théodoric à R.ivenne, mais est-il certain qu'il soit de.504' ? Il a peut-être été réemplo j'é dans la construction du palais et, n'en serait-il pas ainsi, par son isolement chronologi que, par son éloignement de la Grèce propre, il ne saurait prévaloir contre les autres exemp les et empêcher de considérer la croix longue monogrammati que à P ouvert comme caractérisant, sauf exception motivée, les monuments de la première moitié du v= siècle. L'imposte, de même que les chapite aux théodosiens de Delphes, doit donc être rapportée aux environs de 4.50, et plutôt avant qu'après'. » Les mêmes fouil les de Delphes ont rendu neuf chapite aux-impostes ioniques du milieu du v » siècle, plusieurs d'entre eux présentent le chrisme à P ouvert* (fig. 28.Ï.Ï) : les dal les de revêtement en marbre en fournissent de nouve aux exemp les. C'est le cas pour cel les dont la fig. 2850 représente quelques débris. On y voit un chrisme hybride encadré de plusieurs moulures phites, qu'une mince rainure distingue les unes des autres ; une senddable rainure borde les arêtes des bras de la croix dont le relief est faible mais net. Cette sobre décoration est soignée et appartient au v<^ siècle'.

Ces dal les de revêtement mesurent jusqu'à O^IS d'épaisseur, el les ont pu faire partie de sarcophages. Les fragments ainsi ornés appartiendraient à des couverc les terminés en frontons comme celui d<' Ravenne (fig. 2857). « Il y a même entre nos dal les et ce sarcophage une analogie singulière : le chrisme du sarcophage n'est pas disposé normalement dans le triangle qui l'enferme ; il est dans une position obli que par rapport à la base comme aux côtés du triangle. Or, nous avons constaté que la même particularité distingue plusieurs fragments de Delphes dont deux sont reproduits ici. Il n'est pas douteux (pi'il faille chercher la raison de cette anomalie dans l'amour du y » siècle pour le symbolisme ; mais là se borne ce que nous pouvons en dire, car, en l'absence d'autres exemp les connus, ceux de Ravenne et de Delphes n'ont pas une signification assez évidente pour qu'il soit possible de les expliquer autrement que par des conjectures. Cependant, quoi qu'il faille penser de cette singularité, elle établit une ressemblance de plus entre les fragments de Delphes et le sarcophage de Ravenne. » Ces fragments, vu leurs (linicnsions, ne D'après le Bitllet. de corrcsp. helléni que, 1899, t. xxni, pouvant provenir de sarcophages, il est impossible de leur supposer une autre destination sinon celle d'avoir servi de revêtement à un massif de maçonnerie, probablement à un ambon. lait bien ', mais ce n'est plus ni le P grec, ni même l'R latine, c'est pure fantaisie . Le chrisme est une simple croix équilatérale inscrite dans une couronne' : parfois, on prend soin comme en Syrie de remplir le champ de l'espace demeuré vide, après l'insertion de R. A. CO, par un signe quelcon que' ; il arrive qu'on fait erreur et le petit jet figurant R est mis à contre-sens H. Si le chrisme se conserve avec le P.. c'est par hasard et la boucle atrophiée de la lettre grec que est aussi inintelligemment reproduite que la volute de la lettre latine « .

Ce n'est pas seulement sur le monogramme ■f que se greffe l'R latine', les ébénistes et les tailleurs de pierre l'ajoutent généralement sur le monogramme Ils font mieux, car il est maniconstantinien 5^'teste que ces braves gens n'y mettent pas de malice, mais n'entendent plus rien à toute cette floraison de monogrammes. A Erment sur une épitaphe de la fin du IVe, ils en mettent quatre au choix et le latinisé n'y est pas encore' : aù>u.a [l'îv £v6iSï y.t'.zx : àz'.[>.-iT,T :(fj May.ap ;'-/ ;; iùç k'ôoî e'j(7Eoé : »Jv v='j(7à[i£vov ôavirou* a-j-r, c' oOpavîr,v UtJ.iùi t.oi. :-' i[iî ;7ro).£'j£ :, -f ■ Avant que tu ne dises : 0 tombe, qui, ou le des- « cendant de qui gît là ? » la stèle crie à tous les passants : r. Ci-gît le corps d'une bienheureuse d'éter- « nelle mémoire, qui a goûté la mort réservée aux gens o pieux ; quant à elle-même « >, elle habite la céleste cité « des saints, ayant reçu la récompensede ses trav aux, « les couronnes célestes.

7° Afri que. — Nous avons vu que la modification du monogramme hybride (gréco-latîn), loin de commencer, comme on pourrait s'y attendre, dans les pays latins, est apparue d'abord chez les Grecs, en Orient, aux environs du v siècle ou même un peu plus tôt, vers la fin du iv. D'Orient, ce t\-pe se répandit dans lei Gau les et, plus tard, dans les provin ces de l'exarchat, en Italie et à Venise ; on le rencontre à gran d'peine à Rome ; à Nap les, il se présente sur les tailloirs des co onnes qui soutiennent l'abside de la basih que de l'évê que saint Sévère, fondée dans les premières années du v siècle. Voir t. ii, fig. 1440 ; les dimensions très restreintes de ce dessin n'indiquent pas suffisamment le R qui existe sur l'original. à se montrer plus fréquemment. On peut mentionner des exemp les dans les inscriptions d'Ammjedera, dont l'une est datée de l'année quatrième du règne d'Hildéric (525-526) et les autres sont plus ou moins du même âge ». A Tébessa, une inscription non datée, mais facilement attribuable à la fin du v= siècle ou 2858.

- Chrismes d'Henchir-Zirara.

D'après le Bulletin monum., 1889, t. Lv, p. 322, pi. II, n. 4, 7. au début du siècle suivant '- ; près de Tébessa, à Henchir-Sahari, une sculpture grossière sur une pierre qui a pu ser\ir de pierre d'autel « . Voici de plus notab les exemp les dans les sculptures de la basili que d'Henchir-Zirara. i : Dans l'ornementation sculptée de la célèbre basili que de Tébessa, les monogrammes sont formés de la croix en X, combinée avec le P grec plus ou moins -^ D'après Mémoires de la Soc. des antiq. de France, 1903, t. LXiv, pi. 1. aplati dans la courbe inférieure de la boucle. De la même forme, non de la gréco-latine, sont les monogrammes sculptés dans les décorations architectura les d'autres basiliques et oratoires d'Afri que' ; la plus grande partie de ces monuments sont du v siècle ; dans ceux de l'épo que byzantine, c'est-à-dire de la restauration de l'empire grec, après l'expulsion des Vanda les par Justinien, on voit apparaître souvent les simp les croix au lieu des chrisnies. A l'épo que intermédiaire, c'est-à-dire vers la première moitié environ du VI' siècle, il faut attribuer les ornementations dans lesquel les domine la forme hybri<le du chrisme.

7-Â

D'après P. Gavault. Étu des SU7' les ruines i-umaines de Tigzift, dans Biblioth. d'arch. africaine, 1897, 1. il, p. 30, lig. 6.

A cette épo que appartiennent certainement l'inscription citée d'Amma ;dera et les autres delà même localité qui lui sont contemporaines ». » Les monogrammes tracés sur les chapite aux et les tailloirs d'Hencliir-Zirara appartiennent sans hésitation possible au type gréco-romain (fig. 2858).

La plupart de ces monuments commencent d'ailleurs à être connus : décrits ou figurés dans les trav aux archéologiques, d'autres courent ris que de demeurer lontemps encore ignores ; comme c'est le cas pour une relation manuscrite d'un correspondant de Peiresc qui signalait « dans la ville de Thunes » (Tunis) '1 gravée sur ce grand nombre d'arca des qui Il s'agit évidemment du grand aqueduc de Carthage à Zaghouan ; on doit sans doute comprendre la phrase un peu obscure :... et les voûtes fort hautes, et au milieu une croix » par : sur la clef de voûte d'une des arca des. Le chrisme ainsi signalé est le premier document èpigraphi que de quel que intérêt pour l'histoire de l'édifice. Sur une circonférence dans laquelle, senible-t-il,est inscrite une croix, est plantée une croix se^^' D'après Comptes rendus de l'Acad. des inscriidions, 1911, p. 575. monogrammati que. Cette disposition, que nous signalons ailleurs, notamment dans la numismati que mérovingienne, parait exceptionnelle en Afri que'. Le dessinateur a oublié de dessiner l'Cû« .

A Tigzirt (l'ancienne Rusucurru),un dosseret de la basili que ruinée nous donne le chrisme latinisé avec ACO (alpha cursif). La queue du R se confond pres que avec le premier jambage de Yoméga'' (fig. 2800).

Mentionnons enfin quelques autres spécimens africains du chrisme gréco-latin : deux monogrammeo sans inscription en Proconsulaire °, quatre en Numidie', un en Maurctanie' ». Dans ces divers monoiHùl'

281Î1. — Pierre d'IIencliir-Gousset. D'après Rec. de la Soc. archéol. de laprov. de Constantiyie, 1804, t. x.xix, p.

Dg. 2. pouvoient avoir servi pour un grand aqueduc où est gravée une croix avec les deux premières lettres du nom de N. Sauveur Jésus Christ'. » — « Ce qui se trouve de mémoire antique au chemin de Tunis pour aller au Carravaii. Il se trouve plus de trois cents arches de taictes de pierre et ciment, les pierres fort grandes et les voûtes fort hautes et au milieu une croix faite en ceste façon * » (lig. 2859). Grammes la croix est accompagnée des lettres x et lo. Un petit nombre seulement de ces textes sont datés d'une façon précise et certaine ; la mosaïque de la ferme de Kesseria est de l'année 454, deux tombes d'Ammaédara sont de 510 et de 525-526 ; pour la plupart des autres monuments, ils proviennent en majeure partie d'édifices dont l'attribution soit au vi^ siècle, soit aux dernières années du v^, est quasi certaine, comme c'est le cas pour les deux petites basiliques d'Henchi-Akrib et d'Ilenchir-Zirara et pour une pierre de Henchir-Gousset, avant appartenu à une grande construction^ (fig. 2861).' Enfin nous tenons à citer un monument récemment découvert dans la basilique de Damous-el-Karita, à Carthage. Voir Dictionn., t. ii, col. 2252 sq.

28(>3. — Pièce de bronze de Childbert.

C'est un beau cadran solaire de forme concave, portant gravée la croix monogrammatique avec A Cù » (fig. 2862).


VIII. CHRISMATIQUE MÉROVINGIENNE. « Le monogramme du Christ, écrit M. M. Prou', est le plus ancien emblème religieux qui paraisse sur les monnaies mérovingiennes. Le monogramme constantinien décore le revers d'une pièce de bronze de Childebert l^ (511-558) (fig. 2863). On cite encore une monnaie de Théodebert, de l'atelier de Chalon-sur-Saône', mais, comme aucun exemplaire de cette pièce n'a été retrouvé, il convient de laisser de côté ce monument. Le monogramme constantinien, au-dessus d'un globe, et accosté des lettres A et £0, paraît sur un tiers de sou d'or frappé à Vienne, avec le nom de l'empereur Maurice Tibère (582-602) 2865.

- Triens de Pauliaco.

(fig. 2861)'. Ce symbole devient rare dans la numismatique mérovingienne après le vi^ siècle, si rare qu'on ne peut citer qu'un exemple du vii^ siècle : c'est un triens d'atelier incertain, Xiaiolo'. On doit toutefois en rapprocher un triens de Pauliaco, aujourd'hui Fouillé, en Touraine, où le monogramme constantinien a subi une modification : la haste se termine à sa partie supérieure non plus par un P, mais par un R retourné ; de plus, le pied du monogramme repose sur un piédestal rectangulaire * (fig. 2865).

« Nous trouvons sur des monnaies, dont aucune n'est antérieure au vi^ siècle, le monogramme formé des lettres I et X, par exemple sur les deniers de Chalon-sur-Saône' (fig. 2866), sur des tiers de sou des ateliers tourangeaux d'Amboise'« , Ballan », Candés'^ et encore à Braye-sous-Faye« sur les confins de la Touraine et du Poitou, à Périgueux » et au Port de Créteil''.

» Le symbole chrétien le plus commun dans le monnayage mérovingien, celui qui constitue le type du revers de la plupart des monnaies émises en Gaule, 2868.

■ Triens de Dacobert.

depuis la fin du vi^ siècle jusqu'au milieu du viii^ siècle, c'est la croix sous ses diverses formes. Quant à la croix monogrammatique, que les numismates appellent chrismée, elle se présente tantôt avec sa forme normale, c'est-à-dire le sommet terminé en P grec, tantôt latinisée, [c'est-à-dire le sommet terminé en R latin « . La première forme en est rare.

Nous signalerons son emploi dans les ateliers de Lyon', Chalon-sur-Saône = (fig. 2867), Autun ^ Sion * et Huy ^ Sur un triens de Bregusia « , la boucle du P est tournée à gauche. Quant à la croix monogrammatique latinisée, son usage a été très répandu dans tous les ateliers monétaires de la Gaule mérovingienne. Les plus anciennes monnaies à date certaine où elle ait été signalée sont des triens de Dagobert l^ (628-638) frappés à Paris avec le nom de saint Éloi ' (fig. 2808). L'R est assez souvent tourné à gauche. Faut-il faire remonter à cette erreur l'idée de dessiner des croix à double chrisme, c'est-à-dire portant à leur sommet deux R adossés » (fig. 2809)' ? Des monnaies de Thiverzay, en Poitou, de Lieusaint près Paris' et d'Albi' » présentent ce type au revers. A Sion, on trouve concurremment employées les trois formes de croix monogrammatique que nous venons d'indiquer « . Ai-je besoin de dire que la croix monogrammatique peut être haussée sur un globe, ou sur des degrés, ou bien accostée des lettres A et 00 ' ? A Rouen, un triens offre l'image d'une croix monogrammatique latinisée, s'échappant d'un calice et portant aux extrémités de la traverse les lettres CO et A'-. « L'inversion de ces deux lettres (voir Dictionn., t. i, col. 1 sq.) s'explique facilement par une erreur naturelle à des graveurs inexpérimentés qui oublient volontiers que l'image du coin sera renversée sur le flan monétaire.


IX. Notes tironiennes. — Le monogramme du Christ se présente sur une catégorie d'actes, les Chartes mérovingiennes, dans des conditions très particulières, nous voulons dire sous l'aspect d'abréviation tachygraphique ».

« A la fin du iv^ siècle, saint Jean Chrysostome, s'inspirant de l'épitre aux Colossiens >*, recommande aux chrétiens de placer le nom du Seigneur en tête de leurs actes « . Une tradition en faveur de l'observance du conseil donné par le Père de l'Église grecque se créa bientôt et nous constatons qu'elle persistait à l'époque mérovingienne, puis que les notaires ont volontairement exprimé le nom du Christ en tête des diplômes, avant toute autre idée. En effet, l'invocation monogrammatique n'est pas la transformation du monogramme constantinien, mais l'adaptation à la forme générale qu'affectait ce monogramme de la note tironienne exprimant le mot : Christus. En examinant les formes sous lesquelles se présente l'invocation dans les diplômes mérovingiens (fig. 2870) et particulièrement celle que traça, le 14 mars 697 (n. 2 de la fig. 2870), le notaire « Aigobertus », on constate qu'elle est constituée à l'aide de la note tironienne Christus^. La plupart du temps, il se mêle un peu de fantaisie dans le tracé, mais les notaires mérovingiens ont pris soin de traduire leur pensée. En effet, à côté de l'invocation, quelques-uns ont dessiné plus ou moins bien la note Christus^' ; « Aigobertus >, qui a tracé soigneusement l'invocation, a écrit, en notes tironiennes, à droite et à gauche de la haste principale : Anno omnia Christi ;s » (fig. 2870, n. 15, 10) : puis plusieurs notaires ont figuré seulement la note unie -'. Dans leur pensée l'invocation représentait donc le nom du Christ, et il faudrait transcrire : [CHRISTUS]ante. La forme qu'affecte la note ante, lorsqu'elle est liée à la haste de l'invocation (fig. 2870, n. 27), se retrouve à l'époque carolingienne --. Elle fut, dès la fin de l'époque mérovingienne, identifiée avec la note diiieii ; et, comme tous les signes qui constituaient l'invocation, fut beaucoup employée comme signe abréviatif, les notaires choisissant de préférence ces signes symbolisant une pensée élevée, mais dont le sens exact commençait à n'être plus connu de la plupart d'entre eux.

[CHRISTVS]ante. « Aigobertus » a répété la formule : Anno omnia Christus^, déjà placée dans l'invocation initiale ; quant à « Vulfolocus », il a écrit, dans l'invocation qui précède sa souscription, soit In nomine Christi ^, soit In nomine Christo ', à l'exemple sans doute du roi, qui souscrit : In Christi nomine... « Droctoaldus « a eu l'idée originale d'écrire en notes tironiennes à droite et à gauche de la haste de l'invocation du mot optulit, dans sa souscription : In nomine Domine. Enfin, l'invocation placée par « Blatcharius » avant son nom est intéressante. Elle représente [CHRLST l'S\ante, puis à sa droite, en haut et en bas, sont deux notes tironiennes (fig. '2870, n. 17). Après avoir transcrit ces signes : Scripsit (en bas) regis (en haut), on est assez embarrassé, car cette mention ne répond à rien. Il faut chercher sous les paraphes du notaire la note clericus qui la complète, et lire le tout : Scripsit clericus regis. »

X. PONCTUATION. — Les chrétiens ont fait usage de divers signes de ponctuation épigraphique ; parmi les plus anciennes inscriptions nous voyons parfois trois points superposés et légèrement espacés ; plus fréquemment on rencontre Vhedera ou feuille de mais c'est bien^une ponctuation dans les exemples suivants ; celui de Dioscore » (fig. 2871) :


AIOCKOPOS)^ NAYKAHPOC )[c ûûH )^HKYMOH)lJ EN -jif, HPHNI ]f, HZHC HTH )[ ; KHRAPAKATI ©•KAAYnnAr-0CO.APKAA-C.KAIPOY<J)EIN Aiôdxopo ; vav-/.).ripoî wgti r^xytifOr, èv r, ! ;y,vi* r^fioiew) r,i-r\ o£, [M] ;(av) tzC ?)' ■/.aT(îi ;'Or ;) 0' v.a/.- |iap(TiO)v)-jit-a- -{tU) (• ?) '.\ç,y.xc(io-j) [8'] /.ai « Pust,v(o-j) (année 392).

Bien que cette inscription soit la plus caractéristique de cette catégorie, nous transcrirons encore celle-ci ' :


VALENTINAEQVAEVIXITMNECVMNVNXXXV -^

>^MENS-lll-DEPOSITA XIII KAL SEPT IN PACE J ;

Salvias Vibbius Maximinus benemerenti coniugi Valentinæ (juœ vixii meciim n(umero) aninos) x.x.w, mens, m, deposita.\iii kal. sept, in pace.


XI. Poinçon. — En 1887, on fit la découverte à Téglâs, en Transylvanie *, de lingots d'or au nombre >^ 1 ^ ^=è lierre pourvue de sa queue (dont les anciens dessinateurs et collecteurs firent bravement un cœur percé d'une flèche !), quelquefois un croisillon, ou bien une sorte de tortil en forme d's. Plus ingénieux, quelques lapicides imaginèrent de faire servir le chrisme en guise de ponctuation.

Parfois ce n'est guère plus qu'un ornement et, vu les licences que se permettait la langue, il n'est pas impossible que le chrisme séparant deux mots ait eu pour fonction de vouloir signifier : proclisislo, connue dans cette épitaphe : ou bien même, ce n'est plus que l'utilisation d'une lettre P qu'on transforme en chrisme sans pouvoir le combiner avec le sens de l'inscription : LAIS de seize. Ces lingots avaient été obtenus en coulant l'or en fusion dans des formes oblongues, découvertes à leur partie supérieure. Ces formes peu soignées donnèrent des lingots assez semblables à des bâtonnets grossièrement fabriqués ; l'impression faite à la partie supérieure avant le complet refroidissement du métal ajouta encore à la difformité. Le titre vérifié à Pest donna 98 pour 100 d'or pur.

Les lingots qui ont échappé à la fonte portent des poinçons disposés de manière à former quatre séries. Deux poinçons portent le chrisme. Celui de Lucianus et celui de Sirmium (fig. 28712).


LVCIANVS OBR-ISIG ;

en 33 (Sirmium S assise.) Xt :

Comme ce sont les poinçons au monogramme et non leur répartition et leur combinaison sur les différents groupes de lingots que nous avons à relever, nous n'abordons pas ici la question du poids, des dimensions de chaque lingot et des personnages mentionnés par les poinçons. Mentionnons donc sommairement le poinçon de FLFLAVIAN VSPRO. SIG.AD DIGMA J0 ; le poinçon de QVIRIL, LVS,ET DIONISVS ; * SIRM SIC J0 ; le poinçon portant trois ciligies impériales de profil avec les lettres abréviatives DDD N ; un autre poinçon analogue avec de légères modifications de type ; le poinçon représentant la ville de Sirmium assise, vue de profil, tenant de la main droite une palme, de la main gauche une corne d'abondance. Ici aussi, une variante à noter : dans une série, le poinçon montre au-dessus de la palme une étoile à six rais ; dans une autre série, le poinçon a été modifié et au moyen d'une légère boucle l'étoile à six rais est devenue un défunt lui-même ? Après avoir tourné et retourné en tous sens les lettres, De Rossi aboutissait à cette lecture : AOPATA (= lopitac), c'est-à-dire invisibilia. A-t-on eu la pensée de désigner le phare qui marque l'entrée du port mystérieux d'où nul n'est revenu donner la description ? C'est possible. Quoi qu'il en soit, un coup d'œil jeté sur le petit fragment fait saisir de suite la disposition du monogramme (fig. 2S73). On remarquera que c'est le monogramme dit constantinien ; cependant ce débris portant des caractères grecs a été trouvé au cimetière de Calliste, qui n'a fourni aucun exemple d'inscriptions grecques dans les régions appartenant au IV siècle. Il y a tout lieu de croire que le fragment en question appartient au V siècle, et provient de la région primitive de ce cimetière.

C'est également au V siècle qu'appartient une transformation sur des sarcophages où l'étoile des mages se change en chrisme.


XII. Curiosités. — Le chrisme était devenu un symbole en faveur : nous ne croyons pas qu'il faille chercher une autre raison à l'emploi qui en fut fait parfois, emploi qui réduisait le symbole au rang d'une simple devinette. C'est le cas pour un petit fragment de marbre ayant servi à la fermeture d'un loculus du cimetière de Calliste, dans la partie qui confine au cimetière de Balbinc. Ce fragment présente une sorte d'escabeau à gradins qui n'est autre chose qu'un phare (voir Dictionn., t. i, col. 1477, fig. 33'7), qui rappelle l'heureuse traversée du chrétien et son entrée dans le port de la vie éternelle. Ici, par un raffinement passablement compliqué, on a inscrit sur le phare le nom du défunt ou de la défunte et, sans doute pour montrer qu'elle a pénétré dans le port du Christ, ce nom a été disposé de manière à former le chrisme. Hsl-ce bien le nom de l'autre combinaison qui réussit à faire représenter le chrisme à un monogramme dont le développement donne AGHNOACOPOC et qui, au premier aspect, se présente ainsi -|- ». De même que nous signalions l'emploi de XI superposés pour exprimer le mot christianus chez les païens, de même ici nous rappellerons que, par une inscription païenne, les lettres OP superposées donnent l'abréviation osoc ; indices qui nous montrent une fois de plus la part d'emprunt qui se rencontre dans les symboles chrétiens (fig. « 2874).

Boldetti a publié une lampe en terre cuite sur la poignée de laquelle est appliqué un large médaillon dont le principal motif ornemental est un chrisme logé dans un cadre, autour duquel on lit des lettres que nous n'entreprendrons pas d'interpréter, et sur le champ où se détache le monogramme que commencent à envahir divers signes C, V, encore plus énigmatiques, si c'est possible, que les lettres de l'encadrement (fig. 2875).

En Espagne, une inscription, sur laquelle nous sommes trop sommairement renseignés par le biographe de Florez, est signalée dans l'église de las Veritas de las Campanas, près de Mendivil, proche de Pampelune. On y voit le chrisme sur lequel est posée la lettre S (fig. 2876).

En Afrique, à Tigzirt, l'ancienne Rusucurru, nous trouvons un monogramme unique jusqu'ici, sculpté sur un dosseret de l'ancienne Basilique. Au lieu d'un P unique, placé verticalement en travers du X, le sculpteur s'est amusé à en figurer cinq qui poussent comme des bourgeons sur les branches du X principal. Probablement l'auteur de ce bizarre monument a voulu rajeunir par une fantaisie un sujet devenu banal - (fig. '2S77).

Nous ne pouvons prétendre ici à autre chose qu'à grouper quelques exemples, nous rappelons un chrisme accosté de B et A dont nous avons déjà donné l'explication (voir Dictionn., t. ii, col. 963, fig. 1561) ; un autre avec les lettres B et O (ibid., col. 963, fig. 1.363) ; le chrisme brodé sur la ceinture.


XIII. Groupement d'ensemble. — Le nombre de monuments chrétiens décorés du chrisme est tellement considérable qu'on ne peut songer à en faire ici rénumération, d'ailleurs utile, encore que tous ces exemples se ramènent facilement à quelqu'un des types que nous venons d'étudier. Les altérations sont le plus souvent des difformités imputables à la maladresse, il n'y a donc pas lieu de s'y arrêter longuement. Dans le paragraphe consacré aux curiosités se rencontre dans toutes les séries de l'archéologie chrétienne.

P t'inlurc. — )(( Garrucci, Storia dell' arle cristiana, t. I, pi. 17, n. 2 : pi. lO.î b : -^ Ibid., t. i, pi. 103, n. 1 ; ■J^ Ibid., t. I, p. 103, n. 2.

^[osaï que. — »^ Garrucei. o/i, c ;/.. t. iv, pi. 223, 225, 258 ; A^c'w,1. 232, n. 1, 2 ; (^ l« ' 234, n. 1 ;

Fonds de coupe. — A)^CO Garrucci, op. cil., t. m, pi. 176, n. 6 ; pi. 1« 0, n. 1, 2, 3, 9 ; pi. 181, n. 2 ; pi. 183, n. 2, 4. 7 ; pi. 189, n. 6 ; pi. 191, n. 8 ; pi. 192, n. 1, 2 ; pi. 198, n. 5 ; pi. 202, n. 7.

Sarcophages. — pi. 303. n. 2 ; pi. 33G, n. 3 ; pi. 337, u. 1 ; pi. 345, n. 2 ; pi. 350, n. 1, 2, 4 ; pi. 351, n. 1, 4 ; pi. 3.56 ; pi. 373 ; pi. 387, n. 7, n. 9 ; pi. 388, n. 1. 5 ; pi. 390, n. 3 ; pi. 391, n. 3 ; pi. 401, n. 3, 4 ; pi. 411. n. 2 ; j-b, pi. 315, n. 5 ; pi. 332, n. 1 ; pi..337, n. 1. 3 ; (^^ pi. 332. n. 2, 4 ; pi. 336, n. 4 ; pi. 344, n. 1 ; pi. 3 15, n. 1 ; Ç^ pi. 355 ; colombe A ;jca) colombe, pi. 343, n. 3 ; paon A>^ paon, pi. 3 l,n. 3 ; agneau A^Cù agneau, pi. 393, n. 1.

Xumismaiiquc. — (a)^) Garrucci, op. cit., t. vi, pi. 480, n. 2, 3, 7, 10 ; pi. 482, n. 12 ; pi. 499, n. 5 ; M pi. 481, n. 8, 9, 10, U, 12, 14, 15, 22, 23, 28, 34, 37, 38, 39, 42 ; )|c pl. 481, n. 27 ; A^f c'cù pi. 481, n. 35 ; 1^ pl. 492, n. 16 :-^pl. 480,n. 1,8 ; ■A^ pl. 481, n. 26, 30, 31 ; pl. 482, n. 10.

Lamiics. — »7~ Garrucci, op. cil., t. vi, pl. 470, n. 2, 3, 8, 9 ; -A^ pl. 471, n. 4.

Il faudrait étendre ces séries dans des proportions qu'on imagine à peine si on voulait y introduire les types non classés dans la Storia de Garrucci et dispersés dans les Revues. On pourra s'en rendre compte en parcourant les 3 000 figures déjà données dans ce Dictionnaire. En Crimée, en Maurétanie, en Bretagne, en Syrie, partout en un mot où le christianisme a pu prendre pied, nous retrouvons des monuments marqués de ce symbole. Non seulement les séries que nous venons d'indiquer sont timbrées de cette marque qui est comme une prise de possession par le Christ, mais les séries les plus humbles : plats de terre cuite, anneaux, briques, tuiles, cercueils, colliers d'esclaves.

C'est à regret que nous devons renoncer à en dresser l'inventaire ; il ne serait pas indigne de l'effort d'information et de patience qu'il imposerait. Le plus que nous puissions ici entreprendre, c'est de réunir quelques monuments offrant le chrisme et, sans entreprendre un classement, de les décrire le plus sommairement possible.

Un verre d'époque barbare portant un chrisme.

Pierre décorée à relief plat, monogramme accosté de deux étoiles à six rais enfermées dans des cercles ; motif très fréquent dans la décoration à relief plat. Lampe en terre cuite, longueur 0« n235, largeur 0 »12, trouvée à Carthage, à deux becs opposés l'un à l'autre, ayant à peine servi. Du côté de chaque bec, sur le bord du disque central, s'élève un appendice percé d'un trou, permettant de suspendre la lampe à une chaînette. Le disque, très concave, est orné du chrisme d'après Marshall. Catalogue of tlie fingcr-riugs in tlic Drit. Muséum, 1907, pl. vu, dit constantinien. Le X et le P sont ornés de globules, de disques, de losanges. A droite et à gauche du chrisme, dans le disque, sont les deux trous d'aération et dans la bordure huit colombes (fig. 2878).

Anneau d'or, venant de Constantinople ; sur le chaton, deux époux affrontés et leur enfant ; au sommet du champ, un symbole, étoile ou ■^ (fig. 2879). Je ne doute pas que ce ne soit le chrisme, il suffit de se reporter aux fonds de coupe semblables.

Un fond de coupe doré, mari et femme affrontés et leur petite fille ; entre les époux )| ; (fig. 2880) ; les noms inscrits en légende sont ; SEBERE COSMAS LEA ZESES.

Sardoine gravée, DEVS DEDIT VIVAS IN DEO. une

Un anneau trouvé à Quincerot (Yonne) a reçu sur le chaton chrisme et croix superposés (fig. 2882).

X'

•2880. — Fond de coupe doré. :s O. Dalton, Catalogue, pi. x.vviii, n. GIO.

Une bague avec deux chatons, trouvée à Couvignon (Aube), en cuivre. Le chaton le plus petit est rond (O^OO diam.), il présente gravé en creux le chrisme avec une croix à branches égales qui lui est superposée (fig. 2883).

Un anneau trouvé à Angers, en or, ayant appartenu à MARCONIVIA. A la partie opposée au chaton, un deuxième chaton mesurant 0« 004 sur 0 »0075, portant le chrisme (fig. 2884).

Un anneau à Arcy-Sainte-Restitute (Aisne), en argent ; trouvé dans une tombe mérovingienne. Cet anneau à huit facettes porte l'inscription suivante :

H-lr] VSTICVS FICIT +

Un anneau trouvé à Vermand (Aisne). Cette bague, qui provient d'une sépulture féminine, a 18 millimètres d'ouverture ; elle est en or ; sa tige, ronde, est formée d'une série de petites perles d'or soudées ensemble. Le chaton, de forme ovale, taillé en biseau, (ÔED l'ri\ a, dans sa plus grande hauteur, 15 à 16 millimètres à la base, 13 à la surface, dans sa plus grande largeur, 15 millimètres à la base, 9 à la surface. Dans ce chaton, sur la tige, est sertie une pierre d'un vert noirâtre, sur laquelle on voit, tissés de fils d'argent, incrustés dans de petits sillons entaillés dans ce but, la lettre grecque X, et une croix égale, dont la haste forme P. Les barres des deux figures se terminent en fer de lance. Dans la main gauche de cette femme on a trouvé un sou frappé à Trêves au nom de l'empereur D'après Deloche, Étude sur les anneaux, 1900, p. 20, 21, 52, 325.

L'anneau à Östrigli. portant sur le chaton du Un sceau trouvé aux catacombes dans la légende duquel le P grec du chrisme est devenu un P latin, puisqu'on l'a employé à figurer cette lettre dans la devise : Si Deus (fig. 2886).

Une médaille de plomb représentant un martyr sur le gril, avec le chrisme -|- '. Voir Dictionn., t. i, col. 431, fig. 79.

Une gemme représentant un agneau cloué sur un autel, sur la croupe de l'agneau X '■ ^'o'r Dictionn., t. I, col. 898, fig. 212.

Une terre cuite conservée à la bibliothèque Barberini et représentant le jugement dernier, deux symboles ;|i ; et, ' ', '.

Une mosaïque à Milan (San Aquilino) représentant le Christ dont l'auréole porte le { a)Ko) '.

Un cercueil de plomb de Saïda dont la décoration comporte dix chrismes dans les branches desquels sont réparties les lettres du mot I. X. O. Y. C. Voir Dictionn., t. ii, col. 3282, fig. 23.56.

Un sarcophage à Ravenne, ayant contenu les restes de l'archevêque Théodore. Sur le couvercle, trois chrismes du type latinisé, avec A (x).

Une lampe en bronze, à deux becs, dont le réflecteur est un disque avec Jonas couché et les fruits du cucurbite forment un disque dans lequel se dessine le chrisme '.

Une lampe de bronze du Xénodochium de Pammachius, colombe perchée sur le chrisme, lequel sort de la tête du dragon '.

Médaille d'ivoire avec le Christ en buste, bénissant, un chrisme sur le crâne '.

Un encensoir de bronze du IVe, conservé Un encolpium en métal, trouvé au cimetière du Vatican (fig. 2887) « .

Médaille de dévotion en bronze portant le chrisme au revers ». Voir Dictionn., t. i, col. 1829, fig. 490.

Lampe en terre avec un chrisme gemmé » ».

Médaillons de bronze portant l'effigie à profils affrontés de saint Pierre et saint Paul séparés par un chrisme « .

Fresque au cimetière Ostrien représentant la Vierge en buste et son Fils devant elle, également en buste ; dans le champ, de chaque côté, le )^ et ^ ».

Une statuette de bronze trouvée dans les catacombes et montrant saint Pierre portant, appuyée sur son épaule, la croix monogrammatique« . Voir Manuel d'archéol. chrét., t. ii, p. 259, fig. 227.

D'après Th. Hodgkin. Italy and her invaders.

18a6. t. IV, frontispice.

Un fond de coupe en verre provenant d'Armentières, avec le chrisme en forme d'étoile à six rais '« .

Un fond de coupe en verre provenant de Namur, avec un monogramme offrant un chrisme de deux rho majuscules séparés par un iota. Les jambages sont séparés par des perles ». Voir Manuel d'archéol. chrét., t. II, p. 502, fig. 335.

Un sarcophage à Ravenne, face latérale, le Christ ressuscitant Lazare ; l'auréole du Christ porte le chrisme latinisé avec les lettres A et 00« .

Diptyque d'Anicius Probus à Aoste : consul en 400. Probus tient l'étendard avec le chrisme '. Voir Dictionn., t. I, col. 2191, fig. 821.

Médaille (et monnaies) de Constance (320-350) ».

Médaille (et monnaies) de Valens (f 378) ».

Médailles et monnaies de Constantin. Au revers, l'étendard appelé labarum fiché au travers du corps d'un serpent : au-dressis de l'étendard, le chrisme : en légende, SPES PVBLICA. — Un type dont les monnaies de Constantin I'''', de Constantin II, de Constance II, de Constant et de Delmace offrent de nombreux exemples est celui de deux soldats accostant le labarum planté entre eux deux et marqué du chrisme (fig. 2888) '. Dans les monnaies de consécration frappées après la mort de Constantin, le buste est voilé, et la plupart portent un monogramme sur le globe placé dans la main de l'empereur.

Médailles et monnaies de Constance II, debout, tenant le labarum et le sceptre, couronné par la Victoire debout derrière lui et autour se développe l'inscription : HOC SIGNO VICTOR ERIS. Le chrisme accompagné de A et Cù a|ipaniit occupant tout le

2891-2894. — Monnaies de bronze vandales.

D'après Wroth. Catalogue of the coins of the Vandales, 1911, pi. IV. champ du revers dans les monnaies de Constance II et sur celles de Magnence. À partir d'environ l'an 350, ni Jupiter, ni Mars, ni aucune divinité, sauf à titre d'allégorie, ne figure plus sur les monnaies. Après un intermède de trois ans sous Julien, Jovien reprend en main le labarum. À partir de Léon I' »' (457-474), il n'y a pas une monnaie qui ne porte une croix ou un chrisme au moins comme type accessoire '.

Ce type du labarum se retrouve sur deux sarcophages du musée de Latran portant l'un, sous un portique, des scènes de la passion du Christ, l'autre, sous des arbres taillés en charmilles, des scènes relatives aux apôtres, etc. La scène centrale de l'un et de l'autre offre le sommet d'un étendard militaire avec le chrisme dans une couronne : sur la traverse deux oiseaux

2895-2899. — Monnaies de Justinien.

D'après W. Wroth. Catalogue of the coins of the Vandales, 1911, pi. XVII. chantent, au pied un soldat veille, tandis que l'autre, accoudé sur son bouclier, semble dormir profondément « .

Un bouclier figuré sur la mosaïque de Saint-Vital à Ravenne, représentant Justinien et sa suite (fig. 2889) '. Il est possible que ces boucliers du temps de Justinien aient été dessinés sur le modèle de ceux que Constantin fit porter par son armée à la journée du pont Milvius.

Couvercle de la cassette offerte à Projecta, probablement par le pape Damase, ^4^ et l'inscription '.

Tissus égyptiens du IVe, introduisant le monogramme dans la partie supérieure de la croix ansée (fig. 2890) '.

Monnaies de bronze des Vandales avec, au revers, les chrismes -}-. ^,. N/.(ng. 2891-2894) ».

Monnaies de bronze de Justinien I« , à Ravenne, vers 555-565 ; au revers, la Victoire s'appuyant d'une main sur une croix monogrammatique ' : cet 'nsigne a un peu l'apparence de la crosse épiscopale.

Monnaies de Justinien I », de Justin II, de Maurice Tibère ; au revers, le chrisme constantinien, la croix monogrammatique, la croix monogrammatique accostée de deux étoiles ou posée sur un globe ( fig. 2895-2899) ^ Monnaies du royaume lombard, Alboin, l'interrègne (fig. 2900-2903) ^ La traverse de la croix monogrammatique prenait dans les monnaies de Justinien des extrémités en queue d'aronde ; ici la déformation est complète.

Un anneau d'or dont le chaton porte un monogramme ; X et P avec I en travers (fig. 2904) « .

Anneau d'or, le jonc octogonal porte un chaton en forme de chrisme qui a dû contenir dans les cavités soit des pierres fines, soit des canaux (fig. 2905) ^ Tuile (fragment) ; l'estampille porte au centre -p. Voir Dictionn., t. ii, col. 2526, fig. 2197 '.

Saphir, monogramme combiné avec le Tait (lig. 2900)'.

Sardoine, un oiseau tenant une branche dans le bec perché sur un poisson, ils se tournent vers le chrisme ^ '.

Brique, estampille fort usée ; « dans^ deux cercles — * O. Dalton, Catalogue of the early Christian antiquities in the British Museum, iu-i ». Limiun. 1901, p.. »j. n. '-8.

Chrisme en bronze« .

Mosaïque de Frampton (Dorsetshire), monogramme, également sur une coupe d'argent trouvée à Corbridge (Northumberland) ».

Sceau de plomb, ovale, trouvé dans la Tamise près de Battersea Bridge, monogramme avec SPES... S... ; serait, d'après Franks, du IVe, et aurait été à l'usage d'Afranius Syagrius, notaire de Valentinien en 369, consul en 382 (fig. 2907-2908) '^ au British Museum.

Collier d'esclave. Voir Dictionn., t. m, à ce mot« .

Signatures des chartes et souscriptions épiscopales dans les conciles ». Cette catégorie de monuments

2907-2908. — Sceaux de plomb. D'après The Archaeological Journal, 1866, t. xxiii, p.283.

est plus nombreuse qu'importante au point de vue du type monogrammatique ; nous ne pouvons que la mentionner. De même pour les monuments épigraphiques « .


XIV. Le Labarum. — Ce mot sera abordé plus tard avec les développements qu'il réclame. Voir Labarum.

H. Leclercq.


CHRIST (LETTRE DU) TOMBÉE DU CIEL. ~ I, Traits généraux, II. Histoire littéraire, textes occidentaux. III. Textes orientaux : 1 » grecs ;2 » arméniens ; 3 » syriaques ; 4 » coptes ; 5 » arabes ; 6 » éthiopiens.

I. Traits généraux. — La lettre du Christ sur l'observation du dimanche a joui d'une singulière fortune. Connue dès la fin du VIe, peut-être même auparavant, elle circule encore de nos jours, elle s'édite, elle est tenue pour authentique et vénérable dans certains milieux populaires slaves ou orientaux, plus soucieux de merveilleux que d'esprit critique. Elle a inspiré des poètes, les sectes les plus diverses s'en sont emparées. Nous en possédons des versions dans les principales langues de l'Europe et de l'Orient. Elle se trouve en latin, espagnol, allemand, français, anglo-saxon, grec, slave, éthiopien, arabe, syriaque, jusque dans les Indes, chez les chrétiens syro-malabares, et même en Perse. Elle se réimprime à Jérusalem pour les pèlerins grecs. Elle obtint toujours un vif succès dans la Russie méridionale, comme chez les Polonais, les Tchèques, les Bulgares et les Roumains.

Avant de présenter l'analyse et d'esquisser l'histoire littéraire de la lettre du Christ, il faut la distinguer des écrits analogues. Ce n'est pas un avertissement céleste tel qu'en fait mention la Vie de saint Bérégise ', fondateur de l'abbaye de Saint-Hubert. La reine Plectrude, femme de Pépin d'Herstal, voyageait en compagnie du saint. Fatiguée, elle voulut prendre quelque repos et s'assit sur un tas de pierres. Mais le tas de pierres s'écroula, et la reine, étonnée, aperçut un écrit mystérieux : Subito ob insoliditatem lumuli lapidibus in circuitu coltabentibus, respiciens, cartam quamdam intra saxa decidentem miratur. Dieu, voulant désigner un lieu propice à l'érection d'une abbaye, l'indiquait par ce message miraculeux.

Notre lettre n'a aucun rapport avec la correspondance apocryphe d'Abgar avec le Christ. Notre Seigneur ne l'a pas écrite pendant sa vie terrestre, mais au ciel. Ce n'est pas non plus une lettre fictive adressée par Dieu ou par le diable, comme il en circulait un grand nombre au XIVe et au XVe. Personne, ni auteurs ni lecteurs, ne songeait à prendre au sérieux ces piquants écrits, pures satires voilées sous la forme épistolaire. Au temps du grand schisme, plusieurs lettres du diable furent lancées, où l'esprit du mal est censé couvrir d'éloges les religieux et les prélats qui travaillent en sa faveur '. On connaît encore une lettre écrite par le Christ au concile de Constance '. Encore une fois ces pièces ne se donnent pas pour authentiques et sont de simples procédés de polémique.

Il en va tout autrement de notre écrit, dont la forme est, comme le dit le P. Delehaye, « calculée pour obtenir créance auprès du peuple ^ » C'est un ordre donné par le Christ, rédigé par lui en lettres d'or ou avec son sang, un ordre accompagné de menaces terribles. Elle est portée sur la terre par l'archange saint Michel, ou bien elle tombe du ciel, sur le tombeau de saint Pierre, à Rome, à Jérusalem, ou encore à Bethléhem. Elle a essentiellement pour objet l'observation du dimanche, mais elle joint d'autres préceptes à cette recommandation principale : maximes de morale générale, ou points de discipline religieuse. Ces préceptes s'accompagnent de sanctions pour le cas où les fidèles les observeraient avec une rigueur insuffisante. Si lettre accumule d'effrayantes visions de maladies, de guerres, de fléaux prodigieux ; le Christ se montre souverain impatient d'être obéi, résolu à toutes les violences pour obtenir la soumission, farouche justicier bien éloigné de la douceur évangélique Le cadre de la lettre est formé par un prologue, où les circonstances de la promulgation sont minutieusement rapportées, et par un bref épilogue. Quelques anathèmes, à l'adresse des lecteurs trop peu crédules, garantissent l'authenticité de l'écrit.


II. Histoire littéraire. Textes occidentaux. — Nous ne pouvons, en l'état actuel de nos connaissances, déterminer ni l'auteur, ni la date, ni le pays d'origine, ni le contenu primitif de la lettre du Christ. Les critiques les plus compétents la croyaient venue d'Occident, peut-être d'Espagne, jusqu'à une récente découverte qui permit de la considérer comme née en Orient.

L'érudit allemand Cari Schmidt, croyant découvrir un écrit du martyr saint Pierre d'Alexandrie ', a mis la main sur un fragment d'un texte étroitement allié à la lettre du Christ, et d'où peut-être celle-ci dérive '. De fait, nous ne connaissons de la lettre du Christ aucune recension d'une couleur aussi antique que ce soi-disant écrit du célèbre martyr. Nous y trouvons les recommandations ordinaires (observer le dimanche, faire l'aumône, éviter les travaux non indispensables) accompagnées des menaces habituelles. Il est malheureusement impossible d'attribuer cet intéressant fragment à l'évêque martyr, et de lui assigner une date aussi reculée que le début du IVe. Comment admettre que Pierre se soit lui-même proclamé « associé à la passion du Christ, τοῦ παθεῖν χριστ », puisqu'il n'a pas pu écrire après son propre martyre ? Il est non moins inadmissible que Pierre soit l'auteur d'un document dans lequel une voix l'appelle »le dernier des martyrs« . Cette expression a été en réalité empruntée aux Actes, qui contiennent l'antithèse : « τὸν σχατον τῶν μαρτύρων ». Enfin, pour quoi parlerait-il, sous Maxime, plusieurs années après l'abdication de Dioclétien, de la persécution « τῆς Διοκλητιανοῦ » ?

Quel qu'en soit l'auteur, cet antique écrit n'en présente pas moins de telles analogies avec les lettres du Christ qu'il peut en être considéré comme la source. Il est remarquable qu'il soit resté longtemps sans descendance en Orient, car tous les textes orientaux de la lettre du Christ dépendent incontestablement d'un original grec, et cet original grec d'une source latine. C'est en latin que nous trouvons les traces les plus anciennes de notre apocryphe, à part le pseudo-Pierre d'Alexandrie. C'est bien notre écrit que vise Licinianus « , évêque de Carthagène, dans une lettre adressée à Vincent ', évêque de l'île d'Ebusus », et qui remonte à la fin du VIe. Cette lettre contient d'ailleurs une vive critique de l'apocryphe. L'évêque observe que l'Ancien et le Nouveau Testament ne parlent jamais de pareils miracles. Dieu n'envoya jamais de lettres aux prophètes et aux apôtres : « His non litteras transmitlebat e cœlo, sed Spiritum Sanctum eorum corda replebat ». Cette lettre n'a pas pour auteur le Christ, mais un homme : Licinianus n'a pu se retenir, dans sa juste colère, de la déchirer et de la jeter à terre : « Nec dignum dicentes novenas ipsas pertegere, statim scidi, et eas in terram projeci, admiror quod his credulus fueris... nescio cujus hominis litteras sub nomine Christi fudas.... ubi nec sermo elegans, nec doctrina sana potest reperiri ».

Cette lettre recommande une stricte observation du dimanche ; ce n'est que du judaïsme : « hoc dicit, ut nos judaizare compellat ». Sous la nouvelle loi, le dimanche n'exige pas, comme le sabbat des Hébreux, l'abstention de tout travail. L'évêque se montre Vincent Licinianus fait certainement allusion ici à une lettre du Christ sur l'observation du dimanche. Retenons un détail fourni par le titre de son épître : « Epistola... contra cos qui credebant epistolas de cœlo cecidisse in memoriam sancti Petri Romæ » ; l'écrit du Christ serait tombé à Rome, sur l'autel de saint Pierre.

C'est encore du même apocryphe qu'il est question en 745, au concile de Latran tenu par le pape Zacharie. Saint Boniface avait porté plainte auprès du souverain pontife contre un évêque hérétique nommé Adelbert (ou Aldebert), qui se servait, pour accroître sa popularité auprès du bas peuple, d'une lettre soi-disant écrite par le Christ. Le début de ce document a été conservé', mais le reste manque. Il faut remarquer dans l'incipit une double indication de lieu, qui prouve la contamination de deux sources primitives distinctes : la lettre tombe d'abord à Jérusalem, mais elle passe ensuite de mains en mains, de pays en pays, et arrive enfin à Rome, « ad locum sepulchri sancti Petri », ce qui est conforme à la localité mentionnée par Licinianus, on l'a vu plus haut.

C'est Baluze qui nous fournit ' le texte le plus ancien où la lettre du Christ soit contenue sous une forme à peu près complète, malgré un certain nombre de lacunes. Il se trouve dans un manuscrit de Tarragone, publié par Baluze d'après les papiers de Pierre de Marca, puis reproduit par Fabricius ' Knorrn ', etc. Baluze lui assigne la date de 785, mais Hauck ' croit que les détails contenus dans la lettre ne permettent pas de l'attribuer à l'époque carolingienne '.

Selon l'incipit, la lettre est tombée du ciel près de la porte d'Éphrem, à Jérusalem ; après la découverte, quinze évêques se réunissent pour jeûner, veiller et prier ensemble. Ils lisent ensuite au peuple assemblé la lettre miraculeuse, dont voici l'analyse. C'est une suite de prescriptions accumulées sans ordre et mêlées de menaces, rédigées dans un latin étrange, qui veut être cité tel quel. Le dimanche, il faut laisser de côté tout travail, ne pas s'occuper des troupeaux, ne pas envoyer les bœufs aux champs : « nihil diu operantes in die dominico nisi ad ecclesiam concurre et solemnitatis Dni audire ». Après le précepte, la menace : « Ponite, miseri, mortem ante oculos vestros die noctuque... Quod si non custodieritis, mitteram super vos lapides calidos, ignem et flammam producentes, cum magno pondere... serpentes pinnatas matas et pessimas ». D'autres prescriptions viennent ensuite, qui montrent que le paganisme survivait à côté de la religion du Christ : « Qui dissimulavcrit ad fontes aut ad arboribus, aut ad petra fuerit inventus sacrificare aut ad sepulcra mortuorum presumserit incurrere... anathemabo cum... ». A l'église même, les convenances exigent une voici les raisons, traditionnelles dans l'Église, pour l'observation du dimanche : « Crucifixus fui propter vos et resurrexi die dominica..., et postea Adam de limo terræ plasmavi et die dominico sanctificavi... ».

Enfin viennent, sous forme de conclusion, les recommandations sur la lecture de la lettre et la foi qu'il faut lui accorder. Le Christ ordonne aux prêtres et aux diacres qui trouveront la lettre de la lire en public : « et omnis qui hoc audierit, et non crediderit, anathema sit ». L'authenticité divine de la lettre est solennellement affirmée : « Non fuit ab homine scripta, neque ab angelo, neque ab archangelo nisi de verbo meo et de suavitate mea, quia vera est scripta, et a supremo throno transmissa est, ut credatis ». A toutes ces injonctions s'ajoute la menace d'un châtiment prochain, dont la date est précisée : « Si vos emendare nolueritis, parate vos ad pœnam mensem novembris ; et l'avertissement divin est d'autant plus terrible qu'il ne se renouvellera pas : Juro vos per epistolam istam quia aliam vobis nunquam mittam antequam veniat judicius meus super vos ».

Tel est cet apocryphe où la barbarie de la forme ne le cède en rien à la banalité du fond. Si nous ne pouvons dire de quel milieu il est issu, il est facile, au moins, de voir à quels chrétiens il s'adresse, à des paysans, comme le montrent les allusions aux sources, aux arbres, aux rochers (« ad fontes aut ad arboribus, aut ad petra »), à des paysans à peine sortis du paganisme et dont le christianisme est resté presque païen. La religion du Christ dut, pour réformer les âmes, tenir compte de leur complexion et s'y accommoder dans quelle que mesure. Ici la fin justifie les moyens. Il fallait parler fort pour être entendu. L'observation du dimanche était pour le clergé le moyen d'entrer en contact avec le peuple fidèle et d'exercer une influence salutaire. Les choses n'ont pas changé, mais il n'est point besoin, dans une civilisation moins arriérée, de faire usage de moyens violents, de menaces et d'une supercherie grossière qui prête au Christ le langage d'une humanité ignorante.

Quant au milieu où la lettre du Christ a pris naissance, il est impossible d'en rien dire. C'est sans preuve que Lechler attribue à Adelbert la lettre publiée par Baluze ', car nous ne pouvons pas savoir si Adelbert est l'auteur de l'écrit condamné au concile de 745, ni si cet écrit, qui ne nous a pas été intégralement conservé, est le même que celui de Baluze.

Nous allons maintenant passer en revue les autres textes latins de la lettre.

Un texte a été publié par Amaduzzi *, d'après un manuscrit de Todi, du XIIe, où l'introduction manque. Nous ne savons pas en quel lieu l'épître est tombée. Il s'agit de l'observation du dimanche, entre la neuvième heure du samedi et la première heure du lundi.

Un autre texte, apparenté à celui de Todi, mais plus complet et plus lisible, se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale de Paris, lat. 1234. Ce manuscrit recommande l'abstinence du vendredi, avec l'observation du dimanche.

Sauf la mention de l'abstinence du vendredi, le texte de Slaphorst se retrouve dans le manuscrit de Munich, lat. 9550, provenant d'Ober-Altaich, et remontant probablement au XIe '. Il a été publié par H. Delehaye, dans son beau travail, déjà souvent cité dans cet article ^. L'observation du dimanche est prescrite, comme dans les deux derniers manuscrits : « de hora nona sabbati usque ad horam primam secundæ feriæ ». D'ailleurs, cette observation du dimanche est très stricte, plus stricte que les canons des anciens conciles sur la matière ; il est interdit de voyager le dimanche, sinon pour se rendre à l'église ou pour accomplir des œuvres de charité, tandis que le fait de voyager constitue, suivant de nombreux textes conciliaires, une excuse suffisante de l'absence au service divin du dimanche.

Le manuscrit latin 12270 de la Bibliothèque nationale de Paris, provenant de Corbie, contient (fol. 31°-32°) une longue recension de la lettre du Christ. L'écriture est du IXe. Le préambule raconte l'arrivée miraculeuse de l'épître céleste ', qui tombe à Jérusalem et parvient à Rome. Cette double indication de lieu se trouve déjà, on l'a vu, dans la lettre d'Adelbert, et marque le mélange de deux recensions.

Le manuscrit du Vatican (Reg. 852) du Xe (fol. G V°) porte le titre : « Incipit epistola Salvatoris Domini nostri ». mais le texte qui correspondait à ce titre a été effacé, et remplacé par un autre qui n'a rien à voir avec lui ^ Le P. Delehaye signale encore une recension toulousaine de la lettre du Christ °. Elle a été publiée par M. Rivière ' en 1906. Elle remonte au XIIe. La durée du dimanche est définie, comme nous l'avons déjà vu : « ab hora nona sabbati usque in diem lunæ, hora prima ». Outre la célébration du dimanche, cette recension prescrit, pour le vendredi, la prière, la récitation des litanies, le jeûne ; elle prononce l'anathème contre qui recevra l'eucharistie avec des sentiments de colère contre son prochain, etc.

D'autres manuscrits ont été signalés par divers auteurs :

British Museum : addit. n. 19725 et 3053, fol. 231-232' Ce dernier remonte au plus tard au XIIe. En voici l'incipit et la conclusion :

« Incipit epistola sancti Salvatoris que direccta est a domino et inventa est super altare sancti Bauduli in civitate Nemasus ». Amen dico vobis quia misi super populum brucos et locustas et non cognoverunt me...

... « Nam iuro ego Petrus episcopus de civitate Nemasus omnibus legentibus hanc epistolam... et inveni hanc epistolam ». — Le personnage qui prétend avoir trouvé la lettre se nomme Pierre, évêque, et son siège est nommé : c'est celui de Nîmes. C'est sur l'autel de saint Baudile que la lettre est découverte. Dom Morin identifie cet évêque avec Pierre Ermengaud, évêque de Nîmes, vers 1080-1095, qui donna l'abbaye de saint Baudile aux moines de la Chaise-Dieu. Voici d'autres manuscrits : Munich : n. 21518 et 14673 ; Vienne : n. 510 (Hist. prof. 654) ; British Museum : addit. mss. n. 16587 et 23930 ».

Le manuscrit n. 27.57* de Munich a été publié par R. Priebsch, parce que c'est lui qui présente le plus de ressemblance avec le poème en vieil allemand : Diu Vrône Bolschafl^. Peut-être la chronique de Sigebert de Gembloux « , qui parle d'une lettre céleste, fait-elle allusion à notre document. Mais le Chronicon S. Maxentii, ad ann. 1110, mentionne expressément la lettre en ces termes : Epistulam ferunt descendisse in Jérusalem de cœlo de die dominica et observatione eius^. Au commencement du XIIIe, Eustache, abbé de Flay, en Normandie, prêcha en Angleterre la stricte observation du dimanche, et employa, à l'appui de sa prédication, un ordre venu du ciel, qui n'était autre que la lettre du Christ ». Ce texte se rencontre également, isolé, dans le manuscrit du British Muséum, addit. 6716, XVe, fol. 72-73 v« .

D'ailleurs, on trouve déjà dans les sermons de »Wulfstan, archevêque d'York (1002-1023), la mention de cette épître trouvée à Saint-Pierre de Rome et écrite en lettres d'or« ' et l'on connaît depuis longtemps un texte anglo-saxon de la lettre >^.

Au XIVe, nous voyons que la secte des flagellants a adopté la lettre du Christ ». Elle est contenue dans un manuscrit de la chartreuse d'Erfurt''.

Cette recension se trouve dans deux versions allemandes, l'une en prose, insérée dans la chronique de Strasbourg de Closener « , et l'autre, rimée dans le ms. 1953 de Vienne, publié par M. Haupt ».

En 1604 fut imprimée à Cologne une lettre céleste, en allemand, identique en substance aux lettres latines que nous avons passées en revue au cours de ce travail. Il existe aussi une recension islandaise de la lettre du Christ ^°, qui porte la date de 1648, et qui, en plein XIXe, servait encore aux femmes islandaises de talisman contre les maux de toutes sortes^'.

D'autres épîtres célestes ont été imprimées en allemand, au XIXe --.

Enfin H. Delehaye mentionne et publie « la Copie d'une lettre miraculeuse écrite avec le sang du Christ, qui ne concerne pas l'observation du dimanche mais exprime sous la forme traditionnelle, avec la menace du châtiment pour une date précise, « en 1799 », quelques recommandations de morale générale. Cette lettre fut signalée au gouvernement français par les agents du Directoire en Belgique, où elle circulait. M. Textes orientaux. — C'est peut-être en grec, nous l'avons vu, que notre document a été composé sous la forme la plus ancienne. Mais, par un hasard singulier, toutes les lettres du Christ complètes qui nous ont été conservées en grec sont postérieures à certaines de nos lettres latines. Comme d'ailleurs toutes les versions orientales dépendent du grec, il est facile de s'expliquer pour quoi les critiques se sont accordés à placer en Occident le lieu d'origine de la missive céleste. Il est important de remarquer sur ce point la modification apportée par la découverte de Cari Schluidt dans les vues du P. Delehaye. Dans son article de 1899, le savant bollandiste admet l'origine occidentale de notre apocryphe. Dans sa recension de 1901 il le transporte en Orient, au moins sous une forme embryonnaire.

Nous allons, d'après la belle publication de M. Bittner ', passer en revue les textes orientaux de la lettre du Christ.

1° Les grecs. — a. Publié par Vassiliev, Anecdota graeco-byzantina, Moscou, 1893, p. 23-18, d'après le ms. de la bibl. Barberine, III, 3, fol. 55-65, année 1497, et le cod. Vat. S. Marci 38, class. VII. a-2. Cod. 947, fol. 21-26, portant la date 1574.

b. Édité par Vassiliev, loc. cit., p. 28-32, d'après le cod. Vaticanensis, Rome, G. VI, 7, fol. 27-37 (XVIe). « Quod idem in cod. Tudircnsi IJ. lb. II, 1, XVe, fol. 103 exstat, » comme l'écrit Vassiliev, p. xiii. Pièce parallèle à b, mais d'une langue plus ancienne. Ms. de Carpentras. V. Lambert, Catalogue des manuscrits de la bibliothèque de Carpentras, 1862, t. I, 56, n. 120. Le commencement et le verset ii. 30 (d'après Lambert), se trouvent aussi chez Rohricht ; Ein Brief Christi, dans Zeitschrift für Kirchengeschichte, t. II, p. 437.

c. 2. Oxford, bibliothèque Bodléienne, Huntington 13 ; le commencement a été publié par Fabricius, Cod. apocr. N. T., IIe part., p. 511-512.

g. 3. Collégio Greco, à Rome, 15, chart. sœc. XVI.

p. V. Bibliothèque Ambrosienne de Milan, 116, chart. sœc. XVII.

7. Manuscrit rapporté par H. Pernot de Pyrghi (Chio), où se trouve une recension de sa Descente de la Vierge (Lix en/ers, Paris, 1900. D'après Pernot, « le ms. est de date très récente, à en juger par l'écriture. » D'après une brochure parue à Athènes en 1894 :

^ Les lettres y et yi désignent des textes grecs modernes. Des textes en grec ancien, les uns (o<,ai,a-2) font tomber la lettre à Rome, les autres à Jérusalem. Il est malheureusement impossible de reconstituer un texte grec primitif ; chaque manuscrit fournit pour ainsi dire un texte spécial.

.\. 63. D'une grosse écriture analogue aux caractères d'imprimerie modernes, du XVe ou XVIe. Le texte, sur deux colonnes, occupe les fol. 32 a-36 b.

B. 137 (année 1114, c'est-à-dire 1665 de notre ère). Le texte, abrégé, d'une écriture courante, occupe les fol. 4'29 é-432 b.

C. l-l-l. Grosse écriture du XVIIe ou XVIIIe. Fol. 193 0-201 *.

D. 191 (année 1137, 1088 de notre ère), copié par un certain prêtre Minas, de Constantinople. Petite écriture cursive. Fol. 88 6-102 b.

E. 39.i (année 1013 = 1564), écrit par le prêtre Martyres. Fol. 59 a-72 b.

F. 524, du XVe ou XVIe. Fol. 48 n-G2 *.

G. -535 (année 1020 = 1571) écrit par Martyros, connue le 395.

Manuscrits de Venise, conservés à San Lazaro :

H. 1335. Écriture ronde, le ms. lui-même est de 1371, la lettre se trouve en appendice, copiée par un scribe nommé Wartan, en 1600.

1. 541 (année 1627). En écriture ronde, sur deux colonnes.

K. 161. En cursive, sans date.

L. 972. Écriture ronde, sans date. Le dernier possesseur de 11 lettre l'a marquée : 1594.

M. 6. Écriture ronde, sans date.

X. 633. En appendice à une collection d'homélies. Dernier possesseur : 1527.

Les textes arméniens sont publiés par Bittner, de la façon suivante ^ : a = 1, 5, 6, < de Vienne, 11 cl 12 de Venise. p = 3 de Vienne. y = 2, ^ de Vienne, 10 du Venise.

8 = « et 9 de Venise.

E = 13 de Venise.

De ces cinq recensions, la première est proche du texte grec, les autres sont des remaniements de celle-ci. La traduction allemande donnée par Bittner du texte a permet d'en prendre facilement connaissance. Il présente, par rapport aux textes latins, quelques détails nouveaux. Ainsi, comme motifs de célébrer le dimanche, nous lisons ' que : 1 » le sacrifice de la messe apporte à l'homme tous les biens terrestres ; 2° c'est le dimanche que le Christ a reçu le baptême de Jean le Précurseur ; 3° c'est le dimanche qu'il viendra juger les vivants et les morts '. Les divers fléaux dont les incrédules sont menacés reçoivent des dates précises : le 17 du mois central du printemps ', le 25 du mois central de l'été, le 21 du mois central de l'automne, le 25 du dernier mois du printemps « . Il semble que le merveilleux soit ici plus haut en couleur : une lumière parait, une voix s'élève dans le ciel : « Remerciez et croyez... cette lettre a été écrite de ma main '. »

3° Textes syriaques. — A. Bittner édite (p. 100-103) la version syriaque du texte grec.

B. Suivent (p. 104-129) cinq textes : a. British Muséum : addit. 17272, fol. 65-74, du XIIIe. Cf. Wright, Catalogue of syriac manuscripts acquired since the year 1838, London, 1871, t. II, p. 1022-1033. An account of a letter that was sent down from heaven to the church of St. Paul at (Constantinople in the year 1057 (A. D. 746) p. Bibliothèque royale de Berlin, ms. 179. Sachau, Verzeichnis der syrischen Handschr., t. II, p. 57. Écrit en 1710. Le patriarche s'appelle ici Théodosius. La date indiquée par la chute de la lettre est 1058. Le même texte se trouve dans un ms. appartenant à Rendel Harris. a et p fournissent la seconde >■ lettre. y. Constitué par trois mss. : 1° Brit. Mus., Or. ms. 4526, fol. 196 6-204 a. V. Margoliouth, Descriptive list of syriac and karshuni mss. in the Brit. Mus. acquired since 1873, London, 1899 ; — 2° Ms. du musée Borgia de la Propagande ; — 3° Ms. de la bibliothèque de la Société asiatique de Londres. Add. mss. /fi, 172 b, écrit par 1-Jias, en 1569 de l'ère chrétienne, cité par W. Wright dans ses Apocryphal Acts of the apostles, 1871, p. xii. — Catalogue of syriac manuscripts, t. II, p. 1022 : The eggarta de Khidbêshabbà kiiddlshô. or letter that was sent down from heaven to Athanasius, patriarch of Rome, being the third of these letters a. g. 1140=.\. D. 829, impér. 0. Ms. conservé à Berlin, ~3,i.3i deSachau, fol. 1466 sqImprime en entier par Sachau, dans son Verzeichnis. Le ms. porte la date du 9 novembre 1862 ap. J.-C. Ce ms. est décrit avec précision par Bâlh^en dans Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft, 1886, 6e année, p. 210.

E. Se trouve, comme « troisième > lettre après la = première » et la' seconde dans un ms. appartenant à Rendel Harris.

Nous trouvons en syriaque trois lettres, les « première », « seconde » et « troisième ». La « première » lettre syriaque est traduite de la même source grecque que la recension arménienne. La « seconde -■ lettre, qui se donne comme venant après une « première » lettre restée sans effet, est née en Syrie S et elle y ' est bien plus répandue. Cette même lettre se rencontre parfois, sans changement, sous le titre de « troisième ;> lettre, envoyée après deux autres. L'existence de ces « seconde » et « troisième » lettres est d'autant plus remarquable que 1' Christ affirme dans la « première » qu'il ne renouvellera pas son avertissement. Bittner donne d'abord la première > lettre, puis deux » secondes » et trois ' troisièmes » lettres.

Comparée à la version arménienne, la « première » lettre syriaque, traduite du même texte grec, offre des particularités nouvelles. La lettre ne tombe plus à Rome, mais dans la ville de l'empereur (Byzance). Un tremblement de terre se produit, et le Saint-Esprit apparaît au patriarche pour l'amener à découvrir la lettre sur l'autel. Le corps de la lettre ne diffère pas de la recension arménienne.

Le prologue de la « seconde » lettre rapporte qu'en l'an 1057 de l'ère des Séleucides, le jour de Noël, tandis que le patriarche de Rome, Athanase, célébrait l'office divin, devant douze évêques, sept cents prêtres et vingt-trois mille fidèles, à Saint-Pierre, une obscurité profonde se fit soudain. Le chapelain du patriarche sort et voit au-dessus de l'église une tablette de glace suspendue en l'air. Le patriarche, averti, sort à son tour après une longue prière et reçoit dans son manteau la lettre divine dont il fait lecture à soixante-dix mille chrétiens. Remarquons ces chiffres évidemment excessifs, et l'abondance de détails merveilleux, faits pour frapper les imaginations orientales.

I^e texte a est une traduction de la « première » lettre syriaque, qui représente, nous l'avons vu, la lettre grecque. Le texte f, plus long, est un remaniement de la « première » lettre. Les quatre « secondes » lettres indiquent les dates suivantes : septembre 1070, décembre 1270, 25 décembre 1255 et 25 décembre 1057, La « troisième », comme la « troisième » lettre syriaque, donne la date du 24 avril 1094 =.

5« Textes arabes. — La « première » lettre est conservée à la bibliothèque Vaticane, cod. S36, fol. 84-89. Cf. le catalogue de A. Mai, Scriptorum veterum nova collectio, t. IV, p. 542-543. Mai date le ms du xv siècle. « Seconde » lettre : a. Peut-être la simple transcription d'un texte carchouni. L'un court fragment du début de la lettre se trouve dans l'Or. ms. 6J46 du British Muséum, daté de 1880 d'Alexandre (1569 ap. J.-C). p. Bibl. nat. de Paris, ancien fonds 77, fol. 2, 15. V. Catalogue des manuscrits arabes du baron de Slane, n. 311, où Athanase est donné à tort comme l'auteur de la lettre, alors qu'il en est le destinataire. Le texte est entier. v. Bibl. nat., suppl. 92, n. 1 », fol. 107-114. V. le catalogue de Slane, n. 2G1. Date : 1594 ap. J.-C. Ce texte présente une lacune. s. Cod. \cd. arab., 130, fol. 147fl-1516..\ngelo Mai, loc. cit., p. '262-263. Écrit en 1426 de notre ère à Éinnessa. Identique au texte carchouni s, grâce auquel on supplée aisément à trois grandes lacunes.

Bittner édite ' une « première » lettre, quatre • « secondes » lettres complètes, et deux fragments de « seconde » lettre.

La « première » lettre se présente en arabe sous une forme profondément remaniée, qui s'apparente à un texte syriaque aujour d'hui perdu ; celui-ci remonte à une source grecque voisine de a-2, qui dépend ellemême du texte latin édité par Priebsch. L'ordonnance de la lettre arabe est semblable à cette lettre latine.

2. Tubingue, ms. ;cth. IS, écrit en l'année 7180 de 1 :1 création, ou 1C8S de notre ère. Le texte précède ici celui du Hainianota Abaw.

3. Londres, Hrit. Muséum, add. 16219. Catalogiis codicum manuscriiitoriim orientalium, qui in Museo Brilannim assenmnlur. P. III, Codiccs lethiopicos amplcrlens, p. 10.

4. Ms. (le Truinpi), ZcilschrifL der deulschen morijenlàndischen Gescllscha/ly t. xxxiv, p. '241 sq.

5. Londres, Brit. Muséum, Or. ms. S4, fol. 205 « - 208 a, col. 1. D'après Wrifilit, Catalogue of Ihc elhiopic manuscripts in the British Muséum, acquired sinee Ihe y car 1S47, London, 1877, n. 314. Écrit en 1695. C'est le meilleur texte, selon Hittner, qui en fait la base de son édition, tandis que Pralorius avait [>ris le ms. de Berlin, corrigé à l'aide des n. 2 et -3.

0. 7. Codi ces 111 et 112, d'ap. Zotenbcrg, Catalogue des manuserils éthiopiens de la Bibliothè que nationale. Le premier serait de 1625, d'après Zotenberg (ce qui est peu vraisemblable), et le second de 1742.

8. 9. 10. Manuscrits de A. d'Abbadie, conservés maintenant à la Bibl. luit.

D'après le Catalogue raisonné des manuscrits éthiopiens appartenant à Antoine d'Abbadie, le texte se trouve dans le eod(X 15 sous le titre : « Lettre à Athanase, laquelle tomba du ciel, » avec le Hainianota Abaw, ainsi que dans le cod. 93. Dans le cod. 214 elle se trouve seule, et porte le titre : « Lettre d'Athanase, tombée du ciel dans sa main un dimanche. » Ce dernier ms. présente des variantes souvent très proches de l'arabe et a en conséquence une particulière valeur pour la constitution du texte.

C'est le texte éthiopien qui a été le plus souvent étudié. En 1817, Hwald édite une traduction partielle du Mazhafa Tomur (livre de l'épître), d'après un manuscrit donné par un missionnaire à la bibliothè que de Tubingue, et y voit une production purement éthoiiienne '. Pratorius publie en 1869 une édition complète de ce document ', qu'il croit d'origine copte et arabe. La même thèse est reprise par Trunipp, qui prouve par les arabismes contenus dans la lettre qu'elle est traduite de l'arabe, et propose quelques corrections au texte de Pratorius, d'après un manuscrit nouveau '.

En 1893, M. René Basset publie une traduction française du livre de l'épitre, dans ses Apocryphes éthiopiens '.

I.e texte éthiopien est une « seconde » lettre issue directement de l'arabe, sans influence syriaque. La préface indique expressément que le livre est traduit d'un document arabe *, qui dépend lui-même d'un texte copie, mais ce texte copte est inconnu, et d'ailGrâce aux travaux du P. Delehaye et de M. Bittner, l'histoire littéraire de notre apocryphe a été remarquablement éclaircie. Son origine seule demeure obscure, bien qu'elle puisse être placée, en Orient, après la découverte de Cari Sclimidt, étudiée plus haut. Quoi qu'il en soit de ce problème, qu'aucune conjecture ne saurait résoudre, il n'est pas sans intérêt de voir quelle forme étrange a pu prendre et garder jusqu'à nos jours la préoccupation d'obtenir la sanctification du dimanche. Ce souci est toujours actuel, et nous aide à excuser une supercherie si bien intentionnée.

E. Renoir.


CHRIST (portraits). Voir Jésus-Christ.


CHRISTIANISME. Voir Expansion du christianisme.


CHRONIQUE ALEXANDRINE. En 1606, Scaliger publia le texte d'un chronographe de l'antiquité découvert par lui et qui prit dès lors le nom expressif qu'il garda : Excerpta Barbari . Le manuscrit qui lui fit connaître cette chronique, fonds latin 4SS4 de la Bibliothèque nationale, est écrit en onciale mérovingienne du viiie ou plus probablement du viii siècle. Il contient aujour d'hui 63 feuillets, mais ne paraît pas complet. En haut de la première page, on lit en minuscule Caroline du ix » siècle : Cronica georgii ambionensis epi vel sicul alii dicunt victoris turonensis epi. Cette indication ne nous apprend qu'une chose, c'est qu'à la date où elle fut écrite on ne connaissait déjà plus l'auteur de ce petit écrit.

L'original était écrit en grec et son traducteur latin était un Gaulois vivant au vi« siècle, ce dont peuvent faire foi des gallicismes assez nombreux ; quant à la langue de l'original, il est évident que des phrases comme solis confus est ab Acheis ne peuvent s'expliquer que par un original grec : t'o « 1/ :or,>,w ■j-ÔTù)v 'AyaiMv. Outre la version latine du Barbarus, des portions considérables de l'original grec ont été retrouvées à Madrid et à Vienne », et connues surtout par des lambeaux d'un papyrus malheureusement fort mutilé, mais enrichi de curieuses miniatures *. Ces lambeaux, au nombre de 72, ont pu être rapprochés et former 29 groupes, parmi lesquels il s'en trouve 12 presque réduits en poussière. Texte et miniatures sont ainsi reconstitués en partie.

Voici, page par page, le contenu de ce manuscrit.

Fol. 1. Calendrier. Re lo. En tête, les noms des saisons ; au-dessous, les douze mois du calendrier romain personnifiés par douze femmes vues à mi-corps.


TPOTI H

yetp.eî>tv H tponr, ôsp'.vô 'loOXïo ;

Av j'yo-jctoî


CENTCMC

'OxtÔo ;

Xoé|JiS ;

Aexï'u.o ;

'Iavo-.>âs :

■tîSço-jcip ;

MioTto ;

W-pOU Mi.o ;

'loCv.o ;

Verso. La liste des douze mois selon les calendriers hébraïque, égyptien et attique ; au-dessous devait se trouver une miniature dont il ne subsiste rien.

.Èxo ;fJOlld'. TOV 'A6r,va ;Mv

N/« ]N

4>AP[uovi6t Ey.aT]OMBAICÙF Eïa]P nAX[,ov MetairiTNIOÛN IiolYAN nAY[.A Bor.CJPOMI [,0V ENEI[s T l'javî'i/'.cov IV !EC[oor, Maijia/.-r.piwv

'E>]OYA

ecoia UoiiCttù/ lîidpl <t>at.)5i raar,).i(j)v Maoïouàv '.ve^o Xsaù.vj Xo'.àx 'E/a9r,6o>.'.à)v Tr,èrfl ■Ï-Zê :

^lo'jvjytwv laôiO Meyeip ©apvïjXiùv 'Aôip 'tïuivuie Sziposopioiv Fol. 2. Aiotîj.îp'.TSiô ;. Recto. En attribuées à Cham dans la divis les fils de Xoé.

[Eïat cï 2-jToï ; VJAI N[r,OT ! è-i'-J [■/.oivoi '1 ]0A1A A[crru-x-] (loita K]OPYAE|o :....l [ ■ 1 yi-i'jr.fio : Ziii'7 :\N KPHTH [ï]AP|5a]NIA [ôiooî^ei 03 70 ÇTÔua * 15 ['yr, ; ■..


AOC...A


KNIKY

[îoc] npoc tête, liste des îles de la terre entre

Cette carte ne serait-elle pas la carte grecque ou romaine la plus ancienne que l'on possède en original' ? C'est assez probable, malheureusement les quatre lambeaux conservés sont minuscules et le peu qu'on parvient à y voir semble offrir une sorte de gril, d'où la préoccupation géographique paraît bannie. Le fol. 8. du ms. de Paris nous donne l'énumération suivante utile à rapprocher :

Siint aulem cis et insulas communœ Corsula Lapanduua Gaula Melilia Cercina Minna Taurana Sardana Galnta Gorsuna Crita Gauloroda Cliiiis Lesbus Teneda Jambra Jasa Samus Cous Cnidus Habet enim et fluvium Geon qui vocalur Xilus qui circuit Egyptum et clhiopiam 25 dividet inter Cliam et Jiifeth ab ore occidui maris Hœc est gcnealogia Cham secundo filio Xoe.

Verso. La série des treize provinces attribuées à Cham. Elles sont représentées par autant de petits édifices assez analogues à ceux qui figurent dans la carte de Ptutinger et se composent généralement d'une porte surmontée d'un fronton et flanquée de deux tours, sous chaque édifice est le nom d'une province.

' Cinq fragments sont conservés appartenant à cinq édifices, et offrant encore les noms vivants :


IVII-jcrtï] EYTEP[al [A]IYAIA Le ms. de Paris, fol. 8, donne cette énumération des treize provinces de Cham (id Aquilonem, qui circa mare sunl Ciliciam Pamp/iyliam Pissidiam Mysiam Lygdoniam Frygiam Camiliani Lyciam Cargam Lydiam Troadam Eoliam Bithyniam antiquam qui vocalur Frygia Simul provinlias XIII.

Fol. 3. Prophéties. Recto et verso. La série figurée des prophètes messianiques avec le texte de leurs prophéties. On trouve des listes analogues dans le Clvonicon paschale et dans Cosmas Indicopleustes '. Dans notre papyrus, quelques débris des prophéties d'Abdias, de Joël et de Xahuni sont seuls conservés avec l'image de ces trois personnages.

Abdias, debout, tient un livre ou un rouleau dans la main, on lit encore à hauteur de la tête : AB[Ô !oO :], et au-dessous :


ABAIOYC ein[iv errYC h hmeisïto- :

KTf[-]l NANT[ï Ta sf|]NH Jonas est représenté dans la gueule du monstre, au-dessous on lit cette légende :

•io,]NAc er[£v]eTo c[v - ?, z]OIAIA T[o]Y [xvoj ; Y''r,jiép]AC[,.a\v'v :y.Ta ;lC ?) Joël manque comme représentation, nous n'avons que sa notice :

[ Itor,). s.'nzi' [rÉpara iw 'jCsa-J [v(i i]NW KAl'[£w'i] \-i ; v]HC KATCÙ Enfin Xahuni, debout, dans l'attitude de la prière et accompagné d'un personnage, avec cette notice :

Les listes de prophéties messianiques semblent remonter à une haute antiquité, peut-être jusqu'au de l'édition Strzygowski, indique quinze provinces réparties en cinq lignes ; il y avait bien cinq lignes, mais la dernière n* contenait qu'une seule province.

Fol. 4. Les rois de Rome. Recto. Une figure d'homme debout, vêtu de la chlamyde rouge-violacé, le bras nu posé sur la poitrine en un geste oratoire. Dans l'angle inférieur de la page, un groupe de six personnages, imberbes, vêtus de la chlamyde ; tous semblent porter le bandeau royal, on lit encore : CEPO[J]IOC et TA(f.]KYNI[rj ;|.

Verso. Les rois de Sparte. Trois bustes, deux imberbes, un barbu, tous trois portent le bandeau.

Les inscriptions qui accompagnent ces figures sont sans intérêt pour nos études.

Fol. ô. Les rois de Macédoine. Recto. Trois bustes imberbes, avec le bandeau.

Verso. Les rois de Lydie, quatre bustes.

Toutes ces listes ne paraissent présenter aucune particularité nouvelle, du moins dans les portions minimes ainsi conservées.

Fol. 6. Annales de 383 à 392 après Jésus-Christ '. C'est le folio le plus conservé du manuscrit et c'est aussi celui qui nous fournit les renseignements historiques les plus curieux. Il a été reconstitué et complété par M. A. Bauer dont nous reproduisons le travail en regard de la planche '2909, avec le résumé qu'en donne M. Seymour de Ricci : « Cette partie du papyrus contient, comme on le voit, une chronique annuelle des événements les plus importants des années 383 à 392 de notre ère ; chaque année est désignée, d'abord, par l'indication marginale de l'année selon l'ère des martyrs -, ensuite par les consuls, en troisième lieu par le nom du préfet d'Égypte (praefectus augustalis, augustalis et même alexandrinus). Les dates particulières de chaque événement sont données en mois et en jours, suivant le calendrier romain, mais toujours avec l'indication du jour et du mois correspondant de l'année égyptienne. Cela seul suffirait, si c'était un instant nécessaire, à prouver l'origine alexandrine à la fois de notre chronique sur papyrus et des Excerpta Barbari dans lesquels, à l'exception de la concordance (d'ailleurs inexacte) avec l'ère des martyrs, on relève identiquement les mêmes particularités chronologiques. L'emploi comme èponymes des noms des préfets ne se rencontre pas seulement chez nos deux chronographes ; il se retrouve également dans un recueil syriaque d'une importance capitale qui, malheureusement, n'est accessible jusqu'ici à la majorité des travailleurs que dans une traduction allemande et dans une traduction latine dont ce serait faire un grand éloge de dire qu'elles sont médiocres : je veux parler des Épîtres festales de saint Athanase '. L'intitulé de chaque lettre nous donne, il est vrai, la date complète avec les noms des consuls, de l'augustal, etc. ; mais nous retrouvons ces renseignements plus détaillés encore dans un curieux index placé en tête du recueil et qui est une véritable chronique alexandrine des années 328 à 373, empruntée, non, comme le croit E. Schwartz, aux Éphémérides du patriarcat d'Alexandrie, mais à l'œuvre classique de quelque chronographe alexandrin, œuvre analogue, sinon identique aux Excerpta Barbari et à notre papyrus.

» Circonstance heureuse et digne de remarque :

« Revenons au papyrus Golenischefï. Pour l'année 383, il nous signale la mort de Gratien et la naissance d'Honorius : nous retrouvons ces événements dans les Excerpta Barbari (fol. 63 v ») racontés en termes presque identiques à ceux du papyrus : Eo anno occisus est Gratianus imperator sub Tyranno |] in Laudana viii kl. septembris \\ et plus loin : eo anno nalis est || Honorius in Constantinopolim \\ v idus sept.

« Il serait trop long de poursuivre ainsi ligne par ligne l'analyse de cette page du papyrus Golenischelï ; nous nous contenterons donc de ce spécimen et, pour plus de détails, nous renverrons au commentaire si copieux de M. Adolf Bauer . Il faut cependant signaler l'intérêt que présente la liste des préfets d'Égypte et aussi les obscurités qu'on y rencontre, les contradictions apparentes ou certaines qu'on relève entre les indications du papyrus, celles des Excerpta Barbari et celles, si précises cependant, des constitutions du Code théodosien, sans parler des renseignements donnés par les sources secondaires. Les Excerpta Barbari sont, par endroits, inintelligibles et des paragraphes entiers sont transposés. Les dates des constitutions du Code théodosien ne présentent pas toujours des garanties suffisantes ; enfin, le papyrus Golenischelï n'est pas infaillible, comme nous l'avons vu pour la concordance avec l'ère des martyrs. » Recto. _ j 3^3 [to'jt( ;) T(T) £T£t ifjZiâ'{r, r]P[aTta- [vb ; o'paoïXeùç i-r.'o HJAHIIVIOY [to-j T-jpivvo-j Iv.Vo-jvJAOYNCù RPO [f, xa),ç Sc7tT£|iç, ô èn- :[N 0CO0 KT [V.IXX AÙTM TM ETSL év ;lnnh0h ['Ovo'ipio ; di Kwv(jTav|TINOYNO [),iv Ttpb î s'.So.v i ::-T£i,[BPiœN O [Èfjriv î »aoJfi ta] 3S4|I'B]['Pixo !J./,=o-j xaî K),Ei ?/]OY TOON AAMC [in\ ?) aùvo-j^najaioy 385 [pyr APKAAIOY A[Oyç uioû Qe.ocoairyj -]0 Â KAI [cTTSt AC 38i ; PÂ ONCOPIOY Kïi]CAPOC TOÂ 387 PË BAAENTIAN[rj- : ajytc TO € KAI EYIPONIOY TICON KA[i inoi-yr i ; KJOPTCÙ NI nPO t KAAAN[Ô ; i :£ :Tr]£MBPC B88 T\ OEOAOCLOY AYr[ :Tb b ». /a'.] KYNH [a- :vloyc[T]AAIOY :i8'.' [TV.] [T ;uïc ;''.-J /lAI ni>o ;j.t,JTrj-j -.,.]n Verso.

£N['P6i[j.<j ■/. !'. aJTov ei ; px'îi ] A£[a n-.f'^vi siô ; 'Io'jv ; y.a !] €A[wy.ïzîivYtiftov 'Pupiaioi ;] MU PH BA[>e--T :avo-j a-j- ;; to S xai] NjctoTioio'J Toù Âaaî £t :î I


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3'.H TAJrtxvo'j xai —■■j^-\i.i.y_o-j i m'i\ [).otu. ; èit' BlaYpicij ajY0'J5T ;.[ [toJtw tiT) ts ; Bi). :vf.ï-] (vô ; T£).EjTri<r£v iv Biivr,] [-00 5 Eiôùv 'Ic-^v : -/[AI CPHP [9r, t\- pa-TiAl » TOY[Tt,. T'o TS : âv eC4)A TH EY[yévio ; npbf,]IACON lA TC0(k7£i oi vao'.. tmIN E[>1AH[v)00i ; ! eAH eCT[ :m|N XPI CTIA[-,w-,] '.'..'...OY eni JPCÛMA


NOYI

Ce feuillet 6 est curieusement illustré. Au recto, deux groupes d'figures. En haut, à gauche, un tout jeune enfant entièrement nu, son identification semble certaine ; ce petit garçon, assis sur une peau de panthère, est le jeune Honorius dont la Chronique relate la naissance à l'année 383 ; à côté, gisant sur le sol, un objet peu distinct et qu'on pourrait prendre pour la partie inférieure du corps de Gratien assassiné et encore teint de sang.

Plus bas, une momie dans ses bandelettes avec la mention TIMO GCOC ; c'est le patriarche d'Alexandrie dont la Chronique rappelle la mort en 387.

Au-dessous, un vieillard barbu, assis ; c'est le propre successeur de Timothée O AriO[i] ] ! H A0[ ;]. Le patriarche tient un livre dans la main gauche et gesticule de la main droite.

Au verso. Un personnage vêtu de la chlamyde rouge-violacé ; à ses pieds un personnage agenouillé. Si cette miniature est l'illustration du texte voisin, nous avons ici l'empereur Théodose et peut-être, à ses côtés, son fils Honorius.

Au-dessous, un évêque, vêtu de la chasuble, tenant un livre dans la main gauche, la main droite levée, barbu, les cheveux clairsemés ; à ses pieds, des palmes. C'est ANOC |0£]O<t>l l'o :]. Il est placé sur un piédestal orné, où l'on peut voir avec quelle bonne volonté une figure de Sérapis, ce qui s'explique par la part prise dans la destruction du Sérapeum par Théophile d'Alexandrie. Cet épisode du Sérapeum était alors généralement considéré comme une action d'éclat et un service éminent, aussi le miniaturiste a pris soin de figurer le Sérapeum avec ces mots : [ÎCa]- PAnijiON T0 ;1[I EPON, et au-dessus de l'édifice : TAKAPION.

A droite du feuillet et au-dessus du Sérapeum, la mort de l'empereur Valentinien à Vienne ; en légende on lit encore : BAAE|/T !avo ;] ; au-dessous, la mort de l'usurpateur ;].

L'intérêt de ces illustrations est multiple. Au point de vue historique et iconographique, il est possible que Théophile soit un portrait, nous avons déjà eu l'occasion de commenter son vêtement. Voir Chasuble, col. 1193. Mais c'est surtout au point de vue artistique que nous nous plaçons. Les miniatures sont ici en corrélation avec le texte et il semble qu'au fur et à mesure que le copiste transcrit, il réserve une petite place selon que lui vient l'idée d'un croquis à jeter en marge. C'est ainsi que les croquis s'enchâssent dans le texte, le chevauchent même parfois, l'encadrent, le coupent, semblent partout le faire reculer devant eux. Les couleurs sont variées : bleu, rouge, vert, jaune, brun, violet, puis d'autres tons moins francs ou trop altérés par le temps. Autant qu'on en peut juger, il s'agit de véritables peintures et non de dessins coloriés ; ouvrages de premier jet, nulle part on ne relève trace d'un trait de plume ou de pinceau antérieur à la peinture.

Dans le manuscrit de Paris des Excerpla Barbari, Schœne avait conjecturé que les places vides laissées dans les pages, soit en haut, en bas ou au milieu, comme autant d'îlots respectés par l'écriture, étaient réservés aux miniatures. C. Frick s'associait à cette conjecture et écrivait : Fuil igitur archelypus Grecus liber splendidissimus omni arte et magnificentia instructus. Le papyrus Golenischeff est venu démontrer l'exactitude de la conjecture, mais il s'en faut que les miniatures de l'archétype fussent de délicats chefs-d'œuvre.

Fol. 7 et 8. Ces deux feuillets ne se composent que de fragments sans liaison auxquels une découverte future, si elle se produisait, imposerait sans doute une distribution nouvelle. Jusqu'à-là on n'a pas de raison de s'écarter de la répartition admise par les éditeurs.

7. Recto : fragment a : une partie d'une figure masculine drapée avec la main bénissante et une figure féminine tracée avec plus de fermeté qu'aucune autre du livre, à côté de la tête de cette dernière on lit : ANNA :

Fragment b : deux lignes d'écriture contenant quatre lettres chacune ;

Fragment c : une figure masculine vue jusqu'aux genoux, barbue, tient un livre, c'est ZAX[ip :]AC ;

Fragments d, e : un ange nimbé, imberbe, oint le petit saint Jean dans les bras de son père Zacharie (Zïy]API[a]C). L'ange a, semble-t-il, des ailes ; saint Jean est nimbé et désigné par le sigle O XC. La légende paraît être celle-ci :

£ :: : ?i-] [va : Toï ; ev tr/.ciTci] (xai <r/.'.i ôavdtTou] [x a 6 r, ijt I V 0 i ; t o 0] [/.aT£« j90vat to'jc] Verso : fragment n : une figure assise ; à sa gauche, trois figures masculines, plus bas et de plus grande taille, un orant. Est-ce Samuel parmi les frères de David et David couronné, priant ?

Fragment b : deux lignes d'écriture contenant quatre lettres chacune ;

Fragment c ; une femme, dont il reste la tête, j^Ki/


NOC


CHRONIQUE ALEXANDRINE Feuillet du papyrus Golenisclief d'après ncr.kschriften dcr K. Ahademie der V/issmschafleii, T. LI, Pi. \'I, Recto -c <xCl »Vé^'i/' '-0 4% f I

» V II T«

vJUXXs ?4yv vm ou lit encore ANNA et ce fragment de texte reconstitue :

[o £T0iiJ.à(ji ; y.ari] [tlQQGOillfi'J TravTfov] [).aoj tro^LJHA Fragments d, e : la vierge Marie avec son Fils, sur les bras et sainte Elisabeth. H ATI A MARIA, et ce fragment de texte :

r, çtovr, toO] ffou £tç Ta w-] [ ;dc ixo'j £t<x !pr( ;i7£v] [iv à- ;aA). :âa5', to ] [3pJlc t'OC CN TH KOI [>,i]A MO Y H. Sur les douze fragments dont se compose cette page, sept sont indéchiffrables ou inutilisables aussi bien au recto qu'au verso, ce sont les fragments : <t, g. II, i, k, I, m.

Fragment ft : une sorte de piédestal dans un jardin, on lit encore AFTO AAA (ij. ?) ;

Fragment b verso : deux bustes assez caractérisés, homme et femme ;

Fragment c, une sorte de trait en forme ovale : |x7to t]OY aaam ;

Fragment c verso, la moitié inférieure d'un personnage ;

Fragment d : un jeune garçon en orant ;

Fragment d verso : un personnage tenant un livre à la main, il reste de la poitrine aux genoux ;

Fragment e : peut-être saint Jean-Baptiste ou Jésus, on voit les cuisses et les jambes nues d'un personnage vêtu d'une sorte de veste allant jusqu'à l'aine ;

Fragment c verso : la tête de saint Jean-Baptiste sur un plat.


BIBLIOGRAPHIE. — A. Bauer et J. Strzygowski, Eine alexandrinische Wellchronik. Text und Miniaturen eines griechischen Papyrus der Sammlung W. Goleni.iiei', dans Denkschriften der kaiserlichen Akademie der Philos. W. Iiisl. Klasse, 1906, t. Li.part. 2.

— Seymour de Ricci, Chronique alexandrine sur papyrus, dans Revue archéologique. 1908, p. 108-116.

— J. Wilpert, Beiträge zur christlichen ArchäologieXIII. Das Bild des Patriarchen Theophilos in einer alexandrinischen Wellchronik, dans Römische Quartalschrift, 1910, t. xxiv, p. 3-29. — J. Strzygowski, Wilpert's Kritik meiner Alexandrinischen Wellchronik, dans Römische Quartalschrift, 1910, t. xxiv, p. 172-177).

H. Leclercq. CHRONIQUE PASCALE. Sous le nom plus répandu de Chronique pascale et moins employé de Chronique d'Alexandrie, ou Chronique de Constantinople, ou encore Fasti Siculi, ou désigne un document composé essentiellement d'une table chronologique enrichie de notices historiques s'étendant depuis la création du monde jusqu'à l'an 627 de notre ère. Le texte comporte en outre la computation par olympiades, et par dates consulaires, enfin par indictions. Le compilateur puise partout où il espère trouver quelque renseignement de nature à s'adapter à son dessein, c'est ainsi qu'on a pu constater parmi ses sources l'emploi de la Bible, de Sext. Jul. Africanus, d'Eusèbe, d'Idatius, d'Épiphane, de pseudo-Callisthènes, de Jean Malala, enfin des Actes des martyrs. Le titre général dans le manuscrit le plus correct, Vat. gr. 1941, du x' siècle est : 'E-'.T0[i7i ypà-JOiw Ttîi^i à-Kn *Aûà[A... É'w ; v.' k'xou ; t-î^ç paçtÀc t'aç 'Hpa'/./.eiou toO »/.al [xEtà uîraTsiav k'-o-j ; lô' xa'i i »i' ÏTQU ; TT, ; Jiïut/eia ; 'Hpay.)£ ;'oo vio'j KMvaravTivou Toû a'JTo-j ■j'oû ivS'./.T'.ojvo ; y'.

D'après ce titre, la Chronique devrait s'étendre jusqu'à l'année 629, mais la mutilation du manuscrit l'arrête en 627. Dans la Préface qu'il mit à son édition de la Chronique, Du Cange écrivait : Quoad igitur setatem auctoris Chronici, cum non unus exstiterit a quo elucubratiim fuerit, constat salteni illum, a quo ad Heraclium perductum est, non esse totius operis scriptorem, sed alterius qui in annuni Constantii XVII, qui est Christi 351, desicrit, c3ntinuatoreni et interpolatorem. Id doceniur prïesertim ex doctissimi Holstenii observationibus, quas codici suc Clironici Alexandrini édite subinde aflîxerat, hisce ad pra ?dictum annunï Constantii, post ha ?c verba i'.^^> Aj-^oJ^rroj, adscriplis : Hic desiit auctor Chronici Paschalis, cîetera sunt Continuatoris. Id certe subodoratus fuerat vir ad modum sagax Franciscus Pithœus, qui de hoc Chronico verba faciens, aicbat illud videri scriptimi ultinio Magni Constanlini anno, Feliciano et Taliano Coss. Inde crgo colligitur prinium auctorem Paschalii vixlsse circa tempora Constantii, quibus adliuc vigebant de Paschalis testixitatis die controversise : quae cum recruduissent sub Hcraclio, ut intra observamus, occasioneni alteri pra'buerint Paschale istud Clironicon pridem conscriptum, s :riptoris insisten d'j coniputisticarationi^ ad sua us que tempora perducendi, at que adeo priorem hanc editionem suliinde inLerpolandi, dum sua vel aliéna intermis cet.

Prius istud Chronicon vidit Holstenius, et, quantum conjicere, ex codice nis. quem, ut ex v. c. Emerico Bigotio didicimus, abbas de Farina Siculus régi cathoUco ab Oratorio ConstantinopoU comparaverat, ipsi que communicaverat. Illud dcinde cum édition ? Raderiana = idem Holstenius contulit, variis ad margines adscriptis conjecturis : ubi qua ? subinde erant inserta ab intcrpolatore, deerant que in eodem ms. exemplari diligcntcr adnotavit. Quin etiam in reliqua deinceps Clironici parte cincndationes ex ingenio adjecit. Qu ;b quidem oninia in...

Xous apprenons ainsi que le manuscrit de Holsten contenait un texte plus ancien et moins étendu, s'arrêtant à l'année 354. Ce point serait d'une grande importance, car une Chronique compilée en 354 ne peut qu'être l'une des sources ou un document parallèle aux sources utilisées par Jean Malalas, Épiphane, etc. Malheureusement la bonne foi de Holsten a été mise en doute et l'existence du manuscrit utilisé par Du Cange dans les notes de son édition a été niée ; Du Cange aurait été mystifié par Holsten« , et ceci était passé presque à l'état de certitude à laquelle il ne fallait plus contredire, sous peine d'être indigne de demeurer in nostro dodo corpore'.

Cependant il arriva qu'en préparant l'édition du Dialogue de Timothée et Aquilas, M. F. C. Conybearc fut amené à comparer ce qui s'y trouve touchant l'apostasie d'Aquilas avec les passages parallèles d'Épiphane et de la Chronique pascale'. Il put constater que ce dernier texte offre des variantes notables par rapport au texte d'Épiphane, variantes qui reparaissent pour la plupart dans le texte du Dialogue. Le Dialogue et la Chronique dépendraient donc d'une source utilisée aussi par Épiphane, mais à sa manière.

Bien que le ms. de Holsten n'ait pas été retrouvé dans la bibliothèque Vaticane, une réaction commença à se dessiner en faveur de l'honorabilité du vieux savant fort gratuitement mahnené ». La notice consacrée à son contemporain Bigot par L. Delisle devait achever la réhabilitation de Holsten ; voici le passage relatif à la Chronique pascale :

Mais ce qui achève de peindre les goûts studieux et le désintéressement de Bigot, c'est la lettre dans laquelle il entretient Du Cange de ses travaux sur le Chronicon Alexandrinum. Pendant les loisirs qu'il avait eus dans les hôtelleries d'Allemagne, il s'était amusé à corriger la version latine de cette Chronique dans un exemplaire qu'il avait spécialement fait relier pour ce travail. De son côté, Holstenius avait commencé à revoir la même version et à collationner le texte avec le manuscrit original qui lui appartenait. Quand Bigot vint à Rome, Holstenius ne se contenta pas de lui donner communication de son travail ; il le chargea de le terminer et de l'emporter en France pour le comprendre dans la collection des historiens byzantins. De retour à Paris, Bigot confie à Thoinard l'exemplaire du Chronicon Alexandrinum qu'il rapportait d'Italie et celui sur lequel il avait travaillé en Allemagne. Thoinard garda ces volumes pendant plusieurs années, différant d'en commencer l'impression et éludant les trop justes réclamations de Bigot. Ce dernier avait à peu près oublié cette affaire quand il apprend que Du Cange prépare une nouvelle édition du Chronicon Alexandrinum... Loin d'être contrarié par cette nouvelle, Bigot ne songe qu'aux moyens de faciliter la tâche de son ami : il ne pense pas un instant à l'édition dont il avait, de concert avec Holtenius, réuni tous les éléments. La singulière conduite de Thoinard ne lui arrache pas même un mot amer ; il n'a qu'un désir, celui de recouvrer ses anciens travaux pour les mettre sans réserve à la disposition de Du Cange'.

La question de la date de la Chronique pascale est donc rouverte et son importance se laisse entrevoir du premier coup d'œil pour l'étude de l'antiquité et de l'archéologie chrétienne. Le manuscrit de Holsten, son origine, ses sources, sa date, restent à déterminer.

H. Leclercq. CHRONOGRAPHE DE 354. L'art de la miniature originaire d'Égypte, développé à Alexandrie, acclimaté à Constantinople, ne produisit à Rome qu'un nombre probablement très restreint d'ouvrages. Le seul spécimen qui nous en ait été conservé est le calendrier illustré connu sous le nom de Chronographe de 354, d'après l'année où il fut exécuté. Nous avons parlé déjà de ce monument sur lequel nous ne revenons ici que pour le représenter sous un des noms qui servent à le désigner. Voici l'inventaire et la description des miniatures qui nous ont été conservées grâce aux copies prises au XVIIIe'.

1° Feuille de titre. — Strzygowski, Die Kalenderbilder, p. 23-24, pi. m ; Grœvius, fol. 95 : Diclionn., fig. 1862.

2° La ville de Rome. Une femme assise sur un fauteuil à dossier carré, tenant dans la main droite la statue de la Victoire, dans la main gauche une lance : au fond, un rideau relevé à ses pieds, un amour portant sur l'épaule un sac d'où les pièces de monnaie tombent à terre. — Strzygowski, p. 24-29, pi. iv.

3° La ville d'Alexandrie. Une femme debout, drapée, tenant dans la main droite l'olivier, dans la gauche les épis et les fruits ; des épis ornent sa chevelure, elle repose sur un socle, ce qui montre que nous avons ici la copie d'une statue. A ses pieds, deux amours nus portant chacun un chandelier allumé. Dans la perspective, deux bateaux à voiles. — Strzygowski, p. 29-30, pi. v ; Diclionn., fig. 2010.

4° La ville de Constantinople. L'une femme debout tenant de la main droite une couronne à gemmes que lottant, appuyée de la main gauche sur une lance. Déjà couronnée d'une couronne obsidionale. deux amours au vol lui apprêtent une couronne de lauriers. A ses pieds, trois amours, l'un porte son camarade sur le dos afin d'approcher une torche à portée de la main de la femme, l'autre court, son flambeau à la main. — Strzygowski, p. 30-31, pi. vi.

5° Un verre à boire grec, une coupe ; on bas, le bouclier, l'arc, le carquois du barbare. — Strzygowski, p. 31-32, pi. vu.

6° La Victoire, debout, ailée, traçant sur un disque gemmé les mots (fig. 21110) ; *NVS* Au bas, un aigle, les ailes déployées, c'est incontestablement le meilleur morceau de tout l'ensemble. — Strzygowski, p. 32-33, pi. viii.

7° Niila les Cœsarum. C'est le titre de la miniature qui se rattache au type dit des canons d'Eusèbe (voir C.\NONS d'Eusèbe), dont c'est le plus ancien modèle connu. Trois colonnettes à chapiteaux portent une architrave d'une seule pièce au-dessus de laquelle ont été découpes deux cintres ; au-dessus, nouvelle architrave avec un large cintre sous lequel se montre un empereur nimbé avec la boule et le phénix. De chaque côté du cintre, des Victoires désignent l'empereur du doigt. — Strzygowski, p. 33-34, pi. ix.

8° Les planètes. Saturne. Deux prisonniers ligotés à une colonne affleurent avec le sommet de leur tête une architrave sur laquelle repose une architecture de fantaisie dans laquelle sont ménagés deux cartouches rectangulaires et une niche surmontée d'un cintre. Dans la niche, Saturne ; de chaque côté du cintre, deux têtes d'augures dans des macarons.

9° Mars. Même composition : dans la niche, Mars ; dans les macarons, deux guerriers. MARTIS DIES N. Marlis dies honi que ejus ciim erit nociurntt sive diiirna. nomen mililiie dnre arma miliiuria conpararc ' ulilc esl, qui nascenlur periculosi erunl, qui recesscril non invenictur, qui decubuerit periclitabitur, furlum jaclum non invenictur. — Strzygowski, p. 36, pi. XI, p. 41.

10° Mercure. Même composition : dans la niche, Mercure : dans les macarons, deux bustes d'Hermès. WIERCVRI DIES C. Mcrcwi dies hora que ejus cum erit nrcturna s/c ? diurna, vilicum, actorcm, inslitorem in ncgotium ponere utile est. qui nascenlur vilc des erunl. qui recesscril invenictur, qui decubueril cito convales cet, jurlum jactum invenielur. — Strzygowski, pi. xii, p. 41-42.

11° Le Soleil. Même composition : dans la niche, une femme tenant un globe, couronnée d'un cercle à pointes ; de même les deux bustes des macarons. SOLIS DIES C. Solis dies hora que ejus cum erit nocturna sive diurna, viam nai'igium ingredi, navem in aquam deducerc utile est, qui nascenlur viti des erunl, qui recesscrit invenictur, qui decubuerit convrdcscct (ms. convalescil). jurlum jaclum invenielur. — Strzygowski, pi. XIII, p. 42.

12° La Lune. Même composition : dans la niche, une femme appuyée sur une torche aussi haute qu'elle, tenant une corne d'abondance dans la main gauche ; dans les macarons, bustes d'adolescentes avec le croissant non sur la tête, mais derrière le cou.

14° Vénus. Perdu. VENERIS DIES B. Vencris (lies Imra que ejiis cum eril iioclurna sive diurmi, sponsaliii /iicvre, jnieros pueltiis- (que) in disciplinn(m) millerc utile est, qui imscenlur vila les erunt, qui recesseril invenietur, qui decubueril convalescel, furlum jaclum invenietur. — Strzygowski, pi. XVI. p. 43.

15° Les Mois. Titre perdu. Cf. Strzygowsl^i, p. 44-55, pi. XVII. Les séries données par Gra ?vius et Strzygowski uilrent parfois des différences notables. Toutes les miniatures de la copie Barberini ont un encadrement fantaisiste identique.

16° Janvier. Un homme nu-tête, appuyé sur un bâton, approche sa main d'un réchaud (Strzygowski, p. 56) ; dans la copie de Vienne, un homme approche la main de la flamme d'un réchaud, à ses pieds un coq. — Strzygowski, pi. xviii ; GriEvius, fol. 95.

17° Février, Une femme tient un cœur, à ses pieds, une cigogne à droite, un poisson à gauche ; dans le fond, vase, coquillage, pieuvre. — Strzygowski, p. 60-61, pi. xix ; Grœvius, fol. 95.

18° Mars. Un homme nu, vêtu d'une peau de bête, tient de la main gauche une chèvre : de la droite il excite une pie, dans le fond un oiseau volant à tire-d'aile, trois corbeilles, une marmite. — Strzygowski, p. 62, 65, pi. xxi ; Grœvius, fol. 98.

19° Avril. Un homme vêtu de chausses et d'une veste collante, chaussé de sandales, saute en s'accompagnant de sortes de castagnettes à manche long, devant un autel de Vénus dont la statue est entourée de myrte et devant laquelle brûle un cierge (fig. 291), — Strzygowski, p. 65-67, pi. xxii ; Grœvius, fol. 98.

20° Mai. Un homme vêtu d'une longue tunique, tenant un ciste empli de fleurs, à ses pieds un paon, dans le fond, un plant de roses trémières. — Strzygowski, p. 67-69, pi. xxiii ; Grœvius, fol. 99.

21° Juin. Un homme tout nu, vu de dos, devant un cadran solaire, un ciste de fruits, une serpette.

— Strzygowski, p. 70, pi. xxiv ; Grœvius, fol. 99.

22° Juillet. Un homme nu, vu de face, tenant de la main gauche une corbeille de fruits, de la main droite un sac ; à ses pieds, de l'argent monnayé, deux cistes à couvercle. — Strzygowski, p. 70-72, pi. xxv ; Grœvius, fol. 100.

23° Août. Un homme nu, vu de face, buvant à une large coupe ; un flabellum en plume ; de paon, trois melons, une amphore (fig. 2912). — Strzygowski, p. 73-74, pi. xxvi ; Grœvius, fol. 100.

24° Septembre. Un homme nu, vu de face, avec une draperie tombant de l'épaule droite sur la cuisse. Il tient de la main droite une renou'lle attachée à un lil, de la main gauche, un ciste ; au fond, une étagère avec des fruits. — Strzygowski, p. 74, pi. xxvii ; Grœvius, fol. 101.

25° Octobre. Un tout jeune homme nu, à la chasse, tient un lièvre, corbeille, oiseau. Il semble que le jeune chasseur veuille introduire le lièvre vivant dans une nasse, dont le couvercle est retenu à terre avec un fil. — Strzygowski, p. 76, pi. xxviii ; Grœvius, fol. 102.

29° Décembre. Un berger, tenant une torche ; un masque, des oiseaux pendus à un clou, une table avec un cornet et des dés. — Strzygowski, p. 80-82, pi. xxxii ; Grœvius, fol. 102.

30° Signes du Zodiaque. — Strzygowski, pi. xxxiii.

31° L'empereur Constance II, assis, faisant une largesse. — Strzygowski, p. 90, pi. xxxiv.

32° Le césar Constance Gallus, tenant la statue de la Victoire. — Strzygowski, p. 90, pi. xxxv. H. Leclercq.


CHRONOLOGIE. Voir f°.iu : CHRYSANTHE ET DARIA (Saints). Le Martyrologe hiéronymien nomme à plusieurs dates les saints Chrysanthe et Daria : à la veille des ides d'août, au vi des calendes de novembre, au iii des calendes de décembre, au xiii des calendes de janvier (12 août, 27 octobre, 29 novembre, 20 décembre), La mention du 12 août leur donne de nombreux compagnons de martyre : Romœ nal. scorum Crissanti et Duriœ et qui cum eis passi sunt Claudius, Hilaria, Maurus et milites LXX. Celle du 29 novembre ajoute à cette nomenclature l'indication de leur tombeau : Romœ (in cœmeterio) Thrasonis, Saturnini, Chrysanthi, Dariœ, Mauri et aliorum LXX II. Dans la forme où elle nous est parvenue, la Passion la plus complète des saints Chrysanthe et Daria appartient probablement au vii° siècle. Elle est par conséquent de trop basse époque pour qu'on puisse y distinguer sûrement l'histoire de la légende. Mais il en exista une rédaction plus ancienne, que connurent Grégoire de Tours et, comme on vient de le voir, le compilateur du Martyrologe hiéronymien. De ces données on peut, en éliminant les détails trop visiblement légendaires, recueillir quelques faits. La Passion raconte que Chrysanthe, venu à Rome sous le règne de Numérien, et converti par le prêtre Carpophore, convertit lui-même la vestale Daria : ils s'épousèrent, avec la résolution de vivre dans la virginité. Tous deux prêchèrent la foi du Christ, et opérèrent à leur tour des conversions. Parmi leurs convertis furent le tribun Claudius, sa femme Hilaria, ses fils Maurus et Jason, et de nombreux soldats. Ces nouveaux chrétiens furent décapités, à l'exception de Claudius, que l'on jeta dans le Tibre, une pierre au cou. Les soldats furent inhumés dans un conduit d'aqueduc abandonné, sur la voie Salaria. L'épouse de Claudius, épargnée par les bourreaux, put enterrer son mari et ses fils dans un terrain funéraire de la même voie : arrêtée à son tour, elle mourut subitement, et partagea leur sépulture. Quant à Chrysanthe et Daria, après avoir subi divers supplices, ils furent conduits dans un arénaire de la voie Salaria, où on les ensevelit vivants sous le sable et les pierres. Les miracles qui ne tardèrent pas à se produire en ce lieu y attirèrent de nombreux pèlerins : un jour que la crypte était remplie de fidèles, parmi lesquels le prêtre Diodore et le diacre Marien, Numérien en fit murer l'ouverture, condamnant ainsi les pèlerins à une mort horrible.

Après la paix de l'Église, raconte Grégoire de Tours, la sépulture de ces martyrs fut miraculeusement retrouvée : on aperçut le sol couvert d'ossements, et les urnes d'argent, contenant encore du vin, qui avaient été apportées pour le saint sacrifice. Rien ne fut changé à la disposition des lieux : on laissa en place ces émouvantes reliques : seulement une partie de la muraille fut construite devant la tombe de Chrysanthe et de Daria, divisant la crypte en deux parties. Une fenêtre fut ouverte dans la muraille, afin de laisser voir les restes des pèlerins martyrises. Pour empêcher les profanations, le pape Damase munit cette fenêtre d'une transenne : au-dessus, il posa une inscription en vers. Les choses étaient encore en cet état au temps de Grégoire de Tours.

Plusieurs faits sont à retenir : le martyre de Claudius et de ses compagnons, et leur inhumation sur la voie Salaria ; le martyre de Chrysanthe et Daria, inhumés sur la même voie ; le martyre des pèlerins massacrés dans la crypte de ces derniers. Diverses observations viennent appuyer les renseignements donnés à leur sujet par le double récit que nous venons de résumer.

M. De Rossi l'a dit, il y a longtemps : dans les plus mauvaises Passions de martyrs peut se rencontrer un détail pleinement historique, provenant d'une tradition vraie. Aussi avait-il pour principe de ne pas condamner trop facilement en bloc les pièces les plus suspectes. Une parcelle d'or peut se trouver cachée dans les scories qu'on a balayées avec dédain. Je trouve dans la Passion de Chrysanthe et de Daria la justification de ce principe. Elle raconte que les soldats martyrisés furent inhumés par les chrétiens dans un conduit (cuniculus) d'aqueduc abandonné, qu'ils nettoyèrent pour le rendre propre à la sépulture. Le détail pourrait sembler bizarre ; mais, par cela même, on aurait quelque raison de croire que le narrateur ne l'a pas inventé. Les découvertes archéologiques sont venues le confirmer. A un mille de Rome, dans le cimetière de Thrason, que nomme à propos de nos saints le Martyrologe hiéronymien, ont été rencontrés des conduits souterrains d'aqueduc, d'où l'eau avait été vidée, et que les chrétiens employèrent à un usage sépulcral. Cette observation, faite par Bosio, a été vérifiée par M. De Rossi.

L'itinéraire à suivre pour arriver aux lieux sanctifiés par la mort de Chrysanthe, de Daria et de leurs compagnons, est très simple : c'est celui que traçaient aux voyageurs du vii° siècle, en un temps où les tombeaux des martyrs étaient encore intacts, les guides qui furent alors rédigés pour faciliter la visite des sanctuaires extra muros. En partant de Rome et en suivant la voie Salaria Nova, on rencontre, à un demi-mille delà ville, le cimetière de Maximus, qui doit son nom à un chrétien sous la propriété de qui il fut creusé, et dans lequel ont été enterrés sainte Félicité et son fils Silanus. Après le cimetière de Maximus, se trouve celui de Thrason, à la suite duquel est situé, toujours sur la voie Salaria Nova, le cimetière des Jordani, où reposaient trois autres fils de sainte Félicité, Alexandrinus, Martial et Vital. Entre ces deux cimetières, contigu à l'un et à l'autre, s'étend l'arénaire où furent martyrisés et enterrés Chrysanthe, Daria et les fidèles qui étaient venus prier sur leur tombeau : à cette même région appartiennent les sépultures d'Hilaria, de Maurus, de Jason et des soldats. Cet ordre était suivi par les pèlerins du vii° siècle, quand, partant de Rome, ils suivaient la voie Salaria Nova pour en vénérer successivement les souvenirs chrétiens, depuis le cimetière de Maximus (ou de Félicité), leur point de départ, jusqu'à la grande catacombe de Priscille (appelée alors aussi de saint Sylvestre), qui marquait, sur cette voie, le terme de leur pieuse promenade. Voici, en ce qui concerne nos martyrs, le texte de la partie de ces itinéraires qui a trait à la voie Salaria Nova :

Deinde venies ad S. Felicitatem altera via, quae similitcr Salaria dicitur s... deinde eadem via pervenies ad ecclesiam S. Saturnini (un des noms du cimetière de Thrason) : in idem ecclesia Daria virgo et martyr pausat et Chrysanti martyr. Postea pervenies eadem via ad speluncam ibi S. Hilaria martyr : deinde eadem via ad S. Alexandrum martyrem (cimetière des Jordani)... — Itinerarium ex unico codice Salisburgensi : De Rossi, Roma sotterranea, t. i, p. 176.

Iuxta viam Salariam ecclesia est S. Felicitatis... Iuxta eandem viam S. Saturniniis... in alla qua que ecclesia S. Chrysantus et Daria virgo et LXII martyres : prope ibi S. Alexander, etc. — Epitome de locis sanctorum martyrum : De Rossi, ibid.

Ces textes sont très clairs au point de vue de l'ordre topographique dans lequel se succèdent les divers cimetières ou groupes de sépultures. Ils concordent exactement avec l'Index olcorum de la basilique de Monza, liste des reliques recueillies, au VIIIe, dans les lampes brûlant près des tombeaux des plus célèbres martyrs des cimetières romains : le même ordre topographique est suivi dans cet index, mais en sens inverse, c'est-à-dire en commençant par l'extrémité de la voie Salaria la plus éloignée de Rome : Sci Silvestri, etc., puis ; Sci Grisanti, Sce Dariœ, Sci Mcuiri, Sci Jason, etc., puis : Sci Saturnini. Sce l'Hélilitatis. Mais si les itinéraires font très bien comprendre l'ordre dans lequel se succèdent les sépultures, ils sont moins clairs quant à la description de chacune d'elles. Cependant, ils donnent tous une indication très précise : les tombes de Chrysanthe, Daria et leurs compagnons se rencontrent dans une région intermédiaire entre le cimetière de Thrason (ou de Saturnin) et celui des Jordani (ou d'Alexandre). Et deux de ces textes, plus explicites, celui du premier itinéraire cité plus haut et celui de la Vie du pape Hadrien, marquent nettement la distinction entre la sépulture de Chrysanthe et de Daria et celle d'Hilaria et des siens. L'itinéraire dit même expressément que, sur la tombe de Chrysanthe et de Daria, avait été construite une ecclesia, petite basilique soit souterraine, soit même extérieure, comme on en rencontre dans plusieurs catacombes au-dessus de la tombe souterraine de martyrs illustres, et que la tombe d'Hilaria était restée à l'état de crypte, spelunca. La notice d'Hadrien se borne à nommer l'un après l'autre le cimiterium sanctorum Crisanti et Daria ; et le cimiterium sanctae Hilariae, citant successivement les travaux de restauration faits dans tous les deux, renovavit, innovarit, et montrant bien ainsi qu'ils sont distincts et séparés.

Un document postérieur d'environ un siècle aux itinéraires, et à peu près contemporain du pape Hadrien, nous fait connaître quelques-unes des inscriptions qui ornaient les tombeaux de ces divers martyrs. C'est le recueil ou sylloge rédigé vers la fin du VIIIe ou le commencement du IXe, qui de la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Pierre de Corbie passa dans celle de Saint-Germain-des-Prés, puis, au moment de la Révolution, fut acquis par la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. M. De Rossi l'a publié dans le second volume de ses Inscriptiones christianæ, p. 78-94. Il comprend de nombreuses inscriptions, copiées à Rome dans les églises et les cimetières, le long des principales voies, par des pèlerins ou des lettrés de l'époque carolingienne. Quinze de ces inscriptions (les n. 26-41 du recueil) se rapportent aux cimetières de la voie Salaria Nova, et sur ce nombre quatre paraissent relatives aux sépultures des martyrs nommés dans la Passion de Chrysanthe et de Daria.

La première célèbre l'héroïsme de soixante-deux martyrs, dans lesquels on reconnaîtra aisément les soixante-dix ou soixante-douze soldats que la Passion et le Martyrologe hiéronymien mettent en rapport avec eux :


IMATRIS TEMPORE QVO GLADIVS SECVIT PIA VISCERA SEXAGINTA DVO CAPTI FERITATE TYRANNI EXTEMPLO DVCIBVS MISSIS TVNC COLLA DEMVNDI / ETHERIAM PETIEREDOMVM REGN AQVE PIOR VM

Au temps où le glaive déchira les sacrées entrailles de la Mère, soixante-deux, pris par la cruauté du tyran, livrèrent aussitôt leur tête aux chefs envoyés contre eux. Ayant confessé le Christ, et vaincu le prince du monde, ils sont montés vers la demeure céleste et le royaume des saints. L'expression ducibus missis ne laisse pas de doute sur leur qualité de soldats : ces martyrs paraissent avoir été jugés par leurs chefs militaires.

L'inscription qui vient après celle-ci dans le sylloge est consacrée à Maurus :

[RETENTAT WIARTYRIS HIC MAVRL TVWIVLVS PIA MEMBRA QVEM DAMASVS RECTOR LONGO POST TEM-

Ce tombeau garde les restes sacrés du martyr Maurus, que Damase, pasteur du peuple, orna, suppliant, après de longues années, honorant d'un culte meilleur l'innocent enfant auquel nul supplice ne manqua.

La troisième inscription n'est pas du pape Damase, comme les deux premières. Elle était placée au-dessus du sépulcre de Chrysanthe et de Daria :


CRISANTI DARIAENVNCVENERANDVSHON OR


EFFERA QVEM RABIES NEGLECTO IVRE SEPVL-

[ERAT' PAVPERIS EX CENSV MELIVS NVNC ISTA RE-

[FVRORES CREVIT ET IN TEMPLIS PER TVA DAMNA DE-

[CVS

Ici, d'un mérite égal, les deux noms de Chrysanthe et de Daria gardent leur tombeau. Maintenant, on peut le vénérer de nouveau ; mais naguère une rage impie, méprisant la religion des sépulcres, avait fait des tombeaux des saints la proie de sa fureur. Aujourd'hui, ils se relèvent plus beaux, grâce à l'argent d'un pauvre, qui plaira mieux à Dieu qu'une riche offrande. Pleure ton crime, ô race cruelle : tes fureurs ont été vaincues, et l'on a vu croître la gloire des sanctuaires dévastés par toi.

Ces paroles font allusion aux restaurations opérées après le siège de Rome par Vitigès, en 539. Les Goths avaient pénétré dans plusieurs catacombes et y avaient dévasté les tombeaux des saints. Ecdesise el cnrpora marlijnim sanclorum exterminala sunt a Gothis, dit le biographe du pape Silvère. Ses successeurs Vigile et Jean III s'efforcèrent de réparer les dégâts. Vigile fit faire dans la crypte des saints Alexandre, Vital et Martial, sur la voie Salaria Nova, et dans le cimetière des saints Pierre et Marcellin, sur la voie Labicane, des copies d'inscriptions damasiennes dont le marbre avait été brisé. L'épitaphe métrique de saint Eusèbe, œuvre de Damase, fut de même recopiée dans le cimetière de Calliste : on possède la copie et des fragments de l'original. Vigile fit aussi restaurer la chapelle sépulcrale de saint Hippolyte, sur la voie Tiburtine. Parmi les restaurations de ce temps, on connaît encore, par des inscriptions commémoratives, celles qui furent faites au tombeau de saint Diogène, sur la voie Salaria Vetus, et celle qui nous occupe, au tombeau des saints Chrysanthe et Daria. À cette dernière, œuvre d'un généreux chrétien, est consacré le petit poème épigraphique qu'on vient de lire. On l'avait longtemps cru de Damase, et l'on imputait aux païens les dévastations dont parle le poète. De Rossi a corrigé cette attribution vicieuse en rapprochant l'inscription du tombeau des saints Chrysanthe et Daria d'autres inscriptions semblables relatives à la réparation des ruines faites au VIe par les Goths dans les cimetières chrétiens.

À la suite de cette inscription, le sylloge en reproduit une autre, qui est bien, elle, du pape Damase, et qui contient l'éloge de nombreux martyrs anonymes. Selon toute apparence, c'est l'inscription en vers qui, d'après Grégoire de Tours, fut placée au-dessus de la fenêtre donnant sur les reliques des pèlerins emmurés :

[PVLCRVM SANCTORVM QVICVNQVE LEGIS VEN ERARE SENOIVIINA NEC NVMERVM POTVIT RETINERE VE-

[TVSTAS ORNAVIT DAMASVS TIT VL VM COGNOSCITE REC-

[ITRIVMPHANS MARTYRIBVS SANCTIS REDDIT SVA VOTA SA-

Nous tous qui lisez, vénérez le sépulcre des saints. La postérité n'a pu retenir ni leurs noms ni leur nombre. Sachez que le pape Damase a orné leur tombeau. Triomphant du retour de son clergé, obtenu par l'aide du Christ, le pontife rend ses hommages aux saints martyrs.

L'ordre dans lequel le sylloge de Corbie reproduit ces inscriptions semble indiquer celui dans lequel on visitait les tombeaux des martyrs de cette partie de la voie Salaria : d'abord la sépulture des soldats, puis celle du groupe dont faisait partie Maurus, puis celle de Chrysanthe et Daria, enfin la crypte des emmurés. Ajoutons qu'une absence de tout détail précis (sauf l'allusion aux dévastations) dans les trois inscriptions composées par Damase pourrait faire croire qu'au temps de ce pape (366-384) aucune Passion de Chrysanthe, Daria et leurs compagnons n'avait encore été rédigée ; mais ce style vague et impersonnel est si fréquent dans les épitaphes damasiennes qu'on n'en peut tirer avec certitude aucune conclusion.

On ne connaît malheureusement que par les témoignages écrits ces illustres sépultures. Les cimetières contigus et réunis de Thrason et des Jordani sont mélangés à des arénaires ou carrières de sable, qui interrompent souvent le réseau de leurs galeries, ce qui en rend le plan fort difficile à lever. C'est bien la région indiquée par les documents, où il était facile d'enterrer vivants les martyrs sous une masse de sable, ou d'obstruer l'entrée des cryptes dans lesquelles ils priaient. Mais préciser l'endroit où furent les tombeaux que visitaient les voyageurs du VIIe ou les collecteurs d'inscriptions du VIIIe parait aujourd'hui impossible. On l'espérait encore il y a quarante ans. J'en trouve la preuve dans une page curieuse de M. De Rossi, que je transcrirai ici parce qu'elle est à peu près inconnue, étant tirée d'un livre qui est devenu d'une extrême rareté :

Les reliques de Jason et de Maurus furent retirées de leurs tombeaux primitifs par le pape Pascal Ier (817-824), et déposées par lui dans l'église qu'il venait de construire en l'honneur de sainte Praxède : leurs noms se lisent dans la longue inscription commémorant les nombreux saints qui y furent transférés. Celui du prêtre Diodore, du diacre Marien. On remarque que, dans aucun des textes que nous venons de rappeler, il n'est question de Claudius. Le Martyrologe hiéronymien le cite avec Chrysanthe, Daria, Hilaria et Maurus au 12 août ; mais dans l'indication topographique qu'il donne au 29 novembre ne se lit plus le nom de Claudius. Ce nom ne se rencontre ni dans la liste des hui les de Monza, ni dans les itinéraires, ni dans les inscriptions des cryptes, ni dans les inscriptions relatives aux translations de reliques. Faut-il croire que la Passion s'est trompée en disant qu'Hilaria recueillit et ensevelit le corps de son mari à côté de ceux de ses fils, et admettre que les restes de Claudius, que l'on nous dit avoir été noyé par le bourreau, ne furent pas retrouvés, et ne purent recevoir la sépulture« ?

Une question reste à examiner : l'époque du martyre. La Passion, connue le Ménologe grec, le met sous Numérien. Elle attribue à cet empereur la mort de Claudius et de ses compagnons, de Chrysanthe et de Daria, des fidèles emmurés dans la crypte. Cette date est impossible, puis que Numérien passa tout son règne (283-284) en Orient, pendant que son frère Carinus gouvernait en Occident. Mais la Passion renferme une autre note chronologique, qui peut être un trait de lumière. Elle dit, dans son dernier paragraphe, que ses rédacteurs écrivirent par l'ordre du pape Étienne, jassu Stephani papae. Le pape Étienne Ier mourut dans la troisième année du règne de Valerien (257), après la promulgation du premier édit rendu par cet empereur contre les chrétiens. Cet édit leur interdisait de se réunir dans leurs cimetières. L'infraction à cette défense était punie de mort. L'exécution de Chrysanthe et de Daria, dans un arénaire contigu à un cimetière chrétien, et surtout la mise à mort des fidèles qui s'étaient assemblés pour célébrer le culte sur leur tombeau, sont bien caractéristiques de ce temps et de cet édit. L'allusion au pape Étienne, dans la Passion, peut indiquer une tradition chronologique exacte. Comment le nom de Numérien, tout à fait inadmissible, a-t-il pu être substitué à celui de Valerien » ? Peut-être par une faute de copiste. Valerianus a pu s'altérer en Numérien, et plus facilement encore, dans la version grecque, OYAAEPIANOC en OYMEPIANOC ou NOYMEPIANOC. Tillemont et les PP bénédictins de Solesmes, ainsi que De Rossi, Bickersteth Birks, Healy, s'accordent à corriger Numérien en Valerien. Cependant, je dois dire que le P. Bossue, dans sa préface à la Passion des saints Chrysanthe et Daria, refuse, quoi qu'en hésitant, d'accepter cette correction, et que M. Dufourcq explique le nom de Numérien par l'hypothèse, « assez incertaine, » d'une confusion entre le Chrysanthe et la Daria romains et des homonymes orientaux.

Bibliographie. — Grégoire de Tours, De gloria — De Rossi-Duchesne, Martyrologium hieronymianum (extrait des Acta sanctorum, novemb. t. ii), p. 105, 136, 147, 155. — Baronius, Annales ecclesiastici, ad ann. 284, n. 6. — Surius, Vitae sanctorum, 1618, t. i, janvier, p. 283-284 ; t. x, octobre, p. 78 sq. — Bollandistes, Acta sanctorum, 1864, octobr. t. xi, p. 435 sq.


CHYPRE. — I. Age apostolique. — « En l'an 58 avant Jésus-Christ, l'île de Chypre, enlevée aux Ptolémeius par la république romaine, faisait partie de la province de Cilicie. Donnée par Antoine à Cléopâtre et à ses enfants vingt-deux ans plus tard, elle semble, peu après le triomphe définitif d'Octave sur tous ses rivaux, avoir été de nouveau rattachée à la Cilicie. Depuis sa cession au sénat, l'an 22 avant notre ère, Chypre « fut administrée par un propréteur avec le titre de proconsul, assisté d'un ligatus et d'un quaestor : après Constantin par un proconsularis ». La province était alors englobée dans le vaste diocèse d'Orient, dont le comte, un des premiers fonctionnaires de l'empire, résidait habituellement à Antioche ; sa métropole civile était Paphos, qui a dû, semblait-il, conserver cette haute situation jusqu'au vi siècle, où nous voyons Salamine-Constantia en possession de ce titre ».

Au point de vue civil, la grande île de la Méditerranée orientale a donc des attaches on ne peut plus étroites avec la métropole de la Syrie, Antioche, dont la prépondérance n'est guère alors balancée que par l'influence d'Alexandrie. » Au point de vue ecclésiastique, les Cypriotes prenaient leur revanche de ces attaches qui ressemblaient fort à une dépendance. Une des premières terres païennes qui parurent prêter attention à l'événement religieux survenu en Judée fut l'île de Chypre. Presque au lendemain de la mort de Jésus, elle envoyait une recrue à l'Église naissante : un nommé Joseph, connu depuis sous le nom de Barnabé et issu de la tribu de Lévi, vint se présenter aux apôtres et s'affilier à leur communauté. Il n'était évidemment pas le seul, puisque, à la suite de la persécution qui survint après le martyre d'Étienne, vers 42, plusieurs fidèles originaires de Chypre, menacés à Jérusalem, revinrent dans leur île, « ne parlant qu'aux Juifs », simple détail qui montre assez que le recrutement des premiers chrétiens se fit de préférence parmi les Israélites, fort nombreux en Chypre de tout temps.

Toutefois, ces réfugiés ne séjournèrent pas longtemps et ils comptaient au nombre de ces esprits ouverts qui comprirent avec saint Paul la nécessité de passer par-dessus les questions de race afin de porter l'évangile aux gentils. Ce furent les chrétiens de Chypre et de Cyrène qui prêchèrent la doctrine nouvelle à Antioche. Toutefois, ils ne se désintéressaient pas de leur patrie. Barnabé, en compagnie de saint Paul et de Jean Marc, entreprit la première mission apostolique à travers l'île qu'ils traversèrent de bout en bout, de Salamine à Paphos, dans une pointe rapide et hardie, au cours de laquelle le proconsul Sergius Paulus fut converti, succès fameux que l'apôtre Paul consacra en adoptant lui-même le nom de Paulus. Barnabé fit une deuxième mission dans l'île avec Jean Marc, son cousin, cette fois sans le concours de saint Paul.

À partir de ce moment, un long et profond silence se fait sur l'histoire de cette jeune Église de Chypre. On peut supposer que Barnabé ne la quitta plus jusqu'à sa mort ; on peut s'étonner que les Actes ne nous disent pas si saint Paul réussit à communiquer avec les frères, lors que le navire qui le conduisait à Rome longea les côtes de Chypre, par suite des vents contraires. Quoi qu'il en soit, les Cypriotes se trouvaient en bonne posture pour défendre l'apostolicité de leur Église. « Il semble bien probable — vu l'extrême besoin qu'ils en avaient — qu'ils devaient être en possession de légendes établissant, dès 431, et même dès le iv siècle, la succession apostolique de leurs évêques. C'est à cette époque, semblait-il, qu'il faut faire remonter la composition des Actes d'Héraclide, évêque de Tamassos, des Actes de Barnabé et de la Vie d'Auxibius, évêque de Soli », dont nous allons voir la valeur et les rapports mutuels.

Après discussion de ces historiettes, nous rechercherons si nous ne trouvons rien de plus consistant parmi les textes qui semblent offrir matière à l'histoire.


II. LÉGENDES. — La date des missions de Paul et Barnabé et de Barnabé et Jean Marc est sujette à discussion comme presque tous les faits de la chronologie apostolique ; on a proposé et soutenu pour des raisons toutes peu prés également plausibles les années 37-41, 42, 44, 45, pour la première mission (un intervalle de six années environ sépare de la deuxième).

1° Barnabé. — Les Actes de Barnabé se font présenter à nous comme le propre ouvrage de Jean Marc, devenu plus tard évangéliste et fondateur de l'Église d'Alexandrie. L'auteur véritable n'est pas connu, c'était vraisemblablement un Cypriote, car il connaît exactement la topographie de l'île, peut-être aura-t-il eu à sa disposition d'anciens écrits et des légendes orales, mais il n'a pas pris attention, dans la première partie de son histoire, qui correspond à la période connue par le livre des Actes, qu'il se mettait plusieurs fois en contradiction avec le texte canonique.

Si bien circonstanciée qu'elle fût, cette histoire ne suffit pas longtemps. D'autres détails sur la fondation de l'Église de Chypre sont contenus dans un récit des voyages de Barnabé et de la découverte de ses reliques, composé par un certain moine Alexandre, prêtre et gardien de l'église élevée sur le tombeau du saint à Salamine. L'écrit est intitulé : Eykotpia tou Bapvßaßou tov OLi6o'/.ow, Oîiô ToO TîpeffêyTipo'j xa\ xÀeiôo'Jxo'-' 'oC mê(taii.''o-j vaoO, ev to t(7Topf,Tat '/.a\ ô T^Tîo ; t ?, ; ; Ttiiv a-jTO-j Àît-ijav(j)v.

L'auteur a mis à contribution les Actes des apôtres, les Clémentines et le pseudo-Marc dont il s'écarte assez peu ; il se borne à donner des détails nouveaux sur la mort et la sépulture de l'apôtre. Sachant les embûches que les Juifs lui tendaient, saint Barnabé réunit ses disciples, les fortifia dans la foi et les prémunit contre la crainte de la mort. Il se rendit alors à la synagogue, fut saisi, jeté dans un cabinet noir, torturé pendant la nuit et enfin lapidé. Son corps fut jeté sur un bûcher où les flammes ne purent l'atteindre. Pendant la nuit, Jean Marc enleva le cadavre et le déposa dans une caverne à cinq stades de la ville.

La brochure du pseudo-Marc était dépassée, celle-ci avait d'ailleurs le tort de réduire les reliques à une pincée de cendres et de n'apprendre rien de positif sur le lieu et les circonstances de l'inhumation. Le panégyrique d'Alexandre comblait cette lacune. Déjà vers la fin du VIe, Théodore le Lecteur rapporte que la tombe du saint reposait sous un caroubier, le corps y était entier et un exemplaire de l'évangile de saint Matthieu, autographe de Barnabé, reposait sur la poitrine de celui-ci. Alexandre, s'inspirant des mêmes racontars, composa son panégyrique, lequel représente « la forme définitive de la légende cypriote ».

Nous verrons, dans quelques instants, dans quel but intéressé ont été lancées ces traditions destinées à canaliser des imaginations promptes à s'égarer et à procurer aux prétentions autocéphales de Chypre l'appoint d'un texte qu'on invoquerait au besoin comme historique.

2° Auxibius. — L'auteur de la première légende fait jouer un rôle dans l'histoire de l'apostolat de Barnabé à un certain nombre de personnages dont il faut retenir les noms, parce qu'ils appartiennent désormais à l'hagiographie de Chypre : Aristoclianos, Ariston, Rhodon, Timon, Héraclide. Au pseudo-Jean Marc se rattachent étroitement les Actes de saint Auxibius, évêque de Solia ou Soloi, sur lequel on ne possède pas d'autres renseignements. Les deux manuscrits connus de cette pièce offrent quelques divergences qui n'atteignent pas le fond de l'histoire. Auxibius était originaire de Rome. Il aborda en Chypre peu après la mort de saint Barnabé, fut baptisé et ordonné évêque par Marc, le compagnon de l'apôtre, et envoyé à Solia, où il mourut après un épiscopat de cinquante ans.

Outre les personnages que nous avons déjà rencontrés dans les récits de saint Barnabé, Héraclide, Timon, Rhodon, sans compter Marc lui-même, bien que l'auteur le confonde avec Marc l'évangéliste, nous voyons figurer dans son récit Themistagoras, le frère d'Auxibius, puis Tychicus et Épaphras, établis évêques sur l'ordre de saint Paul, par Héraclide. Il n'est pas sans intérêt de constater que l'hagiographe s'est efforcé de concilier dans son récit deux versions différentes, notamment en ce qui concerne l'ordination de saint Auxibius. D'après la première qu'il fait sienne, il aurait reçu la consécration épiscopale des mains de Marc. L'autre lui faisait imposer les mains par Héraclide. Car dans la lettre par laquelle saint Paul chargeait celui-ci de donner des évêques à Paphos et à Xéapolis, il lui enjoignait aussi de choisir Auxibius pour Solia. Le rédacteur, s'apercevant de la contradiction, imagina de terminer la lettre de l'apôtre par ce post-scriptum : « Seulement, gardez-vous d'imposer les mains à Auxibius, il a déjà reçu le sacerdoce des mains de Marc ».

3° Héraclide. — Héracléon, juif de Lampadisos, aurait servi de guide aux apôtres Barnabé, Marc et Paul, au sortir de son village, Xoipîov.Vajj.-a&'.TTOJ : converti par eux, baptisé sous le nom d'Héraclidès et devenu évêque de Tamassos, il convertit à son tour ses propres parents, guérit les malades, ressuscite les morts et finit par le martyre en compagnie de Myron dont beaucoup de synaxaires font un autre évêque de Tamassos. Les Actes de Barnabé et ceux d'Auxibius ne s'écartent pas notablement de ce schéma biographique ; mais le manuscrit de Paris n 769 contient une pièce notablement plus circonstanciée, où le saint meurt de mort naturelle, et qui lui donne pour compagnon non pas Myron, mais Mnason. L'auteur se donne comme contemporain et ne serait autre que Rhodon. Il aurait écrit à l'instigation du saint père Théodore, lequel aurait composé des ouvrages sur Muason. La prétendue biographie d'Héraclide est une sorte de roman d'aventures dont il est, avec Mnason et Rhodon lui-même, le principal héros. Plusieurs autres personnages secondaires sont mêlés à l'action : Procliana, Trophina, Gernianus, Aetius, Romulus et autres. Héraclide meurt en recommandant à Muason de l'enterrer dans la caverne où repose Barnabé.

Il serait imprudent de recourir à ces légendes pour se documenter sur saint Héraclide et de s'en prévaloir pour faire remonter son épiscopat au temps des apôtres. Mais nous n'avons aucune raison de croire que, parce qu'il a été englobé dans des récits imaginaires, le saint n'a point existé.

On voit encore, près de Politico, non loin de l'ancienne Tamassos, un grand monastère de Hagios Heraclis, qui garde son tombeau et l'hagiographe raconte à ce propos un miracle opéré en 1769, dans cette église, en faveur d'un enfant. De nos jours encore a lieu à Politico, le 17 septembre, date de la venue depuis longtemps aux païens et il nous semble bien superflu de rechercher si c'est dans une préoccupation d'honneur ou de préservation pour l'autel ; il suffit de constater l'usage. Un bas-relief édité par Clarac représente un sacrifice rustique. Un vieillard s'est couronné de lierre pour apporter avec un petit garçon une charge de fruits ; une jeune femme les attend près d'un cippe recouvert d'un minuscule ciborium (fig. 291G).

Chez les chrétiens, pendant la période des persécutions, il ne faut pas songer à trouver les vestiges ni même la mention d'un ciborium ; on peut supposer que, dans les églises domestiques où se réunissaient les fidèles, cette installation n'a pas été inconnue mais on n'en sait rien. Des débris de colonnettes cannelées trouvés dans les catacombes ne peuvent être considérés comme des vestiges de ciboria, ces colonnettes ont pu appartenir à l'autel ou à l'architecture d'une tombe, d'un sarcophage, avoir été précipitées par les lucernaires à une époque postérieure.


II. Au LATRAN. — Au IVe, nous rencontrons de véritables ciboria. Le plus anciennement connu et le plus somptueux est celui que Constantin offrit à la basilique du Latran. Voici la description contemporaine qu'en donne la notice du pape Silvestre au Liber pontificalis :

Huic temporibus fecit Constantinus Augustus basilicas istas, quas ornavit : basilicam Constantinianam, ibi posuit ista dona : fastigium argenteum bitutilem, qui habet in fronte Salvatorem sedentem in sella, in pedibus V, pens. lib. GA'A', et XII apostolos, ibi pens. sing. in V pedibus libras nonagenas cum coronis argenteis purissimo, item a latere respiciens in absida Salvatorem sedentem in throno, in pedibus V, ex argento purissimo, pens. lib. CXL, et angelos IIII ex argento, qui pens. sing. in pedibus V lib. CV cum gemmis alabandinis in oculos tenentes astas ; traduire fastigium par baldaquin ou ciborium et non par fronton, qui serait la traduction classique ; mais ici le terme désigne le tout et les diverses figures décrites ne peuvent être supposées prendre place, toutes sur un fronton, qui serait la traduction classique ; mais la partie désigne le tout et les diverses figures décrites ne peuvent être supposées prendre place, toutes sur un fronton.

Le fait de l'arc pénétrant le fronton n'est pas rare et autorise l'emploi qui en est fait dans la restitution ; on le trouve principalement dans le palais de Dioclétien à Spalato. Constantin donna un baldaquin d'argent repoussé qui présentait sur la face principale le Sauveur assis sur un siège de cinq pieds de haut et pesant cent vingt livres, les douze apôtres pesant chacun quatre-vingt-dix livres d'argent très pur et tenant des couronnes. Sur la face postérieure, regardant l'abside, le Sauveur assis sur un trône d'argent très pur et pesant cent quarante livres ; quatre anges d'argent de cinq pieds de haut et pesant chacun cent cinq livres tenant des hastes avec des croix et ayant dans les yeux des pierres d'Alabanda. Le baldaquin lui-même sur lequel sont placés les anges et les apôtres pèse 2025 livres d'argent.

Enfin, Camaram ex auro purissimo et farum ex auro purissimo qui pendet sub fastidium cum delfinos L ; un lustre d'or très pur pendant sous le baldaquin, orné de cinquante dauphins (lampes) et pesant avec sa chaîne vingt-cinq livres (fig. 2917).

Rohault de Fleury a eu raison, croyons-nous, de clôturer à Saloue sur un verre doré du Vatican, sur le bouclier votif d'Ahnendralejo. On a découvert à Bourges, en 1879, une stèle du IIIe ou IVe qui représente un autel païen abrité sous un fronton dans lequel un arc est découpé (fig. 2918). Les tympans qui enserrent le fronton de manière à former un plan horizontal sont peut-être moins bien attestés, mais on n'a, somme toute, aucune raison de les exclure et de supposer les statues posées à des niveaux différents.

Sur la face principale, in fronte, le Christ était assis, au centre évidemment, sur une sella, siège sans dossier, portatif, bien distinctif de chaire. Dès la paix de l'Église, les fresques des catacombes nous montrent fréquemment un sujet nouveau : le Christ assis au centre des douze apôtres ; cette scène se prête à un développement majestueux, on la retrouve sur les sarcophages, tantôt les apôtres sont assis, groupés, aussi dans une partie accessoire du groupe mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, sur le frontispice d'un temple, où Notre-Seigneur est dessiné sous une altitude tout à fait antique.

Il y a bien des réserves à faire sur la partie littéraire et proprement érudite de l'œuvre de Rohault de Fleury. La partie graphique de celle-ci a parfois un peu sollicité les monuments et les a interprétés. Mais l'auteur garde son sens très sûr dès qu'il est question de textes et de dimensions architectoniques ; sa véritable compétence était là.

Non seulement il fallait se ménager la place nécessaire aux douze apôtres, mais tenir compte de la poussée d'un tel poids. Ces apôtres tenaient en main des couronnes, geste et symbole que nous rencontrons fréquemment au IVe et notamment sur la mosaïque de la salle dite du Concile au Latran, où les vingt-quatre vieillards tendent leur couronne à l'agneau. Il existe bien d'autres représentations d'apôtres tenant des couronnes, sur des mosaïques, des sarcophages. La face antérieure, d'après ses dimensions, ne pouvait recevoir plus de quatre statues d'apôtres groupées deux par deux de chaque côté du Christ assis.

Sur les faces latérales, huit statues d'apôtres, quatre de chaque côté.

La différence de poids entre les deux statues du Sauveur s'explique par l'emploi d'une sella et d'un throne, ce dernier comportant un dossier, des accoudoirs ; on peut ainsi expliquer un écart de vingt livres. Entre les statues d'apôtres et les statues d'anges l'écart est de quinze livres, et peut s'expliquer par les ailes massives et de grandes dimensions.

Ce somptueux ciborium fit partie du butin emporté par l'armée des Wisigoths au commencement du Ve. Sous le pontificat de Sixte III : le cité Valentinianiis Augustus ex rogatu Xysti episcopi jastidium argenteum in basilica Constantiniana quod a barbaris fuit, libras WCX.


III. Saint-Laurent. — Il est fort probable que l'exemple donné par la basilique constantinienne fut promptement et généralement imité. Deux médailles d'origine romaine, trouvées dans les catacombes, nous ont conservé les plus anciennes figurations de ciboria que nous connaissons. Voir Dictionnaire, t. i, col. 1825, fig. 491-492. On y voit un ciborium soutenu par des colonnes torses et cannelées en spirale, le bas est terminé par des transennes ou claires-voies et un fidèle s'approche avec un calice d'oblation. Sur l'architrave, une herse de cierges allumés, suivant un usage que Paul le Silentiaire signale à Sainte-Sophie. Nous ignorons l'autel figuré sur cette médaille, tandis que sur la deuxième nous savons que c'est le tombeau de saint Laurent. Un ciborium à quatre colonnes torses s'élève au-dessus de l'autel, il est orné d'arceaux à sa partie supérieure et laisse tomber des guirlandes de son architrave. La base est garnie de claires-voies qui enferment l'autel. Cette médaille est d'autant plus précieuse qu'elle nous montre la confession de saint Laurent à l'époque constantinienne et depuis avant le pontificat de Sixte III vers 432, lequel modifia l'ancien ciborium, en sorte que la description du ciborium constantinien s'applique seule à notre petit monument.


IV. Sainte-Pétronille. — Un autre monument antique, malheureusement réduit à un simple fragment, est un tronçon de colonnette de marbre blanc, d'un diamètre de 0,24, qui a dû primitivement soutenir le ciborium des Saints-Nérée-et-Achillée, dans les ruines de l'antique basilique de Sainte-Pétronille. Au milieu du fût, on voit un bas-relief dans le style du IVe. Le martyr vêtu de la tunique et du pallium, les mains liées derrière le dos, est attaché à une croix en forme de T que surmonte la couronne qui doit être le prix du martyre. Un soldat vêtu de la tunique ceinte et de la chlamyde est debout derrière le patient, le saisit de la main droite et de la main gauche brandit le fer avec lequel il va le frapper. Ce tronçon s'était peu à peu enfoncé à une grande profondeur dans les galeries inférieures du troisième plan du cimetière, sous le pavé de la basilique, et s'était arrêté aux fondations. Voir Dictionnaire, t. i, col. 422, fig. 68.

Vers le Ve nous trouvons une pyxide d'ivoire de la collection Basilewsky sur laquelle est représenté un ciborium. Il se compose de deux colonnes en spirale qui soutiennent une niche dont une coquille voudrait simuler la perspective. Une lampe y est suspendue. De chaque côté sont attachées deux cornes qui figurent l'Éthrog et le Lulab. Ce ciborium abrite un autel sur lequel reposent les tables de la Loi. Bien que le tabletier ait voulu se rapprocher, dans la mesure de ses connaissances archéologiques, de ce qui pouvait convenir à l'histoire de Moïse dont la pyxide rappelle trois épisodes, il n'a fait qu'ajouter le symbole juif à un type d'autel chrétien (fig. 2920).

V. Thessalonique. — Les mosaïques de Saint-Georges à Thessalonique nous ont conservé plusieurs spécimens de ciboria. Bien que les dessins de Texier ne soient pas d'une exactitude très rigoureuse, on peut accepter, d'une manière générale et faute de mieux, les données qui s'y trouvent. Le premier ciborium se voit dans une abside : il se compose d'un toit pyramidal, porté sur quatre colonnes. La maladresse de la perspective pourrait donner lieu de croire que le toit est polygonal, mais la présence de quatre colonnettes de support et l'usage constant du plan carré ne permettent guère de s'arrêter à cette idée d'un plan polygonal. Le sommet est couronné d'une aigrette et les pans du toit imitent des tuiles en forme d'écailles. L'entablement dessine trois bandes : les deux, inférieure et supérieure, ornées de treillis or sur fond rouge : celle du milieu, d'une série de disques or sur fond bleu. Des pendeloques rouges sont accrochées au-dessous de cet entablement entre les colonnes : au milieu, une lampe bleue semble imiter le cristal de roche. Les chapiteaux sont byzantins, les fûts en spirale, les bases reposent sur une marche garnie d'arcatures alternativement bleues et rouges. Les colonnes sont d'or ; le fond de l'abside offre une série d'arceaux.

A Saint-Démétrius de Thessalonique, le ciborium d'argent était une des pièces les plus précieuses du mobilier liturgique : « Cet ouvrage, écrit un de ses admirateurs, aussi sacré que remarquable, s'élève au milieu du temple dans la partie gauche. Il est de forme hexagone, soutenu par six colonnes, avec des murs en même nombre, d'argent fin, et orné de ciselures, et la couverture de même s'élève circulairement sur les six côtés et supporte comme sur une base une sphère d'argent d'une grandeur non médiocre, sur laquelle courent comme des tiges de lys admirables et au-dessus rayonne le signe de vie, l'adorable croix de notre divin Sauveur. » Un peu plus loin il est question des portes d'argent du ciborium.


VI. Saint-Clément à Rome. — La basilique de Saint-Clément, déjà si précieuse à tant de titres, devait encore fournir un ciborium du commencement du VIe, ses deux chapiteaux, son architrave, sa date et le nom de son auteur. Cette trouvaille était digne de celui qui l'a faite, J.-B. De Rossi, et qui en a montré toute l'importance historique en même temps que l'intérêt artistique. L'inscription d'un des chapiteaux donne le nom de Mercurius. + MERCVRIVS PB SCE E[ccZ. Rom. serim]S ■ DN\ Ce prêtre Mercurius devint pape sous le nom de Jean II, il érigea l'autel de Saint-Clément entre 514 et 523. Nous le retrouverons en étudiant la basilique de Saint-Clément. Voir ce mot.

De l'architrave il reste un fragment formant le socle d'un chancel à gauche, côté de l'évangile, près de la porte latérale du chœur : on y lit cette inscription : ALTARE TIBI DEVS SALVO HORMISDA PAPA MERCVRIVS PRESBYTER CVM SOCIIS OF(/t77). Si on complète ce fragment, ainsi que la longueur de l'inscription autorise à le faire, elle nous offre 2,80 de longueur sur 0,97 de hauteur. Les deux autres fragments épargnés ne l'ont été que grâce à leur réemploi dans le tombeau du cardinal Venerio, mort en 1489. L'inscription du chapiteau ne laisse aucun doute sur la date de l'œuvre.

Un bassin circulaire en argent. Au centre, une croix dans un encadrement de feuillage et une moulure. Croix et feuillage sont niellés. Voir Dictionnaire, t. ii, col. 608, fig. 1458. Au revers sont cinq poinçons : deux circulaires, un rectangulaire terminé en arc, un carré, un cruciforme. Ces poinçons portent des légendes, des monogrammes et des inscriptions : a. en légende + ICOANNIC, monogramme NETPOY ^■.') ; b, légende et monogramme TPY((())(JON ; c, légende + OCÙM(AC) ; d, légende (+lûû)ANNOY, monogramme ; e, légende et monogramme CICINNIC (fig. 2913). Elle contient des monnaies de l'année 505 à 085 ; en outre, cinq plats d'argent décorés au repoussoir et représentant une cérémonie nuptiale, David inspiré, David combattant un ours, enfin deux autres moins importants, entrés comme le trésor d'Acheropidos au British Muséum, sauf quelques pièces conservées au musée de Chypre et dans la collection Pierpont Morgan. En voici d'ailleurs un inventaire sommaire : Trois plats figurant : a) l'onction de David ; b) la présentation de David ; c) David revêtu de l'armure royale. — Deux plats plus petits figurant David tuant un lion ; David et un guerrier. — Un plat plus grand figurant le combat de David contre Goliath : tous ces plats sont poinçonnés. — Seize médaillons d'or, dont quatre grands avec effigies et légendes de Maurice Tibère, de Justin, de Justinien, de Théodose, ayant dû entrer dans la décoration d'un collier. — Bracelets, colliers, pendants d'oreille. — Un grand plat d'argent (diamètre 0,44) monté sur pied circulaire ; au centre, un monogramme dans une guirlande. — Un plat d'argent (même diamètre) : au centre, une croix dans une guirlande. — Un plat d'argent (diam. 0,14) ; David tuant un ours. — Un plat d'argent (même diamètre) ; le messager Samuel aborde David, dont le type est identique à celui d'Orphée. — Un plat d'argent (diam. 0,27), représentant le mariage de David (fig. 2914).

« Sur les petits disques (0,14) on retrouve dans les paysages qui occupent le fond de la composition, dans la façon dont les épisodes sont traités comme des scènes de genre, chasses et bergeries, dans l'attitude (les personnages, le souvenir de la tradition alexandrine et du style pittoresque hellénistique. Les grands disques au contraire (0,27) offrent des compositions plus solennelles et plus rares qui procèdent du style monumental ; les personnages y sont symétriquement groupés devant une construction à arcade centrale soutenue par quatre colonnes, qui rappelle le fond du bouclier de Théodose, à Madrid : et comme dans ce monument, à l'exergue inférieur, des motifs allégoriques, de saint Jéle, figurent divers objets en harmonie avec le sujet représenté. Dans les costumes apparaît le même mélange caractéristique de personnages vêtus à la mode byzantine et de figures tout antiques. On verra ailleurs le vif intérêt qu'offrent ces monuments pour l'histoire de l'iconographie byzantine et ce qu'ils apprennent sur l'origine de l'illustration du psautier. Ils ne sont pas moins remarquables par la valeur artistique, par la beauté de la composition, par l'élégance harmonieuse des figures. Ce sont assurément, parmi les monuments connus de cette époque, les chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie byzantine, et il y a tout lieu de les attribuer à un atelier syro-égyptien et de la date du VIe '. »

Enfin quelques lampes, chandeliers et pichets en bronze (fig. 2915).

Cust, Travelling in the island, in-8°, London, 1901. — Köliler, Mélanges pour servir à l'histoire de l'Orient latin et des croisades, Paris, 1900. — E. Michon, Inscription chrétienne de Chypre, dans le Bulletin de la Soc. nat. des antiq. de France, 1901, t. LXII, p. 185-192. — F. Xau, La légende des saints évêques Héraclide, Mnason et Rhodon, ou l'apostolicité de l'Église de Chypre, dans la Revue de l'Orient chrétien, 1907, t. XII (IIe série, t. II), p. 124-136 ; Une lettre apocryphe de Paul et Barnabé aux Cypriotes, dans la même revue, p. 136-138. — E. Oberhummer, Bericht über die Geographie von Griechenland, III, Kypros, dans Jahresbericht über die Fortschritte der klassischen Altertumswissenschaft, 1893, t. LXXVII, p. 21-96 ; Die Insel Cypern, in-8°, München, 1904, p. 4-12. — P. Perdrizet, Notes sur Chypre, dans le Bulletin de Correspondance hellénique, 1896, t. XX, p. 349-351, pl. XXIV. — Petit, Vie et ouvrages de Xéophyte le Reclus, dans Échos d'Orient, 1898-1899, p. 257-258. — S. Vailhé, Formation de l'Église de Chypre (131), dans les Échos d'Orient, 1910, t. XIII, p. 5-10.

H. Leclercq.